‹ Fénelon & Mme GuyonChapitre 290 sur 294 · III. — FÉNÉLON A M™ GUYON * Bien de la souffrance pare · texte numérisé non relu

III. — FÉNÉLON A M™ GUYON * Bien de la souffrance pare

Air : Ah ! ma chère maîtresse.

Que la pure souffrance

Sans résistance, Que la pure souffrance

Cause de bien !

Du cœur c'est l'assurance,

Et le soutien.

Que la pure souffrance

Sans résistance, Que la pure souffrance

Cause de bien !

Mais on ne l'apprend guère,

Ce grand mystère, Mais on ne l'apprend guère,

Que par la mort.

i. /<*., t. III, n«XXV, p. 36.

Seule elle a droit de faire

Un heureux sort.

Mais on ne l'apprend guère

Ce grand mystère, Mais on ne l'apprend guère,

Que par la mort.

(Même sujet, même air.)

Toute la résistance

Dans la souffrance, Toute la résistance

Ne sert de rien :

Perte sans assurance

Est mon soutien.

Toute la résistance

Dans la souffrance, Toute la résistance

Ne sert de rien.

Que l'amour me détruise

Et qu'il me brise, Que l'amour me détruise,

Sans m'épargner 1 Toute à lui sans remise,

Il doit régner.

Que l'amour me détruise,

Et qu'il me brise 2, Que l'amour me détruise,

Sans m'épargner !

i. T. III, n« XXVI, p. 37-8.

2. Texte de Dutoit : prise; la faute d'impression semble évidente.

Je suis à lui sans feinte

Et sans contrainte ; Je suis à lui sans feinte,

Il le sait bien.

Périsse donc la contrainte !

Point de soutien !

Je suis à lui sans feinte

Et sans contrainte ; Je suis à lui sans feinte

Il le sait bien.

Connaissez-vous, mon frère,

Ce grand mystère, Connaissez -vous, mon frère,

Cet heureux sort ?

C'est l'amour qui l'opère,

Donnant la mort.

Connaissez- vous, mon frère,

Ce grand mystère, Connaissez-vous, mon frère,

Cet heureux sort ?

État d'une âme dans les rigueurs de la purification.

Air : Le beau berger Tirsis.

Je suis dans un état Que je ne puis décrire ; Ce que je ressens m'abat ; Je languis et je soupire.

Ah ! quel est mon martyre !

Ah ! quel est mon combat !

x. T. III, no CM, p. i5C-8.

^WPWIH*. • »T-;

FÊNELON A M- GUYON 348

Je n'aurais jamais cru

Ce que j'expérimente ;

Je ne l'ai jamais connu.

Ah ! c'est ce qui me tourmente !

Hélas ! tout m'épouvante !

11 faut être perdu.

J'ai fait ce que j'ai pu Pour me tirer de peine.

Mon esprit est abattu, Ma plainte se trouve vaine ; 11 faut porter ma chaîne Il faut être vaincu.

L'Amour est un trompeur :

Il étale ses charmes, Il fait sentir sa douceur, Lorsqu'il veut gagner les âmes ; Les brûlant de ses flammes, Il en est le vainqueur.

Mais on ne connaît pas L'état où l'on s'engage ; Il faut souffrir le trépas.

Cependant avec courage, Au plus fort de l'orage, Il faut franchir le pas.

On est si enfoncé Dans l'amour de soi-même, Que l'on se croit égaré.

Lorsqu'il faut briser sa chaîne, On ressent une peine, Dont on est étonné.

344 FËNELOX ET M- GUYON

11 n'en coûte si cher.

Que parce que l'on s'aime ; Si l'on voulait s'oublier.

On sortirait de soi-même Et Ton verrait sa peine Bientôt diminuer.

Je vois bien qu'à présent Je change de langage; Mon esprit est fort content, Je m'accoutume à l'orage, Je n'ai plus de courage, Mais mon cœur y consent.

Qu'importe de périr, Puisque l'objet que j'aime Ne saurait rien ressentir De toute faiblesse humaine !

C'est moi qui sens la peine, Pour lui est le plaisir.

Non, ce n'est point aimer Que penser à soi-même !

Il ne faut point s'étonner Dans la perte la plus extrême Il faut souffrir sa peine, Et ne rien ménager.

Dieu possède tout bien, Et moi toute malice * :

11 est tout, je ne suis rien.

i. Instruction, XXVII, t. VI, p. i32, g : « Dieu tout bien, la créature tout mal » .

Qu'il règne et que je périsse !

Je fais ce sacrifice

A mon souverain Bien .

(Même sujet; air : Si ta voulais, Lisette.)

Je vous plaindrais peut-être, En voyant tant de coups, Si je ne savais que mon Maître Veut devenir un avec vous.

Il vous aime sans doute Après tant de rigueur :

Il a dessein, quoiqu'il vous coûte, D'être maître de votre cœur.

Je serais criminelle, Secondant son dessein, Si par une pitié cruelle, Mon bras n'était votre assassin.

Quoi? Faut-il que je tue Ce que j'ai de plus cher I Et que, rendant mon âme nue, Dans son sein je plonge le fer !

Isaac par son père

Ne fut pas immolé,

Car Dieu, suspendant sa colère

Arrêta le couteau levé.

T. III, n« CVII, p. i58-9.

346 FENELON ET M- GUYON

Il n'en est pas de même :

Mon immolation

Est, malgré mon amour extrême.

Sans espoir et sans fiction.

Ce Dieu inexorable

Est pour moi sans quartier :

Il faut, dans le'mal qui m'accable,

A ses jeux vous sacrifier.

Trop aimable victime,

Je consens à ce choix.

Ne me l'imputez pas à crime :

Pour vous, je* meurs plus d'une fois.

Je mourus pour moi-même :

Que mon sort fut heureux 1 Je meurs en tenant ce que j'aime, Double trépas fort douloureux !

Etat d'une âme amante au fort des épreuves intérieures. Air : Les folies d'Espagne.

Je ne puis plus me dépeindre moi-même, Je ne sais plus ce que devient mon cœur : Ce que hais, en un moment je l'aime ; En moi tout passe, excepté ma langueur 2.

i. ld., t. III, n°CXVI, p. 171-2.

2. Fénelon a décrit plusieurs fois dans ses lettres ce fond inexplicable et perpétuellement fuyant de son caractère, cf. Lettre à la comtesse de Montberon du 20 novembre 1701, t. VIII, p. 6flo, d: « De moi je no sais qu'en dire ni qu'en penser... Dans le moment que j'écris ceci, il me paraît que je mens », etc ; cf. plus haut, Lettre CXII, p. 290.

if vmii|n.jp,jwiuiu -. < *~

Je ne vois plus chemin, sentier, ni trace, Vois-je un sommet de rochers escarpé, Tout aussitôt, c'est par là que je passe, Prêt à tomber du roc où j'ai grimpé.

Gouffres, torrents, abîmes, précipices, Je ne puis plus me déûer de vous :

Si vous l'osez, faites que je périsse Courant après les parfums de l'Époux * .

Amour, amour, que veux- tu que je fasse ? Je ne sais plus ce que tu fais en moi ; Ce qui s'imprime en un moment s'efface : Tu m'ôtes tout jusqu'à ta propre loi.

Tu veux régner, amour, et tu te caches; Sans t'expliquer, tu demandes toujours.

Amour cruel, tu crains que je ne sache De tes chemins réglés suivre le cours.

C'est peu pour toi que n'avoir plus de vie Et qu'abîmer ce Moi jadis si cher ; Il faut encore craindre ta jalousie Suivre à l'aveugle et n'oser te chercher.

Eh bien! c'est fait : je ne sais plus si j'aime, Je ne veux plus songer à le savoir.

Dieu dans mon cœur s'aimera seul lui-même 2 ; Il fera tout sans me le laisser voir.

i. Cantique des Cantiques, I, 3 ; cf. Entretien affectif pour la fête de sainte Magdeleine, t. VI, p. 68, d) : « Je cours en pleine liberté, comme vos vrais enfants, à l'odeur de vos parfums. »

a. Cf. plus haut, Poésies, n° I, p. 33g : L'Éternel en mon cœur vit et s'aime.

(Même sujet } même air.)

Celui qui peut se dépeindre soi-même Est encore loin d'avoir perdu son cœur. Le mien n'est plus ; et, s'il est vrai qu'il aime, C'est de l'amour même de son vainqueur.

En lui perdu 8, je ne vois plus de trace. 11 n'est pour moi de sommet escarpé :

Je vais toujours, sans savoir où je passe, Et suis bien haut, sans que j'aie grimpé.

Je ne vois plus, Seigneur, des précipices, Depuis qu'Amour, en m 'abîmant en vous, Me dit : Suis-moi ; il faut que tu périsses, Sans espérer un regard de l'Époux.

Lors je lui dis : Que veux-tu que je fasse ? Détruis, abime, arrache-moi de moi.

Je veux, Amour, que tu te satisfasses : Je ne connais plus ni règle ni loi3.

En me montrant un sentier, tu te caches : En te suivant, je m'égare toujours ; Tu me conduis, sans vouloir que je sache D'aucun chemin réglé suivre le cours.

i. /</., t. III, n» CXVII, p. 171-2.

a. Sic ; cf. la pièce suivante.

3. « Je ne connais plus ni péché ni justice » (Lettre à Fénelon du 7 mai 1689, P- *3a).

G'est peu, dit il, que n'avoir plus de vie Et de quitter pour moi ce Toi si cher. Je veux si loin porter ma jalousie, Qu'en me perdant, tu n'oses me chercher.

Je veux de plus, qu'ignorant si je t'aime, Tu n'oses pas songer à le savoir.

11 faut qu'en toi je m'aime seul moi-même, M'y contemplant sans te le laisser voir.

Depuis ce temps, je me trouve sans vie, Je ne vois plus en moi de propre amour. Dieu tient mon âme en soi-même ravie, Sans me laisser sur moi faire un retour.

Je ne connais ni la mort ni la vie : Dieu vit en moi et je vis en Dieu.

Pour tous plaisirs mon âme est assoupie : Il n'est pour moi ni loi, ni temps, ni lieu.

Sans rien savoir, il n'est rien que j'ignore 1 Sans rien avoir, je ne manque de rien. Sans rien aimer, nul tourment je n'abhorre : En voulant tout, je ne veux aucun bien2.

Plus que la mer mon cœur se trouve immense 3. Rien d'ici bas rie saurait le borner4 ; Dieu verse en lui sa divine science :

Ferme et constant, qui pourrait l'ébranler 1

i. « On sait tout sans rien savoir » (Instructions, XXII, t. VI, p, iao, d) ; cf. encore plus haut Lettre GXXX, p. 3ao et n. 8.

a. G'est la mise en vers de la formule fénélonienne : « Je veux tout, je ne veux rien » ; cf. Lettre de Fénelon à Mme Guyon du 28 mars 1689, P* 89 et n. a.

3. « Je prie Dieu d'élargir votre cœur comme la mer » (Fénelon à M»« de Main tenon. Lettre du 8 septembre 1690, t. VIII, p. 489, g).

4. Comparez la fin du discours de Fénelon sur la Parole intérieure (Instructions, XXII, t. VI, p. 12 4, d) : « On ne veut rien et on veut

(Même sujet, même air.)

Si je pouvais me dépeindre moi-même, Vous avoueriez que je n'ai plus de cœur. Dieu dans mon fond agit, l'anime et s'aime. Libre de tout, il est mon possesseur.

D'un vol hardi jusqu'en son sein je passe, Laissant des monts le sommet escarpé.

Perdu, de moi Ton ne voit plus de trace ; J'entends l'orage, et n'en suis point frappé 2.

Je vois, Seigneur, les affreux précipices Que j'ai franchis en m'abtmant en vous. C'est là qu'il faut que tout amant périsse, Avant que de s'unir à son Époux.

Il faut qu'Amour jaloux se satisfasse.

Sans m'épargner, il me tira de moi.

Tout disparut : je lui cédai la place : Il en bannit jusqu'à sa propre loi.

Qu'il serait doux de perdre ici la vie, Pour conserver ce que l'on lient si cher I L'Amour si loin porte sa jalousie, Qu'en le perdant on n'ose le chercher.

tout. Comme il n'y a que la créature qui borne le cœur, le cœur

n'étant jamais resserré par l'attachement aux créatures, il entre

pour ainsi dire dans votre immensité. »

i. T. III, no GXVIII, p. i73-5.

a. Sic. On a vu dans la poésie précédente le même oubli volontaire où la même négligence.

AUTRE RÉPONSE DE M- GUYON 33i

Depuis ce temps je ne sais plus si j'aime, Je ne puis pas songer à le savoir :

Dieu seul en moi se contemple lui-même, Et s'y produit sans me le laisser voir.

Je ne sens plus ni plaisir ni souffrance ; Dieu seul en moi par moi-même est heureux ; Sans me donner part à sa jouissance, Il est pour moi de soi-même amoureux.

Vide de tout, rien ne manque à mon âme. Tout plein 4 de Dieu, j'ignore mon bonheur. Brûlant d'amour, je ne sens point de flamme ; Possédant tout, je perds jusqu'à mon cœur.

La loi d'amour, aux autres rigoureuse, N'a rien pour moi qui ne soit naturel. Je ne la sens dure ni savoureuse :

Tout se réduit au moment éternel.

Heureux moment exempt d'incertitude, Fortuné jour, où tout homme est détruit ! Chez toi, la paix bannit l'inquiétude, Jour permanent qui n'a jamais de nuit !

La vérité se voit en ta lumière ; C'est là qu'elle éclaire sans nul brillant. On la soutient sans baisser la paupière ; Elle se couvre en se manifestant.

Je sens, Amour, que je ne puis rien dire, Que je ne fais que bégayer de toi.

On pourrait bien dépeindre mon martyre, Mais non l'état qui m'a tiré de moi.

i. Même remarque.

3KÎ FÊNELON ET M- GUYON

Abandon dans la perte totale.

Air : Joconde.

Mon faible navire entr'ouvert

Reçoit Tonde irritée ; Il est le jouet d'une mer

De mille écueiis bordée.

Au gré des vents, au gré du sort,

La nuit et sans étoiles, Sans espérances d'aucun port,

Je vogue à pleines voiles.

La mer où je suis embarqué

N'a plus ni fond, ni rive.

Et le gouvernail échappé

De tout espoir me prive.

L'abîme s'ouvre ; et je ne vois

Qu'horreur, perte, naufrage 2 ; Et ne trouve au-dedans de moi

Sagesse ni courage.

Qu'importe qu'un vil excrément

Dans les ondes périsse, Et que l'abîme s'entr'ouvrant

A jamais m'engloutisse !

i. T. III, n° CXXXIII, p. 196.

2. « (Dieu) est insatiable de mort, de perte, de renoncement ï> Instructions, XXII, t. VI, p. 1 23, d.

RÉPONSE DE M- GUYON 3o3

En périssant, je bénirai

D'amour trompeur l'orage.

En pleine paix, je périrai,

Content de mon naufrage.

(Même sujet, même air.)

Vos vers font voir à découvert

Où votre âme est montée.

L'onde inconstante de la mer

Ne Ta point agitée.

Toujours contente de son sort,

Au-dessus des étoiles, • Je la vois prendre son essor,

Sans nuages, sans voiles.

Votre cœur, s'étant embarqué

Sur l'abandon, arrive, De mille dangers échappe :

Il revient sur la rive.

Qu'avec plaisir je le revoi,

Sauvé par le naufrage.

Lorsque Ton ne craint plus pour soi,

De quoi sert le courage !

O que j'aime voire abandon

Et l'oubli de vous-même !

Que votre cœur me semble bon !

Le mien le goûte et l'aime.

Jo n'y vois rien à désirer

Qu'un peu plus de souplesse.

Qu'à tout je le puisse plier,

Que j'en sois la maîtresse !

i. T. III, n°CXXXIV, p. 197-8.

33» PÈNELON ET M- tïUYON

L 'enfance spiritue lie .

Air : Taisez-vous ma musette.

J'ai le goût de l'Enfance :

De mon hochet content, La faiblesse et l'obéissance De moi lont un petit enfant.

Trop heureuse innocence.

Exempte de raison La vertu pleine d'assurance, A qui tête est hors de saison.

Fruit d'une sèche étude.

Austère gravilé, Importuns restes d'habitude.

Laissez-moi vivre en liberté.

Vérité simple et nue, Que j'aime la candeur!

Et que l'innocence ingénue Est au-dessus de la pudeur !

Sages trop incommodes, Voulez-vous qu'un enfant Ne joue plus qu'avec méthode, Et soit grave comme un pédant *

Docteurs, laissez-moi vivre Loin de vous, loin de moi.

i. T. III, n«GXLIV, p. 210-1.

FENELON A M~ GUYON 35A

Laissez-moi, car je veux suivre De l'Enfance l'aveugle loi.

Que sert à ma cervelle Aristote et Platon ?

Votre grave raison doit-elle Raisonner contre un hanneton ?

Jadis je croyais être

Sage comme Caton ;

Mais je suis sous mon petit-Maître l

De docteur devenu Fanchon.

Père, je te rends grâce D'aveugler tant d'esprits, Qui veulent juger de tes grâces, Et d'éclairer les seuls petits2.

XII bis FÉNELON A M™ GUYON 3

(Autre rédaction de la poésie précédente.}

J'ai le goût de l'Enfance :

De mon hochet content, La faiblesse et l'obéissance De moi font un petit enfant.

2. Sur cette expression de familiarité mystique, cf. plus haut, Lettre IX, p. 35 et n. 7.

2. Réminiscence de la parole évangélique : « Je vous loue, ô Père, Je ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents et les avez révélées aux petits » (Luc, X, 21).

3 . Le manuscrit autographe de cette rédaction se trouve à la Bibliothèque Saint- Sulpice dans le recueil déjà cité : Divers écrits de Mme Guyon. Je n'ai pas cru devoir conserver l'orthographe ni les quelques ratures de ce brouillon. Les variantes ou les parties encore inédites sont en caractères italiques.

355 FÈNELON ET M- GUYON

Fruit d'une sèche étude, Austère gravité, Importuns restes d'habitude.

Laissez-moi vivre en liberté.

Vérité simple et nue, Que j'aime ta candeur !

Et que Tinnocencc ingénue Est au-dessus de to pudeur.

Trop heureuse innocence, Exempte de raison La vertu pleine d'assurance, A qui tête est hors de saison !

Vice et vertu surpasse

Un enfant comme moi.

Comme au maillot je suis en grâce,

Sans honte, sans crainte et sans loi.

A peine je bégaie, Je ne sais pas mon nom, Je pleure, je ris, je m'égaie, Je ne crains que maman telon.

La main qui dans l'enfance Sul me mettre au berceau.

En dépit de toute prudence Me bercera jusqu'au tombeau. .

Sage trop incommode, Vouiez- vous qu'un enfant Ne badine qu'avec méthode, Et soit grave comme un pédant ?

Quoi ! vous dédaignez d'être Simple et petit enfant !

Abaissez-vous : mon petit-Maître Ne veut rien de haut ni de grand.

XII*". __ FENELON A M™ GUYON »

(Parodie de la poésie précédente.)

Jadis j'aimais l'Enfance :

De mon hochet content,

La faiblesse et l'obéissance

Me rendait (sic) un petit enfant.

Doux fruit de mon élude, Austère gravité, Revenez, ancienne habitude, C'est vous qui m'avez e.nchanté.

Je n'ai dans la cervelle Qu'Aristote et Platon.

Je suis grand, je suis plein de zèle, Je n'aime que dame Raison.

Sagesse trop commode Je vous goûte à présent.

Le petit n'est plus à la mode ; Je hais ce qui ressent l'enfant.

i . Cette pièce se trouve dans le même recueil que la précédente, à laquelle elle fait suite dans le manuscrit. Elle est également autographe et porte en titre, de la main même de Fénclon : Parodie. Elle est très vraisemblablement son œuvre. Ici encore je n'ai pas conservé l'orthographe de l'original.

3> FKNKLON KT M» GUYOX

Désormais je veux être

Sage comme un Caton,

Je n'aime plus le petit-Maître :

J'aime mieux être grand garçon.

Plus je hais l'innocence, Plus j'aime la raison, Bannir ce qui tient de l'Enfance Kst aujourd'hui ma passion.

Que j'aime la sagesse,

Que j'aime la hauteur!

Toute Enfance à présent me blesse :

Le petit me fait mal au cœur.

La main, qui dans l'enfance Put (?) me mettre au berceau, Est rejetée de ma prudence :

Je la bannis jusqu'au tombeau.

Ah ! comment pouvoir être Simple et petit enfant !

Je retourne à mon premier Maître, Qui m'apprit à devenir grand.

J'abhorre la bouillie,

Je ne veux plus de lait.

Tout cela n'est qu'une folie :

Qu'il est beau d'être grand et droit ! !

i. Sur la prononciation drel, cf. Charles Thurot, De la prononciation française, etc. Paris, Imp. Nat., 1881, t. I. p. £07.

HÉPONSE DE M- GUYON 359

(Même sujet, air : Mon cher troupeau.)

Vous avez le goût de l'enfance Et craignez la réalité.

Ce n'est être enfant qu'en apparence Sans en avoir la vérité.

Ceux en qui l'Enfance est réelle Ne la sauraient voir ni goûter.

Elle leur est si naturelle, Qu'ils ne la peuvent surmonter.

On ne la saurait contrefaire Ni la cacher : Quand Dieu le veut, 11 en découvre le mystère.

Celui qui l'entend est heureux.

Le désir de la petitesse Est renfermé dans cet état.

Il effarouche la sagesse Et lui fait perdre son éclat.

O Sagesse que je révère, Vous savez seule son néant :

L'état de la pure misère Est moins nu que celui d'enfant.

Il renferme toute faihlesse, Impuissance, incapacité. ; Mais il est la même souplesse2 :

Dieu fait en lui sa volonté.

a. Poésies et cantiques spirituels, t. III, n° GXLV, p. 21

■a. Sur cette construction de même. cf. Haasc, l. cit., § 53, p.

Mi FÊNF.LOX ET M" GUYON

iUnoneer à la sagesse humaine pour vivre en enfant.

Air : Quittons notre houlette.

Adieu, vaine prudence, Je ne te dois plus rien.

Une heureuse ignorance

Est ma science ; Jésus et son enfance.

C'est tout mon bien.

i . Poésies, t. III, n« CXLVII, p. ai 4-6.— Celte poésie, dont Le Siècle de Louis XIV a rendu une strophe célèbre, fait partie depuis 182 4 des (fiuvres complètes de Fénelon (dans l'édition de i85a, t. VI, p. 660). Voici le commentaire, dont Voltaire prend plaisir à accompagner sa citation (S. de Louis XIV t chap. xxxtiii, Du Quiétisme, édit. Bourgeois. Paris, Hachette, 1898, p. 779-780) : « Sur la fin de sa vie, il [Fénelon] méprisa enfin toutes les disputes... L'archevêque de Cambrai (qui le croirait !) parodia ainsi un air de Lulli : Jeune, j'étais trop sage, etc. Il lit ce» vers en présence de son neveu le marquis de Fénelon, depuis .tmlMH«a<l<nir à La Haye. C'est de lui que je le tiens. Je garantis la tertitude de ce fait. Il serait peu important par lui-même, s'il ne prouvait à quel point nous voyons souvent avec des regards différents, dans la triste tranquillité de la vieillesse, ce qui nous a paru si grand et si intéressant dans l'âge, où l'esprit plus actif est le jouet de ses désirs et de ses illusions. » Et il ajoute en note : « Ces vers se trouvent dans les Poésies de Mme Guyon ; mais le neveu de M. l'archevêque de Cambrai ni ayant assuré plus d'une fois qu'ils étaient de son oncle et qu'il les lui avait entendu réciter le jour même qu'il les avait faits, on a dû restituer ces vers à leur véritable autour. [On a vu plus haut ([tic les caractères italiques indiquaient, parmi les Poésies de Mme (iiiyon, celles que Fénelon avait composées.] Ils ont été imprimés dans cinquante exemplaires du Tèlèmaque, faits par les soins du marquis de Fénelon en Hollande, et supprimés dans les autres exemplaires. Je suis obligé de répéter ici que j'ai entre les mains une lettre de Ramsay.

FENELON A M™ G13YON 361

Jeune, j'étais trop sage Et voulais tout savoir.

Je n'ai plus en partage

Que badinage, Et touche au dernier âge,

Sans rien prévoir.

Au gré de ma folie Je vais sans savoir où.

Tais-toi philosophe !

Que tu m'ennuies !

Les savants je défie,

Heureux les fous î

Quel malheur d'être sage Et conserver ce Moi Maître dur et sauvage,

Trompeur volage !

O le rude esclavage

Que d'ôtre à soi !

élève de M. de Fénelon, dans laquelle il nie dit... Voici les propres paroles : Were he born in a free country, he would hâve display'd bis whole genius, and given a full career to his own principlcs never known. » — Le bon Du toit proteste longuement (Réflexions et anecdotes, loc. cit. y p. xciv-c) contre ces accusations de philosophisme. Mais il suffit de replacer la strophe dans le mouvement de la poésie, pour en comprendre les intentions, qui ne sont ni d'un « philosophe » , ni d'un* « sceptique » . La pièce est-elle de « la fin de sa vie » , comme le prétend Voltaire sur la foi du marquis de Fénelon ? Les allusions a au dernier âge » qui approche et à la vérité « opprimée » rendent la date assez vraisemblable. Ce serait donc une nouvelle preuve que, même dans l'exil et après la condamnation, les deux amis continuèren à échanger leurs confidences mystiques par quelque intermédiaire dévoué et discret. Cf. Introduction, II, § î, p. i.xvi-lxvih.

:*» FKNELON ET M« GUYOX

Loin de toute espérance.

Je vis en pleine paix.

Je n'ai ni confiance

Ni défiance :

Mais l'intime assurance

Ne meurt jamais.

Amour, toi seul peux dire, Par quel puissant moyeu ' Tu fais sous ton empire

Ce doux martyre.

Où toujours Ton soupire

Sans vouloir rien.

Amour pur, on t'ignore.

Un rien te peux ternir :

Le Dieu jaloux abhorre

Que je l'adore, Si, m'offrant, j'ose encore

Me retenir.

O Dieu, ta foi m'appelle.

Et je marche à tâtons ; Elle aveugle mon zèle ;

Je n'entends qu'elle.

Dans ta nuit éternelle

Perds ma raison,

Content dans cet abîme,

Où l'amour m'a jeté,

Je n'en vois plus la cime,

Et Dieu m'opprime ; Mais je suis la victime

De vérité.

Ktat qu'on ne peut peindre :

Ne plus rien désirer, Vivre sans se contraindre

Et sans se plaindre, Enfin ne pouvoir craindre

De s'égarer l .

(Même sujet, même air.)

Heureux si la prudence

N'est plus pour nous an bien !

Une docte ignorance

Est la science, Qui dans la sainte Enfance

Sert de soutien.

Ce serait être sage, De prétendre savoir Quel sera le partage

Et l'avantage, Que dans le dernier âge

On peut 3 avoir.

i, 11 n'est pas besoin de faire remarquer que cette pt).'vante résument en brèves formules les idées chères à Miin1 Guyon. que Fénclpn a faites siennes à son école. Toute la corrctapondriliôû ppù cedente n'est guère qu'une invitation à la simplicité, au jh vpfh [i Efl sagesse humaine, au pur amour, à la foi nue dans la pHW H dm»

l'enfance; cf. Introduction, II, § II, p. iaxiii.

2. T. III, n» GXLVIII, p. 31G-7. — La pièce est publia clans les Œuvres complètes de Fénclon (t. VI, p. 6C1, *j) vummvt isnv réponse de Pénelon à ses propres vers.

3. Texte de Dutoit : put ; celui des Œavres de FùmJim Qi >> paraît ici préférable.

O la sage folie, D'aller sans savoir où !

Sollc philosophie.

Je te défie D'embarrasser la vie

D'un heureux fou !

En cessant cfétre sage.

Il sort enfin de soi ; Il quitte l'esclavage

Dur et sauvage.

Du moi trompeur, volage,

Pour vivre en foi f.

En perdant l'espérance, On retrouve la paix.

L'amour sans confiance

Ni défiance Est Tunique assurance

Pour un jamais.

Amour de qui l'empire Est rigoureux et doux, On souffre le martyre

Sans l'oser dire, Quoique le cœur soupire

Dessous 2 tes coups.

i. (JHnvres de Fcnelon, 1. cit. :

En cessant d'être sage Je sors enfin de toi; Je quitte l'esclavage

Dur et sauvage D'un moi trompeur, volage, Pour vivre en foi.

a. Texte de Du toit : sous ; celui des Œuvres de Fénelon (dessous} est nécessaire pour faire le vers.

FÉNELON A M- GCYON 363

Il vit dans cet abîme,

Où l'amour l'a jeté.

Il ne voit plus de crime ;

Rien ne l'opprime, Quoiqu'il soit la victime , De vérité.

Souplesse de l'âme dans l'état de l'Enfance chrétienne au milieu des souffrances.

Air : Je ne veux de Tirsis [entendre les raisons\.

S'il est vrai que mon cœur veut toujours vous aimer. D'où vient le tourment qui m'accable ?

Faut-il encore m'en alarmer ?

Toi seul es juste et moi coupable 2.

J'ignore cependant ce qui t'offense en moi. Je ne veux jamais te déplaire, Pur amour ! mon cœur est à toi :

En quoi donc te suis-jc contraire ?

Je suis comme un enfant qui ne discerne rien, Qui vit dans la simple innocence.

i. Poésies et cantiques, t. II, n° GXLII, p. 176-7. La pièce n'est pas imprimée en italique, ce qui semble l'attribuer à Mme Guy on ellemême. Mais j'en ai retrouvé le manuscrit à la Bibliothèque Saint - Sulpice, de la main même de Fénelon. Il est vrai que Fénelon aurait pu la copier sur l'original qu'il avait reçu, comme il avait fait sans doute pour la pièce précédente ; l'attribution reste ainsi incertaine.

2. Manuscrit de Saint-Sulpice : Vous êtes juste et moi coupable.

366 FENELON ET M- GUYON

Je ne vois plus ni mal ni bien ' ; Je ne sais si c'est ignorance 2.

Je ne veux rien savoir. Si je suis ignorant,

Je n'en saurais avoir de peine ;

Je badine comme un enfant :

Mon lit, mon maillot e(s)t ma chaîne.

Mon corps est arrêté. 11 n'en est pas ainsi De l'esprit. Il est toujours libre :

Il ne connaît plus le souci, Restant dans le même équilibre.

Tu me donnes des coups quelquefois bien cuisants. Tu frappes 8 avec violence.

Je crie ainsi que les enfants, Et ne perds point la patience.

Je n'en connais pourtant presque plus que le nom. Mais je ne veux rien autre chose.

Non que le mal me semble bon, Je le veux sans en voir la cause,

Reçois donc, cher \mour, les cris.de ma douleur, Comme tu fis mon sacrifice 4 ; Le mal quelquefois me fait peur.

Mais j'avale en paix le calice.

i. Cf. plus haut Lettre XX. VII, p. yh : « Ils ont une simplicité d'enfant, et il semble qu'il n'y a que les enfants qui leur conviennent. Ils ignorent le bien et le ma/, tandis que l'âme habite une région qui leur est d'autant plus insupportable qu'ils y ont moins d'accès. »

a. Dans le manuscrit de Saint- Sulpice innocence et ignorance sont interverties.

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