‹ Fénelon & Mme GuyonChapitre 263 sur 294 · Cf. Lettre CXXXVI, p · texte numérisé non relu

Cf. Lettre CXXXVI, p

Soyez donc persuadé que votre âme ne fut jamais moins sèche qu'elle Test présentement. Si vous étiez conduit par le recueillement aperçu, vous seriez peu propre aux emplois auxquels Dieu vous destine. Dieu ne cesse jamais un moment d'opérer dans votre âme; je vous assure que cela est très véritable, et je vous prie même de le croire. Le calme, qui est toujours dans votre volonté, marque qu'elle est comme Notre-Seigneur la veut. 11 faut souiFrir la douleur que vos fautes vous causent, pourvu que vous ne fassiez nulle action, ni pour diminuer la douleur, ni pour y remédier : c'est une espèce de brûlure, qui sert de purgatoire.

Ne vous étonnez pas de la légèreté de votre esprit dans l'oraison : l'imagination voltige extrêmement, et cela est même nécessaire, i° pour ôter à l'âme tout ce qu'elle pourrait apercevoir qui l'arrêterait; 2° pour lui cacher l'opération de Dieu, et la dérober à sa connaissance ; 3° et de plus pour l'enfoncer dans le centre1. Plus vous irez avant, plus votre esprit vous échappera, et vous n'en serez nullement le maître : aussi ne faut-il (aire nul effort pour le fixer : cela ne servirait qu'à le rendre plus volage et à vous casser la tête. Votre oraison doit être entièrement indépendante et même détachée de votre esprit ; cette import unité, qui dure longtemps, aide à faire mourir autant toute vie perceptible, et il est de conséquence de ne s'en mettre point en peine et de se laisser dans ces Jolies. Quand il plaît à Dieu de rappeler les sens et les puissances au dedans, comme par un coup

i . Mme Guyon décrit ailleurs cet « enfoncement » de l'àme dans « le centre » ; cf. Discours chrétiens et spirituels, édit. cit., t. I, Discours XLIV, p. 343. « ... Alors ce poids d'amour la faisant outrepasser ellemême, elle trouve Dieu en manière de centre plus profond ; et, par cette même pente d'amour qui entraîne tout avec soi, volonté, esprit et tous leurs apanages, elle tombe en lui, où elle se perd et s'abîme toujours plus par ce même poids de l'amour. Or, comme Dieu est immenes et infini, le poids l'enfonce toujours plus en Dieu. »

de filet, il met tout dans un profond silence ; mais cela n'est pas encore pour vous, si ce n'est en certains moments : hors de là, cette légèreté d'esprit est très utile pour faire mourir. Il est certain que vous ne fûtes jamais plus à Dieu que vous y êtes, et le témoignage que vous vous rendez à vous-même n'est point de vous, mais de l'Esprit, qui habite en vous. Il vous peut bien arriver d'être chatouillé par les choses extérieures, et cela arrivera même quelquefois ; mais votre cœur ne s'y reposera jamais. Ce qui vous fait sentir ce chatouillement est ce qui empêche le cœur de s'y reposer, car c'est un réveil, qui déplaît : et si vous n'aviez pas cela, votre cœur y serait en repos, sans croire y être. Gela deviendra même plus fréquent, et vous humiliera, jusqu'à ce que tout se perde dans un oubli total.

Vous seriez à plaindre d'être serré de si près, si Dieu, en vous avançant, ne hâtait votre mort par ses providences1. Quoique vous parliez peu aux personnes, vous ne laissez pas de leur être utile. Le moment du bon Dieu vient lorsqu'on ne l'attend plus, et que tout paraît contraire. Ménagez votre santé, je vous en conjure. Il n'est pas nécessaire que vous travailliez. Je vous assure que tout vous sera donné selon votre besoin ; et c'est sur quoi il faut exercer votre foi, car il ne faut pas croire que la foi nue ne s'exerce simplement, qu'en se dénuant de tout : elle s'exerce aussi en croyant les choses presque incroyables ; et c'est une chose admirable, comme Dieu prend plaisir à exercer la foi en ces deux manières, et comment, après l'avoir dénuée de tous soutiens, et avoir fait comprendre à l'âme combien cette voie de dénûment est pure et préférable à tout, il l'exerce d'une autre

i. Le mot « providence » a ici un sens intermédiaire entre celui de « prévoyance », qu'on a déjà rencontré plus haut (Lettres XXXLN , p. 83, XLV1, p. 121) et celui de « gouvernement du monde par Dieu ».

manière, et veut qu'elle lui rende un autre honneur par •exercer * encore sa foi, en croyant des témoignages et les recevant, lorsqu'elle n'a de goût que pour la nudité, et -d'estime que pour la foi dégagée de témoignages. O que Dieu est grand, et qu'il sait se glorifier en des manières différentes ! L'âme s'arrêterait à tout,, s'il n'en usait de la sorte. Il y aurait bien de belles choses à dire là-dessus, mais c'est trop lasser votre patience ; votre temps vous est trop cher.

A Dieu, il me donne pour vous ce qu'il ne me donne pour nul autre8.

Je dois encore vous parler de mon oraison. : Je orains de la faire, et Dieu permet, soit par ma négligence ou autrement, que je n'en trouve guère ni le temps, ni la facilité. Je ne saurais m'y soutenir longtemps de suite, soit par ma santé, soit par mes occupations, soit par ma sécheresse, soit enfin par ma lâcheté. Ce qui devrait, ce me semble, m'étonner davantage, c'est que je n'ai aucun regret de voir mon oraison qui se dessèche et qui m'échappe, et qui me laisse dans une grande dissipation. Je me trouve indifférent et insensible sur tous ces inconvénients, qui devraient me paraître d'autant plus grands, que je suis ici plus exposé. Au lieu que j'ai un regret cuisant sur

i . Sur cette construction de l'infinitif substantif avec par, cf. Lettre du 20 septembre 1689, p. 275 et n. 1.

2. Cette lettre, étant la réponse à la précédente, doit être des premiers jours d'octobre.

. 3. T. V, Lettre LU, p. 36i-3.

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mes fautes extérieures, je ne sens aucune peine sur ce vide intérieur ; au contraire, je n'ai jamais été plus tranquille, plus libre, plus dégagé, plus simple et plus hardi dans ma conduite, quoique j'y fasse bien des fautes, qui viennent de dissipation, et même assez souvent d'infidélités passagères. Au reste, toutes les fois que la dissipation cesse, je me trouve en état d'abandon et de foi pure, immobile, en sorte qu'il me semble que j'ai toujours demeuré par le fond de la volonté sans interruption en Dieu, quoique je n'aie point pensé à lui et que j'aie fait et dit plusieurs choses, qui, par elles-mêmes et par mon infidélité en les faisant, devraient m'en avoir éloigné. Aussi, si je consulte ma conduite et mon oraison, je ne trouverai rien que ce qui est dans le commun des chrétiens grossiers, qui n'ont pas secoué le joug de la crainte de Dieu * ; encore même j'ai une chose qui me met fort au-dessous d'eux, car je me vois entièrement déchu par rapport aux grâces passées, au lieu qu'ils n'ont jamais reculé dans le chemin de la vertu ; mais, si je regarde un certain fond inexplicable 2, je vais à l'aban-

i . Fcnelon est volontiers ironique et méprisant à l'égard des personnes qui craignent Dieu : « On dit : c'est une personne qui craint Dieu ; en effet, elle ne fait que le craindre sans l'aimer, comme des enfants craignent le maître qui donne le fouet » (Instructions, XVIII, t. VI, p. 100, g). « Dieu veut des enfants qui aiment sa bonté et non des esclaves qui ne le servent que par crainte de sa puissance » (id., XXIX, t. VI, p. i3'i, g) ; cf. encore id., XXVII, t. VI, p. i3a, g, etc., et plus loin Lettre CXIX, p. 3o3.

3. « Au reste je ne puis expliquer mon fond. Il m'échappe, il me parait changer à toute heure » (Lettres spirituelles, t. VIII, p. 58g, g). « Mon état ne se peut expliquer, car je le comprends moins que personne » (id., id., p. 58o, d) ; cf. plus loin, Poésies, n° VII, p. 346.

don, pour laisser tout faire à Dieu, et au dehors et au dedans, sans vouloir ni me remuer sous sa main ', ni me mettre en peine de moi, dans tout ce qu'il lui plaira de faire ou pour moi ou contre moi-même. J'avoue qu'en ce sens je n'ai jamais été autant au large que j'y suis depuis mon entrée à la cour. Voilà ce qui me vient maintenant dans l'esprit. J'espère que Dieu vous donnera ce qu'il faudra, pour m'en faire part. Je ne saurais penser à vous que cette pensée ne m'enfonce davantage dans cet inconnu de Dieu, où je veux me perdre à jamais2. Ce 10 octobre 1689.

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Je ne crois pas que vous deviez faire effort, pour faire beaucoup d'oraison de suite ; mais je ne crois pas aussi que vous n'en deviez plus faire. Il faut rendre à Dieu ce petit tribut d'action, de nous exposer souvent devant lui, quand ce ne serait que pour peu de temps : c'est proprement vous tenir en repos, non en arrêtant votre esprit, ce qui nuirait à votre santé, mais en vous exposant malgré les égarements de votre esprit, le laissant comme il lui plaira*; et ce repos vous soulagera, loin de vous

1 . « Le grand point est de ne se remuer pas sous la main de Dieu » (Lettre du ier janvier 1706 d la comtesse de Montberon, t. VIII, p. 67a, d).

3. « Enfoncez-vous en lui jusqu'à vous y perdre et à ne vous plus trouver » (Lettre d la marquise de Risbourg, t. VIII, p. 709, d). « Je le prie de vous entraîner dans cet abîme d'amour, où toute sagesse humaine perd pied » (Lettre d Mme de Maintenon du 12 mars 1691, id., p. 4y5, d).

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