‹ Fénelon & Mme GuyonChapitre 280 sur 294 · Cf. Lettre XXI, p. G4 et n · texte numérisé non relu

Cf. Lettre XXI, p. G4 et n

8. Fénelon, Lettres spirituelles, t. VIII, p. 5oo, #(=t. VI, p. 120, d) : « Je dis que dans cet état de simplicité et d'union à Dieu, on sait tout sans rien savoir. »

9. « Je ne sais pourquoi j'écris ceci » (Lettre CIV, p. 266).

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CXXXI — M™ GUYON A FENELON *

Toutes les disputes, qui se font sur la liberté de rhomme, viennent pour l'ordinaire du défaut de la lumière. Nous sommes tous nés libres, et notre liberté funeste ne nous sert le plus souvent que pour nous égarer. Dieu, dont la bonté est infinie, nous tire de cette pente au mal, que nous avons puisée en Adam, et nous donne une bonne volonté, qui nous fait tourner vers lui notre liberté, et l'employer à son service. Mais, hélas ! qu'il y a encore en nous de faiblesses et d'inconstances, jusqu'à ce que sa bonté nous ait appris, qu'il y a un autre moyen de rendre notre liberté toute puissante pour le bien, et toute faible pour le mal ! Ce moyen si sûr est de remettre cette même liberté entre les mains de son tuteur, par une résignation autant libre que volontaire 3.

[Laisser agir souverainement en nous le Dieu fort et jaloux.]

O amour inconnu, que tu es cruel, doux, terrible, délicieux, puissant, insatiable ! Que ne fais-tu pas éprouver à tes enfants ! Que tous les hommes les plus savants sont ignorants, si tu ne les instruis par toi-même ! Que tu es différent de ce que l'on s'imagine de toi, et de ce que l'on en déclare ! Tu réserves tes douceurs pour ceux dont tu ne fais que peu de cas, et tu gardes tes cruautés pour tes fidèles amis. Mais tes cruautés les plus étranges sont plus aimables aux cœurs que tu possèdes, que toutes les douceurs ! Ta cruauté est douce, et ta douceur cruelle. Amour immense, infini, tu es autant éloigné de toutes sortes de bornes, que tu es élevé au-dessus de tous

i. Discours chrétiens et spirituels, t. II, Disc. XXXIX, p. a3a?5. 2. Cf. fragment d'autobiographie, p. 6 et n. i ; même emploi de autant dans le paragraphe suivant.

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moyens ! Celui qui croit t'acquérir par tout ce qu'il se propose, ne te connaît pas. On ne t'acquiert qu'en perdant tout, et en te perdant toi-même en apparence '. Tu ne veux ni exception, ni excuse, ni raison ; mais tu veux que tout code à ton pouvoir, sans que celui que tu conduis ose te demander où tu le mènes, ni aucune raison de ta conduite. Tu ne veux que des aveugles et des insensés. Tu ne veux pas qu'ils appréhendent au milieu des périls les plus évidents ; et, lorsqu'ils semblent perdus, loin de leur tendre une main secourable, tu te ris de leur perte, tu te fâches de leur crainte ; tu les perds encore plus ; tu l'irrites contre 'leurs raisons, et tu n'as point de repos que tu ne les aies sacrifiés sans réserve.

Il y a des lumières qui sont souvent sans vérité, soit sur l'avenir, et autrement ; et les personnes, conduites par les dons extraordinaires, en ont beaucoup. Mais il y a des vérités sans lumières, qui s'impriment sans caractères, et qui ne laissent point de traces, comme elles n'ont point de formes. Les premières lumières ont des brillants et sont pour les âmes peu avancées : elles sont toutes incertaines.

Les secondes n'ont aucun brillant et ne paraissent point lumière à l'âme qui les possède. Elles sont souvent comme de simples pensées, auxquelles elle ne fait nulle attention ; et elle n'en ferait jamais, si on ne lui faisait dire les choses; et, comme son état nu ne lui laisse point

i. « On ne trouve Dieu seul purement que dans cette perte apparente de tous ses dons » (Fénelon, Instructions, XXIII, t. VI, p. ia5, d).

a. Discours chrétiens et spirituels, t. II, Disc. XVI, p. io3-q; dernier paragraphe, Lettres, t. V, Lettre LXVI, p. 399.

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d'espèces * ni de pensées sur ce qu'elle a dit, à moins qu'on ne lui en renouvelle les caractères, elle perd tout.

Il faut cependant que la même foi, qui s'exerce par la nudité, s'exerce aussi par la science qui y est communiquée : car, si Dieu ne déclarait rien à l'âme, et ne lui faisait part de ses secrets, il est certain que la voie de la foi ne serait point une docte ignorance. Elle est docte, puisque Dieu les découvre, et ignorante, parce que c'est sans manifestation, par manière de science cachée, et dont on ne peut faire nul usage, que lorsqu'il le veut.

[Recevoir avec petitesse non seulement les lumières générales, mais encore les lumières particulières et distinctes ; y apporter une croyance de soumission, sans s'occuper d'avancer ou d'exécuter les choses que l'Esprit nous révèle et fait annoncer.]

J'écris de plus mal en plus mal, je ne vois presque plus ; mais vous relirez, sur le livre des lettres 2, ce que j'écris. Si vous ne pouvez lire mon écriture, je me contenterai de mettre ce que j'aurai à vous mander, à moins que vous m'en ordonniez autrement, le marquant à un point, pour faire voir qu'elles sont nouvelles 3.

CXXXII1. — M™ <U YON A FÉNELON4 J'espère que celui qui me donne le mouvement de

i. Cf. Lettre XXI, p. 64 et n. 2.

2. Le livre, où sans doute elle faisait recopier ses lettres.

3. La phrase est peu claire. Il semble qu'elle signifie : dans ce livre des lettres, je marquerai d'un point (d'un astérisque) les lettres que vous n'aurez pu lire, « pour faire voir qu'elles sont nouvelles ». Cf. Lettre du a 6 novembre 1689, p. 3 3 6 et n. 1.

/i. Lettres, t. II, Lettre CLXXXIII, p. 558-56o ; les deux dernières lignes, t. V, p. 163.

vous écrire me donnera la force de le faire. Il veut que je vous rende compte de mes dispositions : le fond en est ûxe et ferme, de telle sorte que les sens même participent de cette immobilité. Je suis souvent plus proche de la mort que de la vie. Cependant il n'y a en moi nul penchant, nulle crainte, même naturelle ; mais tout demeure immobile, et dans un équilibre achevé, sans que j<» puisse remarquer en moi la moindre tendance pour quoi que ce soit : une tranquillité parfaite, qui ne vient point d'aucune certitude que j'aie de l'avenir, — je n'en eus jamais moins : je n'ai ni doute ni certitude, je suis comme une chose oubliée et morte, avec laquelle je n'ai plus rien à démêler. C'est à celui qui me possède à faire ce qu'il veut, et comme il le veut, sans que j'y puisse penser.

Lorsque Ton me dit, de demander à mon divin Maître de guérir, cela m'est impossible, car je ne puis me donner aucun mouvement, s'il ne me le donne ; et il tient tellement ferme, que tout ce qui n'est point lui m'est étranger. Malgré tout ce que je vous dis, et sans changer de situation, je me trouve la même union pour vous, qui ne varie point, et qui n'est de même pour personne.

Je me laisse aussi, comme un enfant, à tout ce qu'il fait ou fait faire ; il ne serait guère concevable, à moins d'expérience, que l'on pût arriver à un état si perdu, si enfant, et si étranger à soi-même, car cela ne change pas un moment de situation dans les douleurs les plus violentes; non que j aie aucun soutien aperçu, mais l'état d'un enfant bienheureux, qui ne comprend ni son bonheur, ni sa peine. O si l'on pouvait comprendre, où réduit l'abandon parfait et la perte totale, qui est cette perle précieuse de l'Évangile et ce trésor caché dans le champ1, on vendrait tout pour l'avoir! Quel bonheur

i. Math., XIII, 46.

de n'avoir plus ni à craindre, ni à espérer ! La charité parfaite a tout consommé. Si Notre-Seigneur vous inspire de m'écrire sur ce que je vous écrivis la dernière fois, vous le ferez, s'il vous plaît !.

CXXXiV. — M"»e GUYON A FÉNELON2

Je cherche souvent votre cœur, et je ne le trouve presque plus. Cette douce correspondance3 que j'y trouverais s'échappe, et le mien n'a plus presque d'issue, pour se répandre dans le vôtre. Depuis ce matin je souffre même pour vous, sans en pouvoir discerner la cause. 0 le songe que je vis à N... 4 se vérifierait-il bien : et quelque chose pourrait-il vous arrêter au milieu de votre course, et suspendre pour quelque temps le rapide cours des miséricordes de Dieu sur votre âme ? Dieu m'avait mis comme un signe de boue pour exercer votre foi ; et, quoiqu'il sache bien, ce Dieu de bonté, que je ne ferais pas un pas pour arrêter aucun de ceux qu'il m'a donnés, lorsqu'ils m'échappent ou qu'ils essaient de le faire, que je demeure sur cela morte et sans action, il ne veut point de ma résignation à votre égard 5. Je vous le dis avec ma simplicité ordinaire, et je ferai toujours de la sorte, jusqu'à ce que celui qui me porte à le faire m'arrête tout court.

Je vous avais prié de me mander si vous vouliez que

i . Cette lettre semble faire allusion au même état de santé que la fin de la lettre précédente; c'est pourquoi j'ai cru devoir la placer ici.

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