‹ FénelonChapitre 8 sur 27 · Mémoires, I · texte numérisé non relu

Mémoires, I

barrassa et augmenta les soupçons. Tout à coup Mme Guyon fut chassée de Saint-Gyr. M. de Ghartres en profita pour faire sentir tout le danger de ce poison et pour rendre M. de Gambray suspect. Un tel revers, si peu attendu, le surprit, mais ne l'abattit pas. Il paya d'esprit, d'autorités mystiques, de fermeté sur ses étriers; ses principaux amis le soutinrent. »

Fénelon ne fut pas tout d'abord atteint par la disgrâce de Mme Guyon. G'est en 1693 que commencent les poursuites contre celle-ci : et c'est en 1695 que Fénelon est nommé archevêque de Gambrai. Les conférences d'Issy auxquelles il participa sont elles-mêmes de 1695 . Rien jusque-là ne l'avait donc compromis. La crise ne vint que plus tard. Voyons d'après la correspondance même de Mme de Maintenon, quelles ont été les différentes phases de la désaffection et de la rupture qui l'éloignèrent bientôt définitivement de Fénelon . Elle était très embarrassée. Elle avait beaucoup aimé Fénelon; elle en avait fait son directeur libre et officieux. Elle l'avait recommandé à Louis XIV pour l'archevêché de Gambrai; elle s'était liée avec Mme Guyon d'après ses conseils et sur sa recommandation. D'un autre côté, sa piété était aussi ferme que vive; elle craignait l'irrégularité, et surtout elle craignait de déplaire à Louis XIV qui n'était guère mystique. Elle fit ce qu'elle i)ut pour défendre ses amis; mais, quand la religion et la politique eurent parlé, elle n'hésita pas à les abandonner. En 1694, elle protégeait encore Mme Guyon auprès de Bossuct ;

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jusqu'en 1G95 , elle recevait des lettres intimes de Fénelon et vantait ses sermons; elle excusait ses intentions et sa faiblesse pour son amie. « M. de Fénelon, écrivait-elle, m'a protesté qu'il ne se mêlait de cette affaire que pour empêcher qu'on ne condamnât par inattention les sentiments des vrais dévots. 11 n'est pas l'avocat de ^Ime Guyon, quoiqu'il en soit l'ami. Il est le défenseur de la piété et de la perfection chrétienne. Je me repose sur sa parole parce que j'ai connu ])eu d'hommes aussi francs que lui. » Mais bientôt les défiances commencèrent : « J'ai eu de grands commerces avec ^I. de Cambray, mais nous ne nous persuadons ni l'un ni l'autre. La froideur entre ces dames (les duchesses de Beauvillier et de Chevreuse) et moi augmente tous les jours. » Fénelon fait allusion à cette froideur dans une lettre du 6 avril 1G96 : « Pourquoi vous resserrez-vous le cœur à notre égard. Madame, comme si nous étions d'une autre religion que vous ? » C'était toujours Mme Guyon qui était la pierre d'achoppement : « J'ai vu notre ami, dit Mme de Maintenon dans une lettre du 7 octobre, nous avons bien disputé;... je voudrais être aussi fidèle et attachée à mes devoirs qu'il l'est à son amie. » Vient la publication des Ma.rimes des iÇa////^, dont nous allons parler dans le chaj)itre suivant. Mme de Maintenon nous tient au courant des différentes phases de l'affaire : « M. de Cambray me parla un mom(;nt en particulier; il sait le mauvais effet de son livre, et il le défend i)ar des raisons qui me persuadent de plus

en plus que Dieu veut humilier ce grand esprit qui a peut-être trop compté sur ses propres lumières », Bientôt elle rompt décidément avec le parti quiétiste, et même s'exprime là-dessus avec une certaine dureté : « Je vois chaque jour de plus en plus combien j'ai été trompée par tous ces gens-là, à qui je donnais ma confiance sans avoir la leur; car s'ils agissaient simplement, pourquoi ne me mettaient-ils pas de leurs mystères, et s'ils craignaient de les révéler, n'est-ce pas une preuve qu'ils avaient un dessein formé ? » Mme de Maintenon recevait le contre-coup du mécontentement du roi : « Il me fait de grands reproches ; il faut que toute la peine de cette affaire tombe sur moi ». Là finissent les relations de Fénelon avec Mme de Maintenon. Une fois parti pour Cambrai, elle ne le revit plus et n'eut plus aucun rapport avec lui; elle disparut de sa vie, en même temps du reste que Mme Guyon elle-même, que Fénelon à partir de ce moment cessa de voir absolument.

Revenons à Mme Guyon. Au moment où elle va être l'objet d'une enquête ecclésiastique dont les résultats rejailliront jusque sur Fénelon, il est nécessaire de nous rendre compte des principes de sa doctrine; et, dans ce but, nous analyserons le meilleur et le plus important de ses ouvrages, à savoir : le Moyen court et très facile de faire oraison. Son traité des Torrents, son Commentaire sur le Cantique des Cantiques ne sont que le développement du Moyen court ^

1 . Voir les Opuscules spirituels de Mme Guyon (Cologne, 1704).

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Le point essentiel de la mystique, c'est la définition de l'oraison. Suivant Mme Guyon, l'oraison n'est autre chose que « l'application de l'ame de Dieu ». C'est un acte d'amour. L'oraison dont il s'agit n'est pas l'ckNiison de la tête, mais « du cœur ». Cet état d'oraison est reconnu par tous les théologiens; mais tandis que ceux-ci le reconnaissent seulement comme un état rare, réservé à quelques-uns, ce qui distingue la doctrine de Mme Guyon, c'est que, suivant elle, « tous sont propres pour l'oraison; tous nous sommes appelés à l'oraison comme nous sommes appelés au salut. Que ceux qui sont sans cœur n'y viennent pas; mais qui est sans cœur? » Il y a deux méthodes pour introduire les âmes dans l'oraison : la méditation et la lecture ; même ceux qui ne savent pas lire ne sont point pour cela privés d'oraison. Jésus-Christ est le grand livre par dehors et. par dedans. Il faut qu'ils apprennent cette vérité fondamentale que le royaume de Dieu est au dedans de nous. Qu'ils disent leur Pater en pensant que Dieu est au dedans d'eux. Après avoir prononcé ce mot de Père, qu'ils demeurent quelques moments en silence avec beaucoup de respect. Ils ne doivent point se surcharger d'une quantité excessive de Pater et de prières vocales. C'est là le premier degré de l'oraison; le second est V oraison de simplicité ou de repos. Aussitôt qu'on a senti un petit goût de la présence de Dieu, il faut en demeurer là sans passer outre; il faut souffler doucement le feu et, lors([u'il est allumé, cesser de soufiler. 11 faut y porter un

amour j^ur et sans intérêt. Il ne faut pas se tourmenter des sécheresses. On croit marquer mieux son amour en cherchant Dieu avec sa tête et à force d'actions. Non; il faut qu'avec une patience amoureuse, un regard abaissé et humilié, un silence respectueux, nous attendions le retour du bienaimé. C'est ici que commence l'abandon ou donation de soi-même à Dieu. Il faut renoncer à toutes les inclinations particulières, quelque bonnes qu'elles paraissent pour se mettre dans l'indifférence, soit pour l'âme, soit pour le corps, soit pour les biens temporels et éternels. Il faut avoir ses souffrances, « la croix en Dieu et Dieu dans la croix ». Mais, dira-t-on, par là « on ne s'imprimera pas les mystères ». Au contraire, « l'attention amoureuse à Dieu renferme toutes les dévotions particulières ». — « Qui est uni à Dieu seul par son repos en lui est appliqué d'une manière excellente à tous les mystères. Qui aime Dieu aime tout ce qui est de lui. » La vertu extérieure n'est rien : « Toute vertu qui n'est pas donnée par le dedans est un manque de vertu. La conversion parfaite n'est pas celle qui va du péché à la grâce , quoiqu'elle soit meilleure ; c'est celle qui va du dehors au dedans. L'âme, par l'effort qu'elle fait j)our se recueillir au dedans sans autre effort que le poids de l'amour, tombe j)eu à peu dans le centre; plus elle demeure paisil)Ie et tranquille sans se mouvoir elle-même, i)lus elle avance avec vitesse. Un autre degré d'oraison est l'oraison de simple présence de Dieu ou contemplation active.

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Dans cet état, la présence de Dieu devient si aisée qu'elle est donnée par habitude aussi bien que par oraison. Il faut alors faire cesser l'action et l'opération propre pour laisser agir Dieu. Ceux qui accusent cette oraison d'oisiveté se trompent; c'est au contraire une action supérieure. « Ce n'est pas un silence infructueux comme par la disette; c'est un silence plein et onctueux comme par l'abondance. Un enfant attaché à la mamelle commence par remuer ses petites lèvres pour faire monter le lait; mais quand le lait vient en abondance, il se contente de l'avaler d'un seul mouvement. » De même, dans cet état, la présence de Dieu est infuse et presque continuelle. On prescrit la contrition et avec raison; car elle est nécessaire; mais on ne voit pas que la contrition est cet amour infus, cet acte éniinent qui contient tous les autres. Qu'ils laissent agir Dieu et demeurent en silence. Dieu ne peut être mieux reçu que par un Dieu. L'âme en cet état ne doit pas se surcharger de prières vocales ; et lorsqu'elle les dit, si elle se sent attirée au silence, qu'elle demeure. La véritable prière est l'anéantissement : c'est la prière de vérité. Il n'y a que ces deux vérités, le Tout et le Rien. Tout le reste est mensonge. On croit que l'àme dans l'oraison demeure morte, slupide et sans action; au contraire, c'est une action, mais une action pleine de repos, si tran(|uille, si noble, si paisii)le (|u il send)le que l'àme n'agisse pas. Plus elle est tranquille, j)lus elle court avec vitesse, j ai'Cij (pi'clle s'abaiidonne à res|)rit qui la meut. C'est

ainsi que l'Ame parvient à la simplicité et unité dans laquelle elle a été créée. L'àme devient une, c'est-àdire qu'elle devient un même esprit avec Dieu. Ce qu'il faut détruire en nous, c'est la propriété et l'activité : la propriété, parce qu'elle est la source de la réelle impureté ; l'activité, parce que, Dieu étant dans un repos infini, il faut que l'âme participe à son repos. Ce n'est pas détruire la liberté humaine; il faut que Tâme donne son consentement, mais un consentement passif. Dieu purifie tellement notre âme de toutes opérations propres, distinctes, aperçues et multipliées qu'enfin il se la rend peu à peu conforme et uniforme, relevant la capacité passive de la créature, l'élargissant, l'ennoblissant quoique d'une manière cachée, et c'est pourquoi on l'appelle mystique. Ce n'est pas qu'il ne faille passer par l'action; car c'est la porte; mais il n'y faut pas demeurer. »

Tel est le résumé presque textuel du célèbre ouvrage du Moyen court. Quelque obscur qu'il soit, il donne l'idée de la séduction que Mme Guyon a dû causer sur les âmes pieuses et méditatives chez lesquelles dominait l'imagination. La langue, plus ou moins correcte, en était expressive, pittoresque et originale, riche en ressources, pour exprimer l'inexprimable, rendre clair l'obscur, donner la parole au silence et la lumière à la nuit. Au point de vue doctrinal, c'était un quiétisme atténué et mitigé, oii se laissaient entrevoir les traces d'un quiétisme absolu. C'est surtout dans les Torrents^ dans le Cantique des

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Cantiques que les exagérations se font sentir. Telle était la doctrine que l'évêque de Chartres avait surprise à Saint-Cyr, ot probablement beaucoup plus téméraire encore dans ces entretiens secrets. C'est sur cet ensemble d'opinions que lévêque de Chartres appela le jugement de ses collègues en épiscopat. La commission chargée de l'examen se composait de Godet, évêque de Chartres, de Xoailles, archevêque de Paris, et enfin de Bossuet et de Fénelon. Elle se réunit souvent, délibéra avec lenteur et avec une consciencieuse circonspection. Le résultat de cette délibération fut ce qu'on appela les Articles de la conférence d'Issy (1696). Bossuet et Fénelon se trouvèrent d'accord dans les premières phases de cette affaire : c'est de là cependant que partirent les dissentiments qui se transformèrent bientôt en une lutte scandaleuse pour l'Eglise et désastreuse pour la fortune de Fénelon.

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