‹ Fénelon & Mme GuyonChapitre 151 sur 294 · Rom., VIH · texte numérisé non relu

Rom., VIH

peut éteindre la charité1. Je ne vous demande que ce qui me vient dans l'esprit. Si cela n'est pas selon Dieu, condamnez-le. Je ne suis capable de rien que d'aimer et de me soumettre. Je crois tout aveuglément, sans savoir à qui je crois et pourquoi je le crois ; Dieu est, et cela me suffit.

Je vous prie que rien ne vous fasse douter de la voie 2t qui est pure, nette, dégagée, où, tout étant arraché à la créature, tout reste pour Dieu. Lorsque vos lumières s'accorderont admirablement avec ce que vous posséderez, vous concilierez fort bien toutes 'choses. J'ai peur sans peur 3 de vous tromper, car je ne trouve en moi nulle puissance de me soumettre ou de ne pas me soumettre. Je suis un enfant à qui l'on dit : cela est, qui dit de même : cela est, et le croit dans le moment ; ensuite il ne sait plus ce qu'on lui a dit, et n'y peut plus penser. Je suis dans un oubli total de toutes ces choses, sans que je puisse faire autrement ; et je suis tellement abandonnée à mon Dieu, que je ne puis même entrer en défiance de sa conduite sur moi, ni penser à cela. 0 Dieu, pourraisje avoir un intérêt ! et où le prendre ? qui suis-je, et où suis-je ? cela est étrange, et je me perds.

XXXVI. — FÉNELON A M™ GUYON * Il me semble que notre union va toujours croissant b.

i. Cant., VIII, 7.

2. Cf. Fénclon, Lettre à la comtesse de Montberon du 2 3 Juin 1707, t. VIII, p. 678, d : « O que vous vous faites de maux ! Vous en accusez la voie, et c'est contre la voie que vous vous les faites. »

3. Sur ce genre de formules quiétistes, cf. Lettre VII, p. 3o, n. i. h. T. V, Lettre XVI, p. 235-7.

5. Cf. Manuel de Piélê, t. VI, p. 8, g : « Enfin l'oraison va toujours croissant », et Lottre XLII, p. 11/1.

Je me suis uni à vous, non seulement en disant la messe les jours de Joseph et de l'Annonciation *, mais encore les autres jours. Je veux tout en rien*. Vous m'entendez. Il m'arrive tous les jours beaucoup de petites choses, que je ne saurais dire dès qu'elles sont passées, mais qui contribuent dans le moment à me faire mourir peu à peu, soit par leur désagrément, soit par les mouvements trop naturels et le fond de propriété qu'elles me font remarquer en moi. Mais je ne m'arrête pas à tout cela volontairement. Je continue à sentir tout ensemble de la sécheresse et de la distraction avec beaucoup de paix dans l'oraison. J'ai une présence de Dieu plus douce et plus facile ailleurs.

Vous fermerez vos lettres et je fermerai les miennes sans aucune peine, puisque vous l'aimez mieux. Je lis moins lentement votre Pentateuque.

Je suis persuadé, comme vous le dites, que les personnes entièrement unies à Dieu le connaissent

i. iQ et 2 5 mars.

a. C'est, sous une forme réduite, la maxime de sainte indifférence si chère à Fénelon ; « vouloir tout, vouloir rien; cf. Lettres LIX et LXXVI, p. i^7 et 1 83 : « On ne veut rien pour soi, mais on veut tout pour Dieu, etc. » (Explication des Maximes, art. V, vrai, édit. cit., p. 5a.) a Cet état contient toute prière », dit-il ailleurs (Manuel de Piété, t. VI, p. 6, «7). Si l'on demande au pur amour ; « Voulez-vous souffrir ce que vous souffrez ? Voudriez- vous avoir ce que vous n'avez pas? Il ré poudra sans hésiter... ; « Je veux souffrir ce que je souffre, et n'avoir point ce que je n'ai pas : je veux tout, je ne veux rien. » (Instructions, t. VI, p. 124). — Cf. encore Instructions, t. VI, p. 82, g, Lettres spirituelles, t. VIII, p..6i£,a, etc., et surtout Instruction pastorale sur l'explication des maximes, § LIX, t. II, p. 3i5, d, où il reprend cette maxime et en donne la référence, du reste inexacte. La formule : « Omnia volo, nihil volo, se trouve dans l'ouvrage du carninal Bona, auquel la mys-

et l'aiment par un acte très simple ; mais j'aurais besoin d'une ample explication.

Le chrétien, qui s'abandonne sans réserve, peut consentir à être éternellement puni et malheureux1, si c'est la volonté de Dieu; mais il me semble qu'il ne peut jamais consentir à haïr Dieu dans l'enfer ; autrement il arriverait que, par conformité à la volonté de Dieu, il voudrait être contraire à cette même volonté, ce qui ferait une contradiction.

Si on me nommait à un évêché2, ne pourrais-je pas, sans blesser l'abandon, le refuser, supposé que je sois manifestement attaché ici 3 à un travail actuel pour des choses plus importantes que toutes celles que je pourrais faire dans un diocèse ? Pensez-y devant Dieu et ne me répondez, s'il vous plaît, qu'après avoir

tique de Fénelon doit beaucoup ; Via compendii ad Deum, etc. Lugduni, 1678, cap. xix, p. $86.

1. Sur cette question, qui sera capitale dans la controverse quiétiste,. cf. les deux lettres suivantes, p. 92 et 96.

2. Dans son Histoire de Fénelon, qui utilise souvent, comme on sait,, des documents encore inédits ou aujourd'hui perdus (Livre I, § XX VII, édit. des Œuvres complètes de Fénelon, t. X. p. a5-a6), — M. de Bausset rapporte qu'entre le retour de sa mission en Poitou (juillet 1687) et son entrée à la Cour (août 1689), Fénelon faillit par deux fois être nommé évoque : d'abord à Poitiers, où l'intervention de M. de Harlni l'aurait empêché d'arriver, puis, « l'année suivante », [1689, sans doute] à La Rochelle, où l'évoque le demandait comme coadjutcur, et où le roi aurait refusé de l'envoyer, comme suspect de jansénisme. Les faits, en eux-mêmes, n'ont rien que de vraisemblable, et je croirais volontiers que les lettres des 1 2 et 28 mars (cf. plus haut, p. 78, (( les chimères d'ambition ») font allusion à l'affaire de La Rochelle. Mais les explications édifiantes de M. de Bausset pourraient bien être fantaisistes ; et cette lettre laisse supposer que c'est Fénelon. lui-même qui a refusé pour des raisons de diplomatie supérieure.

3. La maison des Nouvelles-Catholiques, ou d'une façon plus générale, le ministère parisien avec ses annexes de Versailles, Saint-Cyr, etc.

attendu deux ou trois jours ce qu'il vous mettra au cœur sur cette matière1.

Quand vous m'écrirez des lettres cachetées, ne pourrai-je point en faire part à M. de Chevreuse ? Mandez-moi ce que j'en dois faire. Ce 28 mars 1689.

Il est bon de laisser passer toute chose, en faisant dans le moment usage de mort, parce que le souvenir des choses ferait des espèces 3, et salirait en quelque manière la pure, simple et nue disposition que Dieu veut de vous. Tout servira a votre mort : la fidélité actuelle, et même les petites échappées 4 ; ou plutôt, ce qu'il y a de trop vif ne vous sera pas moins utile, pour vous éclairer et vous faire mourir. Dieu se servira également de tout dans le dessein qu'il a sur vous. Je suis persuadée que vous ne vous arrêtez à rien volontairement, car dans la situation où est votre cœur, cela vous serait très difficile.

[Comment la distraction et la sécheresse purifient l'oraison.]

Ce qui fait que vous avez une présence de Dieu plus aisée et plus douce hors de l'oraison qu'à l'oraison, est premièrement, que Dieu veut être le principe de votre oraison, et vous la donner, non quand vous pensez la faire, mais lorsqu'il le veut lui-même. Cela vient aussi de ce qu'étant partagé par d'autres occupations, il y a

1. « Je serai très aise de savoir de vos vues et de vos dispositions tout ce que Dieu vous mettra au cœur de m'en confier » (Lettre du 21 goût? d la sœur Charlotte de Saint- Cyprien, t. VIII, p. A55, d).

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