L'auteur de « la belle lettre
lorsqu'il y a si peu de temps qu'on a outrepassé les lumières distinctes1, incompatibles avec la foi entièrement nue ? Ces lumières ne sont-elles pas une possession, contraire au dénûmeht total, qui opère la mort? Vous savez mieux que moi jusqu'à quel point Dieu me donne tout à vous sans réserve2. Ce 26 juillet 1689 '.
XGIV. — M™ GUYON A FÉNELON*.
Comme j'ai fait voir dans les écrits, que j'ai fails pour vous, selon Tordre que vous m'en avez donné, que la perfection se doit acquérir selon l'état de l'âme, — celui qui est beaucoup actif, doit y travailler activement, et celui qui est simple, simplement ; aussi, celui qui est passif, y doit travailler passivement, en se laissant totalement à Dieu, qui saura bien le corriger des fautes et des propriétés qui lui déplaisent, et lui laisser les défauts qui sont les plus propres B à le faire mourir, et par conséquent à l'affranchir de toute propriété.
La sécheresse est une imperfection, qui est hors de vous, qui vient plus de votre tempérament et de la disposition de votre corps, que de toute autre chose : c'est
1. Cf. les textes cités Lettre LVI, p. i&3 et n. i ; cf. en particulier Lettres spirituelles, t. VIII, p. M7, 9 : « Outrepasser les lumières. »
a. Formule qui revient souvent en des termes analogues à la fin des lettres de Fénelon à ses dirigées ; cf., par exemple, Lettre à la comtessede Monlberon du 27 octobre 1709, t. VIII, p. 702, d : « Dieu sait combien il me fait être tout à vous sans réserve » ; cf. plus loin Lettre CXXXVII. p. 33 1 etn. 2.
' 3. Cette lettre semble résumer les réflexions de Fénelon après l'entrevue du 22.
h. T. III, Lettre LXXVII, p* 32g-33g ; diverses additions & intercaler, t. V. Lettre XCI, p. 4Wi-5.
5. Sur cet accord du pronom attribut, cf. Lettre II, p. 17 et n. 2.
pourquoi elle ne peut être causée, ni par la propriété, ni par la résistance, n'y ayant point là de' volonté. Ces défauts (de sécheresse) augmentent souvent (loin de diminuer), lorsque la mort s'empare du fond, car cette mort impitoyable éteint et détruit dans le fond tout ce qui s'oppose à l'entière destruction du sujet auquel elle s'attache.
C'est avec raison, que vous n'êtes pas en peine de la sécheresse intérieure, puisqu'elle fait tous les effets que vous marquez, et que, par-dessus cela, elle conserve dans le plus fort de son aridité un germe de fraîcheur et de fécondité, souvent plus grand que celui qui se trouve dans les personnes sensibles. Comme nous voyons une terre, brûlée au dehors par les rayons du soleil, conserver dans son sein une fraîcheur toujours égale, parce qu'elle y porte quantité de sources, qui, en l'arrosant continuellement par dedans, et d'une manière cachée aux yeux des hommes, lui donnent la fécondité, quoiqu'elle paraisse au dehors toute desséchée, il en est de même de la foi. Les grâces sensibles sont comme de la pluie, qui, arrosant la superficie d'une terre, lui fait produire quelque verdure, mais ne lui laisse pas la fécondité de la première.
Votre âme est comme cette première terre, qui paraît au dehors toute desséchée, et au dedans est pleine des eaux pures et vives de la grâce, et d'un germe d'immortalité. Ce germe vivant et vivifiant est l'union de votre volonté à celle de Dieu, et l'abandon total de tout vousmême entre ses mains.
Ce germe est vivant, puisque c'est la plus forte preuve qu'une âme est vivante dans la plus étrange mort : la conformité au vouloir divin est une marque, que celte âme est bien ordonnée dans la disposition divine; ce qui est une preuve infaillible qu'elle est dans la grâce de Dieu. Car qu'est-ce que d'être dans la grâce de Dieu, sinon d'être dans la soumission à la volonté, et dans la
*30 FKXELON ET M- til'YOX
place où il vous >eut, au lieu que le péché mortel, qui nous prive de sa grâce, nous retire de cet ordre et disposition divine, et de cette soumission h la volonté de Dieu, nous mettant dans la révolte ?
• Ce germe est aussi vivifiant, puisqu'il conserve l'immortalité, qui est un je ne sais quoi de foncier, qui donne la vie à tout ce que Ton fait ; car l'âme languissante et mourante n'agit et n'opère que par l'amour de la volonté divine, quoique cachée, qui fait que son oraison est vivante, bien qu'elle paraisse stérile et inféconde.
La faiblesse que vous vous procureriez, vous serait nuisible ; non seulement parce qu'elle serait de votre choix (ce qui est opposé à votre état), mais de plus, parce % qu'étant un fruit de votre volonté, et non de la volonté de Dieu, elle dessécherait peu à peu le germe, dont nous venons de parler.
Votre docilité est charmante, et une forte preuve de l'opération de Dieu en vous. Je crois que- c'est assez la conduite, que Dieu \cut que vous teniez dans votre état éteint et languissant, de ne vous procurer les choses que selon la pensée ou le mouvement que Dieu vous en donne, comme aussi de les recevoir, quand il vous les envoie. Je crois que c'est pour ne vous point tirer de cet état, et seulement pour vous fournir l'aliment qu'il veut que vous ayez, qu'il me donne tant pour vous. Comme de moi-même je n'ai nulle activité pour le prochain, s'il ne me réveillait pas incessamment pour vous, je vous oublierais comme tout le reste. C'est lui, ainsi que je l'ai éprouvé depuis quelque années, qui me donne un réveil pour les personnes qu'il veut que j'aide * ; et ce réveil est accompagné d'une tendresse foncière, qui est comme le véhicule, qui pousse et fait agir une chose inanimée.
J'ai éprouvé que l'on ne me donne rien pour les âmes
i. Sur ces « réveils » de Mme Guyon pour Fénclon, cf. fragment d'autobiographie, p. 7 et n. 3.
M- GUYON A FKNELON 231
empressées et désireuses : au contraire, je ne leur réponds que rarement. Mais pour les enfants comme vous. Ton veut que je leur donne du pain frais ; et plus sont-ils morts à toute sorte d'envie et d'empressement, plus a-t-on de mouvement à leur égard. Ce mouvement, qui parait vie, et l'est en effet, n'est pas un mouvement vivant par la nature, mais un mouvement que Dieu, devenu le principe de l'âme, opère. Il est plus puissant, plus fort, et plus efficace que ceux de la nature. Il vient du fond, où réside cette vie divine, et non des sens, qui n'ont nulle part à ces choses. Cette tendresse, si Ton peut se servir de ce mot, fait que l'âme embrasse de tout ellemême ce qui lui est donné, je veux dire, la personne qui lui est conQée ; et on la presse de lui donner les besoins, comme une mère se sent pressée par la tendresse, de donnera son fils la nourriture dont il a besoin.
Je ne crois pas que vous deviez vous gêner (surtout avec les personnes, qui vous doivent connaître), pour approuver ou n'approuver pas : mais je ne crois pas non plus, que, par une pratique vertueuse, vous deviez vous éteindre en mille choses, ce qui n'est pas de votre grâce ; car, si votre état intérieur pouvait compatir avec aucune pratique (ce qui n'est pas), ce serait avec celle de vous réveiller, plutôt que de vous éteindre. Mais, comme l'on ne veut point de votre travail, laissez- vous tel que vous êtes, ne lisez pas ce que vous ne goûtez point : il ne le faut pas faire. Je vous donnerai pourtant un jour Job1, car il y a.biendes choses qui vous conviennent ; et, étant mystique de lui-même, l'allégorie lui est inutile '. La docilité que vousavez à croire ce que Ton vous dit, enferme toute pratique, vous dispose pour tout, et elle empêche les résistances, qui arrêtent l'effet de la grâce.
i. Elle le lui donnera en effet plus tard ; cf. Lettre CX.X., p. 3o5. 3. Sur le peu de goût de Fénelon pour les commentaires allégorique» de la Bible,, cf. Lettre XXXH, p. 79 et n. fl.
Il est vrai que (pratiquant de vous éteindre) vous mourriez peu à peu de langueur ; mais cela n'est point une raison, pour ne devoir pas être et animé et vivifié, si vous avez besoin de l'être . A mesure que votre sécheresse parait plus au dehors, le principe vivant, qui se conserve même dans la mort, s'enfonce au dedans; mais, sans ce principe vivant, une personne qui serait (d'ailleurs) desséchée et languissante, serait dans la froideur naturelle au pécheur : ce qui fait, que (pour éviter cet inconvénient), tant qu'il reste de l'activité naturelle dans une âme, dont le tempérament est froid et languissant, on la porte au réveil, afin de nourrir au dedans de soi ce principe vivifiant, et de le fortifier assez, pour qu'il subsiste vivant malgré l'extrême langueur, où le dehorsest réduit.
Mais, comme l'on ne veut de vous d'autre action que celle de recevoir ce que l'on vous donne, et de vous laisser détruire, selon toute l'étendue des desseins de Dieu r on ne veut aussi de vous que l'acquiescement et la docilité que Dieu vous donne, pour ne rien ajouter ni ôter à ce que Dieu fait en vous. Vos sentiments sont beaucoup détruits : c'est ce qui fait que vous ne sauriez être trop passif.
Je crois que vous ne devez point vous gêner pour l'oraison. 11 ne la faut pas faire trop longue de suite : cela vous nuirait à l'intérieur et à la santé, mais par reprise, comme un enfant, qui n'est pas capable d'une longue et forte application, qui fait, comme en badinant et en jouant, ce que l'on veut de lui. Tous les effets que vous ressentez, et qui sont causés par le réveil des répugnances, viennent à mesure que l'intérieur se dessèche. Cela augmentera, loin de diminuer ; et c'est par toutes ces choses, qui paraissent défectueuses au dehors, qu'elles se détruiront elles-mêmes, mais après en avoir été bien exercé, et cela très longtemps. Car les sentiments se réveillent, selon le tempérament d'un chacun : dans les
M- GUYON A FENELON 233
uns, plus les désirs que les répugnances, et dans les autres, plus les répugnances que les désirs. Ces défauts extérieurs vous apetisseront beaucoup, et vous ôteront quantité d'appuis secrets.
Ce qui est le plus difficile en cet état, c'est de conserver ce que l'on doit aux autres, pour ne les pas trop peiner. Je crois que vous suppléez au défaut de votre naturel par votre honnêteté, et quelque chose qui raccommode dans leur cœur les plaies, que vous pourriez y avoir faites.
La confusion, que Ton ressent, est la plus forte preuve de l'amour-propre. J'ai éprouvé autrefois, que le souvenir d'une chose que j'avais faite me couvrait, étant seule, d'une rougeur ; mais la mort détruit tout cela. Il est très vrai que la violence, que l'on se fait pour se vaincre, est infiniment plus facile, que celle de se supporter dans des défauts extérieurs, qui, paraissant aux yeux de tous, causent beaucoup d'humiliation, et où cependant il faut bien se donner de garde d'y mettre la main par nousmêmes, puisqu'ils sont comme un préservatif, qui empêche la corruption de l'orgueil. On ne saurait croire combien ces défauts sont utiles. Quoique cela soit de la sorte, les vouloir entretenir, ou ne les vouloir pas changer dans le moment, lorsque Ton en a la vue, serait mal fait et se méprendre. Je sais que vous ne le faites pas. Je vois que Dieu vous donne tous les principes de la pure vertu, et vous met dans la vérité simple, qui croît d'autant plus chez vous, que les lumières et les goûts s'évanouissent.
Pour ce qui regarde la personne dont vous avez eu la lettre *, il a été assez de temps dans un état de foi dépourvu de lumière, et exercé d'une étrange sorte ; car il y a peu d'âmes, que Dieu ait exercées aussi fortement que celle-là. Mais, comme sa première voie avait été de lu-
i. Cf. Lettre précédente, p. 237 et n. 3.
23i FKNELON ET M~ GUYON
mière, Dieu en ses derniers temps a permis qu'il ait été exercé par de fausses lueurs, et tantôt par des lumières véritables, aûn que la fausseté des unes et la vérité des autres le tinssent comme en l'air, et lui fissent perdre un gotit caché dans ce qui est certain, et aussi l'appui dans la vérité de la foi, qui lui avait été découverte. Comme cela a été accompagné d'exercices étranges au dehors et au dedans, et d'une démission l eutière, qui Ta exercé longtemps par l'indifférence à croire et ne croire pas, et par la privation des lumières (ce qui lui paraît un très bon état, et plus sûr), il a ensuite été exercé par le retour de ces lumières et par leur importunité ; et cela même a aidé à la mort. Mais» comme à présent cela lui serait nuisible, lorsqu'il forme des espèces 2, on les lui ote, pour le mettre de nouveau dans l'état du rien et du néant, où toutes alternatives et vicissitudes se perdent pour toujours dans l'immobilité divine3.
J'ai beaucoup goûté votre lettre* : elle m'a réveillé un certain goût secret, que j'ai ordinairement pour votre âme, lorsque je pense à vous, que je n'ai de même pour nul autre, et qui m'est un témoignage qu'elle est comme Dieu la veut. Vous ai-je dit qu'il y a huit jours que vous me fûtes donné en songe, sous la figure d'un bassin de glace ? Tout autour c'était une glace pure et dure comme du cristal, et le milieu était une eau pure et profonde, mais elle était retenue par ces glaces, qui l'empêchaient de s'épancher au dehors. Quelques personnes admiraient le présent qui m'avait été fait. Quelques-uns l'estimaient mille écus, et d'autres douze mille
i. Cf. Lettre I, p. i3 et n. 2.