‹ Fénelon, politique tirée de l'ÉvangileChapitre 3 sur 13 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Politique et Religion

Vers la fin de l'année 1709, Fénelon reçut à Cambrai la visite du chevalier de Ramsay.

D'une famille noble, restée fidèle aux Stuarts, André Michel, chevalier de Ramsay, avait été élevé dans l'Anglicanisme ; mais, cœur droit et intelligence ouverte, le jeune homme s'aperçut très nettement, après de sérieuses études sur la nouvelle reliligion, du néant de cette prétendue réforme qui avait brisé les liens de l'ancienne unité. Il renonça aux opinions dans lesquelles il avait été élevé.

Mais où aller ? Poursuivi par le besoin de la foi, il parcourut l'AUemagae, recherchant les ministres les plus renommés pour les consulter.

Il devint de plus en plus perplexe et passa par les plus pénibles incertitudes.

Il arriva, cependant, à se convaincre, delà nécessité d'une révélation divine et d'une Eglise ayant autorité pour la maintenir.

La rigueur apparente du Calvinisme le séduit,et il vient en Hollande écouter les leçons de Poiret, célèbre ministre français réfugié dans ce pays, et voici que, conversant avec lui, il s'aperçoit que les Calvinistes admettaient l'autorité de la Bible et de la révélation pour les points de foi qu'ils avaient conservés. Pourquoi donc rejetaient-ils sans raison les dogmes que l'Eglise catholique impose au nom de celte même révélation qu'ils ne pouvaient nier. Ramsay fut choqué de cet usage arbitraire de l'autorité divine. Il était alors tout près de la foi catholique. Trop de difficultés assiégeaient encore sa raison pour s'arrêter dans cette recherche consciencieuse de la vérité.

Il entendit parler de Fénelon. Le nom de l'Archevêque de Cambrai était dans toutes les bouches de ce côté de la frontière. Les uns vantaient sa bonté, les autres sa science théologique. Les Jansénistes savaient que leurs amis de Flandre vivaient en paix « sous cet ennemi de plume » et les protestants parlaient avec émotion du respect qu'il avait pour les consciences.

Ramsay vint à Cambrai. Fénelon, très occupé par les devoirs de sa charge, devoirs que les guerres continuelles et les misères de l'année avaient multipliés, offrit à ce curieux visiteur de loger dans son palais. Il pourrait consacrer tous ses instants de liberté aux conversations que recherchait le jeune homme.

Dans sa « Vie de Fénelon », Ramsay nous a laissé un abre'gé de ces entretiens sur le déisme pur, le christianisme et le catholicisme.

Le colloque dura six mois. Après de longues discussions, Fénelon finit par convaincre son hôte qui se convertit au catholicisme. Il avait vingt quatre ans.

Ramsay était encore à Cambrai quand Jacques III d'Angleterre, roi sans trône, simple officier français sous le nom de chevalier de saint Georges, vint lui aussi demander des conseils à Fénelon. Ne pouvant se résigner à la perte de son royaume, le fils de l'infortuné Jacques II se préparait à son futur métier de roi, tâche difficile que les circonstances pouvaient lui imposer, peut-être à la mort de sa cousine la reine Anne.

Pendant plusieurs jours, le jeune roi d'Angleterre — on l'appelait ainsi en France — eut avec Fénelon de longues conversations sur la Politique. Ramsay, qui assistait à ces curieuses et palpitantes leçons, nous a conservé, dans sa « Vie de Fénelon », quelques fragments de cet enseignement, et plus tard il écrivit son a Essai sur le Gouvernement civil », résumé des idées que l'Archevêque de Cambrai communiqua à son royal visiteur.

Les littérateurs ont coutume d'attribuer à Fénelon (( V Essai sur le Gouvernement civil ».

Sans doute, l'œuvre reflète les tendances de i'Ar-

chevêque de Cambrai. Ramsay « nourri pendant plusieurs années des lumières et des sentiments » de Fënelon, et grand admirateur du prélat qui l'avait conduit à la vérité, a, sans aucun doute, rapporté la pensée du maître. Mais qui ne sait que nous jetons sur les idées que nous adoptons les couleurs de notre propre esprit, S'i tant est qu'elles ne varient pas en passant par le prisme de notre âme ?

« L'Essai philosophique » n'est pas signé de Fénelon. Le critique ne peut s'en inspirer qu'avec discrétion et il doit contrôler la rédaction de Ramsay par les conceptions politiques de Fénelon exprimées dans les écrits mêmes de l'Archevêque de Cambrai.

Il est incontestable que Fénelon se retrouve tout entier dans(( l'Essai philosophique ». L'Examen de conscience sur les devoirs d'un roi, les Tables de Ghaulnes, la « Correspondance politique ». les «ouvrages pédagogiques », ne sont que l'illustration de cette théorie de Gouvernement mise en formules par Ramsay. Noue rencontrons dans « l'Essai » les théories chères à Fénelon : religion fondement de toute politique, amour du peuple, respect du droit et de la justice. Nous y trouvons l'explication philosophique de certaines affirmations qui ont paru contestables (1) à quelques-uns; comme celle-ci que

(1)J. Lemattre. Fénelon. Lsçon IV', à la fin.

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Fénelon met dans la bouche de Socrate : « Chacun doit infiniment plus au genre humain qui est la plus grande patrie, qu'à la patrie particulière dans laquelle il est né (1) ».

Voici l'explication. Elle est métaphysique ; mais si la clarté vient de la métaphysique, orientons-nous de ce côté.

La loi n'est autre chose que la règle que chaque être doit suivre pour agir selon sa nature.

Dans la physique, les lois du mouvement sont les règles selon lesquelles chaque corps est transporté nécessairement d'un lieu dans un autre ; dans la morale, la loi naturelle signifie la règle que chaque intelligence doit suivre librement pour être raisonnable.

La règle la plus parfaite des volontés finies est sans doute celle de la volonté infinie. Dieu s'aime souverainement et absolument, parce qu'il est souverainement et absolument parfait ; il aime toutes ses créatures inégalement, selon qu'elles participent plus ou moins à ses perfections.

Celte règle des volontés divines est aussi la loi naturelle et universelle de toutes les intelligences ; car Dieu ne peut point donner à ses créatures une volonté contraire à la sienne, pour tendre où la sienne ne tend pas. Elle est éternelle : Dieu ne l'a

(1) Dialogue des morts. Socrate et Atcibiade.

point faite, elle est aussi ancienne que la divinité. Elle est immuable, elle résulte immédiatement des rapports immuables qu'il y a entre les différentes essences. C'est la loi qui est, par opposition à la loi qui a été faite et qui, fondée sur les différentes circonstances variables où les créatures se trouvent, peut-être changée selon que ces circonstances varient.

Aimer chaque chose selon la dignité.desa nature, est donc la loi universelle, éternelle et immuable de toutes les intelligences ; de cette loi découlent toutes les autres lois et toutes les vertus, soit divines, soit humaines, soit ci viles, soit morales.

II résulte qu'il faut respecter l'Etre suprême et l'aimer d'un amour souverain, seul digne de sa nature. La religion est le fondement de toute bonne politique.

L'amour et le respect de la divinité est une partie essentielle de la loi naturelle et un devoir fondé sur les rapports immuables qu'il y a entre le fini et l'infini, indépendamment même de toute révélation.

Il faut respecter et vouloir du bien à toutes les espèces particulières d'êtres produits par cet Etre suprême : à chacun selon la dignité de sa nature ; respect pour les êtres invisibles supérieurs à nous, compassion pour les bêtes qui sont au-dessous de nous.

Il faut aimer et respecter cette espèce particulière

d'êtres dont nous sommes les individus et avec qui nous avons un rapport immédiat, et c'est l'humanité, la philanthropie.

Il faut aimer et respecter cette espèce particulière d'hommes avec qui nous vivons, et c'est l'amour de la patrie.

Il faut aimer et respecter ceux avec qui nous sommes liés par la naissance et le sang, et voilà l'amour de la tamille, ce que les Romains appelaient pietas parentuyn.

Il faut nous aimernous-mêmes, comme étant une petite parcelle de ce grand tout qui compose l'univers.

L'amour-propre bien réglé et légitime ne doit tenir que le dernier lieu ; l'amour raisonnable se réglant toujours sur le degré de perfection et d'excellence de chaque objet, commence par l'universel et dQscend par gradation au particulier. Au contraire, le soin qu'il faut avoir de faire remplir à chacun les devoirs de cette loi éternelle doit commencer par le particulier et remonter au général. La raison est que la capacité d'aimer étant infinie, l'homme ne doit jamais la borner à rien de particulier ; mais sa capacité d'entendre étant très finie, il ne peut s'appliquer également aux besoins de tout le genre humain.

Et c'est renverser cet ordre que de confondre deux choses distinctes : le soin que chaque être par-

ticulier doit avoir de se perl'ectionner et de se conserver, avec cet amour d'estime et de préférence qu'il faut toujours régler selon la perfection des objets. La conservation propre est le premier de tous les soins, parce que nous ne pouvons pas songer à tout, et que nous sommes plus immédiatement chargés de nous-mêmes que de tout le reste du genre humain. L'amour-propre est le dernier de tous les amours, parce que notre être borné n'étant qu'une petite parcelle de ce grand univers, avec lequel nous faisons un tout, il ne faut pas rapporter la totalité de perfection à la partie, mais la partie ou tout.

Nous devons songer plus immédiatement à notre propre conservation, qu'à celle d'aucun autre homme particulier comme nous. Nous devons plus à notre famille propre, qu'à une autre famille étrangère.

Nous devons plus à notre patrie, dans le sein de laquelle nous avons été instruits, qu'à une autre société particulière d'hommes que nous n'avons jamais vue. Toutes choses égales, nous devons plus au particulier dont nous sommes immédiatement chargés par la nature ou la providence, qu'au particulier avec lequel nous n'avons aucun rapport.

Mais quand il s'agit du bien particulier, comparé avec le bien général, il faut toujours préférer le second au premier. Il n'est jamais permis de se conserver en ruinant sa famille, ni d'agrandir sa famille

POLITIQUE ET RELIGION l^5i[

en perdant sa patrie, ni de eherclier la gloire de sa patrie en violant les droits de l' humanité (1).

C'est sur ce principe qu'est fondé ce qu'on appelle le droit des gens ; et c'est ce qui fait la différence entre les guerres justes et injustes.

Tout s'éclaire quand on juge Fénelon à la clarté de ces principes. L'on pourra dire que l'archevêque de Cambrai a été le théoricien idéal de la politique ou encore que l'histoire réelle lui donne tort, que la force prime le droit ; mais les états les plus forts n'ont pas, par cela, le droit de faire ce qu'ils font souvent contre toute justice.

L'univers n'est qu'une même république gouvernée par un père commun. Les rois de la terre sont soumis à la même loi générale que les particuliers de chaque Etat. La loi éternelle, immuable, universelle est de préférer toujours le bien général au bien particulier. Que peut-on reprocher à ces hautes idées? Est-ce que l'intérêt particulier ne suit pas les oscillations de l'intérêt général, et chaque citoyen ne jouit'il pas de la bonne organisation du pays ? Travaillons tous au fonctionnement de la machine. Les individus souffrent quand elle se détraque.

* La Justice I Fénelon la voulait, d'abord, chez les

(1) Essai philosophique. Œ. C, vu, p. 104-106.

particuliers. Il mettait cette a volonté habituelle de respecter le droit d'autrui » à la base de l'éducation morale et religieuse.

Avant d'être chrétien, on doit être honnête homme. 11 faut élever le surnaturel sur les fondements des vertus naturelles.

Avec quelle énergique langage il reproche à ses correspondants l'habitude détestable de ne pas payer ses dettes. Et c'est là une façon de manquer à la justice. « Réglez votre dépense, leur disait-il, prenez toutes les mesures qui dépendent de vous pour soulager vos créanciers, voyez le bien que vous pouvez faire dans vos terres pour y diminuer les désordres et les abus, pour y appuyer la justice et la religion (1). » « Songez à vos créanciers, écrivait-il au duc de Cliaulnes, qu'il ne faut ni laisser en hasard de perdre si vous veniez à manquer, ni faire attendre sans nécessité, car cette attente les ruine presque autant que le refus de les payer (2). Retranchez toute dépense inutile, épargnez soigneusement un écu pour payer vos dettes et pour soulager de pauvies créanciers qui souffrent... (3). » Et au duc de Noailles : « Je crains pour vous les grandes dépenses. On s'expose à faire souf-

(2) OE. C, vil, p. 301.

(3) Id., p. 332.

frir des créanciers, à laisser ses enfants dans un état violent, et, par conséquent, dans la tentation de faire des injustices ou d'autres fautes contre leur conscience (1) ».

Fénelon pouvait jeter le mot de justice à ce peuple de France encore très chrétien, mais dont les chefs très chrétiens aussi de nom et de manières, ne comprenaient pas le sens intime de l'Evangile et ne vivaient pas de son esprit. Et c'était l'époque d'une grande misère. L'on n'a pas encore écrit le livre des souffrances de la France de 1680 à 1715. L-^s documents ne manquent pas. Les relations des intendants et des gouverneurs sont navrantes. La France était une plaie saignante. La gloire de Louis XIV a fait taire les gémissements du peuple... J Ces pages rappelleraient le livre de Feillet : La misère au temps de la Fronde. »

Et comme il était facile d'abuser d'un peuple qui avait faim et qui mangeait à peine ! Le silence de ceux qui souffrent de l'injustice et qui acceptent les contrats léonins n'absout pas les abus des grands et des puissants. Il était nécessaire qu'une voix se fit entendre jusqu'au trône pour défendre la justice, droit primordial et supérieur à tout, même à la liberté et surtout à la gloire d'un roi.

« La sédition s'allume peu à peu de toutes parts.

(1) Œ. C, vil, p. 502.

Ils croient que vous n'avez aucune pitié de leurs maux, que vous n'aimez que votre autorité et votre gloire. Si le roi, dit-on, avait un cœur de père pour son peuple, ne mettrait-il pas plutôt sa gloire à leur donner du pain... qu'à garder quelques places de la frontière qui causent la guerre?... Les émotions populaires... deviennent fréquentes... Vous craignez d'ouvrir les yeux... vous craignez d'être réduit à rabattre quelque chose de votre gloire. Celte gloire qui endurcit votre cœur, vous est plus chère que la justice (1). »

Et dans VExamen sur les devoirs d'un Roi : « Avez-vous, dit-il, eu soin de faire délivrer chaque galérien d'abord après le terme réglé par la justice pour sa punition ? L'Etat de ces hommes est affreux ; rien n'est plus inhumain que de le prolonger au-delà du terme. Ne dites point qu'on manquerait d'hommes pour la chiourme si on observait cette justice : la justice est préférable à la chiourme (2) ».

L'examen de conscience n'est qu'une longue suite de questions sur la manière dont un Roi s'acquitte de ses devoirs envers la Justice. « On croit voir l'humanité s'asseoir avec la religion aux côtés du jeune prince, pour lui inspirer de concert toute la délicatesse de conscience que l'Evangile exige

(1) Lettre à Louis XIV. Œ. C, vu, p. 509.

(2) Examen de conscience. OE. C, vii, p. 91.

d'un Roi ; pour lui révéler tous les dangers, toutes les illusions, tous les pièges dont il esl obligé de se préserver; tous les jugements de Dieu et des hommes qu'il doit prévenir; enfin tous les conseils de la véritable gloire qu'il doit ambitionner et toutes les règles de morale qu'il doit suivre, s'il veut rendre les peuples heureux (1) ».

La Justice sociale est plus précieuse que la liberté. Le peuple a la notion intime du juste et de l'injuste. 11 a d'instinct horreur de l'injustice. Gela répond à sa conscience droite. Ce sentiment lui vieut du Créateur de la Loi.

Quand il s'aperçoit que l'Etat ue respecte plus le droit, ou il se révolte, ou il se démoralise, et corrompre l'honnêteté, c'est perdre la nation. Il comprend qu'il vaut mieux être adroit que respecter la loi ; qu'il est important de se mettre sous la protection des puissants qui le mettent à l'abri des châtiments. Rien n'est plus dangereux ; car le mal est contagieux. — Les citoyens qui d'abord se couvraient la face pour ne point voir tant de perversion en arrivent à imiter, le cas échéant, ceux qu'ils méprisaient naguère.

C'est pourquoi Fénelon, dont la parole s'inspire de l'Evangile, ne craint pas de rappeler un peu ru-

(1) Eloge de FéneloD par le cardinal Maary.

dément le duc de Bourgogne au sentiment éclairé de ses devoirs. Ecoutez :

« N'avez-vous rien pris à ausun de vos sujets par pure autorité et contre les règles? L' a vez-vous dédommagé, comme un particulier l'aurait fait, quand vous avez pris sa maison, ou enfermé son champ dans votre parc, ou supprimé sa charge, ou éteint sa rente?...

« N'avez-vous point toléré des injustices, lors même que vous vous êtes abstenu d'en faire ? Avezvous choisi, ave 3 assez de soin, toutes les personnes que vous avez mises en autorité, les intendants, les gouverneurs? Avez- vous fait entendre que vous étiez prêt à écouter des plaintes contre eux et à en faire bonne justice ?

(( N'avez-vous point donné ou laissé prendre à vos ministres des profits excessifs, que leurs services n'avaient point mérités ?

(( Avez-vous donné à tous les commis des bureaux de vos ministres, et aux autres personnes qui remplissent les emplois subalternes, des appointements raisonnables, pour pouvoir subsister honnêtement sans rien prendre des expéditions?

« N'avez-vous jamais toléré et voulu ignorer que vos ministres aient pris le bien des particuliers pour votre usage, sans le payer sa juste valeur, ou du moins retardant le paiement du prix, en sorte que ce retardement a porté dommage aux vendeurs forcés ?

« C'est ainsi que des ministres prennent les maisons des particuliers pour les enfermer dans les palais des rois... Le prince n'en sait rien, et peut-être n'en veut-il rien savoir. C'est à vous à savoir le mal qu'on fait par votre autorité...

(( Dans les conventions que vous faites avec les particuliers, êtes- vous juste, comme si vous étiez égil à celui avec qui vous traitez ?...

« N'avez-vous point accordé aux traitants, pour hausser leurs termes, des édits, ou déclarations, ou arrêts, avec des termes ambigus, pour étendre vos droits aux dépens du commerce, et même pour tendre des pièges aux marchands?. .

-« N'avez-vous point toléré des enrôlements qui ne fussent pas véritablement libres ? Il est vrai que les peuples se doivent à la défense de l'état; mais ce n'est que dans les guerres justes et absolument nécessaires : mais il faudrait qu'on choisît en chaque village les jeunes hommes libres dont l'absence ne nuirait en rien, ni au labourage, ni au commerce... faire languir et souvent périt- toute une famille abandonnée par son chef, arracher le laboureur de sa charrue, le tenir dix, quinze ans dans le service... lui casser la tête ou lui couper le nez s'il déserte : c'est ce que rien ne peut excuser devant Dieu ni devant les hommes. . .

« Donnez-vous à vos troupes la paye nécessaire pour vivre sans piller ? Si vous ne le faites point,

<yÀ ■ FENELON

VOUS mettez vos troupes dans une nécessité évidente de commettre les pillages et les violences que vous faites semblant de leur défendre. Les punirez-vous pour avoir fait ce que vous savez bien qu'ils ne peuvent s'empêcher de faire? D'un autre côté ne les punissez-vous point lorsqu'ils commettent publiquement des brigandages contre vos défenses?...

Quelle discipline et quel ordre y a-t-il à espérer daas les troupes où les officiers ne peuvent vivre qa'en pillant les sujets du Roi... où les soldats mourraient de faim s'ils ne méritaient pas tous les jours d'être pendus?... »

Sans doute dans les relations sociales la Justice ne suffit pas au chrétien; elle ne suffit même pas au peuple, et celui-là se trompait qui interrompait un orateur catholique prononçant le mot de pitié : « Le peuple ne veut pas de pitié, il veut de la justice ! » Il no soupçonnait pas de quelle pluie bienfaisante il privait le cœur du peuple et à quelle indigence il exposait les membres souffrants.

La charité complète la justice. Dans les moments douloureux de l'humanité, la charité est toujours présente, quand même la Justice aurait accompli sa tâche.

Et n'est-ce pas de Rome que nous vient l'adage (( summum jus, summa injuria », et le prêteur n'arriva-t-il pas à son heure dans l'histoire, pour

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tempérer les exigences du droit strict et jeter un peu d'humanité dans les lois ?

« Vous aimerez le prochain comme vous-mêmes », a dit Jésus. Et qui est le prochain ? C'est l'inconnu, l'étranger, l'ennemi, et c'est aussi le peuple qui travaille et qui peine, le peuple miséreux, le peuple qui a tous les vices aussi bien que le peuple qui va droit dans son labeur.

C'est tout le peuple, « la foule des ombres vulgaires et des gens de néant, l'immense et terne multitude qui chemine dans la plaine ».

C'est à cet homme qu'il faut témoigner de la sympathie et de la pitié, et pour nous aider à cette tâche difficile, car il faut aimer ceux qui nous persécutent, Dieu a rais en avant son propre amour : « Aimez- vous si vous m'aimez. Ce que vous ferez pour le dernier de vos frères, c'est à moi que vous le ferez. » Dieu ne s'est pas seulement interposé entre les humbles et nous, il s'est substitué à eux dans leur indigence, et voilà la charité qui laisse la justice loin derrière : l'amour du prochain, ce ne sera pas l'attention à ne pas lui faire ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait, cela n'est que de la justice ; l'amour nous poussera à faire pour nos frères ce que nous voudrions qui fût fait pour nous; à réparer les tdrts mêmes des autres et les méfaits mêmes des choses, à soulager la peine que nous n'avons pas causée et où la justice n'a rien à voir.

C'est ce qu'explique admirablement la parabole du bon Samaritain.

Et soulager les misères ne suffit point à l'amour* L'amour ne tient pas tout entier dans les actes, et le meilleur de lui est ailleurs. 11 est dans la certitude intime, l'univers fût-il entre nous et l'être aimé, d'appartenir l'un à l'autre, dans la conscience d'un dévouement et d'une tendresse qui ont besoin de se témoigner mais non pas de se prouver...

Tout en prodiguant au peuple les soins que réclame sa misère, qu'elle soit matérielle ou morale, attachons-nous à satisfaire en lui le profond et obscur besoin d'amour. Rien de plus précieux ne peut lui être offert. La charité ce ne sera souvent qu'une affaire de son de voix : mais ce son là, c'est tout l'homme et c'est le cœur qui le trouve.

Et voici la réponse à la question : « Qui est le prochain ? — Celui qui, en plus de votre dû, vous donnera son cœur. Celui qui trouvera son propre bien et sa propre joie dans la joie et dans le bien d'autrui. Vous ne vouliez que delà justice? Que vous seriez à plaindre! Ne soyez pas frustrés quand, avec la justice, le chrétien vous offre son amour. La charité est le couronnement de la justice. La justice, fondée sur la distinction du tien et du mien, demeurera aussi longtemp5 que durera avec ce monde visible la distinction du toi et du moi; mais il y a un royaume oii

les froides paroles, le tien et le mien, se trouveront abolies et oii la charité demeure ».

Indispensable pour compléter les droits, la charité est encore nécessaire pour les déterminer. Quand vous hésiterez : « Dois-je ceci à tel ou tel? » dites : « voudrais-je qu'on le fît pour moi ? le ferais-je pour ce que j'aime? » La réponse sera claire. Vous aurez encore besoin de la charité pour obtenir de vos débiteurs le paiement de leurs dettes. Il faut prendre sur soi, et parfois au prix de durs efforts, pour donner aux autres ce qui leur est dû, et qui pourra inspirer ce renoncement sinon l'amour?

Voilà le sentiment que Fénelon voulait placer dans le cœur de l'homme afin que la justice sociale fut plus abondamment et plus sûrement distribuée. Il savait bien que « qui n'aime pas Dieu, n'aimera nécessairement que lui-même. » Qu'on lise l'admirable lettre qu'il adressait au duc de Bourgogne sur « l'amour de Dieu (1) » et l'on comprendra clairement ce que la société gagnerait à être inspirée par ces principes,

« L'amour de Dieu régie et anime tous les autres amours que nous devons aux créatures. Nous n'aimons jamais tant notre prochain que quand nous l'aimons pour Dieu et de son amour...

« Une âme qui serait bien à Dieu ne serait plus

(1) Œ. C, vil, p. 232.

FENELON

desséchée et resserrée par les délicatesses et les inégalités de l'amour-propre : n'aimant que pour Dieu, elle aimerait, comme Dieu, d'un amour admirable; car Dieu est amour, comme dit saint Jean ; ses entrailles seraient une source inépuisable d'eau vive, suivant la promesse (1). L'amour porterait tout, souffrirait tout, espérerait tout pour notre prochain ; l'amour surmonterait toutes les peines : du fond du cœur il se répandrait jusque sur les sens ; il s'attendrirait sur les maux d'autrui, ne comptant pour rien les siens ; il consolerait, il attendrait, il se proportionnerait, il se rapetisserait avec les petits, il s'élèverait pour les grands : il pleurerait avec ceux qui pleurent ; il se réjouirait par condescendance avec ceux qui se réjouissent ; il serait tout à tous, non par une apparence forcée et par une sèche démonstration, mais par l'abondance du cœur, en qui l'amour de Dieu serait une source vive pour tous les sentiments les plus tendres, les plus forts et les plus proportionnés. Rien n'est si sec, si froid, si dur, si resserré, qu'un cœur qui s'aime seul en toutes choses. Rien n'est si tendre, si ouvert, si vif, si doux, si aimable, si aimant, qu'un cœur que l'amour divin possède et anime. »

Il y a une justice pour la vie publique comme

(1) Joann., vu, 38.

pour la rie privée, pour la société comme pour l'individu. Au-dessus de la justice sociale qui règle les rapports du pouvoir et du peuple, il y a encore la justice internationale qui préside aux rapports des nations avec les nations.

«La justice n'est-elle pas encore plus sacrée et plus inviolable pour les rois, par rapport à des pays entiers que pour les familles par rapport à quelques champs labourés ? Sera-t-on injuste et ravisseur, quand on ne prend que quelques arpents de terre ? Sera-t-on juste, sera-t-on héros, quand on prend des provinces ? »

Partant de là, il va jusqu'à nier le droit de conquête, « à moins que le conquérant n'ait fait sa conquête par une guerre juste, et n'ait rendu heureux le peuple conquis en lui donnant de bonnes lois. Quelle horrible barbarie que de voir un peuple qui se joue de la vie d'un autre et qui compte pour rien ses mœurs et son repos (1) ».

« Avant d'être grand homme, il faut être honnête homme ». C'est pourquoi, il demande à Louis XiV de rendre les places fortes qu'il retient contre tojit droit : « 11 est vrai, sire, que les traités de paix subséquents semblent couvrir et réparer cette injustice, puisqu'ils vousont donné les places conquises ; mais

(1) Dialogue des morts, Socrate et Alctbiade, p. 73. Edition A. CaroD, BeHn.

une guerre injuste n'en est pas moins injuste pour être heureuse (1) ».

Le décalogue n'est pas seulement pour les consciences individuelles , mais pour le genre humain tout entier.

C'est à toutes les races et à toutes les langues qu'il intime le commandement éternel.

C'est aux nations et à leuts souverains qu'il dit : Non occides. Vous ne ferez pas de la vie des hommes l'instrument de vos colères et de vos ambitions. Vous n'entreprendrez pas de guerres injustes, et si la guerre frappe obstinément à la porte de vos conseils, vous la pèserez longtemps et avec scrupule dans les balances de votre conscience. Non occides. Vous ne volerez pas, ni les royaumes, ni les provinces ; ce qui n'est pas permis à un particulier l'est encore moins à un peuple ou à un souverain.

Les iniquités ne sont jamais amnistiées par le succès : le succès n'est pas la loi des peuples, mais la Justice.

Si le décalogue et la justice régnaient sur le monde, il y aurait la paix. (( J'ai vaincu le monde, a dit Jésus, je vous donne la paix ».

(1) Lettre aa Roi. Saint Louis avait jadis rendu an roi d'Angleterre les provinces d'Aunis, Saiutonge, Limousin et Périgord qu'il croyait mai acquises. Cet acte de justice était, en même temps, fort habile, car l'anglais ne réclama plus les provinces gardées par saint Louis. La justice est souvent l'habileté véritable.

L'avenir, s'il est pénétré de la vie évangélique, n'appartiendra pas à la violence, mais à la douceur. Bienheureux les doux !

La justice dans les Gouvernements, c'est une des idées favorites de Fénelon, et c'est la doctrine évangélique; il y revient toujours, la fondant sur le principe plus général de la fraternité des peuples, et cela est le fond de la politique fénelonienne.

« Une puissance injuste et trompeuse, creuse ellemême un précipice sous ses pieds... on l'admire, on la craint... jusqu'au moment où elle n'est déjà plus; elle tombe de son propre poids et rien ne peut la relever, parce qu'elle a détruit de ses propres mains les vrais soutiens delà bonne foi et de la justice qui attirent l'amour et la confiance (1). »

Il faut prélérer une défaite à un succès obtenu par l'injustice ; et mettant en équation l'intérêt et la vertu, il ne craint pas d'avancer qu'il n'y a d'utile que ce qui est conforme à la justice. « Donnez aux Dauniens un roi juste, si, au contraire, vous voulez partager leur pays entre vous, voici les malheurs que je vous prédis : ce peuple, poussé au désespoir, recommencera la guerre ; il combattra justement pour la liberté, et les dieux ennemis de la tyrannie combattront avec lui... si vous entreprenez de partager entre vous cette conquête, vous réu-

(1) Télémaque, p. 355. Edition Mazure. Belin, 1888.

nissez contre vous tous les peuples voisins... Je suppose que vous soyez victorieux et des Dauniens et de tous les autres peuples... cette entreprise vous désunira tous : comme elle n'est point fondée sur la justice, vous n'aurez point de règle pour borner entre vous les prétentions de chacun, ou nul d'entre vous n'aura assez d'autorité parmi les autres pour faire paisiblement ce partage. . . Ne vaut-il pas mieux être juste et modéré, que de suivre son ambition avec tant de péril et au travers de tant de malheurs inévitables. La paix profonde, les plaisirs doux et innocents qui l'accompagnent, l'heureuse abondance, Tamitié de ses voisins, la gloire qui est inséparable delà justice, l'autorité qu'on acquiert en se rendant par sa bonne foi l'arbitre de tous les peuples étrangers, ne sont-ce pas des biens plus désirables que la folle vanité d'une conquête injuste ? »

«Le rempart le plus sûr d'un Etat est la Justice, la modération, la bonne foi et l'assurance où sont vos voisins que vous êtes incapable d'usurper leurs terres. Les plus fortes murailles peuvent tomber par divers accidents : la fortune est capricieuse et inconstante dans la guerre; mais l'amour et la confiance de vos voisins, quand ils ont senti votre mo" dération, font que votre Etat ne peut être vaincu, et n'est jamais attaqué... Si vous aviez songé d'abord à éviter la jalousie de tous vos voisins, votre ville naissante fleurirait dans une heureuse paix et vous

seriez l'arbitre de toutes les nations de l'Hespérie k Que reproctier à cette politique internationale ? C'est la sagesse même. Pour assurer la paix avec ses voisins, ce n'est pas la défiance et les précautions hostiles qu'il faut employer, mais la bonne foi, la modération armée il est vrai, mais sans menaces et sans caractère offensif (1).

La torce prime le droit! cela est païen ; et ceux qui se scandalisent de la théorie de Fénelon qui joint ensemble la morale et la politique nous ramènent aux inhumanités du paganisme.

Qui ne connaît le mot d© l'austère Gaton aux yeux de qui tout acte utile aux intérêts de l'Etat est licite ? L'humanité était un sentiment si étranger au peuple romain que le mot même qui l'exprime manque dans sa langue. « Humanitas » ne signifie, dans les anciens auteurs, que politesse, douceur, aménité.

Le droit des gens ne commence qu'avec .Jésus. Le Christianisme établit la paix en faisant disparaître les causes de discorde ; et quand le soin de leur conservation contraint les peuples de recourir aux armes, il fait de l'humanité la grande loi des combats. La Religion pénètre jusque dans les camps pour en bannir la haine et l'inexorable cupidité, pour arrêter l'abus de la force, pour attendrir la victoire et pour couvrir le faible de son inviolable protection. Ne

(1) Cf. Examen de consciCBce, Œ. C, vu, p. 192.

pouvant retenir le glaive, elle en éraousse la pointe et verse encore un baume sur les blessures qu'il a faites.

Ceux qui sont durs et cruels cessent d'être chrétiens.

Ecoutez la voix de l'Evangile dans VExamen de conscience : « N'avez-vous point fait quelque injustice aux nations étrangères ? on pend un pauvre malheureux pour avoir volé une pistole sur le grand chemin, et on traite de héros un homme qui fait la conquête, c'est-à-dire qui subjugue injuslement les pays d'un état voisin I... Où sont donc les idées de justice? Dieu jugera-l-il ainsi? Doit-on moins être juste en grand qu'en petit? La justice n'est-elle plus justice quand il s'agit des plus grands intérêts ? Des millions d'hommes qui composent une nation sontils moins nos frères, qu'un seul homme?...

(( Pour les traités de paix, il tant les compter nuls, non seulement dans les choses injustes que la violence a fait passer, mais encore dans celles où vous pourriez avoir mêlé quelque artifice et quelque terme ambigu, pour vous en prévaloir dans les occasions favorables. Votre ennemi est votre frère; vous ne pouvez l'oublier sans oublier l'humanité... Dans les traités, il ne s'agit plus d'armes ni de guerre; il ne s'agit que de paix, de justice, d'humanité et de bonne foi ».

(( Avez-vous été fidèle à tenir parole à vos enne-

mis pour la capitulation? Il y a les lois de la guerre qu'il ne faut pas garder moins religieusement que celles de la paix. Lors même qu'on est en guerre, il reste un certain droit des gens qui est le fond de l'humanité même; c'est un lien sacré et inviolable entre les peuples que nulle guerre ne peut rompre... Vous ne devez faire à vos ennemis que ce que vous croyt z qu'ils ont droit de vous faire. . .

(( Il ne suffit pas de garder les capitulations à l'égard des ennemis; il faut encore les garder religieusement à l'égard des peuples conquis...

(( Pendant la guerre n'avez-vous point fait des maux inutiles à vos ennemis ? Ces eijnemis sont toujours vos frères, si vous êtes vrai homme vousmême... N'avez-vous point autorisé des ravages, des incendies, des sacrilèges, des massacres qui n'ont décidé de rien, sans lesquels vous pouviez défendre votre cause ? Vous devez rendre compte à Dieu, et réparer, selon toute l'étendue de votre pouvoir, tous les maux que vous avez autorisés et qui ont été faits sans nécessité (1) ».

^Si le Télémaque avait blessé au vif l'orgueil royal, que n'eût point fait cet Examen de conscience où le blâme le plus sévère est parfois ouvertement exprimé sur l'état de la cour et les procédés de gouvernement, où la conduite même du Roi est jugée avec

(1) Examen de conscience, CE. C, vu, p. 94.

une liberté qui ne se déguise pas toujours sous les dehors du respect !

Louis XVI, que l'expérience avait instruit, fît réimprimer en 1774 ce petit ouvrage.'^

« Gomme je suis résolu do remplir tous mes devoirs, dit-il à l'abbé Soldini, son confesseur, je n'ai pas d'intérêt à en faire un mystère au public : il serait fâcheux, d'ailleurs, pour mes successeurs, qu'un aussi bon livre vint à se perdre ».

Ses prédécesseurs auraient tout gagné à suivre les conseils exprimés par Fénelon ; ses successeurs ne devaient pas en profiter.

Que les utopies de Salente — puisque utopies il y a — ne fassent pas oublier la réalité et la vérité des principes. Qui ne sait que Télémaque est un roman pédagogique, où la leçon sévère se cache sous le manteau d'une imagination toujours riante et jeune. Nous ne contestons pas que Fénelon met une confiance trop grande dans les lois pour la réforme des mœurs et qu'il ne se défie pas assez de son imagination.

Sourions donc de sa manie de réglementation, de son organisation de Salente oii les habitants partagés en 7 classes se reconnaissaient par la couleur de leurs costumes, de sa colère contre le vin... A prendre Fénelon à la lettre dans ses ouvrages d'édu-

cation, il est évident qu'on y peut critiquer bien des choses, depuis un certain communisme, (( tous les biens sont communs », impossible dans les grandes sociétés — croit-on vraiment que Fénelon aurait administré la France avec ses 25.000.000 d'habitants, comme Salente, ville naissante — jusqu'à ses sévérités exagérées contre le luxe, les arts, sans parler de cette tendance à idéaliser l'état sauvage, à le regarder comme le plus parfait et le plus moral ; jusqu'à cet enthousiasme puéril et cette joie enfantine qui couronnent l'établissement de Salente: etvidit quod esset honum, « on n'entendait' plus que des cris de joie et les chansons des bergers et des laboureurs qui célébraient leurs hyraénées » et « les vieillards pleuraient dans un excès de joie mêlée de tendresse... » en levant « leurs mains tremblantes vers le ciel ».

C'est de l'i lylle ! Et, oui, c'est de l'idylle, et Fénelon le savait bien ; il n'a pas dépassé son but : ses excès de langage même étaient voulus. Mentor voulait corriger un enfant qui n'avait que trop de penchant au luxe, aux raffinements de la civilisation, aux plaisirs compliqués et aux joies trompeuses des Cours et d'une Cour comme l'avait créée Louis XIV. Dans son désir ardent de corriger l'enfant, Mentor a-t-il eu tort d'exagérer les dangers du luxe et de la civilisation raffinée de Versailles, de vanter les plaisirs simples de la campagne et la paix des

champs ? de chanter les joies de la bonne conscience ?

L'on s'est plu à rapprocher Fénelon de Rousseau et de comparer leurs chimères. Sans doute, l'archevêque de Cambrai parle souvent comme parlera Rousseau. Il vante les peuples « qui suivent la nature ^^ il croit jusqu'à un certain point à la bonté foncière de l'iiomme; ce dernier point de vue est d'ailleurs, plus près de la vérité que la théorie protestante de la nature humaine radicalement viciée. Dans les excès de civilisation, il est bon de ramener l'humanité à la-nature... Et comment comparer Fénelon et Rousseau : où est dans Fénelon la chimère de l'égalité et la chimère de la souveraineté du nombre ? Gela fait « une prodigieuse différence », a dit un critique qui sait analyser les auteurs sociaux (1).

Le régime de Salente est un rêve, et (( cela garde « le ton de la pastorale ou des vers dorés », tandis .que le Contrat social est un traité philosopliique et abstrait. C'est un rêve, et qui ne suppose qu'un excès d'optimisme évangélique, au lieu que le Contrat social suppose de la déraison. — C'est un rêve, c'est aussi une sorte de » conte philosophique », oii il faut, s«us le symbole, saisir le vrai sens.

Le vrai sens, c'est l'idée chrétienne et évangélique de la fraternité universelle des peuples. « Désor-

(1) Lemattre. Féoelon, 1" leçon.

mais, dit Mentor aux chefs Manduriens, sous divers noms et sous divers chefa, vous ne ferez plus qu'un seul peuple, C'est ainsi que les justes dieux, amateurs des hommes qu'ils ont formés, veulent être le lien éternel de leur parfaite concorde ».

C'est Dieu qui est le « lien éternel » delà concorde entre les peuples. Dieu aime ces hommes qu'il a « formés », c'est-à-dire créés et ornés pour la vie. Mentor enseigne la fraternité du genre humain : tous les peuples sont frères et doivent s'aimer. La charité évangélique a proclamé ce principe, inconnu aux anciens qui n'ont jamais pu supposer que tous les hommes forment une famille c dispersée » sur la face de la terre.

Le vrai sens, c'est que la Religion est le principe de la justice sociale et que la justice est le salut des nations.

Dans la société politique deux grandes forces sont en présence : le pouvoir et le peuple, et parce que ces deux forces qui sont deux droits sont portées par des mains humaines et passionnées elles peuvent se livrer des combats redoutables. Quelle puissance morale préviendra et apaisera ces combats ?

L'harmonie est de droit naturel au sein des familles, l'antagonisme ne serait-il pas de droit naturel au sein des Etafe? D'un côté le pouvoir, appuyé d'une main sur la loi et de l'autre sur la force, de l'autre le peuple qui un jour sera peut-être las d'obéir, qui

regardera au-dessus de lui, qui enviera d'abord, qui menacera ensuite. Et si rien n'arrête ces forces, elles viendront se heurter avec le fracas du tonnerre ; mais si la voix de Dieu se fait entendre, elles s'arrêteront devant le devoir.

Chimérique comme Platon qui voyait l'idéal du gouvernement dans la raison, Fénelon proclame que la politique doit être étroite aient unie à la vertu. La vertu fait les bons citoyens et les bons princes, protège le pouvoir contre les séditions et les crimes, assure la liberté des peuples, règle d'une façon équitable et solide les rapports entre les nations.

Si les peuples et les rois croient pouvoir affranchir la politique de la morale, les rois, esclaves de leurs passions, rêvent une tyrannie sans limite et sans frein ; les peuples, courbés, sous un joug de fer, s'abrutissent dans la servitude ou méditent des révolutions violentes.

La religion seule peut mettre au cœur du pouvoir le dévouement, au cœur du peuple le respect. Il est difficile au pouvoir de se dévouer longtemps, il est difficile au peuple de respecter toujours. Mais Jésus a dit au pouvoir : « Avant moi, les rois des nations s'appelaient des puissants ; ils exerçaient la domination sur elles. Il n'en sera plus de même après moi ; mais les rois seront des ministres, et celui qui

voudra être le plus grand se fera le serviteur de

tOUS(l). ))

Le Christ seul était capable de faire ces promesses et le Giiristianisme seul pouvait les réaliser en inspirant au pouvoir le dévouement pratique et durable.

Et seul le christianisme a eu la puissance de retenir le peuple dans le respect : « Tu peux tout et tu n'oseras rien! tu demeureras soumis, non pas à cause de la nécessité, mais à cause de la conscience, propter conscientiam, même au prince méchant, etiam discolis. »

Et c'est ainsi que se rejoignent la loi naturelle et la loi évangélique, celle-ci complétant celle-là. Fénelon appartient à cette école qui fait passer les principes avant les intérêts et qui rendrait à jamais impossibles, parmi les hommes, les révolutions violentes, en les prévenant sans cesse par des réformes pacifiques et glorieuses qui font avancer les sociétés dans le progrès par la seule puissance de la vérité mieux connue et de la justice évangélique plus abondamment pratiquée.

[Fénelon confond le domaine de la politique avec celui de la morale ! Loin de le critiquer, nous ne saurions trop l'admirer, si cela était possible, car il ne faisait que son devoir d'évêque, en rappelant les

(1) s. Matth., XX. 26.

règles qui dominent les individus et les sociétés : le respect de la j ustice et de la religion, pour le bonheur comple-t des sociétés.

Et ces théories ne sont pas des rêves pour notre humanité. Saint Louis a fait goûter à la France ce gouvernement fondé sur l'Évangile; c'est à cet ancêtre que voulait remonter Fénelon quand il cherchait un modèle pour le duc de Bourgogne. La paix régnait dans l'État parce que l'ordre moral était dans les consciences.

Le peuple avait les garanties de son indépendance dans le respect qu'avait le roi envers Dieu, le maître. Cet homme, ouvrier instruit, qui avait lu son histoire, avait raison de répondre à cette question : Sous quel roi auriez-vous aimé vivre en France ? — sous Saint-Louis.

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