II Cor., XI
son œuvre en vous. Je ne m'étonne pas si l'amour qu'il a pour l'homme l'a porté à se faire homme et à souffrir une mort infâme, sur un gibet. Car je vous assure que, dans ce qu'il me fait expérimenter, il me paraît qu'il en aurait fait infiniment davantage pour vous seul, s'il eût été nécessaire. Oui, je sens que la charité de Jésus-Christ me presse * et me dévore d'une manière que je ne saurais dire, et qui est cependant telle, que la mort me serait douce, quelque rigoureuse que l'on me la fît souffrir, si elle vous procurait le moindre avantage spirituel. Ceci n'est point imaginaire, mais très réel : il *-se passe dans le plus intime de mon âme, dans cette noble portion où Dieu habite seul, et où rien n'est reçu que ce qu'il porte en lui. C'est cette même partie de l'âme, qui n'a plus nul pouvoir de s'appliquer ou de ne s'appliquer pas, qui ne peut se pencher vers aucun côté que l'on la met. Plus ces choses sont fortes en moi, plus je suis impuissante de me les donner ou de me les ôter. Dieu veut renverser chez vous tout ce que vous avez édifié. Il ne restera pierre sur pierre qui ne soit détruite 3. Si cela était autrement, je vous plaindrais et je souffrirais une peine plus dure que la mort, car ce serait une marque que vous ne seriez pas assez souple en la main de Dieu. Sagesse, sagesse, il faut que tu deviennes l'enfance même et la petite enfance*. Cest ce qui vous communiquera Dieu même en plénitude. Dieu n'établit les choses que par leur
i. Cf. Lettre LXX, p. 171 et n. 1.
a. Sur cet emploi neutre du pronom il, cf. Lettre XCIX, p. a55 et n. h.
3. Même idée présentée sous une forme analogue dans une lettre au P. Lacombe du 38 février i683 : « La tempête sera telle qu'il ne restera pierre sur pierre » (Phelippeaux, /. cit., t. I, p. sa).
4. Fénelon, Manuel de Piété, sermon pour le jour <fe Noël, t. VI, p. 55, g : « Il ne me faut plus que des enfants de la sainte enfance. Le verbe fait chair... bégaie, pleure, pousse des cris enfantins; et moi je me piquerais d'être sage ! etc. »
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contraire, il ne les fonde que sur leur destruction1. C'est pourquoi il se sert du sujet le plus faible et le plus misérable, pour détruire et confondre par là toute force et toute sagesse2. Que j'ai de plaisir, mon Dieu, que vous vous serviez de la créature la plus vile qui (ut jamais, pour les grands desseins que vous avez sur une personne 3, à laquelle vousavez donné tant-de dons naturels, pour répondre à ces mêmes desseins ! Mais ce qui me comble de joie, c'est que vous ne vous établissez vous-même que sur des débris. La sécheresse que vous avez en rendra plus pure la jouissance que vous avez à présent ou que vous devez avoir bientôt. J'ai eu envie d'écrire ce que l'on m'a [ap-] pris 4 des Juges s. Voyez si vous le voulez. Ce 7 juin 1689.
J'ai lu, pour me conformer à votre désir, vos explications sur l'épître de saint Jacques 7, pour continuer les autres épîtres canoniques, avant que d'entrer dans celles de saint Paul ; mais en vérité, je n'y trouve pas ce qu'il me faut. Ce sont des remarques très utiles
1. Id., id.. Sermon pour le jour de saint Thomas, t. VI, p. 54, g '• « C'est ainsi y Esprit destructeur... que vous ne voulez fonder (votre ouvrage) que sur le néant, etc. » ; tout le sermon est à rapprocher de la lettre ; cf. plus loin Lettre CXIII, p. 299.
3. « Il me fut fait comprendre que Dieu le voulait conduire comme un enfant par la petitesse... et que Dieu voulait l'anéantir par là, se servant pour l'homme le plus sage du sujet le plus faible... Juin 1689. » (Fragment d'autobiographie, p. 9 et n. 3.