DES PRINCIPES DE FENELON SUR L ELOQUENCE
Fénelon avait sur l'éloquence des idées élevées, longtemps mûries, et d'une vérité saisissante, qu'il devait sans doute en partie à la lecture réfléchie de Platon et de Cicéron, à celle de saint Augustin, à ses propres observations, mais surtout à ce rare bon sens et à ce goût exquis qui faisaient le fond de sa nature.
Ses observations générales sur l'éloquence sont tirées du bon sens même.
Son premier principe, c'est que V éloquence est l'art de 'persuader la vérité et de rendre les hommes meilleurs. Tout autre emploi de l'éloquence lui paraît faux, injuste et pernicieux. Il répète sans se lasser cette maxime fondamentale de sa Rhétorique : « L'orateur doit avoir pour but d'instruire et de rendre les hommes meilleurs » ; « à quoi servent les beaux discours d'un homme, si ces discours, tout beaux qu'ils
sont ne font aucun bien au public? Les paroles, comme dit saint Augustin, sontfaitespourleshommes, et non pas les hommes pour les paroles. » « Il faut que les orateurs ne craignent et n'espèrent rien de leurs auditeurs pour leur propre intérêt. » Pour être digne de persuader les peuples, l'orateur doit être un homme incorruptible, désintéressé , profondément vertueux, car encore une fois l'éloquence et la profession de l'orateur sont consacrés à l'instruction et à la réformation des mœurs du peuple. » « Il ne faut pas faire à l'éloquence le tort de penser qu'elle n'est qu'un art frivole, dont un déclamateur se sert pour imposer à la faible imagination de la multitude et pour trafiquer de la parole : c'est un art très-sérieux qui est destiné à instruire, à réprimer les passions, à corriger les moeurs^ à soutenir les délibérations publiques, à rendre les hommes bons et heureux . . . » L'homme digne d'être écouté est celui qui ne se sert de la parole que pour la pensée, et de la pensée que p our la vérité et la vertu. » Il ne sort pas de là. Il donnera à cette maxime des formes et des applications variées, elle reviendra toujours comme le point d'appui de tous ses conseils et de toutes ses règles.
C'est une vérité de bon sens. Comme le disait Fénelon : « Il n'est pas nécessaire d'être chrétien pour penser cela ; il ne faut être que raisonnable. » Aussi aime-t-il à reproduire les réflexions du Gorgias de
Platon qui ne fait que développer ce principe : «Un discours n est beau que s'il est utile, il n'est utile que s'il sert la vérité, s'il la persuade, l'expose ou la défend, s'il peut rendre enfin les hommes meilleurs qu'ils ne sont. »
Au point de vue général, et sans entrer dans le domaine de l'éloquence sacrée, Fénelon pose avec les anciens ce second principe. « Un discours n'est éloquent qu'autant qu'il agit dans l'âme de l'auditeur. » Tout discours qui vous laisse froid , qui ne fera qu'amuser votre esprit, et qui ne remuera pas vos entrailles, votre cœur, quelque beau qu'il paraisse, ne sera point éloquent.
« Voulez-vous entendre Cicéron parler comme Platon en cette matière ? Il vous dira que toute la force de la parole ne doit tendre qu'à mouvoir les ressorts cachés que la nature a mis dans le cœur des hommes. Aussi consultez-vous vous-même pour savoir si les orateurs que vous écoutez font bien. S'ils font une vive impression sur vous, s'ils rendent votre âme attentive et sensible aux choses qu'ils disent, s'ils vous échauffent et vous enlèvent au-dessus de vousmême, croyez hardimemt qu'ils ont atteint le but de l'éloquence. Si au lieu de vous attendrir, ou de vous inspirer de fortes passions, ils ne font que vous plaire et que vous faire admirer l'éclat et la justesse de leurs pensées et de leurs expressions, dites que ce sont de faux orateurs. »
Ainsi Fénelon écarte tout d'abord cette race de rhéteurs^ de déclamateurs et d'acteurs pour laquelle il eut tout sa vie une aversion profonde, qui ne fit que s'accroître avec les années.
Il leur refuse le don de l'éloquence, il refuse même de les entendre. Ces homnes, lorsquHls venaient par hasard à lui imposer leurs accents, heurtaient et froissaient cette fine et loyale nature. Leur voix bouleversait riiarmonie de son être comme une note fausse. L'abus de la parole lui paraissait une honte, et une entreprise coupable, car la parole n'est pas un métier, mais une sorte de ministère et de sacerdoce.
llya peu às'étendre sur les opinions de Fénelon sur Téloquence en général; elles lui sont communes avec tous les esprits justes qui ont, dans tous les siècles, disserté sur cette matière.
Fénelon n'a eu d'idées vraiment personnelles que sur l'éloquence delà chaire.
Ici il est original et veut être écouté avec respect et attention.
Rappelons-nous sa pensée fondamentale : L'éloquence n'est que l'art d'instruire et de persuader les hommes en les touchant. Cet art consiste dans les moyens que la réflexion et l'expérience ont fait trouver pour rendre un discours propre àpersuader la vérité et « à en exciter l'amour dans le cœur des hommes. » Transportez cet art dans la chaire, sous sa forme sérieuse et grave; supposez-le accompagné d'une
science éprouvée, d'une vertu sincère ; joignez à l'art de l'ordre, de la méthode pour instruire, delà solidité de raisonnement, des mouvements pathétiques qui touchent et qui remuent les coeurs. « L^éloquence n'est que cela. Appelez-la comme vous voudrez. » Mais pour persuader, il faut toucher en excitant les passions, « la meilleure manière sera la plus vive et la plus naturelle. » C'est ici que Fénelon place sa théorie favorite : que le prédicateur ne doit pas apprendre par cœur son sermon. Cette théorie, où quelques-uns n'ont voulu voir qu'une singularité, est la conséquence légitime des principes de Fénelon .
« L'orateur qui n'apprend pas par cœur, dit-il, se possède, parle naturellement, il ne parle point en déclamateur ; les choses coulent de source ; ses impressions ( si son naturel est riche pour l'éloquence ) sont vives et pleines de mouvements ; la chaleur même qui l'anime lui fait trouver des expressions et des figures qu'il n'aurait pu préparer dans son étude. Ce qu'on trouve dans la chaleur de l'action est tout autrement sensible et naturel ( que ce qu'on trouve dans le cabinet), il a un air néghgé, et ne sent point l'art comme presque toutes les choses composées à loisir. Ajoutez qu'un auteur habile et expérimenté proportionne les choses à l'impression qu'il voit qu'elles font sur l'auditeur; car il remarque fort bien ce qui entre et ce qui n'entre pas dans l'esprit, ce qui attire l'attention, ce qui touche les cœurs, et ce qui ne
fait point ces effets. Il reprend les mêmes choses d'une autre manière, il les revêt d'images et de comparaisons plus sensibles ; ou bien il remonte aux principes d'où dépendent les vérités qu'il veut persuader, ou bien il tâche de guérir les passions qui empêchent ces vérités de faire impression. Voilà le véritable art d'instruire et de persuader ; sans ces moyens on ne fait que des déclamations vagues et infructueuses. Voyez combien l'orateur qui ne parle que par cœur est loin de ce but. Représentez-vous un homme qui n'oserait dire que sa leçon : Tout est nécessairement compassé dans son style; et il lui arrive ce que Denys d'Halicarnasse remarque qui est arrivé à Socrate, sa compositionestmeilleureàêtreluequ'àêtre prononcée. D'ailleurs, quoiqu'il fasse, ses inflexions de voix sont uniformes et toujours un peu forcées ; ce n'est point un homme qui parle, c'est un orateur qui récite ou qui déclame; son action est contraire, ses yeux trop arrêtés marquent que sa mémoire travaille, et il ne peut s'abandonner à un mouvement extraordinaire sans se mettre en danger de perdre le fil de son discours. L'auditeur voyant l'art si à découvert, bien loin d'être saisi et transporté hors delui-même, comme il le faudrait, observe froidement tout l'artifice du discours. »
Cette théorie de Fénelon a été combattue, et sans parler de ceux qui ont trouvé bon de la défigurer pour en avoir plus facilement raison, il n'a pas man-
que de sages esprits qui y ont vu une innovation périlleuse et téméraire.
Quand on l'examine sérieusement et sans parti pris, on ne peut souscrire aux critiques qu'elle a provoquées. Pour nous, non-seulement nous estimons que Fénelon a voulu restituer à l'éloquence de la chaire son vrai caractère en dégageant la parole du prêtre de tous les vains artifices du rhéteur, en la rendant vivante, sincère, personnelle, en lui laissant les ailes de l'inspiration, en la pénétrant de sentiment et d'onction, mais encore nous pensons que si les orateurs chrétiens suivaient le conseil de Fénelon, ils dépouilleraient tous les défauts qu'on peut justement leur reprocher aujourd'hui. Ainsi ce ton faux dans la déclamation, ces sujets qui ne s'appliquent pas à l'auditoire ou qui passent par dessus, ces prétentions aux phrases pompeuses et cadencées, ce luxe désordonné d'images, ces lieux communs éternellement ressassés, toute cette éloquence de convention, qui rend si souvent les sermons sans vie, sans application, sans fruit, tout cela, dis-je, disparaîtrait, si, comme le demande Fénelon, l'orateur au lieu d'écrire à froid dans son cabinet, sous l'empire d'une émotion factice et par conséquent fausse, s'étudiait à parler, à communiquer avec son auditoire, à se mettre dans toute la vérité de sa situation. C'est au fond ce qui distingue actuellement l'éloquence de la tribune et du barreau de celle de la chaire. Dans la chaire, souvent on dé-
clame ou on récite; à la tribune et au barreau on parle. Or, pour convaincre, il faut parler.
La réforme que Fénelon recommande dans la chaire a été appliquée au barreau. Tant que les discours des avocats ont été écrits dans les règles, hérissés de citations et bouffis de lieux communs, ils ont donné lieu aux plus amères critiques, et Racine pouvait écrire les Plaideurs. On s'est habitué aujourd'hui au Palais à parler pour être compris et pour convaincre. On s'est accoutumé aux plaidoiries bien préparées mais non écrites, et à l'école du barreau moderne se sont formés depuis soixante ans les orateurs les plus éminents de toutes nos assemblées parlementaires.
Je ne fais pas le procès à la chaire contemporaine qui compte tant d'illustres représentants. Les vrais orateurs de la chaire suivent plus ou moins la méthode de Fénelon. On sait du reste que c'était celle de Bossuet pour ses sermons. C'était celle de Lacordaire. Des orateurs recommandables suivent la méthode contraire et continuent à apprendre par cœur. Il est permis de dire qu'eux-mêmes , et en tout cas la masse des prédicateurs, gagneraient beaucoup en naturel, en onction, en pathétique, ils seraient écoutés avec plus d'intérêt, ils persuaderaient plus aisément, s'ils s'abstenaient de réciter leurs discours et se mettaient plus en contact avec leur auditoire.
Ou objecte que si l'on n'apprenait pas le sermon, on ne l'écrirait pas, et qu'on donnerait ainsi au peuple
une instruction défectueuse, on tomberait dans l'excès, plus funeste encore que tout le reste, des improvisations.
Nul ne songe à recommander en chaire l'improvisation proprement dite. La race des improvisateurs est en général une race de paresseux, de vaniteux et d'ignorants.
Fénelon ne l'entendait pas ainsi.
Voyez quelle préparation il exige du prédicateur. Il le suppose savant, rempli de son sujet, ayant beaucoup de facilité de parler (car, dit-il, vous ne voulez pas que les gens sans talent s'en mêlent), « un homme enfin qui médite fortement tous les principes du sujet qu'il doit traiter, et dans toute leur étendue ; qui s'en fait un ordre dans l'esprit, qui prépare les plus fortes expressions par lesquelles il veut rendre son sujet sensible, qui range toutes ses preuves, qui prépare un certain nombre de figures touchantes. Cet homme sait sans doute tout ce qu'il doit dire, et la place où il doit mettre chaque chose ; il ne lui reste, pour l'exécution, qu'à trouver les expressions communes qui doivent faire le corps du discours. Croyez-vous qu'un tel homme ait de la peine à les trouver ? » Fénelon prévient cette objection toute indiquée : « Il ne les trouvera pas si justes et si ornées qu'ils les aurait trouvées à loisir dans son cabinet. » « Je le crois, dit-il. Mais, selon vous-même, il ne perdra qu'un peu d'ornement j et vous savez ce que nous
devons penser de cette perte, selon les principes que nous avons déjà posés. D'un autre côté , que ne gagnera-t-il pas pour la liberté et pour la force de l'action qui est le principal ! Supposons qu'il se soit beaucoup exercé à écrire, comme Cicéron le demande, qu'il ait lu tous les bons modèles, qu'il ait beaucoup de facilité naturelle ou acquise , qu'il ait un fonds abondant de principes et d'érudition, qu'il ait bien médité tout son sujet, qu'il l'ait bien rangé dans sa tète ; nous devons conclure qu'il parlera avec force, avec ordre, avec abondance. »
Sans doute les conditions qu'exige Fénelon sont difficiles à remplir, mais il n'est pas donné à tout le monde de prétendre au titre d'orateur. Interdira-t-ou la prédication à qui ne possède pas toutes ces qualités? Non certes, et nous verrons les sentiments du grand arckevèque sur la prédication commune et ordinaire. Pour en revenir à l'orateur qui n'apprend pas par cœur , Fénelon convient qu'avec sa méthode « ses périodes n'amuseront pas tant l'oreille ; tant mieux , il en sera meilleur orateur. Ses transitions ne seront pas si fines : n'importe ; outre qu'il peut les avoir préparées sans les apprendre par cœur, de plus ces négligences lui seront communes avec les plus éloquents orateurs de l'antiquité, qui ont cru qu'il fallait par là imiter souvent la nature, et ne montrer pas une trop grande préparation. Que lui manque ra-t-il donc ? Il fera quelque petite répétition ; mais elle ne
sera pas inutile ; non-seulement l'auditeur de bon goiit prendra plaisir à y reconnaître la nature qui reprend souvent ce qui le frappe davantage dans un sujet; mais cette répétition imprimera plus fortement les vérités : c'est la véritable manière d'instruire.
« Tout au plus trouvera-t-on dans son discours quelque construction peu exacte, quelque terme impropre, ou censuré par l'Académie, quelque chose d'irrégulier, ou, si vous voulez, de faible et de mal placé, qui lui aura échappé dans la chaleur de l'action. Il faudrait avoir l'esprit bien petit pour croire que ces fautes-là fussent grandes ; on en trouvera de cette nature dans les plus excellents originaux. Les plus habiles d'entre les anciens les ont méprisées. Si nous avions d'aussi grandes vues qu'eux, nous ne serions guère occupés de ces minuties. Il n'y a que les gens qui ne sont pas propres à discerner les grandes choses, qui s'amusent à celles-là. »
Ainsi Fénelon prévient toutes les difficultés, les éclaircit, réduit à néant les objections et laisse pour les esprits réfléchis et expérimentés sa méthode et ses observations sans réplique. La seule réserve qu'il convienne de faire, c'est que les principes de Fénelon ne sont applicables qu'aux hommes de talent, préparés par des études sérieuses et par un heureux naturel au ministère de la parole. Les gens médiocres et peu instruits qui se mêlent ou sont forcés de prêcher feront bien d'écrire et d'apprendre fidèlement leurs
sermons, mais encore une fois de tels prédicateurs ne sont pas des orateurs.
C'est donc détourner de leur vrai sens les conseils de Fénelon que de prétendre qu'il réduit toute la prédication à l'improvisation. C'est absolument le contraire.
Fénelon demande pour prêcher une méditation sérieuse des premiers principes, une connaissance étendue des mœurs, la lecture de l'antiquité^ de la force de raisonnement et d'action. Il veut qu'on étudie son sujet par une profonde méditation et qu'on prépare les mouvements qui peuvent toucher. Il exige surtout, comme qualité première et indispensable, la connaissance de l'Ecriture sainte : « Il faudrait, dit-il, avoir longtemps étudié et médité les saintes Ecritures, avant que de prêcher. Un prêtre qui les saurait bien solidement et qui aurait le talent de parler, joint à l'autorité du ministère et du bon exemple, n'aurait pas besoin d'une longue préparation pour faire d'excellents discours ; on parle aisément des choses dont on est plein et touché. Surtout une matière comme celle de la religion fournit de hautes pensées et excite de grands sentiments. Voilà ce qui fait la vraie éloquence. »
« Quelle autorité, dit-il ailleurs, aurait un homme qui ne dirait rien de sa propre invention, qui ne ferait que suivre et expliquer les pensées et les paroles de Dieu même. »
Il approuve si peu l'improvisation, que si son système peut paraître excessif, c'est, comme nous l'avons dit, dans la préparation qu'il exige du prédicateur. « 11 n'est pas temps, dit-il, de se préparer trois mois avant que de faire un discours public ; ces préparations particulières, quelque pénibles qu'elles soient, sont nécessairement très imparfaites , et un habile homme en remarque bientôt le faible. Il faut avoir passé plusieurs années à faire un fonds abondant. Après cette préparation générale, les préparations particulières coûtent peu ; au lieu que, quand on ne s'applique qu'à des actions détachées, on est réduit à payer de phrases et d'antithèses ; on ne traite que des lieux communs, on ne dit rien que de vague, on coud des lambeaux qui ne sont point faits les uns pour les autres ; on ne montre point les vrais principes des choses, on se borne à des raisons superticielles, et souvent fausses ; on n'est pas capable de montrer l'étendue des vérités, parce que toutes les vérités générales ont un enchaînement nécessaire, et qu'il les faut connaître presque toutes pour en traiter solidement une en particulier. »
Loin d'excuser les improvisateurs, lui si indulgent d'ordinaire, si parfaitement désarmé devant la bonne volonté, se montre impitoyable quand il parle d'eux. Il stigmatise non pas seulement ceux qui font métier de prêcher, par intérêt, par ambition (et ils n'étaient pas malheureusement assez rares au xvip siècle), et
ne se donnent pas la peine de préparer leurs sermons, mais encore « certains prédicateurs zélés qui, sous prétexte de simplicité apostolique, n'étudient solidement ni la doctrine de l'Ecriture, ni la manière merveilleuse dont Dieu nous y a appris à persuader les hommes ; ils s'imaginent, ajoute-t-il, qu'il n'y a qu'à crier, et qu'à parler souvent du diable et de l'enfer. Sans doute il faut frapper le peuple par des images vives et terribles ; mais c'est dans l'Ecriture qu'on apprendrait à faire ces grandes impressions. On y apprendrait aussi admirablement la manière de rendre les instructions sensibles et populaires, sans leur faire perdre la gravité et la force qu'elles doivent avoir. Faute de ces connaissances on ne fait souvent qu'étourdir le peuple ; il ne lui reste dans l'esprit guère de vérités distinctes , et les impressions de crainte même ne sont pas durables. Cette simplicité qu'on affecte n'est quelquefois qu'une ignorance et une grossièreté qui tente Dieu. Rien ne peut excuser ces gens-là que la droiture de leurs intentions. »
Il faut en prendre son parti et renoncer à ranger Fénelon au nombre de ceux qui encouragent ou approuvent les improvisateurs. Ses principes leur sont contraires, et s'il blâme les prédicateurs qui apprennent et récitent en chaire une leçon, il ne les dispense en aucune façon de savoir ce qu'ils ont à dire et en quel ordre, de quelle manière ils doivent le dire.
Faut-il conclure qu'il bannit de la chaire toute improvisation ? Nous ne le pensons pas. Un esprit aussi juste, aussi réglé que le sien ne pouvait aller jusquelà. Quand un orateur, après s'être fait un fonds solide d'instruction, a acquis une grande habitude de la parole, il peut se laisser aller à Tinspiration qui l'enflamme, à certaines heures privilégiées.- Il peut abandonner l'ordre prévu de son discours, la matière méditée et préparée pour céder à l'émotion qui s'empare de lui, au souffle illuminateur qui passe. C'est le moment suprême, l'heure du génie.
On n'est plus alors un homme, on s'élève au-dessus des autres hommes, on les domine, on s'en empare, on les passionne, on les fait frémir d'enthousiasme, on est l'os magna sonaiurum^ « la bouche prédestinée à exprimer les grandes pensées ». Parlez alors, parlez ; les mots afflueront sur votre bouche comme les mouvements jailliront de votre cœur, votre auditoire subjugué , ému, transporté, vous suivra sur les sommets. Son émotion accroîtra la vôtre, il ne fera plus qu'un avec vous, il vous donnera des ailes, du souffle, de la lumière. Des hauteurs où vous planez vous pourrez verser sur lui des flots d'éloquence, flots enivrants comme des torrents d'harmonie. Vous êtes au Sinaï. Vous portez la foudre avec ses grondements majestueux et ses éclairs multipliés. Salut à vous, sublime inspiré, vous êtes à ce
moment, le vrai, le puissant, le grand orateur ! Mais ces moments sont rares dans la vie, et il n'y faut pas trop compter.
Dans l'ordre ordinaire des choses, vous suivrez avec fruit le conseil de Fénelon, vous préparerez sérieusement vos discours et vous leur donnerez la vie en ne les récitant pas de mémoire, mais en les revêtant d'une parole animée, naturelle et convaincue.
Le second principe que Fénelon a posé dans ses préceptes oratoires découle du premier. De même qu'il est contraire aux sermons appris et récités par cœur, comme entravant la vie et l'efficacité de la parole, il est « lien éloigné d'approuver les divisions, » selon ses propres expressions.
Pour comprendre toute la portée et l'opportunité des idées de Fénelon sur ce point, il faut se rappeler les excès dans lesquels les prédicateurs du xvi^ et du commencement du xvif siècle étaient tombés, par suite de l'exagération ridicule de la méthode scolastique. Les prédicateurs de ce temps construisaient la charpente d'un discours selon des règles qu'on dirait empruntées aux sciences mathématiques. Chacune des trois divisions principales avait trois subdivisions, les quelles étaient partagées à leur tour en trois distinctions, et les trois distinctions se morcelaient en sous-distinctions. On réagit, au xvif siècle, contre et cordre savant et compliqué, mais si l'on n'alla plus
aux infiniment petits, on conserva les lignes principaleS;, secondaires et tertiaires.
La Bruyère s'est exprimé ainsi sur cet abus : « Les prédicateurs ont toujours, d'une nécessité indispensable et géométrique, trois sujets admirables de vos attentions ; ils prouvent une telle chose dans la première partie de leur discours, cette autre dans la seconde partie, et cette autre encore dans la troisième j ainsi vous serez convaincu d'abord d'une certaine vérité, et c'est leur premier point, d'une autre vérité et c'est leur second point, et puis d'une troisième vérité, et c'est leur troisième point ; de sorte que la première réflexion vous instruira d'un principe des plus fondamentaux de notre religion, la seconde d'un principe qui ne Test pas moins, et la dernière réflexion d'un troisième et dernier principe le plus important de tous, qui est remis pourtant, faute de loisir, à une autre fois ; enfin pour reprendre et abréger cette division et former un plan.... « Encore ! dites-vous, et quelles préparations pour un discours de trois quarts d'heure qui leur reste à faire ! plus ils cherchent à le digérer et à Téclaircir, plus ils m'embrouillent. » Je vous crois sans peine ; et c'est l'efîet le plus naturel de tout cet amas d'idées qui reviennent à la même, dont ils chargent sans pitié la mémoire de leurs auditeurs. Il semble, à les voir s'opiniâtrer à cet usage, que la grâce de la conversion soit attachée à ces énormes partitions. »
Les érudits au courant de la littérature sacrée des XV® et xvf siècles, etmêmeduxvif, reconnaîtront que ce tableau n'a rien de forcé. On pourrait multiplier ici les citations. Mais à quoi bon ? 11 suffit d'ouvrir un des nombreux sermonnaires de cette époque.
On conçoit que Fénelon se soit élevé contre cet abus, au nom du bon sens, de la dignité de la chaire et de l'intérêt des auditeurs. Mais il n'a pas proscrit, comme quelques-uns ont osé le conclure, le principe des divisions. Evidemment il faut des divisions à un sujet, quoiqu'il soit. Fénelon le dit lui-même : « Quand on divise, il faut diviser simplement, naturellement ; il faut que ce soit une division qui se trouve tout-à-fait dans le sujet même; une division qui éclairasse, qui range les matières, qui se retienne aisément, et qui aide à retenir tout le reste, enfin une division qui fasse voir la grandeur du sujet. »
Ce voeu est inspiré par la sagesse même. Ce que otre maître réprouve^ c'est la manie des divisions pédantes et systématiques. Il a raison de dire qu'elles ne mettent dans le discours qu'un ordre apparent, « qu^elles le dessèchent et le gênent, » « elles le coupent en deux ou trois parties qui interrompent l'action de l'orateur et l'effet qu'elle doit produire ; il n'y a plus d'unité véritable, ce sont deux ou trois discours différents qui ne sont unis que par une liaison arbitraire. » En vain lui objecte-t-on que sans divisions il y aurait confusion dans le discours, qu'elles
soulagent l'esprit et la mémoire de l'auditeur, il a réponse à tout.
D'abord y a-t-il confusion dans les harangues de Démosthènes et de Cicéron , dans les sermons des Pères de l'Eglise qui n'ont point employé cette méthode. On ne peut nier qu'elle ne soit d'invention trèsmoderne puisqu'elle nous vient de la scolastique.
Mais l'ordre ? — Sans doute il faut un ordre, « mais un ordre qui ne soit point promis et découvert dès le commencement du discours. Cicéron dit que le meilleur, presque toujours, est de le cacher, et d'y mener l'auditeur sans qu'il s'en aperçoive. Il dit même en termes formels qu'il doit cacher jusqu'au nombre de ses preuves, en sorte qu'on ne puisse les compter, quoiqu'elles soient distinctes par elles-mêmes, et qu'il ne doit point y avoir de division du discours clairement marquée. Mais la grossièreté des derniers temps est allée jusqu'à ne point connaître l'ordre d'un discours, à moins que celui qui le fait n'en avertisse dès le commencement, et qu'il ne s'arrête à chaque point. »
Fénelon, en simplifiant les divisions, en en supprimant l'étalage inutile, ne veut pas porter atteinte à l'ordre du discours. Il veut que les divisions soient moins annoncées et plus observées, qu'elles découlent naturellement du discours et ne paraissent pas le commander. Il ne manque pas en effet de prédicateurs qui annoncent pompeusement des divisions qui sont
purement pour la forme et qui n'ont aucune réalité, ou bien qui font deux ou trois sermons distincts, ou qui composent leur sujet, non d'après l'ordre rationnel et méthodique, mais d'après les divisions arrêtées d'avance.
Cependant c'est l'usage universel, et il peut paraître téméraire de l'enfreindre.
Il est vrai que les anciens ne divisaient pas et c'étaient des maîtres en éloquence.
« On ne divisait pas un discours, dit Fënelon, mais on y distinguait soigneusement toutes les choses qui avaient besoin d'être distinguées ; on assignait à chacune sa place, et on examinait attentivement en quel endroit il fallait placer chaque chose pour la rendre plus propre à faire impression. Il doit y avoir pourtant un enchaînement de preuves ; il faut que la première prépare à la seconde , et que la seconde soutienne la première. » Et pour appuyer son raisonnement, notre maître donne en quelques lignes le modèle d'un sermon parfait. Toutes ses paroles ici sont d'or, et demanderaient à être méditées à fond par ceux qui se livrent à la prédication.
« On doit d'abord, dit-il, mi^treft" en gros tout son sujet, et prévenir favorablement l'auditeur par un début modeste et" insinuant, par un air de probité et de candeur. Ensuite on établit les principes ; puis on pose les faits d'une manière simple, claire et sensible, appuyant sur les circonstances dont on devra se servi r
bientôt après. Des principes, des faits, on tire les conséquences ; et il faut disposer le raisonnement de manière que toutes les preuves s'entr'aidentpour être facilement retenues. On doit faire en sorte que le discours aille toujours croissant, et que l'auditeur sente de plus en plus le poids de la vérité ; alors il faut déployer les images vives et les mouvements propres à exciter les passions. Pour cela il faut connaître la liaison que les passions ont entre elles ; celles qu'on peut exciter d'abord plus facilement^ et qui peuvent servir à émouvoir les autres ; celles enfin qui peuvent produire les plus grands effets, et par les quelles il faut terminer le discours. Il est souvent à propos de faire à la fin une récapitulation qui recueille en peu de mots toute la force de l'orateur, et qui remet devant les yeux tout ce qu'il a dit de plus persuasif. »
Un discours conçu et exécuté selon ce plan pourrait en effet se passer de divisions indiquées, elles s'y trouveraient d'elles-mêmes et y maintiendraient l'ordre le plu? exact parce qu'il serait le plus naturel.
Que conclure des observations de Fénelon sur les divisions ? Qu'il n'en faut plus faire ? Telle n'est pas sa pensée, ni la nôtre. Il faudrait opérer une révolution dans la manière de prêcher si l'on voulait, je ne dis pas abolir les divisions, ce qui est impossible et contraire à l'ordre même des choses, mais même s'abstenir de mentionner les principales. Lui-même, Fénelon, n'a pas été jusque-là. Dans le peu de dis-
cours que nous possédons de lui, il y a toujours deux divisions ou deux pensées annoncées . Il propose son sujet et manifeste les points de vue généraux sous lesquels il l'envisagera. Dans ses entretiens sur divers sujets de piété, il va même jusqu'à trois points. Ses plans de sermons sont également divisés avec soin. Mais il se borne à des énumérations générales. Il s'abstient des sous-divisions, à plus forte raison des distinctions. C'est là, je crois, ce qu'il convient d'imiter. Il faut maintenir et indiquer les grandes lignes du discours et ne pas donner aux lignes secondaires l'appareil géométrique qui constitue l'excès des divisions.
On citera des exemples contraires, principalement les sermons deBourdaloue. Mais tout admirables qu'ils sont , ces sermons n'exciteraient certainement plus aujourd'hui l'enthousiasme qu'ils inspiraient au xvii* siècle. Il n'est pas bien certain même que nos auditoires modernes seraient capables de les supporter jusqu'au bout. Et puis ce ne sont pas les divisions et les sous-divisions qui font leur mérite. Il est ailleurs, dans la force de la doctrine, dans la pureté du style, dans la puissance du raisonnement, dans le choix des pensées et des mots.
Quelque soit lejugement que Ton porte sur l'opinion de Fénelon, on ne peut méconnaître le service qu'il a rendu en contribuant à faire disparaître des sermons l'abus des divisions qu'on a si justement reproché
à la chaire du xvp et de la première moitié du xviie siècle.
Fénelon n'a eu garde de négliger dans ses préceptes la partie principale de l'éloquence : l'action, et s'il professe à ce sujet les idées de tout le monde, il sait leur donner un tel relief, et une forme si heureuse, qu'on ne peut guère trouver de traité didactique plus parfait, sur ce point, du moins.
On connaît ce mot du grand orateur de l'antiquité auquel on demandait quelle était la première qualité de l'éloquence. — L'action! répondit-il. — Et la seconde ? — L'action ! — Et la troisième ? — L'action! toujours l'action.
Sans prendre ces paroles trop à la lettre, on doit reconnaître que l'action tient une place prépondérante dans la prédication. C'est elle qui rend les choses sensibles, qui a le pouvoir d'animer la parole, d'attirer et de fixer l'attention. L'homme étant doué de sens, il faut agir sur eux pour les gouverner, et pénétrer par le corps jusqu'au fond de l'àme. Telle est même l'influence de l'action qu'un prédicateur qui la possède fera que les choses les plus communes seront écoutées avec plus d'intérêt et de fruit que les plus sublimes enseignements débités par un orateur dépourvu d'action.
Saint François de Sales s'écriait avec raison : « Dites merveille, ne le dites pas bien, ce n'est rien. Dites peu et bien, c'est beaucoup. » Tous les conseils
de l'archevêque de Cambrai sur l'action peuvent se réduire à cette parole : « Soyez naturels. » C'est au fond toute sa pensée sur l'éloquence.
Il convient d'abord que la vue d'une grande assemblée, et l'importance du sujet qu'on traite, doivent animer beaucoup plus un homme que sll était dans une simple conversation. Mais il se hâte d'ajouter: « En public comme en particulier, il faut qu'il agisse toujours naturellement; il faut que son corps ait du mouvement quand ses paroles en ont, et que son corps demeure tranquille quand ses paroles n'ont rien que de doux et de simple. Rien ne me semble si choquant et si absurde que de voir un homme qui se tourmente pour me dire des choses froides ; pendant qu'il sue,
il me glace le sang La plupart des déclamateurs
sont pour le geste comme pour la voix -, leur voix a une monotonieperpétuelle, etleur geste une uniformité qui n'est ni moins ennuyeuse, ni moins éloignée delà nature, ni moins contraire au fruit qu'on pourrait attendre de l'action. » Cette dernière observation ne s'applique, hélas ! que trop fidèlement à la plupart des prédicateurs. Les siècles s'écoulent , les défauts restent, et les plaintes de Fénelon sont toujours vérifiées.
« Ils ne discernent point les choses où il faut s'animer ; ils s'épuisent sur des choses communes, et sont réduits à dire faiblement celles qui demanderaient une action véhémente. » Il combat ce genre faux et intem-
pérant. Sans doute « dans certains endroits vifs, il faut parler plus vite ; mais parler avec précipitation, et ne pouvoir se retenir est un grand défaut. Il y a des choses qu'il faut appuyer. Il en est de l'action et de la voix comme des vers ; il faut quelquefois une mesure lente et grave qui peigne les choses de ce caractère, comme il faut quelquefois une mesure courte et impétueuse pour signifier ce qui est vif et ardent. Se servir toujours de la même action et de la même mesure de voix, c'est comme qui donnerait le même remède à toutes sortes de malades. » C'est le bon sens qui parle par la bouche de notre maître, mais qu'y a-t-il de plus rare que le bon sens mis en pratique ?
Si l'on observait cette mesure dans l'action, on arriverait plus facilement aux grands etïets. Fénelon le dit délicieusement :
« Plus l'action et la voix paraissent simples et familières dans les endroits où l'on ne fait qu'instruire, que raconter, que s'insinuer, plus préparent-elles de surprise et d'émotion pour les endroits où elles s'élèveront à un enthousiasme soudain. C^est une espèce de musique ; toute la beauté consiste dans la vérité des tons, qui haussent ou qui baissent selon les choses qu'ils doivent exprimer. »
Que cette comparaison est ingénieuse et juste ! c'est parce qu'ils ne connaissent pas la vérité et la variété des tons que tant de prédicateurs fatiguent par leur monotonie ou blessent l'oreille par leur dé-
clamation fausse et outrée. Toute la réforme qu'on peut demander à l'action moderne de la chaire est là. Fénelon va d'ailleurs développer sa pensée et mettre le doigt sur la plaie :
« Tout l'art des bons orateurs, dit-il, ne consiste qu'à observer ce que la nature fait quand elle n'est point retenue. Ne faites point comme ces mauvais orateurs qui veulent toujours déclamer , et ne jamais parler à leurs auditeurs. » C'est ici le point capital. Il faut parler et non déclamer. Voilà un avis qu'on devrait répéter sans cesse, sous toutes les formes, crier sur les toits, écrire sur tous les murs de nos séminaires, et redire dans toutes les classes de rhétorique sans se lasser jamais, car rien n'est plus utile ni plus urgent au point de vue de la véritable éloquence. C'est avec une sagesse manifeste que Fénelon ajoute : « 11 faut que chacun de vos auditeurs s'imagine que vous parlez à lui en particulier. Voilà à quoi servent les tons naturels, familiers et insinuants. Il faut, à la vérité, qu'ils soient toujours graves et modestes ; il faut même qu'ils deviennent puissants et pathétiques dans les endroits où le discours s'élève et s'échauffe. N'espérez pas exprimer les passions par le seul effort de la voix ; beaucoup de gens, en criant et en s' agitant, ne lont qu'étourdir. Pour réussir à peindre les passions, il faut étudier les mouvements qu'elles inspirent.
« Par exemple : remarquez ce que font les yeux, ce
que font les mains, ce que fait tout le corps, et quelle est sa posture ; ce que fait la voix d'un homme quand il est pénétré de douleur, ou surpris à la vue d'un objet étonnant. Voilà la nature qui se montre à vous, vous n'avez qu'à la suivre. Si vous employez l'art, cachez-le si bien par l'imitation, qu'on le prenne pour la nature même. Mais, à dire le vrai, il en est des orateurs comme des poètes qui font des élégies ou d'autres vers passionnés. Il faut sentir la passion pour la bien peindre ; l'art, quelque grand qu'il soit, ne parle point comme la passion véritable. Ainsi vous serez toujours un orateur très-imparfait, si vous n'êtes pénétré des sentiments que vous voulez peindre et inspirer aux autres . »
On trouve dans cette page la moelle de la rhétorique sacrée ; elle suffirait à qui s'en pénétrerait bien pour arriver à la véritable action.
Fénelon a émis aussi les plus sages conseils et les idées les plus pratiques sur le choix des sujets dans la prédication. Il était de ceux qui pensent que « la véritable manière de prouver la vérité de la religion est de la bien expliquer. Elle se prouve par ellemême, quand on en donne la vraie idée. Toutes les autres preuves, qui ne sont pas tirées du fond et des circonstances de la religion même, lui sont comme étrangères. » L'expérience démontre chaque jour la profondeur et la vérité de cette observation. Bossuet l'avait déjà exprimée, et l'avait mise en pratique dans
son admirable livre de l'Exposition de la doctrine catholique, saint Augustin avait eu la même pensée et le même succès en l'exécutant, et Tertullien avait donné à tous l'exemple de la sûreté et de l'efficacité de cette méthode. De nos jours les meilleurs ouvrages qui aient été écrits sur la religion sont au fond les expositions claires et complètes du dogme catholique. De tels livres sont sans réplique : « il ne faut à un homme sage et sans passion que les lire pour en sentir la vérité. »
Fénelon voulait donc qu'un prédicateur expliquât toute la religion, qu'il la développât d'une manière sensible, qu'il montrât l'institution des choses, qu'il en marquât la suite et la tradition, « qu'en montrant ainsi l'origine et l'établissement de la religion il détruisît les objections des libertins sans entreprendre ouvertement de les attaquer, de peur de scandaliser les simples fidèles. »
Cette remarque a son prix. 11 y a des vérités qu'on affaiblit en voulant trop les prouver, et il y a des erreurs qu'on insinue dans les esprits en cherchant à les combattre. On ne peut avoir la prétention dans un sermon de trois quarts d'heure de couler à fond les grandes thèses théologiques ni les systèmes et les objections qui leur sont opposés : « Qui donc nous délivrera, a dit un saint prêtre dont l'expérience égalait le zèle, qui nous délivrera des prédicateurs qui en veulent toujours aux incrédules ? des sermons à l'a-
dresse des incrédules ? Ils font beaucoup de mal et très-peu de bien. Il j a là une maladresse et une erreur. A force de parler d'incrédulité aux hommes, on finira par les rendre incrédules, absolument comme on hébète quelqu'un à force de lui répéter qu'il n'a pas d'esprit. Et puis aux yeux du peuple quel coup contre le Christianisme que de lui donner à entendre qu'une notable partie des esprits cultivés osent contester sa divine origine. N'est-ce pas lui suggérer la tentation de devenir incrédule aussi, en si nombreuse et si belle compagnie ? »
A quoi servent d'ailleurs la plupart du temps toutes ces fameuses argumentations philosophiques ou autres en chaire? Passez une heure à établir par, exemple, l'existence de Dieu, ou contentez-vous d'énoncer en quelques mots cette vérité gravée au fond de toutes les âmes, vous arriverez au même résultat. Je me trompe. Vous énoncez cette vérité évidente, nul ne songe à la contester. Vous voulez la prouver, la prouver encore, forcer les impies à baisser la tête et à confesser leur stupidité, vous amenez un résultat tout opposé. Le cœur humain est ainsi fait. Vous sèmerez des doutes et provoquerez des révoltes.
Eénelon voyait juste en conseillant de ne pas entreprendre de tels sujets, de peur de scandaliser les simples fidèles.
On se souvient de son premier principe en éloquence : Il faut enseigner et toucher pour rendre meil-
leur. Il trace un plan vraiment parfait d'enseignement quand il dit que le prédicateur devrait « expliquer assidûment et de suite au peuple, outre tout le détail de l'Evangile et des mystères, l'origine et Tinstitution des sacrements, les traditions, la discipline, l'office et les cérémonies de l'Eglise ; par là, on prémunirait les fidèles contre les objections des hérétiques ; on les mettrait en état de rendre raison de leur foi, et de toucher même ceux d'entre les hérétiques qui ne sont point opiniâtres. Toutes ces instructions affermiraient la foi, donneraient une haute idée de la religion et feraient que le peuple profiterait pour son éducation de tout ce qu'il voit dans l'église ; au lieu qu'avec Tinstruction superficielle qu'on lui donne, il ne comprend presque rien de tout ce qu'il voit, et il n^a même qu'une idée très-confuse de ce qu'il entend dire au prédicateur. C'est principalement à cause de cette suite d'instructions que je voudrais que des gens fixes, comme les pasteurs, prêchassent danschaqueparoisse. J'ai souvent remarqué qu'il n'y a ni art ni science dans le monde que les maîtres n'enseignent de suite par principes et avec méthode ; il n'y a que la religion qu'on n'enseigne point de cette manière aux fidèles. On leur donne dans l'enfance un petit catéchisme sec, et qu'ils apprennent par cœur sans en comprendre le sens ; après quoi ils n'ont plus pour instruction que des sermons vagues et détachés. Je voudrais qu'on enseignât aux chrétiens les premiers éléments de leur
religion, et qu'on les menât avec ordre jusqu'aux plus hauts mystères.
« C'est ce que l'on faisait autrefois. On commençait par les catéchismes, après quoi les pasteurs enseignaient de suite l'Evangile par les homélies. Cela faisait des chrétiens très-instruits de toute la parole de Dieu. C'étaient les plus grands hommes qui étaient employés à ces instructions ; aussi produisaient-elles des fruits merveilleux et qui nous paraissent maintenant presque incroyables. »
Fénelon a rendu un service signalé à la religion en insistant sur cette nécessité de revenir en chaire à l'instruction et à TEvangile. Il est vrai qu'il n'a pas été écouté de son temps et que ses conseils n'ont guère été mis en pratique après sa mort.
On connaît cette plainte éloquente et trop justifiée du cardinal Maury qui est autant une page d'histoire qu'un vigoureux réquisitoire contre un abus qui n'a malheureusement pas encore entièrement disparu :
« Les grands sujets, disait Maury, de cette belle et solide instruction chrétienne, si bien indiquée par l'Eglise dans l'ordre annuel et la distribution des évangiles, ces sujets si importants, si féconds, si riches pourTéloquence, et sans lesquels la morale, dépourvue de l'appui d'une sanction divine et deshéritée de Tautorité vengeresse d'un Juge suprême, n'est plus qu'une théorie idéale et un système purement arbitraire
qu'on adopte ou qu'on rejette à son gré ; ces sujets magnifiques, clis-je, furent plus ou moins misa Técart par les orateurs chrétiens qui composèrent malheureusement avec le mauvais goût, et qui, en s' égarant dans ces nouvelles régions, renoncèrent d'eux-mêmes aux plus grands avantages et aux droits les plus légitimes de leur ministère.
« Tout fut bientôt mêlé en ce genre, et dès lors tout fut corrompu. On ne put sanctifier la philosophie : on sécularisa pour ainsi dire la religion.
« L'ancienne et belle manière des grands maîtres qui avaient créé une école si révérée et si illustre, fut remplacée par le bel esprit, par le philosophisme, par le mauvais goût, par le jargon delà métaphysique, par la manie de réduire toute la morale à la bienfaisance, mot nouveau, dont on fit, pour ainsi dire, le sobriquet de la charité. On s'efforça de traiter philosophiquement les sujets chrétiens, et chrétiennement les sujets philosophiques en les ralliant ou en les suspendant, le mieux qu'on pût, à l'étendard de la religion .
« On prêchait alors, je m'en souviens avec douleur, sur les petites vertus, sur le demi-chrétien, sur le luxe, sur l'honneur, sur l'égoïsme, sur l'antipathie, sur l'amitié, sur l'amour paternel, sur la société conjugale, sur la pudeur, sur les vertus sociales, sur la compassion, sur les vertus domestiques, sur les dispensations des bienfaits, etc. , enfin sur la sainte agri-
culture ; et on aurait pu suivre un Carême entier , des prédicateurs à la mode, sans entendre jamais parler des quatre fins de Fhomme, du délai de la conversion, d'aucune homélie, d'aucun sacrement, d'aucun précepte duDécalogue^ d'aucune loi de l'Eglise, d'aucun mystère et d'aucun péché mortel. Bossuet lui-même avec tout son génie ne serait jamais parvenu à faire un vrai et beau sermon chrétien sur de pareilles matières. Ces instructions étaient si bizarres que, lorsqu'on arrivait après l'exorde pour assister à un sermon, je Tai souvent éprouvé, il fallait attendre renonciation du secondpointpour deviner l'énigme et connaîtrel' obj et du discours qu'on entendait. Ce fut après avoir subi le dégoût mortel d^un sermon de ce genre que le grave et vénérable Père de la Valette, général de l'Oratoire, interrogé sur le jugement qu'il portait de l'esprit du prédicateur, répondit avec autant de goût que de raison : « Je ne sais s'il faut avoir beaucoup d'esprit pour composer un pareil discours ; mais il me semble que c'est en montrer bien peu et n'avoir aucun bon sens que de le prêcher dans une église. »
Combien étaient légitimes et opportunes les appréhensions de Fénelon ! Et que ses principes, s'ils avaient été suivis, eussent épargné d'abus à la chaire du xviii® siècle ! C'est son honneur d'avoir indiqué, d'une main sûre, la véritable voie aux orateurs chrétiens. C'est notre devoir de rappeler ses conseils toujours utiles et de chercher à les faire mettre en pra-
tique par ceux qui ont à cœur la dignité et l'efficacité de la parole sainte.
Oui, disons-le bien haut après lui, il faut revenir en chaire à l'Evangile, à renseignement des vérités premières, aux catéchismes, à tout ce qui peut instruire solidement l'esprit, toucher et convertir le cœur.
Il faut renoncer aux thèses philosophico-religieuses, aux sujets sociaux, qui ne peuvent être traités qu'en de rares circonstances, dans les auditoires des grandes cathédrales, par des conférenciers spéciaux. Bannissons de nos églises toutes ces œuvres de rhétorique, toutes ces vaines déclamations qui ne servent qu'à nourrir la vanité de l'orateur.
Saint Vincent de Paul a admirablement caractérisé ces sortes de discours : « Qu'est-ce que toute cette fanfare, s'écriait-il? Quelqu'un veut -il montrer qu'il • est bon rhétoricien, bon théologien? Chose étrange ! Il en prend mal le chemin. Peut-être qu'il sera estimé de quelques personnes qui n'y entendent guère ; mais pour acquérir l'estime des sages et la réputation d'un homme fort éloquent, il faut savoir persuader ce qu'on veut que l'auditoire embrasse, et le détourner de ce qu'il faut qu''il évite. Or, cela ne consiste pas à trier ses paroles, à bien agencer les périodes, à exprimer d'une manière peu commune la subtilité de ses conceptions et à prononcer son discours d'un ton élevé, d\ui ton de déclamation qui passe bien haut par des-
sus. Ces sortes de prédicateurs obtiennent-ils leur tin ? Persuadent-ils fortement l'amour de la piété ? Le peuple est-il touché et court-il après la pénitence? Rien moins, rien moins. Et voila cependant les prétentions de ces grands orateurs ! Voici leur prétention ; acquérir de la réputation, faire dire au monde : « Vraiment cet homme débite bien, il est éloquent, il a de belles pensées, il les exprime agréablement. » Voilà à quoi se réduit tout le fruit de leur sermon. Vous montez donc en chaire, non pas pour prêcher Dieu, mais vous-même, et vous vous servez (oh ! quel crime !) d'une chose aussi sainte que la parole de Dieu pour nourrir et fomenter votre vanité ! Oh ! divin Sauveur ! » Ce saint prêtre avait sur la prédication les mêmes idées que Fénelon. Sa méthode, comme celle de l'archevêque de Cambrai, visait cm naturel et à la simplicité. « Comme les beautés naturelles, disait-il, ont bien plus d'attraits que les artificielles et les fardées, de même les discours simples et communs sont mieux reçus et trouvent une plus favorable entrée dans les esprits que ceux qui sont affectés et artificieusement parés. » Quand il entendait quelqu'un des siens s'épuiser en efforts pour faire du brillant et du nouveau : « Croyez-moi, Monsieur, disait-il, étudiezvous à prêcher comme Jésus-Christ. Ce divin Sauveur pouvait, s'il l'eut voulu, dire des merveilles de nos plus relevés mystères, avec des conceptions et des termes qui leur fussent proportionnés, étant lui-même
le Verbe et la Sagesse du Père Eternel ; et néanmoins nous savons de quelle manière il a prêché, simplement et humlolement pour s'accommoder au peuple et nous donner le modèle et la façon de traiter sa sainte parole. »
Il est remarquable que les plus beaux génies du Christianisme se soient tous accordés sur ce point. Fénelon émet sur l'éloquence de la chaire les mêmes idées que saint Vincent de Paul^ saint François de Sales et saint Augustin. Il y a, sur la Rhétorique sacrée, dans les œuvres de l'évêque d'Hippone et celles de l'archevêque de Cambrai, des passages qu'on dirait copiés textuellement. Cela se conçoit. Ces grands hommes puisaient à la même source leur sagesse et leurs conseils.
Les laïques mêmes, ceux qui étaient doués d'un sens exquis, se sont rencontrés avec les hommes apostoliques, en parlant de la chaire, sur le terrain des mêmes sentiments.
Au temps de Fénelon, La Bruj'ère lui faisait écho. Tout son chapitre sur la chaire respire les pensées maîtresses de l'archevêque de Cambrai. Avec quelle verve il stigmatise les déclamateurs ! Il faudrait tout citer de ces pages étincelantes de bon sens et d'esprit. Il nous parle d'un saint prêtre qui avait voulu mettre en pratique les conseils de saint Vincent de Paul et de Fénelon, et prêcher à l'apostolique.
« Oli il a prêché, dit-il, les paroissiens ont déserté,
jusqu'aux marguilliers ont disparu. Les pasteurs ont tenu ferme^ mais les ouailles se sont dispersées et les orateurs voisins en ont grossi leur auditoire. Je devais le prévoir et ne pas dire qu'un tel homme n'avait qu'à se montrer pour être suivi, et qu'à parler pour être écouté. Ne savais-je pas quelle est dans les hommes, et en toutes choses, la force indomptable de l'habitude? Depuis trente années on prête l'oreille aux rhéteurs, aux déclamateurs, aux énumérateurs, encourt ceux qui peignent en grand ou en miniature. Il n'y a pas longtemps qu'ils avaient des chutes et des transitions ingénieuses, quelquefois même si vives et si aiguës qu'elles pouvaient passer pour épigrammes. Ils les ont adoucies, je l'avoue, et ce ne sont plus que des madrigaux. Le commun des hommes aime les phrases et les périodes, admire ce qyC il rC entend pas ^ se suppose instruit, content de décider entre un premier et un second point, où entre le dernier sermon et le pénultième. »
Cela nous rappelle une page des Mémoires de M""" Roland, qui revient parfaitement à notre sujet. Cette femme, à laquelle on ne peut refuser une haute culture intellectuelle , raconte qu'elle fut entendre l'abbé de B... : « C'était un petit homme, dit-elle, d\me voix puissante, déclamant avec une violence extraordinaire. Il débitait des choses communes du ton d'un inspiré ; il les appuyait de gestes si terribles, qu'il persuadait à beaucoup de gens qu'elles étaient belles.
« Je ne savais pas encore (ajoute t-elle entre parenthèses) aussi bien que je l'ai appris depuis, que les hommes réunis en nomhre ont plutôt de grandes oreilles qu'un grand sens, que les étonner, c'est les séduire, et que qui veut bien prendre l'autorité de les commander, les dispose à obéir... Mais je n'oublierai jamais un homme du commun, planté droit en face delà chaire où s'agitait B..., les yeux fixés sur Torateur, la bouche béante, laissant échapper involontairement l'expression de son admiration stupide dans ces trois mots que j'ai bien recueillis : comme il sue !
« Voilà donc le moyen d'en imposer aux sots ! Que Phocion, étonné de se voir applaudir dans une assemblée du peuple, avait raison de demander à ses amis s'il n'avait point dit quelque sottise. »
De tels faits ne sont pas inutiles à rappeler. On se préoccupe trop de l'opinion publique, et c'est pour se la rendre favorable que tant de gens, d'ailleurs bien doués, sacrifient à la mode et au mauvais goût. Fénelon le disait bien. En parlant des déclamateurs, il reconnaît « qu'ils sont applaudis par des femmes et par le gros du monde, qui se laissent aisément éblouir ; mais cela ne va jamais qu'à une certaine vogue capricieuse, qui a besoin même d'être soutenue par quelque cabale. Les gens qui savent les règles, et qui connaissent le but de l'éloquence n'ont que du dégoût et du mépris pour ces discours en l'air, » Ces
gens là sont malheureusement rares et ne font pas l'opinion. Il y a un autre suffrage plus précieux dont on doit se mettre en peine, en éloquence comme en toutes choses, c'est celui de la conscience. Et Fénelon couronne dignement ses conseils en répétant ces belles paroles de saint Jérôme à Népotien : « Quand vous enseignerez dans l'église, n'excitez point les les applaudissements, mais les gémissements du peuple. Que les larmes de vos auditeurs soient vos louanges. Il faut que les discours d'un prêtre soient pleins de P Ecriture sainte. Ne soyez pas déclamateur, mais un vrai docteur des mystères de Dieu. »
Nous avons vu, dans le paragraphe relatif à la science de Fënelon, le cas qu'il faisait de Tétude de l'Écriture pour la prédication, et nous avons suffisamment indiqué dans ce chapitre que c'est à cette source divine qu'il veut que puisent les orateurs sacrés. Il regrette le temps « où les pasteurs ne parlaient jamais au peuple de leur propre fonds, mais ne faisaient qu'expliquer les paroles du texte d^ l'Ecriture, et tout en admettant que les besoins ou le goût des siècles aient pu modifier cette excellente méthode, il recommande de choisir toujours dans l'Ecriture « les paroles qui contiennent les vérités' les plus importantes et les plus proportionnées aux besoins du peuple, » et il ajoute :
« Qu'un homme a mauvaise grâce de vouloir faire l'inventif et l'ingénieux, lorsqu'il devrait parler avec
toute la gravité et l'autorité du Saint-Esprit, dont il emprunte les paroles ! »
C'est que, et nous avons hâte de le dire, Fénelon ne considérait pas l'éloquence sacrée comme un art purement humain. Il veut qu'on tienne grand compte dans la prédication de l'élément surnaturel, et il résume sa pensée dans cette phrase déjà citée : « Le ministère de la parole est tout fondé sur la foi. Il faut prier, il faut purifier son cœur, il faut tout attendre du ciel, il faut s'armer du glaive de la parole de Dieu, et ne compter point sur la science ; voilà la préparation essentielle. »
Il est on ne peut plus formel sur ce point : « C'est évacuer la croix du Sauveur que de se fonder sur la sagesse et l'éloquence humaine en prêchant. » A ce propos, il fait une excellente dissertation sur la prédication apostolique qui n'a été fondée ni sur le raisonnement, ni sur la persuasion humaine j mais dont toute la force venait d'en haut. Il rappelle que la conversion du monde entier devait être, selon les prophètes, le grand miracle du christianisme, et que cette œuvre devait avoir le caractère divin de n'être fondée sur rien d'estimable selon la chair. « 11 fallait que l'Évangile, sans préparation humaine, s'ouvrît lui-même les cœurs et qu'il apprît au monde, par ce prodige, qu'il venait de Dieu. » Il a soin de faire remarquer que les apôtres n'ont point cherché la vaine pompe et les grâces frivoles des orateurs
païens ; ils ne se sont point attachés aux raisonnements subtils des philosophes , ils se sont contentés de prêcher Jésus-Christ avec toute la force et toute la magnificence du langage de l'Ecriture ; mais iLobserve aussitôt qu'on ne saurait compter, pour la prédication ordinaire, sur un miracle perpétuel: « La différence, dit-il, qu'il y a entre les apôtres et leurs successeurs est que leurs successeurs n'étant pas inspirés miraculeusement comme eux, ont besoin de se préparer et de se remplir de la doctrine et de l'esprit des Ecritures pour former leurs discours. » « Et quoique le fruit intérieur de l'Evangile ne soit dii qu'à la pure grâce et à l'efficace de la parole de Dieu, il y a pourtant certaines choses que l'homme doit faire de son côté. »
Cela est l'évidence même.
Le talent personnel a sa part d'action dans l'efficacité de la prédication, et nul ne peut en méconnaître la portée. Seulement, quand ce talent n'est plus uni à la piété, à la foi, à la mission légitime, quand l'éloquence n'est plus au service de la vérité^ elle devient ce vain son dont parle l'apôtre, cette cymbale retentissante dont le bruit se perd dans les airs et s'évanouit au souffle des caprices humains. Nous en avons vu de ces éloquents qui, devenus infidèles à leur mission, ont agité le monde d'un bruit stérile. Leur voix, parce qu'elle n'était plus le canal légitime de la vérité, s'est éteinte dans le vide. L'his-
toire de l'Eglise, et au besoin Thistoire de notre temps, nous en fournit d'impérissables exemples. Les hommes de peu de foi tremblent à ces défections et s'inquiètent pour le sort de la vérité. Quelle faiblesse !
Avez-vous admiré, dans le calme d'un beau soir d'automne, ces étoiles brillantes qui projettent au firmament leur lumière douce et radieuse? Tout à coup un de ces astres, le plus éclatant peut-être, se détache de son groupe, et décrivant une courbe rapide, glisse et se fond en quelque sorte dans la nuit. L'œil attristé le suit quelques instants dans sa chiite, puis embrassant l'immensité, il retrouve le ciel aussi serein, aussi brillant et aussi pur. L'étoile a disparu, lalumière demeure, qui répand sur le monde son immuable clarté ! . . .
Concluons donc avec Fénelon : « Nous devons tout à Dieu, » mais ne l'oublions pas non plus, « Dieu nous assujettit à un ordre extérieur de moyens humains. » Reconnaissons l'œuvre de la grâce, les secours surnaturels dans l'œuvre de la prédication, mais préparons-nous, instruisons-nous, multiplions nos efforts personnels, comme si de nos efforts et de notre préparation devait dépendre le succès de notre parole.
Nous avons une dernière réflexion à présenter au sujet des préceptes de l'éloquence de Fénelon. En repassant les conseils qu'il donne au prédicateur et
les qualités diverses, les études approfondies, la longue préparation qu'il exige d'eux, on serait tenté de croire queFénelonne permet la prédication qu'aux hommes d'élite, à quelques rares sujets doués particulièrement par la nature. Au premier abord, on pourrait le conclure de ses ouvrages, mais en y réfléchissant, on voit clairement que telle n'est pas sa pensée. Sans doute il n'accorde le titre d'orateur qu'à celui qui réunit les qualités et observe les préceptes qu'il a énumérés, mais il permet que la parole sainte soit interprétée par des hommes qui, sans avoir toutes les qualités désirables, unissent au zèle et à la piété du prêtre une instruction convenable quoique médiocre. « Il est vrai, dit-il, que quand on a bienfait ces études (qu'il a développées) on en peut tirer un grand fruit pour l'intelligence de l'Ecriture. Mais après tout, on peut s'en passer. Dans les premiers siècles de l'Eglise, on s'en passait effectivement, o « Je comprends bien, dit-il plus loin, que de tels gens étant appliqués à tout le détail du ministère, c'està-dire à administrer les sacrements, à conduire les âmes, à consoler les mourants et les affligés, ils ne pourraient avoir le temps d'apprendre par coeur des sermons fort étudies. » Il désire seulement que leur bouche puisse parler de l'abondance du cœur, c'està-dire, « qu'elle répande sur le peuple la plénitude de la science évangélique et les sentiments affectueux du prédicateur. » Mais cette science de l'Écriture il
Texige et a droit de l'exiger du prêtre. « On n'a pas besoin de chercher ailleurs ce qui peut former le goût et le jugement pour l'éloquence même. Saint Augustin dit que plus on est pauvre de son propre fonds^ plus on doit s'enrichir dans ces sources sacrées ; et qu'étant par soi-même petit pour exprimer de si grandes choses, on a besoin de croître par cette autorité de 1 Ecriture. »
Ne craignons pas de le dire, contrairement à l'opinion de quelques-uns de ses admirateurs, Fénelon permettait, comme saint Augustin^ aux hommes médiocres et sans talent transcendant^ de se mêler de prédication. D'abord, parce que c'est une nécessité constante et universelle du christianisme. Il faut, comme l'a dit un critique judicieux, un grand nombre de prédicateurs, parce qu'il faut que chaque chaire soit remplie. Si l'on ne permettait la prédication qu'aux hommes supérieurs, comment suffirait-on aux besoins si vastes, si multipliés de l'enseignement religieux? On a raison d'interdire la poésie aux talents vulgaires, on ne perd rien à cette interdiction. Il y aura toujours assez de poëtes pour le nombre de lecteurs qui prennent goût à les entendre. A quoi est bon, d'ailleurs, un poëte médiocre? Il ne fait plaisir qu'à lui-même. Tandis qu'un orateur médiocre, s'il ' est convaincu et pieux, fera toujours quelque bien. Fénelon n^a-t-il pas dit , après avoir fait une critique un peu sévère du talent de Bourdaloue : « Un
missionnaire de village qui sait effrayer et faire couler des larmes, frappe bien plus au but de l'éloquence. »
Pourvu que l'orateur puisse enseigner quelque vérité utile, faire naître des sentiments généreux, ramener au bien et à la vertu, il a rempli dignement sa mission.
Qu'importe, dirons-nous avec saint Augustin, qu'une clef soit d'or ou de bois dès qu'elle ouvre ce qui est fermé ?
Fénelon n'est pas plus exigeant. 11 s'accommode à la faiblesse humaine, et se borne, en fin de compte, à émettre ce vœu : « Je voudrais que le prédicateur, quel qu'il fût, fit ses sermons de manière qu'ils ne lui fussent point fort pénibles, et qu'ainsi il put prêcher souvent. 11 faudrait que tous les sermons fussent courts et qu'il pût, sans s'incommoder et sans lasser le peuple, prêcher tous les dimanches après l'évangile. Apparemment les anciens évêques, qui étaient fort âgés et chargés de tant de travaux, ne faisaient pas autant de cérémonie que nos prédicateurs pour parler au peuple au milieu de la messe, qu'ils disaient eux-mêmes solennellement tous les dimanches. Maintenant, afin qu'un prédicateur ait bien fait, il faut qu'en sortant de chaire il soit tout en eau, hors d'haleine, et incapable d'agir le reste du jour. »
Gardons-nous donc de rien exagérer, et ne voyons
dans les préceptes de notre maître que ce qu'ils contiennent réellement, 11 demande aux prédicateurs ce qui est possible : une science sérieuse de l'Écriture, une conviction profonde, une piété sincère, du zèle, de Tonction, toutes qualités indispensables à celui qui se présente à l'honneur du saint ministère, une préparation suffisante et du naturel.
Il est plus exigeant, et avec raison, pour ceux qui prétendent au titre d'orateur. Mais là encore il fait la part de l'humaine condition. On n'est pas toujours inspiré. On ne peut s'élever sans cesse aux sommets de l'éloquence. Est-ce une raison de se taire et de désespérer? Quel est celui qui n'a pas connu ces heures de défaillance et de découragement dont parle si bien saint Augustin, lorsqu'il dit : « A moimême aussi ma parole me déplaît. Je suis avide d'un mieux que mon esprit voit et auquel je ne puis arriver, je m'afflige de sentir que ma langue ne suffit pas à mon cœur. (Quel mot délicieux / ) Mon idée brille devant moi comme un éclair ; elle pénètre mon intelligence d'une vive clarté ; mais la parole est lente et tardive, Quelle différence ! tandis qu'elle se déroule péniblement, l'idée rapide et vive est rentrée dans les profondeurs de l'esprit. » Que de belles âmes ont répété ce cri d'Augustin ! Et n'est-ce pas là le tourment des natures élevées ? Rien d'elles-même ne les peut satisfaire, car elles poursuivent l'idéal, et l'idéal, s'il est possible de s'en approcher chaque jour davan-
tage, ne se laisse jamais atteindre ici-bas. Mais de ce qu'on a le sentiment de son imperfection, de ce qu'on n'atteint pas la plénitude rêvée, de ce qu'on en vient parfois à se déplaire à soi-même, s'en suit-il qu'il faille se réduire au silence ? « Non, non, s'écrie saint Augustin. Travaillez, parlez, écrivez. Dans le beau, dans l'art, comme dans la vertu; il faut tendre toujours très-haut pour arriver à peine au nécessaire. » Au point de vue qui nous occupe, l'orateur qui, dans la mesure de son talent, répand la vérité est supérieur à celui qui désespère de lui-même et se tait. Du reste,, ce grand docteur nous donne un moyen infaillible de remplir notre mission avec bonheur, c'est de Taimer et d^aimer ceux envers qui on la remplit. Que voulez-vous, après tout, orateurs chrétiens? Vous voulez sauver des âmes, et pour cela les convaincre et les toucher : aimez et dites ce que vous voudrez. Dilige et die quod voles.
« Souvenez-vous, dit à son tour Fénelon, que le culte de Dieu consiste dans l'amour. Née colitur ille, îiisi amando. Pour faire aimer, il faut entrer au fond des cœurs ; il faut en avoir la clé ; il faut en remuer tous les ressorts ; il faut persuader et faire vouloir le bien. »
Si l'art de l'éloquence est difficile, s'il demande
une laborieuse préparation, des efforts soutenus, la
grandeur et la sainteté du but que vous vous propo-
sez, les bienfaits que vous répandrez dans les âmes, l'œuvre de salut que vous accomplirez, vous récompenseront amplement ici-bas et aux cieux de vos peines. C'est le cas de répéter cette belle parole : Si labor terret, merces te invitet .
N'eût-on dans sa vie converti qu'une âme, n'eût-on séché dans les yeux des petits et des souffrants que quelques larmes, on n'aurait pas à regretter ses efforts et ses labeurs. Heureux qui peut, dans ce court et triste pèlerinage de la terre, semer en passant la semence de vérité et de vie, faire auprès de ses frères acte de guide et d'ami, et après les avoir instruits, édifiés et beaucoup aimés, s'endormir dans les bras de Celui qui récompense au centuple !
A l'œuvre donc, ouvriers de l'Évangile ! Et pour finir par une parole de notre maître : « 0 pasteurs, loin devons tout cœur rétréci! Elargissez, élargissez vos entrailles. Vous ne savez rien, si vous ne savez que commander, que corriger, que montrer la lettre de la loi. Soyez pères; ce n'est pas assez, soyez mères ; enfantez dans la douleur ; souffrez de nouveau les douleurs de l'enfantement, à chaque effort qu'il faudra faire, pour achever de former Jésus-Christ dans un cœur. »