‹ Fénelon & Mme GuyonChapitre 119 sur 294 · T. II, Lettre LVI, p. 160-/I · texte numérisé non relu

T. II, Lettre LVI, p. 160-/I

3. Fénelon, Lettre à une religieuse, Versailles, mars... : « Le plus grand bien qu'on puisse faire à une âme, c'est de la déprendre de ces lumières et de ces dons, qui peuvent être un piège, et qui tout au moins sont certainement un milieu entre Dieu et elle » (t. VIII, p.4&9,<Z); cf. plus loin, Lettres XXXY1II, p. 98, CIX, p. 281.

4. Sur cet emploi de l'infinitif substantif au xvn« siècle, cf. Haase, loc. cit., § 85 a, p. 206 ; cf. plus loin, Lettre XVI, p. 5a.

5. Les deux mots entre crochets semblent avoir été ajoutés par Dutoit, pour rendre plus sensible la suite des idées.

cela ? Dieu n'est-ii pas autant dans cette manière que dans l'autre? Il est vrai qu'il est tout en tout ! ; mais, outre les moyens généraux pour toutes les âmes de foi, il y a des moyens spécifiques pour chaque âme en particulier ; et c'est ce qui fait voir la magnificence de Dieu et la raison pour laquelle il nous donne des guides, qui nous seraient peu utiles dans la voie de l'abandon et de la pure foi, s'il n'avait des moyens spécifiques et des volontés particulières sur chaque âme, lesquels moyens il veut qu'on leur déclare. Chacun a son attrait divin : le vôtre est et sera toujours la docilité et la petitesse, non seulement pour le général, ce qui vous sera fort aisé, étant disposé comme vous l'êtes, mais pour le particulier, exigeant de vous mille choses, et aussitôt ne les exigeant plus, afin de vous rendre souple, et que votre raison n'entre point dans la conduite qu'il tient sur vous. Il exerce chacun selon qu'il lui plaît ; mais il veut exercer votre souplesse à l'infini. Tout dépend de là, et tout vous sera donné par là.

La souplesse s'exerce en deux manières, du moins celle que Dieu veut très certainement de vous. La première, (envers lui), qui vous fasse toujours marcher par le premier mouvement sans mouvement2, en manière qui deviendra toute naturelle, suivant toujours votre chemin, et vous rendant au moindre signal, sans que la réflexion ou la raison du meilleur et plus parfait vous arrête. Il n'y a de bon pour vous que ce que Dieu veut de vous. L'autre souplesse est un acquiescement non seulement de volonté (qui embrasse, sans vouloir répugner aux choses que l'on vous dit), mais de plus une docilitédans l'usage des choses, les faisant par petitesse, comme on vous les marque, à moins que vous n'eussiez au dedans un mouvement contraire ; je ne dis pas une raison contraire, mais un mouvement. Comptez donc que l'essentiel de votre état

i. Cf. Lettres XXXV, p. 87 et n. 3, XLII, p. n4 et n. 2.

2. Sur ce genre de formule quiétiste, cf. Lettre VII, p. 3o, n. 1.

est une souplesse infinie ' . Tant que vous ne faillirez pas en cela, vous marcherez, sans que rien vous fasse tomber. Il y a des défauts accidentels et passagers. Ceux-là, quoiqu'il vous fassent chopper, ne vous arrêtent pas, parce qu'ils, ne sont point subsistants : comme, par exemple, une parole dite avec précipitation. L'habitude de la raillerie et l'envie de plaire2 vous nuiraient plus, Ce n'est pas pourtant que cette envie, quand elle n'est que dans le sentiment, sans que vous fassiez rien pour cela, ne vous soit un exercice, mais elle n'est pas un mal. Je dis donc, que les défauts passagers ne vous nuiront pas, pourvu que vous ne vous arrêtiez pas un moment à les regarder, et que vous vous serviez d'eux, pour courir plus fortement par l'oubli de vous-même et l'extrême souplesse. Il en doit être comme d'une personne, qui court dans un chemin, et qui rencontre des petites pierres, qui, à la vérité, la font broncher, mais qui n'interrompent point sa course, pourvu qu'elle ne s'amuse point à regarder ce qui l'a fait broncher. Rien n'empêche tant, que de s'arrêter à voir, à considérer, à douter si l'on est dans le chemin, à entrer dans un autre, parce qu'il paraît plus battu. Celui qui court toujours sans penser à la course, arrive enfin heureusement. Dieu sait à quel point il me fait être à vous en lui seul 3.

i. « Cet état passif.... ne renferme qu'une paix et une souplesse infinie à se laisser mouvoir. » (Explication des maximes, édit. cit., art. XXX, vrai, p. 210); cf. plus loin, Lettre de Fênelon à Mme Guyon, du 23 septembre 1689, p. 279.

2 « Jamais hommo n'a eu plus que lui la passion de plaire, et au valet autant qu'au maître » (Saint-Simon, Mémoires, édit. Chéruel, i3vol. in-18. Paris, Hachette, t. VII, 1872, p. 276).

3. On notera la ressemblance entre les formules d' « à Dieu » des lettres de Mme Guyon et celles que Fénelon affectionnera plus tard en écrivant à ses dirigées. Cf., par exemple, Lettre à la comtesse de Montberon dun février 1708,1. VIII, p. 691, d. : « Dieu sait... de quel cœur il me faitétre à jamais tout à vous », etc. — Le caractère didactique de cette lettre à principes généraux permet, je crois, de la placer dans les premiers mois de la Correspondance.

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L'âme arrivée à la parfaite simplicité, et qui a outrepassé tout moyen2, ne trouve que Dieu seul. Tout ce qui n'est point lui-même, quelque grand et relevé qu'il paraisse, la gêne et l'embarrasse. Tout ce qui se voit, s'entend, se pratique, n'est point ce qu'il lui faut.

Il ne faudrait pour elle que le repos du Seigneur et l'entière cessation de toutes choses. Cette âme vivrait contente, quand tout serait détruit ; et quand tout usage de la religion lui serait interdit, elle ne trouverait pas qu'il lui manquât rien. Il paraît à cette âme, réduite en unité et dans l'entière simplicité, que tout ce qui la concerne, même ses défauts, ne mérite plus son application, qui la détournerait de sa dernière lin, dans laquelle elle trouve que toutes actions sont unies et réduites dans leur principe.

Il lui semble même que la purification commune et générale n'est plus pour elle, et que Dieu seul peut consumer en elle tout défaut et toute dissemblance, ce qu'il fait assurément, car il n'en peut souffrir aucun. Ce qui parait défaut aux nommes, ne l'est pas toujours devant Dieu ; au lieu que ce que l'on prend souvent pour justice et perfection, est réprouvé de lui. C'est lui qui choisit le bien et le mal.

Tout autre moyen de purification ne convient .pas à cette âme. Toutes les âmes conduites par les dons surnaturels sont ordinairement éprouvées par les démons. Il

i. Discours chrétiens et spirituels, loc. cit., t. II, Disc. LIX, p, 336-8. Cette lettre est très importante pour la définition de l'idéal quiétiste, au point de vue religieux et moral.

2. Sur cette règle mystique d' « outrepasser tout », cf. Lettre LVI, p. i&3 et n. i.

n'en est pas de même des âmes conduites en foi : leur épreuve parait n'avoir rien d'extraordinaire, et être toute naturelle, elle fait beaucoup plus mourir que la première épreuve des âmes conduites par les dons, d'autant que l'épreuve des premiers leur sert de soutien. Nous ne pouvons jamais par nos soins, et même par l'assiduité à retrancher tous les mouvements de notre propre vie, nous causer la mort intérieure. Nous pouvons bien amortir l'extérieur, mais l'esprit vivra même de cette application. Il n'y a que la sortie de nous-mêmes, qui puisse véritablement porter le nom de mort. Dieu tolère plutôt de gros défauts extérieurs, qu'il corrige dans la suite par l'activité de son amour, que la moindre résistance ou le plus petit empêchement à l'étendue de son domaine dans l'âme. Plus Dieu est libre en nous, plus il nous donne son esprit sans mesure.

C'est la gloire, qu'il prétend en nous, que de voir tous les ennemis comme les escabeaux de ses pieds, c'est-àdire de voir terrasser en nous tout ce qui s'oppose à son empire ; aussi est-il écrit : Le Seigneur dit à mon Seigneur, asseyez-vous à ma droite *, comme pour nous apprendre que cet Esprit demeure en lui-même, et ne se répand en nous avec plénitude, qu'autant que tout lui est assujetti dans nous. Mais qui est-ce qui assujettit tout au Fils, sinon le Père, puisque c'est lui qui réduit ses ennemis à être l'escabeau de ses pieds ?

Je donnerais ma vie aûn que la personne que j'ai l'honneur de connaître ne donnât aucune borne à l'esprit de Jësus-Christ. Pour continuer de lui parler dans ma simplicité, Notre-Seigneur me paraît lié dans son âme, et qu'il n'est pas libre d'y opérer tout ce qu'il lui plaît. Gela me fait souffrir une peine intérieure très forte. Sitôt qu'il donnera tout pouvoir à Dieu en lui, mon âme sera

i. Ps. CIX,

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au large et mon cœur content, et certaine» répugnances lui seront ôtées1.

N. 3 a raison de ne pas craindre ce goût simple de Dieu qui lui est donné parce qu'il est très différent du sensible. Il faut le recevoir et s'en nourrir, lorsqu'il est donné, parce que c'est par lui que les puissances sont réduites en unité4 et il est très nécessaire à Tàrne. C'est ce principe de rie, qui la prépare à la mort, et qui lui est d'autant plus utile, que Dieu a de plus grands desseins sur lui 5. Plus le goût intime et simple de Dieu est fort, vigoureux et de longue durée, plus la mort qui suit est profonde. Il faut donc se laisser à Dieu, et se laisser remplir de son infusion divine avec beaucoup de correspondance et de liberté. J'éprouve que mon âme, ainsi que je vous l'ai dit, s'écoule sans cesse dans la sienne6, et Dieu fait cela, afin de la réduire où il le veut. C'est une grâce d'onction, c'est un germe de vie et d'immortalité, qui subsiste dans la mort même, quoique d'une manière entièrement cachée et imperceptible. Qu'il ne lise que le moins qu'il pourra : ce n'en est pas le temps à présent, mais de se taire et se reposer.

i. La façon impersonnelle et encore cérémonieuse, dont Mme Guyon parle de Fénelon dans cette lettre, la rattache, ce me semble, au groupe de lettres du début.

a. T. II, Lettre CLVIII, p. 466-46g; dernier paragraphe, t. V,

p. 2IO-I.

3. D'après tout ce que Mme Guyon dit ici de N., il ne saurait être que Fénelon lui-même.

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