T. III, Lettre CM, p. 47o
86 FENELON ET M™ GUYON
Je n'entends les choses que comme vous les entendez *. Ce qui me parait différent, et que je soumets avec une entière sincérité à vos lumières, c'est que je ne trouve plus ma première liberté, ni nul pouvoir de donner cette liberté à Dieu. Il me parait, qu'à force de la lui avoir donnée librement, il s'en est si fort emparé, qu'il me fait faire sans répugnance tout ce qu'il lui plaît, et que, lorsque je me veux chercher, je ne trouve rien qui subsiste. J'ai quelquefois fait effort pour tâcher de vouloir, sans en pouvoir venir à bout ; et, lorsque Dieu a voulu quelque chose de moi, et que j'ai voulu y résister le moins du monde, c'est-à-dire, retarder, différer, hésiter, me défendre, j'ai souffert ce que je ne puis dire, et il m'a été fait une contrainte absolue ; en sorte que je ne pouvais faire autrement que d'obéir à un plus puissant que moi. J'étais rejetée comme dans un enfer ; et, sitôt que j'acquiesçais, je rentrais dans une paix et un large de paradis.
Je sais, j'ai senti, j'ai éprouvé longtemps ma liberté, et combien elle m'a été funeste ; mais j'ai éprouvé que quelquefois Dieu veut bien reprendre une liberté qu'on lui remet librement, et il n'en laisse plus d'usage à l'âme, devenant lui-même sa vie et le principe de tous ses mouvements.
Je crois qu'une telle âme pourrait peut-être par effort, et après avoir bien souffert, se reprendre ; mais que cela est difficile ! et comme il est rare que l'âme en vienne jusqu'ici! Il est difficile, lorsque l'on y est, de vouloir se retirer de la domination si douce d'un souverain qui se fait aimer avec d'autant plus de douceur, qu'il se fait obéir avec plus de force; et l'amour est si fort, que l'âme ne se trouve que souffrante et aimante, sans pouvoir vouloir autre chose. Cette action est pleine de vie du côté de l'âme, quoiqu'il ne paraisse point d'action, car il n'y
i. Dans la lettre précédente, à laquelle celle-ci répond.
a rien de plus efficace et de plus agissant que l'amour. Tant que nous sommes en cette vie nous pouvons déchoir f ; mais qu'il est rare que Dieu rejette une âme qui lui est si chère et qu'il possède parfaitement, quoique sous le voile de la foi !
Sitôt que l'âme, par la mort d'elle-même, perd tout pour entrer dans la fin, elle y passe très véritablement et réellement. Non qu'elle perde pour cela la qualité du voyageur, si vous prenez cette qualité comme on la prend généralement, pour ce qui fait la différence de l'autre vie à celle-ci ; mais elle cesse de marcher pour peu que ce soit par ses propres pas, quelque simples qu'ils parussent auparavant, pour entrer dans la fin, qui n'est autre que le repos du Seigneur, et le sabbat commencé dans le temps d'une manière imparfaite par rapport à l'éternité.
[Pur abandon et désAppropriation entière de l'àmc arrivée en Dieu.]
Je n'ai point de science. Je conçois ce que vous me dites, je le goûte, et il me semble que j'aime l'Église à un point que je donnerais mille vies pour elle2. Pour ce qui regarde les sentiments, il n'y en a aucuns, quels qu'ils soient, que je ne soumette avec la plus grande docilité, non seulement à l'Église, mais à vous, Monsieur. Je ne sais rien, je ne connais rien, je ne vois rien. Je ne sais pourquoi je parle, ni ce que jo dis ; mais il me semble que Dieu est tellement tout en toutes choses3, que je ne vois, n'aime et ne goûte que lui ou ce qu'il me fait voir, aimer et goûter en lui. Si j'osais, je dirais avec saint Paul, Qui nous séparera de la charité de Jésus-Christ 4 ! et, comme il est dit dans le Cantique, que la multitude des eaux ne
i. Ce sera l'expression même que reprendra Fénelon dans l'article des Maximes cité plus haut (Lettre XXXIV, p. 83, n. i). a. Cf. plus haut, Lettre XXII, p. 67.