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CHAPITRE X

Ni Saint-Simon (1), ni le chancelier d'Aguesseau (2), ni l'abbé Le Dieu (3), n'ont dépeint Fénelon avec exactitude. Le secrétaire de Bossuet n'a vu que l'extérieur de la vie épiscopale. Le chancelier a été frappé par les hautes qualités intellectuelles et morales du grand évêque ; son jugement est tout adrairatif. Le portrait si brillant mais si amer que le célèbre duc trace de l'archevêque de Cambrai, où tous les côtés faibles sont exagérés à plaisir, est plutôt un morceau littéraire achevé qu'une analyse véritable du caractère fénelonien. Il nous a paru piquant de laisser Fénelon livrer lui-même les secrets de son âme et tracer les linéaments de sa physionomie morale.

Dans des lettres privées, adressées à des amis, on épanche son cœur, on se montre tel qu'on se voit.

(1) Mémoires. VII. 274 et ss.

(2) Œuvres de d'Aguesseau, XIII, p. 167.

^3) Mémoires et Journal de Le Dieu, III, 160 et ss.

368 FÉXELON

Personne ne croira que Fénelon, habitué à la réflexion et aux retours sur lui-même, ait donné de son esprit une fausse image. L'archevêque de Cambrai (1) se peint dans sa correspondance comme Voltaire dans la sienne.

Ce qui frappe d'abord dans les lettres de Fénelon à ses amis, c'est un air de jeunesse ; on sent passer un courant de gaieté. Cela étonne un peu dans ce dix-septième siècle si cérémonieux. Non seulement dans l'adolescence, à cet âge où la vie n'a pas dit encore toutes ses amertumes, mais jusque dans la vieillesse, le lecteur se plaît à voir surnager parmi les luttes, les tribulations et les vicissitudes, une joie calme et douce. Nulle trace de cet égoïsme rancunier qui sent parfois les déceptions, chez cet homme que l'ardeur des pensées toujours contrariées n'a pas moins usé que les austérités d'une vie toute chrétienne. Le cœur est resté jeune et chaud sous les tristesses de la fin du jour.

Voici le récit de son entrée à Carenac. C'est une belle description, fraîche comme le printemps. Fénelon avait trente ans. «Oui, Madame, n'en doutez pas, je suis un homme destiné à des entrées magnifi-

(1) Dans notre ouvrage Fénelon directeur de conscience, p. 62 et ss., 2<^ édition, nous avons déjà fait un portrait de Fénelon.

FÉNELON d'après SA CORRESPONDANCE 369

ques... Deux bateaux, pleins de l'élite des bourgeois, s'avancent, et en même temps je découvre que, par un stratagème galant, les troupes de ce lieu les plus aguerries s'étaient cachées dans un coin de la belle île que vous connaissez... de là elles vinrent en bon ordre de bataille me saluer, avec beaucoup de mousquetades... Le fougueux coursier queje monte, animé d'une noble ardeur, veutsejeterdansl'eau ; mais moi, plus modéré, je mets piedà terre... Jemontejusques au château d'une marche lenteetmesurée, afînde me prêter pour un peu plus de temps à lacuriosité publique. Cependant raille voix confuses font retentir des acclamations d'allégresse et l'on entend partout ces paroles : Il sera les délices de ce peuple... Les consuls commencent leur haranguepar la bouche de l'orateur royal... Qui pourrait dire quelles furent les grâces de son discours ? Il me compara au soleil ; bientôt après je fus la lune... Alors le soleil était déjà couché, etpour achever la comparaison de lui à moi, j'allai dans ma chambre pour me préparer à en faire de même(l). »

« Ma santé va bien, Dieu merci. Madame, écrit-il en 1689 à la comtesse de Gramont ; elle est enétat de justifier le quinquina, et de faire taire tous ses ennemis. Les marques de bonté que vous me donnez me font un plaisir sensible, et je sais bon gré à ma fièvre de me les avoir procurées. »

(1) Œuvres complètes, VII, 394, à la marquise de Laval, 22 mai 1681.

FÉSELON 24

370 FÉXELON

Et à l'abbé de Langeron : « Si Panta d'abbé de Beaumont) oublie l'agenda que je lui ai donné, je le livrerai aux plus noires vapeurs, et je n'aurai plus aucun soin de lui défîger le sang. C'est un homme perdu comme le malade imaginaire livré à tous les maux en ie ! (1). »

« Vous seriez un grand homme, si vous datiez vos lettres (2), » dit-il à l'abbé de Beaumont.

« Et pourquoi serions-nous moins gais que les impies, dit il à son neveu le marquis deFénelon, nous qui n'avons rien à faire de difficile, que par amour, et avec l'espérance d'un royaume éternel, pendant que les impies ont tout à craindre et rien à espérer ?

« Réjouissons-nous donc au Seigneur (3). » « Gaudete ! iterum dico, gaiidete... sois donc gai, fanfan, je le veux, saint Paul l'a décidé... Mais il faut que ce soit une joie modeste de présence de Dieu et d'un fond de bonne conscience (4). »

« Point d'autre lieu, point d'autre amitié entre toi et moi, que Dieu seul ; c'est son amour qui doit être à jamais toute notre unité. Le veux-tu ? sans cela, marché rompu; point d'argent, point de suisse, bonsoir, bonsoir (5). ))

(1) Œuvres complètes, VII, 550.

(2) Œuvres complètes, VII, 122.

(3) Œuvres complètes, VII, 464.

(4) Œuvres complètes, VII, 444.

(5) Œuvres complètes, VII, 471.

FÉNELON d'après SA CORRESPONDANCE 371

Pendant les visites pastorales à travers son diocèse et au milieu des graves soucis de son ministère, Fénelon avait le temps de sourire. Voici datées du Quesnoy quelques lettres adressées à l'abbé de Beaumont ; il les termine par des réflexions piquantes ou des récits amusants.

« Il y a sous mes fenêtres cinq ou six lapins blancs qui feraient de belles fourrures ; mais ce serait dommage, car ils sont fort jolis et mangent comme un grand prélat. Je vois aussi deux petits coqs, l'un noir et l'autre à plumage couleur d'aurore. Ils sont comme la France et l'Empire ; le noir est Achille, et l'aurore est Nestor.

Liidus enim genuil trepidum certamen et iram Ira traces inimicitias et funèbre hélium (1).

« Je me repose et me ménage beaucoup : c'est être en solitude. Je ne parle qu'à des paysans qui ne font point partie de ce qu'on appelle le monde. .. J'ai vu quelques jolis paj'sages de vallons et de coteaux sur le bord de la forêt de Mormal (2). »

Avec le chevalier Destouches, la correspondance est toujours charmante. « Pourquoi ce grave archevêque, disait Fénelon, aime-t-il tant un homme aussi profane ? Voilà un grand scandale, je l'avoue, mais le moj^en de m'en corriger ? »

Destouches commandait en chef l'artillerie des ar-

(1) Hor., liv. II.

(2) Œuvres complètes, VII, 423.

mées de Flandre en 1711. Malade, il vint se faire soigner à Cambrai. D'une intelligence très vive, ami des belles-lettres, Destouches fut vite admis dans le petit cercle intime de l'archevêque, malgré les défauts qui auraient dû l'en faire bannir. Car l'aimable chevalier avait une conduite plus que légère, un esprit plus que libre. Mais Fénelon ne pouvait résister à la bonne grâce et à l'esprit, et il se prit pour le « cher bonhomme » d'une véritable affection.

Il le reprend à chaque instant sur sa gourmandise (1). « Cœna brevis, mens hilaris, lui dit-il ; vous faites bien le second point et mal le premier... En vérité, vous me faites peur, pitié, douleur et dépit. Oh ! si je vous tenais ! Quos ego... »

Et à chaque page c'est une gaieté de bon aloi, un esprit vif et animé.

« Nous avons vu passer M. de Bernières avec un érésipèle : mauvais meuble pour un intendant ; les maux ne respectent rien ; ne laissez pas revenir traîtreusement le vôtre. Je vous aime sans compliment; si vous ne voulez pas le croire, venez le voir dès que vous serez de loisir (2). »

Sur l'accident de voiture dont il ne devait pas se remettre il lui écrit (3) : — le récit est charmant et la bonne humeur ne perd pas ses droits.

« Tous mes gens criaient : Tout est perdu, sau-

(1) Lettres inédites, p. 31.

(2) CEuvres complètes, VIII, 14.

3) Lettre du 22 novembre 1714, Lettres inédites.

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vez-vous 1 Je ne les entendais point : les glaces étaient levées. Je lisais un livre, ayant mes lunettes sur le nez, mon craj'on en main et mes jambes dans un sac de peau d'ours : tel à peu près était Archiraède quand il périt à la prise de Syracuse. La comparaison est vaine, mais l'accident était affreux. Je vais être poltron sur les ponts auprès des moulins. Vous remarquerez, s'il vous plaît, que la roue du moulin qui touchait un des bords du pont sans garde-fou commença tout à coup à tourner dans le moment où nous passions ; un des chevaux du timon eut peur mal à propos, et nous jeta du côté où il avait grand tort de se précipiter ; en périssant, il me sauva, car il arrêta le timon dans un trou du pont qui empêcha ma chute. i>

Un autre côté bien original du caractère de Fénelon, c'est son goût, son besoin constant d'amitié.

« J'ai passé une jeunesse douce, libre, pleine d'études agréables et de commerce avec des amis délicieux, » écrivait-il en quittant Versailles (1).

Ce n'est pas qu'il ignorât les hommes, leur faiblesse, leur égoïsme, leurs mensonges. « Il faut cultiver les hommes dans l'ordre de la Providence, disait-il à son neveu le marquis de Fénelon, sans

(1) Œuvres complètes, VIII, p. 463.

compter jamais sur eux, non pas même sur les meilleurs (1). »

Et à Destouches : « Vous avez raison de dire et de croire que je demande peu de presque tous les hommes ; je tâche de leur rendre beaucoup et de n'en attendre rien. Je me trouve fort bien de ce marché ;à cette condition je les défie de me tromper. Il n'3^ a qu'un très petit nombre de vrais amis sur qui je compte, non par intérêt, mais par pure estime ; non pour vouloir tirer aucun parti d'eux, mais pour leur faire justice en ne me défiant point de leur cœur. Je voudrais obliger tout le genre humain, et surtout les honnêtes gens ; mais il n'y a presque personne à qui je voulusse avoir obligation. Est-ce par hauteur et par fierté que je pense ainsi ? Rien ne serait plus sot et plus déplacé ; mais j'ai appris à connaître les hommes en vieillissant, et je crois que le meilleur est de se passer d'eux sans faire l'entendu {2j. »

Sans doute, mais il savait choisir ses amis. L'amitié fut le plus grand charme de sa vie. Pour Fénelon, c'était nécessité pour son cœur de s'épancher dans un autre. Il fut toujours d'une faible santé. Au premier choc il avait le corps et « le cœur en souffrance (3 ».

(1) Œuvres complètes, VII, p. 469.

(2) Œuvres complètes, VIII, p. 207.

(3) Œuvres complètes, VIII, p. 5(35.

FÉNELON d'après SA CORRESPOXDAN'CE 375

Toute douleur le faisait « frémir (1) » et « lui donnait des convulsions (2) ». Sans force de résistance contre elle, il se sentait amoindri et « petit » dès qu'elle l'effleurait (3) et se laissait « surmonter des moindres bagatelles (4) ».

A cet homme qui ne se trouvait « aucune consistance en aucun sens (5) », il fallait un soutien et un réconfort. L'amitié lui était indispensable : « Les vrais amis, disait-il, font toute la douceur de la vie (6). »

Il en avait besoin, moins encore pour s'appuyer sur eux que pour leur « dire tout (7) », que pour décharger en eux un cœur fragile qui ne pouvait garder ses émotions.

Il savait que tout plaisir est incomplet ici-bas, que toute joie est mêlée de larmes ; il sentait « qu'il en coûte beaucoup d'être sensible à l'amitié ; mais ceux qui ont cette sensibilité seraient honteux de ne l'avoir pas ; ils aiment mieux souffrir que d'être insensibles (8) ».

Qui donc a osé dire que la piété chrétienne altère et refroidit les affections de ce monde ? Qu'on lise

(1) Œuvres complètes, VIII, 555.

(2) Œuvres complètes, VIII, 565.

(3) Œuvres complètes, VIII, 569.

(4) Œuvres complètes, VIII, 640.

(5) Œuvres complètes, \'^I1I, 580.

(6) Œuvres complètes, \'III, 252

(7) Œuvres complètes, VIII, 550.

(8j Œuvres complètes, VII, 195.

dans la correspondance de Fénelon les lettres sur la mort de ses amis. Quand meurt l'abbé de Langeron, il écrit au duc de Chaulnes : « J'ai perdu la plus grande douceur de ma vie... jugez, mon cher monsieur, de ma douleur (1). »

Si le chrétien surnage, Fhomme est terrassé ; « les bons amis sont une ressource dangereuse dans la vie ; en les perdant on perd trop. Je crains les douceurs de l'amitié (2). » « L'amitié coûte cher, car elle cause de grandes douleurs (3). »

La mort du duc de Bourgogne anéantit et son corps et son âme. Ce fut une prostration de tout l'être. « Il me semble que tout ce que j'aime va mourir (4), » écrit-il à Destouches.

Et au P. Martineau qui lui demandait des renseignements sur le « petit Prince » : « Je vous avouerai franchement ma faiblesse, mon Révérend Père... le malheur qui nous afflige a fait une si forte impression sur moi que ma santé en souffre beaucoup (5). »

Plus Fénelon avançait en âge, plus son cœur s'attachait aux amis. C'est un des signes auxquels on reconnaît infailliblement l'élévation du cœur. Celui que les glaces de l'âge, que les inévitables désenchan-

(1) Œuvres complètes, VII, 332.

(2) Œuvres complètes, VII, 461.

(3) Œuvres complètes, VIII, 56.

(4) Œuvres complètes, VIII, 48.

(5) Œuvres complètes, VIII, 58.

FÉNELON d'après SA CORRESPONDANCE 377

tements de la vie, ne rendent ni moins tendre ni moins prodigue de son affection ; qui, en cessant par la force de l'expérience, de se fier pleinement aux hommes, ne cesse pas de les aimer, celui-là est un de ces êtres rares à qui la Providence a donné cette élévation intérieure qui fait dominer la vie au lieu d'être dominé par elle.

Ses amis disparurent avant lui et son cœur se brisa ; il avait senti qu'il ne survivrait pas à ceux qui avaient illuminé sa vie. « Je ne vis plus que d'amitié, écrivait-il le 2 mai 1714, et c'est l'amitié qui me fera mourir (1). »

Fénelon est un gentilhomme. Il est né d'une race ingénieuse et distinguée. Ses parents, le comte Pons de Salignac de la Mothe-Fénelon et Louise de la Cropte de Saint-Abre, étaient des seigneurs d'importance, arrière-neveux de prélats et d'ambassadeurs. L'habitation, le château de Sainte- Modane, dans une position magnifique, a gardé encore aujourd'hui un air dominateur, un air de puissance. Les murs formidables montent jusqu'à la hauteur d'un premier étage sans une ouverture. On accède par un pont-levis dans de grandes salles où un goût délicat a réuni des meubles anciens tels sans doute qu'il y en avait au xvii" siècle.

(1) Œuvres complètes, VII, 476.

Le descendant de ces illustres aïeux, notre Fénelon, tenait beaucoup à cette gloire de famille. L'antiquité et la splendeur du nom flattaient ses instincts de grand seigneur. A son frère, le chevalier de Fénelon, qui cherchait les moyens d'obtenir une faveur, il écrivait de Versailles : « Nous avons eu dans notre famille plusieurs gouverneurs de province, des chambellans des rois, des alliances avec les premières maisons de nos provinces, un chevalier de l'ordre du Saint-Esprit, des ambassades dans les principales cours, et presque tous les emplois de guerre que les gens de condition avaient autrefois (1). »

Cette famille, chacun doit coopérer à la magnifier. L'on s'entr'aidera, l'on prendra tous les moyens humains pour se pousser dans les places qui honorent.

« La famille, écrit l'archevêque à son neveu le marquis df» Fénelon, ne peut plus avoir ni soutien ni espérance que par ton avancement dans le monde. Tu ne t'avanceras jamais à Cambrai (2). » Donc il faut rester à Versailles, exposé aux ra3'ons du soleil, auprès de la source des faveurs. L'oncle ne restera pas inactif : « Il faut, pendant que je suis encore au monde, que mon ombre te facilite quelque accès (3). »

Ainsi les membres des familles travaillaient à

(1) Œuvres complètes, VII, 405.

(2) Œuvres complètes, VII, 448, et aussi VII, 446.

(3) Œuvres complètes, VII, 442.

FÉNELOX d'après SA CORRESPONDANCE 379

exalter leur nom, et toutes les familles réunies faisaient la grandeur de la nation. Et quelle auréole apparaît sur la tête de l'archevêque de Cambrai ! Si sa vie a illustré le château de Sainte-Modane plus que la naissance d'aucun autre membre de sa famille, son épiscopat a, parmi ses contemporains, grandement illustré le diocèse des Flandres et la France.

Ce mystique ne laissait pas de s'occuper des choses de la terre. Absent de Cambrai ou présent, il s'intéressait aux affaires de sa maison et de son « domestique » . Grand seigneur, mais fils d'une nombreuse famille, Fénelon était sans grosse fortune, donc il lui fallait compter, surtout dans les commencements.

A la marquise de Laval, sa cousine, il confiait ses embarras d'argent. De Versailles il lui écrivait : « Vous pouvez juger que je fais d'assez grands efforts pour m'acquitter, puisque j'ai déjà payé, depuis un an et demi, cinq mille francs à Lange, deux mille à M""^ de Langeron.. . le tout sans avoir reçu un sou de grâce au delà de mes appointements, et ne touchant presque plus rien de Carenac... Aussi ai-je fait dans ma dépense des retranchements bien nouveaux pour ma place. Mais la justice est la première de toutes les bienséances. Je dois encore une grosse somme à mon libraire (1). »

Les charges étaient lourdes à Cambrai, et malgré

(1) Œuvres complètes, VII, 399, et aussi 400, 402 et 403.

les revenus du domaine épiscopal, Fénelon restait toujours en deçà de ses dépenses charitables : « Mais vous connaissez mes embarras, écrivait-il à l'abbé de Beaumont, une grosse dépense ordinaire, de grands bâtiments à faire et à meubler, un séminaire à loger et à établir ; presque tous nos séminaristes à nourrir, de bons sujets à entretenir à Paris (1). »

Mais Tordre régnait partout, dans ses comptes comme dans sa vie, et il mourut sans richesses ni dettes.

Son attention se portait sur tout, sur les questions de toilette comme sur la bonne mine de ses domestiques, jusqu'aux menus détails des appartements.

« Vous me ferez plaisir, dit-il à son neveu le marquis de Fénelon, si vous voulez bien prier la baronne de Chevry d'envoyer sa surintendante me chercher de beau drap violet. Je suis moins difficile sur l'étoffe que sur la teinture. Il faut un violet teint sur une vraie écarlate, et qui soit pourpré ; autrement il ne dure pas et devient de la couleur de la lie de vin, qui est très vilaine (2). » Il demande à M. Dupuis, le bon Put, de lui « choisir un laquais de figure raisonnable, sage (3) ». Enfin une ménagère ne parlerait pas avec plus de souci de la tenue de la maison : « Il est absolument nécessaire, écrit-il à

(1) Œuvres complètes, VII, 435.

(2) Œuvres complètes, VII, 447.

(3) Œuvres complètes, VII, 448.

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l'abbé de Beaumont.de mettre en couleur le parquet de mon appartement et de le faire frotter, faute de quoi tous les meubles périssent. Ce qui me paraît très certain, c'est que le parquet doit être bien frotté (1). »

L'œil du maître, j'allais dire, de la maîtresse de maison, était partout. Mais peut-être bien n'ai-je point tort d'écrire « maîtresse de maison ». Plusieurs critiques ont cru voir dans les manières de Fénelon, façons d'agir et façons de penser, dans ses aptitudes intellectuelles et ses goûts esthétiques, quelque chose de féminin. Cette féminilité n'est pas pour le diminuer. Cela ne veut pas dire qu'il manquait d'énergie. Parla s'expliquerait sa merveilleuse facilité à diriger des femmes. Il pouvait compatir aux hésitations, aux incertitudes de ses correspondantes, aux multiples influences nerveuses et cérébrales qui agissent sur les caractères féminins, puisque lui-même sentait déjà cela.

Un exemple entre plusieurs : dans le Traité de r Education des Filles, l'auteur n'avait pas révélé ses tendances mystiques; mais dans l'Ay/.s qui s'y trouve annexé comme une sorte de post-scriptiim à l'adresse de M"^^ la duchesse de Beauvilliers, il écrit : « Les personnes véritablement intérieures sont avec Dieu

(1) Œuvres complètes, VII, 421.

comme on est avec ses intimes amis. On ne mesure point ce qu'on dit parce qu'on sait à qui l'on parle... c'est une conversation libre de vraie amitié ; alors Dieu devient l'ami du cœur... Yépoux avec lequel on n'est plus qu'un même esprit par la grâce. »

Mis à la fin d'un traité, c'est là un vrai post-scriptum de femme : on rejette dans les dernières lignes d'une lettre la pensée la plus intime, celle qui inspire le tout.

Et, de fait, Fénelon écrit beaucoup de lettres au bout desquelles, si on ne connaissait pas d'avance le nom de l'auteur, on s'attendrait à trouver une signature de grande dame. « Te voilà donc enfin, mon très cher lanfan, en train de prochaine guérison. Dès que tu seras en état d'aller avec une sûreté parfaite, il faudra que tu reviennes achever ta convalescence à Cambrai... Je voudrais bien que tu pusses nous amener la chère grondeuse, mais je crains l'agitation d'un voyage pour ses reins... Il faudra examiner aussi en quelle voiture tu pourras venir quand il en sera temps...

« Tout à toi pour jamais, mon cher petit fanfan . Je te conjure de me mander au plus tôt ce qu'il convient de donner à MM. Chirac, Mareschal, etc. ; la valeur de combien, et en quelle nature de présent pour M. Mareschal. Sera-ce une tabatière, ou une bague, ou quelque pièce de vaisselle d'argent (1) ? »

(1) Œuvres complètes, VII, 469, au marquis de Fénelon.

FÉNELON d'après SA CORRESPONDANCE 383

Un grand seigneur qui s'occupe de ces détails avec tant de bonne grâce ne peut que trouver dignes d'intérêt les plus subtiles, les plus ténues et les plus fugitives des inquiétudes féminines. C'est pourquoi il excelle dans un certain genre de direction spirituelle.

Mais, d'une autre côté, Fénelon aurait eu, d'après ces nouveaux critiques, les défauts de cette féminilité, entre autres V insincérité, — on n'ose dire le mensonge — et les ambitions inassouvies.

Fénelon espérait-il jouer un grand rôle ? M™^ Guyon le lui avait prédit : « Les desseins de Dieu sur vous sont grands, lui disait-elle (1). Vous êtes la lampe ardente et luisante qui éclairera l'Eglise (2). Dieu vous veut faire le père d'un grand peuple (3). »

Et Fénelon l'avait sans doute cru. De Cambrai il suivit secrètement d'abord, puis plus ouvertement les événements politiques du pays. La correspondance avec Chevreuse et Beauvilliers, si multiple et si méticuleuse, ne laisse pas d'inquiéter les amis de Fénelon ; ce besoin de légiférer sur tout, ce regard toujours tourné vers la cour, témoigne d'un ardent

(1) Fénelon et A/™« Guyon, par M. Masson, fragment d'autobiographie, p. 8 ; lettre XXIX, p. 77.

(2) Fénelon et A/"' Guyon, p. 79.

(3j Fénelon et M'"' Guyon, p. 274.

désir de servir la France, peut-être aussi d'un secret penchant d'y coopérer personnellement et d'un certain souci d'attirer l'attention... Une fois, il arriva près du port : ce fut à la mort du Grand Dauphin. Ce fut un grand jour. Les amis de l'archevêque furent soudain entourés. Les courtisans prirent garde de ne plus tourner en ridicule la piété du duc de Bourgogne. A ce moment Cambrai éclipsa Versailles.

Quels sentiments s'agitaient au fond du cœur de Fénelon dans ce singulier retour de fortune ? Cela est difficile à analyser ; cette âme mobile échappe par sonélévation même à uneappréciationéquitable. C'est alors qu'il écrivait à la duchesse de Mortemart (1) : « Je hais le monde, je le méprise, et il me flatte néanmoins un peu. Je sens la vieillesse qui avance insensiblement, et je m'accoutume à elle sans me détacher de la vie. »

Séparé de tout et séduit encore par le monde ! il devait y avoir en lui de singuliers contrastes, à cette heure solennelle où, pour la dernière fois, Dieu semblait encore lui permettre « le long espoir et les vastes pensées ».

Echappant par la forte piété dont il est rempli, par l'expérience de la vie et le dégoût du monde, aux joies vulgaires d'une ambition personnelle qui se croit au moment d'être satisfaite, puis se reprenant malgré

(1) Œuvres complètes, VII, p. 348.

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lui à ce monde qu'il voudrait haïr, par le désir passionné du bien public, par son affection pour le Dauphin, enfin par ce besoin de déployer toutes ces facultés que Dieu a mises dans le cœur de l'homme pour l'aider à triompher de lui-même et des difficultés de la vie, Fénelon devait se comprendre moins que personne, et c'est bien sincèrement qu'il écrit : « Je ne trouve en moi rien de réel ni pour l'intérieur ni pour l'extérieur. Quand je m'examine, je crois rêver ; je me vois comme une image dans un songe. Mais je ne veux point croire que cet état a son mérite ; je n'en veux juger ni en bien, ni en mal ; je l'abandonne à celui qui ne se trompe point et je suppose que je puis être dans l'illusion. »

Singulière et attachante figure où l'homme est resté si vivant, si entier, avec tous ses contrastes, sous le chrétien fervent.

Le duc de Bourgogne mourut le 18 février 1712. L'édifice s'écroule ; le rêve s'évanouit. « Tous mes liens sont rompus... rien ne m'attache plus à la terre. » Ce fut le coup qui acheva de le faire mourir à lui-même, qui mit le sceau à cette œuvre du détachement chrétien à laquelle il travaillait si sincèrement depuis tant d'années, mais que la main de Dieu seule peut porter à sa perfection.

Il écrit au duc de Chevreuse :

« Je ne puis, mon bon et cher duc, résister à la volonté de Dieu qui nous écrase. II sait ce que je souff're ; mais enfin c'est sa main qui frappe, et nous

f- ÉNELON 25

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le méritons. Il n'y a qu'à se détacher du monde et de soi-même ; il n'y a qu'à s'abandonner sans réserve aux desseins de Dieu. Nous en nourrissons notre amour-propre, quand ils flattent nos désirs ;. mais quand ils n'ont rien que de dur et de détruisant, notre amour-propre hypocrite, et déguisé en dévotion, se révolte contre la croix ; et il dit, comme saint Pierre le disait delà passion de Jésus-Christ : Cela ne vous arrivera point. O mon cher duc, mourons de bonne foi (1) ! »

Fénelon se tourna vers le duc d'Orléans, prince sceptique et corrompu. Il lui adressa ses Lettres sur la religion. Pourquoi ? Espérait-il prendre auprès du futur régent une place qui ne pouvait convenir qu'à Dubois ? Nous nous accoutumons difficilement à cette idée. Mais il n'était point défendu à Fénelon de servir son pays de tout son pouvoir et d'épargner à la France un prince comme le régent. Si Saint- Simon combina les relations de Fénelon et du duc d'Orléans, on peut supposer que les idées du prince effraj-aient les fidèles sujets de la monarchie et il est à souhaiter que Fénelon ait pu les changer.

Et quel psychologue oserait dire dans quelle mesure très précise est blâmable l'ambition d'un Fénelon, ambition fine et distinguée, que relèvent, que corrigent et qu'embellissent le plus pur patriotisme et le plus ardent amour de l'Eglise ? L'ambition de

(1) Œuvres complètes, VII, p. 374.

FÉNELOX d'après SA COKRESPOXDANXE 387

Féneloii est de telle nature que, seuls, les chrétiens ont le droit de la condamner, et les chrétiens, pour toutes sortes de raisons très sérieuses, hésitent d'ordinaire à user rigoureusement de ce droit.

Quant à l'insincérité de Fénelon, il faut être très circonspect pour en parler. A examiner les expressions de près, il est possible de les expliquer sans crier au mensonge. Un exemple. Que l'on se rappelle les conférences d'Issy(l). Un projet en trente articles fut proposé à Fénelon qui ne fut pas satisfait : on ne s'expliquait pas suffisamment sur deux points : l'amour désintéressé et V oraison passive. Il fît luimême un contre-projet en trente-trois propositions que Bossuet rejeta. Cependant on avait senti qu'il fallait ajouter au premier projet quelques articles l-ui donnant jusqu'à un certain point satisfaction. D'après la relation de Dupuy (2), gentilhomme de la manche auprès du duc de Bourgogne, « M. de Chàlons pressa fortement M. de Meaux sur ces choses qui lui paraissaient justes et nécessaires ». Cette circonstance doit être exacte ; à la suite du projet de Fénelon sont ajoutés de sa main deux articles avec cette note : « Les deux propositions suivantes me furentdonnées par M. l'évéque de Chàlons,

(1) Cf. mon livre Fénelon, directeur de conscience, p. 85 et ss. 2« édition.

(2) I5ibl. de SaintSulpice, Manuscrits.

après les trente premières auxquelles ces deux-cy furent adjoutées pour tempérer les autres. » Elles ligurent à peu près dans les mêmes termes aux numéros 13 et 33 de la rédaction définitive. Elles concernent précisément deux points sur lesquels Fénelon avait toujours insisté : l'abandon parfait et la charité qui domine et règle tous les actes des vertus chrétiennes.

Après l'addition de ces deux articles, d'un autre qui devint le douzième et la correction de l'article 29. l'archevêque de Cambrai ne lit plus de difficultés et se déclara prêt à signer.

Le secrétaire de M. Tronson, M. Bourbon (1), rédigea quatre copies de trente-trois articles. N ayant pas assisté à la séance, il ne prit pas garde, en faisant le soir même son journal, qu'un trente-quatrième article avait été ajouté. La Relation de Diipmj dit cpie « ce dernier article fut dressé au moment même où l'on allait signer ». Défait, sur les deux copies remises à Fénelon et à AL Tronson, où les trente-trois premiers articles sont transcrits par AL Bourbon, le trente-quatrième a été écrit d'une autre main, celle de M. de Noailles (2).

En résumé, les trente-quatre articles dissy furent rédigés progressivement.

Quand Bossuet dit dans sa Relation sur le Qiiié-

(1) Le Journal de M. Bourbon, manuscrit. [2, Bibl. de Saint-Sulpice, Manuscrits.

FÉNELON d'après SA CORRESPONDANCE 389

lisme : « Les trente-quatre articles furent dressés à Issy dans nos conférences particulières : nous les présentâmes tout dressés au nouveau prélat, M. de Châlons et moi, dans mon appartement, à Versailles, » il prend les choses d une façon si sommaire que l'expression devient inexacte. Il est prouvé que trente articles, et non trente-quatre, furent présentés d'abord et mal accueillis, qu'ensuite trente-trois, après les additions faites dans le sens réclamé, furent présentés à Versailles aussi, et bien reçus, et qu'enfm le trente-quatrième fut ajouté non à Versailles, mais à Issj^ même. Malgré cette inexactitude d'expression, au fond, ce que Bossuet veut dire, c'est qu'aucun des trente-quatre articles ne fut rédigé, dressé par Fénelon lui-même. De son côté, l'archevêque de Cambrai est dans le vrai, quand il prétend qu'on lui a présenté d'abord trente articles et que, pour le satisfaire, quatre autres furent ensuite ajoutés. Comme c'est sur ses instances et d'après ses réclamations que le vingt-neuvième article fut modifié, etque les douzième, treizième, trente-troisième et trente quatrième furent insérés dans la rédaction définitive, rédaction qu'il a signée avec les trois autres examinateurs, il pouvait bien dire qu'il avait arrêté les trente -quatre articles de concert avec eux, et jusqu'à un certain point qu'il les avait dressés avec eux. Il n'}' a eu de part et d'autre ni mauvaise foi ni imposture, il n'3' a que des esprits émus par la discussion qui, par cela même, tirent un

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peu trop le sens des termes chacun de leur côte.

On fait également beaucoup de bruit autour d'une lettre au P. Tellier en 1710. « Feu M. de Meaux a combattu mon livre par prévention pour une doctrine insoutenable ; on a toléré et laissé triompher cette indigne doctrine... Celui qui errait a prévalu ; celui qui était exempt d'erreur a été écrasé. » Et l'on croit voir une contradiction entre ces expressions et la soumission témoignée par l'archevêque de Cambrai à la mesure qui frappa son livre des i^io.r/mes des saints.

Ces paroles n'empèthent pas que la soumission de Fénelon n'ait été sincère. Il ne s'agit pas de la doctrine condamnée du quiétisme, mais de la nature de la charité, comme on le voit par le texte même de la lettre. L'archevêque y traite de « doctrine indigne, qui dégrade la charité en la réduisant au seul motif de l'espérance », l'opinion de Bossuet d'après laquelle « la raison d'aimer Dieu ne s'explique que par le seul désir du bonheur ».

Dans cette même lettre, il parle du livre des Maximes pour dire « qu'il l'a sacrifié avec joie et docilité à l'autorité du Saint-Siège ». C'est sur la question de la nature de la charité, de son motif formel, que Fénelon se dit exempt d'erreur. Il avait raison ; car sa doctrine était généralement approuvée à Rome, même par les théologiens qui se prononcèrent le plus fortement contre le livre des Maximes.

FÉNELON d'après SA CORRESPONDANCE 391

Fénelon lui-même n'avait-il pas donné un sens favorable et orthodoxe aux expressions, à toutes les expressions condamnées dans les Maximes des saints ? De fait, les Ecrits apologétiques, envoyés à Rome pour défendre son livre, furent approuvés unanimement.

L'on cite d'autres contradictions (1), et pour les expliquer il n'est peut-être pas nécessaire de dire que « la vérité a plus de souplesse sur les bords de la Dordogne » qu'à Paris.

Cependant, pour dire tout le résultat de notre enquête sur le fond de son caractère, nous nous trouvons devant des textes troublants.

Ne disait-il pas à M™'= de Montberon : « Je n'ai rien à vous dire aujourd'hui de moi ; je ne sais qu'en dire ni qu'en penser. Ce qui me paraît vrai en le pensant d'une première vue, devient un mensonge dans ma bouche, quand je le veux dire... Dans le moment que j'écris ceci, il me paraît que je mens. Tout se brouille. Dans ces changements perpétuels, je ne sais quoi ne change point, ce me semble (2). »

(1) Cf. Masson, Fénelon et M"" Giiyon, lutroduction, xv-

(2j Œuvres Complètes, VIII, 640.

D'ailleurs, dans une lettre très connue adressée, croit-on, à M'"*^ de Morlemart, il a fait lui-même son examen de conscience ; sincérité de psychologue s'étudiant pour lui seul ou humilité de saints, toujours prompts à s'accuser eux-mêmes.

Ces aveux, s'ils sont vrais, honorent un homme, un grand homme. Joseph de Maistre a porté contre lui-même des accusations aussi précises et aussi graves, sans rien perdre de la très haute et universelle estime dont il est l'objet.

Ces mauvaises tendances dont s'accuse Fénelon ne dépendent pas de nous. « Dieu nous les a données avec notre tempérament pour nous exercer. Il ne veut point nous en délivrer, mais s'en servir au contraire pour nous exercer... » Lisons :

« Je ne veux jamais flatter qui que ce soit, et même dès le moment que j'aperçois, dans ce que je dis ou dans ce que je fais, quelque recherche de moi-même, je cesse d'agir ou de parler ainsi. Mais je suis tout pétri de boue, et j'éprouve que je fais à tout moment des fautes, pour n'agir point par grâce. Je me retranche à m'apetisser à la vue de ma hauteur. Je tiens atout d'une certaine façon, et cela est incroyable ; mais, d'une autre façon, j'y tiens peu, car je me laisse assez facilement détacher de la plupart des choses qui peuvent me flatter. Je n'en sens pas moins l'attachement foncier à moi-même. Au reste, je ne puis expliquer mon fond. Il m'échappe, il me paraît changer à toute heure. Je n'en saurais guère

FÉXELON d'après SA COHRESPONDANXE 393

rien dire qui ne me paraisse faux un moment après. Le défaut subsistant et facile à dire, c'est que je tiens à moi, et que l'amour-propre me décide souvent. J'agis même beaucoup par prudence naturelle et par un arrangement humain. Mon naturel est précisément opposé au vôtre. Vous n'avez point l'esprit complaisant et flatteur, comme je l'ai, quand rieo ne me fatigue ni ne m'impatiente dans le commerce. Alors vous êtes bien plus sèche que moi ; vous trouvez que je vais alors jusqu'à gâter lesgens, et cela est vrai. Mais quand on veut de moi certaines attentions suivies qui me dérangent, je suis sec et tranchant, non par indilïérence ou dureté, mais par impatience et par vivacité de tempérament. Au surplus, je crois presque tout ce que vous me dites : et pour le peu que je ne trouve pas en moi conforme à vos remarques, outre que j'}' acquiesce de tout mon cœur, sans le connaître, en attendant que Dieu me le montre, d'ailleurs je crois voir en moi infiniment pis, par une conduite de naturel, et de naturel très mauvais (1). »

Le vrai Fénelon apparaît avec toute sa complexité d'âme si vivante et si mystérieuse, dans cette admirable lettre.

Pendant toute sa vie, il essaya de vaincre les défauts inhérents à une nature trop riche ; il lutta avec une alternative de succès et de revers, mais sans

(1) Œuvres complètes, VIII, p. 589, lettre CCXIX.

jamais s'abandonner, en se rapprochant toujours du magnifique idéal religieux qui était le sien. C'est peut-être dans cette lettre qu'il faut chercher le mot de l'énigme fénelonienne.

A comparer ces nobles aveux avec les orgueilleuses confessions des modernes, le grand archevêque nous émeut. Lamartine énumcrait les charmes de son âme. Hugo se proclamait humble et doux comme une femme. Vigny anathématisait les barbares incapables de mesurer la hauteur de son génie.

Fénelon dit tout simplement à la maréchale de Noailles le lendemain de la condamnation de son livre les Maximes des saints : « J'avais besoin d'humiliation. Dieu m'en a envoyé, et je l'en remercie. Je ne sais mauvais gré aux hommes par qui elle me vient... J'aurais eu de la peine à me donner au bien sans les coups d'étrivicre dont on m'a honoré (1)...» Elailleurs •«... Jesuis dans une paixtrès amère, et je vous souhaite cette paix sans vous en souhaiter l'amertume. Il me serait impossible de vous dire plus endétail demesnouvelles; jene comprendspoint mon état ; tout ce que j'en veux dire me semble faux, et le devient dans le moment. Souvent la mort me consolerait; souvent je suis gai et tout m'amuse. De vous dire pourquoi l'un, pourquoi l'autre, c'est ce que je ne puis, car je n'en ai point de vraies raisons.

(1) Œuvres complètes, VIII, 526.

FÉNELON d'après SA CORRESPONDANCE 395

A tout prendre, je trouve que je suis dans ma place, et je ne songe point qu'il y ait au monde d'autres lieux que ceux où mes devoirs m'attachent (1)... »

« Mon état ne se peut expliquer, car je le comprends moins que personne. Dès que je veux dire quelque chose de moi en bien ou en mal, en épreuve ou en consolation, je le trouve faux en le disant, parce que je n'ai aucune consistance en aucun sens. Je vois seulement que la croix me répugne toujours et qu'elle m'est nécessaire (2)... »

« Je dis tout bien à mon aise, moi qui cherche le repos et la consolation, moi qui crains la peine et la douleur, moi qui crie les hauts cris dès que Dieu coupe dans le vif; mais enfin c'est la vérité qui me condamne, et à la condamnation de laquelle je souscris au fond de mon cœur, si je ne me trompe. Faites de même (3). »

« Si vos avis me blessent, cette sensibilité me montrera que vous aurez trouvé le vif : ainsi vous m'aurez toujours fait un grand bien en m'exerçant à la petitesse, et en m'accoutumant à être repris. Je dois être plus rabaissé qu'un autre, à proportion que je suis plus élevé par mon caractère, et que Dieu demande de moi une plus grande mort à tout (4). »

« Ma vie est triste et sèche comme mon corps;

(1) Œuvres complètes, V'III, 590.

(2) Œuvres complètes, VIII, 580.

^3) Œluvres complètes, VIII, 569.

(4) Œuvres complètes, VIII, 544.

mais je suis clans je ne sais quelle paix languissante. Le fond est malade, et il ne peut se remuer sans une douleur sourde. Nulle sensibilité ne vient que d'amour-propre; on ne souffre qu'à cause qu'on veut encore. Si on ne voulait plus rien que la seule volonté de Dieu, on en serait sans cesse rassasié, et tout le reste serait comme du pain noir qu'on présente à un homme qui vient de faire un grand repas (1). »

«Pour moi, je suis dans une paix sèche, obscure et languissante ; sans ennui, sans plaisir, sans pensée d'en avoir jamais aucun ; sans aucune vue d avenir en ce monde ; avec un présent insipide et souvent épineux; avec un je ne sais quoi qui me porte, qui m'adoucit chaque croix, qui me contente sans goût. C'est un entraînement journalier ; cela a l'air d'un amusement par légèreté d'esprit et par indolence. .Te vois tout ce que je porte, mais le monde me paraît comme une mauvaise comédie qui va disparaître dans quelques heures. .le me méprise encore plus que le monde : je mets tout au pis aller, et c'est dans le fond de ce pis-aller pour toutes les choses d'ici-bas que je trouve la paix. Il me semble encore que Dieu me traite trop doucement, et j'ai honte d'être tant épargné; mais ces pensées ne rne viennent pas souvent, et la manière la plus fréquente de recevoir mes croix est de les laisser venir

(1) Œuvres complètes, \'III, 562.

FÉNELOX d'après SA CORRESPONDANCE 397

et passer, sans m'en occuper volontairement. C'est comme un domestique indifférent qu'on voit entrer et sortir de sa chambre sans lui rien dire. Du reste, je ne veux vouloir que Dieu seul pour moi, et pour vous aussi, Madame. Qu'est-ce qui suffira à celui à qui le vrai amour ne suffit pas (1) ? »

« J'ai aujourd'hui le cœur en paix sèche et amère ; le demain m'est inconnu : Dieu le fera à son bon plaisir, et ce sera toujours le pain quotidien (2;.»

« Pour moi, mon cœur eslsecet languissant: la vie ne me fait aucun plaisir ; mais il faut toujours aller en avant, et être chaque jour ce qu'il plaît à Dieu (3). »

Et quelques mois avant sa mort il écrit à une personne inconnue pour l'exhorter au détacheqient du monde. C'est le Fénelon des derniers jours qui, sans s'en douter, s'est peint lui-même à nous dans une page tout empreinte d'un sentiment si vrai d'humilité chrétienne (4).

« Pour moi, je ne suis plus qu'un squelette qui marche et qui parle, mais qui dort et qui mange peu; mes occupations me surmontent, et je ne me couche jamais sans laisser plusieurs de mes devoirs en arrière. Un vaste diocèse est un accablant fardeau à soixante-trois ans. J'ai beaucoup daifaires, et vous n'en avez peut-être pas assez pour éviter l'ennui ;

1) (Euvrcs complètes, ^'III, 02').

(2) CEuvres complètes, VIII, 5."i,').

i3) Qiuvres complètes, \'III, .').ï().

4) (Euvres complètes, VIII, .'>n.

mais la sagesse consiste à savoir s'amuser. Trompez-vous vous-même. Madame, inventez des occupations qui vous raniment. Les jours sont longs, m quoique les années soient courtes : il faut accourcir les jours en se traitant comme un enfant ; cette enfance est une sagesse profonde. Souvenez-vous que vous ne feriez dans le plus beau monde rien de plus solide que ce que vous faites dans la langueur et dans l'obscurité de votre solitude; vous entendriez beaucoup de mauvais discours ; vous verriez beaucoup de personnes importunes et méprisables avec des noms distingués ; vous seriez environnée de pièges et d'exemples contagieux ; vous sentiriez les traits de l'envie la plus maligne ; vous éprouveriez votre propre fragilité ; vous auriez bien des fautes à vous reprocher. Il est vrai que vous paraîtriez être plus dans l'abondance ; mais vous n'auriez qu'un superflu très dangereux : la vanité le dépenserait et vous rendrait peut-être encore plus dérangée et plus embarrassée que vous ne l'êtes; vous ne songeriez sérieusement ni à Dieu, ni à la mort, ni à votre salut; vous seriez, comme les autres, enivrée, ensorcelée, endurcie. Ne vaut-il pas mieux demeurer un peu tristement loin du monde sous la main de Dieu qui vous fera goûter les espérances de la reli^on, et qui vous détachera des faux biens dont il vous dépouille ? En vérité, Madame, je vous donne de bon cœur les conseils que je prends pour moi-même. Le monde ne donne que des plaisirs de vanité.

FÉNELON d'après SA CORRESPONDANCE 399^

D'ailleurs, il est plein d'épines, de troubles, de procédés lâches, trompeurs et odieux ; il faut que nous soyons bien gâtés, puisque nous avons tant de peine à demeurer loin du mal. . . »

Donc dans son ascension continue vers les plus hautes cimes de la beauté morale, Fénelon ne paraît pas s'être] complètement dépouillé de certaines imperfections.

L'on n'aime pas le voir, dans ses dernières années, réclamer contre les Jansénistes certaines mesures rigoureuses que ses adversaires ne lui avaient pas épargnées. De même l'on préférerait qu'il eût laissé à d'autres le soin de combattre, au sujet du jansénisme, lecardinal de Noailles qu'il avait eu pour adversaire dans la querelle du quiétisme; car en pareille occurrence, il faut être bien maître de soi pour être sûr qu'on n'obéit à aucun sentiment d'aigreur ou de rancune, et le plus sage est de s'abstenir ou de se récuser.

Enfin, si l'on admire le dévouement intelligent, l'esprit de douceur et de charité de Fénelon dans ses missions en Saintonge, personne n'admettrales ruses qu'il conseillait à Seignelay pour détourner de 1 héix'sie les nouveaux convertis : — acheter, s'il se peut, la trahison d'Aubert de Versé pour lui faire semer la zizanie parmi ses coreligionnaires, ou, si l'on n'y réussit point, faire fabriquer des lettres tendant au même but et laisser croire qu'elles sont faites par Aubert. — On voudrait que Fénelon se fût

abstenu de pareille action. Il a recours à ce procédé, parce que la violence lui répugne. Cela ne vaut pas mieux, dira-t-on, mais au moins le résultat était un peu différent : moins de gens en souffraient. Ce n'est pas ce qui transformera le missionnaire en féroce persécuteur.

Que Fénelon, malgré sa haute vertu, ne soit pas absolument sans défauts, nous le reconnaissons. Que conclure? Ses imperfections le rapprochent de nous et on l'aime davantage. Il n'en reste pas moins établi que parmi les hommes qui ne se sont pas élevés jusqu'à la sainteté parfaite, il n'en est point qui ait été plus prés d'y atteindre.

L'homme resta toujours vivant en Fénelon, et il eut sa part des faiblesses communes à tous ceux qui passent sur la terre ; mais jamais cœur plus noble ne battit pour le bien et le beau.

Et ces retours de désirs humains, cette ambition inavouée pour le bien public, cette opiniâtreté à défendre même les torts de ses amis, toutes ces impressions si vives sur les événements, donnent un attrait de plus à ce caractère qui n'écrase pas l'humanité, malgré la hauteur à laquelle il s'élève. A suivre cette vie de Fénelon, on sent tout ce que lui a coûté de luttes et d'efforts cette poursuite un peu haletante de la perfection.

Entre toutes les grandes figures consacrées par l'histoire, il y en a peu de plus originales, de plus séduisantes même que celle de Fénelon, de cet esprit

FHNELOX DAPRKS SA CORRESPONDANCE -iOl

à la fois si vif et si mesuré, si épris du ciel, et malgré lui si ému des choses de la terre, si docile et si indépendant, de cet évêque mourant à la peine sous le fardeau des devoirs épiscopaux, qui était à la fois un vrai citoyen dans l'acception la plus étendue du mot et le plus tendre des amis.

D'un mot l'on peut dire que dans sa correspondance, spirituelle, politique ou privée, Fénelon se montre avec une nature rêveuse et ardente, où le goût de la contemplation des vérités éternelles se mêle si étrangement au désir passionné du bien public et à un besoin irrésistible d'activité.

Cette activité, il l'a portée partout.

Directeur de conscience, il a répondu à toutes les personnes qui s'adressaient à lui, donnant aux unes des raisons de croire, aux autres des moyens de vivre chrétiennement au milieu du monde. 11 a mesuré ses conseils aux forces de chacun. Il a dirigé toutes sortes d'âmes ; à toutes il a dit ce qui convenait. Les âmes mortes, il les a réveillées ; celles qui revenaient à la vie, il les a aidées ; les âmes tièdes, il les a secouées ; les âmes malades, il les a guéries ou tout au moins soulagées ; les âmes fortes, il les a conservées : les âmes héroïques, il les a gardées. Aux âmes délicates, il a donné un pain léger ; aux âmes mystiques, il a parlé un langage divin.

Son mysticisme ne découle pas seulement de son

esprit, mais du fond même de son être, et pour ainsi dire, de son tempérament; il est sa pensée ellemême ; et ce n'est pas seulement dans VExplicalion des Maximes, il est plus ou moins dans tous ses traités de religion, et il y est souvent exposé avec une ampleur, une abondance, un laisser-aller qui prouve que l'auteur est bien aise de parler sur ces matières. Et encore Fénelon n'a pas tout dit de ce qu'il sentait sur cette question ; il savait qu'il était épié, et il calmait les ardeurs et les enthousiasmes de son cœur. Sa pensée entière était pour ses amis, dans sa personne, dans ses entretiens. Cette piété qui touchait à la sainteté se maniiestait dans le geste et dans le regard, dans ses traits et dans sa figure plus éloquente encore que sa parole si douce et si empreinte d'onction apostolique. De là les attraits si uniques de son commerce et de sa conversation : de là l'amour, la vénération et le dévouement qu'il inspirait.

En philosophie, il a été un des penseurs les plus subtils et les plus hardis ; sa métaphysique dans ses hauteurs, par exemple dans la seconde partie de VExistence de Dieu, va se rejoindre aux subtilités et aux sublimités de sa théologie. Disciple de Descartes, il a magnifiquement illustré les preuves que son maître donnait de l'existence de Dieu.

Théologien, il a mené le bon combat contre le jansénisme, pour se faire pardonner ses erreurs, dit-on, et se réhabiliter aux dépens des autres. L'on peut

FÉNELON d'après SA CORRESPONDANCE 403

croire aussi qu'il a agi pour satisfaire sa conscience épiscopale. Les évèques sont les gardiens de la doctrine. « Le droit demeure entier à ceux qui sont tombés dans l'erreur de la redresser chez les autres aussi souvent qu ils la rencontrent (1). »

Evêque, il le fut dignement. Le bon pasteur donne sa vie pour ses ^brebis. Il mourut à la tâche et le peuple se souvient encore de lui.

C'est le plus antique des écrivains modernes. Très français, il nous donne dans ses œuvres littéraires une suave impression d hellénisme. Et c'est un grand étonnement et un véritable charme.

Politique fin autant que clairvoyant, ses écrits témoignent d'un remarquable sens du « réel » et d'un ardent désir du bonheur des peuples.

En éducation, son nom est indissolublement lié à celui du duc de Bourgogne. Et pour nous l'élève est le reflet du maître. Cela suffit pour nous faire aimer F'énclon .

Saint-Simon a dans un récit dramatique (2) narré la mort du prince ; c'est un long déchirement d'âme, un cri d'admiration et de désolation. Pour nous, c'est un amer désespoir, parce que nous jugeons cette mort à la lumière des événements passés.

Tant que les imaginations françaises en appelleront de la fatalité des choses accomplies au rêve de

(1 Mot de Brunelière.

(2j Mémoires, VII. 239-2Ô0.

l'histoire recommencée et de l'histoire heureuse, nous aimerons à nous figurer le règne du duc de Bourgogne empêchant Louis XV, ou plutôt portant luimême ce nom de Louis XV qui serait devenu le symbole de la piété couronnée (1).

(1) A Sorel.

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