‹ FénelonChapitre 6 sur 7 · LETTRES SPIRITUELLES — THEORIES POLITIQUES · texte numérisé non relu

LETTRES SPIRITUELLES — THEORIES POLITIQUES

Il reste meurtri de sa condamnation, meurtri de sa disgrâce. Une disgrâce du roi en ce tempslà était chose terrible et dure à porter. Mais il fait noble contenance. Le jour même où il apprit la condamnation de son livre, il allait monter en chaire. Il ne broncha pas. Il changea instantanément le sujet de son sermon et improvisa une homélie sur Tobéissance.

Peu après, il écrit à la maréchale de Noailles :

J'avais besoin d'humiliation. Dieu m'en a envoyé et je l'en remercie... J'aurais eu de la peine à me donner au bien, sans les coups d'étrivières dont on m'a honoré.

Mais il écrit aussi :

Je suis dans une paix très amère... Souvent la mort me consolerait; souvent je suis gai et tout m'amuse. De vous dire pour<5ûoi run,pourquoi l'autre, c'est ce que je ne puis, car je n'en ai point de vraies raisons.

Et encore :

Ma vie est triste et sèche comme mon corps ; mais je suis dans je ne sais quelle paix languissante. Le fond est malade, et il ne peut se remuer sans une douleur sourde. Nulle sensibilité ne vient que d'amour-propre; on ne souffre qu'à cause qu'on veut encore...

Et enfin :

Je suis dans une paix sèche, obscure et languissante ; sans ennui, sans plaisir, sans pensée d'en avoir jamais aucun, — sans aucune vue d'avenir en ce monde.

Ce dernier trait ne devait pas être vrai très longtemps. Les consolations vinrent. Il savait bien que, au fond et malgré tout, il était aimé à Rome de ceux même qui l'avaient condamné. Puis, il jouissait secrètement de la grandeur même de l'épreuve. Il se sentait regardé et extrêmement intéressant. Et d'ailleurs tel était son charme et sa prise sur les âmes que, de tous ses amis, de tous ses disciples, de toutes ses pénitentes, pas un et pas une ne l'abandonna.

Et pendant quinze ans, captif dans son diocèse, il sera un admirable évêque, le plus attentif des administrateurs et le plus magnifique et le plus généreux des hommes ; s'acharnera sur le jansénisme pour des raisons mélangées; dirigera des âmes inquiètes ; fera de grands projets politiques; espérera tout, verra se briser toutes ses espérances; mènera de front son rêve intérieur

d'amour pur et ses vastes ambitions; presque détaché, presque apaisé vers la fin, mais vers la fin seulement. Et encore î

Ses Lettres spirituelles et son Manuel de piété me semblent le joyau de son œuvre. Nulle part il n'est plus original. Ce qu'il enseigne à ses pénitentes, après comme avant son procès à Rome, c'est le pur amour; et il le peut en sûreté de conscience, car ni ses « défenses » des Maximes des Saints n'ont été condamnées, ni son Manuel de Piété écrit sans doute avant M"'^ Guyon, ni ses Instructions et avis sur divers points de la morale et de la perfection chrétienne, écrits après M™« Guyon, mais avant les Maximes, Et au fait, s'il est hétérodoxe dans ces ouvrages, ne craignons pas de dire qu'il l'est de la même façon et dans la même mesure que saint François de Sales.

Le Manuel de Piété, publié par fragments du vivant même de Fénelon, est un livre délicieux, à mettre à côté de Y Imitation de Jésus-Christ et, pour des mérites très différents, mais peut-être égaux, à côté des Méditations et des Elévations de Bossuet. Le Manuel de Piété commence ainsi : « L'excellente prière n'est autre chose que l'amour de Dieu. Prier est désirer, mais désirer ce que Dieu veut que nous désirions » Et vous trouverez ensuite, dans les Prières du matin, de merveilleuses litanies de Jésus ; puis, à chaque

instant, de belles, très belles pages et extrêmement lyriques. Mais je ne puis citer, hélas !

Quant aux Instructions et Avis, c'est un recueil, publié après la mort de Fénelon, de lettres spirituelles que, vers le temps des conférences dlssy, il adressait à M™*^ de Maintenon surtout, et à M""^ de la Maisonfort, et qui, répandues dans Saint-Cyr, y enflammaient ces demoiselles sur la contemplation passive et la désappropriation.

Et c'est, bel et bien, toute la doctrine du livre des Maximes.

Ce qu'il y a de curieux dans Instructions et Avis, c'est que Fénelon lui-même nous y indique les sources naturelles et humaines de la doctrine du pur amour et, pour la défendre, fait appel au « témoignage des païens » ; c'est le titre d'un de ses chapitres.

Il est naturel à l'homme de vouloir être aimé uniquement pour lui-même : « Celui qui aime ne veut, dans le transport de sa passion, qu'être iiimé pour lui seul, au-dessus de tout et uniquement, en sorte que le monde entier lui soit sacrifié et qu'on se compte pour rien, afin d'être tout à lui : telle est la jalousie forcenée et l'injustice extravagante des amours passionnés. » Or, « ce qui est en nous l'injustice la plus ridicule est la souveraine justice en Dieu...» « Que votre jalousie sur l'amitié serve à vous faire entendre la délicatesse de l'amour divin. »

C'est donc la « gloire » de Dieu d'être aimé avec désintéressement; et, d'autre part, c'est notre gloire à nous de Taiiner ainsi, et c'est notre grandeur, quoique nous ne soyons rien. Car Platon dit : « Ce qui fait de l'homme un dieu, c'est de préférer par amour autrui à soi-même. » Il dit encore : * Ce qu'il y a de plus divin est de s'oublier pour ce qu'on aime. » Et Fénelon dit à son tour : « La perfection de l'homme est tellement de sortir de soi par l'amour, qu'il veut sans cesse persuader aux autres et à soi-même qu'il aime sans retour sur soi les amis auxquels il s'attache. » Et il ajoute : « Les païens étaient charmés de cette belle idée de la vertu et de l'amitié sans intérêt. »

C'est bien ce que nous disions dans notre VIP leçon : — L'homme dans le quiétisme, est plus généreux que Dieu : car Dieu veut être aimé de l'homme pour sa propre gloire, mais l'homme est capable d'aimer Dieu sans intérêt. Et l'homme jouit secrètement de cette générosité. — « Rien, dit Fénelon, n'est si noble, si délicat, si grand, si héroïque que le cœur d'un vrai chrétien. » {Lettres spirituelles.)

Oui, mais d'autre part l'homme amoureux de Dieu ne peut ni ne doit admettre certaines conséquences de son désintéressement. Il ne doit ni ne peut accepter l'enfer, puisque l'enfer est la haine de Dieu ; il ne doit ni ne peut faire fi du paradis, puisque le paradis assure la posses-

sion du Dieu qu'on aime. Il faut donc souhaiter son salut. Si on ne le souhaite pas, on est hérétique. Mais si on le souhaite, on n'est plus désintéressé. Or, le chrétien parfait tient absolument à être désintéressé. Comment donc faire ? Fénelon s'en tire par des subtilités un peu vaines :

L'âme désintéressée souhaite son salut (puisqu'il le faut), mais non pas par intérêt propre ni par amour naturel d'elle-même : elle ne s'aime plus que d'un amour surnaturel, et ne désire plus sa béatitude que par le motif surnaturel de la volonté et de la plus grande gloire de Dieu. Voici peut-être le passage qui exprime le mieux la nuance particulière de la pensée de Fénelon :

... (Dans cet état) on ne veut point son salut comme son propre salut ; mais on le veut comme une chose que Dieu veut, et en tant que le salut est la. perpétuité même de V amour divin. L'amour ne peut vouloir cesser d'aimer. (Lettre à M"^*^ de la Maisonfort, mars 1695.)

Ou bien encore Fénelon a recours (comme saint François de Sales) à l'artifice des « suppositions impossibles ».Mais on ne saurait fonder toute sa vie spirituelle sur une supposition impossible. — Il faut bien le reconnaître : le quiétisme, même ramené tant bien que mal à l'orthodoxie, n'est le plus souvent qu'un jeu sentimental pour âmes oisives et renchéries.

Et c'est ce jeu illusoire de s'anéantir ou de croire qu'on s'anéantit; c'est ce jeu généreux et

subtil, ce jeu sublime et charmant que Fénelon enseigne à quelques âmes dans ses Lettres spirituelles.

Deux opérations : se détruire, s'abandonner.

La première opération, se renoncer, se détruire, s'anéantir, parait rude. Mais elle peut être pleine de délices si on la pratique comme un « sport » spirituel, où l'on se dédouble forcément ; où le « moi » détruit peut souffrir; mais où le « moi » destructeur de soi-même peut s'exalter dans sa besogne paradoxale et en jouir. — On est d'ailleurs aidé par un sentiment que connaissent ceux qui ont l'habitude de s'examiner et de se surveiller eux-mêmes, par un sentiment plus lent à venir, mais aussi naturel que l'amour de soi, et qui est le dégoût de soi. A force de distinguer, au fond de tous ses actes, la même recherche âpre et vile et désespérément monotone de son intérêt propre et les déguisements misérables dont elle se recouvre, et la stupidité de cette gloutonnerie et de cette ruse ; à force de voir toujours en soi-même

Le spectacle ennuyeux de Téternel péché,

on finit par avoir autant d'agacement de son propre égoïsme que de celui des autres... Ce sentiment peut être sincère et, cultivé, devenir très profond. — Et dès lors on conçoit comme possible et presque comme facile la première opération :

■262 FEXELOX

la destruction de soi. Et Ton est prêt à accueillir les plus durs conseils de Fénelon à ses pénitents et pénitentes :

Renoncez à vous-même, n'aimez pas votre esprit ni votre courage... Ce n'est pas assez de se détacher, il faut s'apetisser. En se détachant on ne renonce qu'aux choses extérieures; en s'apetissant on renonce à soi... Il faut être petit en tout, et compter qu'on n'a rien à soi, sa vertu et son courage encore moins que tout le reste.

Ces mots : « s'apetisser, petit, petitesse » dans le sens à la fois d'humilité et de simplicité, reviennent continuellement, et jusqu'à satiété, dans les lettres de Fénelon, ainsi que l'expression : a obscure foi, marcher dans l'obscure foi » ; et aussi « la croix, les croix ».

Soyez un vrai rien en tout et partout. Le vrai rien ne résiste jamais, et il n'a point un moi dont il s'occupe. A mesure que la lumière croit, on se trouve plus corrompu qu'on ne croyait. On voit sortir du fond de son cœur, comme dune caverne profonde, une infinité de sentiments honteux... — Ayez horreur de vous. — Je veux que vous ayez le goût de ma destruction comme j'ai celui de la vôtre. Finissons, il est bien temps, une vieille vie languissante qui chicane toujours pour échapper à la main de Dieu. Nous vivons encore, ayant reçu cent coups mortels.

Lorsque, par la destruction du « moi », nous avons fait le vide en nous et que Dieu remplit ce vide, il ne reste plus qu'à s'abandonner à lui ; et c'est la seconde opération, pleine de douceur,

NEl VIEME CONFERENCE 203

celle-là. On ne sait même plus qu'on s'abandonne :

L'abandon parfait va jusqu'à abandonner l'abandon même. On s'abandonne sans savoir qu'on est abandonné. Si on le savait, on ne le serait plus... C'est l'enfance, la simplicité, la paix. — Je ne veux plus que vous soyez une dame sage, forte et vertueuse, en grand : je veux tout en petit. Soyez une bonne petite enfant.

On ne se pique plus de rien :

On serait tenté de parler humblement. Mais il est meilleur de se taire humblement. L'humilité qui parle encore est encore suspecte.

Que si, d'abord, vous ne sentez rien, ne vous désolez pas :

Vous voulez courir après un goût sensible de Dieu ? C'est avoir Dieu que de Vattendre. — Devenez bergère ignorante, grossière, imbécile, mais droite, détachée de vousmême, docile, naïve et inférieure à tout le monde. — Il faut, dans les récréations, ce que saint François de Sales appelle joyeuseté, c'est-à-dire se réjouir et réjouir les autres en disant des riens.

Et ceci :

Il faut porter la croix et la porter en pleines ténèbres. Le parfait amour ne cherche ni à voir ni à sentir. Il est content de souffrir sans savoir s'il souffre bien, et d'aimer sans savoir s'il aime.

Cet abandon, sans nous dispenser de combattre nos défauts, nous détourne de nous congestionner sur eux, et, pour ainsi dire, de nous

26 ir FENELOX

les surfaire par orgueil, ou, par orgueil encore, de croire que nous les vaincrons. Bref, il nous sauve de Torgueil de la vertu :

Vous vous supporterez humblement sans vous flatter... — Pour vos défauts, supportez-les avec patience, comme ceux du prochain. 11 ne faut pas vouloir les garder puisqu'ils déplaisent à Dieu. Mais il faut sentir votre impuissance de les vaincre, et profiter de Tabjection qu'ils vous causent à vos propres yeux pour désespérer de vousmême. Jusqu'à ce désespoir de la nature, il n'y a rien de fait. — La simplicité retranche les retours sur soi qu'un amour-propre inquiet et jaloux de sa propre excellence multiplie à l'infini.

Il faut se méfier même des austérités; elles ne s'accordent pas toujours avec le total abandon de soi :

Pour les austérités, elles ne sont pas exemptes d'illusion non plus que le reste. L'esprit se remplit souvent de luimême à mesure qu'il abat la chair.

Et voici qui est tout à fait admirable (au marquis de Fénelon grièvement blessé) :

Tu souffres, mon très cher petit Fanfan... mais il faut aimer les coups de la main de Dieu... Je veux que tu sois patient sans patience, et courageux sans courage. Demande à la duchesse (de Chevreuse) ce que veut dire cet apparent galimatias. Un courage qu'on possède, qu'on tient comme propre, dont on jouit, dont on se sait bon gré, dont on se fait honneur, est un poison d'orgueil. 11 faut au contraire se sentir faible, prêt à tomber, le voir en paix, être patient à la vue de son impatience, la laisser voir aux autres, n'être soutenu que de la seule main de Dieu d'un moment à l'autre et vivre d'emprunt. En cet état, on

marche sans jambes, on mange sans pain, on est fort sans force ; on n'a rien à soi, et tout se trouve dans le bienaimé; on fait tout et on nest rien, parce que le bien-aimé fait lui seul tout en nous : tout vient de lui, tout retourne à lui. La vertu qu'il nous prête n'est pas plus à nous que l'air que nous respirons et qui nous fait vivre.

L'abandon, enfin, guérit de la maladie du scrupule.

M"'^ de Montberon avait cette maladie, par trop de finesse d'esprit, par excès de sensibilité, et par une recherche vaniteuse de la perfection.

M™« de Montberon, femme du gouverneur de Cambrai, a été, avec M""^ de la Maisonfort, la plus tumultueuse et la plus passionnée des pénitentes de Fénelon. Il la définit ainsi :

Le fond que vous avez nourri dans votre âme dès l'enfance est un amour-propre effréné et déguisé sous l'apparence d'une délicatesse et d'une générosité héroïques; c'est un goût de roman dont personne ne vous a montré l'illusion... Vous l'avez porté jusque dans les choses pieuses... Tout vous ronge le cœur.

Il apparaît que, dans cette personne, le quiétisme est comme le romantisme de la piété. Fénelon emploie avec elle des expressions telles que celles-ci : « La fureur de votre jalousie... » « votre cœur empoisonné d'un amour-propre de démon ». Il lui dit : « Allez au bout du monde, vous y trouverez votre cœur délicat, épineux, industrieux pour se ronger soi-même. » Il lui dit

encore : « Vous passez votre vie dans des songes douloureux, ô ma chère fille ; soyez petite et docile. »

Telle qu'elle était, il avait un faible pour elle : a Oh ! que vous m'êtes chère en Celui qui le veut î Cela croît tous les jours en moi : mais quand je vous verrai, je ne vous dirai peut-être rien. »

Et quant à elle, il est évident qu'elle aime Fénelon (rassurez-vous, il a quarante-neuf ans quand il lui écrit ses premières lettres et soixantedeux ans lorsqu'il lui écrit les dernières) ; qu'elle l'aime violemment et avec la plus douloureuse jalousie. Le moindre signe d'indifférence chez lui la torture et l'affole. On voit, par les réponses de Fénelon, qu'elle devait être intolérable, ne jamais le laisser tranquille. Elle trouve qu'il est trop dur comme homme, et trop indulgent comme directeur. Elle le veut pour confesseur, et puis elle n'en veut plus. Elle l'oblige à lui écrire : « Je vous pardonne d'avoir contre moi les pensées les plus outrageantes. » Et encore : « Pourquoi € rouez-vous que vous êtes loin de Dieu auprès de moi? » (Tant, sans doute, il la troublait.) Elle l'oblige à la rudoyer : « Cette union intérieure de grâce, c'est vous qui la rompez par votre indocilité dans vos scrupules. » Etc.

Ne dites point, messieurs : — Que nous font ces histoires de dévotes? Leurs scrupules et leurs minuties sont-ils si intéressants? Même, sans ces

NEUVIKME CONFERENCE itT,

raffinements vaniteux, n'auraient-elles pas été de bien meilleures femmes? Et cela ne fait-il pas un peu sourire, de voir Fénelon passer tant de temps et dépenser tant d'esprit et d'ingéniosité à soigner les âmes en peine de femmes du monde excédées par leur oisiveté? — Mais d'abord, il a aussi pour pénitentes des religieuses, des carmélites. Toutes ces âmes sont curieuses, quelquesunes profondes. — Puis, il est beau de le voir dans le même temps (sa nature si riche a l'habitude de ces diversités d'emploi) rechercher avec quelques âmes choisies une perfection spirituelle très spéciale — et faire des rêves pour l'ensemble des hommes ; ciseler l'àme de quelquesuns et de quelques-unes; — et préparer, comme nous le verrons, la Cité de tous.

Et surtout, non seulement par le Manuel de Piété, par les Maximes des S aijits et les défenses des Maximes, mais par ses lettres à ses dévots et à ses dévotes, en face des scolastiques et en contraste avec ce qu'il y a de rationalisme dans le christianisme du dix-septième siècle, il remet en honneur les saints mystiques, fonde ou restaure une forme de piété amoureuse et plus libre, — qui peu à peu dégénérera jusqu'à la religiosité des romantiques.

Entendons-nous bien. Fénelon est, assurément, un prêtre d'une foi entière, et qui n'a rien du « philosophe » que les badauds de la « philosophie » du dix-huitième siècle ont voulu voir en

268 FENELOX

lui. Il croit fermement aux mystères de la Chute, de rincarnation, de la Rédemption, de la Présence réelle ; il célèbre la messe chaque jour. Il enseigne tous ces mystères, il en est pénétré ; il les rappelle assez souvent dans ses sermons, dans ses mandements, même dans ses lettres.

Mais, avec tout cela, par sa sensibilité, il est fort loin de Port-Royal, et même de Bossuet. La considération de la corruption delà nature, l'adoration de Jésus Sauveur et la crainte des jugements de Dieu tiennent une fort grande place dans leurs écrits. Mais rapprochez Fénelon de Pascal, par exemple, vous verrez qu'il ne retient guère de Pascal que la formule : « Dieu sensible au cœur », et qu'il la développe uniquement. Il raisonne peu sur le dogme. Il croit les yeux fermés, par un mouvement d'amour. Il emploie continuellement cette expression : « l'obscure foi », que vous ne rencontrerez^ guère dans Bossuet, je pense — Et par conséquent il croit, comme tous les chrétiens, à la corruption de la nature, et tellement qu'il ne songe qu'à l'anéantir en Dieu. Mais justement il n'en parle que pour l'anéantir, non pour s'en affliger. En réalité, il pense peu à la mort, il pense peu au péché. Il ne songe pas non plus à craindre Dieu, puisqu'il l'aime et dans un oubli complet de son intérêt propre. Totalement abandonné à Dieu, ne voulant que « s'enfoncer » en lui, il oublie un peu la rédemtion et le rédempteur. Dans ses Lettres spiri-

tuelleSy il nomme Dieu tout le temps, rarement le Christ. Il réduit la pratique ; il combat, nous l'avons vu, le scrupule, le trouble excessif à propos de nos péchés, conseille l'insouciance, la gaieté, la simplicité des enfants. M. Maurice Masson exagère à peine lorsqu'il dit : « Le christianisme ainsi pratiqué devient une religion de la joie. »

Rapprochons de cela le mysticisme de Bossuet dans ses Lettres de direction, beaucoup moins nombreuses, notamment dans ses lettres à M"'* Cornuau. On y lit des choses comme celles-ci :

Je vous permets les plus violents transports de l'amour, vous dussent-ils mener à la mort, et toutes les fureurs de la jalousie, vous dussent-elles être une espèce d'enfer. Enviez saintement et humblement toutes les familiarités de répoux aux âmes à qui il se donne, non pour les en priver, mais pour y participer avec elles ; donnez toute votre substance pour acquérir son amour ; qu'il soit toute votre substance ; écoutez-le lorsqu'il traitera le sacré mariage avec vous ; soyez-lui une porte par où il entre, et une muraille pour le renfermer. Il est la vigne, soyez la branche, et dites-lui : « Sans vous je ne puis rien. )>

Et l'on affecte de dire : « C'est autrement hardi que Fénelon î » Pas du tout. Cela paraît terrible, et cela n'est nullement dangereux. Ce sont les amours de Tàme et du Christ son époux, exprimés avec des ressouvenirs du Cantique des Cantiques. Mais le Christ, c'est le Sauveur, le Rédempteur. Plus on l'aime, plus on entre dans le dogme chrétien. Le Christ est une limite à

270 FEXELON

rimagination. S'abandonner au Christ, cela est « de tout repos ». Mais s'abandonner à Dieu, « s'enfoncer dans l'océan divin » on ne sait plus où cela mène.

Ainsi, dans le mysticisme fénelonien, sur un fond solide de foi entière, vous discernez des tendances certainement périlleuses pour la parfaite orthodoxie. « Amour de Dieu, abandon de Dieu », ce n'est pas sans doute toute la religion de Fénelon, mais c'est, si je puis dire, toute sa piété, tout son état d'esprit. — Mais quand cet état d'esprit (amour, abandon) sera détaché du dogme, j'en suis bien fâché, ce sera toute la religion de M"''' de Warens (qui avait conservé des relations avec les quiétistes de Thonon et de Genève et, peut-être, avec d'anciens amis de M""' Guyon) ; et ce sera, vers la fm, toute la religion de Jean- Jacques Rousseau.

Jean-Jacques a absolument adoré Fénelon : « Si Fénelon vivait, vous seriez catholique », lui disait un jour Bernardin de Saint-Pierre. « Oh î si Fénelon vivait, s'écria Rousseau tout en larmes, je chercherais à être son laquais pour devenir son valet de chambre. » (Je vous donne l'anecdote pour ce qu'elle vaut.) Jean-Jacques adorait Fénelon, non seulement pour les parties « humanitaires » et optimistes de ses conceptions politiques, mais pour le caractère de sa piété. Il croyait être de sa religion. Rousseau a connu « l'oraison de simple présence de Dieu et la contemplation pas-

si.ve » ; il a connu V « abandon ». Je vous rappelle ces passages des Rêveries : « Je doute que jamais un mortel ait mieux et plus sincèrement dit à Dieu: Que ta volonté soit faite! » Il se dit a détaché de tout ce qui tient à la terre... délivré même de l'inquiétude de Tespérance ». — « Livrons-nous tout entier à la douceur de converser avec mon àme... Tout est fmi pour moi sur la terre... etm y voilà, tranquille au fond de Tâbîme, pauvre infortuné, mais impassible comme Dieu même. »

Affranchie du dogme (et elle s'en détache assez facilement puisqu'elle y pense peu) la religion du pur amour et de V « enfoncement » en Dieu, ce sera encore, si vous le voulez, celle de Lamartine dans les Harmonies et dans Jocelyn. Car voici r « oraison de silence et de simple présence de Dieu » : — Puisque tu comprends l'hymne silencieux des astres :

Ah ! Seigneur, comprends-moi de même, Entends ce que je n'ai pas dit :

Le silence est la voix suprême D'un cœur de ta gloire interdit.

C'est loi! c'est moi ! Je suis I J'adore !

Et dans Jocelyn :

(juand celui qui voulut tant souffrir pour ses frères Dans sa coupe sanglante eut vidé nos misères, Il laissa dans le vase une âpre volupté, Et celle morl du cœur qui Jouit d'elle-même^ Cet avant-goût du ciel dans la douleur suprême, O mon Dieu, c'est ta volonté I

272 FENELOxN

J'ai trouvé comme lui dans lentier sacrifice Cette perle cachée au fond de mon calice, Cette voix qui bénit à tout prix, en tout lieu. Quand l'homme n'a plus rien en soi qui s'appartienne. Quand de ta volonté ta grâce a fait la sienne. Le corps est homme, et l'âme est Dieu.

Cela, ma foi, est tout à fait dans le sentiment de W"" Guyon ; et, sauf quelques vers, c'est d'ailleurs d'une forme aussi confuse que celle de l'amie de Fénelon. — J'oserais presque dire que le pur amour, dégénéré, destitué de l'appui^ du dogme, aboutit à des choses comme les effusions de Spfridion ou des Sept cordes de la Lyre^ ou comme certaines religiosités ferventes et vagues de 1848.

Entre le quiétisme et le jansénisme, il n'est pas impossible, avec de la bonne volonté, de trouver quelques ressemblances, puisque l'un et l'autre partent, doctrinalernent, de la croyance à la corruption de la nature et qu'on peut, à la rigueur, donner également le nom d'une sorte de fatalisme, soit à la grâce selon Jansénius et à la « délectation invincible », soit à l'action intérieure de Dieu après la destruction de notre « moi ». Mais en réalité ces deux célèbres hérésies sont on ne peut plus opposées l'une à l'autre par l'esprit. La variété des hérésies est admirable. Elles sont aussi riches que la nature humaine.

Fénelon est tout le contraire d'un janséniste, et, à cause de cela et pour d'autres raisons encore, il

NELVIKME CONFERENCE 27;i

ne faut pas s'étonner que, de 1702 jusqu'à sa mort, il ait mené contre le jansénisme une lutte obstinée.

Vous vous rappelez la grande querelle, la question de droit et la question de fait ; les jansénistes reconnaissant que les cinq propositions condamnées étaient condamnables, mais niant qu'elles fussent dans Jansénius; enfin, en 1669, la « paix de l'Église », qui dura une trentaine d'années.

Mais, en septembre 1702, un petit livre anonyme, le Cas de conscience, ralluma tout.

Ce livre exposait le cas d'un ecclésiastique qui « condamnait les cinq propositions en ellesmêmes, mais qui, sur l'attribution des cinq propositions à Jansénius, pensait que le « silence respectueux » était suffisant pour rendre aux Constitutions du pape toute l'obéissance qui leur était due. Un confesseur à qui s'adressait cet ecclésiastique demandait aux docteurs de Sorbonne s'il pouvait l'absoudre ».

Et toute l'affaire recommença. (Elle est très bien contée par M. l'abbé Cagnac, Fénelon, études critiques.)

Fénelon s'y jeta tout de suite. Il en avait plusieurs raisons avouables et publiques, — et peutêtre d'autres plus cachées.

1. — Il défendait l'intégrité de la foi. Il voyait aussi clairement l'erreur du jansénisme et ses dangers, que Bossuet, naguère, avait vu ceux du quiétisme. Comme le quiétisme, le jansénisme

était à la mode. Fénelon explique très bien pourquoi. « De Taveu de tous ces savants hommes (les docteurs jansénistes), la concupiscence est aussi efficace par elle-même pour le vice que la grâce Test pour la vertu... L'homme n'est jamais libre... Voilà ce qui charme les libertins. »

2. — Il était d'autant plus content de défendre à son tour l'intégrité de la foi, que d'autres avaient récemment prétendu la défendre contre lui-même. Vous pensez que, au contraire, sa condamnation toute fraîche aurait dû le rendre modeste et discret sur les erreurs du prochain? — Vous oubliez que jamais dans son cœur il n'avait reconnu, lui, s'être trompé.

3. — Il avait toujours été « ultramontain » et cru à Tinfaillibilité de l'Église romaine d'abord, puis, dans certains passages de ses écrits, à l'infaillibilité du pape en matière de foi. Il devançait en cela le développement du dogme. Cette transformation, dès longtemps préparée, du gouvernement aristocratique de l'Église en gouvernement monarchique, était d'ailleurs, dans la nature des choses. Le dogme de l'infaillibilité pontificale est harmonieux et pacifiant. Il satisfait chez beaucoup d'esprits le besoin de la certitude en concentrant dans un seul homme le phénomène de la Révélation continue.

4. — En outre Fénelon se disait peut-être qu'accorder le plus possible à la foi d'obéissance, cela donne d'autant plus de liberté sur les choses

xNEUVlEME CONFERENCE 27:.

étrangères au dogme. Il se disait aussi que dépendre de Rome seule et du pape en matière dogmatique, cela même le pourrait sauver, à l'occasion, des soupçons et des tracasseries des évêques de France. Les juridictions les plus hautes et les plus éloignées sont les moins gênantes. Et enfin il reste ultramontain avec délices parce que Bossuet ne l'est pas.

5. — Fénelon voulait rentrer publiquement en grâce auprès du pape, dont il se savait aimé malgré l'aventure des Maximes. Et c'est pourquoi il exagère son zèle. Sans hésiter, il étend l'infaillibilité de l'Église romaine jusqu'à l'interprétation des textes. Et il fait ce raisonnement :

Il est de foi que l'Église est infaillible dans ses décisions pour la conservation du dépôt de la foi.

La conservation du dépôt de la foi demande indispensablement qu'elle juge des ouvrages qui regardent ce dépôt.

Or elle ne peut en juger ainsi sûrement, et sans danger de jeter les fidèles dans l'erreur, si elle n'est sûre d'en bien prendre le sens.

Donc l'infaillibilité que Jésus-Christ lui a promise dans ses décisions dogmatiques emporte nécessairement l'infaillibilité dans l'intelligence du sens des ouvrages dont elle juge.

Et Fénelon oublie parfaitement qu'il s'est trouvé dans le même cas que les jansénistes et que, avant de se soumettre de bouche (non de cœur) il a longtemps contesté aux docteurs le droit d'interpréter le texte de son livre autrement qu'il ne l'entendait lui-même.

6. — Mais, s'il a oublié ce détail, il se souvient que, parmi ceux qui l'ont le plus combattu, il y a eu, avec Bossuet, Tarchevéque de Paris, et que y Instruction pastorale de M de Noailles (probablement rédigée par des jansénistes) lui a été particulièrement cuisante. Et alors il se déclare d'autant plus vivement contre les jansénistes que Noailles est un peu avec eux et a même, en 1695, donné son approbation aux Réflexions morales sur le Nouveau Testament du janséniste Quesnel. Et il poursuivra Noailles opiniâtrement, même après que Noailles se sera rétracté.

7. — Enfin il a encore une raison, plus forte que les autres, je crois, de combattre le jansénisme. Nous verrons que, le duc de Bourgogne devenu dauphin par la mort de son père, Fénelon s'est de nouveau et plus fortement emparé de lui et compte bien être un jour son premier ministre. Or il sait tout ce qu'il y a, au fond du jansénisme, de mauvaise volonté à l'égard de l'autorité royale. Il veut débarrasser de ce foyer d'opposition et de mécontentement son règne futur. Et c'est pourquoi il écrit contre les jansénistes de quoi remplir sept volumes in-8'' dans l'édition de Versailles, — jusqu'à ce qu'il ait arraché du pape la bulle Unigenitus.

Et je crois aussi que, par cette activité fiévreuse, il cherchait à se tromper, à oublier après sa mésaventure la tristesse amère qu'il portait en lui. Et nous devons ajouter que, en combat-

NEUVIEME COiNFERENCE 277

tant les doctrines, il sut dans son diocèse ménager les personnes; et que, après la dispersion des religieuses de Port-Royal-des-Champs (29 octobre 1709), il écrivait au duc de Chevreuse : « Un coup d'autorité comme celui qu'on vient de faire à Port-Royal ne peut qu'exciter la compassion publique pour ces filles, et l'indignation contre leurs persécuteurs. »

Vous voyez quel mélange de sentiments, les uns généreux et les autres moins, dans cette interminable polémique contre les jansénistes. Assurément Fénelon tendait à la sainteté. iMais dans une lettre (probablement adressée à M™® de Mortemart) il fait cet aveu : « Mon défaut subsistant, c'est que je tiens à moi, et que l'amourpropre me décide souvent. »

Il dit vrai. Faites attention à ce rapprochement de dates. Le livre des Maximes des Saints est condamné le 12 mars 1699; la condamnation a été obtenue surtout par l'intervention du roi. Le mois suivant paraît sans nom d'auteur sous ce titre : Suite du cinquième tivre de t' Odyssée, la première édition de Téiémaque, qui comprenait les quatre premiers livres et le commencement du cinquième. Or ce petit volume se termine justement par une description du gouvernement de Minos, dont chaque trait peut être tourné en allusion malveillante au gouvernement de Louis XIV. En sorte que cette publication, à cette date, ressemble un peu à une vengeance (?).

Fénelon a toujours prétendu que le livre avait été iinpriuié malgré lui, à son insu, sur une copie dérobée. Et voici en effet l'avis du libraire au lecteur : « Comnrie cet ouvrage a été imprimé sur une copie peu correcte et très mal écrite, quelques soins qu'aient pu prendre les correcteurs, il est échappé beaucoup de fautes à leur vigilance... » Mais enfin le livre fut imprimé chez la veuve Barbin et avec privilège du roi du 6 avril 1699. L'impression fut interdite alors qu'on en était à la page 208 ; le reste, — quatre autres volumes, — parut clandestinement. Il est à croire que M""' Barbin, à tout le moins, présumait le silence et la tolérance de l'auteur, sinon sa complicité. Bien probablement l'auteur, par ses amis, eût pu empêcher cette publication s'il l'avait voulu. Ne le voulut-il pas ?

Le Télémaque me ramène aux écrits politiques de Fénelon et au duc de Bourgogne.

La conduite du roi envers Fénelon a été, ce me semble, incertaine, mais plutôt généreuse en somme. Peut-être ce roi, qui craignait l'enfer, était-il ému au fond par des leçons qui l'offensaient et dont il détestait la forme. Peut-être aussi était-il impressionné malgré lui par le prestige que gardait l'exilé, et par l'adoration dont il continuait d'être l'objet dans un groupe de personnes vertueuses et considérables. Le roi fut irrité de Télémaque, mais il garda auprès de lui les deux

amis les plus fervents de Fénelon : Beauvilliers etChevreuse. Eli archevêque de Cambrai, regardé par eux comme un héros et un martyr, ne cessa jamais de correspondre secrètement avec les deux ducs et, par eux, de se tenir en relations avec son élève.

Le duc de Bourgogne était resté passionnément fidèle H son précepteur. Pendant quatre ans (de 1797, date de l'exil à Cambrai, jusqu'à la fm de 1701), il n'osa, soit prudence, soit faute d'occasions, communiquer directement avec lui. Mais il put lui faire tenir cette lettre du 22 décembre 1701 :

Enfin, mon cher archevêque, je trouve une occasion favorable de rompre le silence où j'ai demeuré depuis quatre ans, J"ai souffert bien des maux depuis; mais un des plus grands a été de ne pouvoir point vous témoigner ce que je sentais pour vous pendant ce temps, et que mon amitié augmentait par vos malheurs, au lieu d'en être refroidie... Je continue toujours à étudier tout seul... Rien ne me fait plus de plaisir que la métaphysique et la morale, et je ne saurais me lasser d'j" travailler. Jen ai fait quelques petits ouvrages que je voudrais bien être en état de vous envoyer, afin que vous les corrigeassiez comme vous faisiez autrefois mes thèmes... Je ne vous dirai point combien je suis révolté moi-même contre tout ce qu'on a fait à votre égard; mais il faut se soumettre à la volonté de Dieu et croire que tout cela est arrivé pour votre bien... Adieu, mon cher archevêque; je vous embrasse de tout mon cœur, et ne trouverai peut-être de bien longtemps l'occasion de vous écrire. Je vous demande vos prières et votre bénédiction. Louis.

Le prince avait alors vingt ans. Il n'y a pas à

dire, quels qu'aient pu être ses défauts, que nous verrons, cette lettre est d'un être excellent.

C'est, je pense, à la suite de cette reprise de relations directes avec son élève, que Fénelon fut amené à écrire VExamen de conscience sur les devoirs de la Royauté.

Vous connaissez la Politique tirée de V Écriture sainte de Bossuet. VExamen de conscience, c'est, proprement, la « Politique tirée de l'Évangile ».

C'est une belle et noble chose, hardie et simple. Pour en comprendre tout le sens, il faut se souvenir que cela est écrit par un prêtre, pour son élève, pour le petit-fils de Louis XIV, pendant la malheureuse guerre de la Succession d'Espagne, et dans un moment où les défauts de l'homme et du règne se faisaient le plus douloureusement sentir.

L'article premier traite de 1' « instruction nécessaire à un prince ». J'en retiens ces questions :

Avez-vous étudié la vraie forme du gouvernement de votre royaume?... Avez-vous étudié les lois fondamentales et les coutumes constantes qui ont force de loi pour le gouvernement général de votre nation ? Avez-vous cherché à connaître, sans vous flatter, quelles sont les bornes de votre autorité?... Ce que c'est que l'anarchie, ce que c'est que la puissance arbitraire, et ce que c'est que la royauté réglée par les lois, milieu entre les deux extrémités ?

Bref, il s'agit de retrouver la traditionnelle

Constitution du royaume, faussée par le f,'randpère du jeune prince.

L'article 2 traite « de l'exemple qu'un prince doit à ses sujets ». Voici quelques-unes des questions posées :

iAvez-vous donné à vos sujets le mauvais exemple d'un amour déshonnête et criminel ?... N'avez-vous point autorisé une liberté immodeste dans les femmes ? Ne les ' admettez-vous dans votre Cour que pour le vrai besoin ?

Fénelon veut exclure de la Cour les jeunes et jolies femmes : « Avant François P', dit-il, les femmes de la première condition, surtout celles qui étaient jeunes et belles, n'allaient point à la Cour; tout au plus elles y paraissaient très rarement, pour rendre leurs devoirs à la reine ; ensuite, leur honneur était de demeurer à la campagne dans leurs familles. »

Il veut réprimer le luxe :

Le luxe augmente dans les femmes la passion de plaire ; et leur passion pour plaire se tourne principalement à tendre des pièges au roi.

. Vous pensez que la Cour, sous le nouveau prince, eût été bien maussade par trop de vertu? Oh î il y aurait eu, malgré tout, des accommodements. Mais rappelez-vous aussi quelle chose véritablement monstrueuse était devenue la vie de Cour, la vie de Versailles.

L'article III, « De la justice qui doit présider à tous les actes du gouvernement », est le plus important. Presque toutes les questions y sont des allusions, d'ailleurs inévitables, à des actes du vieux roi :

Avez-vous cherché les moyens de soulager les peuples?... Le bien des peuples ne doit être employé qu'à la vraie utilité des peuples mêmes... Vous avez votre domaine... et il est destiné à la subsistance de votre maison... Vous savez qu'autrefois le roi ne prenait jamais rien sur les peuples par sa seule autorité : c'était le Parlement, c'està-dire l'assemblée de la nation, qui lui accordait les fonds nécessaires pour les besoins extraordinaires de l'Etat. Hors de ce cas il vivait de son domaine. Qu'est-ce qui a changé cet ordre, sinon l'autorité absolue que les rois ont prise ?

Et encore ?

N'avez-vous point multiplié les charges et offices pour tirer de leur création de nouvelles sommes ?De telles créations ne sont que des impôts déguisés. Elles se tournent toutes à l'oppression des peuples...

Dans les conventions que vous faites avec les particuliers, êtes-vous juste, comme si vous étiez égal à celui avec qui vous traitez ? Etc.

Tout cela est chrétien, oui ; mais c'est aussi la justice et la raison même.

Il n'y a qu'un point ou apparaisse, non précisément une opposition, mais une certaine difficulté de conciliation entre la morale chrétienne et l'intérêt de la nation.

Fénelon ne se contente pas d'interdire à son élève les guerres et les conquêtes injustes; il ne

se contente pas de dire : « On pend un malheureux pour avoir volé une pistole sur le grand chemin... et on traite de héros un homme qui subjugue injustement les pays d'un état voisin » ; il ne se contente pas de condamner (en souvenir des « chambres de réunion ») les « traités de paix captieux, où Ton mêle quelque terme ambigu, pour s'en prévaloir dans les occasions favorables » ; il va jusqu'à dire :

Tout ce qui est pris par pure conquête est pris très injustement et doit être restitué... Les traités de paix ne couvrent rien lorsque vous êtes le plus fort et que vous réduisez vos voisins à signer le traité pour éviter de plus grands maux.

(Vous êtes forcéj non seulement à la restitution des pays usurpés, mais encore à la réparation de tous les dommages causés sans raison à vos voisins.

Entendait-il enjoindre au petit-fils de restituer un jour les conquêtes de l'aïeul ? Il n'admet même pas l'excuse de la sûreté des frontières :

t Votre sûreté n'est point un titre de propriété sur le bien id'autrui. La vraie sûreté pour vous, c'est d'être juste, c'est Ide conserver de bons alliés par une conduite droite et mo- Idérée.

Hé ! il ne faudrait pas s'y fier. C'est la morale de saint Louis. Mais saint Louis lui-même n'a-til jamais manqué à cette morale? N'y aurait-il pas à dire aux croisades, si elles n'avaient été des actes religieux?... Je suis très embarrassé. Il y a

284 FENELOX

là conflit de devoirs, cas de conscience. Le respect de la propriété est un devoir (très obscure, d'ailleurs, cette question de la « propriété » d'un pays, surtout sous lancien régime) ; mais un autre devoir, pour un roi, c'est de protéger et de défendre son peuple. Quel est le plus grand de ces devoirs, et qui jugera dans quelle mesure un

. roi peut violer le premier en faveur du second?...

} Mais, voyez-vous, Fénelon lui-même, dans la pratique, ne serait pas si intransigeant. Dans Tëlémaque, il gouvernait une petite ville. Il sait bien que les intérêts et la défense d'un grand empire s'accommoderaient mal d'une stricte obéissance aux préceptes de l'Évangile. Ce n'est qu'un idéal qu'il propose au futur roi, et c'est une façon de le détourner des erreurs du grandpère. — Puis, le « pacifisme » alors n'était point ce qu'il est très souvent aujourd'hui : une opinion de déclamateur et de politicien. — Ajoutons que ce qui explique le a. pacifisme » de Fénelon, c'est que, avant cette funeste guerre, qui est précisément la suite de guerres plus heureuses, mais peu justifiées, la France, étant la nation la plus nombreuse et la plus forte d'Europe, pouvait imposer sa paix. — Enfin, Fénelon pacifiste, mais gentilhomme, descendant, neveu, oncle et cousin de soldats, ne s'en indignait pas moins, dans une lettre à sa cousine de Laval, qu'un sien petit cousin, à vingt ans, ne fût pas encore aux armées du roi. Et, dans les Tables de Chaulnes, il soi-

gneraparticulièrementrarmée. On peut s'entendre avec lui.

Crousié, comparant VExamen de conscience à la Politique tirée de VEciHture sainte, croit remarquer que Féneion, sans en avoir Tair, étend beaucoup plus loin que Bossuet la puissance du roi. C'est fort possible. Mais, si « humain » que soit Bossuet, il y a tout de même, dans Féneion, une vision concrète et attentive des injustices et des souffrances, un souci du détail réel qui nous émeut davantage. Nous ne sommes plus ici dans la théorie :

N'avez-vous rien pris à aucun de vos sujets par pure autorité et contre les règles?... L'avez-vous dédommagé comme un particulier l'aurait fait, quand vous avez pris sa maison, ou enfermé son champ dans votre parc, ou supprimé sa charge, ou éteint sa rente ?...

N'avez-vous point toléré des enrôlements qui ne fussent pas véritablement libres?... Laisser prendre les hommes sans choix et malgré eux ; faire languir et souvent périr toute une famille abandonnée par son chef ; arracher le laboureur de sa charrue, le tenir dix, quinze ans dans le service, où il périt souvent de misère dans des hôpitaux dépourvus des secours nécessaires ; lui casser la tête ou lui couper le nez s'il déserte, c'est ce que rien ne peut excuser ni devant Dieu, ni devant les hommes.

Donnez-vous à vos troupes la paye nécessaire pour vivre sans piller?... Quel ordre y a-t-il à espérer dans des troupes où les officiers ne peuvent vivre qu'en pillant les sujets du roi..., où les soldats mourraient de faim s'ils ne méritaient pas tous les jours d'être pendus?...

Avez-vous eu soin de faire délivrer chaque galérien d'abord après le terme réglé par la justice pour sa punition? L'état de ces hommes est affreux; rien n'est plus inhumain que de le prolonger au delà du terme...

2H(\ FENELON

Ce sont choses précieuses parce qu'elles sont précises. C'est de quelqu'un qui se représente dans leur vérité les souffrances des autres (les ayant en partie vues de ses yeux), et qui en souffre.

Le père du duc de Bourgogne, « Monseigneur », mourut le 14 avril 1711. Le duc de Bourgogne devint donc dauphin. Tous les yeux se tournèrent vers lui, et par suite, vers Fénelon son maître. Fénelon sentit autour de lui, dans son exil, un retour silencieux de la faveur publique. Le roi était vieux; le nouveau dauphin pouvait être appelé prochainement à régner: M. de Cambrai serait certainement son premier ministre.

Fénelon, en octobre 1711 se rencontra à Chaulnes, en Picardie, avec le duc de Chevreuse. Ils dressèrent ensemble, pour être proposées au dauphin, ce qu'on a appelé les « Tables de Chaulnes », c'est-à-dire des tableaux, des listes de réformes à accomplir dans le gouvernement du royaume. Ces huit Tables com^létSiientV Examen de conscience.

Sur l'armée, sur r« ordre de dépense de la cour » ; sur l'Église et les rapports du temporel et du spirituel; sur la justice, la suppression ou la réduction de la vénalité des charges, la réunion des justices seigneuriales à la justice des bailliages (« peu déjuges, peu de lois »); sur la liberté du commerce, il y a des indications excel-

lentes. Mais la « table » de V Administration intérieure du royaume et la « table » de la Noblesse sont surtout à considérer.

Voici le plan d' « administration intérieure ».

l^'Danschaquediocèse, établissement dassi^^^es, c'est-à-dire de petites assemblées « où l'évêque avec les seigneurs du pays et le tiers état règlent la levée des impôts suivant le cadastre, et qui sont subordonnées aux États de la province. » (Ces petites assemblées auraient donc été des espèces de « conseils généraux »).

2° Dans chaque province, des Etats provinciaux ( « comme en Languedoc : on n'y est pas moins soumis qu'ailleurs, on y est moins épuisé. » ) Ces assemblées, composées de députés des trois états de chaque diocèse, auraient le soin de la police et le pouvoir de « destiner » les fonds (c'est-à-dire de les attribuer, de les répartir). A eux aussi d'écouter les représentations des députés des « assiettes », et de « mesurer les impôts sur la richesse naturelle du pays et du commerce qui y fleurit ». C'était parfait; c'était la réaction contre la centralisation déjà excessive de la monarchie; c'était l'accroissement des franchises locales, une abondante vie rendue aux provinces.

Quant aux impôts, suppression de la gabelle, des grosses fermes, de la capi talion et de la dîme royale. Les États provinciaux sont chargés de voter les impôts, d'en établir l'assiette

et de les lever. (Cela pouvait-il être fait par une assemblée? C'est une question.)

3^ Etats généraux, composés de trois députés par diocèse : Tévêque, un membre élu par la noblesse, un membre élu du tiers état. — Les Etats généraux s assemblent tous les trois ans. Ils délibèrent « aussi longtemps qu'ils le jugent nécessaire ». (Ceci peut devenir dangereux). Ils revisent les comptes des assemblées provinciales et « délibèrent pour les fonds à lever par rapport aux charges extraordinaires ». Mais, en outre, les Etats généraux doivent faire leurs représentations ou remontrances « sur toutes les matières de justice, de police, de finance, de guerre, d'alliances et négociations de paix, d'agriculture, de commerce... »; « pour punir les seigneurs violents » ; « pour ne laisser aucune terre inculte, réprimer l'abus des grands parcs nouveaux..., l'abus des capitaineries dans les grands pays de chasses à cause de l'abondance des bêtes fauves, lièvres, qui gâtent les grains, vignes et prés... »; « pour abolir tous privilèges, toutes lettres d'État abusives » (lettres de cachet), etc..

Le chapitre « de la Noblesse » est le plus connu des Tables de Chaulnes. Fénelon demande qu'on fasse une recherche exacte des véritables nobles (le déchet eût été énorme), puis, qu'on <r substitue » à jamais un bien territorial dans chaque famille noble, et que toute mésalliance soit défendue aux deux sexes. L'anoblissement ne

sera permis que pour grands services rendus H l'Etat.

Mais (et cela est capital), les privilèges accordés aux nobles seront purement honorifiques. Fénelon leur a déjà retiré les justices seigneuriales, et certains mots et l'esprit même du texte laissent entendre qu'ils ne seront plus du tout exempts d'impôts. — En revanche, ils pourront faire le commerce en gros sans déroger, et entrer dans la magistrature.

La pensée de Fénelon est de refaire une aristocratie vivante et titile, « ayant rang dans l'Etat..., qui appuie le trône tout' en restant indépendant du roi ». Quelques-uns des moyens qu'il propose paraissent excessifs : mais il est clair qu'il y aurait toujours eu, quand même, des mésalliances; et, d'autre part, l'anoblissement « pour services signalés » eût toujours empêché la noblesse de devenir une caste fermée. Enfin cette reconstitution de l'aristocratie entraînait la suppression de la noblesse de cour et la résidence des seigneurs en province sur leurs terres.

La puissante originalité de la grande réforme proposée par les Tables de Chaulnes, c'est que c'était une réforme « par réaction » . C'était, comme Fénelon le dit ailleurs, le « retour à l'ancien ordre de choses », mieux compris. Cet utopiste prétendu se montre ici, à mon sens, bon réaliste, parce qu'il se trouve, cette fois, en présence des réalités. Donc, plus de chimères, comme dans les

Dialogues des Morts ou le Télémaque. Son programme, tout pénétré d'humanité, mais aussi de raison, accordait, pour tout l'essentiel, plus que ne demanderont, quatre-vingts ans plus tard, les Cahiers du Tiers, mais l'accordait au nom même de la tradition et excluait les plus dangereux rêves du dix-huitième siècle: la liberté et l'égalité idéologiques et la souveraineté du nombre. Appliqué avec les tempéraments ou les corrections que les choses mêmes eussent conseillées, il eût pu épargner à la France sa sinistre Révolution.

Mais ce programme, le duc de Bourgogne et son maître étaient-ils capables de l'appliquer ?

Page 1