‹ FénelonChapitre 18 sur 19 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

La correspondance de l'archevêque de Cambrai est sans contredit la partie la plus intéressante de ses œuvres si nombreuses et si variées. Les Lettres spirituelles sont tout spécialement attachantes : c'est le chef-d'œuvre de Fénelon. « Toutes les variétés de sentiments, toutes les sortes d'esprit y sont : et quelle connaissance de l'homme et du monde, des ressorts par lesquels se manient les cœurs ! Quel exquis ménagement des intérêts légitimes et quelle délicieuse souplesse pour se couler dans une âme, pour s'établir dans son centre et en régler tous les mouvements ! quelle irrésistible séduction qui fait l'idéal chrétien aimable et ne l'abaisse pas ! Ces lettres sont l'œuvre où il faut chercher Fénelon tout entier (1). »

Fénelon n'a pas été le théoricien de la direction de conscience. Nous aurions aimé voir ce grand esprit si clair et si fin laisser à la postérité la somme de

(1) Lanson, Liilérature française, p. 603.

ses pensées sur ce grave sujet ; livrer au soir de sa vie les secrets de son âme et les causes de sa nnstérieuse influence sur les cœurs. Nous nous imaginons non sans raison que, ni pour le style ni pour l'intérêt des questions, le Directeur de l'archevêque de Cambrai n'eût été inférieur à VOrator du grand avocat de Rome. Mai.s la mort est venuele surprendre avant qu'il ait songé peut-être au rêve que nous caressons.

Nous pouvons cependant dégager de la Correspondance spirituelle la phj^sionomie de Fénelon directeur de conscience (1).

Remarquons dès le début de ce chapitre que Fénelon, défenseur du mj^sticisme dans sa controverse avec Bossuet, n'est, dans la direction, qu'un maître de la vie spirituelle soutenu par les principes de l'ascétisme (2).

(1) Nous renvoyons les lecteurs à notre ouvrage : Fénelon, directeur de conscience, 2'^ édition, in-12, Paris, Poussielgue (thèse de doctorat).

(2) h'ascétiqne est une des branches de la théologie. Tout ce que la raison découvre de Dieu s'appelle théologie naturelle ; tout ce que Dieu a révélé à Ihomnie comprend la théologie surnaturelle ou théologie proprement dite.

Les révélations de Dieu comprennent ses affirmations sur luimême et sur le monde, ses condescendances envers l'homme (théologie dogmatique), et ce que l'homme doit faire pour s'élever à Dieu et réaliser la perfection dont il est susceptible (théologie ascétique . L'ascète travaille à dégager son âme de tout ce qui retarde sa marche et son élan vers Dieu. La théologie ascétique expose les principes de la perfection chrétienne et trace les règles pratiques pour opérer cette ascension de l'âme vers Dieu.

FÉXELON DIRECTEUH DE CONSCIENCE 339

Une Lettre sur la direction (1) nous apprend la sublime idée que le grand évêque se faisait du directeur chrétien, de sa science, de sa piété, de sa prudence.

Sans la science, il n'y a point de sécurité dans la doctrine et dans les décisions ; sans piété, il n'y a ni zèle ni intelligence des choses divines ; sans prudence, on n'aura ni conseil ni mesure.

Le directeur doit savoir la doctrine chrétienne et les règles de la spiritualité. « Dieu garde mes religieuses, disait sainte Thérèse, de seconduire en tout par un confesseur ignorant, quoiqu'il leur paraisse spirituel et qu'il le soit en effet (2). » Il étudiera le tempérament des âmes qui s'adressent à lui ; il connaîtra leurs pensées, leurs goûts, leurs desseins, leurs secrètes aspirations ; les sources vives de leur vie morale, leurs peines, leurs espérances, leurs craintes. Sa connaissance ne se borne pas à des catégories : « il appelle ses brebis par leur nom » ; il connaît chacune en particulier.

La piété, cette inclination du cœur vers Dieu qui nous le fait aimer comme notre père, est nécessaire au directeur. Comment conduire les âmes dans des voies qu'il ignore? Comment parler le langage de l'amour, s'il ne connaît que celui de

^1) Œuvres complètes, t. V, p. 728.

1^2) Sainte Thérèse, Chemin delà perfection, eh. v.

la crainte ? Sans la piété, il n'a pas l'intelligence des attraits, des besoins, des désirs, qui tourmentent lésâmes; elles languissent comme des plantes privées de rosée.

Le zèle est le résultat de la piété. Celui qui aime Dieu veut sa gloire, et la gloire de Dieu c'est la perfection des êtres. Que ce zèle soit pur et éclairé : il faut aimer les âmes, non pour jouir d'elles, mais pour les conduire au bien: le directeur doit distinguer les préceptes de l'Eglise et les conseils de l'Evangile ; l'esprit humain, désespérant d'arriver à une perfection impossible, se retire triste et découragé. Serait-ce d'un zèle éclairé de conseiller les mêmes pratiques de dévotion aux prêtres et aux soldats, aux enfants et aux hommes? Il faut être patient, savoir écouter, sans s'étonner ni s'irriter, les confidences les plus pénibles. Sans doute ce qui nous touche prend des proportions inattendues : mais qu'importe l'exagération d'une sensibilité maladive ? Cette femme souffre et toute douleur est pitoyable. Coups de poignard ou coups d'épingle, qu'importe si on en meurt? Ces âmes désolées attendent une parole consolatrice, elles espèrent un rajon d'espérance.

Voilà le directeur, « sage, éclairé, mortifié, expérimenté, détaché de tout, incapable de nous flatter ». « Où sont donc, ô mon Dieu, s'écrie Fénelon, ces lampes luisantes et ardentes, posées dans votre maison pour éclairer et pour embraser vos enfants ? »

Le pieux archevêque ne manqua jamais à per-

sonne. Au milieu de ses occupations, de ses luttes, de ses tristesses, il éclaira les âmes, fortifiant les unes, consolant les autres. Il ne connut point le découragement. G'estpar ces qualités éminentes qu'il sut gagner le cœur des personnes qui s'adressèrent à lui. Cette confiance n'était pas une abdication de la volonté. Fénelon connaissait son sublime métier. Sous quelque prétexte que ce soit, l'àme n'a pas le droit de se démettre de sa responsabilité propre; elle n'a pas le droit de « renoncer à la noble fatigue de vivre (1) ».

Le directeur ne commande pas, n'ordonne pas (exception faite du scrupule, qui est un cas pathologique), il agit sur la volonté par des motifs et des mobiles ; le dirigé ne doit pas même agir nécessairement sous cette impulsion, il délibère, compare, raisonne. L'âme reste toujours maîtresse d'elle-même. Fénelon respecte les magnifiques splendeurs de l'esprit humain. L'homme est roi de l'univers par cette merveilleuse faculté du « vouloir » ; c'est le dégrader que de le conduire sans raisons ; il a droit à savoir le pourquoi et les causes. Sa volonté ne peut suivre que sa pensée. « Pour la personne dont vous me parlez, vous n'avez qu'à faire ce que j'imagine que vous faites, qui est de l'attendre, de ne la pousser jamais, de la laisser presser intérieurement à Dieu seul, de lui dire ce que Dieu vous donne

(1) Caro, Nouvelles études morales, ■p. 166 et suiv.

quand elle vient à vous ; de le lui dire doucement, avec amitié, support, patience et consolation (1). » C'est ainsi que Fénelon suit les voies de Dieu ; il ne presse jamais l'àrae ; il parle, il conseille et il attend.

Les correspondants spirituels de Fénelon sont pour la plupart des personnes du monde : c'est le duc de Bourgogne et M'"*^ de Maintenon ; c'est Beauvilliers, Chevreuse et son fils, le duc de Chaulnes ; cesontles duchesses, filles deColbert, etleurs frères, Seignelay et Blainville ; c est la comtesse de Gramont, née Hamilton, la comtesse de Montberon ; ce sont des jeunes gens, des jeunes filles, des femmes illustres par leur piété dont l'anonymat garde quelque chose de mj'slérieux.

Le savant directeur fut assez souple pour guider tant d'àmes différentes. Dans ces directions si diverses de ton et de mesure, il y a un fonds commun admirable : c'est la science du cœur et de la vie. Fénelon est un éminent moraliste.

Il excelle dans les fines peintures et dans les délicates analyses de l'âme trop intéressée souvent à s'ignorer. Telles lettres sur la mollesse (2), sur l'orgueil (3), sur les vanités du monde (4), avec ce style

(1) (Euvres complètes, VIII, p. 554.

(2) Œuvres complètes, VIII, p. 471.

(3) Ibid., VIII, p. 660.

(4) Ibid., VIII, p. 610.

vif, pittoresque, deviennent des tableaux inimitables. Ce n'est pas un vain exercice de psychologie, comme une étude danatomie. En même temps que le moraliste chrétien découvre au patient étonné les vices de sa constitution morale, il lui offre les remèdes ; il frappe et il guérit, il brise et il console. C'est une philosophie pratique.

L'humilité est la base de toute réforme morale. Aussi Fénelon poursuit avec une rare vigueur l'amour de la volonté propre, sentiment presque insaisissable chez les personnes pieuses, et partout présent. A la vérité, il dénonce les déguisements de l'orgueil non pas dans les formules amères d'un La Rochefoucauld, mais dans une critique saine et complète. Les personnes qu'il dirigeait auraient voulu faire de grands pas dansla vertu, goûter les joies de 1 amour de Dieu, - amour-propre que ces désirs impatients. — Demander les suavités intérieures dans la méditation, c'est aimer nos consolations en voulant aimer Dieu.

Nous sommes étonnés et confondus, s'il nous arrive de tomber dans une faute : pourquoi ? Nous pensions être bons et forts, nous avions quelque fierté, et nous sommes chagrins de sentir notre misère et notre faiblesse. Il faut tout sacrifier, sa volonté propre, les douceurs sensibles de la piété, le contentement de soi, non pas la paix de la conscience, mais cet amour-propre subtil qui nous fait jouir de nous-mêmes, de notre esprit, de notre

FEXELON

sagesse, de notre vertu. S'applaudir en soi, comme le stoïcien superbe ou le pharisien de l'Evangile, tel est le grand péril des âmes élevées, le plus redoutable au sens de Fénelon ; c'est pourquoi le prudent directeur sait gré aux tentations, aux fautes même, denous rendre la claire vue de notre pauvreté. « Les fautes sont toujours des fautes, mais elles nous mettentdansun état de confusion et de retour à Dieu, qui nous fait un grand bien (1). »

Où ne se loge pas l'amour-propre ? Dans les pénitences, les jeûnes, les austérités. « L'esprit se remplit souvent de lui-même, à mesure qu'il abat la chair (2). » L'amour-propre est partout : nouveau Protée, il sait prendre toutes les formes, sans jamais se montrer ; il ne peut « supporter la vue de lui-même ; il en mourrait de honte et de dépit. S'il se voit par quelque coin, il se met dans quelque faux jour pour adoucir sa laideur, et pour avoir de quoi s'en consoler (3). »

L'amour-propre, qui fait la ruine et le malheur des individus, sème partout le désordre et la haine. Ecoutons cette belle page : « L'amour-propre malade et attendri sur lui-même ne peut être touché sans crier les hauts cris. Touchez-le du bout du doigt, il se croit écorché. Joignez à cette délicatesse la grossièreté du prochain, plein d'imperfections,

(1) Œuvres complètes, VIII, p. 471.

(2) Œuvres complètes, VIII, p. 459.

(3) Œuvres complètes, VIII, p. 613.

qu'il ne connaît pas lui-même ; joignez-y la révolte du prochain contre nos défauts, qui n'est pas moins grande que la nôtre contre les siens. Voilà tous les enfants d'Adam qui se servent de supplice les uns les autres ; voilà la moitié des hommes qui est rendue malheureuse par l'autre, et qui la rend misérable à son tour ; voilà, dans toutes les nations, dans toutes les villes, dans toutes les communautés, dans les familles et jusqu'entre deux amis, le martyre de l'amour-propre (1). »

La direction de Fénelon, dominée par la poursuite de ce mal invisible, l'orgueil, a un intérêt humain qui nous attache et nous instruit ; elle nous montre le moraliste à côtédu prêtre. L'étude du cœur met dans cette cure des âmes, à côté des dogmes et des conseils inflexibles de l'Evangile, un élément nouveau, la raison.

Le monde n'a pas échappé à la fine observation du moraliste. Son regard a démêlé les intrigues des hommes, leurs faiblesses cachées, leurs désirs immodérés. Cette connaissance, il la devait à une heureuse habitude de réflexion profonde, au commerce des hommes, à l'amitié de tous ceux qui le fréquentaient.

Le monde est plein de scandales, d'hypocrisies et d'égoïsme. Fénelon le dit bien haut pour préparer

'1) Œuvres complètes, VII, p. 326.

rame à la lutte et à la paix. « Hélas ! Madame, qu'attendiez-vous des hommes? Vous ne les connaissez donc pas ? Ils sont faibles, inconstants, aveugles: les uns ne veulent pas ce qu'ils peuvent, les autres ne peuvent pas ce qu'ils veulent. La créature est un roseau cassé ; si on veut s'appuyer dessus, le roseau plie, ne peut vous soutenir et vous perce la main (1). » Pourquoi se plaindre outre mesure des vices du monde ? « Laissez couler l'eau sous les ponts : laissez les hommes être hommes, c'est-à-dire faibles, vains, inconstants, injustes, faux et présomptueux. Laissez le monde être toujours le monde, c'est tout dire : aussi bien ne l'empêcheriez-vous pas. Laissez chacun suivre son naturel et ses habitudes, vous ne sauriez les refondre, le plus court est de les laisser et de les souffrir. Accoutumez-vous à la déraison et à l'injustice (2). » Est-ce Philinte qui parle? Non, car ces maximes accommodantes ne condamnent que le zèle amer, l'aigreur, le dépit ; elles n'expriment pas l'insouciance, mais la charité toute pratique et le bon sens. Cette connaissance de l'humanité ne doit pas rendre triste et morose. Le christianisme explique la théorie du mal sur la terre. L'homme, faible par lui-même, n'est grand qu'avec Dieu, et les misères humaines n'ont eu de Jésus qu'un soupir de pitié. Ajoutons qu'une affection profonde unissait Féne-

|1) Œuvres complètes, ^'III, p. 601.

(2) Œuvres complètes, VIII, p. 530.

Ion et les personnes quil dirigeait. Les théories les plus brillantes et les démonstrations les plus claires demeurent impuissantes sur l'esprit, si le cœur n'est gagné ; aussi le pieux directeur s'adresse toujours à la source féconde de toute vie morale et de toute belle action ; il parle au cœur avec son cœur, et rien ne résiste à l'émotion tremblante de l'ami qui se penche attentif sur nos maux pour les guérir, sur nos douleurs pour les endormir, et sur nos doutes pour les illuminer.

Fénelon se reconnaît au bon sens, au bon goût de ses conseils ; il a l'esprit juste. Aussi les Lettres de direction sont le code du chrétien. Rien de trop, pour ne pas briser les ressorts de lame, mais imiter le Christ.

Le grand directeur apprécie la valeur de la santé pour faire son devoir ; il sait, comme le philosophe antique, la puissance d'une àme saine dans un corps sain ; le mens sana incorpore sano était un adage aussi philosophique que la pensée profonde dont les lettres^ dor ornaient le fronton du temple de Delphes : « J'aime mieux que vous dormiez huit heures la nuit et que vous payiez Dieu pendant le jour d'une autre monnaie II n'a pas besoin de vos veilles au delà de vos forces (1). »

1) Œuvres complètes, VIII, p. 461.

Il recommande la gaieté. La tristesse est mauvaise conseillère : non seulement elle rend incapable de comprendre les beautés de l'amour divin, mais elle mine le corps : « La joie est un baume de vie qui renouvelle le sang et les esprits : la tristesse^ dit l'Ecriture, dessèche les os (1). »

Jamais directeur n'a mieux connu la grandeur et la faiblesse de l'homme, n'a mieux proportionné ses conseils aux divers états d'âme et aux situations particulières de chacun.

La perfection immédiate, les douceurs de l'amour divin, les pratiques extraordinaires, voilà le désir impatient des consciences délicates. Elles ne se contentent pas des prières communes, il leur faut des livres élevés, une religion sublime : on en arrive à dédaigner la vie quotidienne et ses devoirs d'état. La paix s'en va ; les tristesses se multiplient. L'esprit se trouble et ne se supporte pas lui-même : s'il ressent des répugnances au bien, tout est perdu.

Fénelon connaît les excès des néophytes, leur enthousiasme trop éclatant, il les arrête dune main sûre : « Ne comptez pour rien aussi vos goûts pour une retraite belle en idée (2). »

La dévotion ne consiste pas dans l'accomplissement de grandes actions , sinon « il y aurait peu de personnes qui pussent espérer de se sauver. Le

(1) Œuvres complètes, VII, p. 240.

(2) Jd, VIII,p. 554.

salut est attaché à la volonté de Dieu que nous accomplissons. Les plus petites choses deviennent grandes, quand Dieu les demande de nous (1). »

Montrer un visage égal et un cœur gracieux à tous les devoirs et à toutes les croix; faire naître, grandir et soutenir l'amour de Dieu, c'est toute la sainteté. Que de fatigues, que de froissements de la volonté pour y arriver 1 L'àme s étonne de ne pas toujours trouver les douceurs dans l'oraison; il faut lui apprendre que la perfection de 1 amour est d'aimer sans espérer de consolations. Elle s'attriste de ses longues distractions dans les prières ; mais le temps n'est pas perdu si elle devientplus humble. Leschutes et les rechutes font toucher au doigt notre faiblesse et nous rendent plus appliqués à recourir à Dieu.

Beaucoup de chrétiens s imaginent que le dévot doit être parfait. Désespérant d'arriver à cet état, car ils se sentent faibles et languissants, ils ajournent leur réforme morale ou s'abandonnent à leur nature. Pourquoi s'étonner des fautes, des imperfections et des misères morales des hommes ? « Il n'j' a que l'imperfection qui s'impatiente de ce qui est imparfait; plus on a de perfection, plus on supporte patiemment et paisiblement l'imperfection d'autrui sans la flatter (2). » Le dévot tend à la perfection, mais il vit avec sa nature faible et corrompue. La

(1) Œuvres complètes, \'III, p. 605.

(2j Id., VII, p. 320.

350 FÉNET.ON

perfection n'est point le privilège de l'humanité. La vie du chrétien est un combat perpétuel. « Rien que deux mots, Monsieur, pour vous conjurer de ne vous étonner point de vos faiblesses, ni même de vos ingratitudes envers Dieu après tant de grâces reçues (1). »

L'âme docile à ces enseignements comprend mieux la vie chrétienne ; elle ne regarde plus à la substance des choses qu'elle fait, mais à leur valeur, puisqu'elles sont voulues de Dieu. Elle chante enfin le cantique de l'amour: mon Père, que votre volonté soit faite, et non la mienne ; c'est le terme de la perfection.

Quiconque arrive à connaître Dieu et à l'aimer, n'a rien à désirer, rien à regretter. Il a recule don suprême qui doit faire oublier tout le reste. L'âme se détache même trop de la terre ; arrivée à un certain degré d'élévation vers Dieu, elle méprise facilement la vie, et c'est alors que Dieu l'y attache par Tidée dudevoir. La vieest un office important, quoique bien souvent nous n'en vojàons pas l'utilité. Simples gouttes deau, nous nous demandons en quoi l'océan a besoin de nous ; l'océan pourrait nous répondre qu'il n'est composé que dégouttes d'eau. Il ne faut donc pas haïr la vie, tout en se détachant des choses de la terre.

(1) Œuvres complètes, VII, p. 304.

Le principe de la dévotion, c'est l'amour de Dieu. Les religions antiques, et même la judaïque, eurent un culte tout extérieur. Athènes et Rome ne connurent que des rites, des cérémonies officielles, les pompes du Capitole. Qui songeait à la rénovation du cœur ? On citerait inutilement les Perse, les Cornutus, les Marc-Aurèle. Le stoïcisme fut une petite Eglise fermée dont la doctrine était réservée à une élite intellectuelle. Le peuple ne s'aperçut pas de cette mâle philosophie, qui, malgré ses défauts, enfanta des modèles de courage.

Le Christ transforma le monde : à l'égoïsme, il opposa la charité ; à l'orgueil, la fraternité ; à la haine, l'amour. Le sacrifice du cœur succéda à l'holocauste des bœufs et des génisses ; un culte en esprit et en vérité remplaça les purifications légales ; la religion de l'amour naissait.

Oublieux des préceptes du Christ et de l'esprit qui les anime, les hommes revinrent bien des fois à cette religion extérieure ; môme dans ce xvii^ siècle profondément chrétien, ils étaient nombreux, ceux qui s'acquittaient des devoirs religieux comme on s'acquitte d'une fonction de l'Etat. C'est à eux que s'adressaient les Bourdaloue et les Bossuet quand ils tonnaient contre ces chrétiens qui se contentent de « l'écorce et des grimaces ». La crainte n'est-ellcpas le seul sentiment que les Jansénistes aient connu ?

352 FÉNELOX

Cette religion d'écorce et de crainte, Fénelon ne pouvait s'en contenter. Pour lui, le fondement de la vie chrétienne, ce ne sont pas seulement les sacrements et les pratiques extérieures, ce sont les affections et les préparations intérieures ; la nouvelle loi est toute de charité, toute d'amour et d'amour surnaturel. Etre chrétien, c'est travailler à transformer son âme et à la transformer par l'amour. La vraie religion pour le savant directeur, c'est l'amour divin renouvelant l'homme, c'est la charité devenue l'âme de l'âme. C'était comprendre l'Evangile dont tous les préceptes se résument en un mot : Aimer Dieu

L'amour est bien supérieur à la crainte : la crainte paralyse l'élan de la volonté, l'amour aide à l'action. « On n'est point gêné en ne faisant que des choses qu'on aime à faire. Quand on fait une chose pénible avec un grand amour, ce grand amour adoucit la peine et fait qu'on est content de la souffrir. On ne voudrait pas être soulagé en manquant à l'amour dont on est rempli : on se fait même un plaisir de se sacrifier au bien-aimé (1). »

L'amour qui opère ces grandes révolutions n'est pas cet amour imparfait qui se confond avec l'espérance, mais cet amour noble et désintéressé, l'amour de Dieu pour lui-même, l'amour pur. Quand on aime quelqu'un non pour le bien qu'il nous fait ni pour le bien qu'on en espère, mais pour lui-même,

(1) Œuvres complètes, VIII, p. 466.

les forces grandissent et croissent. Tout est possible à l'amour ; mais plus il est désintéressé, plus il est puissant. Ici-bas, un tel amour ne peut être que l'élan fugitif, l'extase passagère de l'âme exilée : mais quelle force pour monter vers ces divines clartés !

Fénelon résuma un jour ses pensées sur cette question de l'amour de Dieu, qui revient tant de fois dans sa correspondance. C'est une lettre admirable adressée au duc de Bourgogne (1).

« Les hommes ne connaissent pas l'amour de Dieu ; faute de le connaître, ils en ont peur et s'en éloignent. Cette crainte fait qu'ils ne peuvent comprendre la douce familiarité des enfants dans le sein du plus tendre des pères. Ils ne connaissent qu'un maître tout-puissant et rigoureux. Ils sont toujours contraints avec lui, toujours gênés dans tout ce qu'ils font. Ils font à regret le bien pour éviter le châtiment : ils feraient le mal s'ils osaient le faire, et s'ils pouvaient espérer l'impunité. L'amour de Dieu leur paraît une dette onéreuse : ils cherchent à l'éluder par des formalités et par un culte extérieur qu'ils veulent toujours mettre à la place de cet amour sincère et effectif... O mon Dieu, si les hommes savaient ce que c'est de vous aimer, ils ne voudraient plus d'autre vie et d'autre joie que votre amour... Cet amour de Dieu ne demande point de tous

(1) Œuvres complètes, VII, p. 232.

les chrétiens des austérités semblables à celles des anciens solitaires, ni leur solitude profonde, ni leur contemplation : il ne demande d'ordinaire ni les actions éclatantes et héroïques, ni le renoncement aux biens légitimement acquis, ni le dépouillement des avantages de chaque condition -,11 veut seulement qu'on soit juste, sobre, modéré dans l'usage convenable de toutes ces choses : il veut seulement qu'on n'en fasse pas son Dieu et sa béatitude, mais qu'on en use suivant son ordre et pour tendre vers lui.

«Le précepte de l'amour, loin d'être une surcharge au-dessus de tous les autres préceptes, est, au contraire, ce qui rend tous les autres préceptes doux et légers. Ce qu'on fait par crainte et sans amour est toujours ennuyeux, dur, pénible, accablant. Ce qu'on fait par amour, par persuasion, par volonté pleinement libre, quelque rude qu'il soit aux sens, devient toujours doux. L'envie de plaire à Dieu qu'on aime fait que, si on souffre, on aime à souffrir : la souffrance qu'on aime n'est plus une souffrance...

« Une âme qui serait bien à Dieu ne serait plus desséchée et resserrée par les délicatesses et les inégalités de l'araour-propre : n'aimant que pour Dieu, elle aimerait comme Dieu, d'un amour admirable ; car Dieu est amour, comme dit saint Jean (1); ses entrailles seraient une source inépuisable d'eau vive,

(1) Joan., IV, 8.

suivant la promesse (1). L'amour porterait tout, souffrirait tout, espérerait tout pour notre prochain ; l'amour surmonterait toutes les peines ; du fond du cœur il se répandrait jusque sur les sens ; il s'attendrirait sur les maux d'autrui, ne comptant pour rien les siens ; il consolerait ; il attendrait ; il se proportionnerait ; il se rapetisserait avec les petits ; il s'élèverait pour les grands, il pleurerait avec ceux qui pleurent ; il se réjouirait par condescendance avec ceux qui se réjouissent : il serait tout à tous, non par une apparence forcée et par une sèche démonstration, mais par l'abondance du cœur, en qui lamour de Dieu serait une source vive pour tous les sentiments les plus tendres, les plus forts et les plus proportionnés. Rien n'est si sec, si froid, si dur, si resserré qu'un cœur qui s'aime seul en toutes choses. Rien n'est si tendre, si ouvert, si vif, si aimable et si aimant qu'un cœur que l'amour divin possède et anime. »

Fénelon ne rend pas la dévotion impossible par la multiplicité des observances extérieures, il réduit tout à l'amour qui facilite tout, même la pratique des plus héroïques vertus et des plus rigoureux préceptes. Vivez, faites vos devoirs d'état, voilà la pénitence quotidienne; à chaque jour suffit sa peine ;

(1) Joan., VII, 38

c'est ce que conseille, c'est ce qu'ordonnerait Fénelon s'il n'avait le talent de le faire comprendre dans un langage charmant.

Les moyens que le savant directeur nous communique pour arriver à ce résultat merveilleux sont précisément ceux que les philosophes, tant anciens que modernes, ont tant vantés pour acquérir toute vertu naturelle, pour obtenir toute beauté morale, pour conserver tout sentiment élevé. L'examen de conscience, l'oraison et la pratique de la vie ne sont pas seulement la mécanique de la piété, mais de tout renouvellement moral, quel qu il soit.

La connaissance de soi est le commencement de la sagesse. La célèbre maxime de Thaïes : Connaistoi toi-même, qu'un autre philosophe formulait ainsi : Habite avec toi-même (1), est une régie admirable de conduite. Cependant Fénelon ne fait pas de l'examen de conscience toute sa méthode de perfection. Il y a entre se connaître et devenir vertueux, la différence qui existe entre savoir et vouloir. Il faut vouloir changer de vie, et nous verrons que, dans l'oraison, il faut arrêter l'esprit dans ses considérations quand le cœur, par la volonté, est excité au bien. La connaissance de soi n'est qu'un mo^en et non une fin. L'homme doit se connaître, non pour s'admirer, mais pour appeler et entendre Dieu au

(1) Paul Manut, Apophleg. Tecuni habita.

plus profond de son âme : « Le royaume de Dieu est au dedans de vous (1). »

Les idées ont en elles-mêmes une énergie qui multiplie les forces de la volonté : plus elles sont présentes à la pensée, plus elles sont actives. Il s'agit alors de trouver des idées capables de fortifier la volonté dans ses désirs et d'enseigner le moyen de les rendre présentes à l'esprit.

Les considérations abstraites n'ont aucune vertu. L'énergie des idées est en raison inverse de leur degré d'abstraction. Les considérations philosophiques sur le luxe n'ont eu et n'auront jamais qu'une influence médiocre sur la réforme des mœurs. Tout ce qui est purement rationnel reste dans la pensée pure, sans aspirer à en sortir pour la pratique. Au contraire, les idées vivantes ont la plus grande efficacité. Fénelon met dans l'esprit et dans le cœur de ses correspondants, Dieu, le Christ, la vie divine qui nous attend, l'immortalité.

Comment l'âme se nourrit-elle deces idées actives? Il n'y a qu'un moyen : l'oraison.

L'oraison consiste dans l'application de l'esprit à une vérité pour exciter les affections et les résolutions de l'âme : d'abord nous la considérons pour nous en convaincre jusqu'à émouvoir le cœur et ébranler la volonté, c'est la méditation ; puis nous désirons, nous aimons, nous demandons le bienpro-

(1) Luc, XVII, 21.

prement dit. L'esprit ne doit donc travailler que dans la mesure où cela est nécessaire pour mettre le cœur en mouvement : il faut imposer silence à l'esprit dès que le cœur est échauffé pour agir. Ce résultat est d'autant moins laborieux que l'àme est plus habituée au recueilleinent intérieur.

L'esprit n'est pas toujours assez fertile pour trouver les idées qui préparent le cœur à l'amour. Le livre est un appui nécessaire, la lecture préparela parole intérieure de Dieu. « Vous connaissez l'endroit où saint Augustin, parlant du dernier moment de sa conversion, dit qu'après avoir lu quelques paroles de l'apôtre, il quitta le livre et ne voulut pas continuer de lire, parce qu'il n'en avait plus besoin et qu'une lumière de paix s'était répandue dans son cœur (1). »

Fénelon considère la méditationcommele premier pas dans l'amour de Dieu. Connaître Dieu, c'est déjà l'aimer. « La méditation ordinaire est votre partage, trop heureux que Dieu vous y admette;... donnez à chaque vérité le temps de jeter une profonde racine dans le cœur, car il n'est pas seulement question de savoir, l'essentiel est d'aimer (2). »

La méditation n'est qu'un moyen pour arriver à l'amour ; quelle joie si le cœur pouvait se mettre à aimer dès son élévation à Dieu 1 mais il ne faut pas

(1) Œuvres complètes, VIII, p. 457.

(2) Œuvres complètes, VIII, p. 510.

vouloir entrer dans la terre promise avant de marcher au désert. Quels ineffables colloques nous promet Fénelon ! « Que vous serez heureux si vous apprenez ce que c'est que l'occupation de l'amour (1) ! »

L'oraison renouvelée chaque jour finit par donner un besoin immense de l'objet aimé. Dieu devient la vie même de l'âme qui se transfigure et n'est plus qu'un avec lui.

La pratique donne à l'âme une habitude de la vertu. Sans doute les efforts ne disparaissent pas, mais la volonté grandit. L'athlète n'espérait pas vaincre sans déployer ses forces, sans lutter, mais, par des exercices répétés, il fortifiait ses muscles et préparait la victoire de l'arène.

Cette mécanique de la perfection n'est pas spéciale à la formation religieuse. Quel philosophe, quel sage ne cherche pas à conformer sa vie à des principes directeurs ? Que fait-il pour détruire la nature primitive ? Par l'examen de conscience, par la réflexion et par la pratique, les principes entrent dans le cœur et changent la nature.

Cette méthode, appliquée au sentiment religieux, fécondée par la croyance que la grâce en mûrit les fruits, cette méthode donne à la foi toute la force de l'amour, toute la force de la nature. Ceux qui seront élevés à cette école seront naturelle-

(1) Œuvres complètes, VIII, p. 464.

360 FÉNELOX

ment chrétiens et religieux ; tout ce qui viendra d'eux gardera la marque de leur cœur converti. Qu'ils le veuillent ou non, dans leurs pensées s'ils pensent, dans leurs écrits s'ils écrivent, dans leur conduite en tout cas, on retrouvera toujours que l'âme est misérable, que le péché la poursuit, que la passion la gouverne, qu'un changement radical peut seul la sauver. « Lorsque les croyants prétendent secouer le joug de leurs croyances, ils sentent qu'ils contredisent le besoin le plus impérieux de leur âme. Reviennent-ils à la piété, l'heure de la conversion est pour eux l'heure où ils retrouvent leur voie, où ils rentrent dans leur nature. Et c'est le nouvel et grand argument des apologistes de la foi que ce trouble de l'âme égarée hors de la foi, que cette paix de l'âme revenue dans la foi (1). " Fénelon a présenté cet argument dans une belle lettre au duc de Chaulnes : « Que je serai content, si je vous trouve décidé, et entièrement d'accord avec vous-même ! On ne contente ni soi ni autrui quand on porte au dedans de soi un fond qu'on ne peut ni suivre ni étouffer. On se tourmente, on se craint soi-même ; on n'ose être seul avec soi, ni rentrer dans son propre cœur : on est comme un homme chassé de chez soi, qui est réduit à errer tout autour comme un vagabond (2). »

(1) Strowski, Saint François de Sales, p. 290.

(2) Œuvres complètes, VII, p. 248.

Et pour finir, s'il fallait faire le portrait du dévot d'après Fénelon , peut-être pourrait-on parler ainsi :

Le dévot ne vit pas à l'écart des autres hommes ; il a sa place dans le monde par ordre de Dieu et il doit la tenir. « Il faut voir civilement tout le monde dans les lieux où tout le monde va, à la cour, chez le roi, à l'armée, chez les généraux. Il faut tâcher d'acquérir une certaine politesse qui fait qu'on défère à tout le monde avec dignité. Nul air de gloire, nulle affectation, nul empressement ; savoir traiter chacun selon son rang, sa réputation, son mérite, son crédit ; au mérite, l'estime ; à la capacité accompagnée de droiture et d'amitié, la confiance et l'attachement ; aux dignités, la civilité et la cérémonie (1)... Je ne voudrais point que vous retranchassiez rien sur vos devoirs à l'égard du public ; il m'a paru même que vous ne donniez pas assez de temps aux visites de bienséance et aux soins de la société selon votre état (2). »

Le dévot n'est pas un censeur de la vie des autres ; en apparence même, sa conduite ne paraît pas différer beaucoup de celle de ses compagnons. Sénè-

(1) Œuvres complètes, VIII, p. 473.

(2) Œuvres complètes, VII, p. 369.

que disait : « Ayons une façon de vivre meilleure que la foule, mais qui ne la choque point. Il ne faut point effrayer ceux que nous voulons gagner (1). » Fénelon dit de même : « On vit à peu près comme les autres, sans affectation, sans apparence d'austérité, d'une manière sociale et aisée, mais avec une sujétion perpétuelle à tous ses devoirs (2) ... Il faut édifier tous ceux qui vous voient, sans leur parler jamais de dévotion. »

Mais il faut montrer son courage à l'occasion et ne pas fuir devant un sourire moqueur ou un sarcasme sanglant. « On doit cacher aux yeux du monde tout ce qu'il n'est point nécessaire de lui montrer ; mais il faut qu'il sache que vous voulez être chrétien, que vous renoncez au vice, et que vous fuyez l'impiété... Ne demeurez point neutre. Quand un homme se déclare hautement pour la religion, d'abord on murmure, mais bientôt on se tait, on s'accoutume à le laisser faire (3). »

Le dévot de Fénelon doit être savant, instruit ; cela fera honorer la religion. « Quand on saura que vous travaillez à n'ignorer rien dans l'histoire et dans la guerre, personne n'osera vous attaquer sur la dévotion (4). »

« Vous devez faire honneur à la piété, écrit-il au

(1) Epist. 5.

(2) Instructions et Avis, II, Œuvres complètes, VI, p. 74.

(3) Œuvres complètes, VIII, p. 509.

(4) Ibid., VIII, p. 473.

duc de Bourgogne, et la rendre respectable dans votre personne. Il faut la pratiquer d'une manière simple, douce, noble, forte et convenable à votre rang. Il faut aller tout droit aux devoirs essentiels de votre état par le principe de l'amour de Dieu, et ne rendre jamais la vertu incommode par des hésitations scrupuleuses sur les petites choses. L'amour de Dieu vous élargira le cœur, et vous fera décider sur-le-champ dans les occasions pressantes. Un prince ne peut point, à la cour ou à l'armée, régler les hommes comme des religieux ; il faut en prendre ce qu'on peut, et se proportionnera leur portée (1) .»

Le dévot est plein de douceur, de politesse et d'aménité. « Rien n'est si tendre, si ouvert, si vif, si doux, si aimable, si aimant, qu'un cœur uni à Dieu par la piété. »

Le monde donne très facilement au chrétien le brevet d'homme ennuj'eux ; comme si, à mesure qu'une âme se purifie en se rapprochant de Dieu, elle laissait derrière elle, avec les imperfections dont elle se dépouille, ce qu'elle pouvait avoir d'attrayant et de sympathique, du moins ce qui formait entre elle et nous un commerce agréable.

Les Juifs avaient peur des messagers célestes, s'imaginant que leur apparition était un pronostic fatal. Il suffît qu'une personne soit très religieuse pour être dépréciée dans certains cercles où

(1) Œuvres complètes, VII, p. 279.

Ton fuit sa compagnie comme fatigante. On s'imagine que, pour être pieux, il faut être tout absorbé en Dieu. Mais Dieu nous fait un devoir de donner à notre prochain des témoignages de notre charité et de notre affection. « Outre qu'il ne faut jamais paraître se préférer à personne, il faut encore certaines manières simples, naturelles, ingénues, un visage ouvert, quelque chose de complaisant dans le commerce passager : que tout marque de la noblesse, de l'élévation, un cœur libéral, officieux, bienfaisant, touché du mérite, de l'industrie pour obliger, du regret quand on ne le peut pas, de la délicatesse pour prévenir des gens de mérite, pour les entendre à demi-mot, pour leur épargner certaines peines, pour dire à demi ce qu'il ne faut pas achever de dire, pour assaisonner un service de ce qui peut le rendre obligeant sans le faire valoir... Rien n'est si noble, si délicat, si grand, si héroïque, que le cœur d'un vrai chrétien ; mais en lui rien de faux, rien d'affecté, rien que de simple, de modeste et d'effectif en tout (1)... La piété n'a rien de faible ni de triste, ni de gêné ; elle élargit le cœur, elle est simple et aimable, elle se fait tout à tous pour les gagner tous (2). »

Qui donc a peint la vertu avec un air sombre ? Le dévot de Fénelon n'est pas ainsi fait. « Vous devez

(1) Œuvres complètes, VIII, p. 473.

(2) rbid.,YU, p. 234.

voir les gens de votre condition ; mais il faut être gai, libre, affable ; rien de timide, ni de sauvage. Demandez à Dieu qu'il vous ôte votre air timide et trop composé ; donnez-vous à Dieu quand vous allez voir les gens ; mais, pendant la conversation, ne soyez pas distrait et rêveur pour courir après la présence de Dieu qui vous échappe. Alors faites ce qu'il veut que vous fassiez, qui est d'être honnête et complaisant... Ne prenez point la piété par un certain sérieux, triste, austère et contraignant. Là où estiesprit de Dieu, là est la vraie liberté (1). »

« Soyez bon ami, obligeant, officieux, ouvert, cela vous fera aimer et apaisera la persécution. Qu'on voie que ce n'est point par grimace ni par noirceur, mais par vraie religion et avec courage, que vous renoncez aux débauches des jeunes gens (2). »

« Soyez gai, dit-il ailleurs, comme un homme qui a trouvé le vrai trésor et qui n'a plus besoin de rien (3). »

Le vrai dévot, accueillant tout le monde, quelle que soit sa condition, avec un sourire bienveillant, ne s'irrite jamais, quand on l'interrompt dans ses exercices de piété ou que l'on met obstacle à ses projets de dévotion. « Sous la figure de l'importun, il faut regarder Dieu qui fait tout et qui n'est pas moins attentif à nous mortifier par l'importunité qu'à

11) II Cor., m, 17.

(2) Œuvres complètes, \'III, p. 523.

(3; Ibid., VIII, p. 512.

nous instruire et à nous toucher par les bons exemples. L'importun que Dieu nous envoie sert à rompre notre volonté, à renverser nos projets, à nous faire désirer avec plus d'ardeur le silence et le recueillement, à nous détacher de nos arrangements, de notre repos, de nos commodités et de notre goût, à humilier notre esprit pour l'accommoder à celui d'autrui(l). » Enfin le dévot sait causer, jouer et même danser ; il s'accommode à toutes les situations et reste calme devant les imperfections d'autrui. En un mot, le dévot a toutes les qualités extérieures des hommes du monde sans avoir leurs défauts et leurs vices (2).

(1) Œuvres complètes, VIII, p. 596.

(2) Les derniers éditeurs de Fénelon (édition Gaume) ont catalogué ses œuvres en six classes : Théologie et controverse; Morale et spiritualité ; Mandements ; Littérature ; Politique ; Correspondance. Cette dernière partie est subdivisée en six sections : correspondance avec le duc de Bourgogne, les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse ; avec sa famille ; avec divers personnages ; lettres sur la juridiction de l'archevêque de Cambrai ; lettres spirituelles ; lettres sur le quiétisme. Cette division n est pas heureuse, et l'ordre chronologique s'impose aux futurs éditeurs des œuvres du grand évéque. Pour ce qui nous concerne, la direction de Fénelon n'est pas tout entière dans les seules Lettres spirituelles. La correspondance avec les ducs de Bourgogne, de Beauvilliers et de Chevreuse est une longue suite de préceptes moraux et de pieux conseils. Dans la seconde classe : Morale et spiritvalité, il faut détacher le paragraphe cinquième : Instructions et avis sur divers points de la morale et de la perfection chrétienne. Œuvres complètes, t. \l, p. 72.

Page 1