‹ Fénelon, politique tirée de l'ÉvangileChapitre 2 sur 13 · HOMMAGE TRÈS RESPECTUEUX M. C · texte numérisé non relu

HOMMAGE TRÈS RESPECTUEUX M. C

Fénalon. l'Évangile et la Vie sociale

« Connaissez-vouB assez toutes les vertus du christianisme ? Vous serez jugé sur l'Evangile comme le moindre de vos sujets... Ne vous êtes-vous "point imaginé que V Evangile ne doit point être la règle des rois comme celle de leurs sujets » (1).

(1) Examen de Conscience, art. 1". Œuvres Complètes (Œ. G.) de Fénelon 'vu, p. 85), édition Gauine, en 10 vol. grand in-8.

Par ces questions qu'il pose à son royal élève, Fénelon montre quelle place doit tenir l'Evangile dans la société. Il demande que la voix de Jésus se fasse entendre aux peuples et aux nations. Il est convaincu que si la morale évangélique dirige les relations sociales, plus d'amour et par conséquent plus de paix régneront parmi les hommes.

Cette pensée n'était pas nouvelle. Le moyen-âge avait déjà vécu cette vie, et l'on peut dire que « le catholicisme a toujours conçu, prêché et propagé la religion comme sociale », mais en fait depuis la Renaissance et la Réforme, ils étaient nombreux les chrétiens qui cherchaient dans l'Evangile des lumières pour leur âme et pour leur conscience, sans lui demander une règle pour les diriger dans la famille et dans l'Etat. Même dans ce xvii« siècle, qui fut une résurrection pour l'Eglise, après le xvi® qui avait été presque un désastre, combien ne se préoccupaient que de leur salut personnel sans soupçonner que l'Evangile avait des lumières et des directions pour les rapports sociaux.

Pascal et Bossuet explorent la philosophie et la théologie de la religion. Fénelon apparaît à peu près seul dans ce siècle de raison et de religion individuelle pour répandre dans la société la charité évangélique. Il est rancêtre de ces hommes qui propagentl'Evangile à notre époque, comme puissance

Introduction

de régénération spéciale, qu'ils s'appellent Le Play, Brunetière, de Mun ou Goyau.

La mission du Christ a été avant tout d'ordre spirituel. Jésus est venu prêcher le salut et conduire les âmes au ciel.

Si l'on veut qu'il soit un réformateur, c'est surtout un réformateur religieux. Il a donné au monde une morale parfaite et il s'est proposé d'abord le perfectionnement intérieur des individus, le bien supérieur de leur âme.

Ce n'est pas à dire que Jésus se soit désintéressé de tout ce qui ne se rapportait pas immédiatement au règne de Dieu dans les cœurs. Voulant perfectionner l'homme, il l'a pris tout entier, corps et âme, avec sa destination sociale, avec ses devoirs multiples, avec ses relations nécessaires. Le royaume du ciel ne lui a pas fait perdre complètement de vue le séjour de la terre. Il savait que l'homme vit de pain, et que pour arrivera la terre promise il faut auparavant -y /ure au désert. Si la misère est une source de vices, c'est donc que pour être vertueux il faut un minimum de bien-être.

A dire vrai, la réforme des individus est la condition de la réforme sociale. Comme le tout est composé de parties, tant vaudront les individus, tant vaudra la Bociété. La masse de froment sera saine

si tous les grains sont sains. Nous savons que le milieu agit sur les citoyens d'un pays. Un homme élevé dans un cadre de justice et de vertu deviendra plus facilement bon, juste et vertueux.

Mais ce milieu, qui l'a créé, si ce ne sont les individus? et ils l'ont créé par les mœurs. La réforme de la société et la réforme des particuliers sont étroitement liées. Un corps dont les membres sont malades ne saurait, pris dans son ensemble, constituer un corps sain et vigoureux. Une société formée de la réunion d'un certain nombre d'hommes ne peut se flatter d'être parvenue à un haut degré de dignité morale quand l'humanité est avilie dans les

individus.

Or, personne ne niera que l'Evangile n'ait puissamment contribué au perfectionnement moral des individus et donc à leur perfectionnement social. Il l'a fait en leur apprenant à se renoncer y et en leur prêchant toutes les vertus qui augmentent la valeur personnelle d'un homme.

Or, le renoncement, l'abnégation est la vertu sociale par excellence ; c'est se quitter soi-même pour aller aux autres.

Le dévouement à autrui et la charité à l'égard des autres sont le fond de la doctrine évangélique puisque l'amour de Dieu et du prochain sont « toute la loi et les prophètes » : « Malheur à vous, riches, parce que vous avez votre consolation en ce monde.

Malheur à vous qui êtes rassasiés maintenant parce que vous aurez faim un jour (1 ) ».

C'est l'abnégation que Jésus chante dans l'admirable sermon sur la montagne. Nul ne peut se dire chrétien tant qu'il ne s'est pas encore renoncé.

L'égoïsme est une plante païenne et elle renaît quand l'Evangile décroît. L'abnégation est une fleur chrétienne qui jette son éclat où passent les ouvriers évangéliques.

Mais Jésus n'a pas seulement prêché l'abnégation et combattu uniquement l'égoïsme. 11 a suscité toutes les autres vertus et flétri tous les autres vices. Existet-il un code de religion et de morale d'une doctrine plus pure, plus capable de nous inspirer une haute idée de nos obligations et de nous conduire vers un incomparable idéal de rectitude, d'honnêteté, de justice et de sainteté ?

Une société dont tous les membres observeraient religieusement les préceptes de l'Evangile serait une société parfaite. Le milieu se transformerait de lui-même, et l'on n'aurait pas à déplorer la plupart des abus qui soulèvent les plaintes des victimes. Si certains de ces abus viennent de la délectuosité de l'organisation sociale, la plupart naissent du péché de l'homme. Or, ce péché, l'Evangile va le poursuivre jusqu'au fond du cœur bumain, puisqu'il interdit les

(t) Luc ; VI, 24, 25,

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pensées coupables, les désirs mauvais et jusqu'à la simple faute d'intention.

Et comme « guérir chaque membre c'est procurer la santé au corps entier » il faut reconnaître que l'Evangile, agissant sur les individus par des vertus incomparables, possède une force considérable pour agir sur la collectivité.

Et c'est pour cela que Guizot écrivait : « Le Christianisme a été une grande crise de la civilisation, parce qu'il a changé l'homme intérieur, ses croyances, ses sentiments ; parce qu'il a régénère l'homme moral, l'homme intellectuel (i) ».

Faut-il ajouter que l'Evangile a régénéré la famille, réhabilité la femme, épouse et mère, qu'il a appris à respecter les droits de l'enfant et du pauvre, di'oits imprescriptibles et sacrés que tout homme tient de sa nature d'être raisonnable i Faut-il rappeler les principes de paix, d'union et de justice entre les hommes que l'Evangile a popularisés ? L'on s'apercevra très vite que la courbe des progrès du Cliristianisme se confond avec celle des progrès de la civilisation.

Gomment se fait-il que les sociétés tendi-aient à quitter la loi de l'Evangile ? Sans doute, le mal et le bien se côtoient toujours par le jeu

(1) Histoire de la civilisation en Europe.

de la liberté humaine. Les principes dissolvants agiront toujours sur l'âme des peuples. La volonté de vivre est souvent contrelîalancée par la peur de vivre.

Mais, ce qui ne se comprend plus, c'est cette idée que l'Evangile est une loi individuelle sans influence sur les sociétés, et cela même après les admirables encycliques de Léon XIII sur la « CoDstitution Glirétienne des Etats » et sur la « Condition des Ouvriers » .

Les préventions demeurent. Beaucoup continuent de demander à l'Evangile des lumières pour leur conscience et, ne croyant pas à un Evangile social, ptofessent que la religion est une affaire purement personnelle et privée.

11 est vrai que la plupart des ouvrages pieux paraissent ignorer les devoirs de l'homme social : ils semblent écrits par des anachorètes et par des solitaires, des moines, ayant dit adieu aux préoccupations terrestres.

Le moine n'ignore pas les réalités humaines, mais celui-là les connaît mieux qui sait par expérience personnelle les difficultés matérielles et morales où se débattent les existences ordinaires, et c'est ce qu'il faut remarquer quand on parle de l'Imitation de Jésus-Christ, ce livre admirable qui a consolé tant de cœurs.

Tout est écrit pour détacher l'àme des soucis de

cette terre : Est bon tout ce qui sépare du monde ; est mauvais tout ce qui attache à lui.

La solitude, le silence, l'obéissance sont, avec la souffrance et le détachement des plaisirs mondains, la voie pour aller à Dieu. En tout, c'est le salut de l'âme individuelle qui préoccupe le pieux auteur.

Aucun souci de la situation de l'homme, membre d'une communauté d'êtres semblables. Et c'est vrai. Mais l'auteur de l'Imitation n'a pas voulu donner une idée adéquate de la vie, il n'en a envisagé qu'un côté : celui par lequel elle apparaît comme le vestibule de l'éternité (1).

Alors il a tourné ses regards vers les seuls biens éternels et impérissables. Et si l'on se rappelle que l'ouvrage était destiné à des religieux et à des prêtres, on comprendra que les considérations terrestres n'aient point ici leur place.

L'on dira que ce n'est pas dans les ouvrages de piété, mais dans les traités de théologie et de philosophie morale que l'on doit étudier la vie politique et sociale des chrétiens.

Et cela est vrai encore ; mais il serait désirable que les chrétiens apprissent qu'on ne scinde point la vie de cette façon. Et comme les livres ascétiques sont les seuls qu'ils lisent d'ordinaire, il arrive que des chrétiens croient que leur salut in-

(1) J. Lugan. L'Enseignement social de Jésus, p, 85.

dividuel et leur vie sociale se meuvent sur des plans indépendants, tandis que la religion devrait pénétrer les fonctions publiques.

Aux temps de la Renaissance et de la Réforme, on offrait aux chrétiens une spiritualité monacale sans rapport avec le monde, au lieu d'une doctrine vivante, pratique, humaine. Les auteurs pieux n'envisageaient la vie qu'au point de vue exclusif de l'éternité et du salut individuel.

Avec des principes trop absolus sur le mépris du monde et de ses biens, on arrive à persuader que seuls les moines peuvent vivre le christianisme.

Ce fut un étonnement quand Saint François de Sales montra que la pratique du christianisme n'avait rien d'incompatible avec la vie la plus ordinaire. Son enseignement choqua même quelquefois.

« C'est une erreur, disait-il, et même une hérésie de vouloir bannir la vie dévote de la cour des princes et des armées, de la boutique des artisans et de la maison des personnes mariées . Il est vrai que la dévotion purement contemplative, monastique ou religieuse, ne peut subsister dans ces états ; mais il est des dévotions d'un autre caractère et très propres à perfectionner ceux qui y vivent (1) ».

A la fin du xvii" siècle, les chrétiens reléguaient

(1) Introduction à la vie dévote, ch. m.

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encore la dévotion dans les cloîtres. L'influence de Port-Royal fu t sur ce point déplorable. On revenait au temps dépeint par l'évêque de Genève. « Ceux qui ont traité de la dévotion ont presque tous regardé l'instruction des personnes fort retirées du monde, ou au moins ont enseigné une sorte de dévotion qui conduit à cette entière retraite (1). »

I Avec Fénelon, l'Evangile pénètre toute la vie so- / ciale. L'archevêque de Cambrai, suivant en cela saint François de Sales, réagissait contre les tendances individualistes de la piété.

Il écrit à Mme de Gramont : « Je vous dis deux choses : la première, que nous devions nous sanctifier dans l'état où la Providence nous a mis, sans nous faire des projets ou desseins de vertu pour l'avenir ; et la seconde, que nous devions avoir une fort grande fidélité à Dieu dans les plus petites choses... Si Dieu eût prévu que dans les cours des princes on n'eût pas pu se sauver, il nous aurait commandé de n'y jamais demeurer. Bien loin de nous avoir fait ce commandement, c'est lui qui fait les rois et qui règle leurs cours... Le royaume de Dieu est au dedans de

(1) Introdnction à la vie dévote, préface.

vous-même ; c'est ce que Jésus-Christ nous dit dans son Évangile (1). »

Le salut est possible au milieu du monde, c'est la voie ordinaire des chrétiens. Ce qui est difficile à l'homme est facile à Dieu. Ayez confiance, j 'ai vaincu le monde, avait dit Jésus-Christ.

« Il ne convient, néanmoins, nia la bienséance de votre état, ni à votre besoin intérieur que vous vous jetiez dans une profonde solitude (2) ».

Fénelon ne conseille pas de quitter son emploi sous prétexte de la dissipation à laquelle on y est exposé: «Son naturel est facile et vif pour le plaisir; il est accoutumé à une dissipation continuelle. Il n'a pas moins à combattre au dehors qu'au dedans : tout ce qui l'environne n'est que tentation et que mauvais exemple, mais je vous avoue que je ne saurais croire qu'il soit de l'ordre qu'il quitte tout à coup son emploi sans garder ni mesures ni bienséances. S'il est fidèle à lire, à prier, à fréquenter les sacrements, à veiller sur sa propre conduite, à se défier de lui-même, à éviter la dissipation autant que ses devoirs le lui permettront, j'espère que Dieu aura soin de lui et qu'il ne permettra point qu'il soit tenté au-dessus de ses forces (3). »

Après avoir ainsi établi son disciple au milieu du

(1) OE. C, viii, p. 605.

(2) Œ. C, vili, p. 477.

(3) OE. C, Tiii, p. 478.

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monde avec' l'Evangile 'comme règle et la grâce de Dieu comme soutien, il le maintient à cette hauteur morale d'où l'on ne peut descendre sans décroître, et il lui enseigne la lutte contre les vices ou lesdéfauts qui détruisent l'harmonie et la paix entre les hommes : l'égoïsme, l'amour propre, le scandale.

(( Celui qui naime pas Dieu n'aimera que lui-même », a dit Bossuet, puisque le premier motif de l'amour que les hommes se doivent, c'est la fraternité divine. En les constituant «frères» elle les oblige à se vouloir du bien.

Toute la direction de Fénelon consiste à conduire son disciple d'après les règles du Christ, et, sous des dehors polis et respectueux, l'on devine une main ferme et impitoyable. La loi de Dieu est lourde pour nos épaules et il n'est permis à personne d'en retrancher un iota. L'abnégation est la vertu chrétienne par excellence. Rien ne peut changer cela. L'archevêque de Cambrai fut, toute sa vie, occupé à combattre cet égoïsme qui faisait du roi le « dieu soleil». L'égo-centrisme était la théorie royale acceptée et soutenue par la plupart des Français. Pourquoi s'étonner que Louis XIV se soit cru une divinité intangible et sacrée?

L'amour-propre est un dissolvant social, la charité lie les cœurs. L'orgueilleux rapporte tout à soi , et donc fait servir les autres à sa gloire au lieu de les aider et de les soulager.

Une âme pleine d'elle-même prend un air de mépris et de hauteur, de critique et de moquerie, et cet esprit est opposé à l'Evangile qui est tout d'union. Voici ce que Fénelon écrivait à la duchesse de INIortemart : « C'est par imperfection qu'on reprend les imparfaits. C'est un amour-propre subtil et pénétrant qui ne pardonne rien à l' amour-propre d' autrui. Plus il est amour- propre, plus il est sévère censeur. Il n'y a rien de si choquant que les travers d'un amour-propre à un autre amour-propre délicat et hautain. Les passions d'autrui paraissent infiniment ridicules et insupportables à quiconque est livré aux siennes (1) ».

En poursuivant dans les âmes cet amour désordonné de soi même, Fénelon savait que dans la société les rapports sociaux seraient plus paisibles et que plus de bonheur suivrait. Les vertus particulières se répandent sur autrui par la bonté et par l'amour.

Comment peut-on croire que la religion soit une affaire purement privée ? que les vertus et les vices soient sans influence sur la société ?

Ecoutez Fénelon parlant au duc de Bourgogne : « Les sujets sont de servi les imitateurs de leur prince, surtout dans les choses qui flattent leurs passions. Leur av«z-vous donné le mauvais exemple

(V 11 octobre 1710. C'est la même pensée que celle de La Rochefoncauld : « Si nous n'avions point d'orgueil, nous ne nous plaindrions pas de celui des autres ».

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d'un amour déshonnête et criminel ? Si vous l'avez fait, votre autorité a mis en honneur Tinfâmie... vous avez appris à tous vos sujets à ne rougir plus de ce qui est honteux : leçon funeste, qu'ils n'oublieront jamais!... Quel est donc le scandale d'un roi qui montre le vice assis avec lui sur son trône!,.. Le vice est par lui-même un poison contagieux ! le genre humain est toujours prêt à recevoir cette contagion... N'avez-vous point donné de ces mortels exemples ? Peut-être croyez-vous que vos désordres ont été secrets? Non, le mal n'est jamais secret dans les princes (1) >.

Le scandale est le péché social par excellence. Le scandaleux fait tort à lui-même et à la société, et plus sa parole et son ex*^mple en imposent à cause de sa situation, plus est grand le dommage causé.

Et s'il fallait faire le portrait du dévot d'après Fénelon, peut-être pourrait -on parler ainsi :

Le dévot ne vit pas à l'écart des autres hommes ; il a sa place dans le monde par ordre de Dieu, et il doit la tenir. « Il faut voir civilement tout le monde dans les lieux où tout le monde va, à la cour, chez le roi, à l'armée, chez les généraux. Il faut tâcher

(1) Examen de conscience, Œ. C.,vii, p. 87.

d'acquérir une certaine politesse qui fait qu'on défère à tout le monde avec dignité. Nul air de gloire, nulle affectation, nul empressement; savoir traiter chacun selon son rang, sa réputation, son mérite, son crédit; au mérite, l'estime; à la capacité accompagnée de droiture et d'amitié, la confiance et l'attachement ; aux dignités, la civilité et la cérémonie (1)... Je ne voudrais point que vous retranchassiez rien sur vos devoirs à l'égard du public; il m'a paru même que vous ne donniez pas assez de temps aux visites de bienséances et aux soins de la société se'on votre état (2). »

Le dévot n'est pas un censeur de la vie des autres ; en apparence même, sa conduite ne paraît pas différer beaucoup de celle de ses compagnons. Sénèque disait : Ayons une façon de vivre meilleure que la foule, mais qui ne la choque point. II ne faut point effrayer ceux que nous voulons gagner (3). » Fénelon dit de même : •« On vit à peu près comme les autres, sans affectation, sans apparence d'austérité, d'une manière sociale et aisée, mais avec une sujétion perpétuelle à tous ses devoirs (4)... Il faut édifier tous ceux qui vous voient, sans leur parler jamais de dévotion. »

(DŒ. C, viu, p. 473.

(2) CE. c, TU, p. 369.

(3) Epist. 5.

(4) Instructions et Avis, Œ C, vi. p. 74.

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Mais il faut montrer son courage à l'occasion et ne pas fuir devant un sourire moqueur ou un sarcasme sanglant. « On doit caclier aux yeux du monde tout ce qu'il n'est point nécessaire de lui montrer; mais il faut qu'il sache que vous voulez être chrétien, que vous renoncez au vice, et que vous fuyez l'impiété... Ne demeurez point neutre. Quand un homme se déclare hautement pour la religion, d'abord ou murmure, mais bientôt on se tait, on s'accoutnrae à le laisser faire (1). »

Le dévot de Fénelon doit être savant, instruit; cela fera honorer la religion. « Quand on saura que vous travaillez à n'ignorer rien dans l'histoire et dans la guerre, personne n'osera vous attaquer sur la dévotion (2). î>

« Vous devez faire honneur à la piété, écrit-il au duc de Bourgogne, et la rendre respectable dans votre personne. Il faut la pratiquer dune manière simple, douce, noble, forte et convenable à votre rang. Il faut aller tout droit aux devoirs essentiels de votre état par le principe de l'amour de Dieu, et ne rendre jamais la vertu incommode par des hésitations scrupuleuses sur les petites choses. L'amour de Dieu vous élargira le cœur, et vous fera décider sur-le-champ dans les occasions pressantes.

(1) Œ. C, vin, p. 509.

(2) Ibid., vin, p. 473.

Un prince ne peut point, à la cour ou à l'armée, régler les hommes comme des religieux ; il faut en prendre ce qu'on peut, et se proportionner à leur portée (1). »

Le dévot est plein de douceur, de politesse et d'aménité. (( Rien n'est si tendre, si ouvert, si vif, si doux, si aimable, si aimant, qu'un cœur uni à Dieu par la piété. »

La piété n'a rien de faible ni de triste, ni de gêné ; elle élargit le cœur, elle est simple et aimable, elle se fait tout à tous pour les gagner tous (2). »■

Qui donc a peint la vertu avec un air sombre ? Le dévot de Fénelon n'est pas ainsi fait. <( Vous devez voir les gens de votre condition ; mais il faut être gai, libre, affable ; rien de timide, ni de sauvage. Demandez à Dieu qu'il vous ôte votre air timide et trop composé ; donnez-vous à Dieu quand vous allez voir les gens ; mais, pendant la conversation, ne soyez pas distrait et rêveur pour courir après la présence de Dieu qui vous échappe. Alors faites ce qu'il veut que vous fassiez, qui est d'être honnête et complaisant... Ne prenez point la piété par un certain sérieux, triste, austère et contraignant. Là où est l'esprit de Dieu, là est la vraie liberté (3). »

(1) Œ. C, vu, p. 279.

(2) OE. C, Til, p. 234.

(3) II Cor., m, 17,

« Soyez bon ami, obligeant, officieux, ouvert, cela vous fera aimer et apaisera la persécution. Qu'on voie que ce n'est point par grimace ni par noirceur, mais par vraie religion et avec courage, que voua renoncez aux débaucbea des jeunes gens (1).

« Soyez gai, dit-il ailleurs, coriime un homme qui a trouvé le vrai trésor et qui n'a plus besoin de rien (2) ».

Le vrai dévot, accueillant tout le monde, quelle que soit sa condition, avec un sourire bienveillant, ne s'irrite jamais, quand on l'interrompt dans ses exercices de piété ou que l'on met obstacle à ses projets de dévotion. (( Sous la figure de l'importun, il faut regarder Dieu qui fait tout et qui n'est pas moins attentif à nous mortifier par l'importunité qu'à nous instruire et à nous toucher par les bons exemples. L'impottun que Dieu nous envoie sert à rompre notre volonté, à renverser nos projets, à nous faire désirer avec plus d'ardeur le silence et le recueillement, à nous détacher de nos arrangements, de notre repos, de nos commodités et de notre goût, à humilier notre esprit pour l'accommoder à celui d'autrui (2) ».

Enfin le dévot sait causer, jouer et ihêmé danser ;

(l)Ot:. C, Mil, p. 323.

(2) Ibid., VIII, p. 512.

{3)Ibid., viu, p. 596.

il s'accommode à toutes les situations et reste calme devant les imperfections d'autrui. En un mot, le dévot a toutes les qualités extérieures des hommes du monde sans avoir leurs défauts et leurs vices.

i Fénelon n'emprunte à personne ses idées sur le gouvernement. Il n'apparaît pas comme l'héritier de Henri IV. ni de Richelieu, ni de Mazarin. Il est très personnel. Il a étudié les constitutions étrangères. Il connaît les lois françaises et les coutumes. Il voit la France avant l'œuvre des légistes, avant François h^. Il se reconnaît dans la France de Saint- Louis parce qu'elle est imprégnée d'humanité et que la constitution s'appuie sur l'Evangile, seule garantie contre l'absolutisme."

i^Par un hasard étrange, Louis XIV confia l'éducation du duc de Bourgogne à l'homme qui approuvait le moins ses maximes et ses vues politiques. La « Lettre à Louis XÎV » composée précisément cà l'époque du préceptorat, montre les sentiments intimes du jeune abbé.

Fénelon était trop près de Louis XIV ; et n'étant pas îasciné par sa grandeur, il fut révolté par ses défauts... Il n'aperçut pas tout ce qu'il fallait approuver, mais seulement, où peu s'en faut, ce qui pouvait être censure,"

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C'était tout le contraire de Bossuet qui, loyal et fidèle sujet, ne voyait de la monarchie absolue que les bienfaits ; il ne pouvait comprendre qu'il y eut des rouages trop durs dans cette forme de gouvernement dont il s'était fait d'instinct le théoricien. Bossuet admirait tout, ou peu s'en faut .

Fénelon frappé des maux qui signalèrent la fin du règne, essaya d'en préparer un autre qui n'y ressemblât point.

C'est un chef d'opposition parlementaire. Pas une de ses théories qui ne soit une critique du règne présent et un projet de réforme pour le règne futur.

La lettre à Louis XIV, où tout est inflexiblement condamné, n'est pas isolée dans la correspondance de Fénelon ; d'autres lui ressemblent : il y a plus de véhémence dans la forme parce qu'elle devait être anonyme et que, à n'en pas douter, elle n'avait pas reçu sa forme définitive. Et puis Fénelon, en 1695, était encore jeune, et la jeunesse est ardente.

De Cambrai, où il venait d'arriver pour un exil qui ne devait pas finir, il écrivait au duc de Beauvilliers une lettre qui n'était qu'une pieuse et redoutable critique du règne et du roi.

« Je fus, hier, fête de Saint I;Ouis, en dévotion de prier pour le roi. Je ne demandai pas pour lui des prospérités temporelles ; car il en a assez. Je demandai seulement qu'il en fit bon usage... J'ai demandé

WTRODUCTION 21

à Dieu, non seulement qu'il continuât à craindre Dieu et à respecter la religion, mais encore qu'il aimât Dieu et qu'il sentît combien son joug est doux et léger à ceux qui le portent moins par crainte que par amour.. . Je me rappelais son éducation sans instruction solide, les flatteries qui l'ont obsédé, les pièges qu'on lui a tendus pour exciter dans sa jeunesse toutes ses passions, les conseils profanes qu'on lui a donnés, la défiance qu'on lui a inspirée contre les excès de certains dévots et contre l'artifice des autres, enfin les périls de la grandeur et de tant d'affaires délicates... Je priais de bon cœur Saint Louis, afin qu'il obtint pour son petit-fils la grâce d'imiter ses vertus. Je me représentais avec joie le roi bumble, recueilli, détacbé de toutes choses, pénétré de l'amour de Dieu et trouvant sa consolation dans l'espéranced'unegloire et d'unecouronne infiniment plus désirable que la sienne... Je consentirais à une perpétuelle disgrâce, pourvu que je susse que le roi serait entièrement selon le cœur de Dieu (1). »

Personne n'a, mieux que Fénelon, dit à la maison de France quels étaient les devoirs généraux de la royauté. Louis IX est le modèle. Rien n'est plus digne d'un évéque, mais aussi d'un homme politique, que la lettre au duc de Bourgogne où il exhorte le Prince à imiter Saint Louis.

C1)Œ:. C, vu, p. 214.

22 FÉNÉLOW

1 « Enfant de Saint Louis, imitez votre père : soyez comme lui, doux, humain, accessible, affable, compatissant et libéral. Que votre grandeur ne vous empêche jamais de descendre avec bonté jusqu'aux plus petits, pour vous mettre en leur place, et que cette bonté n'affaiblisse jamais ni votre autorité ni leur respect. Etudiez sans cesse les hommes; apprenez à vous en servir sans vous livrer à eux. Allez chercher le vrai mérite jusqu'au bout du monde ; d'ordinaire, il demeure modeste et reculé. La A^ertu ne peice point la foule : elle n'a ni avidité ni empressement ; elle se laisse oublier. Ne vous laissez point obséder par des esprits flatteurs et insinuants : faites sentir que vous n'aimez ni les louanges ni les bassesses. Ne montrez de la confiance qu'à ceux qui ont le courage de vous contredire dans le besoin avec respect, et qui aiment mieux votre réputation que votre gloire.

La force et la sagesse de Saint Louis vous seront données, si vous les demandez en reconnaissant humblement votre faiblesse et votre impuissance. Il est temps que vous montriez au monde une maturité et une vigueur d'esprit proporlionnées au besoin présent.

Saint Louis, à votre âge, était déjà les délices des' bons et la terreur des méchants. Laissez donc tous les amusements de l'âge passé, faites voir que vous pensez et que vous sentez tout ce que vous devez

penser et sentir. Il faut que les bons vous aiment, que les méchants vous craignent, et que tous vous estiment. Hâtez-vous de vous corriger, pour travailler utilement à corriger les autres.

La piété n'a rien de faible, ni de triste, ni de gêné ; elle élargit le cœur; elle est simple et aimable : elle se fait tout à tous pour les gagner tous. Le royaume de Dieu ne consiste point dans une scrupuleuse observation de petites formalités: il consiste pour chacun dans les vertus propres à son état. Un grand prince ne doit point servir Dieu de la même façon qu'un solitaire ou qu'un simple particulier. Saint Louis s'est sanctifié en grand roi. Il était intrépide à la guerre, décisif dans les conseils, supérieur aux autres hommes par la noblesse de ses sentiments, sans hauteur, sans présomption, sans dureté. 11 suivait en tout les véritables intérêts de sa nation, dont il était autant le père que le roi. Il voyait tout de ses propres yeux dans les affaires principales. Il était appliqué, prévoyant, modéré, droit et ferme dans les négociations, en sorte que les étrangers ne se fiaient pas moins à lui que ses propres sujets. Jamais prince ne fut plus sage pour policer les peuples et pour les rendre tout ensemble bons et heureux. Il aimait avec tendresse et confiance tous ceux qu'il devait aimer ; mais il était ferme pour corriger ceux qu'il aimait le plus, quand ils avaient tort. 11 était noble et magnifique selon les mœurs

de son temps, mais sans faste et sans luxe. Sa dépense, qui était grande, se faisait avec tant d'ordre, qu'elle ne l'empêchait pas de dégager tout son domaine (4). )'

A-t-on remarqué le sens de la politique Fénelonienne? Ses pensées généreuses choquent nos esprits raffinés et matérialisés, comme la morale de Jésus apparaît comme une contradiction à ceux qui se sont refait une âme païenne. La source des idées politiques de Fénelon, c'est l'Evangile.

Bossuet — cette gloire non pas seulement de la France, mais du catholicisme tout entier — vivant dans la splendeur de ces monarchies absolues qui se sont levées sur le monde moderne et qui semblaient avoir concentré en elles l'ordre social tout entier, avait exposé avec ampleur et avec une assurance de pontife infaillible la théorie du droit divin des rois. « Le Roi » de France oint à Reims était indissolublement lié à l'avenir du pays.

L'évêque de Meaux n'avait aucun doute sur la perpétuité de la monarchie. II avait composé pour le grand Dauphin « Monseigneur » une Politique Urée de r Ecriture Sainte.

Le modèle des rois était David et Dieu s'appelait Jéhovah.

(1) CE. C, vJi, p. 234.

Fénelon, plus clairvoyant, a deviné au milieu même de Versailles en fête ce qu'avait de fragile ce colosse monarchique. Il a regardé vers le peuple, le roi de demain, et il a tiré sa Politique de V Évangile (1).

Le modèle des rois est Saint Louis et Dieu s'appelle Jésus.

C'est de ce point de vue qu'il faut juger les idées politiques de Fénelon.

(1) Les idées politiques de Fénelon sont répandues dans l'ensenable de ses ouvrages : dans ses œuvres pédagogiques, sa correspondance politique, mais plus spécialement dans l'Essai philosophique, OE. C, Tome vi, l'Examen de Conscience, les Tables de Chaulnes, la lettre à Louis XIV, et les Mémoires politiques, Œ. C, Tome vu.

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