CHAPITRE V
BOSSUET ET FENELON
Au moment où Bossuet entre en scène, nous devons nous demander pour quelles raisons d'éminents prélats, tels que l'évêque de Chartres, l'archevêque de Paris, l'évoque de Meaux attachèrent tant d'importance aux écrits et aux prédications d'une femme du monde qui n'était pas théologienne et qui ne savait pas peser ses mots : un peu plus, un peu moins de mysticisme chez une femme valait-il la peine de mettre le feu dans l'Église, et de scandaliser le monde par des controverses violentes et peu chrétiennes ? La sainte baronne de Chantai, grand' mère de Mme de Sévigné, n'avait pas été tourmentée dans ses pieuses éjaculations; et, dans le fond, y avait- il une si grande différence entre l'une et l'autre?
Peut-être pas; mais la différence était dans les deux époques. Dans l'intervalle qui sépare Mme de Chanlal et Mme Guyon, il avait paru une doctrine
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d'abord reçue avec édification, puis avec défiance, et qui enfin avait mérité une condamnation éclatante. C'était la doctrine du quiétisme^ exposée quelques années auparavant par le moine espagnol Molinos, qui, sous prétexte de haute piété, avait enseigné les principes les plus condamnables. Pour bien apprécier la doctrine de Mme Guyon et même celle de Fénelon, il faut résumer d'abord la doctrine de Molinos *.
1° La perfection chrétienne consiste essentiellement dans un acte de contemplation et d'amour, acte continuel et qui subsiste toute la vie sans avoir besoin d'être réitéré. Cet acte contient implicitement les actes de toutes les vertus.
2° Dans cet acte de perfection, Tàme doit cesser de réfléchir sur elle-même et anéantir toutes ses puissances : c'est ce qu'on appelle la quiétude.
'3° L'âme dans cet état doit aller jusqu'à l'indifférence au salut éternel.
4° La confession et les œuvres extérieures deviennent inutiles.
5° Il faut, dans l'état de quiétude, rester en repos sans méditer sur aucun mystère en particulier.
G" On doit faire abandon de son libre arbitre à Dieu et j)ar conséquent cesser de faire résistance aux tentations. Les actes de la partie corporelle et
l. La difTorcncc de ces trois degrés de quiétisinc est parfaileiiiciit exposée dans VAiuthjsc de la controi'erse du quiétisme {Œin'/cs cum^dètes de réiulon, t. IV). Nous empruntons à cette analyse le résumé qui suit.
sensitive deviennent étrangers à la partie spirituelle ; et le corps peut devenir l'instrument du démon sans que l'âme en soit responsable.
On voit à quelles conséquences immorales et révoltantes pouvait conduire cet excès de mysticisme. On voit aussi combien l'Eglise devait s'inquiéter d'une doctrine tout analogue, et qui par tant de côtés touchait à celle de Molinos. Sans doute il fallait craindre, et c'était là le point délicat, de toucher au véritable mysticisme de tout temps reçu et autorisé dans l'Eglise en inquiétant et en proscrivant le faux mysticisme qui tendait à renaître dans l'Église après Molinos dans la doctrine de Mme Guyon. On comprend que les prélats aient hésité quelque temps à frapper; on comprend aussi comment ils ont pu être divisés; car si Bossuet était effrayé des conséquences du molinosisme, qu'il croyait reconnaître dans les œuvres de Mme Guyon, Fénelon, de son côté, pouvait être inquiet de voir condamner les vrais mystiques, enveloppés et compromis par de grossiers et ignorants disciples. Il fallait donc craindre à la fois avec Fénelon de frapper les vrais saints en condamnant Mme Guyon, et avec Bossuet de laisser passer les plus dangereuses erreurs en l'absolvant. Tel fut le grave débat qui s'éleva entre les deux grands prélats.
Cependant, à l'origine, ils parurent agir d'accord. Ce fut à Bossuet que Mme Guyon, sur l'instigation de Fénelon, adressa pour les examiner non seule-
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ment ses écrits imprimés, mais même tous ses manu scrils. Après en avoir pris connaissance dans un examen de plusieurs mois, il les crut assez innocents pour lui donner la communion. Cependant, en même temps, Bossuet essaya de j)révenir Fénelon contre les conséquences dangereuses de la nouvelle doctrine; mais Fénelon, ferme sur le principe du pur amour, résista en invoquant l'autorité de tous les grands mystiques, Bossuet, de son côté, était alors peu versé dans la littérature mystique, et même ce fut à Fénelon qu'il s'adressa pour avoir des extraits des grands auteurs en ce genre.
Ainsi, à l'origine, Bossuet n'était pas mal disposé j)our Mme Guyon, et ne s'avançait qu'avec réserve sur un terrain qui ne lui était pas familier. Fénelon, de son côté, ne voulait pas défendre les faux mystiques, pas même Mme Guyon, dont il estimait la personne et dont il excusait les intentions, mais sans nier que ses paroles fussent équivoques. De là les résolutions prises en commun aux conférences d'Issy. Ces résolutions rappelaient : 1^ que tout chrétien est tenu à des actes distincts de foi, d'espérance et de charité; 2° que tout chrétien est tenu à une foi explicite en Dieu, dans la Sainte Trinité et en Jésus-Christ; 3^ tenu aussi de désirer et de demander le salut éternel, la rémission des péchés, la grâce ; 4° il n'est |)as permis à un chrétien d'être indifférent à son salut; 5" les réflexions sur soimême et sur ses actes sont imposées aux plus i)arfails.
Ainsi les principales obligations du christianisme positif étaient rappelées et prescrites avec fermeté, et par conséquent les pratiques pieuses qui tendaient à détruire ces obligations étaient interdites. Mais en même temps, et c'est là que se fait sentir la part de Fénelon, les principes de la perfection mystique étaient expressément conservés et autorisés. « L'oraison de simple présence de Dieu ou de remise et de quiétude et les autres oraisons extraordinaires même passives, approuvées par saint François de Sales et autres spirituels, ne peuvent être rejetées et tenues pour suspectes sans témérité. » Mais on ajoutait, pour prévenir les conséquences fâcheuses, que, « sans ces oraisons extraordinaires, on j)eut devenir un très grand saint », et que « les voies extraordinaires sont très rares et sujettes à l'examen des évêques ».
Il semblait bien que, par ces principes, tout était sauvegardé. Fénelon avait obtenu que la mystique ne fût pas condamnée ; Bossuet, que les excès fussent interdits. Mme Guyon semblait souscrire à tout ce qu'on demandait d'elle. Elle déclarait qu'elle n'était pas théologienne et qu'elle abandonnait les exagérations que pouvaient contenir ses écrits, qu'elle ne voulait pas aller plus loin que saint François de Sales et la baronne de Chantai. Il semblait, dis-je, que tout fût fini. Au contraire, tout recommençait, Mme Guyon allait disparaître ou être reléguée sur le second plan, Fénelon allait paraître au premier; et le combat allait s'engager directement entre les
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deux plus grands chrétiens de France. Comment les choses en étaient-elles venues là ?
A l'issue des conférences d'Issy, les commissaires s'étaient engagés à publier, chacun de leur côté, un commentaire des articles votés. C'est de cette promesse que sortirent les deux livres qu'a produits cette controverse : V Introduction sur les états cVoraison, de Bossuet, et V Explication des Maximes des Saints, de Fénelon. De là vint le mal. On voulut s'expliquer, et dès lors on ne s'entendit plus.
Le début de la querelle fut que Fénelon, invité à donner son approbation à l'ouvrage de Bossuet, s'y refusa absolument. C'était une rupture. Pourquoi ce refus ? Pourquoi ne pas adhérer à ce qui n'était, suivant Bossuet, que le commentaire rigoureux des articles d'Issy ? Il est probable qu'il y avait une raison de fond. Fénelon trouvait que Bossuet allait trop loin dans sa proscription de la mysticité. Mais ce ne fut pas la raison qu'il fît valoir. Il se retrancha derrière les devoirs d'amitié qu'il avait envers Mme Guyon, et il ne pouvait pas s'associer à une condamnation trop violente de ses écrits. Il avait bien voulu condamner la doctrine elle-ujême; mais il ne voulait pas consentir à l'imputer à Mme Guyon, dont il connaissait, disait-il, les intentions et les sentiments, et qui n'avait jamais péché que dans l'expression, tort qui lui était commun avec la plupart des mystiques.
« Si j'approuvais par un témoignage public cette explication de son système (l'explication donnée par
Bossuet), j'achèverais de persuader le public que l'application qu'on lui en a faite est juste, et par conséquent je la reconnaîtrais pour la plus exécrable créature qui soit sur la terre. Je l'ai vue souvent; je l'ai estimée: je l'ai laissé estimer par des personnes illustres qui avaient de la confiance en moi. Je n'ai pas dû l'estimer sans éclaircir à fond avec elle ses sentiments. J'ai approuvé la doctrine en approuvant la personne; au moins faut-il dire que j'ai toléré un système impie et que tout notre commerce n'a roulé que sur cette damnable spiritualité : voilà ce qui se présenterait au lecteur, en lisant mon approbation à la tête des livres de M. de Meaux,... voilà ce qu'il faut que j'avale à la face de l'Église. Je n'ai jamais défendu et je ne défendrai jamais directement ou indirectement le livre de Mme Guyon; mais je connais tellement ses intentions par la confiance sans réserve qu'elle a eue en moi, que je dois juger de ses écrits par ses sentiments et non de ses sentiments par ses écrits. On ne cesse de nous dire que les meilleurs mystiques ont exagéré. Pourquoi n'y aurait-il que Mme Guyon qui n'ait pas exagéré ? Pourquoi faut-il que je déclare, par la bouche de M. de Meaux, qu'elle ne respire qu'une doctrine enfin qui mérite le dernier supplice * ? »
Jusqu'à quel point Bossuet avait-il raison, jusqu'à
1. Lettre ù Mme de Maintcnon du 2 août IGDO. — Voir cardinal de ILiusset, t II, Pièces justificatives, et Œuvres de Fénelon (édition Lebel), t. IX, p. 89.
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quel point, de son côté, Fénelon n'avait-il pas tort lorsque l'un poursuivait si sévèrement, l'autre excusait si généreusement la doctrine de Mme Guyon? L'intérêt de notre sujet ne nous force pas à approfondir cette question, qui demanderait, pour être résolue, j)lus de théologie que nous n'en savons. 11 nous paraît cependant, d'après la lecture des principaux écrits de Mme Guyon, dont nous avons donné des extraits, que les erreurs que lui impute Bossuet y sont plutôt implicitement qu'explicitement. Mme Guyon, qui était femme, dont l'imagination était vive , et qui d'ailleurs n'était pas théologienne, a pu très innocemment tomber dans l'hérésie sans le vouloir. Bossuet lui-même, s'il n'eût pas connu Molinos, n'aurait peut-être pas vu plus de venin dans Mme Guyon que dans sainte Thérèse ou Mme de Chantai. Fénelon, de son côté, est peut-être trop indulgent en ne reconnaissant pas, dans les livres de Mme Guyon, les germes du quiétisme condamné dans Molinos. 11 ne voulut pas avouer qu'il avait été trompé et qu'il s'était trompé. Il était en définitive plus complice qu'il ne voulait en convenir, ayant connu intimement les j)ensées de Mme Guyon pendant plusieurs années, les ayant autorisées et même introduites à Saint-Cyr. On était sans aucun doute sur une pente glissante, et l'on ne voit pas que Fénelon ait fait aucun effort pour retenir à temps le nouveau mysticisme sur la pente du quiétisme. Il était donc sage et opportun d'enrayer. Le livre de Bossuet sur les Etats d'oraison
mit un frein au faux mysticisme, non sans avoir peut-être un peu compromis le vrai. Fénelon se crut par là autorisé à faire un nouveau partage entre le vrai et le faux. De là, la publication des Maximes des Saints (1697) ^
Jusque-là le dissentiment de Bossuet et de Fénelon avait été tout privé : l'absence d'approbation de Fénelon au livre de son collègue était un fait négatif qui motivait tout au plus l'étonnement et la défiance. Mais la querelle devint bientôt doctrinale, aussitôt après la publication du célèbre ouvrage que nous venons de rappeler.
11 faut dire la vérité : quelque esprit qu'ait eu Fénelon, et quoiqu'il en ait montré dans tous ses ouvrages, quelque éloquence et quelque talent qu'il ait déployés plus tard dans ses écrits apologétiques, il faut avouer que la question du quiétisme ne l'a guère inspiré avant le moment où sa personne a été en jeu . Les Maximes des Saints sont un ouvrage médiocre, monotone, d'un terne et d'un
1. La publication de ce livre n'aurait dû avoir lieu qu'après celle du livre de Bossuet; et Fénelon l'avait expressément promis à l'archevêque de Paris. Mais ses amis crurent nécessaire de presser cette publication ; Fénelon prétendit n'y avoir été pour rien; mais on voit par sa correspondance qu'il manquait ici quelque peu de sincérité, car il écrivait à M. Tronson : « Vous voyez combien il importe que mon ouvrag-e paraisse au plus tôt ». Ce sont ces petites finesses qui faisaient dire à Bossuet que M. de Cambrai était un parfait hypocrite (Le Dieu, t. Il, p. 242). Nous nous garderions bien d'employer un tel langage. Il n'appartient qu'aux saints de se dire entre eux de telles vérités.
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ennuyeux qu'on s'étonne de trouver sous la plume de Fénelon. Qu'on ne dise pas que c'est la théologie qui en est cause. Les livres de Mme Guyon, quelque insensés qu'ils puissent paraître, ne sont pour cela ni ternes ni ennuyeux; ils sont pleins d'effusion, de verve et de couleur. Le livre de Bossœt sur le même sujet est aussi plein de vigueur et de relief; la force de la logique lui donne du mouvement et du feu. Il n'ennuie pas un seul instant. Au contraire, le livre de Fénelon est d'une glace et d'une lenteur qui défient la lecture. Les subtilités scolastiques remplacent les finesses psychologiques qu'on attendrait en celte matière. Je ne sais si on a eu raison de condamner théologiquement le livre de Fénelon; mais, littérairement, il n'est pas défendable et il n'ajoute rien à la gloire de son auteur. Son seul mérite est d'avoir provoqué une mémorable controverse, où les deux grands hommes ont rivalisé d'éloquence et de duretés réciproques (1697).
Tant de fiel cnlre-t-il dans l'àmc des dévots !
Voici le premier jugement porté par Bossuet sur le livre de Fénelon : « Le livre fait grand bruit; je n'ai pas ouï nommer une personne qui l'approuve. Les uns disent qu'il est mal écrit; les autres qu'il y a des choses très hardies, quil y en a d'insoutenables; les autres qu'il est écrit avec toutes les délicatesses et toutes les précautions imaginables, mais que le fond n'en est pas bon; les autres que, dans un temps où le faux mystique fait tout le
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mal, il ne fallait écrire que pour le condamner. Je souhaite de tout mon cœur que Dieu mène tout à sa gloire ' . »
Fénelon se décida lui-même à soumettre son livre au pape, par une lettre du 27 avril 1697. Le roi, de son côté, le 24 juillet de la même année, dénonça également au pape le livre de Fénelon comme « très mauvais et très dangereux, et réprouvé par des évêques et un très grand nombre de docteurs ». Quelques jours plus tard, le roi invita l'archevêque de Cambrai à se retirer dans son diocèse. Dès lors commença pour lui un exil qui ne finit qu'avec sa vie. En même temps, Louis XIV interdit à Fénelon d'aller lui-même à Rome pour y défendre sa cause : interdiction qui n'était guère conforme à l'équité. Il fut obligé de confier cette cause à un tiers qui, heureusement pour lui, était un ami des plus dévoués, l'abbé de Ghanterac, qu'un ami de Bossuet traite lui-même « d'homme sage, pacifique, instruit et vertueux * ». En revanche, les intérêts de la cause adverse furent confiés à un homme d'un caractère violent et haineux, qui fit tout pour envenimer l'affaire et pour stimuler l'aigreur et l'amertume de l'évêque de Meaux : ce fut son neveu, l'abbé Bossuet.
Alors commença un combat à double jeu qui dura près de deux années : à Rome d'abord, un combat
1. Lettre à Godet-Desmarais, évèque de Chartres, 13 février 1G97. — Œuvres de Bossuel, t. XL (édition Lcbel), p. 259.