XIV. — FÉNELON A M^- (il Y
Renoncer à la sa(jrsse Iminainr pour vivre en cnfunl. Air : Ouitluiis noire houlelle.
Adieu, vaine prudence, Je ne te dois plus rien.
Une heureuse ignorance
Est ma science ; Jésus et son enfance.
C'est tout mon bien.
I. Poésies, t. III, n" CXLVII, p. 2i4-tj. — Cette pocsio, dontLe Siècle Je Louis XIV a rendu une strophe célèbre, fait partie depuis 1824 des Œuvres complètes de Fénelon (dans l'édition de i852, t. VI, p. 6C0). Voici le commentaire, dont Voltaire prend plaisir à accompagner sa citation (.S. de Louis XIV, chap. xxxviii, Du Quiétisme, èdil. Bourgeois. Paris, Hachette, 1898, p. 779-780) : « Sur la fin de sa vie, il [Fénelon} méprisa enfin toutes les disputes... L'archevêque de Cambrai (qui le croirait !) parodia ainsi un air de Lulli : Jeune, j'étais trop sage, etc. Il fit ces vers en présence de son neveu le marquis de Fénelon, depuis ambassadeur à La Haye. C'est de lui que je le tiens. Je garantis la certitude de ce fait. Il serait peu important par lui-même, s'il ne prouvait à quel point nous voyons souvent avec des regards différents, ilans la triste tranquillité de la vieillesse, ce qui nous a paru si grand et si intéressant dans l'âge, où l'esprit plus actif est le jouet de ses désirs et de ses illusions. » Et il ajoute en note : « Ces vers se trouvent dans les Poésies de Mme Guyon ; mais le neveu de M. l'archevêque de Cambrai m'avant assuré plus d'une fois qu'ils étaient de son oncle et qu'il les lui avait entendu réciter le jour même qu'il les. avait faits, on a dû restituer ces vers à leur véritable auteur. [On a vu plus haut que les caractères italiques indiquaient, parmi les Poésies de Mme Guyon, celles que Fénelon avait composées.] Ils ont été imprimés dans cinquante exemplaires du Télémaque, faits par les soins du marquis de Fénelon en Hollande, et supprimés dans les autres exemplaires. Je suis obligé de répéter ici que j'ai entre les mains une lettre de Ramsay.
FÉNKLON A .M" tiUVON :J6I
Jeune, j'étais trop sage Et voulais tout savoir.
Je n'ai plus en partage
Que badinage, Kt touche au dernier âge.
Sans rien prévoir.
\u gré de ma folie Je vais sans savoir où.
Tais-toi philosophe !
Que lu m'ennuies !
Les savants je défie,
TTourcux les fous !
(^)ucl malheur d'être sage Et conserver ce Moi Maître dur et sauvage.
Trompeur volage !
O le rude esclavage
Oue d'être à soi !
clcvc Je M. de Fcnelon, dans hninollc il me dit... Voici les propres paroles ; Wcrc lie born in a Crée eountry.hc would hâve display'd his whole gcnius, and given a fuU carcer to his own principlcs nevcr known. » — Le bon Dutoit proteste longuement (^Héjlcxions et anei-doles, loc. cil., p. -xciv-c) contre ces accusations de philosophisme. Mais il suffit de replacer la strophe dans le mouvement de la poésie, pour en comprendre les intentions, qui ne sont ni d'un « philosophe », ni d'un « sceptique «. La pièce est-elle de « la fin de sa vie », comme le prétend Voltaire sur la loi du marquis de Fénelon ? Les allusions « au dernier âge » qui aijijroche et à la vérité « opprimée » rendent la date assez vraisemblable. Ce serait donc une nouvelle preuve que, même dans l'exil et après la condanmation, les deux amis continiièren à échanger leurs confidences mystiques par quclqu<! intermédiaire dévoue et discret. Cf. Introduction, H, § i, p. twi-iamu.
.ICâ FÈNEI.ON KT M- Gl YÔN
Loin de toute espérance, Je vis en pleine paix.
Je n'ai ni confiance
rsi défiance :
Mais l'intime assurance
Ne meurt jamais.
Amour, toi seul peux dire.
Par quel puissant moyen Tu fais sous ton empire
Ce doux martyre.
Où toujours l'on soupire
Sans vouloir rien.
Amour pur, on t'ignore.
Un rien le peux ternir :
Le Dieu jaloux abhorre
Que je l'adore, Si, m'offrant, j'ose encore
Me retenir.
0 Dieu, la foi m'appelle, Et je marche à tâtons ; Elle aveugle mon zèle ;
Je n'entends qu'elle.
Dans ta nuit éternelle
Perds ma raison.
Content dans cet abîme.
Où l'amour m'a jeté.
Je n'en vois plus la cime.
Et Dieu m'opprime ; Mais je suis la victime
De vérité.
KÈFUNSK DÉ M (irVoN :!•►:?
Mlal ([u'on no pcul pciiulrc .
No plus lion désirer, Vivre sans se contraindre
Et sans se plaindre.
Enfin ne pouvoir craindre
De s'égarer ' .
X\. — RÉPONSE D1-; Mn>'CTUVON 2
[Même siijrl, même air.)
Heureux si la prudence
N'est plus pour nous 'lu bien !
Une docte ignorance
Est la science, Qui dans la sainte Enfance
Sert de soutien .
Co serait être sage.
De prétendre savoir (Juel sera le partage
Et l'avantage, t^uc dans le dernier âge
On peut-* avoir.
I. il n'est jias besoin do faire remarquer que cette poésie et la sui- \antc résument en brèves fonuuh's les idées chères ii Mme Guyon, et ([uc Fénelon a faites siennes ;i son école. Toute lu correspondance précédente n'est guère qu'une invitation à la simjilicité, au mépris de la sagesse humaine, au pur amour, à la foi nue ilans la petitesse et dans l'enfance; cf. Introduction, II, g II. p. i.wiii.
a. T. III, n» CXL^ Ht. p. aiC-7. — La pièce est publiée au.ssi ilans les Œuvres complètes de Fénelon (I. VI, [1. CGi, y) coniuie un(^ réponse de Fénelon à ses projjres vers.
.'}. ïcvle de Dutoit : pul ; celui des Œuvres de Férit-lou (/>('«() paraît ici préférabb-.
36i FKNELON ET M'" CUYON
O la sage folie, D'aller sans savoir où !
Solte philosophie,
Je le défie D'embarrasser la vie
D'un heureux fou !
En cessant cl'"lre sage, 11 sort enfin de soi ; Il quitte l'esclavage
Dur et sauvage.
Du moi trompeur, volage,
Pour vivre en foi '.
En perdant l'espérance.
On retrouve la paix.
L'amour sans confiance
T<i défiance Est l'unique assurance
Pour un jamais.
Amour de qui l'empire Est rigoureux et doux, On souffre le martyre
Sans l'oser dire, Quoique le cœur soupire
Dessous- les coups.