‹ Fénelon orateurChapitre 6 sur 7 · SES ŒUVRES ORATOIRES · texte numérisé non relu

SES ŒUVRES ORATOIRES

Fidèle à son ministère, Fénelon a souvent distribué, du haut de la chaire, l'enseignement et les consolations de la parole sainte. Ses historiens nous attestent qu'il ne laissait passer aucune fête, à Cambrai, aucune visite dans ses tournées pastorales, sans adresser aux fidèles, même dans les plus pauvres villages, une instruction appropriée à leurs besoins spirituels. De tant de paroles tombées de ses lèvres éloquentes et persuasives, peu cependant, bien peu, sont parvenues jusqu'à nous.

Le recueil de ses œuvres oratoires ne comprend qu'un discours, prononcé au sacre de l'Electeur de Cologne, un sermon pour la fête de TEpiphanie, un sermon pour la fête de l'Assomption de la Sainte- Vierge, un panégyrique de saint Bernard, un sermon pour la fête de sainte Thérèse, un sermon pour la

fête d'un Martyr, un autre pour la profession religieuse d'une nouvelle convertie, des entretiens sur la prière, sur les caractères de la véritable et solide piété, sur les avantages et les devoirs de la vie religieuse, seize plans développés de sermons sur divers sujets, deux plans de panégyriques de saint Charles- Borromée et de sainte Catherine de Bologne, et c'est tout.

Comment expliquer cette étonnante pénurie d' œuvres oratoires imprimées ?

Il est probable que bien de ses manuscrits ont été perdus. L'incendie [qui dévora pendant son absence son palais de Cambrai, a anéanti en quelques heures, l'histoire nous l'apprend, ses meubles, ses livres, ses papiers. Après sa taort, les hasards de sa succession ont dispersé un certain nombre de ses écrits, et il est certain que les éditeurs de 1827 n'ont pas tout retrouvé, ni voulu tout imprimer.

D'un autre côté, on sait que Fénelon, conséquent avec lui-même, mettait en pratique la méthode de prêcher qu'il a recommandée , il n'écrivait pas ses sermons. Ses secrétaires n^ont pas eu la pensée de recueillir ses allocutions, et ont privé par là la postérité de paroles innombrables, aussi instructives qu'éloquentes, qui eussent singulièrement enrichi le trésor des lettres chrétiennes.

Il n'a pas eu la bonne fortune d'avoir auprès de lui, comme saint Jean-Chrysostôme et saint Au-

giistin, des notantes qui sténographiaient leurs instructions pour les conserver à l'admiration du monde.

Il a semé sa parole, comme le semeur jette son grain. Elle a germé dans le cœur de ses auditeurs, elle y a produit ses fruits, mais le grain a été enseveli profondément et n'a plus reparu à la surface de la terre. Fénelon ne songeait guère en prêchant à la postérité. Il ne tenait en aucune façon à acquérir une renommée de prédicateur.

Comme on l'a observé judicieusement, être prédicateur, c'était, au xvii® siècle, une fonction qui excluait toutes les autres. Il était rare qu'arrivés à l'épiscopat, les meilleurs orateurs se fissent encore entendre , sauf en des circonstances tout-à-fait exceptionnelles, en dehors de leur diocèse. Même, s'il fut resté simple prêtre à Paris, Fénelon, qui avait instinctivement, et plus tard, par principe, une certaine aversion pour le genre sermonnaire proprement dit, n'eût pas cherché à briller dans la chaire, et quoique doué d'une rare éloquence, il n'eût pas probablement compté parmi les prédicateurs de la capitale. Il eût tourné ailleurs son zèle et ses efforts ; cela tenait à des idées bien arrêtées^ qu'il a du reste manifestées ; « Pendant qu'il y a tant de besoins pressants dans le christianisme, dit-il, pendant que le prêtre, qui doit être l'homme de Dieu, préparé à toute bonne œuvre, devrait se hâter de déraciner l'ignorance et les scandales du champ de TégUse, je trouve qu'il est fort indigne de

lui qu'il passe sa vie dans son cabinet à arrondir des périodes^ à retoucher des portraits, et à inventer des divisions, car dès qu'on s'est mis sur le pied de ces sortes de prédications, on n'a plus le temps de faire autre chose, on ne fait plus d'autre étude ni d'autre travail. »

Mais de ce qu'il n'a pas figuré dans les chaires de la capitale, et qu'il n'a publié aucun recueil de sermons, il n'en faudrait pas conclure que Fénelon n'a pas été orateur.

Nous avons donné, en commençant cette étude, les raisons qui permettent, qui obligent même de lui donner ce titre.

Il nous reste éprouver que les œuvres oratoires, . hélas ! trop rares, qui nous ont été conservées de ce grand prélat, lui assignent l'un des premiers rangs parmi les maîtres de la parole .

Nous ne nous arrêterons pas sur les sermons dont nous n'avons que les plans développés. Nous remarquerons seulement que Fénelon leur donne toujours une division méthodique. C'est une preuve de plus que s'il proscrit Vahus des divisions, il reconnaît la nécessité d'une division générale et rationnelle du discours. Il avait trop de bon sens pour proscrire une règle si naturelle et si nécessaire, et ceux qui défigureraient en les exagérant ses critiques sur l'excès des divisions, se donneraient une peine inutile. Son exemple est là pour protester.

Nous n'analyserons pas ses entretiens sur différents sujets de piété, ni ses panégyriques, ni son sermon de l'Assomption; le cadre de cette étude nous imposant des limites forcées.

Et cependant que de nobles et éloquentes pensées nous y pourrions recueillir.

Dans son sermon pour la fête d'un Martyr, Fénelon s'élève à la plus haute pliilosopliie chrétienne lorsqu'il justifie la marche de la Providence dans les persécutions. Ces considérations sont utiles à méditer dans les épreuves actuelles que traverse l'Eglise : « Dieu a trouvé, dit-il, dans ses profonds conseils , qu'il est meilleur de permettre que les maux arrivent, pour les changer en biens, que de ne les permettre jamais. Et, en effet, qu'y a-t-il de plus divin que de commander au mal même et de le rendre bon? Comment le fait-il, mesFrères?ditsaint Augustin. C'est qu'il donue àFiniquité le cours qu'il lui plaît, selon ses desseins. Il ne fait pas l'iniquité ; mais eu la laissant échapper d'un côté plutôt que d'un autre, il la règle, il la domine, il la fait entrer dans l'ordre de sa Providence. Ainsi il laisse la fureur s'allumer dans le cœur des princes païens; force leur est donnée contre les sacrifices, et ils affligent les saints du Très-Haut. Mais ne craignez rien, la persécution ne peut être que bonne dans la main de Dieu.... Cependant ceux qui s'imaginent renverser le vrai Dieu, c'est par lui qu'ils sont soutenus ; c'est lui qui se joue de tous leurs projets

et qui fait servir leur rébellion même à l'accomplissement des siens. Par lapersécution, il prépare à la vraie religion des témoins, mais des témoins qui en scelleront la vérité de leur propre sang. Par la persécution, il prépare aux persécutés l'expiation de leurs fautes

passées, car leur sang lave tout Enfin le même

coup qui brise la paille, comme remarque saint Augustin, sépare le pur grain que Dieu a choisi. »

Cette pensée de justifier la Providence occupait souvent Fénelon et nous l'entendons s'écrier dans une autre circonstance : « Pour tous les maux extérieurs, j'ai déjà remarqué, ô sagesse éternelle, ce qui fait que vous les souffrez. Votre providence en tire les plus grands biens. Les hommes faibles et ignorants de vos voies en sont scandalisés ; ils gémissent pour vous comme si votre cause était abandonnée. Peu s'en faut qu'ils ne croient que vous succombez et que l'impiété triomphe de vous ; ils sont tentés de croii-e que vous ne voyez pas ce qui se passe ou que vous y êtes insensible. Mais qu'ils attendent encore un peu, ces hommes aveugles et impatients. L'impie qui triomphe ne triomphe guère longtemps, il se flétrit comme l'herbe des champs qui fleurit le matin et qui le soir est foulée aux pieds; la mort ramène tout à l'ordre. Rien ne vous presse pour accabler vos ennemis ; vous êtes patient, comme dit saint Augustin, parce que vous êtes éternel ; vous êtes sûr du coup qui les écrasera ; vous tenez longtemps votre bras levé parce que vous

êtes père ; que vous ne frappez qu'à regret, à l'extrémité, et que vous n'ignorez pas la pesanteur de votre bras. Queles hommes impatients se scandalisent donc ; pour moi^ je regarde les siècles comme une minute ; car je sais que les siècles sont moins qu'une minute devant vous.

« Cette suite de siècles , qu'on nomme la durée du monde, n'est qu'une décoration qui va disparaître, qu'une figure qui passe et qui s'évanouit. Encore un peu, ô homme qui ne voyez rien, encore un peu et vous verrez ce que Dieu prépare ; vous le verrez luimême tenant sous ses pieds ses ennemis. Quoi, vous trouvez cette horrible attente trop éloignée ! Hélas ! elle n'est que trop prochaine pour tant de malheureux. Alors les biens et les maux seront réparés à jamais ; et ce sera, comme dit l'Ecriture, le temps de chaque chose. »

On s'attarderait volontiers à ces citations et on aimerait à extraire de chacun des discours de notre orateur les joyaux qu'ils renferment pour en composer un brillant et riche écrin, mais nous sommes forcés de nous borner.

Nous choisirons trois de ses œuvres oratoires, remarquables à divers titres. La première , le sermon pour la profession religieuse d'une nouvelle convertie, prêchée dans sa jeunesse, nous initiera à sa première manière. La seconde, le sermon pour la fête de l'Epiphanie, est l'œuvre de sa maturité ; la

troisième, le discours pour le sacre de l'Electeur de Cologne, prononcé huit ans avant sa mort, nous fait arriver à la plénitude et à l'apogée de son génie.

Le sermon pour la profession religieuse d'une nouvelle convertie, a été prononcé dans le temps où Fénelon était supérieur de la communauté des NouveUes- Catholiques, c'est-à-dire, au début de son ministère. Rien cependant n'y sent le jeune homme. Ses pensées sont graves et sobrement développées ; le style seul, parfois très-orné, et la poésie des images, rappelent la fraîcheur des souvenirs classiques.

Il est conçu selon les règles oratoires les plus strictes. Le texte annonce bien le sujet, et montre que Torateur s'attachera surtout à raconter l'histoire de l'àme, dont il célèbre les fiançailles avec l'époux divin.

« Venite, audite, et narrabo, omnes qui timetis « Deum, quanta fecit animae mese. y)

« 0 vous tous qui craignez le Seigneur , venez , écoutez, et je raconterai tout ce qu'il a fait à mon âme. »

C'est bien en effet, la touchante et instructive histoire d'une âme que Fénelon présentera à ses auditeurs, et il aura l'art extrême de voiler sous le tissu d'une narration personnelle^ la doctrine du protestantisme, afin d'en montrer la fausseté et les funestes conséquences.

Il s'adresse d'abord à cette fiancée du Christ qui lui est chère, et son exorde court et chaleureux est

tout entier à la louange et à la reconnaissance : « L'eussiez-vous cru, ma chère sœur, que l'époux des Vierges vous attendait dans cette solitude dès les jours de l'élernité ? C'était donc là ce qu'il voulait de vous, lorsqu'il tirait tant de profonds gémissements de votre cœur, et que vous ne saviez pas encore vousmême pourquoi vous gémissiez ! 0 mystère de grâce ! 0 voies de Dieu dans le cœur de rhomme, inconnues à l'homme même ! 0 Diou, abîme de sagesse et d'amour !

« Fille chrétienne, élevez votre voix ; appelez à ce spectacle les hommes et les anges. Dites dans un humble transport : 0 vous tous qui craignez le Seigneur, hâtez-vous de venir; vous me verrez, et vous verrez la grâce en moi. Peuples, assemblez-vous, accourez en foule ; que les extrémités de la terre l'entendent, que toute chair admire et tressaille ; car il a regardé la bassesse de sa servante, et il a fait en moi de grandes choses, celui qui est puissant. Enfants de Dieu, rendez gloire à son œuvre. Que la terre et les cieux soient pleins de son nom, que tout en retentisse jusqu'au fond de l'abîme; que tout s'unisse à moi pour chanter le tendre cantique, le cantique toujours nouveau des éternelles miséricordes : « Venite audite, et narrabo, omnes qui timetis Deum, quanta fecit animsemeae. » Il entre de suite dans le plein du sujet, et ne va pas chercher son introduction à l'origine des choses, comme nous ne l'entendons que trop

souvent. Que de sermons commencent, à la lettre, au péché originel et même à la création du monde ! »

Puis il présente avec clarté et sobriété ses divisions, rompant déjà en cela avec la méthode en honneur :

« Découvrons donc, ma chère sœur, dans les deux parties de ce discours, non à votre gloire, mais à celle de Jésus-Christ, ce qu'il a opéré dans votre conversion, et ce qu'il a préparé dans votre sacrifice. Par Fun, vous instruisez le monde des richesses de la grâce ; par l'autre, vous serez instruite vousmême de ce que la grâce doit achever en vous dans la solitude. Voilà tout le sujet de ce discours. »

On ne peut être ni plus bref, ni plus clair. Dès les premières lignes de la première partie, on sent le tendre cœur de Fénelon et sa sollicitude pour l'enfance :

« J'adore souvent en tremblant, M. F., ce jugement qui est un abîme, ce profond conseil par lequel Dieu permet que tant d'enfants soient livrés à l'erreur. Quoi ! un âge si tendre, si simple, si innocent, suce avec le lait le poison ; et les parents que Dieu lui choisit, par leur tendresse aveugle causent son malheur ! Faut-il que sa docilité même le rende coupable ! 0 Dieu ! vous êtes pourtant juste. Nous savons par vous-même que vous ne haïssez rien de tout ce que vous avez fait ; que vous êtes le Sauveur de tous ; que toutes vos voies sont vérité et miséri-

corde ; à vous seul louange dans votre secret ; à nous le silence, le tremblement et l'adoration. »

Certes, l'objection est redoutable, mais l'orateur la fait tourner aussitôt à son avantage et la fait servir d'exposition à l'histoire de l'âme qu'il va raconter.

Fénelou ne craint pas de montrer à cette jeune âme, et par elle à toutes celles qui s'opiniâtrent dans l'hérésie, le fol orgueil de ses prétentions. Chaque protestant, s'il est conséquent, prononce cette affirmation insensée : « En lisant les Ecritures, je juge que TEglise, dont nous sommes sortis ne les entend pas, et je confirme la séparation de nos pères. »

Alors dans un langage vif, nerveux, exempt de déclamation, il va, en s'élevant à la plus vigoureuse éloquence, stigmatiser ce procédé d'orgueil :

« A cette parole si dure et si hautaine, c'en est fait ; l'Esprit qui ne repose que sur les doux et humbles de cœur se retire ; le lien fraternel se rompt ; la charité s'éteint ; la nuit entre de toutes parts ; l'autorité si claire dans l'Evangile, pour prévenir les plus subtiles distinctions , si nécessaire pour soutenir les faibles, pour arrêter les forts, pour tenir tout dans l'unité ; cette autorité sans laquelle la Providence se manquerait à elle-même, pour l'instruction des simples et des ignorants, ne paraît plus qu'une tyrannie.

« Quels maux affreux viennent de cette source !

« Confiance téméraire en l'élection divine, inspirée à chaque particulier, au préjudice de la crainte et du

tremblement, avec lequel on doit opérer son salut ; mépris de l'antiquité, lors même qu'on fait semblant de la suivre ; audace effrénée, qui traite les Pères d'esprits crédules et superstitieux, d'introducteurs de Tantechrist ; parole du Sauveur, qui devait être un lien d'éternelle concorde , devenue le jouet d'une vaine subtilité dans des disputes scandaleuses; divins oracles, livrés aux visions et aux songes impies de toutes les sectes qui se multiplient à l'infini, et qui s'entredéchirent cruellement. 0 ma bouche, n'achevez pas !»

L'orateur se demande quel est le remède à ces maux? Sera-ce l'Ecriture? Mais c'est elle justement dont on abuse. Ce n'est pas la parole de Dieu qui est le fondement de la foi des protestants, mais l'explication qu'il leur plaît d'en donner, de sorte que chacun s'arroge, dans cette prétendue religion, l'infaillibilité qu'il refuse à l'Eglise.

Fénelon s'arrête ici, et par un procédé usité des Pères et pratiqué par Bossuet, procédé qui lui deviendra ordinaire et famillier, il procède par exclamations : « 0 profondeur ! ô livres inaccessibles à l'orgueil des sages du siècle ! vous êtes le glaive à deux tranchants; vous répandez une lumière vivifiante ; mais aussi de vous sortent les ténèbres vengeresses! »

« Je vois des chrétiens qui, comme les juifs se

croyant, dès le ventre de leur mère, la race sainte,

— isoles héritiers de l'alliance, les interprètes des oracles, vous lisent toujours avec un voile sur le cœur. Us disent sans cesse, l'Ecriture, l'Ecriture, l'Ecriture ! comme les juifs disaient : le Temple, le Temple, le Temple ! Mais l'esprit de l'Ecriture , qui seul peut vivifier, et qui n'est promis qu'au corps de l'Eglise, les a quittés quand ils l'ont quittée, et la lettre les tue ! »

Ce passage atteint à la haute éloquence et est d'un grand caractère.

Il revient à sa chère sœur, et rappelant les larmes que versait son orgueil impuissant à répondre aux solides raisons qui lui étaient exposées , il signale un des caractères propres de l'erreur : la ténacité, l'obstination dans le faux. Pour sortir de ces liens de l'erreur, la grâce est indispensable.

« Combien de fois ai-je éprouvé, s^écrie-t-il, ce que je vais dire ! Vous avez convaincu sur tous les articles, vous croyez avoir tout fait ; mais vous ne faites rien si par un puissant attrait de la piété, vous n'enlevez l'àme à elle-même pour lui faire sentir ce que c'est que d'être humble ; si vous ne bouleversez le fond d^une conscience, si vous ne tenez un cœur en suspens et comme en Vair au-dessus de ses préjugés. » La pensée est hardie et singulièrement vraie et expressive. Puis vient cette belle comparaison si digne du langage cultivé et charmant de l'auteur du Têlémaque :

« En vain à coups redoublés vous frappez ce grand arbre, dont la tige immobile monte jusqu'au ciel et dont les racines vont se cacher dans les entrailles de la terre ; vous n'en enlevez que les faibles rameaux, encore repoussent-ils toujours. Mais attaquez ces racines vives, entrelacées, profondes : le voilà qui tombe de son propre poids. »

L'image est aussi bien choisie que puissamment rendue, etla phrase est parfaite. Enfin, le combat va cesser, et l'âme de cette fière jeune fille va se rendre. C'est ici qu'il convient d'entendre nôtre orateur. Quelle onction, quelle tendresse, quelle effusion de cœur! Et aussi quelle vigueur, quelle sobriété de style. Les mots sont brefs, font image, les pensées s'accumulent sans emphase, sans déclamation, pleines de force et de couleur. C'est une page admirable :

« Vous aimiez le mensonge, ma chère sœur , mais la vérité vous aimait ; vous étiez à eUe avant la création du monde et vous deviez enfin Taimer. Vous étiez loin de Dieu , mais il était auprès de vous ; vous le fuyiez sans le vouloir entendre, mais sa miséricorde vous poursuivait. Son heure vient, il tonne, foudroie, écrase l'orgueil indompté, et voilà les écailles qui tombent de ces yeux fermés à la lumière.

« Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? s'écriet-elle comme Saul. Que vois-je ? où suis-je ? Que sontils devenus tous ces objets que j'ai cru voir si clairement ! Tout s'évanouit, tout m'échappe, tout ce qui

m'appuyait se fond dans mes mains. Ma vie entière n'a donc été qu'un songe^ et voici mon premier réveil! Où êtes-vous, livres en qui j'ai espéré ; et maintenant je rougis des fables que j'ai admirées. Est-ce donc là ce qui a enchanté si longtemps mon cœur ! Donc^ donc jusqu'ici j'ai vécu égarée de la voie de la vérité, le soleil de la sagesse ne s'était point levé sur ma tête et la lumière de l'intelligence n'a jamais lui sur moi . ...» et le reste.

Dès ce moment, c'en est fait, la grâce triomphe. Dieu lui met dans le cœur l'onction qui enseigne tout, et les difficultés disparaissent une à une comme la neige fond au soleil radieux.

Fénelon accomplit ici en maître une œuvre difficile. Tout en racontant les progrès de la vérité dans cette âme, il condense avec un art consommé les principales preuves sur lesquelles s'appuie chacune des vérités niées par les protestants, et en fait ressortir en même temps les bienfaits. Ce ne sont que quelques lignes pour chaque vérité, mais qu'elles sont adroites et bien remplies ! Il passe ainsi en revue l'autorité de l'Eglise, l'Eucharistie, la prière pour les morts, le culte des images, les cérémonies et la liturgie sacrées.

Détachons de cette partie le touchant passage sur l'Eucharistie et remarquons encore une fois que lorsqu'il a à parler de ce mystère d'amour, il le fait avec

une exquise piété, une ardente ferveur qui témoignent

que lui^ comme les plus purs génies du Christianisme, puisait là sa sève et sa flamme.

« Dieu lui donna aussi de goûter le mystère d'amour qui révolte les sens grossiers et l'esprit superbe .... Quiconque aime et sent combien nous sommes aimés (car je ne parle point à ceux qui ne sentent rien) ; quiconque aime et sent combien nous

sommes aimés, n'a qu'à se taire et qu'à adorer

Qu'il est doux de la croire cette présence de Jésus- Christ ! Qu'elle attendrit ! qu'elle anime ! qu'elle retient ! par conséquent, qu'elle est convenable à nos besoins et digne de celui qui nous a tant aimés ! — »

Aussi quand la pleine lumière se fût faite dans l'esprit de cette nouvelle convertie, quand ses préjugés furent tombés et que la grâce maîtresse se fût emparée de ce cœur, les larmes du repentir vinrent féconder ce champ si bien préparé.

Notre orateur est dans son vrai milieu, avec cette douce émotion d'une âme qui se retrouve, et il excelle à en parler :

« Aussitôt un torrent de larmes coule de ses yeux, et rien ne lui est doux, sinon de pleurer. 0 qu'elles sont précieuses ces larmes d'un cœur contrit et humilié ! Qu'elles sont différentes, ma chère sœur, de ces larmes amères que l'orgueil avait fait couler ! Qu'estil devenu, M. F. , cet air de confiance ? Où sont-ils ces yeux altiers dont parle l'Ecriture ? Je ne vois plus que l'âme courbée, tremblante et petite à ses propres

yeux, sur qui Dieu arrête les siens avec complaisance. Elle gémit, elle se tait, ses mains armées d'indignation frappent sa poitrine, et rien ne la console que sa foi qui goûte la pure joie de la vérité découverte. Elle n'acquiesce point à la chair et au sang. Seigneur, vous seul savez avec quelle violence elle s'arrache à cette intime portion d'elle-même qu'elle ne peut attirer à vous. N'oubliez pas le sacrifice qu'elle vous en fît. Mettez devant vos yeux ses larmes, ses pénitences, ses os brisés et ses entrailles déchirées. Faites, Seigneur, et ne tardez pas ; donnez-lui l'unique désir de son cœur. Ce qu'elle vous demande, c'est votre gloire; rendez-lui, comme à Abraham, cette chère tête que sa foi vous a immolée. »

C'était vraiment une âme d'élite que cette jeune personne, et ces âmes ne se donnent pas à moitié. Une fois engagée à Notre-Seigneur par la reconnaissance, elle entre dans son amour profondément. Elle quitte le monde et cherche uniquement l'Epoux bien-aimé dans la solitude du cloître.

Fénelon appelé à célébrer ses noces mystiques avec l'Agneau n'a garde d'oublier cette partie importante de sa douce mission. 11 a à parler du cloître, et il aime à en revêtir la description de tous les charmes et de toutes les délicatesses de son style. Quelle peinture gracieuse des joies du cloître nous offre ce passage de son discours et quels parfums suaves s'en exhalent !

« Que troiive-t-elle dans ce désert? Des plantes qu'un fleuve de paix et de grâce arrose, et où fleurissent les plus odoriférantes vertus ; des yeux qui ne s'ouvrent jamais à la vanité et qui ne daignent plus voir ce que ce soleil passager éclaire ; un silence semblable à celui de la céleste Jérusalem qui n'est interrompu que par le cantique des voix sacrées de l'Agneau ; la joie douce et innocente du paradis terrestre avec la pénitence du premier homme, qui travaille à la sueur de son front; la sainte pâleur du jeûne avec la sérénité de l'amour de Dieu peint sur tous les visages ; une seule volonté qui, étant inspirée d'en haut et conduite par la règle, tient toutes les autres volontés en suspens ; un seul mouvement de tous les corps, comme s'ils n'avaient qu'une âme, une seule voix, un seul cœur ; Dieu qui se rend sensible et s'y fait tout en tous. De là partent les saints désirs ; de là s'élancent les vœux enflammés ; de là montent jusqu'au trône de doux parfums qui apaisent la justice divine ; delà ces âmes vierges, rompant leurs liens terrestres, s'envolent dans le sein de l'Epoux et déjà elles entrevoient les portes éternelles qui s'ouvrent, avec la palme et la couronne qui les attendent. »

Le Têlémaque renferme-t-il bien des pages ou plutôt bien des perles aussi fines et aussi précieuses que celle-là?

Mais si le cloître a ses délices, il a aussi ses obligations^ et l'orateur ne les dissimule pas. Il diratour-à-

tour les devoirs et les joies de l'obéissance, de la virginité, du sacrifice. Ce sacrifice est long, dira peutêtre le tentateur. Tout ce qui doit finir est court. La vie s'écoule comme l'eau ; les temps se hâtent d'arriver. Et cette pensée qu'il développe l'amène à la mort et lui fait trouver des accents pleins d'énergie et de consolation.

« Elle vient, elle vient la fin ; je la vois, je la sens qui arrive. 0 homme qui as enseveli ta folle espérance dans la corruption et dont le coeur s'est nourri de mensonges, qui te délivrera à cette dernière heure ! Qui te délivrera de toi-même et de ton éternel désespoir ? Qui te délivrera des ténèbres, des pleurs, des grincements de dents, da ver rongeur qui ne peut mourir, des flammes dévorantes^ des mains du Dieu vivant qui se nommo lui-même le Dieu des vengeances.

« Pour vous, ma chère sœur, pauvre et crucifiée, vous ne tiendrez à rien ici-bas. Pendant que toute la nature écrasée frémira d'horreur, vous lèverez la tête avec confiance, voyant descendre votre rédemption. Le Souverain Juge, à la face duquel s'enfuiront le ciel et la terre, viendra comme époux essuyer vos larmes de ses propres mains, vous donner le baiser de paix et vous couronner de sa gloire. »

On ne peut lire froidement de si touchantes paroles ; quelle émotion devaient- elles produire dans la bouche de Fénelon, dontla voix pénétrante et pleine

d'onction retentissait avec tant de naturel et de douceur?

11 achève sa pensée dans la péroraison qui atteint au plus sublime pathétique : « Seigneur qui mettez ces paroles de vie sur mes lèvres et dans le cœur de votre épouse, hàtez-vous de la plonger dans les flammes de votre Esprit. Que votre louange ne tarisse jamais dans sa bouche! Que du trésor de son cœur elle Tépanche sur nous tous ! Voilà que votre main Tenlève à la terre, jusqu'au jour où vous viendrez juger toute chair. Nous ne la verrons plus ; elle s'ensevelit, comme morte, toute vivante. Mais sa vie sera cachée avec Jésus-Christ votre Fils en vous, pour apparaître bientôt avec lui dans la même gloire. Du cilice et de la cendre de ce cloître, son âme s'envolera dans les joies éternelles. De cette terre de larmes, son corps sera enlevé au milieu de l'air dans les nuées, au-devant du Seigneur pour être à jamais avec lui. »

Et il revient en terminant, avec un rare bonheur, aux paroles de son texte qui a illuminé tout son discours :

« Cependant nous n'entendrons plus dans ces profondes et inaccessibles retraites qu'une voix qui racontera vos merveilles. Faites, Seigneur, que cette voix console et anime les justes ; que tous ceux qui vous craignent et qui vous goûtent, courent ici-bas après l'odeur de vos parfums ; qu'ils viennent, qu'ils

entendent et qu'ils se réjouissent en vous glorifiant. »

Fénelon ne pouvait clore son sermon sans songer aux pauvres âmes retenues encore dans l'hérésie^ et dont plusieurs parentes et amies de la nouvelle convertie se trouvaient sans doute dans son auditoire ; il leur accorde un souvenir cordial^ et fait pour elles cette belle prière :

« Mais faites aussi, Seigneur, que cette voix soit pour les âmes dures le marteau de votre parole qui brise la pierre ; que tous ceux qui donnent encore à votre Eglise le nom de Babjlone viennent les larmes aux yeux reconnaître ici les fruits de Sion. A eux, Seigneur^ à eux la multitude de vos miséricordes. Hélas ! jusques à quand, ô Dieu terrible dans vos conseils sur les enfants des hommes^ jusques à quand frapperez-vous votre troupeau? Après plus d'un siècle de nuit (le protestantisme ne s'établit guère en France comme puissance politique qu'en 1560 et Fénelon prononçait ce discours vers 1675). Après plus d'un siècle de nuit, les temps de colère et d'aveuglement ne sontils pas encore écoulés ? 0 bon Pasteur ! Voyez vos brebis errantes et dispersées sur toutes les montagnes, à la merci des loups dévorants ; courez après elles jusqu'aux extrémités du désert ; rapportez-les sur vos épaules et invitez tous ceux qui vous aiment à s'en réjouir avec vous.

« Nous vous le demandons, Seigneur, par les en-

trailles de votre inépuisable miséricorde ; par les pro messes de vie tant de fois renouvelées à vos enfants ; par le sacrifice de cette Vierge qui vous demandera ici nuit et jour les âmes de ses frères et qui ne cessera de s'offrir à être anathème pour eux ; par les larmes de votre Eglise qui ne se console jamais de leur perte ; par le sang de votre Fils qui coule sur eux ; enfin par l'intérêt même de votre gloire. »

Ces derniers vœux sont le digne couronnement d'une telle œuvre et révèlent tout le cœur de Fénelon. Bossuet a prêché bien des vêtures et des professions religieuses. Ses instructions sont toutes remplies de doctrine et revêtues d'un noble langage, mais aucune ne respire cette onction, cette plénitude et cette douceur de tendresse, aucune à iiotre humble avis, n'est supérieure à ce sermon de Fénelon. Les six sermons de Bourdaloue pour des vêtures sont justement célèbres, mais y trouve-t-on, au même degré que chez Fénelon, l'accent du cœur, la note sensible et pathétique? Pour qui a pu comparer, la réponse n'est pas douteuse.

Ce sermon suffit à donner la mesure du talent oratoire de Fénelon dans sa jeunesse. On y voit briller ces deux qualités si enviables chez l'orateur: l'onction et la juste mesure. Point d'exagération ni de longueurs, ni de lieux communs. Un style très-pur, quoique orné en certains passages. Point sans doute de coups de tonnerre ni d'éclairs de génie, cela vien-

dra dans la maturité, sous l'empire de plus fortes émotions. Car quoiqu'on aient dit des critiques prévenus, cette splendeur de l'éloquence n'a pas fait défaut à Fénelon, Nous allons le prouver dans l'étude de son sermon pour la fête de l'Epiphanie.

Ce sermon fut prêché à Paris le jour de la fête de l'Epiphanie, dans l'église des Missions-Étrangères, le 6 janvier 1685, en présence de l'ambassade de Siam. Cette ambassade qui fit grand bruit à Tépoque a été racontée par tous les historiens et n'est pas l'un des événements les moins étonnants de ce règne si fécond en grands spectacles. La présence de ces curieux personnages donnait au sermon un attrait de plus, et surtout une signification singulièrement éloquente.

Dès le texte, on juge que l'orateur va s'élever au plus chaleureux enthousiasme, ainsi qu'aux plus hautes considérations.

« Surge, illuminare, Jérusalem, quia venit lumen tuum et gloria Domini super te orta est. »

« Levez-vous , soyez éclairée, ô Jérusalem ! car votre lumière vient et la gloire du Seigneur s'est levée sur vous. »

Son sujet est le plus vaste et le plus consolant qui se puisse méditer, c'est la vocation des Gentils, c'està-dire de toutes les nations du globe à la foi.

Son exorde est au début tout à l'allégresse et à l'admiration, son cœur y déborde , mais bientôt une

sombre préoccupation l'envahit. Il est partagé entre la joie et la douleur. L'état du vieux monde le préoccupe et le fait trembler et il en vient à épancher ses angoisses. « Le ministère de ces hommes apostotoliques et la vocation de ces peuples est le triomphe de la religion ; mais c'est peut-être aussi l'effet d'une secrète réprobation qui pend sur nos têtes. Peut-être sera-ce sur nos ruines que ces peuples s'élèveront, comme les Gentils s'élevèrent sur celles des Juifs à la naissance de l'Eglise. » De là les deux sentiments qui partagent son discours. Il dira les motifs de joie et les motifs de crainte que doit inspirer aux chrétiens la vocation des Gentils.

Le premier point s'ouvre par la comparaison allégorique qu'il fait de l'Eglise avec la Jérusalem célébrée par Isaïe, et il y déploie toute la grandeur et toute la poésie du langage oratoire .

Décrivant les progrès de l'Église il s'écrie : « Jésus-Christ naît, et la face du monde se renouvelle. La loi de Moïse, ses miracles, ceux des prophètes, n'avaient pu servir de digue contre ce torrent de l'idolâtrie et conserver le culte du vrai Dieu chez un seul peuple, resserré dans un coin du monde. Mais celui qui vient d'en haut est au-dessus de tout ; à Jésus est réservé de posséder toutes les nations en héritage. Il les possède, vous le voyez. Depuis qu'il a été élevé sur la croix, il a attiré tout à lui. Dès l'origine du christianisme, saint Irènée et Tertullien ont

montré que l'Eglise était déjà plus étendue que cet empire même qui se vantait d'être lui seul tout l'Univers. Les régions sauvages et inaccessibles du Nord, que le soleil éclaire à peine, ont vu la lumière céleste. Les plages brûlantes d'Afrique ont été inondées des torrents de la grâce. Les empereurs même sont devenus les adorateurs du nom qu'ils blasphémaient et les nourriciers de TÉglise dont ils versaient le sang. Mais la vertu de l'Évangile ne doit pas s'éteindre après ces premiers efforts ; le temps ne peut rien contre elle ; Jésus-Christ, qui en est la source^ est de tous les temps ; il était hier, il est aujourd'hui, et il sera aux siècles des siècles. Aussi vois-je cette fécondité qui se renouvelle toujours ; la vertu de la croix ne cesse d'attirer tout à elle. »

Puis il célèbre avec un souffle digne de Bossuet le grand fait de la conversion des Barbares et son influence sur les destinées du monde :

« Regardez, s'écrie-t-il, ces peuples barbares qui firent tomber l'empire romain. Dieu les a multipliés et tenus en réserve sous un ciel glacé, pour punir Rome païenne et enivrée du sang des martyrs ; il leur lâche la bride, et le monde en est inondé. Mais en renversant cet empire, ils se soumettent à celui du Sauveur ; tout ensemble^ ministres des vengeances et objets des miséricordes, sans le savoir, ils sont menés, comme par la main, au-devant de l'Evangile,

et c'est d^eux qu'on peut dire à la lettre qu'ils ont trouvé le Dieu qu'ils ne cherchaient pas. »

Comme ce langage est sobre et puissant ! Mais voici que l'orateur s'anime, il va s'élancer à la suite de la croix dans toutes les régions qu'elle conquiert en les illuminant ; c'est l'ancien monde, c'est le nouveau qui passent tour-à-tour sous ses yeux. Il s'enflamme, son langage a des ailes, ses accents éblouissent, il atteint d'un bond au sublime : « Que reste-t-il? Peuples des extrémités de l'Orient, votre heure est venue. Alexandre, le conquérant rapide, que Daniel dépeint comme ne touchant pas la terre de ses pieds, lui qui fut si jaloux de subjuguer le monde entier, s'arrêta bien loin au-deçà de vous ; mais la charité va, plus loin que l'orgueil. Ni les sables brûlants, ni les déserts, ni les montagnes, ni la distance des lieux, ni les tempêtes, ni les écueils de tant de mers, ni l'intempérie de l'air, ni le milieu fatal de la ligne, où l'on découvre un ciel nouveau, ni les flottes ennemies, ni les côtes barbares, ne peuvent arrêter ceux que Dieux envoie,

« Qui sont ceux-ci qui volent comme les nuées ? Vents, portez-les sur vos ailes ! Que le Midi, que l'Orient, que les îles inconnues les attendent et les regardent en silence venir de loin.

« Qu'ils sont beaux les pieds de ces hommes qu'on voit venir du haut des montagnes apporter la paix, annoncer les biens éternels, prêcher le salut et dire :

0 Sion, ton Dieu régnera sur toi ! Les voici, ces nouveaux conquérants, qui viennent sans armes, excepté la croix du Sauveur. Ils viennent, non pour enlever les richesses et répandre le sang des vaincus, mais pour offrir leur propre sang et communiquer le trésor céleste.

« Peuples qui les vîtes venir, quelle fut d'abord votre surprise et qui peut la représenter? Des hommes qui viennent à vous sans être attirés par aucun motif, ni de commerce, ni d'ambition, ni de curiosité ; des hommes qui, sans vous avoir jamais vus, sans savoir même où vous êtes, vous aiment tendrement, quittent tout pour vous, et vous cherchent au travers de toutes les mers avec tant de fatigues et de périls, pour vous faire part de la vie éternelle qu'ils ont découverte !

« Nations ensevelies dans Tombre de la mort , quelle lumière sur vos têtes ! »

Trouve-t-on, en vérité, dans Bossuet, dans Lacordaire, un passage plus véhément et plus réellement inspiré? Que nous sommes loin des tirades savantes de Bourdaloue et des périodes nombreuses et cadencées de Massillon !

Fénelon veut montrer que Tamour des simples et humbles prédicateurs de l'Évangile a su réaliser ce que n'avait pu faire l'ambition des plus puissants conquérants. Il n'y emploie que quelques traits sobres comme le génie antique. Point d'enflure ni de

déclamation pour un si vaste dessein. Tous les mots portent. Les exclamations suppléent aux images, les grands coups de pinceau à l'abondance des couleurs. C'est la force, le lyrisme dans les plus sages proportions, c'est le sublime dans toute sa splendeur, c'est le comble de l'éloquence. Les nations de l'Orient au royaume de Siam la transition est facile, et Fénélon nous y transporte, en profitant de la présence des ambassadeurs pour les intéresser de plus en plus au grand œuvre de l'évangélisation de leur pays. Dans son apostrophe au roi de Siam, il sait faire intervenir adroitement le souvenir de Louis XIV, dont la sympathie pour Toeuvre des Missions était notoire, et dont la protection ne fit jamais défaut à nos missionnaires. Puis, en invitant les prêtres à se dévouer à ce glorieux apostolat, il rend à l'Eglise romaine un témoignage bien significatif de foi et de piété filiale : « J'entends la voix de Pierre qui vous envoie et qui vous amène. Il vit, il parle dans son successeur; son zèle et son autorité ne cessent de confirmer ses frères. C'est de la chaire principale, c'est du centre de l'unité chrétienne que sortent les rayons de la foi la plus pure et la plus féconde, pour percer les ténèbres de la gentilité. Allez donc, anges prompts et légers ; que sous vos pas les montagnes descendent, que les vallées se comblent^ que toute chair voie le salut de Dieu. »

Tout en excitant le zèle des prédicateurs et des mis-

sionnaires, Fénelon ne leur laisse pas ignorer le sort qui les attend.

Ce lui est une occasion de rappeler en chaire la mémoire d'un saint évêque missionnaire mort l'année précédente, Mgr Fallu, évêque d'HéKopolis et vicaire apostolique du Ton-King. Cet évêque fut l'un des courageux précurseurs de tant de Pontifes et de prêtres catholiques, tous français, qui se sont succédé sans interruption sur cette terre de Chine rougie du sang de tant de nos martyrs. On éprouve une souveraine consolation à évoquer ces souvenirs. C'est la France, et la France presque seule, qui a fourni à l'œuvre des Missions de l'extrême Orient ses intrépides et infatigables ouvriers. C'est la France qui, dans ce siècle, a fondé et entretient cette institution éminemment catholique de la propagation de la foi, et qui lui offre des millions chaque année. N'est-il pas permis de penser que dans la balance de la justice divine, ce généreux apostolat , comptera plus pour son existence - et sa prospérité que toutes nos fautes, et qu'il sera beaucoup pardonné à cette nation, fille aînée de l'Église et mère des martyrs, qui, dans l'élite de ses enfants, a toujours beaucoup donné et beaucoup aimé !

Mais, revenons à Fénelon et au souvenir qu'il accorde à Mgr Fallu :

« Frappe, s'écrie-t-il, cruel Japon ; le sang de ces hommes apostoliques ne cherche qu'à couler de

leurs veines, pour te laver clans celui du Sauveur que tu ne connais pas. Empire de la Chine, tu ne pourras fermer tes portes. Déjà un saint pontife, marchant sur les traces de François Xavier, a béni cette terre par ses derniers soupirs. Nous qui l'avons vu, cet homme simple et magnanime, qui revenait tranquillement de faire le tour entier du globe terrestre, nous avons vu cette vieillesse prématurée et si touchante, ce corps vénérable, courbé, non sous le poids des années, mais sous celui de ses pénitences et de ses travaux; et il semblait nous dire, à nous tous, au milieu desquels il passait sa vie, à nous tous qui ne pouvions nous rassasier de le voir, de l'entendre, de le bénir, de goûter l'onction et de sentir la bonne odeur de Jésus-Christ qui était en lui; il semblait nous dire : Maintenant me voilà, je sais que vous ne verrez plus ma face. Nous l'avons vu qui venait de mesurer la terre entière ; mais son cœur, plus grand que le monde, était encore dans ces régions si éloignées. L'Esprit l'appelait à la Chine; et l'Évangile qu'il devait à ce vaste empire, était comme un feu dévorant au fond de ses entrailles qu'il ne pouvait plus retenir. »

« Allez donc, saint vieillard^ traversez encore une fois l'Océan étonné et soumis ; allez au nom de Dieu. Vous verrez la terre promise ; il vous sera donné à'y entrer, parce que vous avez espéré contre l'espérance même. La tempête qui devait causer le naufrage vous

jettera sur le rivage désiré. Pendant huit mois votre voix mourante fera retentir les bords de la Chine du nom de Jésus-Christ.

« 0 mort précipitée ! ô vie précieuse qui devait durer plus longtemps ! ô douces espérances tristement enlevées ! Mais adorons Dieu; taisons-nous. »

Après cet hommage, si éloquent et si bien mérité rendu au vénérable évêque duTon-King, Fénelon reprend l'ordre de ses pensées et fait ressortir cette constante préoccupation de l'Église de répandre la vérité, l'action de son autorité doctrinale, infaillible, divine, qui lui permet de conserver partout, dans tous les temps, sous tous les cieux, le dépôt de la foi intact et l'unité parfaite du gouvernement. Quand il a ainsi établi, surtout en vue des hérétiques, cette unité et cette perpétuité de l'apostolat catholique, il se résume et s'écrie : « Quelle est donc cette grande œuvre qui console l'Église, qui la multiplie, qui répare ses pertes, qui accomplit si. glorieusement les promesses, qui rend Dieu sensible aux hommes, qui montre Jésus-Christ toujours vivant et régnant dans les cœurs par la foi, selon sa parole, au milieu même de ses ennemis ; qui répand en tous lieux son Église, afin que tous les peuples puissent l'écouter ; qui mtt en elle ce signe éclatant que tout œil peut voir, et auquel les simples sont assurés, sans discussion, que

la vérité de la doctrine est attachée ! Qu'elle est

grande cette œuvre ! Mais où sont les ouvriers capables de la soutenir ! Mais où sont les mains propres à recueillir ces riches moissons dont les campagnes de l'Orient sont déjà blanchies? »

A cette pensée, son cœur d'apôtre est bouleversé. Tant de besoins et si peu d'ouvriers ! Et puis il ne peut oublier la France, sa patrie. Il connaît les nécessités de son pays, et il profite de cette circonstance pour donner à ses frères dans le sacerdoce d'admirables conseils. Il faut en finir avec le protestantisme :« Pasteurs, rassemblez vos conseils et vos forces pour achever d'abattre ce grand arbre , dont les branches orgueilleuses montaient jusqu'au ciel, et qui est déjà ébranlé jusqu'à ses plus profondes racines. Ne laissez aucune étincelle cachée du feu de l'hérésie prêt à s'éteindre. )) Il faut aussi seconder l'œuvre de la réforme du clergé entreprisepar saint Vincent de Paul, le cardinal de BéruUe etM. OUier :« Ranimez, s'écrie Fénelon^ votre discipline ; hâtez-vous de déraciner par la vigueur de vos canons le scandale et les abus ; faites goûter à vos enfants les chastes délices des Saintes Lettres ; formez des hommes qui soutiennent la majesté de l'Evangile, et dont les livres gardent la science. » Ici revient cette préoccupation de toute sa vie, former des hommes, des prédicateurs qui soutiennent la majesté de l'Évangile. « 0 mère, faites sucer à vos enfants les deux mamelles de la science et de la charité. Que par vous la vérité luise encore

sur la terre. Mais que les besoins du dedans ne fassent pas abandonner ni oublier ceux du dehors. » Et c'est par ce vœu digne de son grand cœur qu'il revient à son sujet spécial : « Église de France, ne perdez pas votre couronne. D'une main, allaitez dans votre sein vos propres enfants ; étendez l'autre sur cette extrémité de la terre, où tant de nouveaux-nés, encore tendres en Jésus-Christ, poussent de faibles cris vers vous, et attendent que vous ayez pour eux des entrailles de mère. »

Ces cris, Fénelon les entend. Il en est comme remué jusqu'au fond de son être. Le voilà qui fait appel aux prêtres qui l'écoutent : « Que chacun de ceux qui sont libres, se dise à soi-même : Malheur à moi si je n'évangélise ! Hélas ! peut-être que tous les royaumes de l'Orient' ensemble n'ont pas autant de prêtres qu'une paroisse d'une seule ville. » Ce cri de détresse lancé, il ira jusqu'au bout. C'est Paris lui-même qu'il apostrophe : « Paris, tu t'enrichis de la pauvreté des nations, ou plutôt, par de malheureux enchantements, tu perds toi-même ce que tu enlèves aux autres ; tu prives le champ du Seigneur de sa culture ; les ronces et les épines le couvrent ; tu prives les ouvriers de la récompense due au travail. » Certes, le trait est vif et enfoncé profondément. Mais, fidèle à ses principes, Fénelon ne recule en chaire devant aucune vérité. Il se la dira à lui-même, et publiquement, la vérité.

Il excite les autres à marcher à la conquête des âmes, et lui demeure ; il pousse le cri du zèle qui enflamme, et il semble insensible ; il veut grossir le nombre des apôtres; que ne prêche-t-il d'exemple? Cette objection se présente de suite à son esprit. C'est lui-même qui la formule de la manière la plus expressive : « Que ne puis-je aujourd'hui, M. F., m'écrier, comme Moïse aux portes du camp d'Israël : Si quelqu'un est au Seigneur, qu'il se joigne à moi ! Dieu m'en est témoin, Dieu devant qui je parle, Dieu à la face duquel je sers chaque jour. Dieu qui lit dans les cœurs et qui sonde les reins. Seigneur, vous le savez, que c'est avec confusion et douleur, qu'admirant votre oeuvre, je ne me sens ni les forces, ni le courage d'aller l'accomplir. Heureux ceux à qui vous donnez de le faire ! Heureux moi-même, malgré 'ma faiblesse et mon indignité, si mes paroles peuvent allumer dans le cœur de quelque saint prêtre, cette flamme céleste dont un pécheur comme moi ne mérite pas de brûler. »

Ce grand acte d'humilité, si sincère dans sa bouche, désarme l'auditeur , et laisse à son enseignement toute sa force.

On peut se demander, en effet, pourquoi Fénelou ne suivit pas cet attrait qui le porta dans les premières années de son sacerdoce, à se dévouer à l'œuvre des Missions étrangères ? On en trouve les raisons dans sa santé faible et toujours mal affermie, qui exigea.

jusqu'aux derniers jours, les plus grands ménagements ; dans la volonté hautement manifestée de l'évêque deSarlat, son oncle, qui s'opposa aux projets du jeune prêtre. Il faut y voir surtout, selon nous, le conseil de cette Providence qui veille sur chacun de nos pas. Fénelon missionnaire eût fait sans doute beaucoup de bien, mais son œuvre n'eût été que locale et restreinte. Fénelon, précepteur du daupliin et archevêque de Cambrai, a pu écrire des pages immortelles, des œuvres philosophiques et spirituelles, qui vivront autant que le monde, et qui éclaireront, consoleront, édifieront à jamais les générations chrétiennes. Ne regrettons pas qu'il ait été forcé par les circonstances de demeurer en France. Notre pays avait besoin d'hommes comme lui, car, on l'a dit avec raison, si quelques hommes ont fait craindre ou briller davantage la France, aucun ne la fit plus aimer des nations que Fénelon.

Le vif amour qu'il avait pour la France, et le sentiment qu'il se faisait de sa mission dans le monde, n'éclatent nulle part avec plus de force que dans son sermon sur l'Epiphanie. Il convient d'insister sur cet ordre d'idées, pour bien comprendre la seconde partie de son célèbre cUscours.

11 ne se faisait aucune illusion sur l'état des esprits Il voyait déjà poindre la philosophie matérialiste, qui opéra au xviif siècle plus de ravages en France que les guerres les plus désastreuses. Le luxe insensé

qui gagnait toutes les classes, la licence des mœurs, l'amour des plaisirs, les effets dissolvants du jansénisme, et je ne sais quelle révolte secrète qui tourmentait les classes moyennes, lui faisaient entrevoir les abîmes qui allaient s'ouvrir. Heureux est-il d^être mort avant d^avoir assisté à la réalisation de ses chrétiennes et patriotiques angoisses !

Le second point de son sermon doit donc être étudié sous ce jour, et médité particulièrement.

Il commence par examiner ce terrible problême de la vocation des nations. Il recherche les causes qui ont amené la réprobation du peuple juif, et la décadence de tant de contrées chrétiennes, autrefois si ferventes et si prospères.

Sa parole est grave et pleine de majesté. Son style devient solennel. Son éloquence grandit en quelque sorte avec sa tâche, et nous ne craignons pas de le dire, après avoir lu et relu tous nos maîtres en éloquence, nous ne connaissons rien de supérieur à la seconde partie de ce sermon. Tout y serait à citer. Le début est déjà un chef-d'œuvre.

« Si Dieu, dit -il, terrible dans ses conseils sur les enfants des hommes n'a pas même épargné les branches naturelles de l'olivier franc , camment oserions-nous espérer qu'il nous épargnera, nous, M. F., branches sauvages et entées, nous branches mortes, et incapables de fructifier ! Dieu frappe sans pitié son ancien peuple, ce peuple héritier des pro-

messes, ce peuple, race bénite d'Abraham^ dont Dieu s'est déclaré le Dieu à jamais ; il le frappe d'aveuglement,, il le rejette de devant sa face, il le disperse comme la cendre au vent ; il n'est plus son peuple, et Dieu n'est plus son Dieu ; et il ne sert plus, ce peuple réprouvé, qu'à montrer à tous les autres peuples qui sont sous le Ciel, la malédiction et la vengeance divine qui distille sur lui goutte à goutte, et qui y demeurera jusqu'à la fin. »

Après cette exposition si magistrale, le discours, dans cette seconde partie, va toujours aller crescendo . L^orateur , qui se sent maître du terrain, promène sa parole avec une majesté et une liberté d'allures, une grandeur et une énergie de langage, une sévérité apostolique, qui rappellent les grands jours de Bossuet. Ce n'est plus le doux Fénelon, c'est un prophète, un Jérémie, qui châtie parce qu'il aime, qui se lamente pour toucher et convertir :

« Ce qui a fait la réprobation des juifs, s'écrie-t-il (prononçons ici, M. F., notre jugement, pour prévenir celui de Dieu), ce quia fait leur réprobation, ne doit-i^ pas faire la nôtre ? Ce peuple, quand Dieu l'a foudroyé, était-il plus attaché à la terre que nous, plus enfoncé dans la chair, plus enivré de ses passions mondaines, plus aveuglé par sa présomption, plus rempli de luimême, plus vide de l'amour de Dieu? Non, non, M. F. ; ses iniquités n'étaient point encore montées jusqu'à la mesure des nôtres. Le crime de crucifier

de nouveau Jésus-Christ, mais Jésus-Christ connu, mais Jésus-Christ goûté, mais Jésus-Christ régnant parmi nous ; le crime de fouler aux pieds volontairement notre unique hostie de propitiation et le sang de l'alliance, n'est-il pas plus énorme et plus criminel que celui de répandre ce sang, comme les Juifs, sans le connaître ? »

Fénelon continue toujours sur le ton de la plus haute éloquence :

« Ce peuple est-il le seul que Dieu a frappé ? Hâtons-nous de descendre aux exemples de la loi nouvelle ; ils sont encore plus effrayants. Jetez, mes frères, les yeux baignés de larmes sur ces vastes régions, d'où la foi s'est levée sur nos têtes, comme le soleil; que sont-elles devenues ces fameuses églises d'Antioche, de Jérusalem, de Constantinopie, qui en avaient d'innombrables sous elles ? C'est là que pendant tant de siècles, les conciles assemblés ont étouffé les plus noires erreurs, et prononcé ces oracles qui vivront éternellement ; c'est là que régnait avec majesté la sainte Discipline, modèle après lequel nous soupirons en vain. Cette terre était arrosée du sang des martyrs ; elle exhalait le parfum des vierges ; le désert même fleurissait par ses solitaires ; mais tout est ravagé sur ces montagnes, découlant de lait et de miel, où paissaient sans crainte les troupeaux d'Israël. Là, maintenant sont les cavernes inaccessibles des serpents et des basilics.

« Que reste-t-il sur les côtes d'Afrique, où les assemblées d'évêques étaient aussi nombreuses que les conciles universels, et où la loi de Dieu attendait son explication de la bouche d'Augustin ? Je ne vois plus qu'une terre encore fumante de la foudre que Dieu j a lancée. »

Quel trait, quelle image que cette exclamation : « Je ne vois plus qu'une terre encore fumante de la foudre que Dieu y a lancée. » L'antiquité n'a rien dit de plus grand. Mais loin de s'arrêter, voici que l'orateur va prendre un essor plus impétueux encore. Que dis-je, il va secouer les flammes de son éloquence sur tous les abus, les vices, les ingratitudes de son temps. Impitoyable, il déchaînera la foudre à son tour, et laissera l'auditoire attéré et comme anéanti. Ce passage défie tout éloge et presque toute comparaison. On comprend que le cardinal Maury, en parlant de ce sermon, ait pu dire « qu'il ne connaissait dans l'éloquence sacrée, aucun chef-d'œuvre à côté duquel on ne puisse placer avec honneur l'œuvre de Fénelon. »

Moins diifus que saint Jean-Chrysostôme, dans la pompe de son langage, plus passionné que saint Basile et .saint Grégoire de Naziance, plus nerveux que saint Bernard lui-même , il égale ici Bossuet dans ses grands moments, et laisse loin derrière lui les Mascaron et les Fléchier. Bourdaloue a tonné, lui aussi, contre les vices de son temps. Massillon a eu des accents vengeurs , mais ils n'ont pas dépassé

l'énergie de Fénelon , et n'ont su condenser, comme lui, leurs terribles effets.

Fénelon en effet, dans cette 'dernière partie de son sermon, rompt tontes les digues.

Il laisse les flots de son éloquence s'échapper comme un torrent qui brise et entraîne tout ce qu'il rencontre. Il accumule les images, amasse les traits, précipite les effets ; il procède par bonds impétueux, sans désordre, avec la conscience de sa force. C'est un géant qui ébranle sa massue et qui court frappant sans pitié tous les monstres, c'est-à-dire, tous les crimes qui déshonorent une nation chrétienne. Mais sous cette force, on sent encore un cœur ; il se montre de temps à autre , par des exclamations et des sanglots .

Oh ! l'admirable page, et qu'elle est à relire, en ces temps mauvais où nous vivons :

« La foi ne s'éteindra point, je l'avoue ; mais elle n'est attachée à aucun des lieux qu'elle éclaire ; elle laisse derrière elle une affreuse nuit à ceux qui ont méprisé le jour, et elle porte ses rayons à des yeux plus purs.

" Que ferait plus longtemps la foi chez des peuples corrompus jusqu'à la racine, qui ne portent le nom de fidèles que pour le flétrir et le profaner ?

« Lâches et indignes chrétiens, par vous le christianisme est avili et méconnu ; par vous le nom de Dieu est blasphémé chez les Gentils j vous n'êtes

plus qu'une pierre de scandale à la porte de la maison de Dieu, pour faire tomber ceux qui y viennent chercher Jésus-Christ,

« Mais qui pourra remédier aux maux de nos églises et relever la vérité qui est foulée aux pieds dans les places publiques? L'orgueil a rompu ses digues et inondé la terre ; toutes les conditions sont confondues ; le faste s'appelle politesse, la plus folle vanité une bienséance ; les insensés entraînent les sages et les rendent semblables à eux ; la mode, si ruineuse par son inconstance et par ses excès capricieux, est une loi tyramiique, à laquelle on sacrifie toutes les autres ; le dernier des devoirs est celui de payer ses dettes. Les prédicateurs n'osent plus parler pour les pauvres, à la vue d'une foule de créanciers dont les

clameurs montent jusqu'au ciel La simplicité, la

modestie, la frugalité, la probité exacte de nos pères, leur ingénuité, leur pudeur, passent pour des vertus rigides et austères d'un temps trop grossier. Sous prétexte de se polir, on s'est amolli par la volupté, et endurci contre la vertu et contre l'honneur. On invente chaque jour et à l'infini de nouvelles nécessités pour autoriser les passions les plus odieuses. Ce qui était d'un faste scandaleux dans les conditions les plus élevées, il y a quarante ans, est devenu une bienséance pour les plus médiocres. Détestable raJfinement de nos jours ! Monstre de nos mœurs ! La misère et le luxe augmentent de concert ; on est pro-

digue de son bien, et avide de celui d' autrui j le premier pas de la fortune est de se ruiner, »

Et qu'on ne croie pas que ce lugubre tableau soit chargé à plaisir. On a publié dans ces derniers jours un travail intitulé: la Misère sous Louis XIV ^ qui prouve par la correspondance des intendants de province, et par des documents ojficiels, que les dehors si brillants du grand siècle cachaient des plaies profondes et, en beaucoup de contrées, une extrême indigence.

Fénelon poursuit son implacable réquisitoire :

« Qui pourrait supporter les folles hauteurs que l'orgueil affecte et les bassesses infâmes que l'intérêt fait faire?. . Les hommes, gâtés jusque dans la moelle des os par les ébranlements et les enchantements des plaisirs violents et raffinés, ne trouvent plus qu'une douceur fade dans les consolations d'une vie innocente ; ils tombent dans les langueurs mortelles de l'ennui, dès qu'ils ne sont plus animés par la fureur de quelque passion. Est-ce donc là être chrétien? Allons, allons dans d'autres terres, où nous ne soyons plus réduits à voir de tels disciples de Jésus-Christ ! 0 Evangile ! est-ce là ce que vous enseignez ? 0 foi chrétienne ! vengez-vous ; laissez une éternelle nuit sur la face de la terre, de cette terre couverte d'un déluge d'iniquité. »

A-t-iltout dit, et va-t-il se lasser de tonner ? Non, il ira jusqu'au bout, et du désordre des mœurs il passe

au désordre des esprits, il décrit l'état doctrinal du monde et il montre à nu le chancre de l'impiété qui commence à le ronger :

« Une sagesse vaine et intempérante, une curiosité superbe et effrénée emporte les esprits.

« Le Nord ne cesse d'enfanter de nouveaux monstres d'erreurs ; parmi ces ruines de l'ancienne foi tout tombe, tout tombe comme par morceaux; le reste des nations anciennes en sent le contre-coup ; on voit les mystères de Jésus-Christ ébranlés jusqu'aux fondements.

« Des hommes profanes et téméraires ont franchi les bornes et ont appris à douter de tout. C'est ce que nous entendons tous les jours. Un bruit sourd d'inijpiêté vient frapper nos oreilles et nous en avons le cœur déchiré. Après s'être corrompus dans ce qu'ils connaissent, ils blasphèment enfin ce qu'ils ignorent. Prodige réservé ànosjours ! Ui^istruction augmente et la foi diminue. . . .

« Cependant, de tous les vices, on ne craint plus que le scandale, que dis-je? le scandale même est au comble ; car l'incrédulité, quoique timide, n'est pas muette ; elle sait se glisser dans les conversations, tantôt sous des railleries envenimées, tantôt sous des questions où l'on veut tenter Jésus-Christ, comme les Pharisiens. En même temps, l'aveugle sagesse de la chair, qui prétend avoir droit de tempérer la religion au gré de ses désirs, déshonore et énerve ce qui reste de foi parmi nous. Chacun marche dans la voie de son

propre conseil ; chacun, ingénieux à se tromper, se fait une fausse conscience. Plus d'autorité dans les pasteurs, plus d'uniformité de discipline. Le dérèglement ne se contente plus d'être toléré, il veut être la règle même et appelle excès tout ce qui s'y oppose. La chaste colombe, dont le partage ici-bas est de gémir, redouble ses gémissements. Le péché abonde, la charité se refroidit, les ténèbres s'épaississent, le mystère d'iniquité se forme \ dans ces jours d'aveuglement et de péché, les élus mêmes seraient séduits s^'ils pouvaient l'être. Le flambeau de l'Evangile, qui doit faire le tour de l'univers, achève sa course. ODieu! Que vois-je? Où sommes-nous? Le jour delà ruine est proche, et les temps se hâtent d'arriver! »

L'entendez-vous, cette formidable parole? Comprenez-vous cette prophétie? L'orateur à ce moment est possédé par ce mens divinior qui agite dans les moments suprêmes les grandes âmes. Ce n'est plus un homme, c'est un prophète. Il me semble voir Fénelon épouvanté de ce qui le transporte, s'arrêter toutà-coup, et malgré lui, plongeant son regard dans l'avenir, y lire toutes les horreurs et toutes les calamités qu'il recèle j l'infamie des philosophes, Ta théisme ouvertement enseigné, la révolution se déchaînant sur la France, brisant les autels, massacrant les prêtres , noyant la nation dans un fleuve de boue et de sang ; des foiûes ivres d'impiété et de carnages, des hurlements sinistres, une prostituée recevant à Notre-

Dame de Paris les hommages divins, et la tête du meilleur des rois roulant de l'échafaud sur le pavé de la capitale devenue la ville parricide ! Et ce n'était là que le commencement !

Hélas ! Hélas ! qu^il avait raison de crier dans son épouvante : « 0 Dieu! Que vois-je ? Où sommes-nous ? Le jour de la ruine est proche, et les temps se hâtent d'arriver ! »

Nous frissonnons encore à ces souvenirs. Quelle impression dut produire sur les auditeurs cette menace prophétique?

Plusieurs foiS; dans le cours du xviif siècle, Dieu sembla renouveler ses avertissements, par la bouche de ses prédicateurs. On ne peut lire sans une sorte destupéfaction l'étonnante précision avec laquelle plusieurs des orateurs sacrés du xviii'' siècle ont annoncé la Révolution. Les Pères Neuville et de Beauregard, les Beauvais, les Séguier ont vraiment prophétisé en chaire.

L'évêque de Lescar, dans son discours pour Fouverture de l'Assemblée du clergé de 1783 ann'once clairement à ses collègues tout ce qui va suivre :

« Je les vois^ s'écrie-t-il, en parlant des révolutionnaires, je les vois renverser nos temples et en arracher les prêtres occupés du sacrifice. Je les vois appeler à grands cris cette foule de dcmi-crojants, rassemblés moins par zèle que par usage ; et dans ce temple déshonoré déjà par leur culte hypocrite, les

inviter à rejeter loin d'eux un fantôme de religion qu'ils ne supportaient qu'avec peine. Je les vois porter une main sacrilège sur les ornements du sanctuaire, se charger avidement de leurs dépouilles ; fermer les portes de la maison de Dieu, ou en changer la destination, poursuivre au dehors leur victoire impie, et dans leurs triomphes et leurs festins insulter à vos douleurs, et par des libations profaner ces vases consacrés par la célébration de nos mystères les plus redoutables.

« Voyez l'orage qui gronde et qui vous avertit, les menaces qui s'exécutent ; ces commencements fâcheux qui nous annoncent un avenir plus sinistre encore ; le dégoût qui gagne le troupeau, le zèle qui abandonné le pasteur, l'orgueil qui s'élève contre notre autorité, l'avarice qui jette un œil d'envie sur les biens dont vous êtes dépositaires ; de toutes parts, haine dissimulée, déchaînement ouvert, destructions opérées ou projetées. Et vous demandez encore des signes et des présages de la Révolution ! en faut-il d'autres que la Révolution elle-même, qui, préparée de loin, s'avance à grands pas et se consomme sous vos yeux ? »

Déjà en 1780, les évêques réunis à Paris disaient au roi : « Encore quelques années et l'ébranlement devenu général ne laissera plus apercevoir que des débris et des ruines. » Plus haut encore, à l'avènement même de Louis XVI, l'orateur chargé de prononcer l'Oraison funèbre de Louis XV, Beauvais, évêque de

Senez, apostrophait son siècle en ces termes : « Siècle dix-huitième, si fier de vos lumières et qui vous glorifiez entre tous les autres du titre de philosophe, quelle époque fatale vous allez faire dans l'histoire de l'esprit et des mœurs des nations !

« Esprits téméraires, voyez les ravages de vos systèmes ! 11 n'y aura donc plus de superstitions parce qu'il n'y aura plus de religion, plus de préjugés, parce qu'il n'y aura plus de principes, plus d'hj'pocrisie, parce qu'il n'y aura plus de vertus.

« Esprits téméraires, frémissez de vos succès et d'une révolution plus funeste encore que les hérésies qui ont changé autour de vous la face de plusieurs Etats. Elles y ont du moins laissé subsister un culte et des mœurs j et nos neveux malheureux n'auront plus un jour ni culte, ni mœurs, ni Dieu. »

Qui ne se rappelle enfin ces paroles du Père de Beauregard prêchant le Carême à la Cour, annonçant par les plus sinistres accents les malheurs qui devaient éclater trois ans plus tard : « Oui, s'écriait-il, oui vos temples, Seigneur, seront dépouillés et détruits, vos fêtes abolies, votre nom blasphémé, votre culte proscrit. Mais qu'entends-je ? Grand Dieu, que vois-je? Aux saints cantiques qui faisaient retentir les voûtes sacrées en votre honneur, succèdent des chants bachiques et profanes ! Et toi, divinité infâme du paganisme, impudique Vénus ! tu viens ici même prendre

audacieiisement la place du Dieu vivant, t' asseoir sur le trône du saint des saints et recevoir l'encens coupable de tes nouveaux adorateurs. >

Ne sont-ce pas là comme autant de prédictions frappantes, et l'éclio de cette terrible exclamation de Fénelon : «0 Dieu que vois-je? Où sommes-nous? Le jour de la ruine est proche, et les temps se hâtent d'arriver. » Nous sommes, nous, à ces temps. La révolution, loin d'être terminée poursuit son œuvre de destruction. Nous assistons, le cœur navré, à toutes ses conséquences et nous ne savons pas ce que l'avenir nous tient encore en réserve. Mais malgré nos légitimes angoisses, il convient de garder l'espérance. Dieu veille sur son Eglise. C'est dans ce sentiment que Fénelon termine son célèbre sermon et trouve pour ranimer les cœurs des paroles qu'il nous est utile, à nous aussi, de redire et de méditer;

« Seigneur, qui dites dans vos Ecritures : Quand même une mère oublierait son propre fils, le fruit de ses entrailles, moi je ue vous oublierai jamais, ne détournez point votre face de dessus nous. Que votre parole croisse dans ces royaumes où vous l'envoyez ; mais n'oubliez pas les anciennes églises dont vous avez conduit si heureusement la main pour planter la la foi chez ces nouveaux peuples.

« Souvenez-vôus du siège de Pierre, fondement immobile de vos promesses. Souvenez-vous de l'Eglise de France, mère de celle d'Orient, sur qui votre grâce

reluit. Souvenez-vous de cette maison qui est la vôtre ; des ouvriers qu'elle forme, de leurs larmes, de leurs prières, de leurs travaux. Que vous dirai-je. Seigneur, pour nous-mêmes ? Souvenez- vous de notre misère et de votre miséricorde. Souvenez-vous du sang de votre Fils qui coule sur nous, qui vous parle en notre faveur, et en qui seul nous nous confions. Bien loin de nous arracher, selon votre justice, ce peu de foi qui nous reste encore, augmentez--la, purifiez-la, rendez-la vive ; qu^elle perce toutes nos ténèbres ; qu'elle étouffe toutes nos passions, qu'elle redresse tous nos jugements, afin qu'après avoir cru ici-bas, nous puissions voir éternellement dans votre sein ce que nous aurons cru. Amen. »

C'est par ses souhaits si dignes de la piété et de la bonté de sou cœur que Fénelon termine cet incomparable sermon qui, dans toutes ses parties, et à tous les points de vue, demeurera comme un monument des plus achevés et des plus glorieux de l'éloquence sacrée.

Fénelon, parvenu à l'apogée de son génie, ne s'occupait qu'à évangéliser les campagnes ou à prêcher dans sa cathédrale de l'abondance de son cœur : « J'ai fait, écrivait-il à l'abbé Fleur j, l'ouverture du Jubilé, et j'ai déjà prêché deux fois. Il me paraît que cela fait plusieurs biens ; je tâche de donner au peuple les vraies idées de la religion qu'ils n'ont pas assez ; j'acquiers de l'autorité, je les accoutume à des maximes qui auto-

risent les bons confesseurs ; enfin^ je donne aux prédicateurs l'exemple de ne chercher ni arrangement,, ni subtilité et de parler précisément d'affaires. » Il ne songeait donc dans les nombreuses instructions qu'il adressait à son peuple qu'à l'instruire et à l'édifier.

Depuis douze ans qu'il était archevêque de Cambrai, il ne s'était pas départi encore de cette pieuse coutume et n'avait voulu donner à sa parole aucun retentissement, lorsqu'une occasion solennelle le força à sortir de son humilité.

Chargé de sacrer l'Electeur de Cologne qui voulait recevoir de ses mains l'onction épiscopale , Fénelon prononça, dans l'église collégiale de Saint-Pierre de Lille, le l^"" mai 1707^ un discours qui, par l'ampleur des idées, la perfection achevée de la forme, et l'éminence des qualités oratoires , suffirait seul à établir la renommée d'un grand prédicateur.

Ce discours est bien connu, il est devenu classique. Tous les critiques ont ratifié Tappréciation du cardinal Maury qui s'exprime ainsi : « La première partie est écrite avec l'énergie et l'élévation de Bossuet ; la seconde suppose une sensibihté qui n'appartient qu'à Fénelon. » Mais ce qu'on n'a pas assez remarqué, c'est, au point de vue de l'éloquence, la qualité maîtresse à laquelle était parvenu Fénelon, d'atteindre, comme les plus beaux génies de Fantiquité, à la puissance des effets par la simplicité et la sobriété des moyens.

Ce discours ne révèle pas seulement une maturité consommée de pensée, mais aussi une maturité, une concision, une force de langage qui sont le privilège du vrai génie. On ne reconnaît plus là le chantre harmonieux et poétique de Télêmaque. Il parle comme Tacite a écrit. Il coule en bronze pour la postérité ses graves enseignements, il y ajoute Fonction pastorale dans ce qu'elle a de plus tendre et de plus exquis, l'onction qui était son don particulier et la compagne inséparable de sa parole. Fénelon, au soir de sa vie, est arrivé à la plénitude de l'éloquence, et son dernier discours doit être écouté avec émotion et recueillement comme le chant du cygne.

Nous n'en analyserons que les traits principaux, car il est, on peut le dire, de ces œuvres capitales qui sont dans la mémoire de tous les hommes instruits.

L'exorde, tout de circonstance, est consacré à célébrer l'illustre famille de l'Electeur, son frère le prince Electeur de Bavière présent à la cérémonie et la vocation de l'archevêque de Cologne. Après ce premier et nécessaire hommage, Fénelon énonce de suite le sujet qu'il se propose de traiter, sujet très-hardi pour son temps et même pour tous les temps. Il va montrer : 1° que l'Eglise n'a aucun besoin du secours des princes de la terre, parce que les promesses de son époux tout-puissant lui suffisent ; 2° que les princes qui deviennent pasteurs peuvent être très-utiles à l'Eglise, pourvu qu'ils s'humilient,

qu'ils se dévouent au travail, et qu'on voie reluire en eux toutes les vertus pastorales.

Dans le premier point, Fénelon établit l'indépendance de l'Eglise des pouvoirs humains, en des termes et avec une liberté apostolique qui montrent toute la hauteur sereine de sa pensée, et qui durent étonner, au siècle de Louis XIV, après les tristes souvenirs de l'affaire des Corses et de l'assemblée de 1682.

(( Les enfants du siècle , prévenus , dit-il, des maximes d'une politique profane , prétendent que l'Eglise ne saurait se passer du secours des princes, et de la protection de leurs armes, surtout dans les pays où les hérétiques peuvent l'attaquer. Aveugles, qui veulent mesurer l'ouvrage de Dieu par celui des hommes ! C'est s'appuyer sur un bras de chair ; c'est anéantir la croix de Jésus-Christ. Croit-on que l'époux tout-puissant, et fidèle dans ses promesses, ne suffira pas à l'épouse ? Le ciel et la terre passeront, mais aucune de ses paroles ne passera jamais. 0 hommes faibles et impuissants qu'on nomme les rois et les princes du monde, vous n'avez qu'une force empruntée pour un peu de temps ; l'époux, qui vous la prête, ne vous la confie qu'afin que vous serviez l'épouse. Si vous manquiez à l'épouse, vous manqueriez à l'époux même ; il saurait transporter son glaive en d'autres

mains Dieu jaloux renverse les trônes des princes

hautains, et il fait asseoir en leurs places des hommes doux et modérés j il fait sécher jusqu'aux racines les

nations superbes, et il plante les humbles pour les faire fleurir ; il détruit jusque clans ses fondements toute puissance orgueilleuse ; il en efface même la mémoire de dessus la terre... Que les princes qui se vantent de protéger l'Eglise ne se flattent donc pas jusqu^'à croire qu'elle tomberait s'ils ne la portaient pas dans leurs mains. S'ils cessaient de la soutenir, le Tout-Puissant la porterait lui-même. Pour eux, faute de la servir ils périraient selon les saints oracles.

« Jetons les yeux sur l'Eglise, c'est-à-dire sur cette société visible des enfants de Dieu qui a été conservée dans tous les temps ; c'est le royaume qui n'aura point de fin. Toutes les autres puissances s'élèvent et tombent j après avoir étonné le monde , elles disparaissent. L'Eglise seule, malgré les tempêtes du dehors et les scandales du dedans, demeure immortelle. Pour vaincre, elle ne fait que soufl'rir ; et elle n'a pas d'autres armes que la croix de son époux. »

Impossible d'être plus concis et plus énergique. Dans tout ce discours Fénelon fondra dans son propre langage les paroles de l'Ecriture, et il mettra ainsi en pratique l'un de ces préceptes favoris « de ne parler pour instruire les hommes que la langue des divines Ecritures. »

Pour faire mieux ressortir cette indépendance de l'Eglise, il interroge l'histoire et lui demande une éclatante confirmation. Il prend l'Eglise à ses ori-

gines ; il la contemple sous Moïse , sous les Machabées, et continue : « Mais tournons nos regards vers l'Eglise que Rome païenne, cette Babylone enivrée du sang des martyrs s'efforce de détruire. L'Eglise demeure libre dans les chaînes, et invincible au milieu des tourments. Dieu laisse ruisseler, pendant trois cents ans, le sang, de ses enfants bien aimés. Pourquoi croyez-vous qu'il le fasse ? C'est pour convaincre le monde entier, par une si longue et si terrible expérience, que l'Eglise, comme suspendue entre le ciel et la terre, n'a besoin que de la main invisible dont elle est soutenue. Jamais elle ne fut si libre, si forte, si florissante, si féconde. »

Et alors, avec une majesté incomparable, l'orateur s'écrie : « Que sont devenus ces Romains qui la persécutaient ? Ce peuple, qui se vantait d'être le peupleroi, a été livré aux nations barbares ; l'Empire éternel est tombé ; Rome est ensevelie dans ses ruines avec les faux dieux ; il n'en reste plus de mémoire, que par une autre Rome sortie de ses cendres qui, étant pure et sainte, est devenue à jamais le centre du royaume de Jésus-Christ. »

Cependant l'Eglise est reconnue par les puissances, et prend bientôt sa place dans l'Etat. Quels seront leurs rapports et leurs droits réciproques ? C'est assurément une question digne des plus graves méditations.

Fénelon, qui a devancé son siècle jsur bien des

points de la politique, a tranché ici, doctrinalement, ce problème tant agité de nos jours.

L'Eglise doit-elle être assujettie aux princes temporels et vassale de l'Etat ? Doit-elle être protégée par les souverains, où laissée libre entièrement ?

La séparation absolue de l'Eglise et de l'Etat est un sj'stème jugé et condamné par le Syllabus.

L'indépendance réciproque de l'Eglise et de l'Etat, que des penseurs estiment devoir être la loi des sociétés modernes, si elle est basée sur le respect des droits mutuels et sur une entente harmonieuse, peut être soutenue sans dommages pour la vérité.

La protection absolue, exclusive, de l'Eglise par l'Etat , à côté d'avantages extérieurs, présente de grands inconvénients. On l'a fait justement remarquer. La protection des princes n'est jamais désintéressée. S^ils la revêtent et l'entourent d'honneurs et de considération aux yeux des peuples, ils lui demandent en retour des concessions et des sacrifices, qui ont été parfois jusqu'à léser sa nécessaire liberté. D'autres sont venus, qui lui ont imposé la servitude.

Que faut-il penser, que doit-on préférer ? Ecoutons Fénelon, posant d^abord ces principes : « L'Eglise, il est vrai, est dans l'Etat pour obéir aux princes dans tout ce qui est temporel ; mais quoi qu'elle se trouve dans l'Etat, elle n'en dépend jamais pour aucune fonction spirituelle. Elle est en ce monde, mais c'est pour le convertir ; elle est en ce monde, mais c'est

pour le gouverner par rapport au salut Le monde,

en se soumettant à l'Eglise, n'a point acquis le droit de l'assujettir ; les princes, en devenant les enfants de l'Eglise, ne sont point devenus ses maîtres ; ils doivent la servir, et non la dominer. ■»

Elle, à son tour, n'intervient pas dans les affaires temporelles. « S'agit-il, dit Fénelon, de l'ordre civil et politique, l'Eglise n'a garde d'ébranler les royaumes de la terre, elle qui tient dans ses mains les clefs du royaume du ciel. Elle ne désire rien de tout ce qui peut être vu ; elle n'aspire qu'au roj-aume de son époux qui est le sien.

« Elle est pauvre et jalouse du trésor de sa pauvreté; elle est paisible, et c'est elle qui donne au nom de . l'époux une paix que le monde ne peut ni donner ni ôter ; elle est patiente, et c'est par sa patience jusques à la mort de la croix qu'elle est invincible.

«Elle n'oublie jamais que son époux s'enfuit sur la montagne dès qu'on voulut le faire roi ; elle se ressouvient qu'elle doit avoir en commun, avec son époux, la nudité' de la croix... Elle ne veut qu'obéir; elle donne sans cesse l'exemple de la soumission et du zèle pour l'autorité légitime ; elle verserait tout son sang pour la soutenir. Ce serait pour elle un second martyre après celui qu'elle a enduré pour la foi. Princes, elle vous aime ; elle prie nuit et jour pour vous ; vous n'avez point de ressource plus assurée que sa fidélité. Outre qu'elle attire sur vos personnes et sur vos

peuples les célestes bénédictions, elle inspire à vos peuples une affection à toute épreuve pour vos personnes qui sont les images de Dieu ici-bas. »

Toute la politique de l'Eglise est dans ces admirables paroles, si sages, si autorisées, si évangéliques. Ceux qui ont voulu compter Fénelon au nombre des précurseurs des idées démocratiques et révolutionnaires ne l'ont certainement pas lu ni compris.

S'il a conseillé à Louis XIV des réformes devenues nécessaires, il n'a jamais ébranlé le principe sacré de Tautorité. S'il a fait entendre des paroles de paix et de douceur en faveur des hérétiques, il n'avait en vue que les personnes, et non la doctrine. Il a écrit, en effet, à Jacques III : « Sur toutes choses, ne forcez jamais vos sujets à changer leur religion, nulle puissance humaine ne peut forcer le retranchement impérissable de la liberté du cœur. La force ne peut jamais persuader les hommes ; elle ne fait que des hypocrites. Quand les rois se mêlent de religion, au lieu de la protéger, ils la mettent en servitude. Accordez à tous la tolérance civile , non en approuvant tout comme indifférent , mais en souffrant avec patience ce que Dieu souffre, et en tâchant de ramener les hommes par une douce persuasion. » Mais en quoi ce passage est-il répréhensible ? C'est la doctrine constante de l'Eglise. Ce que le Saint-Siège a condamné dans le Syllabus, c'est cette détestable maxime qu'on voudrait ériger aujourd'hui en principe indiscutable : « Que

FEtat est athée, que le bien, le mal, le vrai, le faiLx, l'Alcoran ou l'Evangile, tout cela est égal, indifférent. »

On Ta clit avec autorité : « le Pape repousse, avec la religion, le bon sens, la vraie philosophie, cet insensé et coupable indifférentisme, et les conséquences de licence absolue qui en découlent, mais il ne repousse pas la tolérance pour les personnes et la tolérance civile des cultes. » Les Papes l'ont toujours pratiquée à Rome même, où les juifs vivaient dans une entière liberté et possédaient leur synagogue, comme les protestants leur temple.

Il faut distinguer donc, comme le fait Fénelon, entre l'indifférence en matière de rehgion érigée en doctrine, et la tolérance civile des cultes qui s'impose comme une nécessité des temps. La première est frappée de condamnation, la seconde, non.

Mais si Fénelon fait la part des circonstances et des pays dans les rapports à conserver avec les dissidents, il est inflexible sur les principes, et nul n'a revendiqué plus hautement que lui la pleine liberté del'Eghse.

« S'agit-il du ministère spirituel donné à l'épouse immédiatement par le seul époux, l'Eglise l'exerce avec une entièi-e indépendance des hommes, Jésus- Christ dit : Toute puissance m'a été donnée dans le ciel et sur la terre. AUez-donc ; enseignez toutes les nations, les baptisant, etc. C'est cette toute puissance

de l'époux qui passe à l'épouse et n'a aucune borne ; toute créature sans exception y est soumise. Comme les pasteurs doivent donner aux peuples l'exemple de la plus parfaite soumission et de la plus inviolable fidélité aux princes pour le temporel, il faut aussi que les princes, s'ils veulent être chrétiens^ donnent aux peuples à leur tour Texe mple de la plus humble docilité et de la plus exacte obéissance aux pasteurs pour toutes les choses spirituelles.

« Tout ce que l'Eglise lie ici-bas est lié ; tout ce qu'elle remet est remis ; tout ce qu'elle décide est confirmé au ciel. » L'orateur s'élève alors au sublime , dans un mouvement plein d'énergie et d'éloquence.

« 0 hommes qui n'êtes qu'hommes, quoique la flatterie vous tente d'oublier l'humanité et de vous élever au-dessus d'elle, souvenez-vous que Dieu peut tout sur vous, et que vous ne pouvez rien contre lui. Troubler l'Eglise dans ses fonctions, c'est attaquer le Très-Haut dans ce qu'il a de plus cher, qui est son épouse ; c'est blasphémer contre ses promesses ; c'est oser l'impossible ; c'est vouloir renverser le règne éternel.

« Rois de la terre, vous vous ligueriez en vain contre le Seigneur et contre son Christ ; en vain vous renouvelleriez les persécutions ; en les renouvelant vous ne feriez que purifier l'Eglise et que ramener

pour elle la beauté de ses anciens jours Si vous

ne vous humiliez sous sa puissante main, il vous

brisera comme des vases d'argile. La puissance sera enlevée à quiconque osera s'élever contre TEgUse.

« Ce n'est pas elle qui l'enlève, car elle ne fait que souffrir et prier. Si les princes voulaient l'asservir,

ELLE ouvrirait SON SEIN ; ELLE DIRAIT : FRAPPEZ ; ELLE AJOUTERAIT, COMME LES APOTRES : JUGEZ VOUS- MEMES DEVANT DIEU s'iL EST JUSTE DE VOUS OBEIR

PLUTÔT qu'a LUI. » Quelle grande et saisissante image ! aussi Fénelon profite de l'émotion que ce passage a causée pour tirer les conclusions. Il montre que non-seulement les princes ne peuvent rien contre l'Eglise, mais encore qu'ils ne peuvent rien pour elle , touchant le spirituel, qu'en lui obéissant. Et revenant en terminant sa première partie à l'Electeur qu'il va consacrer Pontife de l'Eglise, il peut lui dire avec autant de dignité que de vérité :

« Venez donc, ô Clément, petit-fils de Maximilien ; venez secourir l'Eglise par vos vertus, comme votre aïeul l'a secourue par les armes. Venez, non pour soutenir d'une main téméraire Farclie chancelante, mais au contraire pour trouver en elle votre soutien. Venez, non pour dominer, mais pour servir. Si vous croyez que l'Eglise n'a aucun besoin de votre appui, et si vous vous donnez humblement à elle, vous serez son ornement et sa consolation. »

Dans la seconde partie de son discours, l'orateur développe la pensée qu'il a indiquée, c'est-à-dire que les princes qui deviennent pasteurs peuvent être très-

utiles à l'Eglise, pourvu qu'ils se dévouent au ministère en esprit d'humilité, de patience et de prière.

Il montre la nécessité et l'étendue de l'humilité chez un pasteur : « Descendez, lui dit-il, jusqu'à la dernière brebis de votre troupeau; rien ne peut être bas dans un ministère qui est au-dessus de l'homme. Descendez donc, descendez ; ne craignez rien, vous ne sauriez jamais trop descendre pour imiter le prince des Pasteurs qui, étant sans usurpation égal à son Père, s'est anéanti en.prenant la nature d'esclave. »

Il rappelle que la patience n'est pas moins nécessaire à celui qui a le gouvernement et la charge des âmes que l'humilité. « Le ministre de Jésus-Christ est débiteur à tous, aux sages et aux insensés. C'est une dette immense qui se renouvelle chaque jour et qui ne s'éteint jamais. » Et à ce propos Fénelon trace un modèle accompli du bon Pasteur, et, l'onpourrait dire, sa propre image.

« Non-seulement l'Evêque doit sans cesse étudier les Saintes Lettres, la tradition et la discipline des canons , mais encore il doit écouter tous ceux qui veulent lui parler. » Et c'est alors quil s'écrie: « 0 heureuse faiblesse du pasteur qui s'affaiblit tout exprès par pure condescendance pour se proportionner aux âmes qui manquent de force ! qui est-ce, dit l'apôtre, qui s'aflaiblit sans que je m'affaiblisse avec lui ? Qui est-ce qui tombe, sans que mon cœur brûle pour le relever? 0 pasteurs, loin de vous tout

cœur rétréci ! Elargissez, élargissez vos entrailles. Vous ne savez rien, si vous ne savez que commander, que reprendre, que corriger, que montrer la lettre de la loi. Soyez pères : ce n'est pas assez ; soyez mères ; enfantez dans la douleur ; souffrez de nouveau les douleurs de l'enfantement à chaque effort qu'il faudra faire pour achever de former Jésus-Christ dans un cœur... Attendez sans fin, ô pasteur d'Israël; espérez contre l'espérance ; imitez la longanimité de Dieu pour les pécheurs ; supportez ce que Dieu supporte ; conjurez, reprenez en toute patience ; il vous sera donné selon la mesure de votre foi. Ne doutez pas que les pierres mêmes ne deviennent enfin des enfants d'Abraham. Vous devez faire comme Dieu, à qui saint Augustin disait: « Vous avez manié mon cœur pour le refaire peu à peu par une main si douce et si miséricordieuse » , et dans toute la suite de cette partie, il insistera avec une onction, une tendresse, une sensibilité qui n'appartiennent qu'à lui sur le devoir des Pasteurs d'aimer leur troupeau, d'avoir la clef des cœurs, pour y entrer profondément, car si l'on veut faire du bien aux hommes il faut les aimer et en être aimé ; « nulle puissance humaine ne pouvant forcer le retranchement impénétrable de la liberté d'un cœur. »

Il supplie, il conjure, il trouve les expressions les plus pénétrantes^ pour faire bien comprendre à ce nouveau Pasteur, et par lui à tous ceux qui ont été

élus pour continuer le ministère apostolique, que « le grand art, dans la conduite des âmes, est de se faire aimer pour faire aimer Dieu, et de gagner la confiance pour parvenir à la persuasion. »

« 0 pasteurs d'Israël, conclut-il, travaillez dans la pure foi, sans consolation^ s'il le fautj possédez votre àme en patience. Plantez, arrosez, attendez que Dieu donne l'accroissement; ne dussiez-vous jamais

PROCURER QUE LE SALUT d'uNE SEULE AME, LES TRA- VAUX DE VOTRE VIE ENTIERE SERAIENT BIEN EM- PLOYÉS. »

Voilà encore une de ces paroles de notre orateur qu'on devrait écrire en lettres d'or, et placer avec honneur en tête des annales du zèle et de la charité catholiques. On aimerait à finir sur une telle pensée, une étude sur Fénelon. Mais il faut achever ce discours.

Le consécrateur a encore à donner à l'Elu de tendres et sages conseils. Il lui recommande la gfande arme des pasteurs et des apôtres : la prière. Car si tous les fidèles doivent prier, que sera-ce des pasteurs, médiateurs entre le ciel et la terre.

« Soyez, lui dit-il, le sel de la terre, la lumière du

monde, l'œil qui éclaire le corps de votre Eglise, et la

bouche qui prononce les oracles de la tradition...

Priez sans cesse, pour aimer et pour faire aimer

Dieu, c'est la vie de l'apostolat. Vivez de cette vie

cachée avec Jésus-Christ en Dieu, prince devenu le pasteur des âmes, et vous goûterez combien le 'Seigneur est doux. Alors vous serez une colonne de la Maison de Dieu ; alors, vous serez Tamour et les délices de l'Eglise. »

Le tendre cœur de Fénelon va s'exhaler dans une dernière ei sublime exhortation, qui est comme le c ouronnement de tout son discours et le dernier mot de son éloquence. Ici, c'est le langage même de rÉcriture, qu'il emprunte pour donner à ses accents une splendeur et une autorité irrésistibles.

« Il ne tient qu'à vous , ô Prince , d'essuyer les larmes de l'Eglise et de la consoler de tous les maux qu'elle souffre dans ces jours de péché.

« Vous ferez refleurir les terres désertes ; vous ramènerez la beauté des anciens jours. Que dis-je? Levez les yeux et voyez les campagnes déjà blanches pour la moisson. Consolez-vous, consolez-vous, mon peuple, dit notre Dieu. Toute vallée se comblera, toute montagne sera aplanie. Et vous qui évangélisez Sion, montez sur la montagne, élevez avec force votre voix. 0 vous qui évangéhsez Jérusalem, élevez-là, ne craignez rien ; dites aux villes de Juda, voici votre Dieu ! 0 Eglise, qui recevez de la main du Seigneur un tel époux, voilà des enfants qui vous viennent de loin. Vous serez plus féconde que jamais dans votre vieillesse. Les voilà venus de l'Aquilon, de la mer, et de la terre du Midi Levez les yeux autour de vous

et voj^ez ; tous ceux-ci s'assemblent et viennent à vous. 0 Epouse, il vous environnent, et vous en serez ornée. 0 Mère qu'on croyait stérile, vos enfants vous diront : L'espace est trop étroit, donnez-nous en d'autres pour habiter. Et vous direz dans votre cœur: Qui est-ce qui m'a donné ces enfants, à moi, qui étais stérile et captive en terre étrangère? Qui est-ce qui les a nourris? J'étais seule et abandonnée, et ceux-ci, où étaient-ils alors ?

« Peuples, 'pour le bonheur desquels se fait cette consécration, que ne puis-je vous faire entendre de loin ma faible voix ! Priez, peuples, priez ; toutes les bénédictions que vous attirerez sur sa tête reviendront sur la vôtre ; plus il recevra de grâces, plus il en répandra sur le troupeau. »

Enfin viennent les derniers souhaits au pontife consacré, qui sont le comble du pathétique : « Et vous, ô Prince, sur qui coule l'onction du Saint-Esprit^ ressuscitez sans cesse la grâce que vous recevez par l'imposition de nos mains. Que ce grand jour règle tous les autres jours de votre vie jusqu'à celui de votre mort. Soyez toujours le bon pasteur, prêt à donner votre vie pour vos chères brebis, comme vous voulez l'être aujourd'hui, et comme vous voudriez l'avoir été au moment, où dépouillé de toute grandeur terrestre, vous irez rendre compte à Dieu de votre ministère. Priez, aimez, faites aimer Dieu ; rendez-le aimable en vous ; faites qu'on le sente en

votre personne ; répandez au loin la bonne odeur de Jésus-Christ ; soyez la force, la lumière, la consolation de Yotre troupeau ; que votre troupeau soit votre joie et votre couronne au jour de Jésus-Christ.

« 0 Dieu , »vous l'avez aimé dès l'Eternité ; vous voulez qu'il vous aime et qu'il vous fasse aimer icibas. Portez-le dans votre sein, au travers des périls

et des tentations que la foi fasse seule en lui

l'œuvre de la foi ! Qu'au moment où il ira paraître devant vous, les pauvres nourris, les riches humiliés, les ignorants instruits, les abus réformés, la discipline rétablie, l'Eglise soutenue et consolée par ses vertus, le présentent devant le trône de la grâce, pour recevoir de vos mains la couronne qui ne se flétrira jamais ! »

En lisant et en méditant de telles œuvres , on éprouve un regret profond, en songeant que bien d'autres du même mérite, laissées par Fénelon, ont été perdues pour la postérité ; et on comprend qu'un grand critique ait pu dire « qu'on voudrait penser comme Pascal, écrire comme Bossuet, parler comme Fénelon. »

Il est temps, je le sens, de clore cette étude. Pour tout homme impartial, il est manifeste que si restreint que soit le nombre des œuvres oratoires de l'archevêque de Cambrai, elles suffisent à lui assurer le renom d'orateur, et lui assignent un rang d'honneur parmi ces maîtres qui, pour n'avoir enfanté que deux

ou trois chefs-d'œuvre, sont pour jamais en possession de la g-loire.

Celle de l'immortel Fénelon a tant d'autres titres, qu'elle semble n'avoir rien à gagner à cette auréole nouvelle, qu'une étude plus scrupuleuse de ses œuvres lui a restituée dès le commencement de ce siècle. Il ne nous a pas paru inutile cependant de la remettre en lumière, guidé par l'unique souci de ce que nous avons cru être la vérité.

Assurément, en parlant de Fénelon, à moins d'être lui-même^ on reste toujours bien au-dessous de son sujet, mais on y éprouve un tel charme, on s'y sent entraîné par un tel élan de cœur, qu'on ne laisse plus parler en quelque sorte la raison, selon l'agréable expression de Lamartine. Il semble que le regard et le sourire s'en mêlent, que sa voix harmonieuse retentit à vos oreilles, que sa personne délicate et distinguée se penche vers vous, et qu'on va surprendre sur ses lèvres et dans son cœur les accents enchanteurs qu'ils recelaient.

On nous pardonnera donc, s'ils ont quelquefois excédé la mesure, nos éloges et notre enthousiasme ; pour nous, nous ne croyons pas que l'admiration puisse jamais dépasser, ni peut-être même atteindre la hauteur de ce pur et sublime génie, non plus que' la tendresse et la largeur de sa grande âme.

Sans doute le succès n'a pas couronné ses efforts. Rien de ce qu'il a entrepris ne semble avoir vérita-

blement réussi. 11 avait formé un prince qui devait être les délices de la France et l'édification de son siècle. La mort a frappé le duc de Bourgogne dans la fleur de son âge^ de sa vertu et de sa renommée. Le règne de ce prince eut évité à notre pays les tempêtes politiques et sociales, dans lesquelles, plusieurs fois déjà, depuis deux siècles, il a failli sombrer.

Les réformes si sages, si bien appropriées à notre tempérament national, que Fénelon voulait apporter dans le gouvernement, et qui, sincèrement appliquées, eussent rendu impossible et sans objet la Révolution de 1789, n'ont pas été accueillies ni comprises par ceux qu'elles intéressaient le plus.

Son principal ouvrage littéraire, Télêmaque, loin de lui apporter quelque consolation, a été pour lui la cause et le signal d'une nouvelle persécution et d'une irréparable disgrâce. Ses meilleurs desseins semblent avoir été contrariés par les événements autant que par les hommes .

Ses principes sur l'éloquence- sacrée et la réformation qu'il a tenté d'apporter dans la chaire française, n'ont pas eu un sort plus heureux. Le xviii^ siècle n'y fit aucune attention; c'est à peine s'il les connut. On s'éloigna de plus en plus de l'Ecriture sainte, des homélies, des instructions paternelles et apostoliques ; on eut horreur du naturel et du simple. La chaire se ressentit du mauvais goût du temps. On y porta la manie de philosopher, qui s'était emparée

de toutes les têtes; on y trouvait des raisonneurs compassés et sentencieux, des moralistes, des économistes , des humanitaires ; on y cherchait les apôtres. La forme elle-même était celle précisément que Fénelon avait le plus en aversion, et dont il avait essayé de détourner , par les réflexions les plus sensées , les jeunes orateurs. Plus rien de naturel dans le style : tout y était solennel, aflfecté, travaillé. On aimait les périodes nombreuses et les phrases méthodiquement cadencées. Bref, on était aussi loin que possible des conseils et des préceptes des Dialogues sur r Eloquence.

La voix de Fénelon était demeurée sans écho. Son œuvre semblait avoir avorté.

Mais c'est le propre de la vérité de survivre à toutes les négations, à l'oubli comme à l'erreur. Quand, de retour de l'exil, le clergé français eût relevé de leurs ruines les paroisses et les églises, et se fût remis aux paisibles études, on se souvint des maîtres, on réédita leurs oeuvres, on réimprima les Dialogues sur V Eloquence de Fénelon; on donna au public la belle édition complète de 1827. Dès lors, les conseils et les préceptes de l'immortel archevêque de Cambrai attirèrent l'attention. Ils reprirent possession des âmes délicates, et peu à peu, de tous les esprits cultivés. Devant la transformation qui s'opérait dans notre littérature et dans nos moeurs, de fermes et bons esprits comprirent, au sein du clergé, qu'il

fallait abandonner les errements de la chaire du xviii* siècle, et remonter jusqu'aux sources. On commença à faire pour la rhétorique sacrée, ce qu'on a accompli avec un si éclatant succès pour l'art chrétien. La science et le culte de nos vieilles et incomparables basiliques s'étendirent , le goût s'épura , les belles traditions refleurirent. Les études historiques suivirent le même courant. En archéologie, en histoire, en liturgie, en musique sacrée, partout on sentit rimpérieuse nécessité de remonter aux sources toujours pures et toujours fécondes.

L'éloquence sacrée est entrée dans ce mouvement. Elle s'efforce de se rapprocher chaque jour des maîtres et des modèles. On éprouve le besoin de revenir au naturel. On remet en honneur la prédication apostolique. Le choix des sujets est en général plus conforme à la haute mission de l'orateur chrétien , le style plus vivant, plus personnel, plus dégagé de recherche et d'enflure, l'action moins monotone et moins pompeuse, plus voisine de la vérité ; toutes ces qualités qui tendent à s'acclimater dans la chaire contemporaine permettent de célébrer ses incontestables progrès. D'illustres exemples sont venus confirmer les préceptes. Les accents et les œuvres de Frayssinous, du cardinal Giraud, de Mgr Cœur, du P. Lacordaire, du P. de Ravignan, de l'abbé Combalot, de Mgr Dufêtre, de Mgr Landriot, de Mgr Plantier, parmi les morts, sont présents à tous les souvenirs. Il nous est

interdit de louer les vivants, mais qui ne connaît les modèles accomplis d'homélies qui nous viennent du siège de Saint-Hilaire et qui rappellent les meilleures œuvres de l'âge d'or des Pères et des Docteurs; qui n'a entendu quelques-unes de ces voix éloquentes de la chaire moderne, voix d'évêques dont le nom est sur toutes les lèvres, voix d'orateurs dont les écrits ornent toutes les bibliothèques, et qui nous prouvent que les glorieuses traditions de l'éloquence religieuse ne sauraient périr. Le retour aux vrais principes, aux règles saines et fécondes est manifeste. Il faut y aider de plus en plus. Il faut populariser le goût des Saintes Lettres, les fortes études, la connaissance des Pères, l'estime de la belle simplicité, le naturel surtout dans la déclamation. Il faut accoutumer les jeunes clercs moins à prêcher qu'à parler, à bien dire, et qu'on nous pardonne ce conseil, à bien lire. Peut-être sur ce point, l'éducation de nos séminaires laisse-t-elle quelque chose à désirer.

L'étude de Fénelon à tous ces points de vue est à recommander. Elle produira dans tous les esprits droits des fruits immédiats et abondants .

Un mot encore avant de terminer, et ce mot, c'est notre cœur qui nous l'impose .

Au cours de cette étude, nous avons pu paraître sévère pour les prédicateurs inférieurs à leur sainte et sublime mission. Nous avons exalté le génie de quelques-uns, nous avons célébré avec l'admiration

qui leur est due les grands noms des Augustin, des Bossuet, des Fénelon, et nous avons laissé dans l'ombre tous ces dignes ministres de la parole sainte dont la mémoire comme la vie est demeurée cachée dans le Christ leur bien aimé. Mais Dieu nous garde de méconnaître leurs mérites et leurs bienfaits, à ces humbles ouvriers de l'Evangile.

Ils ont passé, comme nous passerons tous, ces prêtres, ces missionnaires, ces moines, ces évêques, au cœur tendre et compatissant, au zèle ardent, à la voix infatigable, échos tour-à-tour puissants et doux de la voix du Maître, aujourd'hui ignorés des hommes et ensevelis dans l'oubli des temps. Ils se sont succédé les uns aux autres, laissant dans la mort leur hymne inachevé, mais rendant gloire à Dieu , et composant de tous leurs accents épars une immense acclamation de foi et d'amour. Ils ont passé comme les flots de l'océan qui se poussent en gémissant leur éternel murmure, et célèbrent tour-à-tour dans la tempête ou dans le calme, à travers leurs mugissements ou leurs plaintes monotones, avec une égale docilité, la majesté du Créateur.

0 belle, ô aimable, ô généreuse multitude d'apôtres, vous les humbles, les ignorés, les inconnus, vous n'avez pas de nom dans l'histoire; vous n'avez reçu de vos travaux ici-bas nulle récompense, nulle louange, nulle gloire; vous avez, au contraire, porté le poids du jour, de la lutte, du dédain et peut-être de la per-

sédition ; mais parce que vous avez mêlé votre voix, pendant les jours de votre pèlerinage, au concert des voix qui bénissent et qui consolent ; mais parce que vous avez pleuré avec les affligés, défendu les faibles, relevé les pécheurs, enfanté à la vie des multitudes abandonnées, vous apparaîtrez dans la gloire, àl'heure des grandes révélations, et, selon la parole de nos Saintes Lettres, vous brillerez comme des astres dans les splendeurs infinies !

Et maintenant, il ne nous reste plus qu'à formuler nos conclusions, qui ne sont autres que celles indiquées par nos précédentes divisions :

1° Nous croyons qu'on doit ranger Fénelon parmi les maîtres de l'éloquence sacrée, tant à cause des préceptes excellents qu'il a donnés de cet art, qu'en raison des œuvres oratoires qu'il a laissées ;

2° Fénelon, orateur, a puisé son éloquence aux véritables sources, c'est-à-dire, dans la science, la la piété et le cœur.

Il s'était préparé par de fortes études au ministère de la parole. Il possédait la science profane et la science sacrée ; toutes deux à un degré exceptionnel. Il était profondément pieux, et il avait un cœur éminemment bon, sensible et généreux;

3° En étudiant attentivement les préceptes qu'il nous a laissés sur l'éloquence sacrée, on voit qu'il s'était fait une grande et juste idée du ministère de la

parole sainte j que s'il signale les abus et les défauts qui peuvent l'atteindre, il indique aussi le moyen de les éviter ; qu'il a été animé dans ses observations, non par un esprit de critique, mais par le vif désir de rendre à l'éloquence sacrée tout son prestige et son efficacité ;

4° Ses œuvres oratoires, quoi qu'en petit nombre, renferment de telles beautés et révèlent une telle éloquence, qu'elles le placent à côté des maîtres de la parole , et permettent, en particulier, de le saluer comme une des gloires de la chaire française.

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