L INTRODUCTION
ce prince d'une miséricorde singulière » écrivait Mme Guyon à Fénelon : « je suis certaine qu'il en fera un saint J ». Lui-même, si jeune, s'offrait déjà à être le « souffre-douleurs » des Michelins et à se sacrifier pour l'empire d'union ; et Mme Guyon disait : « ce sera lui qui le fera fleurir, il en sera le chef, comme mon saint (St-Michel) sera son protecteur spécial *. » Fénelon acceptait tous ces espoirs ingénus et lointains3: il y puisait une force et se laissait charmer par eux. On sait la pitoyable ironie de ces rêves : les indiscrétions commises, Mme de Maintenon prise de scrupule et alarmée, la correspondance spirituelle de Fénelon soumise à des examinateurs, Mme Guyon suspecte
i. Lettre du 18 août 1689, p. 260 et n. 3. Dans une lettre inédite au duc de Ghevreuse du i5 novembre iGq4, Mme Guyon parle de « deux livres du Nouveau Testament écrits à la main pour p[etit] p [rince] » (Ier recueil Ghevreuse, p. 126).
2. Lettre inédite de Mme Guyon au duc de Ghevreuse (?) du 8 novembre 1694 (Mss. de Saint- Sulpice, Ier recueil Ghevreuse, p. i24)< Gette lettre se trouve aussi dans un second recueil manuscrit, faisant le plus souvent double emploi avec le premier, mais contenant pourtant plusieurs lettres nouvelles. Je le citerai désormais sous le nom de IIe Recueil Ghevreuse. Il fait partie de la collection des mss. de Saint- Sulpice. C'est un volume relié petit in-4, portantinscrit sur la feuille de garde : XVI carton, n° 19. Il est écrit de la main de M. Dupuy (le bon Put) et provient de la succession de Mme de Giac. La numérotation des feuillets cesse après la page 91.
3. Sur l'estampe, où il aurait fait symboliser ces espoirs, cf. le texte de Phclippeaux, cité plus loin, p. 261, n. — Ces prophéties étaient connues du public : Bossuet les rappelle dans sa Relation (section III, § XVIII, édit. cit., t. XX, p. 11 li). On en parlait aussi à Rome ; cf. la lettre de Fénelon à l'abbé de Ghanterac du 8 décembre (1697), *• 'X, p. 264, d : « Pour la condamnation (des Maximes), on ferait entendre (à Rome) trois choses : ... 20 que la condamnation de mon livre finira tout, que, ne pouvant refuser d'y souscrire, je me lierai moi-même le» mains pour ne pouvoir plus défendre tes erreurs de cette femme, si je me trouvais un jour en grand crédit auprès de M. le duc de Bourgogne. »
INTRODUCTION Ll
ii Saint-Cyr et enquêtée par Bossuet, Fénelon suspect lui-même et participant aux conférences d'Issy moins en consulteur qu'en accusé !, l'étroite communion spirituelle des deux amis apparaissant manifeste dans cette confrontation de leurs deux doctrines, la stupéfaction et les craintes de Bossuet croyant qu'il y allait de toute l'Église, les premières hostilités entre l'évoque doctrinaire et le prêtre mystique, Fénelon sacré archevêque de Cambrai dans une suspension d'armes, mais refusant d'approuver Y Instruction sur les états d'oraison et publiant en toute hâte Y Explication des Maximes des Saints comme une riposte anticipée, sa disgrâce et son exil rendant plus violent et plus âpre l'admirable duel de pamphlets entre les deux adversaires, l'Église, la Cour et la Ville partagées en deux camps, le livre de Fénelon enfin condamné, la soumission un peu théâtrale et magnifique en son humilité de l'archevêque de Cambrai, tout le détail de cette histoire est connu, et je n'y veux point revenir. Une seule chose importe ici : leur amitié, et ce qui en resta.
« Dès qu'on a parlé contre elle, écrivait Fénelon à M. de Noailles en 1697, j'ai cessé de la voir, de lui écrire, de "recevoir ses lettres 2. » Un an plus tard, il affirmait encore à son ami Ghanterac : « J'ai cessé tout commerce, dès qu'on a commencé à parler contre elle : il y a cinq ans que je n'en ai aucune nouvelle... Le bruit commença dans l'automne de 1693, et je cessai de la voir 3 ». Ces affirmations sont d'une exactitude
1. « Il est clair comme le jour que j'étais le principal accusé » (Fénelon, Réponse à la Relation, t. III, p. i5, g).