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demi-ouverts, sa bouche avait gardé sa forme naturelle, son visage était calme, ses traits n'offraient aucune contorsion ; ses cheveux et ses favoris étaient presque blancs.
« N'est-ce pas ton oncle, l'infidèle? » cria Schetta en soulevant la tête.
« Que voulez-vous de plus? lui répondis-je avec calme ; c'était en tout cas un brave soldat ; il est tombé à son poste et a fini de souffrir. Honneur à lui ! »
« Tu chantes encore les louanges des infidèles 1 Tu en subiras les conséquences, » murmura Schetta.
Il s'éloigna lentement, emportant la preuve horrible du triomphe du Mahdi, tandis que la foule le suivait en hurlant.
Rentré dans ma tente, je me jetai sur le sol, à demi-mort. Khartoum était prise! Gordon n'était plus!
Et c'était ainsi qu'avait fini cet homme, qui avait défendu son poste avec un courage héroïque ; cet homme que beaucoup peut-être avaient placé trop haut et glorifié, ou méconnu et calomnié, mais qui par ses qualités extraordinaires, avait rempli le monde de sa gloire !
A quoi servirait maintenant la victorieuse avantgarde, à quoi servirait toute l'armée anglaise ? La plus grande faute que 1 on pouvait commettre avait été commise: la perte d'un temps précieux à Metemmeh.
Arrivé le 20 janvier à Koubbat, les bateaux rejoints le 21, on aurait tout au moins pu envoyer un vapeur chargé de soldats anglais, peu importe le nombre du reste, à Khartoum. Ce bateau seul n'aurait-il pas donné courage et confiance aux assiégés? Ils se seraient alors défendus contre l'ennemi comme des lions !
Slatin Pacha. 30
Depuis des mois Gordon annonçait l'arrivée de Tannée anglaise; il n'épargna rien pour que Khartoum pût tenir ; il institua des ordres, il décerna des titres et des dignités, il créa de nouvelles places, il distribua du papier-monnaie, il fit tout, en un mot, mettant en cause l'honneur et la cupidité pour attirer à lui les habitants de la ville.
Mais lorsqu'on vit que la position de Khartoum devenait dangereuse, ces moyens perdirent leur vertu. Pourquoi, en effet ces ordres et ces places, qui n'existeraient plus demain ; pourquoi ce papier-monnaie qui, dans quelques heures peut-être, assurément même, n'aurait aucune valeur? D'abord quelques spéculateurs risquèrent une opération : ils voulurent acheter le papiermonnaie au taux de deux piastres (cinquante centimes) la livre égyptienne, pour le cas où le Gouvernement aurait été victorieux, ce qui aurait assuré le rachat de leurs bons.
Mais bientôt le dernier espoir s'était évanoui. On ne croyait plus en la parole de Gordon. Si seulement, à la dernière heure, un vapeur était arrivé avec la nouvelle de l'heureuse approche des Anglais et des victoires remportées, si seulement on avait vu quelques officiers anglais, les soldats et le peuple alors auraient ajouté foi aux promesses de Gordon ! De nouveau ils auraient repris courage! Ces quelques officiers auraient peut-être trouvé moyen de sauver la ville ; ils auraient vu et réparé les défectuosités de la forteresse du Nil Blanc. Gordon, seul, sans l'appui de quelques officiers européens, ne pouvait tout visiter ou réformer selon se* idées. Un général qui n'est plus à même de donr er du pain à ses
hommes, peut-il commander avec toute l'énergie nécessaire et ses ordres sont-ils exécutés avec précision et bonne volonté par des affamés?
Revenons à cette nuit néfaste du 25 au 26 janvier. Gordon ayant appris que les Mahdistes étaient décidés à tenter un assaut, prit ses dispositions en conséquence. 11 parut douter que l'attaque aurait lieu d'une façon si impétueuse et se passerait avant l'aube. Il fit brûler un feu d'artifice, juste au moment où le Mahdi traversait le fleuve pour aller donner les ordres relatifs au combat, les premières fusées éclatèrent multicolores dans les airs ; le corps de musique joua ses morceaux les plus entraînants pour relever le courage de ceux qui étaient abattus. Puis, tout rentra dans le silence et les défenseurs de Khartoum s'endormirent. Cependant l'ennemi veillait et préparait l'assaut. Il connaissait les fortifications ; il savait les points forts et occupés par les troupes régulières comme il n'ignorait pas non plus où se trouvaient les points faibles et défendus seulement par les habitants de la ville.
La dernière partie de la forteresse du côté du Nil Blanc était surtout défectueuse ; elle n'avait jamais été achevée et les améliorations passagères, qui y avaient été faites n'avaient jamais été conduites par des hommes du métier. Le Nil baissant mettait à sec, chaque jour, une bande de terre. C'est là que s'assembla le gros de l'armée des rebelles et, à l'aube, une partie passa à gué le fleuve, vers l'aile occidentale de la forteresse, tandis que les autres, à un signal, s'élancèrent à l'assaut. Quelques coups de feu suffirent à mettre en fuite le petit nombre qui défendait ce point des plus dangereux et les as-
saillants entrèrent dans la ville. Les soldats sur la ligne de la forteresse, voyant les Mahdistes entrer dans la cité par derrière, abandonnèrent leurs postes, effrayés ; la plupart d'entr'eux se rendirent volontairement et sans combat à l'ennemi, qui leur promit leur grâce.
Les Mahdistes s'efforcèrent avant tout, d'atteindre les églises et le palais, espérant trouver des trésors dans les unes et Gordon Pacha dans l'autre.
A la tête de ceux qui pénétrèrent d'abord dans le palais, se trouvaient les hommes de l'émir Mekin woled en Nour de la tribu des Arakin et Haggi Mohammed Abou Gerger, un Danagla. Les premiers voulaient venger la mort de leur regretté chef Abdullahi woled en Nour, tombé au siège de Khartoum, les autres brûlaient de prendre la revanche qu'ils devaient à Gordon depuis Bourri.
Les domestiques du général qu'ils rencontrèrent furent passés au fil de l'épée. Lui-même attendit l'ennemi sur la marche supérieure des escaliers conduisant à ses appartements. Au moment où il saluait, le premier des assaillants gravit les marches et lui enfonça sa lance à travers le corps. Gordon tomba, sans avoir poussé un cri, le visage en avant; ses meurtriers le traînèrent jusque devant l'entrée du palais. Là, on lui trancha la tête; puis on l'envoya au Mahdi et à ses califes qui ordonnèrent qu'on me la montrât; quant au corps, des centaines de ces inhumains y plantèrent la pointe de leurs lances et de leurs épées; en quelques minutes, le héros n'était plus qu'une masse sanglante méconnaissable.
Longtemps après, on voyait encore devant le palais les traces de cette action horrible et, les taches de sang
sur l'escalier, marquèrent l'endroit où Gordon était tombé; elles ne disparurent que lorsque le calife fit du palais du Gouvernement, la résidence de ses femmes.
Le Mahdi, en voyant la tête du général, déclara qu'il aurait préféré qu'on lui eût amené Gordon vivant, parce que son dessein avait été de l'échanger, à son retour, contre Ahmed Pacha el Arabi. Ce dernier, disait-il, lui aurait été très utile pour la conquête de l'Egypte. Je suis certain que ce n'était là qu'un acte d'hypocrisie; car, s'il avait ordonné d'épargner Gordon, personne n'aurait osé enfreindre son ordre.
Gordon avait fait tout ce qu'il put pour sauver à temps les Européens se trouvant auprès de lui : Il avait envoyé à Dongola le colonel Steward avec une partie des consuls et des Européens, qui s'étaient déclarés prêts à risquer cette tentative; l'expédition, comme nous l'avons dit, fut complètement perdue, grâce au désaccord et à l'incapacité des pilotes qui laissèrent le vapeur aller se briser contre un rocher dans l'un des bras du fleuve. Le gouverneur général mit un bateau à la disposition des Grecs établis dans la ville, sous prétexte de les employer, comme marins expérimentés, à des inspections sur le Nil Blanc, leur offrant ainsi l'occasion de s'échapper, en se rendant auprès d'Emin Pacha. Ils déclinèrent cette proposition et il chercha alors à sauver leur vie d'une autre manière. Il fit couper les voies conduisant au Nil Bleu : après dix heures du soir, il était défendu à toute personne d'y passer; mais la surveillance de ces chemins étant confiée aux Grecs, il leur était possible, à toute heure, d'atteindre un vapeur toujours prêt, sans être aperçu des autres. Malgré cela, ils ne profitèrent
point de l'occasion, ne pouvant arriver à tomber d'accord sur un plan de fuite en commun; la plupart, à la vérité ne tenait nullement à quitter volontairement le Soudan. Ayant vécu autrefois misérablement et dans des positions tout à fait inférieures, en Egypte aussi bien que dans leur patrie, presque tous avaient réussi ici à acquérir quelque fortune. C'est pourquoi ils hésitaient à quitter un pays qui leur offrait tant d'avantages et leur en offrirait encore à l'avenir. Au reste, Gordon s'occupa de tous, sauf de lui-même.
Pourquoi, par exemple, renonça-t-il à creuser un réduit dont son palais aurait pu occuper le centre? Au point de vue militaire, c'eût été pratique, mais Gordon ne le fit pas pour qu'on ne put pas le soupçonner un instant de s'être occupé de sa propre personne. C'est peut-être pour ces mêmes raisons qu'il ne voulut jamais une forte garde au palais. Il lui eût été certes facile de commettre à sa garde une compagnie de soldats éprouvés; qui, au monde, aurait songé à le lui reprocher? Avec une telle escorte, il aurait, le jour de la prise de Khartoum, pu atteindre avec facilité le vapeur « Ismaïlia » toujours sous pression, et qui était à l'ancre à 300 pas de la porte du
palais.
Le capitaine du bateau, Fargali, voyant les Mahdistes pénétrer dans le palais, attendit en vain Gordon; ce ne fut que lorsqu'il apprit la mort du général, que tout était perdu, et que les rebelles regardaient du côté a"u vapeur, qu'il s'éloigna du rivage. Sans but, il croisa et recroisa devant la ville; on lui fit savoir que le Mahdi lui pardonnait et le graciait; alors il jeta l'ancre, car il avait, ainsi que son équipage, sa famille à Khartoum.
Grande et terrible fut sa désillusion ! Lorsque, accompagné d'un moulazem du Mahdi qui devait le protéger, il arriva à sa demeure, il trouva son fils unique gisant sur le seuil, et près de lui sa femme qui, dans sa douleur, s'était jetée sur le cadavre de son enfant, mais que les lances des assaillants avaient transpercée de part en part.
Les atrocités commises défient toute description. A dessein, on épargna seulement les esclaves des deux sexes, les jolies femmes et les jeunes filles des tribus libres. Toutes les autres personnes qui eurent la vie sauve, ne le durent qu'à une chance extraordinaire.
Combien, du reste, se donnèrent la mort ! Je citerai, par exemple, Mohammed Pacha Hasan, le chef des finances (Nasir el Malia) ; on le trouva debout devant les cadavres de sa fille unique et de son gendre; ses amis le pressèrent de les suivre, espérant le sauver. Comme il s'y refusait obstinément, on voulut malgré lui le mettre en lieu sûr; alors il commença à injurier le Mahdi, maudissant le jour où il était né, en criant si fort que, les fanatiques étant accourus, il succomba sous leurs coups. D'autres, et en grand nombre, furent tués par leurs propres domestiques, par leurs amis d'autrefois, ou tombèrent sous le couteau des traîtres qui servaient de guides à la horde pillarde et sanguinaire.
Fatahallah Djahami, un riche Syrien, avait épousé la fille d'un grand commerçant français, nommé Contarini, mort quelques années auparavant à Khartoum, (après ma délivrance, elle chercha asile chez moi avec son enfant nouveau-né). Possesseur d'une grosse fortune, il avait enterré tout son or dans un coin de sa maison.
Son domestique, un Dongolais qu'il avait élevé luimême, l'avait aidé dans ce travail. Eux deux seuls, et sa femme, connaissaient l'endroit où était caché le trésor. Or, peu avant la prise de la ville, Fatahallah Djahami appela le jeune homme et, en présence de sa femme lui dit:
« Mohammed, je t'ai élevé dès ta plus tendre enfance et j'ai confiance en toi ; tu sais même où j'ai enfoui ma fortune. Or, notre situation est désespérée; comme tu as des parents parmi les Mahdistes, va et joins-toi à eux. Si le Gouvernement l'emporte, tu peux rentrer chez moi sans crainte aucune; si le Mahdi est victorieux, tu sauras, je l'espère, m'être reconnaissant de tout ce que j'ai fait pour toi ».
Mohammed approuva les paroles de son maître et, d'accord avec lui, quitta Khartoum. Le matin même de l'entrée des rebelles, accompagné de ses plus proches parents, il accourut à la maison de Djahami.
« Ouvre, ouvre, s'écria-t-il, je suis ton fils, ton serviteur Mohammed! »
Joyeux, le maître ouvrit la lourde porte en fer. Mais à l'instant même où il parut, il tomba transpercé d'un coup de lance du traître !
Mohammed sauta par- dessus le cadavre et se précipita à l'endroit où était caché l'argent.
Comme il sortait, chargé de butin, de cette maison qui avait été si longtemps pour lui comme sa patrie, il trouva la femme de son maître qui pleurait l'époux qu'elle venait de perdre en des circonstances si tragiques. Le malheureux, de gaîté de cœur, allait la poignarder si ses propres parents ne l'en eussent empêché.
SIÈGE DE KHAETOUM. - MORT DU MAMDI. 473
Le consul grec Leontidi fut sommé d'abord de se rendre par une bande conduite par un de ses débiteurs; on finit par l'assassiner. Le consul d'Autriche-Hongrie, Hansal, fut tué par un de ses kawas; son corps fut traîné devant sa maison, ainsi que celui de son chien ; on les arrosa d'esprit de vin, on y répandit du tabac trouvé dans sa propre chambre, puis on mit le feu. Leurs restes carbonisés furent ensuite jetés dans le fleuve.
Le premier secrétaire du département des finances, Boutrous Polous, réussit à se tirer d'affaire. Barricadé dans une maison isolée, entouré des siens, il se défendit avec succès contre l'ennemi et tua plusieurs rebelles. Sommé de se rendre, il déclara qu'il ne capitulerait que si le Mahdi lui faisait grâce et lui donnait l'assurance de n'être pas séparé de sa famille. Comme on ne pouvait rien contre lui et qu'on ne voulait pas l'assiéger avec des canons, le calife Chérif acquiesça à sa demande; par exception, on tint parole et il fut ainsi sauvé.
Les postes détachés des Sheikhiehs qui se trouvaient sur l'île de Touti, se rendirent. On les conduisit à Omm Derman où on les mit en lieu sûr.
On remplirait des volumes à raconter tous les meurtres, toutes les actions horribles qui furent commis dans la ville alors sans défense; au surplus tous ces faits sont suffisamment connus.
Les survivants eurent aussi fort à souffrir. Quand toutes les maisons furent occupées, on commença à s'enquérir des trésors cachés. Quiconque était soupçonné de posséder quelque chose — et personne naturellement n'était excepté — était martyrisé jusqu'à ce qu'il eût
avoué ; si, réellement, il ne possédait rien, il finissait par succomber aux mauvais traitements de ses bourreaux ou parfois, à tellement les fatiguer qu'ils finissaient par ajouter foi à sa parole.
Le fouet était donné jusqu'à ce que la chair tombât en lambeaux. Des malheureux se virent attachés par les pouces et suspendus à des poutres qu'on élevait dans ce but; on les laissait se balancer dans le vide jusqu'à ce que la douleur les rendit fous. A d'autres, on plaçait de petits bambous flexibles près des tempes, de façon à ce que, reliés de force aux deux bouts, ils serraient la tête comme dans un étau. Alors, on frappait avec une canne sur ces bois, ce qui, par suite des vibrations, occasionnait de telles douleurs que les victimes poussaient des cris déchirants.
Les vieilles femmes mêmes ne furent pas exemptes de ces tortures et en subirent d'autres plus horribles qu'on leur infligeait pour leur soutirer des aveux.
Quant aux jeunes femmes, aux jeunes filles, elles furent une proie bienvenue et eurent à souffrir de leur beauté. On en fit d'abord un choix pour le Mahdi et pour les califes, puis le partage des autres commença le jour même de la chute de la ville et dura pendant des semaines.
Le lendemain, mardi, l'amnistie générale fut proclamée; les Sheikhiehs seuls furent hors la loi et partout où on les trouvait, ils furent mis à mort. C'est ainsi que Haggi Mohammed Abou Gerger fit décapiter devant sa tente, les deux fils aînés de Salih qui avaient pu se cacher pendant trois jours seulement chez des amis. Les Egyptiens à peau blanche durent également user de
précaution et éviter de rencontrer les fanatiques, pendant
les premiers jours tout au moins. C'est alors que circulait
à Omm Derman le jeu de mots suivant:
« Quelle est la denrée qui, actuellement au marché,
atteint le plus bas prix — La peau blanche, le Sheikhieh et le chien (animal impur qu'on doit tuer partout où il se montre). »
Le butin, cela va de soi, alla grossir le Bet el Mal. Les maisons furent réparties entre les émirs. Ce même mardi, le Mahdi et le calife Abdullahi traversèrent le fleuve, à bord de l'Ismaïlia ; ils entrèrent à Khartoum, enchantés de leur triomphe et s'installèrent dans les maisons qu'ils avaient choisies. Ils dirent que cette ville avait mérité la juste punition divine, parce que malgré des exhortations répétées, les habitants impies avaient douté du Mahdi, l'envoyé de Dieu, et ne s'étaient pas rendus volontairement.
Après les joies de la victoire, le Mahdi se rappela l'armée anglaise qui avançait. 11 ordonna à Abd er Rahman woled Negoumi de se rendre à Metemmeh, à marche forcée et de chasser les infidèles de cette position. Le mercredi, à dix heures du matin environ, des salves d'artillerie et d'infanterie se firent entendre. Le bruit venait de la pointe nord de l'île Touti. Les deux vaisseaux envoyés par Gordon, le « Talahawia » et le « Borden » arrivaient, chargés de soldats sous les ordres du général Wilson, au secours de Khartoum et de son gouverneur. Le sandjak Hachim el Mous et Abd el Hamid Mohammed, les Sheikhiehs envoyés par Gordon, étaient avec eux. Tous avaient appris les tristes événements. Quoique Wilson ne doutât pas de la véra-
cité de cette nouvelle, il en voulait une preuve de visu et dirigea son vapeur jusqu'au fort d'Omra Derman. Sous le feu des Mahdistes, il se retira, après avoir vu de loin Khartoum. La prise de cette ville avait non seulement produit une profonde impression sur l'équipage anglais, mais aussi sur les indigènes qui servaient à bord des bateaux. Ces derniers, sachant que le Soudan était aux mains du Mahdi et que, d'après les racontars, les Anglais n'avaient d'autre but que de sauver Gordon, celui-ci étant mort et Khartoum tombée, il leur parut comme probable que les troupes anglaises rentreraient à Dongola et se saisiraient des chefs soudanais qui se trouvaient avec elles. Ce fut en tout cas l'avis d'Abd el Hamid Mohammed et du Raïs (pilote en chef) du « Talahawia ». Ils prirent aussitôt une décision. Yers le soir, en effet, le pilote fit échouer le vapeur sur un des rocs qu'on rencontre fréquemment dans cette partie du fleuve. Il était inutile de songer à le remettre à flot, l'ouverture étant trop grande; on dut se hâter de transborder ce que le chargement avait de plus de précieux, sur le « Borden »• Abd el Hamid et le pilote profitèrent de la confusion et du désordre pour s'enfuir et, après avoir fait demander grâce au Mahdi par l'entremise de leurs amis, ils rentrèrent à Khartoum. Le Mahdi les reçut non seulement de la façon la plus amicale, mais encore les félicita publiquement de leur action qui causait de gros dommages à l'ennemi. Abd el Hamid, bien que revenant de la tribu des Sheikhiehs et parent de Salih woled el Mek, reçut du Mahdi une gioubbe qu'il avait portée lui-même et ses parentes, quoique déjà réparties comme butin entre les rebelles, furent mises en liberté.
Le « Borden » continua sa route avec le général Wilson ; mais, malheureusement, il vint à son tour échouer sur un banc de sable ; à cause de sa cargaison importante, il ne put être remis à flot. Wilson se trouvait dans une situation des plus critiques. Son équipage était trop peu nombreux pour songer à prendre la voie de terre et à attaquer l'ennemi qui se trouvait entre lui et Metemmeh, à Woled el Habechi, et dont le courage devait être singulièrement relevé depuis la nouvelle de la prise de Khartoum.
Derrière lui, il avait Abd er Rahman woled en Negoumi qui avançait. On se rappelle que Gordon avait envoyé à Metemmeh un troisième vapeur, le « Safia ». Wilson envoya donc un canot, sous le commandement d'un officier, avec seulement l'équipage nécessaire, priant qu'on envoyât immédiatement à son secours le bateau en question; ordre facile à donner, mais plus difficile à exécuter. Le « Safia » fut préparé aussitôt ; mais les Mahdistes ayant eu complète connaissance . des faits, construisirent aussitôt des retranchements à Woled el Habechi et par leurs feux empêchèrent le « Safia » de passer. Le capitaine et les hommes se défendirent, prêts à mourir, pour sauver leurs camarades. Un moment l'on crut tout perdu: un boulet avait tellement endommagé la chaudière du vapeur qu'à grand' peine ils purent seulement se soustraire anx coups terribles de l'ennemi. Le vaillant commandant du bateau ne douta pourtant pas de la réussite de son entreprise; toute la nuit, il travailla à réparer le vapeur, de telle sorte que le matin, il fut en état de recommencer le combat avec plus de succès.
Ahmed woled Fheid, qui dirigeait les troupes concentrées en ce point, tomba et avec lui plusieurs de ses chefs ; les salves diminuèrent et bientôt le passage fut libre. Le « Safia » rencontra heureusement le « Borden » et put ramener à Metemmeh, Wilson et tous ceux qui l'accompagnaient.
Abd er Rahman ne parait pas avoir déployé beaucoup de zèle dans sa marche; il tira en longueur encore davantage quand il sut la mort de Fheid et la retraite des Mahdistes à Woled el Habechi ; reconnaissant que les Anglais étaient invincibles sur le fleuve, il se tint à une distance très respectueuse de Metemmeh, attendant que les Anglais se retirassent à Dongola pour s'emparer du pays sans coup férir. Sans aucun doute, la peur seule le fit ainsi temporiser et permit aux troupes anglaises d'accomplir plus tard leur retraite sans combat. Il est vrai que cette intimidation des Mahdistes est due en grande partie aussi à la remarquable conduite du commandant du « Safia », Lord Beresford, et à la vaillance de l'équipage.
Quand l'avant-garde anglaise eut quitté ces lieux > le Mahdi eut alors l'assurance que cette fois il était bien le maître du Soudan.
Il ne put alors contenir sa joie. Il se rendit dans la djami et décrivit à tous ses auditeurs la fuite des ennemis ; il finit par prétendre que le Prophète lui avait dit que les outres à eau ayant été percées par l'intervention divine, tous ceux qui avaient participé à cette expédition avaient succombé à la soif.
Cinq jours après la chute de Khartoum, je fus mis sur un âne et l'on me conduisit à la prison générale.
Là, on me riva au pied, un troisième anneau horriblement lourd, qu'on nommait « Haggi Fatma » (la pèlerine Fatma); la traverse en fer qui reliait les anneaux pesait plus de neuf kilos; on ne plaçait ordinairement ces fers qu'aux prisonniers récalcitrants, qu'on voulait mater rapidement. A quoi devais-je cette nouvelle disgrâce du calife? Je finis par l'apprendre. Gordon Pacha avait, par circulaires, porté à la connaissance de ses officiers supérieurs que la force du Mahdi n'était pas si considérable qu'on le croyait, que plusieurs de ses partisans armés étaient mécontents et que les munitions commençaient à faire défaut. C'était en somme le résumé de ma lettre. Or, par hasard, Ahmed woled Soliman avait découvert une des circulaires qu'il remit au Mahdi et au calife. On m'assigna dans un coin de la zeriba une place spéciale et on m'interdit, sous peine de mort, de m'entretenir avec qui que ce fut. Chaque soir, dès le coucher du soleil, je fus attaché à une longue chaîne, accouplé à des esclaves accusés d'avoir tué leurs maîtres, ainsi qu'avec d'autres gentlemen ! La chaîne, nous attachait les jambes et était fortement liée à un tronc d'arbre; dès le lever du soleil, je devais regagner mon coin.
J'aperçus de loin Lupton; sa place était à l'extrémité de la zeriba; comme il s'y trouvait depuis plus longtemps, étant en quelque sorte de la maison, il avait le droit de parler avec les autres; mais le Sejjir lui avait défendu de s'approcher de moi.
Le jour de mon entrée en ce lieu, Salih woled el Mek fut libéré; ses frères, ses fils, ses plus proches parents étaient tous morts; on lui pardonna. Ce qu'il y
avait de plus épouvantable, était la nourriture; je m'étais plaint autrefois et non sans raison mais j'étais tombé de Charybde en Scylla.
L'ordinaire consistait en blé cru qu'on me servait le soir, ainsi qu'aux esclaves. La femme d'un de mes gardiens, originaire du Darfour, eut toutefois pitié de ma situation. A l'occasion, elle cuisait le blé. Elle n'osait pas pour le moment me donner autre chose, car son mari craignait le Sejjir, son maître et celui-ci à son tour redoutait la colère du calife. Je dormais sur le sol, ayant pour coussin une pierre dont la dureté m'occasionna des douleurs qui me firent fort souffrir.
Un jour, jour heureux entre tous, tandis qu'on nous conduisait au fleuve éloigné de cent cinquante mètres à peine, je trouvai en chemin un morceau du bât d'un âne; ravi de ma trouvaille, je ramassai le bois et l'utilisai en guise d'oreiller; dès lors je dormis comme
un roi
Peu à peu cependant, ma situation s'améliora. Le Sejjir ne m'était pas personnellement hostile ; il me permit au bout d'un certain temps de m' entretenir quelques instants avec mes compagnons de captivité. Plus tard, il m'ôta le plus léger de mes fers, de telle façon qu'il ne me restait que l'épaisse Haggi Fatma et sa sœur, un couple qui me rendait quand même la vie bien amère.
Parfois aussi, je pouvais échanger quelques mots avec Lupton. Il s'impatientait facilement et me déclara qu'il ne supporterait plus longtemps la vie dans de telles conditions. Je lui recommandai la patience et m'efforçai, tout au moins extérieurement, de me donner en exemple. Un jour, sa femme, une noire nommée Zenouba, vint
avec son enfant, une ravissante petite fille, lui rendre visite. Lupton les envoya me saluer.
La mère me regarda fixement un instant ; puis elle me saisit la main et se prit à sangloter. Tout d'abord, je ne sus pourquoi; enfin, je me souvins l'avoir vue quelques années auparavant ; elle me raconta qu'elle avait été élevée dans la maison du consul Rosset, à Khartoum et que, lors de ma première visite au Soudan, j'étais resté quelques semaines dans cette famille. Elle rappela à mon souvenir quantité de détails, déplorant le contraste entre ce temps-là et celui où nous étions. Je la consolai de mon mieux, lui faisant espérer que tout se terminerait bien. La petite Fatma, nous lui donnions le nom de Fanny, s'était assise sur mes genoux et m'appelait en me flattant Ammi (mon oncle) ; son petit cœur ne lui disait-il pas instinctivement que, de tous ceux qu'elle voyait, outre son père et sa mère, j'étais un ami intime? Je dus la prier de me quitter, par déférence pour le Sejjir.
L'entretien des nombreux soldats nègres, sous les ordres d'Abou Anga, augmentés considérablement encore par la garnison de Khartoum, causa de grandes difficultés; comme on n'avait rien à craindre actuellement du Gouvernement, Abou Anga reçut l'ordre de se rendre au sud du Kordofan, de châtier les habitants récalcitrants des montagnes de Nuba, d'y trouver de quoi entretenir ses troupes et d'envoyer à Omm Derman les esclaves qui seraient faits prisonniers. Le Mahdi avait transporté son camp du côté du nord et assigné à Abou Anga comme quartier, le rempart du Tabia Regheb Bey.
Slatin Pacha. 31
En quittant Omm Derman, Abou Anga laissa son frère Fadhlelmola pour le remplacer ; mais il prit avec lui mes esclaves des deux sexes ainsi que tout mon avoir. Quoique mes domestiques n'eussent pas la permission de venir me voir, Atroun paraissait parfois, à la hâte, m'apportant un morceau de pain. J'avais au moins le sentiment de ne pas être seul, d'avoir quelqu'un à moi dans le voisinage. Le départ d'Abou Anga m'enleva même cette minime consolation.
J'appris, dans le cours de cette journée, par un de mes anciens soldats quelques nouvelles de mes gens laissés à Fascher. A mon arrivée à Rahat, j'avais annoncé au calife que je lui faisais don d'une paire de chevaux, réputés presque les meilleurs du Darfour; je n'avais pas pris les deux coursiers avec moi, ne voulant point les exposer pendant le voyage à la chaleur de l'été. Je le priai alors de laisser mes domestiques et les chevaux venir me rejoindre. Le calife ordonna bien, par son message, à Mohammed Khalid de m'envoyer tout ce que je possédais; mais, le jour de mon emprisonnement il enjoignit à Sejjid Mahmoud à El Obeïd d'arrêter tous mes gens à leur entrée dans la ville. Celui-ci obéit et envoya les deux chevaux au calife; ils venaient justement d'arriver. D'après les racontars du soldat, les chevaux plurent beaucoup au calife. Il en envoya un à son frère Yacoub et garda l'autre pour lui.
Les jours suivants, une certaine activité régna chez nos gardiens et le Sejjir me communiqua confidentiellement que le calife allait visiter les prisonniers. Il me conseilla de tenir un langage pondéré avec le calife, de ne point faire entendre de plaintes et de rester ce jour-là dans mon coin.
Vers midi, le calife parut, accompagné de ses frères et des moulazeimie; il fit une ronde dans la cour de la prison, pour contempler ce qu'il appelait les preuves de sa justice. Il me parut que le Sejjir avait bien instruit tous les prisonniers, car ils se tinrent tranquilles. Le calife fit enlever aux uns leurs fers et les mit en liberté ; devant d'autres, il passait sans dire un mot. M'apercevant par hasard, il me demanda avec un sourire amical : « Abd el Kadir, ente tajjib ? » (Abd el Kadir, te portestu bien ?)
« Ana tajjib, Sidi, » répondis-je. (Je me porte bien, maître.)
Puis, il continua son chemin.
Younis woled ed Dikem, l'émir actuel de Dongola, un de ses proches parents, qui me connaissait depuis longtemps et paraissait avoir quelque sympathie pour moi, me serra la main, à la dérobée.
« Aie bon courage, murmura-t-il, tout ira bien. »
Et, en effet, depuis ce jour ma situation s'améliora. Zenouba reçut la permission de m'envoyer à manger de temps à autre et un grand sheikh des Haouara, étant soupçonné d'avoir quelque amitié pour les Turcs me fut adjoint pour que nous passions les journées ensemble.
Comme nous aimions tous deux les Mahdistes de la même façon, nous tuâmes le temps à les maltraiter et à critiquer leur organisation. Le sheikh Ahmed woled Taka était soigné par sa femme, avec laquelle il n'était plus au mieux ; elle restait dans ce but à Omm Derman et nous apportait à manger. Elle pouvait certainement avoir de bonnes qualités, mais nouvelle Xantippe rendant à son mari chaque morceau
plus amer par ses discours. Lorsqu'elle apportait le plat en bois avec la doura cuite sur la pierre brûlante et qu'elle déposait sur le sol un peu de lait ou de moulakh (sauces diverses), elle s'accroupissait à côté et prononçait invariablement ces mots : « Oui, pour faire à manger et pour travailler, les vieilles sont assez bonnes ; est-on libre et peut-on satisfaire ses caprices, on les repousse et l'on recherche les jeunes 1 »
Le sheikh avait deux jeunes femmes, en effet, qui se tenaient près de ses troupeaux, tant qu'on ne les lui avait pas confisqués et qui fournissaient à la vieille un sujet pour se plaindre et pour adresser à son mari, tandis qu'il avalait en affamé son repas, des reproches réitérés qu'il écoutait avec résignation. Ces petites scènes de famille étaient pour moi un joyeux dérivatif, je servais d'intermédiaire parfois et assurais à la vieille que son mari la louait fort souvent; sur quoi, elle se tranquillisait et nous expliquait qu'elle faisait son possible pour adoucir notre situation. Elle était, en réalité, une mère nourricière pour moi et j'avais pour elle une sympathie, non désintéressée cependant; je cherchai aussi à prévenir son mari en sa faveur, car souvent il T injuriait de la belle façon.
Il n'était cependant pas conséquent avec lui-même; si la faim le tourmentait et si la vieille arrivait avec le plat bien rempli, se sentant entraîné vers elle et vers les mets naturellement, il pensait: « C'est pourtant une bonne femme. » Mais s'il était rassasié et que son épouse ne fût pas près de terminer son inévitable sermon, il se fâchait et criait: « Va et laisse-moi mourir de faim, toi qui ne crains pas Dieu; la plupart
des femmes, en vieillissant, deviennent encore plus folles, au lieu d'être sages ; tu es possédée du démon ; va-t-en, que je ne te revoie plus ! »
Elle partait — mais revenait et, chaque jour, affamé il la saluait avec joie, mais une fois rassasié, il la chassait en la maudissant.
Ainsi s'écoulaient les jours. La petite vérole régnait à Omm Derman.
Des centaines de personnes, des familles entières succombèrent journellement; cette épidémie causa au Mahdi plus de pertes que ses batailles. Les Arabes nomades en souffrirent surtout. Nos gardiens furent aussi atteints et quelques-uns en moururent. Chose extraordinaire, nous autres prisonniers, restâmes tous indemnes !
Durant toute ma captivité, je ne vis jamais un de mes compagnons dans les fers souffrir de la petite vérole. Est-ce que ceux-ci nous faisaient assez souffrir pour que le Tout-Puissant, dans sa grâce, nous épargna une nouvelle épreuve?
Lupton, avec lequel je causai souvent, devenait de jour en jour plus nerveux, plus impatient ; il me causait même de sérieuses inquiétudes surtout par ce que, dans son agitation, il s'élevait à haute voix contre notre traitement. Si je lui parlais énergiquement, il parvenait à rester calme, mais pendant quelques jours seulement. Il avait à peine trente ans, mais ses cheveux et sa barbe avaient blanchi pendant son emprisonnement. J'étais heureusement plus tranquille, prenant mon sort du bon côté ; les paroles de Madibbo qui convenaient parfaitement à mon caractère, étaient tombées sur un bon terrain. Jeune, possédant une constitution saine.
forte, je considérais mon sort comme une école d'expérience, dure il est vrai, mais enfin supportable. Je nourrissais pourtant l'espoir de rentrer un jour dans un monde plus civilisé, et, qui sait, ce jour n'était peutêtre plus très éloigné !
Pour ne pas laisser les prisonniers inactifs, le Sejjir fit entreprendre l'érection d'un bâtiment carré, en pierres, devant servir de prison. Tous furent occupés au transport des pierres qu'on trouvait sur le rivage. 11 nous exempta de ce travail, Lupton et moi. Parfois, nous aidions nos compagnons; mes fers et la longue chaîne rivée à mon cou m'empochaient de marcher et de me livrer à tout travail corporel; c'est pourquoi, je remplis, pendant la construction, la place d'architecte conduisant les travaux qui avançaient, il est vrai, avec une sage lenteur. Les murailles en étaient massives et le côté mesurait environ dix mètres ; au milieu du carré, on éleva une colonne sur laquelle reposaient les traverses ; celles-ci et les soliveaux devant servir de couverture au bâtiment avaient été apportés de Khartoum.
A cette époque, une de mes anciennes connaissances, un nommé esh Sheikh, très en faveur auprès du Mahdi, vint vers nous. Il m'informa secrètement que le Mahdi et ses califes nous étaient favorables et nous rendraient sous peu la liberté.
« Si le calife te parle, ajouta-t-il, réponds-lui d'une façon aimable, tu n'as pas besoin de t'humilier, mais tu ne dois le contredire en rien; Dieu l'ordonne ainsi. »
Je fis part de cet heureux message à Lupton qui était justement dans un de ses moments critiques, en le prévenant pourtant de ne pas y ajouter une foi absolue.
Quelques jours après, on nous annonça la visite du calife; je préparai un beau discours; Lupton en fit de même ; mais .... le calife nous adresserait-il la parole ? Le moment tant souhaité arriva. Le calife, au lieu d'aller vers les prisonniers, s'assit, cette fois-ci, sur son angareb à l'ombre de la maison en construction. Il nous ordonna de nous approcher de lui et de nous asseoir en formant un demi-cercle. Il s'entretint avec beaucoup d'entre nous, accorda la liberté à quelques-uns de ceux qu'il avait fait enfermer; à d'autres que le cadi avait arrêtés et qui se plaignaient de leur condamnation, il promit de s'occuper d'eux.
Il eut pour la plupart une parole amicale; mais quant à Lupton et moi, il ne parut pas nous apercevoir. Lupton me lançait des regards et remuait impatiemment la tête; je portai, à la dérobée, mon doigt à la bouche pour tâcher de l'inviter au silence.
« Puis-je m'en aller ou ai-je encore quelque chose à faire ? » demanda le calife au Sejjir qui se tenait derrière son angareb ; puis il feignit de s'éloigner.
« Maître, fais ce qu'il te semblera bon », répondit le Sejjir, tandis que le calife s'asseyait de nouveau. Il jeta, comme par hasard, son regard sur moi et me demanda, ainsi qu'il l'avait fait lors de sa première visite : « Abd ei Kadir, te portes-tu bien ? »
« Permets que je parle, lui dis-je, je t'expliquerai ma situation ».
Il s'assit commodément et m'écouta :
« Maître, je suis étranger ; je vins vers toi pour chercher protection, ce qui d'abord ne m'a pas manqué. Tous les hommes sont pécheurs et offensent Dieu; moi
aussi. Mais quoique j'aie fait, je me repens, par Dieu et son Prophète. Tu me vois dans les fers, souffrant de la faim et de la soif, dénué de tout ; je suis là couché sur la terre nue, attendant patiemment l'heure de ma délivrance. Maître, si tu trouves bon de me laisser dans cette situation, Dieu me donnera la force de supporter encore cette épreuve; mais si tu crois que cette situation est indigne de moi, je t'en prie, donne-moi la liberté. »
Mes paroles produisirent une bonne impression, mais il ne me répondit pas. Se tournant vers Lupton?
« Et toi, lui dit-il, Abdullahi ? »
« Je n'ai rien à ajouter de plus qu'Abd el Kadirr pardonne-moi et rends-moi libre. »
« Bien, reprit alors le calife en s'adressant à moi. J'ai fait, depuis ton arrivée du Darfour, ce que j'ai pu pour toi. Mais ton cœur s'est détourné de nous; tu voulus même te joindre à Gordon, aux infidèles, et nous combattre une fois de plus. Parce que tu es étranger, je t'ai fait grâce, sinon tu ne serais plus de ce monde. Pourtant, si ton repentir est sincère, je consens à te pardonner ainsi qu'à Abdullahi. Sejjir, débarrasseles de leurs fers ».
Les gardiens eurent toutes les peines à ouvrir les lourds anneaux qui entouraient mes pieds. Nous retournâmes vers le calife qui nous attendait, toujours assis sur son angareb. Il lit agworter le Coran ; on le plaça sur une des peaux qui servent pendant les prières et il exigea de nous le serment de fidélité. Nous posâmes la main sur le livre sacré et fîmes serment, ainsi qu'il l'ordonnait. Comme il s'était levé, nous dûmes le suivre, joyeux de quitter ce lieu de souffrances.
Mon ami, le sheikh des Haouara, était libre lui aussi.
Le calife fut hissé, par ses domestiques, sur son âne, tandis que nous étions à peine en état de marcher à ses côtés : huit mois de fers avaient suffi ; nous ne savions plus marcher 1
Arrivés à sa demeure, il nous fit attendre dans sa rekouba, située dans Tune des cours extérieures. Il revint bientôt; et s'asseyant près de nous, il nous exhorta de nouveau, à rester fidèle à son parti. Puis il nous fit part d'une lettre qu'il avait reçue des commandants de l'armée anglaise d'après laquelle, tous les parents du Mahdi ayant été faits prisonniers, on lui proposait de les échanger contre des prisonniers chrétiens.
« Nous nous sommes décidés, ajouta-t-il, à répondre en ce sens que vous êtes maintenant mahométans, appartenant à notre parti, et que nous ne sommes nullement disposés à vous échanger contre d'autres — fût-ce même des parents du Mahdi. — Ils peuvent faire de leurs prisonniers ce que bon leur semblera, à moins que .... vous ne désiriez retourner auprès des chrétiens ? . . . »
Lupton et moi, nous déclarâmes solennellement alors que, pour tous les trésors du monde, nous ne le quitterions pas volontairement, persuadés que nous étions, que seulement auprès de lui, le salut de notre âme pouvait s'accomplir pleinement. Ravi de nos ... . mensonges, il promit de nous présenter au Mahdi, le jour même.
La rekouba étant située dans la cour extérieure, les gens en avaient la libre entrée; aussi, dès qu'on sut notre présence en cet endroit, nombre de nos amis vinrent nous féliciter. Même Dimitri Zigada, qui demeurait avec ses compatriotes, eut le courage de nous rendre
visite. Mon ami esh Sheikh se présenta aussi ; quand il apprit que nous devions être conduits auprès du Mahdi, il profita de cette occasion pour me renouveler ses précieux conseils.
Vers le soir, le calife nous pria de le suivre dans la cour* intérieure où nous trouvâmes le Mahdi assis sur un angareb. Depuis que je ne l'avais revu, il avait pris un tel embonpoint que je le reconnus à peine. Nous nous prosternâmes et lui présentâmes nos respectueuses salutations. Il commença par nous assurer qu'il n'avait jamais voulu que notre bien, qu'il le voulait encore et que les fers exercent sur l'homme une influence heureuse et durable; il sous-entendait par là, la crainte d'encourir d'autres punitions. Il parla ensuite de ses parents arrêtés par les Anglais, et de l'échange proposé, mais refusé par lui.
« Je vous aime plus que mes frères, c'est pourquoi j'ai refusé, » dit-il en terminant son discours hypocrite.
Je l'assurai, lui aussi, de notre affection et de notre soumission, car, ajoutai-je « celui qui ne t'aime pas plus que lui-même, à celui-là la croyance n'est point encore ferme dans son cœur. » (*)
« Répète, répète, me dit-il ! »
Et se tournant vers le calife:
« Ecoute ! »
Je recommençai ma phrase, puis il me prit la main.
« Tu as dit la vérité, aime-moi plus que toi même ! »
(*) On dit un jour ces paroles au Prophète et esh Sheikh m'avait expressément recommandé de choisir un moment propice pour prononcer cette phrase.
Il invita Lupton à joindre sa main aux nôtres et nous arracha la « Baïa » le serment de fidélité ; que nous avions rompu par notre trahison et devions renouveler.
Le calife nous fit comprendre qu'il était temps de le quitter. Après avoir remercié le Mahdi pour tant de bontés, nous regagnâmes notre rekouba, y attendant des ordres ultérieurs.
Lupton eut la permission, de se rendre immédiatement auprès des siens et d'y rester; un moulazem l'accompagna jusqu'à la tente du Bet el Mal où se trouvait sa famille. Le calife, qui lui promit de pourvoir à son entretien, resta seul avec moi.
« Et toi, me demanda-t-il, en me fixant, où veux-tu aller? as-tu quelqu'un qui se chargerait de toi? »
« A part Dieu et toi, maître, je n'ai personne; fais de moi ce que tu croiras bon pour mon avenir. »
« J'attendais, je désirais cette réponse de ta bouche. Dès ce moment, je te considère comme membre de ma famille. Je veillerai à ce que tu ne manques de rien. Je m'occuperai moi-même de ton éducation, mais aux conditions suivantes: tu rompras toute relation avec tes amis d'autrefois et avec tes connaissances; je fais exception pour mes parents et mes domestiques.
« Pendant le jour, tu te tiendras à ma porte avec mes moulazeimie; la nuit, et seulement quand je serai couché, tu pourras te rendre à la maison que je vais t'assigner aussitôt. Quand je sortirai, tu m'accompagneras ; si je suis monté, tu iras à pied à mes côtés, jusqu'à ce que je juge le moment venu de te donner une bête de selle. Ces conditions te conviennent-elles et les rempliras-tu ? »
« Seigneur, répondis-je, je consens avec joie à ces conditions; tu trouveras en moi un partisan soumis et obéissant, et mon corps sera, je l'espère, assez vigoureux pour me permettre de remplir mes nouveaux devoirs. »
« Dieu te fortifiera et conduira toute chose pour ton bien, conclut le calife en se levant ; aujourd'hui dors encore ici et que Dieu te protège jusqu'à ce que je te revoie demain. »
J'étais seul ; tombé d'une captivité dans une autre 1 Je compris fort bien l'intention du calife. Il ne désirait pas mes services et n'en avait nul besoin. Il n'avait pas la moindre confiance en moi et il savait que je ne me soumettrai jamais vis-à-vis de lui à une réelle domesticité. Il voulait seulement me tenir continuellement sous sa surveillance personnelle. Il y avait aussi de l'orgueil et de la vanité à avoir comme domestique à ses côtés et à le montrer journellement à tous, l'ancien fonctionnaire du Gouvernement qui avait commandé sur sa propre tribu ainsi que sur la plus grande partie des tribus de l'ouest qui formaient maintenant le noyau de sa puissance. Il devait en être ainsi. Je me promis de ne lui donner aucun motif de mécontentement et aucune occasion de mettre à exécution les mauvaises intentions qu'il nourrissait contre moi au fond de son cœur.
Je connaissais mon maître. Il fallait se méfier davantage de son sourire et de ses paroles amicales que de sa mauvaise humeur.
« Abd el Kadir, m'avoua-t-il un jour lui-même, dans un accès de franchise, un homme qui veut commander doit toujours cacher ses intentions. Il ne doit jamais les laisser voir sur sa physionomie ou dans ses gestes, car ses
ennemis ou ses inférieurs trouveraient trop facilement le moyen de les combattre.
Le lendemain matin il vint auprès de moi, puis fit appeler son frère Yacoub et lui ordonna de me désigner une place tout près de lui pour que je puisse construire ma hutte. Mais comme la plupart des places voisines étaient déjà occupées par les parents du calife, je reçus un petit terrain au sud de la maison de Yacoub, et à environ 600 mètres de celle du calife.
Il me fit présenter par son secrétaire, pour la signer, une lettre adressée au commandant de l'armée anglaise et dans laquelle, tous les Européens prisonniers déclaraient être mahométans et ne vouloir pas retourner dans leur patrie. Je signai tranquillement ce gros mensonge.
Abou Anga avait emmené avec lui tous mes domestiques, mes animaux et mes biens, et ne m'avait laissé qu'un vieux nubien infirme qui avait entendu parler de ma libération et était venu auprès de moi. J'en informai le calife qui me permit de l'utiliser à mon service et me demanda si je désirais qu'Abou Anga me rendit mes biens.
C'était sûrement là une question étrange ■ me rendre les biens qu'on m'avait enlevés illégalement: singulière notion du droit dans ce pays ! Telle fut la question, telle fut la réponse. Je lui répondis que comme j'appartenais maintenant à sa maison, je pourrais faire mon chemin sans ces bagatelles et que je ne trouvais pas nécessaire d'écrire à ce sujet à ses généraux.
Que ferais je d'ailleurs de chevaux que je ne pourrais pas monter puisque je devais commencer à apprendre à marcher pieds nus ! J'aurais beaucoup aimé à avoir
mes domestiques, mais je n'en avais pas besoin maintenant, et du reste, si j'avais souhaité qu'on me les rendit, j'aurais agi contre les intentions du calife.
C'est pourquoi il fut très satisfait de ma réponse et commença à s'entretenir avec moi au sujet d'Abou Anga. Tout à coup il s'interrompit:
« Tu es mahométan? Où donc as-tu laissé tes femmes? »
Question épineuse !
« Seigneur, dis-je, je n'en ai qu'une ; elle est restée au Darfour et elle doit être maintenant retenue avec mes autres domestiques dans le Bet el Mal, à El Obeïd, par le Sejjid Mahmoud. »
« Ta femme est-elle de ta race? » demanda-t-il avec curiosité.
« Non, elle est du Darfour et ses parents sont tombés dans les combats avec le sultan Haroun. Je l'ai trouvée orpheline parmi mes gens, au milieu de beaucoup d'autres que j'ai mariées à mes domestiques et à mes soldats. »
« As-tu des enfants? » me demanda-t-il.
Sur ma réponse négative, il fit cette remarque : « Un homme sans postérité est un arbre sans fruits. Comme tu appartiens à ma maison, je te donnerai des femmes et tu pourras être le père d'une heureuse famille. »
Je le remerciai de son obligeance et le priai, avant de me faire de tels cadeaux, d'attendre au moins que j'eusse fini de construire mes huttes.
Comme indemnité pour mes biens pris par A bon Anga, il ordonna à Fadhlelmola de me remettre la succession du pauvre Olivier Pain qui me fut envoyée
aussitôt. Elle se composait d'une vieille gioubbe, d'un manteau arabe déchiré et d'un Coran en français. Les autres biens, me fit dire Fadhlelmola, avaient été perdus durant les événements.
En même temps, le calife avait donné ordre de me rendre l'argent trouvé sur moi lors de mon arrestation et qui avait été déposé au Bet el Mal. Le montant atteignait 40 livres Sterling, quelques sequins d'or et plusieurs bracelets également en or que je m'étais procurés dans le temps comme curiosités et qu'Ahmed woled Soliman me rendit consciencieusement. J'étais ainsi au moins en état de faire face aux frais de construction de ma maison. Je passai encore les jours suivants auprès du calife. Mon vieux Sadallah, le nubien, le seul serviteur qui me resta de tout mon personnel, s'occupa de la construction qui comprenait pour le moment trois huttes et une clôture.
Moi-même, je me tenais sans cesse devant la porte du calife et cela depuis le matin de bonne heure, jusque fort tard dans la nuit. Dans ses courtes promenades à pied ou ses longues courses à cheval, je devais l'accompagner et marcher ou courir à côté de lui, les pieds nus. Comme naturellement les premiers jours, je m'étais blessé, il me lit faire de légères sandales arabes qui me protégèrent bien un peu contre les pierres, mais dont le cuir dur me blessa la peau. Il m'invita plus d'une fois à manger avec lui, mais habituellement il envoyait les restes de son repas, qui étaient dévorés par ses moulazeimie préférés. Ce n'était que la nuit, quand il était allé se reposer, que je pouvais me rendre dans ma maison et étendre mes membres fatigués sur Fangareb. Mais avant
la première lueur du jour, je devais paraître à la première prière.
Le calife apprit que ma maison était achevée. Comme je rentrais tard chez moi, une nuit, mon vieux Sadallah m'annonça qu'on avait amené une esclave voilée par un masque épais, et qu'elle se trouvait dans ma hutte. J'ordonnai à Sadallah d'allumer la lanterne et de m'éclairer; je trouvai la pauvre femme accroupie dans un coin sombre, sur la natte de palmier.
Après de courtes salutations, je l'interrogeai sur son passé ; elle me raconta d'une voix tremblante qui ne signifiait rien de bon, qu'elle était nubienne, qu'elle avait appartenu autrefois à une tribu arabe du sud du Kordofan, puis qu'elle avait été livrée comme butin au Bet el Mal, d'où elle avait été amenée aujourd'hui chez moi sur l'ordre d'Ahmed woled Soliman. Pendant son récit, elle avait, suivant l'usage, lorsque les esclaves parlent à leur maître, enlevé le voile blanc parfumé qui lui couvrait la tête et découvert son visage et une partie de sa taille.
Je fis signe à Sadallah d'éclairer de plus près notre hôtesse. J'eus besoin de toute ma volonté pour ne pas tomber à la renverse, effrayé sur l'angareb.
Dans sa vieille figure noire, graisseuse, et entourée de cheveux rares brillaient deux affreux petits yeux. Le nez était démesurément épaté; la bouche, entourée de lèvres extraordinairement épaisses, lorsqu'elle parlait rejoignait presque ses oreilles, en somme, une physionomie féminine très peu sympathique. La tête reposait sur un cou gros et court, qui était planté sur un corps difforme. Elle se nommait Mariam (Maria, un nom très
répandu). J'ordonnai à Sadallah de conduire sa compatriote dans une autre hutte et de lui indiquer là une place pour dormir.
C'était le premier cadeau du calife. Il ne me donnait ni cheval, ni âne, ni argent, ce qui en tout cas aurait pu m'être utile, mais il me faisait cadeau d'une esclave parce qu'il savait que je ne pourrais, ni ne voudrais la garder, même si elle eût été une beauté, et que sa présence dans ma maison, outre les frais de son entretien, auxquels je ne pouvais faire face, serait pour moi une source de désagréments.
Le lendemain matin, après la prière, il me demanda si Ahmed woled Soliman avait exécuté son ordre et m'avait transmis son cadeau. Je répondis affirmativement et, sur sa demande, je lui fis une description sans déguisement aucun de la personne.
Il fut très irrité, en réalité, contre Ahmed woled Soliman, moins parce qu'il n'avait pas exécuté ponctuellement ses ordres que parce que, le calife supposait, qu'il intriguait contre lui. Ma sincérité, dans la description de son cadeau eut pour moi une suite désagréable. Le calife m'envoya en effet, la nuit suivante, une esclave jeune et moins laide, choisie par lui-même et que je remis également aux soins de Sadallah.
Comme le Mahdi et les califes n'avaient maintenant plus rien à craindre des ennemis extérieurs, ils commencèrent, eux et leurs parents à construire des maisons qui devaient se trouver en rapports avec leur situation présente. On voulait soustraire aux regards de ceux qui n'avaient rien obtenu en partage et dont la jalousie ne devait pas être excitée les nombreuses
Slatin Pacha. 32
femmes et jeunes filles, dont on s'était emparé après la perte de Khartoum. Il convenait aussi de ne pas montrer à la foule que la plus grande et la plus précieuse partie du butin de Khartoum se trouvait dans les mains du Mahdi; c'eût été une dérogation ouverte aux enseignements du maître qui renonçait aux joies et aux biens de ce monde. Les prédications sur le peu des biens terrestres devaient arrêter le grand nombre dans leur idée de partage du butin. L'exemple devait suivre l'enseignement.
Au milieu de juin, le Mahdi tomba malade subitement et ne parut pas à la prière pendant quelques jours. Mais on n'attacha aucune importance à son état de santé pendant les premiers jours, car il avait reçu du Prophète, comme il l'avait souvent raconté à ses partisans, la joyeuse nouvelle qu'il ferait la conquête de la Mecque, de Médine et de Jérusalem et qu'il mourrait à Kufa, seulement après une vie longue et glorieuse.
La maladie était pourtant sérieuse, il souffrait du typhus. Dès le sixième jour, ceux qui l'approchèrent de près craignirent pour sa vie. Le calife qui avait le plus grand intérêt dans l'issue de la maladie ne s'éloigna ni jour ni nuit de son lit et resta invisible pour nous. Le soir du sixième jour, l'ordre fut donné à la foule rassemblée autour de la maison du Mahdi et dans la djami de faire des prières pour la guérison du maître et seigneur qui se trouvait en danger, ce qui avait été tenu caché jusqu'alors.
Le matin du septième jour, la maladie avait fait de tels progrès qu'on ne douta plus de la fin du Mahdi. Il avait été soigné jusque-là par ses femmes et par des médecins
soudanais. Au dernier moment, on se décida à aller chercher Hasan Zeki, un Egyptien détesté, qui avait été médecin du lazaret militaire de Khartoum et qui par un heureux hasard avait échappé au massacre, après la chute de la ville. On lui donna ordre de sauver le malade. Le médecin déclara que la maladie était arrivée à un tel point qu'on ne devait pas pour le moment prescrire des médicaments, mais il espérait que la vigoureuse constitution du patient le sauverait encore avec l'aide de Dieu. Hasan Zeki savait bien que tout secours humain était inutile; il n'était surtout pas disposé à s'en mêler. Il craignit avant tout qu'en administrant un poison au malade que celui-ci, comme c'était à prévoir, ne trépassât et qu'ensuite, on ne l'accusât de l'avoir fait mourir et de se trouver exposé ainsi aux plus grands dangers.
Cependant la maladie avait atteint son plus haut degré. La couche du Mahdi était entourée de ses trois califes et de ses plus proches parents, Ahmed woled Soliman, Mohammed woled Bechir, un des plus hauts fonctionnaires du Bet el Mal, qui avait à s'occuper de la maison du Mahdi, Othman woled Ahmed, Saïd el Mekki, autrefois le sheikh religieux le plus en vue du Kordofan et de quelques autres fidèles notables. Ils avaient reçu la permission d'entrer dans la chambre du malade construite en briques rouges. Le Mahdi ne reprenait connaissance que de temps à autre; comme il sentait sa fin approcher, il dit d'une voix faible à ceux qui l'entouraient : « Le calife Abdullahi Califet es Siddik est désigné par le Prophète pour être mon successeur. Il est moi et je suis lui. Ainsi, de même que
vous m'avez suivi et que vous avez exécuté mes ordres, de même agissez ainsi avec lui. Que Dieu ait pitié de moi. »
Il prononça à plusieurs reprises la profession de foi musulmane : « La ilaha ill Allah, ou Mohammed rasoul Allah, » puis il plaça ses mains sur sa poitrine, s'étendit et rendit l'âme.
A côté du cadavre encore chaud, on prêta au calife Abdullahi le serment de fidélité ; Saïd el Mekki fut le premier qui saisit sa main, témoigna de sa soumission et fit serment de fidélité. Les deux califes, puis ensuite tous ceux qui étaient présents suivirent son exemple. Comme le secret n'était pas possible, on communiqua la mort du Mahdi à la foule impatiente. Mais on interdit en même temps, très sévèrement, les pleurs et les lamentations et on fit savoir que le calife du Mahdi, son successeur, exigerait plus tard de l'assemblée le serment de fidélité. La première femme du Mahdi, Sittouna Aïcha Omm el Mouminin (notre maîtresse Aïcha, mère des croyants) qui s'était tenue voilée dans un coin et avait appris la mort de son seigneur et maître, se leva et se rendit dans la maison du Mahdi, pour y porter la triste nouvelle aux femmes qui attendaient. Malgré la défense, sévèrement faite, à plusieurs reprises, on entendit dans bien des maisons les pleurs et les lamentations des femmes. Le bruit courut que le Mahdi el Monteser, dans son désir d'être réuni à Dieu, son seigneur, avait volontairement quitté cette terre de larmes et de douleurs. Pendant que quelques-uns de ceux qui étaient présents lavaient le cadavre du défunt et l'enveloppaient de draps mortuaires, les autres creusaient dans la chambre même la tombe qui fut prête après deux heures de travail
Les trois califes, aidés par Ahmed woled Soliman et woled Bechir, déposèrent le mort dans le sépulcre; puis ils le recouvrirent avec des briques, remuèrent la terre par-dessus, y versèrent de l'eau et prièrent le fatha en tenant leurs mains levées.
On songea alors à calmer la foule inquiète. On nous appela d'abord, nous, les moulazeimie du nouveau maître appelé maintenant « Califa el Mahdi », on exigea de nous le serment de fidélité, puis on nous ordonna de dresser le siège de prédication du Mahdi à l'entrée de la djami et de préparer la foule à l'apparition du calife. Celui-ci quitta la tombe toute fraîche de son maître et gravit les degrés de la chaire comme prédicateur pour la première fois. Il était ému ; des larmes roulaient sur ses joues et il commença à parler d'une voix tremblante.
« Amis du Mahdi, la. volonté de Dieu ne peut être changée ; le Mahdi nous a quittés, il est entré dans le ciel où ne règne que la joie éternelle. Nous aussi, nous le suivrons, mais jusque-là il faut obéir à ses enseignements. Nous devons nous soutenir les uns les autres, comme les pierres et les murs d'un édifice se soutiennent mutuellement. Le bonheur est instable; ne laissez pas échapper le bonheur d'appartenir aux amis du Mahdi et ne quittez jamais la voie qu'il nous a montrée. Amis du Mahdi, je suis le calife du Mahdi (c'est-à-dire son successeur) prêtez-moi donc serment de fidélité. »
Alors tous ceux qui purent l'entendre répétèrent la baïa qui fut prononcée à haute voix, avec peu de changements. Ceux qui avaient prêté serment reçurent
Tordre de s'éloigner et de faire place à d'autres. La cohue effroyable et passionnée dans laquelle on était en danger d'être écrasé dura jusqu'à la tombée de la nuit. L'émotion première du calife avait disparu. Il avait depuis longtemps cessé de pleurer; il se réjouissait maintenant à la vue de cette masse d'hommes se pressant autour de lui, se renouvelant toujours et impatiente de lui prêter le serment de fidélité. Son long discours l'avait enroué au point de ne plus lui permettre de se faire entendre. Il descendit de la chaire pour rafraîchir sa gorge desséchée ; mais le sentiment d'être maintenant le maître de ces masses lui donna des forces et de la persévérance et, ce ne fut qu'à la nuit qu'il se laissa persuader de quitter la chaire. Alors, il fit encore convoquer tous les émirs appartenant à la bannière noire et leur fit prêter un serment de fidélité spécial.
Il leur recommanda, dans leur propre intérêt, de tenir ferme pour lui et pour Yacoub ; étrangers dans la vallée du Nil, ils devaient être unis afin de pouvoir toujours résister avec succès à leurs envieux. Ils ne devaient jamais quitter le chemin indiqué par le Mahdi, déclarant qu'il n'y avait de salut pour eux que dans l'observation fidèle de ses enseignements.
Minuit était depuis longtemps passé ; je n'avais pas encore été congédié et je m'étais assis fatigué et épuisé sur le sol, lorsque j'entendis les passants glorifier le Mahdi et jurer au restaurateur de la religion de suivre toujours fidèlement ses enseignements.
Qu'avait fait le Mahdi pour relever la religion délaissée? En quoi consistaient ses nouveaux enseignements ?
Avant tout, il avait enseigné le renoncement et prêché la vanité des joies terrestres, afin de faire disparaître toutes les différences extérieures de rang et rendre ainsi égaux le pauvre et le riche; il choisit comme vêtement la gioubbe. Celle-ci dut être portée par tous ses partisans comme signe de leur obéissance. Elle offrait en outre l'avantage qu'il pouvait toujours reconnaître ses gens dans le tumulte des batailles.
Pour passer comme régénérateur de la religion, il fusionna les quatre masahib (sectes) des mahométans: les Malaki, les Chafii, les Hanafie et les Hanbelie, qui, semblables au point de vue général, différaient pourtant les unes des autres, dans quelques formalités du rite, comme pendant les ablutions religieuses, dans le maintien pendant la prière, dans les cérémonies du mariage, dans un dogme de foi particulier, etc. Il introduisit des innovations dans l'accomplissement des prières; après celle du matin et celle du soir, le ratéb, composé par lui, devait être lu chaque jour, ainsi que des versets choisis du Coran et qui étaient réunis en formules de prière et en invocation ; puis venait une exhortation qui durait plus de quarante minutes. Il abrégea les ablutions pieuses et abolit les festins de noce qu'on célébrait d'habitude au Soudan. Il fixa le mahr (dot) pour les jeunes filles à 10 écus et deux vêtements, pour les veuves à 5 écus et deux vêtements. Celui qui offrait ou donnait davantage était puni comme « désobéissant », de la privation des biens. Au lieu des anciens repas d'usage, lors des fêtes, on fit un simple repas de dattes et de lait. Par ces derniers règlements, il voulut faciliter aux pauvres le mariage qu'il cherchait avant tout
à rendre général. Ainsi, il ordonna aux parents et aux tuteurs de marier toutes les jeunes filles et tous les jeunes gens aussitôt nubiles.
Il interdit la danse et le jeu, considérés comme « plaisirs terrestres ».
Toute injure était punie de sept jours de prison et de quatre-vingts coups de fouet. Les boissons fermentées, comme le merisa, le vin de dattes, ainsi que l'usage du tabac, étaient sévèrement interdits; le délinquant était passible d'un nombre considérable de coups, sans parler de huit jours d'emprisonnement et de la confiscation totale de ses biens. Aux voleurs, on coupait la main droite, aux récidivistes, le pied gauche. Nombre d'hommes, surtout les Arabes nomades, laissant croître leurs cheveux, il fut décrété qu'on porterait la tête absolument rasée.
Sous peine de confiscation également, il n'était pas permis de pleurer les morts ou de faire, comme autrefois, des repas de funérailles.
Pour maintenir son pouvoir, pour empêcher une diminution de son armée, pour prévenir ses partisans contre toute influence étrangère et pour empêcher qu'on parlât de sa façon de vivre, qui n'était pas toujours d'accord avec ses doctrines, il entoura toute sa propriété d'un cordon et interdit très sévèrement le pèlerinage à la Mecque.
Quiconque exprimait le moindre doute sur sa mission divine, ou manquait quelque peu à ses ordres était puni de mort ou condamné à avoir la main droite et le pied gauche coupés, si deux témoins pouvaient prouver leur dénonciation. Dans les cas qui l'intéressaient direc-
tement il lui suffisait de déclarer que le Prophète lui était apparu et l'avait informé de la culpabilité de celui à qui il en voulait.
Mais, comme ses ordres étaient en opposition avec les lois musulmanes, il interdit non seulement les études théologiques et les conférences sur la loi, mais encore il fit brûler ou jeter dans le Nil tous les livres traitant de ces matières.
Telles sont en substance les réformes apportées dans les doctrines et les lois par le Mahdi el Monteser, qu'il prêchait à ses partisans et dont il exigea l'exécution avec une sévérité implacable.
Aux yeux du monde, il paraissait donner le meilleur exemple à ses fidèles, mais dans l'intérieur de sa maison il jouissait ainsi que le calife de la vie comme on sait en jouir au Soudan ! Les plus proches parents des deux premiers de l'empire suivirent fidèlement leur exemple.
Chute et exécution de Dorho. — Siège de Sennaar et de Kassala.
— Destitution d'Ahmed woled Soliman. — Le calife et les soldats noirs. — Exécution du Moudir de Kassala. — Un présent du calife. — Mon voyage avec Younis. — Projets de fuite inexécutables.
— Révolte des troupes noires à El Obeïd. — Mort de l'émir Mahmoud. — Mohammed Khalid enchaîné. — Campagne dans les montagnes de la Nubie. — Le camp de Lupton. — Sa position à l'arsenal de Khartoum. — Révolte des Kababish. — Différends avec l'Abyssinie. — Mort de Kloss. — Organisation du Bet el Mal. —
Justice du calife.
Depuis le départ du Mahdi, de Rahat, jusqu'à sa mort aucun fait ayant pu avoir une influence quelconque sur le cours des événements n'avait eu lieu dans les différentes provinces. Mohammed Khalid s'était établi à Fascher et avait envoyé ses émirs dans toutes les directions.
Ils ne rencontrèrent aucune résistance; partout on se rendit sans difficulté au nouveau régime. Les provinces occidentales Dar Gimmer, Massalat, Dar Tama, jusqu'à la frontière de Wadaï firent leur soumission et lui envoyèrent des présents. Salih Dunkousa et ses amis, les Bedejat, ne voulant pas courir de nouveaux dangers, envoyèrent une députation avec le salam (cadeau) habi-
tuel. Mohammed Khalid avait aussi envoyé des présents au sultan du Wadaï Youssouf, par un de ses anciens amis de Kobbe, le marchand Hadji Karrar. Youssouf y répondit par un envoi de chevaux et de jeunes esclaves, et y joignit l'affirmation qu'il était partisan du Mahdi et serait toujours prêt à obéir à ses ordres. Seul Abdullahi Doud Benga successeur du sultan Haroun à Gebel Marrah fit des difficultés et hésita à se rendre à Fascher où il était convoqué. Mohammed Khalid ne lui plaisait point et il craignait une trahison. Enfin il fut placé dans l'alternative ou de partir immédiatement, ou de déclarer la guerre. Il se soumit, mais de crainte d'être emprisonné à Fascher et de s'y voir dépouillé, il prit la fuite au bout de quelques jours et se rendit à Omm Derman où il fut fort bien reçu par le calife Abdullahi qui lui promit de faire venir en cette ville sa famille et les biens qu'il avait laissés dans le Darfour. Mais, Mohammed Khalid, furieux du tour qui lui avait été joué fit poursuivre le sultan jusqu'à la frontière du Kordofan, confisquer les biens de tous les habitants des villages où il était passé et fit décapiter leurs sheikhs, comme étant d'accord avec le fuyard.
Il envoya aussi Orner woled Dorho avec des forces considérables à Gebel Marrah pour annoncer aux habitants qu'ils étaient considérés comme « ranima » (butin) puisqu'ils n'avaient ni annoncé leur soumission, ni fait des cadeaux au nouveau maître du pays.
Orner woled Dorho quitta Fascher, se dirigea sur Gebel Marrah où il rencontra peu de résistance, car les habitants s'enfuyaient dans les montagnes. Accompagné de bons guides, il les traqua jusque dans les endroits
les plus inaccessibles, passa les hommes au fil de l'épée et partagea les femmes et les enfants entre ses soldats; mais il eut soin d'envoyer les plus belles à Mohammed Khalid. Cependant ses soldats et ses chevaux peu habitués à cette marche continuelle dans les montagnes s'épuisaient et chargé de butin il se disposait à retourner à Fascher quand lui parvint la nouvelle de la mort du Mahdi.
Dorho, pensant que cet événement inattendu amènerait d'importants changements, n'hésita pas à tirer parti de la situation. Il alla à Kobbe, se déclara indépendant, ne voulant plus obéir aux ordres de Khalid, il eut même l'intention de lui déclarer la guerre et de se rendre maître du Darfour ; c'est pourquoi il promit aux émirs qui l'avaient accompagné dans cette expédition à Gebel Marrah de leur céder de grands territoires une fois que le Darfour lui appartiendrait. Ceux-ci reconnurent pourtant que c'était mauvaise politique de se brouiller avec Mohammed Khalid, car ils n'auraient sans doute pas plus à attendre d'Orner que de lui. Ils lui déconseillèrent donc d'agir ainsi et lui offrirent leur médiation auprès de Mohammed.
Le parti d'Orner diminuait de jour en jour et bientôt il reconnut avoir agi sans réflexion.
Le rusé Mohammed Khalid connaissant et respectant la vaillance de son ami Orner voulut le surprendre par un stratagème. Il lui envoya un ami commun, Ali bey Khabir qui devait lui jurer que s'il revenait, il ne lui serait fait aucun mal et qu'il oublierait toute l'affaire, parce que sans la mort inattendue du Mahdi rien n'aurait troublé leurs bonnes relations. Pour satisfaire
l'opinion publique Orner woled Dorho devait cependant rentrer à Fasclier en pénitent déclarer qu'il, se repentait de sa défection et promettre désormais de servir fidèlement le successeur du Mahdi. C'était la seule condition. Ali Chabir réussit à convaincre Orner de la sincérité de Khalid. D'ailleurs à ce moment-là Orner n'était soutenu que par quelques soldats, les Sheikhiehs et ses compatriotes ; force lui était donc de se soumettre à cette humiliation.
Il partit pour Fasclier accompagné de ses partisans, mais avant d'entrer dans la ville, il se mit à lui ainsi qu'à son état-major des chaînes autour du cou et se rendit à pied sous la conduite d'Ali Khabir à l'endroit où Mohammed Khalid l'attendait. Pendant le trajet, plusieurs (et l'on prétend même que Mohammed les y avait poussés) se moquèrent d'eux et les ridiculisèrent aux yeux du peuple rassemblé. Dans sa colère Orner s'oublia au point de dire qu'il ne serait jamais venu, s'il avait pu prévoir une telle réception. Mohammed Khalid s'emparant des paroles irréfléchies d' Orner le fit enchaîner et emprisonner ainsi que ses compagnons. Orner furieux commit alors l'imprudence do l'insulter ouvertement.
Mohammed fit aussi enfermer trois anciens officiers, deux officiers égyptiens Ibrahim Seian et Hasan Tcherkessi, ainsi que l'ex-chef de bureau Yacoub Ramsi, parce qu'ils avaient correspondu avec Orner.
Ces derniers, anciens employés du Gouvernement et sans ressources aucunes avouèrent qu'ils avaient en effet écrit à Dorho, mais avant la mort du Mahdi, pour lui demander son appui. Malgré les preuves qu'ils don-
naient de leur innocence Mohammed les fit décapiter secrètement eux et Orner, le lendemain au lever du soleil. Ali Khabir à la nouvelle de ce forfait, déclara ouvertement que s'il avait pu même supposer que de telles mesures fussent prises, il n'aurait jamais voulu servir de médiateur. Il regrettait vivement la perte de ses vieux amis, ayant trouvé la mort d'une façon aussi lâche.
Abou Anga se trouvait dans le Kordofan, province entièrement soumise au Mahdi, sauf les habitants des montagnes méridionales qui, traités jusqu'ici en esclaves, se refusaient à lui payer le tribut et à faire le pèlerinage à Omm Derman. Abou Anga se rendit dans ces contrées non seulement pour les soumettre, mais aussi pour augmenter le nombre de ses soldats. Après avoir subi de grandes pertes, il ne réussit qu'à moitié à atteindre son but, car les habitants défendirent vaillamment les montagnes et bien des tribus surent conserver leur indépendance.
Pendant que le Soudan occidental reconnaissait presque entièrement l'autorité du Mahdi, les gouverneurs de Sennaar et de Kassala défendirent encore dans les districts orientaux, leurs postes. Déjà, lors du siège de Khartoum, des bateaux à vapeur étaient allés à Sennaar et étaient revenus à la capitale, chargés de blé. Les tribus de cette province, poussées au combat par le Mahdi, assiégèrent Sennaar sous le commandement de leur grand sheikh Merdi Abou Rof de la tribu de Djihena. Lorsque la famine se fit sentir dans la ville, la brave garnison fit une sortie, chassa les assiégeants et s'empara des provisions du camp ennemi. Le Mahdi pensant que les tribus du pays ne faisaient pas la guerre avec assez d'énergie, leur envoya son cousin Abd el Kerim pour hâter le
Un Abyssin.
dénouement. Abd el Kerim, apprenant que la garnison souffrait de la faim voulut prendre la ville d'assaut, mais il fut repoussé et chassé de ses positions. Malgré cette victoire la situation de Sennaar était fort critique; le manque de blé, les combats continuels et l'impossibilité d'obtenir des secours abattirent le courage de la garnison. Kassala assiégée aussi par l'ennemi, ne pouvait se réapprovisionner malgré plusieurs sorties heureuses. Le Gouvernement égyptien pria alors le roi Jean d'Abyssinie d'intervenir et de secourir les garnisons de Gallabat, de Gira, de Senhit et de Kassala pour les amener à Massaouah. Le gouverneur de Kassala déclara que la garnison de la ville était composée d'indigènes et qu'il ne pouvait leur faire quitter le pays. Pendant ce temps le Mahdi envoya Idris woled Ibrahim et el Husein woled Sarah, avec des troupes pour contraindre la ville à se rendre. Les garnisons de Senhit, de Gira et de Gallabat se sauvèrent sur le territoire abyssin et atteignirent saines et sauves Massaouah. Les tribus arabes qui étaient à l'est de Kassala étaient soumises ou dévouées au Mahdi. Osman Digna avait déjà été nommé émir de ce district tandis que Mohammed Cher avait reçu l'ordre de se rendre à Berber pour occuper Dongola avec les Djaliin et les Barabara après le départ de l'armée anglaise. Telle était la situation du Soudan quand le calife Abdullahi prit le Gouvernement en main. Ce n'est pas sans raison qu'il avait recommandé l'union aux tribus arabes occidentales et attiré leur attention sur le fait qu'elles étaient des étrangères dans la vallée du Nil. Il est aisé de comprendre que les Aulad Belad ou population indigène et surtout les Barabara et les Djaliin ne voyaient pas avec plaisir le règne du calife
Abclullahi, qui différait d'eux par le caractère et les idées, car il s'entourerait principalement de ses compatriotes. L'un des premiers actes du calife fut de chasser de son poste d'Amin Bet el Mal, Ahmed woled Soliman qu'il haïssait, sachant qu'il avait donné de grandes sommes aux Ashraf, parents du Mahdi et qui lui étaient hostiles. Il lui ordonna de rendre compte de l'emploi de l'argent qu'il avait entre les mains pendant les années précédentes, n'ignorant pas que le Mahdi avait eu confiance entière en Ahmed et s'était contenté d'un compte rendu verbal sans exiger de reçu. L'impossibilité d'obéir fut une raison suffisante pour le calife afin d'ordonner la confiscation des biens d'Ahmed et de ses employés. Il nomma comme son successeur Ibrahim woled Adlan, de la tribu des Kawahla sur le Nil Bleu. Il avait été presque toute sa vie marchand dans le Kordofan et jouissait des faveurs du calife. Adlan reçut l'ordre de tenir un relevé exact des dépenses et des recettes afin qu'il puisse toujours en rendre compte au calife.
De cette manière il voulait éviter les versements d'argent spontanés à des personnes qui ne jouissaient pas de la faveur du maître.
En même temps que la mort du Mahdi, arriva la nouvelle des défaites de Sennaar et de la retraite d'Abd el Kerim. Le calife reporta alors le commandement sur Abd er Rahman woled en Negoumi auquel la garnison se rendit enfin au mois d'août 1885. Comme d'habitude, la reddition de la ville fut suivie d'une série d'atrocités ; les jeunes filles les plus jolies et un riche butin furent envoyés au calife qui en fit distribuer une partie à ses émirs.
Abdullahi détestait Abd el Kerim, cousin du Mahdi et lui ordonna de se rendre ta Omm Derman. Abd el Ke-
rim était le représentant du calife Mohammed Chérif. Il avait comme tel, réuni tous les soldats nègres sous ses drapeaux pour aller à Sennaar et déclaré, que fort de sa parenté, il serait toujours prêt à forcer le calife Abdullahi à céder le gouvernement au calife Chérif qui, en qualité de parent le plus proche et de calife du Mahdi était le premier à devoir obtenir le Gouvernement. Parlait-il à la légère ou par vantardise, peu importe? Le calife ayant eu connaissance de sa hardiesse ordonna à Yacoub, son frère, de préparer ses soldats pour recevoir Abd el Kerim. A son arrivée à Khartoum il reçut l'ordre de passer avec ses troupes à Omm Derman et d'y attendre le calife qui désirait le voir, lui et ses hommes.
Le lendemain, Abd el Kerim mettait en ligne ses 600 soldats. Le calife arriva, accompagné des forces préparées par Yacoub, salua très aimablement Abd el Kerim, loua son dévouement et celui de ses soldats pendant le siège de Sennaar et rentra chez lui, après s'être convaincu que la vue de ses armées avait découragé son adversaire. Il invita les deux califes et tous les parents du Mahdi à se rendre chez lui après les prières du soir.
Au coucher du soleil, nous autres moulazeimie étions en tenue pour introduire les visiteurs. Ils furent conduits dans une des cours intérieures et priés de s'asseoir par terre; on étendit des peaux de mouton pour les deux califes et le maître, comme d'habitude, prit place sur un petit angareb. Il se fit lire le document écrit en sa faveur par le Mahdi défunt et accusa formellement Abd el Kerim d'infidélité en présence de tous ceux qui étaient rassemblés. Bien que Abd «1 Kerim opposa les plus formelles dénégations, il fut
Slatin Pacha. 33
néanmoins reconnu coupable et le calife Ali woled Helou saisit l'occasion de se déclarer l'esclave dévoué du calife. 11 se basait, en accomplissant cet acte, sur Tordre que le Mahdi avait donné en mourant de prêter serment d'obéissance au calife comme à lui-même. Abdullahi ne désirant pas paraître très inquiet de la conduite d'Abd el Kerim, lui pardonna généreusement, mais exigea qu'il lui livra tous ses soldats nègres. Le calife Chérif et ses parents furent obligés de se soumettre à cette condition, et Ali woled Helou sur un signe d'Abdullahi suggéra qu'ils devraient tous renouveler leur serment de fidélité. La proposition acceptée ; le Coran fut apporté et tous ceux qui étaient là, posant leurs mains sur le volume sacré, jurèrent que c'était leur devoir de livrer au calife tous les soldats nègres et leurs armes. En prenant congé du calife, ils réitérèrent leurs promesses. Ce fut le premier coup porté à ses adversaires; il avait diminué leur pouvoir et les avait réduits à une position subalterne.
Il ne restait que Mohammed Khalid qui, en qualité de proche parent du Mahdi, depuis longtemps, gênait Abdullahi. Le même soir pendant que je causais avec lui des événements du jour, il me dit entre autres choses: « Un régent ne peut partager le pouvoir ». Par ce principe il mettait déjà les deux autres califes en dehors et se déclarait maître absolu. Le matin suivant toutes les troupes nègres, les armes et les munitions de Chérif furent livrées à Yacoub qui les attendait devant sa porte. Le calife Ali remit aussi ses soldats qui furent placés provisoirement sous la surveillance du frère d'Abou Anga, Padhlelmola,qui demeurait dans la caserne d'Omm Derman. Non content de cela, Abdullahi réclama les tambours de
guerre et, le lendemain, tous les drapeaux qui jusqu'alors flottaient devant la maison de chaque calife furent réunis aux siens et plantés devant la résidence de Yacoub.
Par des paroles amicales il avait gagné le calife Ali à sa cause et le calife Chérif ne pouvait guère agir autrement que lui. Les soldats et les tambours, signes de l'indépendance, une fois livrés et les drapeaux réunis aux siens, il était publiquement reconnu qu'Abdullahi était seul maître et qu'il fallait lui obéir.
Pendant que ces faits se passaient arriva la nouvelle que Kassala s'était rendue et qu'Osman Digna combattait les Abyssins sous les ordres du Ras Aloula. Bien que les Abyssins fussent victorieux et eussent refoulé Osman Digna jusqu'à Kassala, ils ne le poursuivirent pas plus loin et rentrèrent dans leurs foyers. Osman accusa alors l'ancien gouverneur Ahmed bey Effat d'avoir poussé les Abyssins au combat et d'être encore en relation avec eux. Sans preuve aucune de sa culpabilité, il ordonna qu'on lui attachât, comme à un vil criminel, les mains derrière le dos ainsi qu'à six des premiers magistrats de Kassala, puis il les fit décapiter.
L'émir Idris woled Ibrahim qui, on s'en souvient, avait été envoyé à Kassala reçut l'ordre de revenir à Omm Derman avec soldats, armes, munitions, butin et femmes et de remettre le pays au gouverneur d'Osman Digna. Le procédé envers le calife Chérif, Abdullahi certes n'en doutait pas, devait lui attirer la haine de tous les parents du Mahdi. Peu lui importait: il voulait les affaiblir et les soumettre à sa puissance. Pour ne pas tourner l'opinion publique contre lui et pour ne pas être accusé de trop de sévérité ou même d'injustice par
ceux qui, par piété restaient dévoués au Mahdi, il fit distribuer au calife Chérif et à ses partisans de riches présents en esclaves, en chevaux, en mules, etc. Il eut grand soin de répandre habilement le bruit de ses cadeaux; ses gens louèrent même dans leurs chants sa générosité, sa justice et sa libéralité. Pour rendre sa position encore plus favorable il envoya son parent, mon ami Younis woled ed Dikem et son cousin Othman woled Adam au Kordofan. Il partagea entre eux deux les soldats des califes dépouillés pour les éloigner d'Omm Derman et les habituer à obéir à ses parents. Younis woled ed Dikem devait contraindre à l'émigration la tribu des Djimme qui était riche et forte, mais pas assez dévouée au calife. Othman woled Adam devait se joindre à Abou Anga, et attendre les ordres du calife. Pourtant ils devaient rassembler autant d'esclaves que possible et les habituer au maniement des armes. Younis alla à Dar Djimme dont le grand sheikh Asaker woled Abou Kalam avait été appelé à Omm Derman pour être jeté en prison. Son cousin qui ne voulait pas se soumettre aux ordres de Younis fut tué en essayant de prendre la fuite et la tribu, dépouillée de la plus grande partie de ses biens, dut émigrer. Après qu'elle avait passé le fleuve près de Gos Abou Djouma, Younis s'établit là temporairement et retourna à Omm Derman chercher d'autres ordres. Il avait précédemment envoyé des milliers de bêtes à corne à Khartoum et fut très bien reçu dans cette ville. Le calife le chargea d'escorter la tribu à Woled Abbas, vis-à-vis de Sennaar, où il enverrait d'autres ordres. Younis, qui m'aimait tout particulièrement demanda au calife la permission de m'emmener
avec lui pour lui venir en aide ce que le calife refusa net d'abord pour y acquiescer ensuite après une demande plus pressante.
Environ un mois auparavant, mes serviteurs restés à El Obeïd avec leurs femmes, qui avaient été retenus par Sejjid Mahmoud en allant au Darfour, furent amenés vers moi par ordre du calife après qu'on leur eût volé leurs biens, comme c'était devenu l'habitude. Trois serviteurs mécontents de leur sort chez moi me quittèrent. Je les remis à Fadhlelmola qui les incorpora dans ses troupes. 11 ne me restait donc plus que quatre serviteurs avec leurs femmes ; lorsque le calife me donna l'ordre du départ, je lui demandai d'en prendre trois avec moi.
« Tu n'as pas besoin de te faire accompagner de domestiques, me dit le calife, laisse les tous ici, ne t'en inquiète pas, j'en prendrai soin et soit moi, soit Younis, nous veillerons à ce que tu voyages confortablement. J'ai confiance en toi et j'espère que tu la justifieras. Remplis les ordres de Younis et tu seras sûr de mon amitié. Ya maintenant vers lui et annonce lui que je t'ai permis de l'accompagner. »
Younis fut fort heureux que le calife eut accédé à son désir. Il promit de me rendre la vie aussi agréable que possible et parla tant et si vite que je ne compris que la moitié de ses paroles. Quant à moi j'étais heureux de pouvoir m'éloigner d'Omm Derman et de mon tyran et me laissai bercer par la douce espérance de trouver en voyage une occasion de sortir des griffes de mes bourreaux !
Un moulazem me rappela auprès du calife.
« As-tu dit à Younis que tu l'accompagnerais ? » me demanda-t-il à mon arrivée. Sur ma réponse affirmative,
il me fit asseoir et recommença de nouveau à me donner des conseils.
« Je t'engage, dit-il, à me servir fidèlement, je te considère comme mon fils et j'ai à ton égard les meilleures intentions. Le Coran promet une récompense aux fidèles et condamne les traîtres ; Younis taime et écoutera tes avis. Si tu vois qu'il entreprend quelque chose de désavantageux, avertis-le. C'est ton maître, cependant je lui ai dit que je te considérais comme mon fils et il t'écoutera. »
« Je m'efforcerai d'accomplir tes désirs, répondis-je, mais Younis est le maître, il agira à son idée ; je te prie de ne pas attribuer à ma mauvaise volonté et de ne pas me rendre responsable, s'il arrive quelque chose qui te déplaise. »
« Tu n'as que le droit de parler et non celui d'agir; s'il t'écoute, c'est bon; sinon, c'est son affaire, » dit le calife; puis, il se mit alors à m'entretenir du Darfour. Il m'apprit que depuis longtemps il avait ordonné à Mohammed Khalid de venir dans le Kordofan avec toutes ses armées et de laisser au Darfour quelqu'un de sûr qui put le remplacer. Mohammed avait répondu qu'il ne trouvait personne dans sa parenté ; mais après des appels réitérés il était maintenant sur le point de venir et se trouvait peut-être en chemin.
« Crois-tu qu'il vienne et qu'il suive exactement mes ordres ? me demanda le calife. Voyons, tu le connais mieux que les autres. »
« Sans doute, il viendra, répondis-je, car il est trop peureux pour oser résister. »
« J'espère que tel est le cas, dit-il, car un subalterne peureux est plus facile à guider qu'un brave qui regimbe. »
L'entretien durait depuis longtemps et j'allais demander la permission de me retirer lorsque le calife fit signe à un eunuque de s'approcher et lui parla à voix basse. Je connaissais mon maître; cette action ne m'annonça rien de bon.
« Je t'ai déjà ordonné de ne pas fatiguer davantage tes serviteurs qui arrivent de voyage et de me les laisser ; Younis s'occupera d'eux. Je veux te donner une femme, afin que si tu tombes malade, tu aies quelqu'un pour te soigner. Elle est bien faite et non comme celle qu'Ahmed woled Soliman t'a envoyée, » ajouta-t-il en riant et en faisant signe à la femme qui venait d'entrer, de s'approcher de nous.
Elle enleva son voile ; et je dus reconnaître que malgré sa couleur noire elle était très jolie.
« Elle a été ma femme, elle est bonne et patiente, ajouta-t-il. Mais j'en ai beaucoup, c'est pourquoi je lui donne la liberté. Tu mérites de la posséder. »
J'étais fort embarrassé et réfléchissais au moyen de refuser le don sans offenser le donateur.
« Maître, permets-moi de parler franchement. »
« Sans doute, tu es chez toi ici, parle! »
« Eh bien ! puisque je suis chez moi et que je n'ai rien à craindre, dis-je modestement, cette femme a été à toi et par cela même a droit à beaucoup d'égards. Il est vrai que je pourrai la combler de soins, mais, Seigneur, cela ne peut être que moi ton serviteur je fasse de ta femme la mienne. Ne me disais-tu pas toi-même que tu me considérais comme un fils? » Puis je baissai les yeux d'un air embarrassé et m'inclinai.
« Pardonne-moi, mais je ne puis accepter ton cadeau. » J'attendis sa réponse avec inquiétude.
« Tu as bien parlé et je te pardonne », dit-il, en faisant signe à la femme de s'éloigner. « Aimas », cria-t-il à l'eunuque, « apporte moi ma gioubbe blanche! » Il me la tendit : « Prends cette gioubbe, je l'ai souvent portée et elle a été souvent bénie par le Malidi. Des milliers d'hommes te l'envieront. Garde ce cadeau, il te donnera bonheur et bénédiction. » Joyeux, j'acceptai le présent et touchai de mes lèvres la main qu'il me tendit. En vérité j'étais heureux d'avoir pu me débarrasser de la femme en échange de la gioubbe bénie.
Younis avait fixé son départ pour le soir. Le calife m'appela de nouveau et m'exhorta encore une fois à la fidélité et à l'obéissance.
Le soir nous quittâmes Omm Derman sur le vapeur « Borden » qui avait été mis h flot et atteignîmes Gos Abou Djouma deux jours après. Selon les ordres du calife, devant conduire rapidement les habitants de Djouma à Woled Abbas, nous demandâmes des chameaux à la tribu des Béni Heissein pour porter les outres. Younis prit grand soin de moi, me donna un de ses chevaux, deux esclaves et deux anciens soldats pour me servir. Notre expédition était composée de 10,000 hommes dont 7000 environ appartenaient aux Djimme et d'un grand nombre de femmes et d'enfants. Je partageai entre eux les chameaux et les outres et nous nous préparâmes pour le départ. Notre route passait par Segedi Moije où se trouvaient seulement deux fontaines. Lorsque nous traversâmes la plaine qui s'étend entre Kaua et Segedi Moije et qui, comme je l'ai dit plus haut, s'appelle tebki-tuskut (tu pleures et te tais) ; je pensais aux nombreux combats et au sang répandu là
pour le Soudan. Le chemin était jonché des os des rebelles qui, chassés par Salih, avaient succombé à la soif. Le troisième jour nous atteignîmes les bords du Nil Bleu, laissant Sennaar à droite, à portée de canon. Il nous avait été interdit par le calife de passer par cette ville ressemblant à un monceau de ruines, abandonnée par ses habitants qui avaient combattu encore longtemps après la mort du Mahdi. Tl craignait que cela ne nous portât malheur. Nous traversâmes le Nil Bleu, large d'environ 100 mètres, sur des bateaux préparés dans ce but: le passage dura plusieurs jours. Juste au nord de Woled Abbas se trouve un monticule sablonneux. Nous le choisîmes pour nous établir, car tout autour se trouvent des plaines inhabitables en temps de pluie. Toutes mes pensées se concentraient sur un moyen de fuir. Mais comme la plupart des soldats étaient dévoués au nouveau régime, il me fallait user de prudence dans le choix de mes confidents. Peu de temps après notre arrivée, je reçus (à Woled Abbas) une lettre du calife contenant ce qui suit: « Au nom de Dieu, bon et miséricordieux ! l'esclave de Dieu, Sejjid Abdullahi ibn es Sejjid Mohammed par la grâce de Dieu calife el Mahdi, que la paix soit avec lui ! à notre frère en Dieu Abd el Kadir Saladin ! Après cette salutation de paix je t'informe que je n'ai pas reçu de tes nouvelles depuis ton départ et Dieu veuille que cependant tu te portes bien. Tu as entendu mes conseils et tu as bu à la source de mon éloquence, je t'ai exhorté à la fidélité et tu remplis tes promesses, j'en suis sûr. Aujourd'hui j'ai reçu une lettre d'un ami du Mahdi qui m'annonce que ta femme est arrivée à
Korosko, hors du pays des infidèles ; et qu'elle paie des gens qui devront te rejoindre pour te ramener vers elle. On m'a assuré que tu savais tout cela. Je te recommande donc de rester croyant en la foi du Prophète et de remplir ton devoir honnêtement. J'ajoute que je n'ai aucun doute sur ta fidélité; je te souhaite la paix et t'envoie mes salutations. »
En même temps, Younis recevait une lettre qui lui faisait part des bruits répandus sur moi à Berber et le chargeait de me surveiller très sévèrement ; son secrétaire me dit cela en confidence. Je ne comprenais pas bien pourquoi le calife m'avait écrit. Younis ne me dit pas avoir reçu des ordres et en apparence fut encore plus aimable envers moi que d'habitude; cependant nuit et jour j'étais surveillé de près. Quelques jours après, comme il fallait par l'ordre du calife conduire en bateau quelques centaines d'Arabes de la tribu des Djimme à Omm Derman, Younis m'ordonna de les accompagner pour rendre compte verbalement de la situation au calife. Je compris parfaitement qu'il désirait se débarrasser de la responsabilité de m'avoir avec lui.
Lorsque je pris congé de Younis il m'entretint d'abord sur différents sujets dont je devais parler au calife et exprima l'espérance que je reviendrais bientôt auprès de lui, puis il me dit : « Si tu veux rester auprès de notre maître le calife ou s'il a besoin de toi à Omm Derman, désires-tu que je t'envoie le cheval que je t'ai donné ou faut-il le garder ici? »
Je répondis que je tenais à ce qu'il gardât le cheval, car j'étais persuadé que, rentré à Omm Derman, il me faudrait marcher nu-pieds. En souvenir de son amitié,
Younis me donna 100 écus pour le voyage et me recommanda par lettre à la bienveillance du calife. Deux jours après mon départ de Woled Abbas, j'atteignis Omm Derman, remis à Yacoub les Djimme qui m'avaient été confiés et fus ensuite reçu par le calife.
Il fit semblant d'être très étonné de me voir à Omm Derman car, il s'était imaginé qu'il m'aurait été dur de quitter Younis même pour une heure. Paroles en l'air; car je savais bien que mon retour à Omm Derman était arrangé entre lui et Younis. Il me permit d'aller chez moi pour saluer mes gens et m'ordonna de revenir auprès de lui pour recevoir ses ordres. Lorsque, le soir, je me retrouvai seul avec lui, vite il en vint à parler des nouvelles qu'il avait reçues de Berber. Je lui affirmai qu'elles avaient été inspirées, soit par mauvais esprit, soit par une erreur, que je n'avais jamais été marié et que par conséquent je n'avais point de femme me cherchant ou désirant mon retour, mais que si jamais quelqu'un venait m'encourager à la fuite, je m'empresserais de l'avertir.
Il me tranquillisa disant qu'il n'avait pas ajouté foi à ces nouvelles et me demanda pour finir notre entretien si je préférais rester auprès de lui ou retourner vers Younis ? Je devinai ce qu'il voulait et l'assurai qu'à aucun prix je ne me séparerais de nouveau de lm et que les jours que je passais en sa compagnie comptaient parmi les plus heureux de ma vie. Quoique réjoui par mes paroles flatteuses, il ne manqua pas de me rappeler d'un ton très sérieux, d'être fidèle et de n'avoir de rapports qu'avec des gens de sa maison. Il m'ordonna ensuite de me tenir à sa porte comme autrefois.
Lorsque je le quittai, j'étais convaincu que sa méfiance à mon égard avait pris des racines encore plus profondes qu'auparavant et ne cesserait d'augmenter.
A ce moment là, les forces d'El Obeïd comprenaient environ 200 vieux soldats renforcés par une compagnie de mes anciens fantassins de Dara. Non seulement ils servaient à combattre les habitants de Gebel Deier, en continuelle hostilité avec les Mahdistes, leur enlevant leur bétail et leurs esclaves, mais encore ils devaient aussi construire les maisons des émirs et comme récompense on les traitait en esclaves. Indignés, ils jurèrent de reconquérir leur liberté. Fadhlelmola Bachit, puis Chergherib, un de mes anciens serviteurs qui avait été retenu à El Obeïd, et Bechir, un ancien sous-officier étaient les meneurs de la conspiration et je suis encore à me demander comment les Mahdistes ne la découvrirent pas. Sejjid Mahmoud, le premier émir d'El Obeïd, proche parent du Mahdi, avait été appelé à Omm Derman et les soldats crurent alors le moment venu de mettre leur projet à exécution.
Un matin les habitants d'El Obeïd entendirent avec étonnement le bruit d'une violente fusillade. Les soldats s'étaient emparés de la maison isolée qui contenait les munitions, s'y étaient retranchés et avaient ouvert sur les Derviches un feu continu qui les chassa. Ils avaient aussi amené là leurs femmes et leurs enfants. Les Derviches n'ayant que peu d'armes à feu se retirèrent dans les bâtiments gouvernementaux et en barricadèrent les portes. Forts de leur succès, les soldats essayèrent même de forcer la Moudirieh, mais après de vains efforts, y renoncèrent. Abd er Rahman el Bornaoui, autrefois un de mes plus braves sous-officiers, fut tué. Les Derviches ne
perdirent que Woled el Hachmi, exécré par les soldats à cause de sa manière d'être arrogant. Si les soldats avaient eu une bonne direction, El Obeïd serait sûrement tombée entre leurs mains. Ils désiraient seulement reconquérir leur liberté. Ils passèrent la nuit dans les poudrières où de nombreux esclaves se joignirent à eux saisissant cette occasion d'abandonner leurs maîtres. Le lendemain les habitants de la ville et les Mahdistes essayèrent de les traquer mais ils furent repoussés avec des pertes sensibles. Les soldats avides de liberté, quittant El Obeïd, se rendirent dans les montagnes de Nubie, après avoir saccagé les maisons et s'être emparés des femmes qu'ils y trouvèrent. Les Derviches essayèrent de les poursuivre, mais les soldats confiants en leur bonne étoile les défirent complètement. Leur émir Ali woled Abdullahi, natif de woled Médine, autrefois officier à Dara, avait eu connaissance de la conspiration, mais par crainte de l'insuccès ne s'était pas joint à eux. Il fut saisi par les Gellaba et décapité malgré ses prétentions à l'innocence.
Sejjid Mahmoud apprenant ces événements à Omm Derman en informa immédiatement le calife et ce dernier lui permit de rentrer à El Obeïd pour aller y chercher sa famille et tous les parents du Mahdi. Mais Mahmoud pensant regagner les faveurs du calife, voulut punir les rebelles, il rassembla tous les hommes valides d'El Obeïd et ses environs et se mit en marche contre les soldats. Ceux-ci avaient pris leurs positions à Niuma et Kolfan dans les montagnes de Nubie, ils y avaient établi une espèce de république militaire et choisi comme chef l'ancien sergent Bechir. Ce dernier donna
ordre de ne pas gaspiller les munitions et défendit, sous peine de punition, de prononcer le nom du Mahdi; ils ne reconnaissaient comme maître que le vice-roi.
Arrivé à proximité de leur camp Sejjid Mahmoud leur envoya d'abord des parlementaires leur affirmant qu'il les aimait comme ses propres enfants et leur accorderait pardon entier s'ils se soumettaient. Les soldats lui répondirent en se moquant: que l'amour qu'il avait pour eux était réciproque mais qu'il devait venir s'en assurer lui-même. L'assaut de la montagne ne tarda pas. Mahmoud bvandissant sa bannière à la tête de ses troupes fut tué. Plusieurs de ses fidèles voulant cacher son cadavre subirent le même sort. Le reste de ses gens qui ne l'avait suivi qu a son corps défendant, se dispersa de tous côtés et rentra dans ses foyers qu'il n'atteignit qu'après avoir subi de grandes pertes étant poursuivi par ses ennemis. Abou Anga qui se trouvait à quelques journées seulement du théâtre de la guerre, demanda au calife la permission de châtier les rebelles jusque là victorieux. Mais le calice le lui iuterdit forme1 lement; il avait autre chose de plus important à faire; il devait attendre Mohammed Khaïid. Le calife déclara à Omm Derman que Sejjid Mahmoud avait été justement puni par le ciel d'avoir par ambition et désir de vengeance attaqué les rebelles contre sa volonté.
Mohammed Khalid avait déjà souvent reçu des lettres du calife pour l'inviter à se rendre à Omm Derman où de très hautes fonctions et des honneurs l'attendaient. Il allait partir; tout était prêt quand un écrit du calife le mit au courant des mesures prises contre )e calife Chérif et les parents du Mahdi défunt.
Le calife se plaignait à Khalid de ce que ses gens l'avaient par leurs actions forcé d'agir ainsi et le priait de hâter son voyage pensant que son sens commun pratique aurait une bonne influence sur Chérif et ses partisans. Mohamed Khalid confiant en ces paroles, voulut se rendre utile à ses parents; il hâta son voyage et campait déjà à Bara. Il avait sous ses ordres des forces considérables, car il avait obligé une grande partie de la population du Darfour à le suivre, mais elle ne le faisait qu'à contre-cœur. Il avait plus de 1000 chevaux de 3000 fusils et au moins 20,000 fantassins. Longtemps avant l'arrivée de Mohammed Khalid, Abou Anga qui avait plus de 5000 fusils avait reçu des instructions secrètes du calife. Aussi lorsque Khalid eut fixé son camp à Bara, Abou Anga s'y rendit à marches forcées et un matin au point du jour, tout le camp fut cerné par des troupes qui, en cas de résistance étaient prêtes à exécuter les ordres reçus.
Abou Anga fit chercher Mohammed Khalid, lui remit Tordre du calife qui exigeait en signe de fidélité qu'il livrât au commandant en chef Abou Anga lui-même, soldats et chevaux, ce à quoi Khalid se déclara prêt. Sans oser s'éloigner d'Abou Anga, il donna les ordres nécessaires et en peu de temps les troupes du Darfour furent partagées entre les officiers subalternes et encadrées dans leurs régiments. Là-dessus Abou Anga rassembla les émirs venus avec Khalid, leur lut un message flatteur du calife dans lequel il leur laissait le libre choix de se placer sous le commandement d'Abou Anga et de rester auprès de lui ou d'aller à Omm Derman ; chacun pouvait décider ce qu'il considérait comme le plus avantageux pour lui.
Mohammed Khalid et ses parents furent ensuite arrêtés par Abou Anga ; leurs biens furent confisqués ainsi que tous les trésors accumulés au Bet el Mal. Saïd bey Djouma, qui déjà depuis le siège de Khartoum était commandant de l'artillerie chez Abou Anga, recevait la permission de celui-ci de reprendre possession de ses esclaves, femmes et biens, que Khalid lui avait enlevés à Fascher. Ce dernier fut enchaîné, envoyé à El Obeïd, et eut là le loisir de se souvenir des aimables lettres du calife qui lui prouvaient que promettre et tenir font deux.
Le calife avait tout lieu d'être satisfait de son œuvre. Il avait porté à ses adversaires un coup irréparable en les privant des armées de Mohammed sur lesquelles ils avaient compté, tandis que les forces d'Abou Anga s'en trouvaient augmentées. Il avait en outre agrandi son propre parti au moyen des émirs et de leurs adhérents venus du Darfour avec Khalid et qui dans la vallée du Nil passaient pour ses compatriotes. La plus grande partie d'entre eux s'était décidée à aller à Omm Derman où ils furent reçus avec joie par le calife qui les combla d'honneurs.
Abou Anga reçut l'ordre d'exterminer les rebelles à Kolfan. Us se considéraient après leur victoire sur Sejjid Mahmoud comme les maîtres du pays et n'hésitèrent pas à opprimer la population. Comme d'habitude, les dissensions éclatèrent parmi eux après la victoire et plusieurs avaient quitté leur chef et regagné leurs foyers; ils appartenaient à des tribus différentes, par suite l'esprit de solidarité leur était inconnu. Lorsque Abou Anga se trouva à proximité du camp fortifié, mon ancien serviteur, Chergerib, qui comprenait que leur désunion ne
laissait pas espérer le succès, vint à sa rencontre avec sa femme. Il déclara qu'il était las de combattre et se rendait sans condition attendant sa punition, demandant seulement la faveur de pouvoir se justifier. Il raconta à Abou Anga que, lorsqu'il était mon domestique, il était venu du Darfour et que Sejjid Mahmoud l'avait, avec d'autres morts maintenant, empêché par la force de continuer leur route. De colère et indigné des vexations incessantes auxquelles il était exposé, il avait en effet pris part aux combats d'une façon très remarquable. Maintenant il désirait ou être gracié et pouvoir me rejoindre à Omm Derman ou expier sa faute. Abou Anga, dont le père avait été esclave, eut pitié de ses compatriotes ; il haïssait les Gellaba et était persuadé que les soldats ne s'étaient révoltés que poussés par les mauvais traitements. C'est pourquoi, il pardonna généreusement à Chergerib en souvenir, dit-il, de ses bonnes relations avec moi et pour m'honorer dans ma position comme moulazem du calife. Il m'envoya une lettre m'annonçant que pour le moment Chergerib était auprès de lui et attendrait l'occasion propice pour me rejoindre. Bechir ne voulut pas se rendre; attaqué le lendemain par Abou Anga il fut tué en se défendant héroïquement ainsi que Fadhlelmola et quelques-uns de ses fidèles soldats. La plus grande partie s'était éloignée pendant la nuit et se tenait cachée dans des endroits connus d'eux seuls jusqu'à ce qu'ils acceptassent le pardon offert et se rendissent. Abou Anga entraîné par ses succès permit à ses hommes de piller les villages, de se nourrir à leurs dépens et d'emmener tous les esclaves.
Slatin Pacha. 34
Il laissa à El Obeïd, pour le remplacer, le cousin du calife Othman wolcd Adam et le calife ordonna que le Darfour fut aussi placé sous ses ordres, où l'émir Sultan Youssouf, fils du sultan Ibrahim tué par Zobeïr remplissait les fonctions de gouverneur.
J'appris d'un marchand arrivé récemment du Kordofan que mon ami Ohrwalder avait quitté El Obeïd et arriverait prochainement à Omm Derman. Je savais bien qu'il ne me serait pas facile de le voir mais l'idée qu'un compatriote se trouvait non loin de moi me remplissait de joie.
Je restais assis à la porte de mon maître toujours prêt à lui obéir. Quelquefois il m'adressait amicalement la parole et m'invitait à dîner avec lui; d'autres fois, sans rime ni raison, il me laissait complètement à l'écart ou m'honorait de méchants regards remplis de haine. Cette versatilité était un des traits marquants de son caractère et le calife trouvait que je devais non seulement souffrir de ce traitement mais qu'il servait à mon éducation. Envers mes camarades, je feignais d'être totalement désintéressé des événements et de l'issue des batailles car le calife s'informant en secret de mes opinions et de ma conduite auprès d'eux, je ne voulais pas exciter sa méfiance. En réalité, j'observais tout ce qui se passait autant que ma position me le permettait, mais sous le voile de l'indifférence, et me le gravais autant que possible dans la mémoire puisqu'il m'était expressément défendu d'écrire. Le calife contribuait très peu à l'entretien de ma maison et ne m'envoyait que par occasion quelques ardebs de blé, une vache ou un mouton. Ibrahim Adlan que j'avais connu au temps du
gouvernement égyptien me remettait tous les mois 10 à 20 écus; et quelques employés et marchands, mieux placés que moi, me faisaient parvenir secrètement de petites sommes d'argent. De cette façon, quoique pauvre, il ne me manquait aucune des choses nécessaires et je ne sentais que rarement ma position précaire ; dans tous les cas, j'étais beaucoup mieux que mon pauvre ami Lupton, auquel le calife avait promis des secours, mais n'en donnait aucun. Lupton avait par contre une certaine liberté, il pouvait aller et venir dans la ville, fréquenter qui il voulait, n'avait pas l'obligation de dire journellement les cinq prières dans la mosquée; malgré cela, sa vie n'était que tristesses et épreuves. J'avais bien prié Ibrahim Adlan de lui venir en aide, ce qu'il avait fait, mais cela ne lui suffisait pas et il était forcé quoique ce ne fut pas sa profession de raccommoder de vieilles armes pour suffire au moins aux besoins les plus pressants. Comme il avait été autrefois officier de la marine marchande anglaise, il s'entendait un peu à la mécanique. Un jour que je le rencontrai dans la mosquée et que j'échangeai quelques mots avec lui, il se plaignît de sa situation. Je lui proposai de l'aider à se procurer une place à l'arsenal ne pouvant le secourir suffisamment autrement. L'idée lui plut. Quelques jours après, il arriva que le calife étant de bonne humeur se montra agréable envers moi. Abou Anga lui avait envoyé en cadeau, un jeune cheval, de l'argent et des esclaves de Khalid. Il m'ordonna de dîner avec lui et dans le cours de la conversation, je réussis à lui parler des navires et de leurs machines qui restaient un mystère pour lui.
« Les bateaux, dis-je, ont besoin d'hommes compétents pour les surveiller et les réparer. Comme un grand nombre des ouvriers de l'arsenal a péri lors du siège de Khartoum, je suppose que vous aurez eu de la peine à les remplacer? »
« Mais que faut-il faire? dit le calife; ces bateaux me sont d'une grande utilité et je tiens à les conserver. »
« Abdullahi Lupton, dis-je en réfléchissant, était autrefois ingénieur sur un vapeur, si on lui donnait une bonne paie mensuelle, il se rendrait sûrement très utile. »
« Parle-lui, me dit-il d'un air joyeux, afin qu'il accepte de son plein gré cette place ; car s'il y était forcé, je crois, bien que je ne comprenne rien à ces affaires, qu'il ferait mal son devoir, je dirai à Ibrahim Adlan de bien le payer. »
« Je ne sais pas où il est et ne l'ai pas vu depuis longtemps, répondis-je, cependant je m'informerai, il est sans doute prêt à te servir. »
Le jour suivant, je fis chercher Lupton ; je lui racontai mon entretien avec le calife et j'eus à peine besoin de lui recommander d'être aussi peu utile que possible à nos ennemis. Il me tranquillisa en me disant que les machines des vapeurs sur lesquelles il ne possédait que quelques notions théoriques élémentaires deviendraient sous sa surveillance plutôt mauvaises que bonnes et que, ce n'était que poussé par le besoin qu'il acceptait une telle situation. Le calife avait déjà parlé à Ibrahim Adlan; le même soir, Lupton me fit savoir qu'il était nommé employé de l'arsenal et recevait 40 écus par mois ce qui lui suffisait pour vivre lui et sa famille. Le calife saisit cette occasion pour renvoyer
Sejjid Tahir, oncle du Mahdi, autrefois menuisier au Kordofan qui, par son neveu, avait obtenu la place de directeur de l'arsenal et se distinguait d'un côté, par sa grande ignorance et de l'autre par une infidélité plus grande encore. Il vendait secrètement du fer et des matériaux de guerre aux marchands. Il fut remplacé par un Egyptien né au Soudan trop timide pour ne pas être honnête.
Le calife trouva alors que les Arabes Kababish qui habitaient le désert au nord du Kordofan jusqu'à Dongola et dont les troupeaux paissaient jusqu'à Omm Derman n'étaient pas selon lui assez soumis. Il ordonna donc à Ibrahim Adlan de confisquer tout ce qu'ils avaient sous le prétexte qu'il leur avait souvent demandé de faire un pèlerinage à Omm Derman et qu'ils n'avaient pas obéi. Tous les troupeaux leur furent enlevés. Cette tribu avait longtemps fait le commerce de la gomme et possédait beaucoup d'argent, que selon leurs coutumes ils avaient enfoui dans le désert à un endroit connu d'eux seuls. Des tortures de toutes espèces les forcèrent de trahir leur cachette et de livrer leur fortune; de fortes sommes grossirent une fois de plus le Bet el Mal. Malgré cela, ils ne firent pas grande résistance. Seulement Salin bey, le sheikh principal, frère du sheikh e Tom qui avait été décapité par le Mahdi rassembla ses nombreux parents et partit pour l'oasis de Omm Badr où personne n'osa le poursuivre. Le calife lui envoya alors deux sheikhs bien connus, Woled Nubaoui de la tribu des Béni Djerar et Henetir de celle des Maalia pour lui demander de venir à Omm Derman lui promettant grâce entière et sa nomination comme émir des Kababish. Salih bey écouta tranquillement leur oiFre mit dans sa bouche au grand
étonnement des envoyés, de ce tabac tant détesté par les Mahdistes et répondit: « Bien, j'ai compris. Le calife me pardonne entièrement et désire que j'aille à Omm Derman ; mais supposons qu'arrivé là, le Prophète apparaisse au calife, car nous savons que le calife n'agit que d'après les inspirations du Prophète, et lui ordonne de ne pas me pardonner, qu'arrivera- t-il ? »
Les envoyés ne surent pas répondre d'une manière satisfaisante à cette question et retournèrent vers le calife, chacun ayant reçu un chameau ; ils rapportèrent fidèlement les paroles du sheikh Salih qui mirent le calife dans une grande colère. Beaucoup de Kababish dépouillés de leurs biens s'enfuirent à Omm Badr et en peu de temps il se trouva là une puissance sinon menaçante du moins fort incommode pour le calife. Le bétail, les chameaux des Kababish furent mis publiquement en vente à Omm Derman par le Bet el Mal. Le prix de la viande baissa, mais par contre le prix du grain augmenta.
La cause venait de ce que Younis permettait à ses hommes d'agir à leur guise dans le Ghezireh, le grenier d'Omm Derman. Des milliers de Djimmé avec leurs femmes et leurs enfants dépouillés peu à peu par Younis, formèrent pour se nourrir de véritables bandes de brigands. Ils ne se contentaient pas du blé, mais s'appropriaient tout. Aucune sécurité n'existant plus, les habitants du Ghezireh cessèrent de se livrer à l'agriculture. Leurs provisions de blé diminuèrent de jour en jour tandis que les troupes de Younis, à son grand plaisir, s'augmentaient d'esclaves échappés et d'hommes sans feu ni lieu. Le but du calife était d'affaiblir ainsi le pouvoir des gens du Ghezireh qui appartenaient au parti du calife Chérif.
Craignant toutefois que le blé ne vint à manquer complètement, il fit revenir Younis avec toutes ses armées à Omm Derman. Celles-ci s'approprièrent tout ce qu'elles trouvèrent sur leur passage de sorte qu'elles entrèrent dans la capitale du Mahdi, chargées de butin, comme des conquérants. Younis reçut Tordre de se fixer avec ses soldats au sud du fort d'Omm Derman d'où vient le nom qui subsiste encore aujourd'hui Dem Younis. Peu après son arrivée, le bruit courut que les Abyssins avaient attaqué Gallabat. On disait qu'un certain Haggi Ali woled Salem de la tribu des Kawalha, demeurant à Gallabat et autrefois en relations commerciales avec l'Abyssinie, ayant été nommé émir de ses compatriotes par le Mahdi, avait attaqué l'Abyssinie et détruit l'église de Rabta.
Salih Shanga de la tribu des Takarir résidant à Gallabat et autrefois un des personnages importants du pays avait quitté cette ville après l'évacuation de la garnison égyptienne, et s'était établi en Abyssinie pendant que son cousin Ahmed woled Arbab était nommé émir du pays par le Mahdi. Le Ras Adal, gouverneur d'Amhara exigeait de lui qu'on lui livrât le perturbateur de la paix Haggi Ali woled Salem. On refusa ; il rassembla alors ses soldats et tomba sur Gallabat. Ahmed woled réunit ses partisans et attendit l'ennemi hors de la ville avec environ 6,000 hommes.
La rencontre fut terrible ; les Abyssins étaient bien dix fois plus nombreux ; en peu d'instants, l'armée d' Arbab fut cernée, massacrée; Arbab lui-même fut tué, et peu réussirent à s'échapper. Les Abyssins mutilèrent les morts, mais respectèrent le cadavre d'Arbab par égard
pour Salih Shanga. Les munitions étaient gardées par un Egyptien dans une maison isolée non loin de la ville. Sommé de se rendre, il refusa, mais les Abyssins voulant le prendre d'assaut, il fit sauter le magasin et fut lui-même une des premières victimes. Les femmes et les enfants des vaincus furent emmenés en esclavage, la ville réduite en cendres et Gallabat pendant longtemps ne fut plus qu'un clump de cadavres visité par les hyènes. Lorsque la nouvelle de l'anéantissement de l'armée d'Arbab arriva au calife, il écrivit au roi Jean pour le prier de rendre la liberté aux. femmes et aux enfants contre une somme d'argent qu'il pouvait fixer lui-même. En même temps il donna ordre à Younis de se rendre à Gallabat avec toutes les forces dont il pouvait disposer et d'y attendre ses ordres. Le calife Abdullahi lui-même ainsi que les deux autres califes et un grand nombre de partisans traversèrent le fleuve pour rejoindre l'armée de Younis. Il resta trois jours au milieu des troupes, bénit les guerriers à leur départ et rentra à Omm Derman.
J'appris alors que Gustave Kloss qui m'avait quitté depuis longtemps et avait cherché à gagner sa vie à Omm Derman d'où il s'était enfui et que je croyais retourné sain et sauf dans sa patrie, avait succombé aux fatigues du voyage. Cette nouvelle me fut apportée par des marchands venant de Ghedaref.
Abd er Rahman woled Negoumi et Haggi Mohammed Abou Gerger durent occuper avec leurs soldats: le premier, Dongola ; le second, Kassala. Osman Digna reçut, de son côté, le commandement sur les tribus arabes domiciliées au nord de Kassala jusqu'à Souakim.
Le calife n'avait pas grande confiance dans les deux premiers, car ils appartenaient ainsi que leurs hommes aux tribus de la vallée du Nil ; c'est pourquoi il nomma en qualité de représentants deux de ses plus proches parents Mous'id woled Gedoum et Hamed woled Ali pour les surveiller. Les soldats s'habitueraient ainsi peu à peu à se trouver sous les ordres de ses parents.
Par ce fait que presque tout le Soudan était soumis, les causes de guerre et l'occasion de faire du butin diminuaient tandis que le calife et ses émirs agrandissaient le train de leurs maisons, vivaient d'une façon plus luxueuse et avaient besoin pour cela de sommes très considérables. Il fallait songer à découvrir de nouvelles sources de revenus. Le nombre des gens du calife et de ses moulazeimie armés augmentait chaque jour et il fallait bien subvenir à leur entretien. En outre, les cadeaux que le calife devait faire aux personnages influents qu'il voulait gagner secrètement à ses intérêts lui coûtaient énormément. Il chargea donc Ibrahim Adlan du règlement des finances. Les revenus du Soudan se décomposaient ainsi qu'il suit :
1° L'impôt de capitation dont chacun devait s'acquitter en livrant une certaine quantité de blé ou l'équivalent en argent, à la fin du jeûne du Ramadan.
Tout homme et même tout enfant y était astreint de sorte que d'après le total de ce revenu on aurait pu savoir exactement le nombre des habitants si la loi avait été appliquée sévèrement.
2° Le zeka fut prélevé sur le blé, le bétail et l'argent, suivant la sheria mohammedia.
Les employés nécessaires à la perception de ces impôts étaient présentés par Yacoub Ibrahim, puis, confirmés
dans leurs fonctions par le calife. Ils devaient tenir un compte exact et journalier de leurs rentrées qu'ils devaient remettre au Bet el Mal.
On chercha aussi à régler les dépenses. On défendit à Ibrahim Adlan de disposer de l'argent suivant son bon plaisir ce qui jusqu'alors était dérègle; on verserait chaque mois des sommes fixes aux personnes dont le service était indispensable au calife, comme les cadis, les secrétaires, les chefs des moulazeimie, etc. Ces gages étaient si minimes qu'ils suffisaient à peine aux besoins les plus urgents de la vie ; ainsi le premier cadi qui portait le titre de cadi el Islam ne touchait que 40 écus, les secrétaires du calife 30 écus chacun par mois, et ainsi de suite. Même le calife Chérif et ses parents ne recevaient de l'argent que sur les ordres spéciaux du calife, tandis que le calife Ali woled Helou, qui grâce à sa soumission et à son obéissance jouissait des faveurs du calife, percevait une somme beaucoup plus forte.
La plus grande partie des revenus du Soudan faisait retour naturellement au calife et à sa famille et servait à soutenir les tribus occidentales. Pour augmenter ces revenus on loua les endroits de passage le long de tout le fleuve; on installa une savonnerie et on déclara que la fabrication du savon était un monopole.
Un jour que le calife traversait par hasard la ville à cheval, sans but déterminé, son odorat délicat fut frappé d'une odeur singulière. Il ordonna d'en rechercher la cause et bientôt on lui amena un individu à demi-nu tenant une casserole dans laquelle il avait fabriqué du savon. Le calife fit emprisonner le récalcitrant et confisquer ses biens : qui consistaient en sa casserole et un angareb !
Dans le Bet el Mal il y avait un grand nombre d'objets en argent ; beaucoup avaient été vendus audessous de leur valeur et avaient été enlevés secrètement par des marchands, pour les revendre en Egypte. Afin d'empêcher que ces métaux continuassent à sortir du pays on décida de frapper de la monnaie.
Une nouvelle source de revenu fut la réorganisation du marché aux esclaves. On le plaça près du Bet el Mal et les vendeurs furent tenus de se procurer un papier affirmant que l'objet de vente était dûment propriété du vendeur. On prélevait sur cette déclaration une certaine taxe.
Ibrahim Adlan fit également organiser des bâtiments pour les finances, aussi commodes que possible. 11 les transféra vers le fleuve, fit construire d'immenses murailles et édifier une suite de bâtiments pour lui, pour ses secrétaires, pour les caisses et la pharmacie, où l'on apporta les médicaments qui avaient échappé au sac de Khartoum ; enfin il fit ajouter un grand nombre de magasins pour les marchandises, etc.
Plein d'ambition, voulant être le premier après le calife, il fit tout pour gagner les faveurs de celui-ci, même aux dépens de son prochain.
La justice était entre les mains des cadis à la tête desquels se trouvait Ahmed v/oled Ali, cadi el Islam.
Le calife ne pouvait guère trouver un serviteur plus fidèle et plus dévoué que le cadi el Islam. En toute occasion il cédait aux désirs de son maître et pour servir ses caprices, il n'hésitait pas à commettre les plus grandes injustices et à sacrifier même des vies d'hommes.
Mais pour faire paraître plus justes les sentences de son tribunal, le calife déclarait publiquement qu'il s'y
soumettait toujours et demandait que tous ceux qui se croyaient opprimés ou lésés par lui, l'accusassent devant le cadi. Un brave homme des environs du Nil Blanc prit une fois cette déclaration au sérieux et cita le calife devant le cadi pour lui avoir ôté peu de temps auparavant sa place d'émir. A la suite de cette sommation, le calife se rendit humblement devant ses juges dans la djami où une foule curieuse, inspirée par l'amour de la justice de leur maître s'était réunie. Le plaignant nommé Abd el Minem, prétendit avoir été privé de sa place d'émir injustement, place qu'il avait obtenue déjà durant la vie du Mahdi. Le calife avait, en effet, soupçonné Minem d'appartenir au parti du calife Chérif et l'avait destitué pour cette raison.
Le calife déclara qu'à plusieurs reprises, ayant eu besoin de lui, il ne l'avait trouvé ni dans sa demeure ni dans aucun lieu de prières et que par conséquent coupable de tiédeur des affaires religieuses, il lui avait enlevé sa place. Le tribunal, sans autre forme de procès, rendit une sentence en faveur du calife. Le plaignant fut fouetté jusqu'au sang et jeté en prison. Peu s'en fallut qu'il ne fut lynché par la foule qui ne comprenait pas du tout de quoi il était question.
De tous côtés furent célébrées les louanges du calife, successeur du Mahdi, représentant du Prophète et qui par amour de la justice se soumettait humblement au verdict du cadi.
Pour bien faire ressortir sa mansuétude et son esprit conciliant, il fit sortir de prison son adversaire le lendemain, lui pardonna son audace et lui fit cadeau d'une gioubbe neuve et, . . d'une femme l
Evénements dans les différentes parties du Soudan.
Expédition de Karam Allah au Bahr el Ghazal. — Sa dispute avec Madibbo. — Evénements du Darfour. — Exécution de Madibbo. — Emprisonnement de Charles Neufeld. — Mon entrevue avec lui. — Défaite et mort du sheikh Salih el Kabachi. — Arrivée d'Abou Anga à Omm Derman. — Destruction de la tribu des Djihena. — Conspiration de Sejjidna Isa. — Campagne d'Abou Anga en Abyssinie. — Gondar. — Mort d'Abou Anga. — Campagne dOthman woled Adam dans le Darfour. — Mort du Sultan Youssouf. — exemples de la tyrannie du calife. — Tombeau du Mahdi. — Nouvelles de la patrie. — Mort de ma mère. — Mort de Lupton. — Sa famille. — Préparatifs pour attaquer l'Egypte.
Mohammed Khalid avait laissé comme émir du Darfour le sultan Youssouf, fils du sultan Ibrahim, au fond gouverneur légitime du pays. Jeune encore, il chercha à améliorer sa position en gagnant la confiance d'Abou Anga et de son représentant Othman woled Adam résidant à El Obeïd. Il leur fit souvent présent de chevaux et d'esclaves afin qu'ils le recommandassent au calife. Khalid, lorsqu'il quitta le Darfour était accompagné de presque tous les Mahdistes, habitant la vallée du Nil, c'est pourquoi Youssouf se trouva gouverner le pays de ses ancêtres et ses propres sujets apprécièrent hautement ce changement de maître. Aus-
sitôt après la mort du Mahdi, le calife envoya les instructions nécessaires à Karam Allah, au Bahr el Ghazal, pour qu'il quittât le pays et vint avec toutes ses troupes à Shakka. Karam Allah avait pris possession du pays après la défaite de Lupton, s'était dirigé au sud et avait obligé le sultan rebelle Semio ibn Tikma à quitter sa résidence qu'il avait fait fortifier selon les avis du docteur Junker. A peine Semio put-il s'échapper avec une partie de ses femmes. Quant à ses trésors d'ivoire, ils tombèrent entre les mains de Karam Allah. Après la victoire, celui-ci avait marché vers le sud-est dans les provinces équatoriales gouvernées par Emin Pacha. Il allait atteindre le Nil quand le calife lui ordonna de se retirer. Si Karam Allah n'avait pas été vigoureusement soutenu par ses compatriotes, il ne lui aurait pas été possible d'obéir aux ordres du calife et d'engager les Basingers à quitter leur patrie pour se rendre à Shakka. Cependant après l'évacuation du Bahr el Ghazal, de nombreux Gellaba du Darfour et du Kordofan s'étaient joints à Karam Allah pour se procurer des esclaves et de l'ivoire de sorte que maintenant, soutenus par les riverains, les Djaliin et les Dongolais, il obligea par la violence les Basingers à se rendre à Shakka. Malgré toutes ses précautions, il y en eut beaucoup qui s'évadèrent avec leurs armes pendant la marche. Mais à son arrivée à destination Karam Allah possédait encore plus de 3000 fusils. C'est là qu'il vendit à des marchands du Kordofan et de la vallée du Nil, argent comptant, la grande quantité d'esclaves des deux sexes qu'il avait amenée. En homme prudent il envoya par son frère Soliman des esclaves choisis et une partie de
l'argent à Omm Derman pour le calife qui, tout joyeux lui ordonna de rester à Shakka. Abou Anga et Othman woled Adam eurent aussi leur part du butin. Karam Allah se conduisit dès lors comme le maître du pays et exerça toutes espèces de tyrannies et d'exactions. L'émir Madibbo, véritable gouverneur du pays lui fit des remontrances, mais ce fut en vain, car aussitôt après il enleva leurs chevaux et leurs esclaves aux Arabes Risegat. Ceux-ci se groupèrent alors autour de Madibbo et se préparèrent à la résistance. Karam Allah en fut tout heureux car il n'attendait qu'une occasion pour combattre et ayant sommé inutilement Madibbo de se rendre auprès de lui, il le déclara rebelle. On se battit; Madibbo fut vaincu et s'enfuit vers le Darfour; Karam Allah le poursuivit par Dara presque jusqu'à Fascher et eut ainsi l'occasion d'examiner le pays et d'en remarquer la richesse. Il somma par lettre le sultan Youssouf de poursuivre et de faire prisonnier Madibbo, tandis qu'il retournait lui-même à Dara et s'y établissait malgré la résistance des officiers de Youssouf. Madibbo fut pris à deux journées de marche de Fascher par les Zagawa avant qu'il put se réfugier auprès d'une tribu amie, les Arabes Mahria. Le sultan Youssouf envoya Madibbo sous escorte à Abou Anga au Kordofan et profita de l'occasion pour se plaindre des procédés de Karam Allah.
Ce dernier avait écrit directement au calife à Omm Derman que les For étaient sur le point de raviver leur dynastie, que le sultan Youssouf n'était dévoué aux Mahdistes qu'en apparence et ne cherchait qu'à se rendre indépendant. Abou Anga avait également adressé
les plaintes du sultan Youssouf à son maître et il'ne restait plus au calife qu'à choisir entre Karam Allah et Youssouf. Il ne prit aucune décision à cet égard, car le sultan Youssouf était le descendant direct de la dynastie du pays, et le calife craignait avec raison que s'il gagnait les sympathies de ses compatriotes il ne devint ainsi un adversaire dangereux. Karam Allah était Dongolais, compatriote du Mahdi et sans aucun doute partisan du calife Chérif. Les commandants des Basingers étaient également Dongolais ou Djaliin ; c'est pourquoi l'intérêt du calife était de ne pas fortifier ces partis.
Il écrivit donc au sultan Youssouf qu'il était sûr de sa fidélité, le considérait comme maître du pays et d'autres phrases de ce genre, mais cependant il ne donna pas l'ordre strict à Karam Allah de quitter Dara. Au contraire, il lui fit dire secrètement par Abou Anga de rester dans la ville. Les suites de cette indécision réfléchie furent que le sultan Youssouf se sentant autorisé par le calife, somma énergiquement Karam Allah, qui avait aussi occupé Sheria et Taouescha, de quitter le pays. Ce dernier pour obéir aux instructions du calife fut attaqué par le maktum ou général des armées de Youssouf. Les postes de Sheria et de Taouescha furent complètement anéantis et Karam Allah, après s'être bien défendu et avoir subi de grandes pertes, dut se retirer à Shakka. Beaucoup de ses plus braves compatriotes succombèrent: Hasan Abou Sirra, Tahir, Ali Mohammed et d'autres, tous Dongolais ayant déjà combattu sous Youssouf el Shellali et Gessi Pacha dans la province du Bahr el Ghazal; en somme autant d'ennemis de moins pour le calife.
Madibbo fut livré à Abou Anga qui avait un ancien compte à régler avec lui. Anga en servant sous les ordres de Soliman woled Zobeïr était une fois tombé entre les mains de son ennemi Madibbo qui l'avait forcé de porter sur sa tête pendant plusieurs jours de marche une caisse de munitions ; comme il s'était plaint, on lui avait répondu par des coups de fouet et des insultes. Abou Anga ne l'avait pas oublié. Madibbo conduit devant son ancien adversaire vit bien que sa dernière heure n'était pas éloignée : il avança pourtant pour sa défense qu'il n'avait combattu contre Karam Allah que poussé par des procédés indignes et non contre le Mahdi. A quoi lui servaient les preuves d'ancienne fidélité! Toute parole d'excuse était inutile, Abou Anga répondait toujours : « Malgré ce que tu pourras dire, je te tuerai. »
Persuadé de l'inutilité de ses efforts, Madibbo renonça à se défendre et parla ainsi devant ses ennemis rassemblés :
« Ce n'est pas toi, Abou Anga qui me prendra la vie, mais Dieu ! Je ne t'ai pas demandé grâce, mais justice, cependant un esclave comme toi ne deviendra jamais un noble. Les marques du fouet qui sont encore visibles sur ton dos, tu les a bien méritées. Que la mort vienne sous n'importe quelle forme, elle me trouvera calme et courageux. Je suis Madibbo et les tribus connaissent mon nom ! »
Abou Anga le fit reconduire en prison et fut assez généreux pour ne pas le faire fouetter. Le lendemain il fut mis à mort en présence de toute l'armée. Madibbo tint sa parole. Entouré d'un cercle d'ennemis, une chaîne autour du cou, il se moquait des cavaliers qui galopaient vers lui en brandissant leurs lances au-
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dessus de sa tête. Quand on lui dit de s'agenouiller pour recevoir le coup mortel, il somma les assistants de raconter comment il allait mourir ; un instant après, sa tête roulait sur le sable. C'est ainsi que finit un des sheikhs les plus capables et les plus braves de tout le Soudan.
Lorsqu'on apporta sa tête à Omm Derman, les Arabes Risegat qui avaient quitté leur patrie en pèlerins pour s'établir dans la capitale portèrent le deuil, le calife même ne se réjouit point de la mort de ce brave. Il ne voulait naturellement pas blâmer son premier général aux yeux de la foule et cacha son mécontentement au sujet de cet acte tyrannique, mais il me dit qu'il regrettait que Madibbo fut tombé entre les mains de son ennemi personnel, car il aurait sûrement pu lui rendre maints bons services.
Younis jouissait de l'entière confiance de son maître. Lui et son armée avaient passé par Abou Haraz pour aller s'établir à Ghedaref et Gallabat. Comme il commandait de grandes forces assez belliqueuses et que luimême partageait leur courage, il demanda au calife l'autorisation d'entreprendre de petites campagnes contre l'Abyssinie, dont le roi n'avait pas répondu à Paimable missive que le calife lui avait envoyée. Sous les ordres d'Arabi Dheifallah, les soldats attaquèrent les villages limitrophes, les détruisirent, tuèrent les hommes et firent les femmes prisonnières. Par la rapidité de leurs mouvements, pillant aujourd'hui ici, demain incendiant là, c'était un véritable fléau pour les Abyssins de la frontière. Cela ne les empêchait cependant pas d'entrer en relations commerciales avec Younis qui au fond leur était sympathique par sa bonhomie et les encourageait à venir
en grand nombre vendre au marché, à l'entrée de la ville, les produits de leur nays tels que le café, le miel, la cire, des peaux de bœufs tannées, des oranges, des autruches et même des chevaux, des mulets et des esclaves. Un jour, qu'une forte caravane de marchands composée de Gheberda (Abyssins musulmans) et de Makada (Abyssins chrétiens) arrivait à Gallabat, Younis ne put résister à sa rapacité ; sous prétexte que c'étaient des espions du Ras Adal, il les fit enchaîner et s'empara de tous leurs biens. Il envoya les prisonniers sous escorte à Omm Derman, où ce coup hardi fut considéré par la foule ignorante comme une grande victoire. Le calife, toujours prêt à augmenter le prestige et la gloire de ses parents, nomma Younis Ifrit el Moushrikin (diable des polythéistes) et Mismar ed Din (aigle de la foi). Younis avait eu soin de lui envoyer les plus jolies femmes, des chevaux et des mulets ; c'est pourquoi avide de plus de victoires, il résolut de réunir l'armée d' Abou Anga à celle de Younis et de déclarer la guerre au roi Jean. En attendant il donna l'ordre à Younis de se tenir sur la défensive.
Abou Anga sur l'ordre du calife laissa 1500 hommes de ses troupes armées de fusils Remington à Othman woled Adam, nommé émir du Kordofan et du Darfour; avec le reste, il se rendit à Omm Derman. Jusqu'alors le sheikh Salih el Kabachi n'avait pas été attaqué à Bir Omm Badr. Sachant qu'un jour ou l'autre son tour viendrait, il envoya 50 de ses plus fidèles et meilleurs esclaves à Wadi Halfa avec une lettre réclamant l'appui du Gouvernement égyptien contre l'ennemi commun. Le Gouvernement accéda à la prière de son sheikh dévoué et remit à ses envoyés 200
fusils Remington, 40 caisses de munitions, 200 livres sterling et quelques beaux revolvers incrustés.
À cette époque un négociant allemand, Charles Neufeld séjournait à Wadi Halfa. Il avait fait la connaissance de Dheifallah Hogal, frère d'Elias Pacha, qui s'était récemment évadé du Soudan et lui avait appris qu'au nord du Kordofan se trouvait une énorme quantité de gomme dont les propriétaires n'avaient pu disposer à cause de la révolution et qu'on pourrait facilement apporter à Wadi Halfa avec l'aide du sheikh Salih. Attiré par la perspective de ce fort gain et avide d'aventures, Neufeld résolut de se joindre aux gens de Salih qui rentraient chez leur sheikh. Le Gouvernement auquel il avait promis un compte rendu sur l'état du Soudan, consentit à cette expédition aventureuse et Neufeld quitta Wadi Halfa avec la caravane au commencement de février 1887.
Abd er Rahman woled en Negoumi informé par ses espions du départ de la caravane fit surveiller toutes les routes. Malheureusement leur guide, d'ordinaire si sûr, s'égara et la caravane après de longs détours arriva près de la fontaine El Kab après avoir beaucoup souffert de la soif. Elle y rencontra les Mahdistes. On en vint aux mains et les gens de Salih, épuisés par la marche, succombèrent sous le nombre supérieur de leurs ennemis. Les uns furent tués, les autres faits prisonniers. Neufeld, au commencement du combat s'était retiré avec sa servante abyssine sur une colline non loin des combattants et se préparait à vendre chèrement sa vie. N'étant pas attaqué, il resta neutre.
Après la bataille, on lui offrit le pardon, qu'il accepta ; il fut conduit à Dongola devant Abd er Rahman woled en Negoumi qui l'épargna pour l'envoyer au calife à Omm Derman, tandis qu'il fit exécuter tous les autres prisonniers. Depuis quelques jours déjà la nouvelle qu'un Européen avait été fait prisonnier et devait être amené ici m'avait été secrètement communiquée ; c'est pourquoi, un matin, au commencement de mars 1887, je ne fus pas étonné quand une grande foule s'approcha de la maison du calife en criant et, que je vis au milieu d'elle un Européen sur un chameau. On disait partout qu'on amenait le pacha de Wadi Halfa. C'était Neufeld !
On le fit entrer pour le moment dans la rekouba couverte de paille destinée aux moulazeimie. J'observai les regards soupçonneux des espions placés auprès de moi par le calife et je feignis d'être entièrement indifférent à l'arrivée de cet Européen, attendant une meilleure occasion de m'approcher de lui, occasion qui ne tarda pas à s'offrir. Le calife Abdullahi convoqua le conseil ordinaire de la couronne, auquel assistait Nur Angerer qui venait du Kordofan et, à ma grande joie, il m'invita également à prendre place parmi ceux qui l'entouraient ; je ne pus que murmurer à Nur Angerer : « Fais ton possible pour sauver cet homme. » Le calife raconta alors qu'un espion anglais avait été pris et nous ordonna, au sheikh Tahir el Migdob et à moi, de l'interroger.
Nous nous rendîmes dans la rekouba. Neufeld me salua avec joie en apprenant mon nom. Avec quelques paroles je l'avertis que le sheikh Tahir était le supérieur, qu'il devait s'adresser à lui et se montrer très soumis. Neufeld parlait très bien l'arabe, mais fit une mauvaise
impression sur mon camarade par sa facilité d'élocution, et il fut bientôt d'avis de retourner vers le calife. Ce dernier lui ayant demandé ce qu'il pensait de cet homme, il répondit : « Sûrement, c'est un espion ; il mérite la mort ! »
« Et quelle est ton opinion ? me demanda le calife. »
« Pour l'instant je ne sais que ceci : cet homme est Allemand; il appartient donc à une nation qui n'a aucun intérêt en Egypte, » répondis-je. Le calife me regarda fixement et m'ordonna de parcourir quelques papiers consistants en correspondances insignifiantes et quelques listes de remèdes, puis en une lettre du général Stevenson adressée à Neufeld dans laquelle il lui permettait de se joindre à la caravane de Salih à condition de lui fournir un rapport détaillé sur l'état du Soudan. Je traduisis tout ce qui ne pouvait intéresser le calife, naturellement je ne fis pas mention que le général lui avait demandé un rapport sur le Soudan. »
« Maître, dis-je, il ressort de ^ papiers que cet homme p** ,omme il le disait au sheikh Tahir, un négociant autorisé par le Gouvernement à voyager pour son commerce. »
Le calife de nouveau me jeta un regard perçant et nous ordonna de sortir et d'attendre ses ordres. Pendant ce temps une grande foule s'était rassemblée et se ruait vers la rekouba pour voir le Pacha anglais I Bientôt des moulazeimie noirs sortirent de la maison du calife, conduisirent Neufeld hors de la rekouba, et lui lièrent les mains de sorte que le malheureux crut que sa dernière heure avait sonné; levant les yeux au ciel et murmurant une prière, il s'agenouilla sans qu'on lui eût ordonné ; on le fit se relever. Les sons étouffés de
l'umbaîa se firent entendre comme au moment de chaque exécution. A ma grande satisfaction, Neufeld n'en parut pas émotionné. Sa pauvre servante se précipita hors de la rekouba et demanda dans son désespoir d'être tuée avec son maître, mais elle fut aussitôt repoussée. Le cadi et moi, du haut d'un tas de pierres, pouvions observer toute la scène ; nous vîmes bientôt que le calife voulait jouer avec Neufeld la comédie du chat et de la souris et que pour le moment sa vie n'était pas en danger. Neufeld ne pouvait guère comprendre dans ce triste moment mes signes pour le tranquilliser. Quelques minutes après, le calife nous fit de nouveau appeler.
« Ainsi, tu veux qu'on tue cet homme, dit-il à Tahir. — Oui. — Et toi ? » demanda-t-il à Nur Angerer. Celui-ci loua la bravoure que Neufeld venait de montrer et demanda sa grâce.
« Abd el Kadir, parle! » m'ordonna le calife.
« Maître, cet homme mérite peut-être la mort et un autre que toi le tuerait. Ta générosité et ta miséricorde le gracieront; il est, dit-il, mahométan et par ta grâce se fortifiera dans la foi. »
Le cadi iUimed fut aussi de mon avis et le calife qui, dès le premier instant, n'en voulait pas à la vie de Neufeld, lui fit pour l'instant enlever ses chaînes et reconduire à la rekouba. « Mais, dit-il au cadi, qu'on le montre cette après-midi à la foule, sous la potence et qu'on le reconduise ensuite en prison. Quant à toi, ajouta-t-il en se tournant vers moi, tu n'as rien autre chose à faire avec lui ! » Nous nous éloignâmes tous et malgré cette défense, j 'informai Neufeld des ordres que j'avais entendu donner
à son sujet. La foule enchantée vit en effet Neufeld cette après-midi là exposé près de la potence.
Le lendemain, le calife me fit appeler et me raconta qu'il avait appris d'une source certaine, par Abd er Rahman woled en Negoumi, que Neufeld était venu par ordre du Gouvernement, se joindre à Salih el Kabachi pour m'aider à fuir. Je lui déclarai que c'était un mensonge, comme le prouvaient les papiers et que le Gouvernement n'avait, du reste, aucun intérêt à tenter une pareille entreprise en ma faveur. Le calife feignit de croire mes protestations ; mais sa méfiance envers moi se réveilla et pendant longtemps je fus puni comme d'habitude par sa manière d'être à mon égard.
Quelques jours après, le calife fit monter Neufeld sur un chameau, les deux pieds dans les fers, pour lui montrer une grande revue.
« Que penses-tu de mon armée? » dit-il à Neufeld,
« Ton armée est nombreuse, répondit-il, mais mal exercée ; l'armée égyptienne est beaucoup plus disciplinée. »
Le calife qui n'appréciait pas la franchise le fit aussitôt reconduire en prison.
Othman woled Adam avait reçu l'ordre de faire prisonnier Salih ou de le tuer. Il prépara une expédition sous les ordres de son représentant Fadhl Allah Aglan et Gerger, sheikh des Ahamda, ennemi personnel de Salih leur fut donné pour guide. Le sheikh des Kababish avait quitté Bir Omm Badr se rendant vers l'est, dans les déserts de son ancien pays pour y attendre ses gens revenant de Wadi Halfa avec des secours. La nouvelle de leur défaite complète
éloigna de lui quantité de ses soldats qui désespéraient du succès de leur cause. Le sheikh Salih n'ayant aucun espoir, privé du secours qu'il attendait de ses compatriotes ne pouvait plus opposer de résistance. Il s'enfuit donc avec sa famille et ses plus proches parents, mais fut rejoint par l'ennemi auprès d'une fontaine où il se reposait. A son approche, sentant qu'il ne pouvait lui échapper, il ordonna à ses esclaves d'étendre une peau sur laquelle il s'assit et attendit tranquillement la mort. Gerger sauta de cheval et lui tira un coup de pistolet dans la tête à bout portant.
Ainsi finit le dernier sheikh arabe fidèle au Gouvernement.
Au milieu de juin, la nouvelle nous parvint que Abou Anga était arrivé vers le Nil, à Dourrah el Khadra, avec 9 à 10000 soldats armés de fusils et avec autant de porteurs de lances ; il serait à Omm Derman à la fin du mois. Le calife allait alors souvent à cheval vers l'ancienne ligne de défense Tabia Regheb Bey pour fixer le lieu de campement de l'armée d'Abou Anga et donner ses ordres en détail. Je devais habituellement l'y accompagner à pied. Dans une de ces excursions, je me blessai au pied de telle façon qu'il m'était fort difficile de le suivre. Le calife voyant que je boitais très bas, m'appela lorsqu'il fut descendu dans la maison de Fadhlelmola, loua ma patience et ma constance et me fit présent d'un cheval amené par Fadhlelmola lui-même avec ordre de m'en servir désormais dans nos courses.
Fin juin Abou Anga campait à deux heures d'Omm Derman. Il fut reçu de nuit et sans témoins chez le calife. L'entretien dura longtemps et après minuit seu-
lement A bon Anga regagna ses quartiers. Avant le point du jour, les tambours de guerre annoncèrent que le calife voulait assister personnellement à l'entrée d'Abou Anga à Omm Derman.
En compagnie des émirs et d'une foule innombrable de curieux nous chevauchâmes à Test du champ de manœuvres où on avait élevé une tente pour le calife et ses principaux officiers. Bientôt Abou Anga s'avança avec toute son armée au son des trompettes et des tambours et fit défiler deux fois ses troupes excitant ainsi l'enthousiasme du calife. Les émirs s'étant approchés, il appela sur leurs têtes la bénédiction de Dieu. Le camp fut envahi par la soldatesque chargée de butin et la ville opprimée se remplit d'une animation extraordinaire. Il y eut des noces et des festins, malgré les préceptes formels du Mahdi, mais avec le consentement secret du calife. Tout l'argent et les biens volés au Kordofan furent dépensés dans cette débauche.
Abou Anga avait apporté à son frère et seigneur de grandes sommes, des esclaves et des femmes ; il distribua en outre de riches présents à ses amis et connaissances ; à moi-même il me rendit mon ancien serviteur avec sa femme, mais ne reparla ni de mes chevaux ni des biens qu'on m'avait enlevés pendant mon arrestation.
La fête du Baïram qui suivit bientôt fut la plus grandiose que le calife ait jamais célébrée. Plus de 100000 croyants dirent la prière avec le calife sur le champ de manœuvres. Au milieu des cris fanatiques de son peuple, et pendant qu'on tirait le canon, le calife rentra chez lui. La foule excitée le suivit dans un enthousiasme
insensé de sorte que beaucoup d'hommes et même de chevaux furent écrasés dans cette cohue.
L'émir Merdi Abou Rof de la tribu de Djihena avait reçu Tordre de venir faire le pèlerinage à Omm Derman avec sa tribu et ses troupeaux ; n'ayant pas obéi, il allait expier sa désobéissance d'une façon exemplaire.
Une grande partie de l'armée d'Abou Anga sous le commandement de Zeki Tamel, Abdallah woled Ibrahim et Ismaïn Delendook marcha contre les Djihena pour les anéantir. Cette tribu appelée aussi « les Arabes d'Abou Rof » était célèbre par la beauté de ses esclaves des deux sexes ainsi que par ses chameaux et ses troupeaux qui passaient pour superbes. La réputation de leur richesse ne répondait pas à celle de leur bravoure ; on disait d'eux : « Djihena el'aoul, ashra fi zaoul, (dix enfants Djihena valent un homme) ». Les émirs Merdi Abou Rof et Mohammed woled Malik succombèrent en combattant ; la plus grande partie de la tribu chercha le salut dans la fuite et fut presque entièrement détruite. Les jeunes femmes et les enfants furent envoyés au calife et les rares survivants à Omm Derman où ils menèrent une triste vie comme porteurs d'eau et tresseurs de nattes de palmier. Leurs riches troupeaux se vendirent à Omm Derman où les prix baissèrent tellement que les bœufs ou les chameaux qu'on payait autrefois 40 à 60 écus, n'en valaient plus que 2 ou 3. Après la destruction des Djihena, Abou Anga reçut l'ordre d'aller d'Omm Derman à Gallabat pour prendre le commandement général des troupes. Les armées du sud à Abou Haraz l'accompagnèrent et il arriva à destination juste à temps pour sauver Younis.
Un messager ordinaire de Younis s'était fait passer pour Jésus-Christ et avait trouvé beaucoup d'adeptes. Les uns croyaient en lui, d'autres étaient fort mécontents de Younis qui devenait de plus en plus rapace et ne respectait même pas la propriété de ses sujets. Ils désiraient tous un changement de n'importe quelle nature. Onze des premiers émirs, parmi lesquels le commandant de l'arsenal, résolurent de proclamer le nouveau Jésus et d'assassiner Younis. Le jour de l'exécution du projet était déjà fixé quand Abou Anga arriva à Gallabat.
En peu de temps, (car grâce à sa générosité il avait beaucoup d'amis), il eut connaissance du complot et des conspirateurs et les fit arrêter. Younis, qui n'en connaissait pas le véritable motif, vint se plaindre à Abou Anga de cette arrestation et lui en demander la cause. « Ils voulaient t'assassiner, » répliqua simplement Abou Anga. Conduits devant le cadi, les conspirateurs avouèrent tout. Leur chef déclara même expressément être Jésus, ce que chacun devrait finir par reconnaître, s'il en doutait encore. Abou Anga envoya Mohammed woled esh Sherteia comme messager extraordinaire à Omm Derman pour demander des instructions sur cette affaire. Le calife bouleversé par cette nouvelle voulut la tenir secrète. Il convoqua aussitôt son frère Yacoub et le cadi Ahmed et tint conseil avec eux. On décida l'exécution de tous les conspirateurs. J'avais appris en confidence l'histoire par Mohammed woled esh Sherteia à qui il fut défendu de s'éloigner de la maison du calife. Le même jour il reçut l'ordre de se rendre à Gallabat porteur de l'arrêt de mort. Deux jours plus tard, le calife réfléchissant que l'exécution commune de onze émirs, qui presque tous appartenaient aux
tribus occidentales ferait une forte mauvaise impression, et produirait surtout une influence fâcheuse en ce qui le concernait sur leur nombreuse parenté, changea la sentence et leur envoya promptement leur grâce par des cavaliers bien montés. Cependant il n'était guère possible malgré la diligence faite de rejoindre ceux qui étaient partis deux jours auparavant. Lorsque les messagers arrivèrent à Gallabat, les délinquants étaient pendus au gibet. Tous étaient morts sans résistance pour leur Jésus. Younis, en qualité de parent du calife, ne s'était soumis que forcé à Abou Anga qu'il considérait comme un esclave quoiqu'il fût plus brave et plus généreux que lui-même et il lui reprocha sa précipitation.
Ce fait amena entre ces deux hommes une dissension qui fit perdre la place à Younis ; il dut revenir à Omm Derman et faire journellement ses dévotions au premier rang dans la mosquée.
Abou Anga rassembla ses forces pour venger la défaite d'Arbab. Jamais le calife Abdullahi n'avait encore réuni une armée aussi forte. D'après les listes envoyées à Omm Derman, Abou Anga disposait d'environ 15000 fusils, 45000 porteurs de lances et de 800 chevaux. Il marcha donc avec cette armée contre le Ras Adal en passant par le mintik (défilé). On ne sait pas encore jusqu'à ce jour pourquoi les Abyssins n'attaquèrent pas l'ennemi dans les gorges ou dans les chemins de la montagne où les armes à feu n'auraient été d'aucune utilité. Là, ils auraient pu forcer les Mahdistes à la retraite et leur auraient fait subir de grandes pertes. On peut seulement supposer que les Abyssins éblouis par leur victoire sur Arbab étaient trop sûrs du succès. Ils voulaient peut-
CHAPITEE XII.
être attirer l'ennemi dans le pays, puis lui couper la retraite et l'anéantir.
Le combat eut lieu dans la plaine de Debra-Sin. Ras Adal disposant d'à peine 2000 mauvais fusils avait pris une forte position; mais il laissa le temps à Abou Anga de ranger ses soldats en bataille. Alors les Abyssins prirent l'offensive, repoussés ils renouvelèrent l'attaque mais durent se retirer une seconde fois avec des pertes considérables. Lorsqu'ils furent épuisés et découragés, Abou Anga avec toute son armée prit l'offensive et remporta une brillante victoire.
Les Abyssins trop confiants avaient choisi un emplacement derrière lequel coulait une rivière, et où leurs soldats atteints par les balles d'Abou Anga trouvèrent la mort. Les cavaliers abyssins seuls se montrèrent supérieurs à ceux d'Abou Anga mais, cernés par l'infanterie, ils durent bientôt se retirer. Le Ras Adal se sauva avec eux.
Sa femme et sa fille firent partie du butin d'Abou Anga victorieux. Tout le pays d'Amhara était ainsi tombé entre ses mains. Il marcha sur Gondar avec l'espoir d'y trouver de riches trésors mais fut cruellement déçu. Sauf de grandes provisions de café, de miel et de cire, choses non transportables, il ne trouva rien qui fut digne d'être enlevé. Il jeta par la fenêtre d'un bâtiment en pierre, bâti disait-on par les Portugais, un vieux prêtre copte, mit le feu à Gondar et retourna à Gallabat saccageant et massacrant tout sur son chemin.
Son butin consistait en milliers de femmes, déjeunes filles et de petits garçons abyssins qu'il faisait chasser devant lui à coups de fouet. Il en fit transporter une
grande partie à Omm Derman. Des centaines moururent en chemin par suite des fatigues ou du mauvais traitement. La route de Gallabat à Abou Haraz était jonchée de cadavres. La fille et le jeune fils du Ras Adal se trouvèrent parmi les morts.
Le calife ordonna à Abou Anga de fortifier Gallabat, car, malgré la victoire, il craignait la vengeance de l'ennemi. Mais Abou Anga mourut subitement, âgé de 52 ans. Son genre de vie l'avait rendu très gros et il souffrait beaucoup des maux que produit cet état, et qu'il voulut guérir lui-même au moyen d'une racine vénéneuse (fassel kilgo) venant de Dar Fertit.
Un jour, sans doute, après avoir pris une trop forte dose de son remède, on le trouva mort sur son angareb. Avec lui disparut le meilleur général des Mahdistes. Quoique ancien esclave, il avait su gagner l'affection de beaucoup de personnes par sa générosité et sa magnanimité, l'estime de tous par sa sévérité et sa justice et avant tout par sa bravoure personnelle. Ses gens regrettèrent ce maître juste, bien que fort sévère, et l'ensevelirent dans sa maison construite en briques rouges. Beaucoup de ses serviteurs et esclaves l'honorèrent comme un saint.
Tandis qu'Abou Anga marchait vers l'est, Othman woled Adam avait reçu de son cousin, le calife, l'ordre de se diriger sur Shakka dans le Darfour. Le Kordofan n'avait pas besoin de garnison. Le sheikh Salih des Kababish était tombé, le pays de Djouma était abandonné; les Djauama sur l'ordre du calife avaient émigré à Omm Derman et les montagnes méridionales avaient été dévastées par Abou Anga. Karam Allah qui avait été chassé du
Darfour par le sultan Youssouf s'était retiré à Shakka et vexait les Arabes Risegat par des prétentions difficiles à satisfaire, jusqu'à ce que ceux-ci, voyant qu'il n'était pas tout puissant, se révoltèrent enfin. Ils lui firent la guerre avec succès de sorte qu'à la fin Korgosaui et lui, manquant de munitions tous les deux, furent enfermés, le premier à Njelela, le second à Shakka.
Ils demandèrent du secours au calife qui voulait non pas les perdre, mais les affaiblir. Othman woled Adam dut donc se rendre à Shakka. Les Arabes Risegat n'en voulaient qu'à la personne de Karam Allah et non au calife ; mais ils reçurent l'avis écrit de suspendre les hostilités ce qu'ils firent à contre-cœur par crainte d'Othman. Ils haïssaient Karam Allah parce qu'il avait entre autres choses attiré dans sa zeriba, sous prétexte de conclure la paix, huit de leurs sheikhs et les avait tués.
Othman ne précipita pas tant son départ à cause de Karam, mais plutôt à cause du sultan Youssouf qui, depuis longtemps déjà, avait omis d'expédier les envois habituels de chevaux et d'esclaves et montrait des velléités d'indépendance.
Après avoir sorti Karam de sa dangereuse situation et fait espérer aux Arabes qu'il donnerait suite à leurs plaintes contre Karam après l'occupation du Darfour, il marcha contre Dara avec des munitions suffisantes et les soldats de Karam, en tout environ 5000 fusils, et invita par écrit le sultan Youssouf, à le rejoindre. Celui-ci refusa l'invitation sous prétexte qu'il n'osait se montrer après qu'Othman s'était allié avec son ennemi personnel Karam Allah. Youssouf avait concentré ses forces à Fascher et laissa attaquer Othman à Dara par son général
Saïd Mudda. Othman réussit après un rude combat à repousser cette attaque, ainsi qu'une seconde, qui eut lieu huit jours plus tard, et fut entreprise par Rahmat Djamo, le vieux vizir du sultan Husein Ibrahim.
Si le sultan Youssouf n'avait pas divisé son armée et attaqué l'ennemi à Dara, il aurait remporté la victoire et le Darfour lui aurait pour toujours appartenu. Malheureusement il avait divisé ses forces entre Mudda et Rahmat et ainsi affaibli la confiance de ses soldats, ce que ses adversaires remarquèrent II fut défait dans un combat décisif qu'Othman livra à Woad Berag au sud de Fascher. Il s'enfuit avec quelques soldats mais fut rejoint dans sa fuite et tué à Kabkabia.
Les grandes richesses de Fascher, surtout les immenses provisions de marchandises des négociants de Fezzan et de Wadaï tombèrent entre les mains des vainqueurs et de cette façon les Mahdistes, à la fin de janvier 1888, rentrèrent en possession du Darfour qu'ils avaient presque perdu, ce même mois où Abou Anga remportait une grande victoire sur les Abyssins. Comme les habitants du Darfour étaient très dévoués à leur dynastie, des difficultés étaient de ce côté-là à craindre pour l'avenir, c'est pourquoi Othman woled Adam fit exécuter tous les hommes issus de sang royal des For ou les envoya chargés de chaînes à Omm Derman où ils furent encadrés entre les moulazeimie, mais traités comme esclaves. Les femmes de sang royal furent au contraire mises à la disposition du calife comme cinquième (chums) du butin.
Celui-ci choisit celles qui lui plaisaient pour son propre harem et partagea les autres entre ses partisans.
Slatin Pacha. 36
Il accorda la liberté seulement aux deux vieilles soeurs du sultan Ibrahim, Miram Ija Basi et Miram Bachita. Cette dernière était la femme d'Ali Khabir demeurant à Omm Derman à ce moment-là.
Pendant que ces événements se déroulaient à l'orient et à l'occident du royaume, le calife gouvernait à Omm Derman avec sa sévérité habituelle remplie de méfiance. Grâce à son frère Yacoub qui avait répandu un grand nombre d'agents secrets en ville et à la campagne, il était toujours bien renseigné sur l'état des esprits. Malheur à ceux qui exprimaient des doutes sur la mission divine du Mahdi et de son successeur.
Un marin laissa échapper une fois des doutes à ce sujet; son accusateur, un fanatique Arabe Baggara ne pouvant produire des témoins sans lesquels une condamnation semblait impossible, le calife lui-même fit croire au malheureux par l'intermédiaire du cadi qu'ils avaient été trouvés, mais qu'il pourrait se sauver s'il avouait avant leur comparution. Le marin se laissa prendre au piège, avoua et fut condamné à mort. Le calife déclara que si les insultes n'avaient atteint que lui seul et n'avaient pas visé la sainte personne du Mahdi, il aurait gracié le coupable. Au milieu d'un déploiement tout particulier de forces et d'un grand apparat solennel le condamné fut décapité par le bourreau en chef Ahmed Dalia, en présence du calife assis sur sa peau de prière.
Un ancien fakîh, nommé Nur en Nebi (lumière du Prophète) qui jouissait d'une grande considération à cause de sa grande piété, avait l'habitude de recommander à ses auditeurs de tenir fermement à la vieille et véritable foi
et de ne pas se laisser séduire par les doctrines nouvelles. Yacoub fut lui-même son dénonciateur.
L'homme pieux fut saisi et avoua franchement être bon musulman mais non partisan du Mahdi. Condamné à mort par les juges sur un signe du calife, il fut chargé de chaînes, traîné sur la place du marché au milieu des cris étourdissants de la foule, puis pendu. Je ne puis me rappeler sans étonnement la physionomie tranquille et souriante de cet homme qui avait affronté la mort avec assurance pour ses convictions. Plusieurs centaines de maisons dans le voisinage de celle de l'hérétique furent mises au ban et leurs habitants jetés dans la prison commune et enchaînés ; plus tard, grâce à Ibrahim Adlan, ils furent peu à peu remis en liberté. Une proclamation du calife rendit dès lors chacun responsable des actes de son voisin. Une punition sévère menaçait celui qui ne dénonçait pas immédiatement toute irrégularité politique ou religieuse.
Il fit mettre dans les fers et dépouiller de leurs biens, sur un simple soupçon, beaucoup d'habitants d'Omm Derman.
Il préparait un nouveau coup qui devait augmenter en même temps ses finances. Il expliqua à ses cadis que tout bateau voguant sur les eaux du Nil était de droit ranima (butin). Les propriétaires, disait-il très justement, n'avaient d'abord pas du tout, et plus tard pas sincèrement soutenu le Mahdi lorsqu'il séjournait dans le Kordofan. Ils n'avaient pas attaqué les vapeurs turcs qui sillonnaient le fleuve mais au contraire, les avaient aidés par des livraisons de bois et de céréales dans les diverses stations du fleuve.
Tous les bateaux du Nil devaient être confisqués. Les cadis furent naturellement du même avis et lorsque le lendemain ils reçurent d'Ibrahim Adlan une lettre demandant si les bateaux étaient propriété de l'état, les juges répondirent affirmativement, en fondant leur jugement sur les écrits du Mahdi d'après lesquels les propriétaires de bateaux, vu leur conduite, comptaient parmi les mochalifin (rebelles). Ce manifeste fut lu à la foule en présence du calife, mais celle-ci ne put s'empêcher de dire d'un ton moqueur que les bateaux qui n'allaient pas sur Teau et n'avaient pas été construits avec le bois des forêts qui, comme on le sait, appartenaient toutes au Mahdi, faisaient exception à cette nouvelle loi. Ces 900 bateaux environ d'une capacité de 40 à 1000 quintaux furent livrés au Bet el Mal et servirent à Ibrahim Adlan soit à transporter des céréales du Gouvernement, soit à être loués à des personnes de confiance contre un paiement annuel. Quant aux anciens propriétaires, la plupart des Djaliin et des Danagla, ruinés par ce vol, personne ne s'en inquiéta.
Le calife voulant alors donner au peuple une preuve de son dévouement au Mahdi, résolut de lui élever un mausolée qui n'aurait pas son pareil dans tout le pays. La vanité était le principal mobile de ce projet, car il voulait que ce monument magnifique rappelât continuellement au peuple son maître et qu'il pût lui-même considérer sans cesse ce signe de son pouvoir.
Le projet de ce monument était l'œuvre d'un ancien architecte, employé du Gouvernement. L'opinion publique en attribua tout le mérite au calife.
La pose de la première pierre se fit en grande pompe. Le calife donna lui-même le premier coup de pioche et plus de 30000 personnes l'accompagnèrent vers le fleuve pour porter les pierres entassées là sur l'emplacement de la construction. L'architecte lui-même en porta une sur ses épaules. L'enthousiasme était grand suivant l'habitude et amena des accidents, mais ceux qui furent blessés dans cette cohue incroyable, furent considérés comme heureux de souffrir pour une si noble cause.
L'année suivante, le monument fut terminé avec beaucoup de peine mais à peu de frais. Le calife prétendait que les anges du ciel coopéraient à ce travail, ce qui fit dire à un Egyptien dont les compatriotes devaient exécuter les travaux de maçonnerie et, qui murmuraient parce qu'ils ne recevaient aucune indemnité : « Ne vous plaignez pas davantage; puisque vous êtes les anges du calife, vous n'avez besoin ni de manger ni de boire et par suite ni de paiement. » Si le calife avait entendu ces paroles, le plaisant les aurait payées de sa tête.
Je me trouvais comme toujours dans le voisinage immédiat du calife qui, un jour, pour me prouver son bon vouloir, me fit cadeau d'une jeune fille abyssinienne. La malheureuse avait vu assassiner sa mère et son frère, avait été éloignée à coups de fouet des corps de ceux qu'elle aimait, et amenée en captivité. Quoiqu'elle ne fût pas traitée en esclave par mes gens, car tous firent leur possible pour alléger son sort et l'égayer, elle ne cessa de toujours penser à ses parents et à sa patrie jusqu'à ce que la mort vint la délivrer de ses peines.
Le Père Ohnvalder me rendait quelquefois visite, en secret, mais nous devions user de prudence dans ces occasions-là de peur que le calife n'en fût informé. Nous parlions alors de notre patrie, des membres de notre famille, de la triste vie que nous menions, mais jamais nous ne perdîmes l'espérance d'un heureux changement de notre sort. Ces rares moments d'entretien étaient les seuls rayons de soleil dans notre pénible existence.
Abou Gerger qui commandait à Kassala avait rejoint Osman Digna pour le soutenir dans ses combats et avait remis le commandement de Kassala à Hamed woled Ali ; il fut appelé ensuite à Omm Derman pour rendre compte des tribus arabes de Test. Il arriva un soir et le calife le reçut immédiatement. Lorsqu'il quitta son maître après un long entretien, il me salua en passant et me dit à la hâte qu'il venait de remettre au calife une lettre de ma patrie. Quelques instants après, le calife me fit appeler et m'informa que le commandant de Souakim avait envoyé à Osman Digna une lettre provenant sans doute de ma famille et qu'il l'avait fait parvenir ici.
En me la remettant il m'ordonna de l'ouvrir et de lui en dire le contenu.
Mes mains tremblaient; je pouvais à peine respirer, je parcourus rapidement la lettre et lus les inquiétudes éprouvées par mes frères et sœurs, je lus la mort de ma chère mère qui, trompée dans l'espoir de me revoir, avait dû mourir en grande peine. Le calife s'impatientait et me demanda à plusieurs reprises quelles étaient ces nouvelles. « Cette lettre vient de mes frères et sœurs, lui dis-je, je vais te la traduire. »
Il n'y avait aucune raison de lui en rien cacher et je lui racontai combien ma famille désirait me revoir et était prête à tous les sacrifices pour me faire reconquérir ma liberté ; mais lorsque j'en vins à la mort de ma mère bien-aimée, il me fut difficile de continuer. Je lui dis que mon absence avait assombri ses derniers jours et qu'elle avait toujours prié Dieu pendant sa maladie pour que nous puissions nous revoir, que sa prière n'avait pas été exaucée et que cette lettre m'apportait ses adieux et sa bénédiction maternelle. J'étais en proie à une angoisse poignante; le calife m'interrompit et je pus alors rassembler mes esprits.
« Ta mère ne savait pas, dit-il, que je t'honore plus que toute autre personne, sans quoi elle n'aurait pas eu d'inquiétudes à ton sujet. Cependant il t'est défendu de porter son deuil, elle est morte chrétienne et n'a cru ni au Prophète ni au Mahdi! Elle était infidèle et ne peut espérer en la miséricorde de Dieu. »
Le sang me monta à la tête, je me contenais avec peine tout en continuant ma lecture. On me demandait aussi de mes nouvelles et comment, avec la permission du calife, je pourrais reconquérir ma liberté ou au moins correspondre avec eux.
« Écris-leur qu'ils viennent ici, tes frères au moins, ou l'un d'eux, me dit le calife lorsque j'eus fini, je les honorerai et ne les laisserai manquer de rien — cependant je t'en reparlerai. »
Il me congédia. Mes camarades qui avaient appris que j'avais reçu une lettre, m'accablèrent de questions. Je répondis évasivement et lorsque le calife se fut enfin retiré, je courus chez moi.
Je me jetai sur mon angareb; mes serviteurs paraissaient effrayés de mon air égaré et je leur dis de s'en aller. Pauvre mère! Je ne devais plus te revoir 1 Comme ses traits revenaient à ma mémoire \ je me souvenais exactement de ses dernières paroles : « Mon fils, mon Rodolphe, ton esprit aventureux t'entraîne dans le monde. Tu vas dans des pays éloignés et inconnus. Un temps viendra où tu désireras, peut-être en vain, retourner vers nous. » Comme ses paroles s'étaient réalisées. Pauvre bonne mère! Alors je me mis à pleurer et à sangloter non sur ma position mais à cause de la perte irréparable que je venais de faire.
Le lendemain le calife me fit traduire encore une fois la lettre dans tous ses détails. Il m'ordonna de répondre immédiatement et de faire savoir à ma famille, combien je me trouvais heureux. Je fis ce qu'il désirait et en tout louant le calife, je me disais heureux de pouvoir rester auprès de lui.
Je mis entre guillemets toutes ces phrases et les autres remarques du même genre et écrivis au bas que tout mot placé entre guillemets devait se prendre dans le sens contraire. Je priai mes frères et soeurs d'écrire en arabe une lettre de remerciements au calife et de lui envoyer une malle avec un nécessaire de voyage comme présent. Ils pouvaient m'envoyer à moi personnellement 200 livres sterling, une douzaine de montres et autres objets pour faire des cadeaux. Les émirs qui devaient venir très ponctuellement aux heures de prières devaient apprécier beaucoup les montres. Enfin, je demandai encore une traduction du Coran en allemand leur
recommandant d'attendre pour le moment jusqu'à ce que j'aie trouvé les moyens de nous réunir. Je leur dis d'expédier ce que je les priais de m'envoyer par le consul -général d'Autriche-Hongrie au Caire au gouverneur de Souakim qui les ferait parvenir à Osman Digna. Je remis ma lettre au calife qui la donna à des messagers allant chez Osman Digna en leur recommandant de l'expédier à Souakim.
Peu de temps avant d'avoir reçu des nouvelles de ma famille, j'eus à déplorer la mort de Lupton. Occupé à l'arsenal de Khartoum, il avait été obligé de renoncer à sa place pour cause de santé, depuis quelques mois. Il était retourné à Omm Derman et se trouvait dans la misère lorsque son ami Salih woled el Haggi Ali revint du Caire et lui apporta de l'argent de la part de sa famille. Haggi Ali selon l'usage du pays, ne négligea naturellement pas de retirer tout le profit possible de cette affaire. Il avait avancé autrefois 100 écus à Lupton et reçu en échange un chèque de 200 livres sterling sur son frère. Le chèque fut payé au Caire et Lupton reçut encore 300 écus, le reste de 800 écus environ, fut retenu modestement par Haggi Ali pour sa peine. Lupton fut cependant fort heureux, car cet argent le tirait d'embarras pour longtemps et surtout parce qu'il lui semblait d'être maintenant en relation directe avec sa famille et qu'il espérait obtenir sa liberté par son intercession. Malheureusement ses espérances ne se réalisèrent pas.
Un samedi matin qu'il m'accompagnait chez moi en sortant de la Djami, il me demanda à qui il pourrait confier ses 300 écus. Il était obligé d'être extrêmement économe pour ne pas être soupçonné d'avoir des relations avec l'Egypte. Nous tînmes conseil, parlâmes
de la patrie et de nos espérances. Il regardait l'avenir avec beaucoup plus de confiance que d'habitude, mais se plaignait d'indisposition et de violentes douleurs dans le dos.
Vers midi nous nous séparâmes; le mardi soir il m'envoya chercher par un serviteur me faisant dire qu'il était malade. Le messager m'apprit que son maître était en proie à une fièvre violente et gardait le lit depuis trois jours. Je promis d'y aller aussitôt que possible et fis part au calife de la maladie de Lupton en lui demandant la permission de lui rendre visite.
Le calife, étant justement de bonne humeur, me donna l'autorisation de passer la journée du lendemain auprès du malade. Mais, à mon arrivée, Lupton n'était déjà plus qu'un mourant. Il soufflait du typhus et non de la fièvre comme me l'avait dit son domestique. La maladie était déjà arrivée à un degré tel qu'il me reconnut à peine ; pendant quelques instants de lucidité, il me pria d'avoir soin de sa fille. Il parla aussi de ses parents en phrases incohérentes, délirant souvent; cependant je pus comprendre que c'étaient des adieux que je devais porter si je réussissais à m'échapper d'ici. Vers midi il mourut sans avoir repris entièrement connaissance. C'était le 8 Mai 1888.
Nous lavâmes son cadavre, l'enveloppâmes dans un linceul et le portâmes à la mosquée, où les prières des morts furent dites. Il fut enseveli dans un cimetière près du Bet el Mal en présence du Père Ohrwalder, de la majorité de la colonie grecque et des indigènes qui l'aimaient et le respectaient à cause de son caractère noble et modeste.
Avec la permission du calife je réglai la succession du défunt et remis sa petite fortune à un marchand
grec de confiance, afin que sa fille Fanny put être à l'abri du besoin. En outre, je réussis à placer à l'arsenal un jeune nègre qu'il avait élevé jusqu'à ce jour, ses gages furent payés à l'orpheline.
Sa mère Zenouba se remaria deux ans après avec Hasan Zeki, médecin égyptien; j'essayai en vain plusieurs fois de séparer l'enfant de sa mère pour l'envoyer faire son éducation en Egypte, à la première occasion. Toutes deux refusèrent obstinément de se quitter. Dans ces circonstances, il est facile de comprendre que la jeune fille bien que née d'un père européen vécut dès lors comme une indigène et refusa toujours de s'éloigner de sa patrie et de ses amis. L'eût-on d'ailleurs forcée d'aller en Europe, dans un milieu totalement différent du sien, elle eût été malheureuse.
Le calife était tout particulièrement de bonne humeur, pendant que ces événements se déroulaient. Après la soumission du Darfour, il avait donné l'ordre qu'on employa tous les moyens possibles pour que les tribus arabes entreprissent un p èlerinage à Omm Derman de force ou de plein gré.
Maintenant il recevait la nouvelle d'Othman, que la tribu entière du calife, les Taasha, qui comprenait plus de 24000 hommes propres au combat, s'était décidée volontairement à venir à Omm Derman avec leurs familles et leurs troupeaux et qu'une partie était déjà arrivée à Fascher.
C'est ainsi que son vœu le plus cher, celui de se voir entouré de sa propre tribu et de la rendre maîtresse du pays, fut accompli.
Abd er Rahman woled Negoumi, à Dongola, avait reçu l'ordre de prendre l'offensive contre l'Egypte, mais l'exécution fut encore différée de nouveau.
Pendant ce temps son armée s'accroissait par suite de l'arrivée des nouveaux émirs qui lui déplaisaient et qu'il voulait éloigner d'Omm Derman de sorte que, peu à peu, des forces importantes se trouvèrent rassemblées à la frontière septentrionale de l'empire mahdiste. Le calife envoya à Berber, Othman woled ed Dikem, frère de Younis pour remplacer le représentant de feu Mohammed Cher. Celui-ci partit avec 600 chevaux pour aller prendre possession de son gouvernement et un nouveau district fut ainsi placé sous les ordres d'un des membres de la famille du calife.
La campagne d'Abyssinie.
La bataille de Gallabat. - La mort du roi Jean. - La révolte d'Abou Djimesa.- Défaite des Mahdistes.-Mort d'Abou Djimesa. - Préparatifs pour la campagne contre l'Egypte. - L'exécution des Batahin — Nouvelles lettres de mon pays. — Un cadeau de Vienne pour le calife. - Emigration des Taasha. - Expédition d'Abd er Rahman woled Negoumi contre l'Egypte. - La bataille de Toski — La grande famine. — La chute d'Ibrahim Adlan. - Son exécution. - Méfiance du calife à mon égard. - Une preuve de sa bienveillance.
Les succès obtenus par les Mahdistes dans l'ouest et dans Test ne devaient pas demeurer incontestés. Le roi Jean avait résolu de se venger de leur attaque et du sac de Gondar. Il réunit ses troupes pour marcher contre Gallabat et anéantir l'ennemi de son pays et de
sa religion.
Après la mort d'Abou Anga, Zeki Tamel de la tribu des Taasha, un de ses officiers, avait été nommé commandant. Il s'était hâté de terminer la forteresse commencée précédemment. L'armée fut, comme sous Abou Anga, partagée en cinq divisions, sous les ordres de Ahmed woled Ali, d'Abdallah Ibrahim, d'Hamada, un frère d'Abou Anga et de Zeki lui-même, qui s'était réservé le commandement des moulazeimie, comme on les nommait, au nombre d'environ 2500 hommes, tandis que
les anciennes troupes de Younis étaient sous les ordres d'Ibrahim Dheifallah.
On avait une grande frayeur des troupes supérieures en nombre des Mahdistes qui s'avançaient et on travailla fiévreusement à préparer les forteresses. Le roi Jean avait partagé son armée en deux parties, l'une se composait de sa propre tribu, celle du Tigré et des gens du roi Ménélik, sous les ordres du Ras Aloula; l'autre de la tribu des Amhara, sous le Ras Barambaras. Ils campèrent à une portée de canon de Gallabat et s'élancèrent à l'assaut dès le lendemain. La forteresse de Gallabat, qui avait un pourtour de plusieurs lieues n'était gardée que d'une façon très faible par les troupes de Zeki ; les Amhara, bien informés par leurs espions, attaquèrent le côté ouest, faiblement occupé seulement par Ahmed woled Ali et purent forcer l'enceinte après une courte résistance. Pendant que le reste des troupes de la garnison s'occupait des autres côtés de la forteresse contre les ennemis qui donnaient l'assaut du dehors, les Amhara, avides de butin, commencèrent aussitôt le pillage, afin de profiter immédiatement de leur succès partiel. S'ils avaient pénétré dans l'intérieur des lignes de la forteresse, et attaqué par derrière les défenseurs qui se trouvaient encore sur tous les autres points, ils auraient réussi sans doute avec l'aide de leurs compatriotes attaquant du dehors, à s'emparer complètement de la forteresse. Mais ils ne désiraient pas autre chose que le butin et, satisfaits de ce côté, ils quittèrent bientôt la ville, richement chargés des biens pillés et chassant devant eux des femmes et des enfants. Bientôt après leur entrée dans la forteresse, le roi Jean qui se tenait sous sa tente reçut la nouvelle
LA CAMPAGNE d'ABYSSINIE.
que les Amhara, auxquels il avait souvent reproché leur lâcheté, avaient réussi à prendre d'assaut la forteresse tandis que sa propre tribu, celle du Tigré, n'avait encore obtenu aucun succès. Irrité de la faiblesse de ses hommes, il se fit porter sur son siège doré et richement orné de tapis et de coussins, au milieu des rangs des siens en train de combattre. Les Mahdistes dont l'attention fut attirée par son apparition, par sa suite nombreuse et étincelante d'or et de velours, concentrèrent alors leur feu sur ce groupe trop visible. A peine arrivé à portée du tir, le roi fut frappé d'une balle qui lui brisa le bras droit et pénétra dans le corps. Quoique cet homme célèbre par sa bravoure fit appel à toute son énergie pour déclarer sa blessure légère, il s'affaissa cependant au bout de quelques instants sur sa couche, et fut emporté hors des lignes de combat par sa suite qui avait éprouvé de fortes pertes. La nouvelle de sa blessure se répandit rapidement dans les rangs des combattants qui se retirèrent effrayés quoiqu'ils fussent bien plus près du succès qu'ils ne le supposaient* Le soir du 9 mars 1889, le roi Jean succomba à sa blessure mortelle. Bien qu'on s'efforçât de cacher sa mort, elle fut cependant bientôt généralement connue et fut cause que les Amhara levèrent leur camp dans la nuit même, laissant leur butin, et retournèrent dans leur patiie. Le Ras Aloula, comme chef suprême du Tigré, nomma Heilou Mariam régent provisoire. Comme ce dernier craignait que des troubles n'éclatassent parmi ces hordes indisciplinées, à la suite de la mort de leur roi et qu'il estimait que sa présence dans sa patrie était maintenant nécessaire, il donna l'ordre de la retraite.
Les Mahdistes attendirent avec anxiété, à l'aube du jour suivant, la nouvelle attaque des Abyssins. Ils virent alors, à leur grande surprise, lorsque le soleil fut levé, que les tentes blanches avaient disparu. Zeki Tamel envoya aussitôt, en reconnaissance, des cavaliers qui revinrent bientôt après avec la bonne nouvelle que les Abyssins s'étaient tous retirés et que le roi Jean avait été tué. Alors on tint conseil et comme l'ennemi avait emmené avec lui des milliers de femmes et d'enfants des Mahdistes, on résolut de le poursuivre. Le lendemain, lorsque les Abyssins, qui avaient campé à environ une demi-journée de marche de distance, étaient en route avec le gros de l'armée, tandis qu'Aloula et Heilou Mariam, le Négus provisoire étaient sur le point de plier leurs tentes, ils furent subitement attaqués par les Mahdistes. Heilou Mariam tomba à l'entrée de sa tente, tout à côté du sarcophage en bois dans lequel se trouvait le cadavre embaumé du roi Jean. Le Ras Aloula se retira avec les siens, tout en combattant, et dut abandonner le camp à ses ennemis. Ceuxci ramassèrent un riche butin en mulets, tentes, café, etc. Mais la plus grande partie de leurs femmes était déjà loin avec les Abyssins partis en avant. Dans la tente de Heilou Mariam on trouva la couronne du roi Jean (on ne sait si c'était la couronne impériale abyssine, car elle n'était qu'en argent doré), de même que son épée et un autographe adressé par S. M. la reine d'Angleterre au Négus.
Bien que les forces des Abyssins, soit dans leur attaque contre la forteresse, soit dans le combat du jour suivant, qui fut livré plutôt avec l' arrière-garde,
LA CAMPAGNE d'ABYSSINIE.
n'eussent pas été sérieusement entamées, la victoire des Mahdistes passa pour complète à cause de la mort de leur ennemi, le roi Jean. Les compétitions au trône rompirent l'unité. Les Italiens, qui déjà depuis le commencement de 1885, s'étaient emparés de Massaouah occupèrent aussi les provinces voisines de l'Abyssiuie. Ainsi les Mahdistes non seulement commencèrent à se sentir complètement en sûreté à Gallabat, mais encore firent à différentes reprises des expéditions dans les provinces voisines appartenant aux Amhara, enlevant quelquefois du butin, mais éprouvant aussi souvent de grandes pertes.
En même temps que la forteresse de Gallabat fut en grand danger d'être anéantie par le roi Jean, Othman woled Adam était également dans une position difficile. Après la mort du sultan Youssouf, il avait dispersé ses troupes dans tout le Darfour et s'était mis à piller le pays d'une manière régulière. Les commandants de ses détachements se rendirent coupables des plus grandes exactions. Les troupeaux, les femmes et les enfants furent déclarés de bonne prise et emmenés de force à Fascher, ce qui réduisait les populations au désespoir. C'est ainsi qu'ils s'avancèrent vers l'ouest jusqu'à Dar Tama en répandant l'incendie, semant la crainte et la terreur parmi les indigènes.
Un jour, un jeune homme venu d'Omm Derman, et appartenant probablement à une des tribus de la vallée du Nil, et que les tyrans avaient chassé de sa patrie, était assis à Dar Tama, à l'ombre d'un figuier sauvage lisant le Coran, lorsque quelques-uns de ces malheureux qui avaient été dépouillés de tout, arrivèrent auprès de
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lui et lui exposèrent leurs souffrances. Les Mahdistes, à peine entrés dans le village voisin, avaient enlevé leur bétail et allaient maintenant s'emparer des femmes et des jeunes filles pour les emmener avec eux sous prétexte qu'ils ne s'étaient pas rendus en pèlerinage à Fascher comme on le leur avait ordonné.
« De quoi vous plaignez-vous? Pourquoi ne prenezvous pas les armes ? Pour qui donc voudriez-vous combattre, si ce n'est pas pour vos femmes et vos enfants ? leur répondit le jeune homme; ne savez-vous pas que celui-ci qui meurt pour sa femme, pour ses enfants et pour sa patrie, entre dans le royaume des cieux ? »
Ses paroles furent comme une étincelle dans un baril de poudre. Ces gens, qui se contentaient auparavant de se plaindre et de se lamenter, se hâtèrent alors de retourner dans leur village, comme si une révélation venait de leur être faite, et exigèrent la libération de leurs familles. Comme on la leur refusait, ils les reprirent en combattant. Tous les Mahdistes tombèrent dans ce combat et furent cruellement mutilés après leur mort par les habitants du village, rendus furieux.
D'autres villages suivirent cet exemple avec le même succès et en peu de jours le Dar Tama fut délivré de ses ennemis.
Mais quel était l'auteur de ce mouvement ; qui avait arraché ces gens à leur soumission et les avait amenés à la connaissance de leurs forces ? Ils se souvinrent alors du jeune homme assis sous le figuier sauvage (Djimesa) et se rendirent en pèlerinage vers lui. Il n'avait pas quitté son arbre, et vivait là en solitaire, se nourrissant d'une poignée de riz et de pain sec. Abou Djimesa,
LA CAMPAGNE d'ABYSSINIE.
comme Tappela le peuple, fut bientôt respecté comme un saint et honoré, comme le libérateur de la patrie.
L'émir Abd el Kadir woled Deîil, qui stationnait à Kabkabia et qui avait entendu parler du massacre des Mahdistes, marcha sur le Dar Tama, afin de punir les rebelles. Battu à son tour, il ne réussit à s'échapper qu'avec la plus grande difficulté. Hatim Musa, accouru de Fascher, subit le même sort.
Othman woled Adam, aigri par ces défaites continuelles, voulut anéantir l'ennemi d'une façon énergique et envoya son représentant Mohammed woled Bichara à Kabkabia avec la plus grande partie de ses moulazeimie afin qu'il se joignit au reste des troupes de Delil et Hatim. Mais à peine arrivé, il fut attaqué par les forces réunies sous les ordres d'Abou Djimesa et qui marchant sur Fascher le forcèrent, après avoir subi de grosses pertes, à se retirer sur la capitale. Othman woled Adam se voyant en péril lui-même tint conseil avec ses généraux et on lui proposait déjà d'abandonner le Darfour, lorsque le bruit se répandit subitement qu'Abou Djimesa était mort. Il était en effet tombé malade à Kabkabia de la petite vérole et en était mort pour le plus grand bonheur de Fascher et des Mahdistes. Les masses révoltées ne voulurent cependant ni céder ni se disperser. Elles élurent le lieutenant de Djimesa pour son successeur et marchèrent sous la conduite de ce nouveau chef contre Fascher. Leur assurance et leur confiance dans la victoire avaient toutefois reçu une forte atteinte par la mort de leur chef sacré. On se battit au sud de la ville où les troupes d'Othman woled Adam avaient pris position. Les Mahdistes, après avoir été repoussés jusqu'au Rahat Tendelti, regagnèrent ensuite
du terrain et Othman woled Adam, avec ses moulazeimie, finit par remporter la victoire. Le successeur d'Abou Djimesa succomba et ses troupes furent mises en fuite, poursuivies et anéanties. Des milliers de cadavres couvrirent le sol ; Fascher et le Darfour étaient sauvée
Dans tous ces événements guerriers, tant dans Test que dans l'ouest, une curieuse coïncidence de dates est à relever. L'année précédente, les deux armées des Mahdistes avaient pris en même temps l'offensive, l'une contre le Darfour, l'autre contre l'Abyssinie. Toutes deux avaient été victorieuses; l'année suivante, elles étaient toutes deux attaquées, l'une par le roi Jean, l'autre par Abou Djimesa, dans leurs propres forteresses et cela dans le même mois, et de nouveau le succès était pour elles.
Le calife avait déjà depuis longtemps, avant ces derniers combats, tourné son attention sur l'Egypte. Les descriptions de ceux qu'il avait interrogés au sujet de ce pays excitèrent sa convoitise et provoquèrent en lui le désir toujours de plus en plus vif de pouvoir considérer comme siens ces palais, ces grands jardins et ces harems pleins de femmes blanches (il en avait des noires en
abondance).
L'homme qui pouvait le mieux diriger une opération contre l'Egypte lui sembla être Abd er Rahman woled Negoumi. Il était d'une bravoure personnelle extraordinaire, bien que simple marchand. 11 avait beaucoup voyagé, connaissait le pays et ses habitants et savait gagner les gens à sa cause, même en pays étranger, par sa piété bien connue. Parmi ses subordonnés, tous issus des tribus de la vallée du Nil, beaucoup avaient vu l'Egypte et se trouvaient, encore peu de temps aupara-
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vant, en relations fréquentes avec les tribus qui sont sur les frontières de la Haute-Egypte. Tels furent les motifs qui engagèrent le calife à choisir cet homme. Il était en réalité persuadé que la guerre contre l'Egypte serait une chose très sérieuse, et c'est pourquoi il voulait avant tout n'exposer ni ses parents, ni les tribus de r ouest, qui lui étaient fidèles et dévouées. Il désigna donc Negoumi avec ses Djaliin et ses Danagla qu'il considérait toujours comme ses ennemis secrets et comme partisans du calife Chérif, pour tenter l'expédition contre l'Egypte. Si elle réussissait, un riche pays lui était acquis, car il n'avait aucun doute sur la fidélité personnelle du chef. Si elle ne réussissait pas, et si les troupes égyptiennes pouvaient repousser l'attaque, celles de Negoumi reviendraient en tout cas à Dongola, après avoir subi de grandes pertes ; elles seraient affaiblies et n'auraient plus aucune importance !
Il envoya Younis woled ed Dikem comme émir à Dongola, afin de remettre à Negoumi l'ordre de marche. En même temps, cette province fut ainsi placée sous la domination d'un de ses parents. Il s'occupa alors de renforcer les troupes de Younis et envoya dans ce but, entre autres, Hamed woled Gar en Nebi auprès de la tribu des Batahin, qui habitaient au nord du Nil Bleu entre les provinces de la Shoukeria et du Nil, et étaient connus déjà sous le Gouvernement égyptien par leur bravoure. Leur pays était presque dépeuplé ; car presque tous ses habitants, d'après des ordres reçus jadis, étaient partis pour Dongola et Berber. Ceux qui en petit nombre étaient restés dans leur patrie refusèrent d'obéir aux ordres du calife ; ils chassèrent Hamed woled Gar
en Nebi du pays et blessèrent à cette occasion un de ses compagnons. Abdullahi, furieux de voir ses ordres ainsi non obéis, envoya son parent Abd el Bagi en compagnie de Tahir woled el Ebed (celui qui avait tué Mohammed Ali Pacha pendant le siège de Khartoum, près d'Omm Douban) afin de s'emparer de tous les Batahin. Ceux-ci, étant sans armes, s'enfuirent dans toutes les directions, mais ils furent rejoints et arrêtés. Peu d'entre eux réussirent à se sauver. Pendant la poursuite des fuyards, Abd el Bagi, auquel Tahir woled el Ebed servait de guide, eut à souffrir d'une soif terrible qu'il attribua sans motif à la mauvaise volonté de ce dernier. Celui-ci, sur cette méchanceté supposée, fut privé de ses biens et jeté dans les fers à Omm Derman !
Abd el Bagi ramena en tout 67 Batahin avec les femmes et les enfants, et les conduisit prisonniers à Omm Derman. Le calife rassembla les juges auxquels il avait déjà secrètement donné des instructions et leur soumit le cas. Tous, sans exception tombèrent d'accord avec lui : les accusés devaient être déclarés mokhalifin (réfractaires).
« Quelle est la punition de ceux qui sont réfractaires ? » demanda le calife.
« La mort », fut la réponse des juges. Le calife congédia les organes de sa justice et donna lui-même ses ordres pour l'exécution du jugement.
Trois potences furent aussitôt dressées sur la place du marché. Après la prière de midi, Fumbaia et le grand tambour de guerre résonnèrent; à ce signal, tous les partisans du calife devaient l'accompagner. Il s'avança, avec une nombreuse suite, jusqu'au champ de manœuvres, où
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il prit place sur un petit siège, tandis que ses partisans, les uns assis, les autres debout formaient un cercle épais autour de lui.
Peu de temps après, on amena les 67 Batahin, ayant tous les mains attachées derrière le dos et escortés par les gens d'Abd el Bagi. Leurs femmes et leurs enfants les suivaient et les entouraient, criant et hurlant. Le calife ordonna de garder à part les femmes et les enfants ; il appela Ahmed ed Dalia, le bourreau, Tahir woled el Djali et Hasan woled Khabir, et s'entretint avec eux à voix basse. Après avoir reçu leurs instructions, ils ordonnèrent aux gardiens des Batahin de les suivre avec les prisonniers et ils prirent le chemin du marché. Un quart d'heure plus tard, le calife donna le signal du départ. En arrivant sur la place, un affreux spectacle s'offrit à nous. On avait divisé les malheureux Batahin en trois sections. La première fut pendue, la seconde décapitée et la troisième eut la main droite et le pied gauche coupés. Le calife resta tranquillement debout considérant les trois potences qui menaçaient de se briser sous leur charge. Non loin de là, il y avait un monceau d'hommes mutilés, ceux auxquels on avait coupé la main et le pied, nageant dans leur sang. Horrible spectacle ! Aucun cri ne sortait de leurs lèvres ! Ils regardaient devant eux d'un œil fixe ; leur douleur se trahissant à peine par un soupir. Le calife appela Othman woled Ahmed, un de ses cadis et ami intime du calife Ali, (il était de la tribu des Batahin et lui dit, souriant et montrant ces malheureux estropiés : « Tu peux maintenant emmener tes parents chez eux. » Mais Othman ne put répondre. Le calife fit lentement à cheval le tour des potences
pour se diriger vers la route conduisant à la djami. Là, Ahmed ed Dalia avait accompli son travail sanglant ; vingt- trois hommes étaient couchés au bord de la route, la tête tranchée. Tous avaient marché à la mort tranquillement et s'étaient soumis sans une plainte au sort qu'ils ne pouvaient éviter. Beaucoup d'entre eux prouvèrent leur courage devant les nombreux spectateurs présents, d'après la coutume arabe, en prononçant quelques paroles, telles que : « Chacun doit mourir » ; « Voyez, c'est aujourd'hui mon jour de fête » ; « Que celui qui n'a jamais vu mourir un brave, regarde ici », etc. Les 67 hommes subirent le supplice et la mutilation d'une manière héroïque.
Le calife, satisfait de son œuvre, rentra chez lui. En route, il envoya en arrière un moulazem avec l'ordre de donner la liberté aux femmes des suppliciés. Il aurait aussi bien pu les vendre comme esclaves ; mais il voulait sans doute faire quelque chose de bien, terminer cette horrible journée par un acte de grâce et de générosité.
Malgré ce spectacle sanglant, je passai ces journées assez gaiement. J'avais appris que des lettres étaient en route pour moi, venant de ma patrie, et non seulement des lettres, mais encore deux caisses « pleines d'argent » comme me l'assura secrètement un des marchands récemment arrivés de Berber. Dans l'incertitude qu'on doit toujours avoir en face de semblables nouvelles, j'hésitai longtemps entre le doute et l'espoir. Je m'abandonnai enfin à ce dernier et m'exerçai de nouveau à la patience.
Un matin, j'étais assis comme d'habitude devant la porte du calife, lorsque je vis s'approcher un chameau
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chargé de deux caisses, et un des hommes qui l'accompagnaient demanda à être conduit devant le calife, car il était envoyé ici par Osman Digna avec des lettres et des valeurs. Le calife ordonna de remettre les caisses à la garde du Bet el Mal et les papiers à ses secrétaires. Comme on peut le penser, j'étais fort impatient, mais il plut au calife de ne me faire appeler qu'après le coucher du soleil et de me remettre les lettres. Comme je l'avais prévu, elles venaient de mes frères et sœurs qui exprimaient leur joie d'avoir enfin reçu, après de si longues années, des nouvelles directes de moi. Une lettre, en langue arabe, était destinée au calife. Mes frères le remerciaient, en termes très flatteurs, de la bonté qu'il m'avait témoignée et me recommandaient à sa bienveillance avec l'assurance de leur plus profond dévouement. La lettre, écrite par le professeur docteur Wahrmund, à Vienne, était si flatteuse que le calife la fit lire encore le même soir dans la djami. Très satisfait, il voulut bien donner l'ordre aussitôt de me remettre les caisses. Je lui avais traduit mes lettres qui ne contenaient que des communications privées de nature personnelle et je l'avais en même temps informé que parmi les objets arrivés, se trouvait un coffre avec un nécessaire de voyage que mes frères et sœurs me priaient de lui remettre comme marque de leur respect. Flatté et content, il se déclara prêt à accepter le cadeau et m'ordonna de le lui remettre le lendemain matin, puis il me donna deux de ses gens qui devaient ouvrir les caisses en ma présence. Ils n'arrivèrent que tard dans la nuit en les apportant du Bet el Mal. Nous y trouvâmes 200 livres sterling, 12 montres, un
grand nombre de rasoirs et de couteaux de poche, des miroirs à main, différentes étoffes, etc.; enfin une collection de divers journaux, le Coran en langue allemande, et le nécessaire de voyage destiné au calife. Tout me fut remis consciencieusement. Après avoir relu mes lettres plusieurs fois, je dévorai les journaux avec une ardeur que chacun comprendra. — Des nouvelles de la patrie ! Je me souviens encore qu'il y avait quelques numéros de la Nouvelle Presse Libre, ainsi que d'autres journaux viennois bien connus. En tout cas suffisamment pour me fournir une lecture nocturne d'un mois, à moi qui était resté depuis six ans sans nouvelle aucune.
On ne pouvait lire des journaux plus que je ne le fis. Je les sus bientôt par cœur, depuis l'article de fond jusqu'aux « demoiselles seules, fatiguées de la solitude ». Le Père Ohrwalder se glissa secrètement jusqu'à moi à différentes reprises ; je lui prêtai mes journaux et il les étudia aussi consciencieusement que moi du commencement à la fin.
Le lendemain matin, j'apportai au calife le cadeau qui lui était destiné. J'ouvris le coffret et me délectai de sa surprise naïve à la vue des différentes boîtes de cristal, des flacons avec leur fermeture d'argent, des brosses et des peignes, des rasoirs et des ciseaux, des miroirs et des autres objets de toilette, le tout luisant et protégé par de jolis étuis en cuir. Je dus lui expliquer l'usage de chaque pièce séparément et il fit même appeler tous ses cadis qui montrèrent naturellement la même surprise que leur maître, bien que plusieurs d'entre eux eussent déjà vu de ces objets. Puis il donna ordre à son secrétaire d'écrire aussitôt une lettre à mes frères et sœurs, lettre
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dans laquelle le calife leur faisait part de ma situation honorable auprès de lui et les invitait, en leur assurant toute sécurité, à venir à Omm Derman pour me faire visite et se convaincre de mon bien-être. Je reçus Tordre d'écrire aussi dans le même sens, et bien que je fusse très sûr qu'aucun de mes frères ni de mes sœurs ne ferait usage de cette invitation impossible, issue d'une bonne humeur spontanée, je ne manquai pas cependant de les avertir de tous les cas qui pourraient se présenter, et de leur donner des conseils pour leur future entrevue avec moi et avec le calife. Puis les lettres furent remises par le même messager qui avait amené les caisses, à Osman Digna qui les envoya plus loin.
Il fallait chercher le véritable motif de la bonne humeur extraordinaire du calife dans un événement plus important que l'épisode raconté ci-dessus ; sa tribu, en effet, celle des Taasha, était arrivée à Omm Derman. Le calife lui avait écrit de venir vers le Nil, dans les riches contrées que le Seigneur Dieu leur avait destinées comme propriété. Déjà, dans leurs voyages à travers le Kordofan et vers le Nil Blanc, ils se donnèrent l'air d'être les maîtres incontestés du pays et s'approprièrent tout ce dont ils avaient envie. Les chameaux, les bestiaux, les ânes etc. furent simplement enlevés à leurs propriétaires. Les hommes et les femmes qui eurent le malheur de se trouver sur leur chemin, furent même dépouillés de leurs vêtements et de leurs bijoux. Déjà les populations des contrées qu'ils traversaient, maudissaient le jour qui leur avait donné un Arabe de l'ouest pour maître.
Le calife avait établi sur leur route, des entrepôts de blé qui leur fournirent des provisions nécessaires
pour continuer leur voyage. Arrivés au fleuve, ils y trouvèrent des bateaux à vapeur et à voiles tout prêts pour les conduire à Omm Derman. Avant leur entrée dans la ville, le calife les fit camper sur la rive droite du fleuve ; on les divisa par tribus d'origine : tous les hommes et toutes les femmes furent habillés de neuf aux frais du Bet el Mal ; et c'est ainsi qu'on les conduisit à Omm Derman, à intervalle de deux ou trois jours.
Afin de bien montrer aux habitants que les véritables maîtres du pays étaient effectivement arrivés, il fit évacuer par la force une partie des quartiers situés au sud entre la djami et le fort d'Omm Derman et l'assigna aux Taasha comme demeure. D'autres place? furent accordées à ceux qui avaient été chassés de leurs demeures, pour reconstruire leurs maisons ; le Bet el Mal s'engagea à leur venir en aide, ce qui resta à l'état de promesse.
Afin de faciliter à sa tribu son entretien, Abdullahi ordonna d'amener au meshra el marati (marché aux céréales) tout le blé qui se trouvait dans les maisons, à cause de la disette croissante, et ce, sous peine de privation des biens. Il fit vendre ce blé à sa tribu, pour un prix très bas, par des personnes désignées à cet effet ; les sommes ainsi obtenues furent remises aux propriétaires qui durent faire venir du blé du dehors, pour leurs besoins personnels, mais alors à un prix plus élevé.
Pour les Taasha, il fixa le prix à quatre écus la mesure, en sorte que le propriétaire de dix mesures, par exemple, recevait quarante écus, avec lesquels il ne pouvait faire venir du sud que deux mesures à peine. Lorsque le blé, emmagasiné de cette manière à Omm Derman, fut consom-
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mé, il fit envoyer par Ibrahim Adlan des hommes dans le Ghezireh, afin d'y confisquer les provisions encore disponibles. Cette préférence frappante accordée à sa tribu, lui aliéna peu à peu le cœur de ses partisans, qui lui étaient auparavant aveuglément dévoués. Cela le touchait, en somme, assez peu, étant donné qu'il avait reçu par l'arrivée de ses parents, un renfort de plus de 12000 hommes propres au combat.
Après la mort du Mahdi, le calife avait envoyé au Caire, quatre de ses partisans porteurs de lettres dans lesquelles il sommait S. M. la reine d'Angleterre, S. M. le Sultan et S. A. le Khédive de se soumettre à sa puissance et d'adopter la religion mahdiste. Au Caire, on avait renvoyé chez eux sans réponse ces messagers, après qu'on eut pris connaissance de leur prétention bizarre. Cela avait très profondément blessé le calife. Cependant, comme il avait décidé de faire avancer Abd er Rahman woled Negoumi contre l'Egypte, il envoya au commencement de l'année 1889 encore une fois quatre messagers spéciaux avec un dernier avertissement pour le Caire. Mais ceux-ci furent arrêtés déjà à Assouan ; ils y furent internés, puis renvoyés sans réponse.
A cette époque, les batailles dans Test et l'ouest du Soudan avaient été livrées ; la révolte d'Abou Djimesa était réprimée et le roi Jean était tombé. Sa tête fut envoyée par Zeki Tamel avec beaucoup d'autres à Omm Derman. De là, le calife chargea Younis de la porter à Wadi Halfa, comme exemple et comme preuve de sa victoire, contre tous ceux qui se révoltaient contre lui. Son parti personnel fut renforcé par l'arrivée des Taasha et le moment parut propice au calife pour entreprendre
la conquête de l'Egypte. Abd er Rahman woled Negoumi reçut par des envoyés spéciaux du calife Tordre strict d'investir Wadi Halfa avec toutes ses forces, de s'emparer d'Assouan et d'y attendre des ordres ultérieurs. En dehors de ses troupes, s'étaient joints à lui, les Aulad Hemed et les Batahin, une partie des Arabes Hamr, stationnés à Dongola et enfin toutes les tribus hostiles au calife. Il partit de Dongola au commencement de mai 1889 avec des approvisionnements insuffisants. Le Gouvernement égyptien qui connaissait tout cela depuis longtemps avec exactitude, avait pris ses dispositions. D'autres renforts ayant été promis par Younis à Negoumi, ce dernier différa sa marche en avant. Mais l'ordre absolu d'accélérer la marche lui étant parvenu, ce ne fut que dans le voisinage de la frontière égyptienne qu'il reçut un faible renfort composé de quelques Djaliin sous les ordres de Haggi Ali. Un combat eut lieu au village d'Argin, où une partie de ses troupes voulait aller chercher de l'eau, entre celles-ci et la garnison de Wadi Halfa, sous les ordres de Woodhouse Pacha. Les Mahdistes subirent des pertes importantes. Le sirdar de l'armée égyptienne, Grenfell Pacha, qui était parti d'Assouan avec ses troupes, somma Negoumi de se rendre à lui ; dans une lettre il lui montrait sa situation désespérée et l'impossibilité d'une victoire. Negoumi ayant repoussé cette proposition, une bataille fut livrée à Toski dans laquelle le général Grenfell, à la tête de l'armée égyptienne, anéantit les Mahdistes. Woled Negoumi et la plupart de ses émirs tombèrent ; le reste fut fait prisonnier ; un très petit nombre put s'enfuir et retourner à Dongola.
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Le calife était allé au Bet ei Mal, puis avait accompli ses prières au bord du fleuve, lorsque l'arrivée de courriers à cheval, venant de Dongola, lui fut annoncée. H fit remettre à son secrétaire le message qu'on lui apportait et maîtrisa son impatience. De retour chez lui, il se fit seulement alors lire le rapport arrivé qui annonçait la mort de Negoumi et l'anéantissement de toute son armée. L'effet produit sur le calife fut écrasant. Bien qu'il n'eût pas une grande confiance dans les tribus qui étaient allées au combat avec Negoumi, il avait cependant espéré sinon une victoire, tout au moins une retraite sans pertes sensibles. Tandis que maintenant, il avait perdu plus de 16000 de ses combattants ! Qui lui répondait que le Gouvernement ne se déciderait pas à prendre l'offensive et à assiéger Dongola ? Durant trois jours, il ne parut pas dans son harem. Je dus rester jour et nuit devant sa porte, et plein de joie dans mon for intérieur, jouer devant mes camarades la comédie du patriote affligé. Il ordonna aussitôt d'envoyer des secours à Younis et de ne pas livrer de combat dans le cas où les troupes du Gouvernement avanceraient, mais de se retirer avec toutes les forces sur Abou Dom.
Cette défaite n'était pas son seul souci. Le prix du blé montait de jour en jour et une cherté extraordinaire pour tous les vivres se produisait. L'année écoulée avait été très sèche et la récolte mauvaise. Le calife envoya des gens au Ghezireh avec l'ordre d'acheter, et par la force, si c'était nécessaire, du blé au prix fixé par lui. Les propriétaires cachèrent alors leurs provisions et déclarèrent ne pas en posséder. En réalité, il n'en restait plus beaucoup.
La famine éclata d'abord dans la province de Berber, dont les habitants tiraient auparavant du Ghezireh une grande partie du blé dont ils avaient besoin. Othman woled ed Dikem avait réparti dans tout le pays ses hommes et ses chevaux pour faciliter leur entretien. Tandis que le sol peu fertile, cultivé péniblement au moyen de roues à eau (sakkiehs), n'avait jamais donné aux habitants que le strict nécessaire à leur existence, la maigre récolte suffisait à peine maintenant à entretenir la garnison du pays. Une grande partie de la population se rendit à Omm Derman, qui bientôt, ayant un nombre d'habitants beaucoup trop grand, se trouva dans la situation la plus fâcheuse. En quelques semaines, Vardeb doura atteignit le prix de 30 à 40 écus et monta jusqu'à 60 écus en espèces sonnantes. Les riches pouvaient encore se procurer du pain, mais les pauvres commençaient à périr. Les derniers mois de l'année 1889 furent horribles 1 Les gens étaient si amaigris qu'ils semblaient à peine des êtres humains et n'avaient littéralement plus que la peau et les os. De vieilles balayures et des choses d'une nature dégoûtante étaient dévorées avec voracité par les pauvres. Les peaux d'animaux crevés et qui étaient déjà en putréfaction, étaient rôties sur le feu et formaient une nourriture que regardaient avec envie de moins heureux. Les garnitures en cuir des sièges étaient arrachées et mangées; les ossements des animaux trouvés sur les routes, piles, cuits dans l'eau, formaient une bouillie qu'on buvait avidement. Celui qui possédait encore assez de force volait où et ce qu'il pouvait. On se précipitait comme des vautours sur les marchands de pain et de graisse.
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Je vis un homme, à moitié mort de faim voler un morceau de suif et le mettre rapidement dans sa bouche avant que la propriétaire pût l'en empêcher; elle lui serra des deux mains la gorge jusqu'à ce que ses yeux sortissent de leur orbite, mais lui, fermait convulsivement la bouche jusqu'à ce qu'il tombât sans connaissance sur le sol. Au marché, on entendait des cris comme dans une maison de fous. « Gâikum, gâikum! » (il vient vers vous) rugissait-on de tous côtés, ce qui signifiait que les affamés se glissaient vers la place comme des animaux de proie. Des marchandes couvraient leur marchandise de leur propre corps et la défendaient à coups de pied et à coups de poing.
Dans l'espace qui se trouvait entre la maison du calife et celle de son frère Yacoub, grouillait pendant la nuit une foule de ces malheureux qui criaient comme des insensés pour avoir du pain. Cela me répugnait, rien que de gagner ma maison pendant la nuit, tandis que des troupes toujours plus nombreuses de ces mendiants se précipitaient et cherchaient à y pénétrer de force : moi-même j'avais à peine de quoi empêcher de mourir de faim mes gens et de vieilles connaissances tombés dans la pauvreté.
Une nuit — il faisait clair de lune — je me rendis à minuit de la porte du calife à ma maison. Sur la place libre, en/ .j Ep4: el Amana et la maison de Yacoub, je vis quelqr' jrsonnes se remuer sur le sol d'une façon étrange. .^ m'approchai ; c'était trois femmes à demi-nues, avec de longs cheveux emmêlés, couchées sur le corps d'un ânon, qui avait probablement perdu sa mère ou avait été volé par les dites femmes.
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Elles avaient, à ce qu'il me sembla, déchiré son corps avec leurs mains et leurs dents, et rongaient les entrailles toutes crues de l'animal se roulant encore dans les convulsions de la mort. Je frissonnai devant ces femmes transformées par la faim en bêtes féroces et qui me regardaient comme des folles. Les mendiants qui me suivaient voulurent alors leur arracher le cadavre, mais elles défendirent leur proie avec la fureur des animaux qui ont goûté le sang. Je m'éloignai rapidement de cette société peu rassurante.
Je vis un jour le cadavre d'une femme étendue sur la route; son affreuse mort n'avait pu effacer de son visage les traces de sa beauté; son petit enfant, âgé peut-être d'un an, cherchait en pleurant sa nourriture au sein glacé de sa mère. Une femme qui passait eût pitié du pauvre petit et le prit avec elle.
Une autre de la tribu des Djaliin, où la moralité est placée au plus haut degré, se traîna jusque chez moi avec sa fille, à peine sortie de l'enfance. Toutes deux étaient près de mourir de faim et me supplièrent de les soutenir. « Prends ma fille unique chez toi comme esclave et arrache-la à la mort » dit-elle d'une voix faible. Des larmes abondantes coulaient sur son visage amaigri. « Ne crains pas que je t'importune plus tard, mais elle, ne la laisse pas périr! » Je donnai à toutes deux ce que j'avais et les priai de me laisser en leur disant de revenir quand elles n'auraient plus rien. Je ne les revis pas cependant, peut-être un compagnon de souffrance a-t-il eu pitié d'elles ......
Une femme fut accusée d'avoir mangé son unique enfant. On l'amena à la zaptieh (sorte de commissariat
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de police), et on rechercha des preuves. Mais où? La femme succomba deux jours après.
Des pères vendirent leurs enfants comme esclaves à des gens riches, non pour gagner de l'argent, mais pour avoir la possibilité de prolonger leur vie. Plusieurs les rachetèrent pour des sommes plus fortes, après que cette année d'épreuves fut passée et qu'euxmêmes se trouvèrent dans de meilleures conditions. Les morts restaient étendus dans les rues et il ne se trouvait plus personne pour les enterrer. Alors le calife promulgua une loi spéciale, ordonnant que chacun devant la maison duquel un homme viendrait à mourir, serait obligé de l'enterrer; en cas de non-observation de cette loi, ses biens seraient confisqués. Cet ordre fut suivi dans une certaine mesure, mais beaucoup jetèrent alors leurs propres morts devant les maisons d'autrui, ce qui fut une nouvelle source de difficultés.
Tous les jours, on voyait flotter des cadavres sur le Nil Bleu et sur le Nil Blanc, preuve que l'affreuse calamité régnait dans le pays entier. A Omm Derman, la plus grande partie des morts appartenait aux populations réfugiées des campagnes; les habitants de la ville avaient, malgré les ordres sévères du calife, tenu caché un peu de blé et les tribus arabes se soutinrent mutuellement dans ces temps difficiles. La population de la ville souffrit beaucoup néanmoins.
La famine fit encore bien plus de victimes dans les autres parties du Soudan, et les Djaliin, le peuple le plus fier et le plus moral, eurent à supporter les pertes les plus considérables. Beaucoup de pères de famille, voyant que le salut n'était plus possible, murèrent les portes de
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leurs maisons, et attendirent la mort, réunis avec leurs familles. De riches villages avec une forte population furent dépeuplés jusqu'au dernier homme.
Bien que Dongola eut à souffrir naturellement aussi de la cherté anormale des vivres, la situation y était cependant meilleure parce que la population avait été amoindrie, par suite du départ de Negoumi. Dans le Gallabat et le Ghedaref, Zeki Tamel avait dès le commencement du manque de vivres, donné Tordre à ses gens désignés exprès pour cela, de rassembler par la force tout le blé qui se trouverait dans le pays et de l'emmagasiner dans les garnisons pour ses soldats. Il sauva ainsi la plus grande partie de son armée, mais la population de la campagne toute entière paya tribut à la famine. Il y eut un moment où dans le Ghedaref, personne n'osait sortir sur les routes après le coucher du soleil sans être accompagné d'une escorte militaire, on craignait d'être attaqué et mangé! Les habitants étaient devenus semblables à des bêtes sauvages et à de véritables anthropophages. Un émir de la tribu des Hamer, qui avait encore fort bonne apparence, était venu de Gallabat au Ghedaref et voulut, malgré les conseils de son hôte, aller faire visite à un ami après le coucher du soleil. Mais on ne le revit nulle part. Comme on le cherchait, on trouva sa tête hors de la ville ; son corps avait été dévoré !
Les tribus des Tabania, Shoukeria, des Agaliin, des Hammada, etc., disparurent à peu près et le pays, autrefois fort peuplé, devint un désert. Zeki Tamel envoya une division de son armée dans les provinces du sud, au bord du Nil Bleu, vers les montagnes de Tabi, de Rigreg, de Kehli, de Kashankero, jusqu'au Béni Shangol, dont la
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population consentait à payer des redevances au calife, mais ne voulait ni se rendre auprès de lui en pèlerinage ni fournir des soldats. Il avait naturellement cette fois-ci pour but moins des succès militaires que le fait d'occuper ses troupes et de leur fournir l'entretien. Abd er Rasoul, commandant de cette division emporta tout comme butin, beaucoup d'esclaves et une somme d'argent importante.
Dans le Darfour, les événements étaient à peu près les mêmes que dans le Ghedaref et à Gallabat. Les provinces de l'ouest, comme le Dar Gimmer, le Dar Tama et le Massalat, ne manquaient pas de blé ; mais ces tribus n'étaient pas soumises et leurs chefs avaient interdit sévèrement l'expédition de vivres à Fascher. Il semblait en général que cette famine fut une punition du ciel qui frappait justement les pays soumis au calife, car les provinces voisines, qui eurent d'ailleurs le repos nécessaire pour cultiver leurs champs, avaient récolté du blé suffisamment pour leur entretien, bien que Tannée précédente eut été défavorable au point de vue des pluies. Des marchands d'Omm Derman louèrent des bateaux et allèrent à Faschoda échanger du blé contre des perles, des barres de cuivre et de l'argent. D'abord il n'en vint que peu, mais comme l'entreprise réussissait, une foule de gens avides de gagner, se mit en route pour les pays nègres jusqu'au Sobat. Ils apportèrent du blé, ce qui fut utile, non seulement à euxmêmes, mais encore à leurs concitoyens dans la détresse. Si le mek (roi) de Faschoda, qui n'était pas astreint à payer tribut au calife, avait interdit l'exportation du blé, la moitié d'Omm Derman serait morte de faim.
Enfin, la pluie tomba de nouveau, l'époque des semailles était arrivée et la moisson approchait. On commença à revivre, à se réjouir et à espérer la délivrance finale. Mais l'horizon s'assombrit : des essaims de sauterelles, d'une grosseur inusitée, envahirent le pays et anéantirent tout espoir ! Cette calamité se reproduit chaque année jusqu'à maintenant encore dans les pays du Soudan.
Le calife avait, dans sa préférence continuelle pour sa propre tribu, forcé jusque là la population du pays à ne vendre le peu de blé dont elle disposait qu'à ses agents et à des conditions très modérées. Malgré ces prix très bas en comparaison de la cherté générale, ces achats en masse lui avaient occasionné des frais considérables, et il s'efforça alors de regagner ce qu'il avait dépensé. Il ordonna donc à Ibrahim Adlan de se rendre en personne dans le Ghezireh et de demander à la population de lui livrer la moitié de sa nouvelle récolte spontanément, espérait-il, et cela sans paiement. Ibrahim Adlaa qui n'était pas du tout de cet avis, partit et ses ennemis profitèrent de son absence pour le dénoncer.
Dévoré par l'ambition, Ibrahim Adlan cherchait à être le premier du royaume après le calife. En raison de son habileté administrative et de son adresse vis-à-vis de son maître, il était très aimé de celui-ci et profitait souvent de sa bienveillance pour contrarier les plans d'autres personnes qui ne lui convenaient pas. Se servant ainsi de son influence, Ibrahim Adlan s'était attiré l'inimitié implacable de Yacoub, inimitié que celui-ci savait toutefois cacher adroitement. Ibrahim Adlan avait un bon caractère et il ne prêtait la main qu'à contre-cœur aux mesures oppressives ou aux injustices. Il réussit
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souvent à adoucir le sort d'hommes déjà perdus. Il était, envers ceux qui lui étaient dévoués, généreux et toujours disposé à les aider. Il se montrait par contre l'ennemi implacable de tous ceux qui dénigraient son activité, convoitaient des places sans son entremise ou même intriguaient contre lui. Comme il avait toujours en vue, ainsi que la plupart des Soudanais, d'amasser des richesses, ce qui ne lui était pas difficile à cause de sa position influente comme amin du Bet el Mal (chef de la recette publique), il fut à juste titre soupçonné de posséder une fortune extraordinaire. On avait essayé à l'occasion de révéler le fait au calife. Pendant l'absence d'Adlan, Yacoub et quelques-uns de ses intimes expliquèrent au calife que son ministre des finances avait dans le pays presque autant d'influence que lui-même, qu'Ibrahim Adlan avait en public et à plusieurs reprises blâmé les ordonnances d'Abdullahi et qu'il n'avait accepté que par la force et à contre-cœur le partage du blé désiré à bon droit par le calife, parce qu'il considérait les Taasha comme la cause immédiate de la famine dans le pays. Comme Ibrahim Adlan montra en effet une certaine tiédeur dans l'accomplissement des ordres de son maître qui étaient contre sa conviction, comme les livraisons de blé promises tardaient à venir et que les Taasha se trouvaient dans la détresse, le calife crut aux racontars des intrigants et rappela Adlan.
Pendant les premiers jours de son arrivée, le calife ne lui laissa pas remarquer son mécontentement ; mais comme les plaintes des Taasha devenaient toujours plus pressantes, il l'appela un matin auprès de lui et l'accusa d'une manière violente, d'infidélité et d'abus de confiance.
Irrité et trop confiant dans sa position de préférér Ibrahim Adlan oublia qu'il n'était pourtant que l'esclave du calife et répondit d'un ton blessant :
« Tu me fais maintenant des reproches ! Je t'ai servi pendant des années fidèlement et en silence ; mais je veux aujourd'hui te dire la vérité. Par ta préférence pour ta tribu, pour laquelle tu commets injustice sur injustice, tu t'es aliéné le cœur de tes anciens partisans Je me suis toujours efforcé jusqu'ici de défendre tes intérêts, mais maintenant que tu écoutes mes ennemis et ton frère Yacoub, qui me poursuit de sa haine, il m'est impossible de te servir plus longtemps. »
Le calife fut d'abord étonné, puis presque effrayé. Jamais quelqu'un n'avait encore osé employer un tel langage envers lui. Si Ibrahim Adlan n'avait pas eu un nombreux parti dans le pays, il n'aurait certainement pas pu parler ainsi à son maître, et s'il n'avait pas eu déjà une fortune énorme, il n'aurait pas abandonné, sans contredit, sa position lucrative. Mais le calife se contint :
« J'ai entendu tes paroles ; j'y réfléchirai. Tu peux te retirer. Demain, je te donnerai ma réponse. » Adlan quitta son maître, mais avant qu'il n'eut atteint le seuil de la porte, le calife avait déjà décidé sa mort.
Le lendemain, au soir, les deux califes, tous les cadis et Yacoub, furent convoqués à un important conseil ; quelques minutes après eux, Ibrahim Adlan fut aussi appelé. En peu de mots, le calife lui adressa les mêmes reproches que la veille et conclut en ces termes :
« Tu as parlé contre Yacoub et tu as dit aussi que je m'aliénai le cœur de mes partisans. Sais-tu que
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mon frère Yacoub est ma main droite et mon œil. Saistu que c'est toi-même qui m'aliène le cœur de mes amis et tu veux faire maintenant la même chose à l'égard de mon frère. Mais Dieu est juste et tu n'échapperas pas à ta punition ! »
Il fit un signe aux moulazeimie qui étaient déjà tout prêts à conduire Adlan en prison. Sans répondre un mot, celui-ci sortit d'un pas ferme, la tête haute ; il ne voulait pas donner à ses ennemis la joie de le voir abattu ou effrayé.
Le calife ordonna aussitôt de confisquer la maison d'Ibrahim Adlan ainsi que le Bet el Mal, de fouiller avec soin la première et d'exiger des employés du second, une reddition de comptes. Dans la poche d'Ibrahim Adlan, qui était superstitieux comme tous les Soudanais, on trouva une bande de papier couverte de signes étranges écrits avec une solution de safran liquide à laquelle on attribuait une influence particulièrement mystérieuse. Ce billet, qui portait les noms d'Ibrahim et du calife, le fit convaincre de sorcellerie qui était punie très sévèrement.
Ibrahim Adlan fut déclaré mochalif, pour n'avoir pas accompli les ordres reçus; traître, pour avoir essayé de brouiller le calife et son frère; comme il était convaincu en outre de sorcellerie, il fut condamné à la mutilation ou à la mort. On lui laissa le choix : il préféra la mort. Les mains liées par devant, il fut amené sur la place du marché, au son lugubre de l'umbaia, au milieu d'une grande foule. Il monta tranquillement sur le siège placé au-dessous de la potence, se passa lui-même la corde autour du cou; et repoussant la
boisson qu'on lui offrait, il ordonna au bourreau de faire son devoir. La corde fut tendue, le siège fut enlevé, et Ibrahim resta pendu, pareil à une statue de pierre jusqu'à ce qu'il eut rendu l'âme. Seul, l'index levé de sa main droite prouva à ses gens qu'il était mort en mahométan croyant. Des lamentations remplirent une grande partie de la ville, malgré la défense de pleurer les morts. Mais le calife, heureux de s'être défait d'un ennemi qu'il croyait dangereux s'abstint de punir ceux qui portèrent le deuil. Puis il ordonna à Yacoub de faire enterrer le mort, afin de bien montrer au peuple, qu'Ibrahim n'avait été puni qu'au point de vue légal et que l'inimitié personnelle bien connue entre lui et Yacoub, n'avait pas été prise en considération. Nur woled Ibrahim fut désigné pour lui succéder. Comme petit-fils d'un Takrouri, il n'appartenait pas aux tribus de la vallée du Nil et pouvait déjà par ce seul fait prétendre à la confiance et à la bienveillance du calife. Celui-ci se montrait envers moi de jour en jour plus méfiant. Avant le départ d'Ibrahim Adlan pour le Ghezireh, ma famille avait répondu à mes lettres. La missive qui m'était adressée ne contenait que des nouvelles privées; on m'exprimait la joie de pouvoir être en rapport avec moi, au moins par lettre. Quelques lignes adressées au calife le remerciaient de nouveau dans une forme très respectueuse de ses bons traitements envers moi et l'assuraient du dévouement de mes frères et soeurs. Ceux-ci le remerciaient en même temps pour l'invitation flatteuse de venir à Omm Derman et s'excusaient en disant que leur service militaire actuel et leur position les avaient empêchés d'obtenir de leurs supérieurs, aux-
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quels ils devaient obéir comme je devais le faire vis-à-vis du calife, l'autorisation de faire un voyage si lointain.
Le calife m'avait fait appeler auprès de lui et, après avoir pris connaissance du contenu de la lettre, il me dit :
« J'avais l'intention d'engager tes frères à venir afin qu'ils eussent l'occasion de me voir ainsi que toi, et je les ai même invités par écrit, ce que je n'ai encore jamais fait. Maintenant qu'ils cherchent des prétextes et prétendent ne pas pouvoir venir ici, comme d'autre part, ils savent que tu te portes bien, je te défends de correspondre encore avec eux à l'avenir. Ces relations ne feraient qu'assombrir ton cœur. As-tu compris mes intentions ? »
Je répondis affirmativement et il continua en me fixant de son regard :
« Où est l'Evangile que l'on t'a envoyé. »
« Je suis mahométan, répondis -je, et je n'ai pas d'Evangile chez moi. On m'a envoyé la traduction du Coran, le livre sacré que tes gens ont vu à l'ouverture de la caisse; il se trouve encore entre mes mains. »
« Apporte-le moi demain » ordonna-t-il brièvement, puis il me fit signe de m'éloigner.
Il était évidemment redevenu méfiant envers moi ; il avait déjà même souvent entretenu ses cadis de cette méfiance, après la défaite de Negoumi.
Bien que j'eusse partagé entre mes camarades presque toute la somme reçue de mes frères et sœurs, plusieurs furent cependant désillusionnés du petit don qui leur échut ; ils murmurèrent et intriguèrent contre moi autant qu'ils purent. Qui donc avait pu inspirer au calife l'idée que le Coran qu'on m'avait envoyé était un Evangile ? Le lendemain, je lui remis le livre ; c'était
une traduction allemande par Ullmann. Il la considéra longuement avec attention.
« Tu dis donc que c'est le Coran. Le livre est écrit dans la langue des infidèles et on y a peut-être apporté des changements. »
« C'est une traduction mot à mot dans ma langue maternelle, répondis-je tranquillement, elle a pour but de me faire comprendre le livre sacré venu de Dieu et donné aux hommes par le Prophète, en langue arabe. Tu peux l'envoyer tout de suite à Neufeld, prisonnier chez le Sejjir et avec lequel je n'ai aucune relation, l'interroger à ce sujet, et vérifier ainsi très facilement l'exactitude de ma déclaration. »
« Je crois à ces paroles dit- il d'un ton assez amical, mais on m'a parlé à ce sujet et il est en tout cas préférable pour toi de détruire le livre. »
Naturellement, je me rangeai à son avis ; il continua :
« Je veux aussi renvoyer à tes frères et sœurs le cadeau qu'ils m'ont expédié. Je ne puis en faire aucun usage et cela sera pour eux la preuve que je n'attache aucune valeur aux biens terrestres. »
Il appela aussitôt son secrétaire et lui fit écrire une lettre en mon nom à mes frères et sœurs dans laquelle il leur annonçait brièvement que des relations ultérieures entre nous n'étaient ni nécessaires, ni désirées et que notre correspondance était terminée. La lettre que je signai fut remise avec le coffret refusé à woled Ibrahim qui fut chargé d'expédier le tout à Souakim. Il fit ainsi et le nécessaire qui avait d'abord été reçu avec tant d'approbation, retourna à Vienne d'où il était venu.
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Depuis ce jour je fus plus prudent que jamais, afin de ne pas donner à Abdullahi de nouveaux sujets de méfiance. Malgré cela, il crut nécessaire tout de suite après la mort d'Ibrahim Adlan de me mettre en garde contre des intrigues qui pouvaient se produire.
Il réunit tous les moulazeimie et m'expliqua devant eux, avec les paroles les plus violentes que j'étais soupçonné d'espionnage, qu'il avait appris que j'interrogeais les courriers sur les événements du Soudan, que je recevais dans ma maison, pendant la nuit, des visites de gens qui lui étaient hostiles, enfin que je m'étais même informé dans quelle partie de sa maison se trouvaient ses chambres à coucher.
« Je crains beaucoup pour toi, conclut-il dans son discours riche en reproches, que tu n'aies le même sort que ton ami Ibrahim Adlan, si tu ne rentres pas en toi-même! »
La dose était lourde pour moi, il me fallait conserver du calme et de la fermeté.
« Seigneur, dis-je d'une voix distincte, je ne puis me défendre contre des ennemis cachés, mais je suis innocent de tout ce qu'on t'a rapporté et je livre mes calomniateurs à la punition de Dieu. Voici plus de six années que je me tiens à ta porte par la pluie et par le soleil, par la chaleur et par le froid, toujours prêt à recevoir tes ordres. J'ai quitté, ainsi que tu l'as ordonné, toutes mes anciennes relations; je ne suis en rapport avec personne ; et j'ai même interrompu sur ton désir toute correspondance avec mes frères et sœurs, sans la moindre résistance dans mon cœur. Dans cette longue série d'années, tu n'as jamais entendu de moi un
mot de plainte, pas même lorsque je me trouvais dans les fers sur ton ordre. Mais je ne puis faire davantage. Que Dieu m'impose une nouvelle épreuve, je m1y soumettrai volontiers. Mais je me fie en tout repos à ta pénétration et à ta justice. »
« Que pensez-vous de ses paroles ? » dit-il en se tournant après un moment de réflexion vers les moulazeimie assemblés. Tous sans exception déclarèrent qu'ils n'avaient jamais remarqué chez moi une action pouvant justifier le soupçon sur lequel il basait ses reproches. Mes adversaires, que je connaissais fort bien et qui m'avaient mis dans cette situation périlleuse où tout dépendait de l'humeur du calife, se virent alors forcés d'en témoigner.
« Je te pardonne encore une fois, mais évite tout nouveau sujet de plaintes ! » conclut-il, puis il me tendit sa main à baiser et me fit signe que je pouvais me retirer.
Il parut toutefois avoir compris qu'il avait commis une injustice à mon égard, car le lendemain matin il me parla amicalement et avec intérêt et m'exhorta à être sur mes gardes vis-à-vis de mes envieux, que je gênais depuis longtemps, parce que je possédais son affection et sa confiance.
« Ne te fais pas d'ennemis, dit-il dans un accès de familiarité, tu sais que la loi mahdiste est régie par la Sheria Mohammedijja ; si on t'accuse auprès du cadi de trahison et que cela soit attesté par deux témoins, tu es perdu et moi-même ne puis enfreindre la loi pour te sauver. »
Quelle vie dans un pays où le salut et la perte d'un homme ne dépendent que de la déposition de deux témoins !
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Comme vers minuit, je regagnais ma maison, fatigué, abattu et épuisé par cette lutte toujours renouvelée, mon fidèle Sadallah m'avertit, à ma grande surprise, qu'un eunuque du calife venait d'amener pour moi une femme voilée. Cette fois, j'aurais dû m'en réjouir, car c'était une preuve que l'accès de colère du calife était dissipé et qu'il était de nouveau bien disposé à mon égard. Mais ma première pensée fut de songer à me débarrasser sans que cela paraisse bizarre, de ce cadeau inopportun.
J'entrai avec Sadallah dans la maison et vis avec terreur que sous le voile était cachée une Egyptienne née à Khartoum. (Pour le Soudan, c'était encore une blanche.) Elle s'était installée commodément sur le tapis, et après les premières salutations, me raconta, après que je l'y eus discrètement invitée, l'histoire de sa vie et cela avec une telle volubilité que, quoique parlant très bien l'arabe, j'eus beaucoup de peine à suivre ses paroles.
Elle était fille d'un soldat égyptien qui était tombé dans les combats contre les Shillouk sous Youssouf bey. Comme cela s'était passé vingt ans auparavant, la narratrice ne devait plus être de première fraîcheur. Elle parla aussi de son premier mari qui était tombé à la prise de Khartoum et avec lequel elle avait vécu assez longtemps. Sa mère était une Abyssinienne élevée à Khartoum et vivait encore. Ma fiancée présomptive avait en outre de nombreux parents, ce que la rendait encore plus suspecte pour moi. Cette dame instruite et qui avait beaucoup voyagé, avait été l'une des nombreuses femmes d'Abou Anga. J'étais donc destiné à être le successeur de l'ancien esclave ! Après la mort de
celui-ci, elle avait été faite prisonnière par les Abyssins pendant le combat avec le roi Jean, ainsi que beaucoup de ses compagnes, puis ensuite relâchée par Zeki Tamel. Elle me donna de très nombreux détails sur cette bataille ; ils me seraient maintenant utiles, s'ils ne m'avaient pas échappé. Peu de temps auparavant, le calife avait envoyé chercher à Gallabat les femmes et les esclaves d'Abou Anga qui restaient encore et les avait partagés entre ses partisans après leur arrivée à Omm Derman. Le calife, à ce que me raconta cette femme, me l'avait personnellement destinée, et elle avoua à voix basse qu'elle était heureuse d'être tombée entre les mains d'un compatriote.
Je lui expliquai que je n'étais pas précisément son compatriote, mais un Européen et que ce qui me rapprochait d'elle, c'était la couleur blanche de ma peau. Je lui promis de faire en sa faveur tout ce qui me serait possible. Comme la nuit était déjà avancée, je la priai de suivre mon domestique qui prendrait soin de son repos et pourvoirait à ses besoins.
Tels étaient les cadeaux que me faisait le calife. Au lieu de m'assigner une somme même minime sur le Bet el Mal, pour mon entretien, il m'envoyait des femmes, qui non seulement m'occasionnaient des frais auxquels je ne pouvais suffire, mais encore le grand souci de savoir comment m'en débarrasser.
Le matin suivant, le calife me demanda en riant si j'avais reçu son présent et si j'en étais content ; à quoi je répondis, me souvenant de la leçon reçue l'avantveille, en l'assurant que j'étais très heureux de cette preuve d'affection et que je priais Dieu chaque jour de
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me conserver sa bienveillance pour l'avenir. Comme, avant la prière de midi, je rentrais dans ma maison, je la trouvai pleine de figures féminines étrangères, qui, malgré les objections de Sadallah et sa juste colère, s'étaient moquées de lui et avaient pénétré presque de force en prétendant être de proches parentes de Fatma el Beidha, la blanche Fatma • tel était en effet le nom du cadeau du calife!
Une vieille Abyssinienne infirme se présenta à moi comme ma future belle-mère ; je l'aurais du reste reconnue à son débit emphatique comme la mère de Fatma el Beidha, qu'elle égalait en cous cas par sa loquacité. Elle aussi m'affirma être heureuse que sa fille m'eût été donnée et exprima l'espoir que je lui donnerais dans ma maison le rang qui lui convenait. Je lui promis de bien traiter sa fille et m'excusai en même temps de ne pouvoir rester davantage chez moi. En m'en allant, je donnai l'ordre à Sadallah de recevoir mes hôtes, selon la coutume du pays aussi bien que possible, mais, de les chasser tous ensuite, à l'exception de Fatma el Beidha et même avec l'aide des autres domestiques, si cela était nécessaire.
Lorsque, quelques jours plus tard, le calife me demanda de nouveau avec curiosité des nouvelles de Fatma — je savais combien il tenait à ce que je vécusse aussi isolé et retiré que possible — je lui expliquai que je n'avais jusqu'à présent rien à lui reprocher à elle-même, mais que, grâce à sa nombreuse parenté, je me trouverais peut-être en contact avec des gens avec lesquels ni lui ni moi ne souhaitions -avoir des relations ; que je m'étais efforcé jusqu'à
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présent d'empêcher ces relations, mais que je me heurtais à une résistance en somme légitime. Je lui dis enfin que j'avais pensé, dans le cas où ces gens ne se soumettraient pas à mes ordres, à abandonner Fatma purement et simplement à ses parents; il se déclara d'accord avec ma manière de voir.
En réalité, tout n'était pas absolument exact dans mon récit, car depuis que Sadallah avait accompli les ordres que je lui avais donnés à ce sujet, je n'avais revu personne. J'attendis un certain temps afin de ne pas dévoiler au calife mes vraies intentions ; puis j'envoyai Fatma el Beidha en visite chez sa mère, dont Sadallah avait découvert la demeure, avec l'ordre d'y rester tant que je n'aurais pas exprimé le désir de la voir revenir dans ma maison. Quelques jours plus tard j'envoyai des vêtements et une petite somme d'argent à Fatma; en môme temps, dans une lettre je la déclarais quitte et libre envers moi de ses devoirs. J'assurai au calife que le départ de Fatma romprait ainsi toute relation avec ces gens, inconnus pour nous; il y vit la preuve que je m'efforçais de suivre consciencieusement ses ordres î
Un mois plus tard, la vieille Abyssinienne vint et me demanda la permission de marier sa fille à l'un de ses parents, ce à quoi je consentis volontiers : aujourd'hui, Fatma el Beidha est une heureuse mère de famille à Omm Derman.
Occupation des provinces méridionales par les Mahdistes.
Expédition des Mahdistes vers l'Equateur. — Sort du reste de la
garnison d'Emin Pacha. — Campagne contre les Shillouk. — Reprise
de Tokar par les Egyptiens. — Mort d'Othman woled Adam. —
Discorde à Dongola. — Condamnation de Mohammed Khalid.
Karam Allah, auquel Othman woled Adam avait pris tous ses Basingers et ses esclaves, et qui vivait maintenant d'une façon fort pauvre à Omm Derman, s'était avancé, lorsqu'il était émir de la province du Bahr el Ghazal, jusque dans le voisinage du Nil Blanc et avait inquiété Emin Pacha sur son territoire. Par bonheur pour Emin, Karam Allah fut rappelé et depuis ce temps-là, on n'avait plus reçu de nouvelles des provinces éqnatoriales ; celle du Bahr el Ghazal avait été abandonnée et les habitants d'Omm Derman, qui s'occupaient du commerce de blé, n'allaient que fort peu au sud de Faschoda. Le calife avait entendu parler des richesses de ces pays en esclaves et en ivoire. Il résolut, pour augmenter ses revenus, d'organiser une expédition pour les conquérir. Mais comme la tentative était hasardée, et qu'on pouvait douter de la bonne issue de l'entreprise, il ne voulut exposer au danger ni ses proches
612 CIIAPITKE XIV.
parents, ni ceux de sa tribu. Il désigna donc Orner Salin, comme chef de l'expédition. Les tribus de la vallée du Nil presque seules y prirent part.
Trois vapeurs furent frétés, auxquels on ajouta huit bateaux à voiles. Ils furent chargés de marchandises ordinaires de Manchester, de perles, etc. Orner Salih disposait d'environ 800 fusils et de 500 porteurs de lances. Le calife rédigea les lettres nécessaires à Emin Pacha et je fus obligé de mettre ma signature au bas d'une lettre écrite en mon nom et dans laquelle je sommais Emin de se rendre. En outre, Georgi Stamboul i, qui s'était occupé précédemment des affaires d'Emin Pacha à Khartoum, lui écrivit aussi. Comme les Shillouk n'étaient pas tributaires des Mahdistes et qu'ils étaient très forts, Orner Salih reçut l'ordre de passer à Faschoda sans s'y arrêter et de ne se défendre qu'en cas d'attaque. Il quitta Omm Derman au milieu de juillet 1888, traversa Faschoda sans difficulté, mais ne trouva plus ensuite d'occasion pour envoyer des rapports sur sa situation.
Plus d'une année après, comme le calife était inquiet, et songeait aux moyens de se procurer des nouvelles, un vapeur revint avec un peu d'ivoire et quelques esclaves. Il fournit des renseignements sur le cours et l'état de l'expédition. La garnison de Redjaf s'était rendue et ses officiers avaient été envoyés à Dufilé, afin de faire prisonnier Emin Pacha, auquel ses soldats refusaient déjà obéissance ; il devait être livré à Omer Salih. Après le départ des officiers, le bruit se répandit parmi les Mahdistes que c'étaient des traîtres et qu'ils étaient allés à Dufilé pour réunir les soldats qui y étaient stationnes et combattre Omer Salih. Celui-ci usa de représailles.
arrêta les officiers et sous-officiers restés à Redjaf, les fit mettre aux fers, et partagea entre ses partisans tous les biens qu'il trouva en possession de ceux qu'il avait fait emprisonner.
Les officiers, arrivés à Dnfilé, et qui voulaient réellement, suivant leurs instructions, s'emparer d'Emin Pacha, trouvèrent que celui-ci s'était déjà retire avec Stanley. Ils entendirent alors parler de l'arrestation de leurs femmes et de la confiscation de leurs biens. Ils réunirent les soldats qui les avaient suivis volontairement et qui, après le départ d'Emin avaient fondé une sorte de république militaire ; puis, ils marchèrent contre Redjaf. Les Mahdistes, informés de leur approche les attendirent en chemin. Un combat eut lieu dans lequel Orner Salih resta vainqueur. Les officiers tombèrent, mais la plus grande partie des troupes réussit à se retirer à Dufilé, dont la garnison fut bientôt attaquée par les Mahdistes et qui, après une vaillante défense força l'ennemi à battre en retraite. Malgré ce succès, la dissension éclata aussitôt parmi les soldats et ils se répandirent par bandes dans tout le pays afin de subvenir à leur entretien.
Le calife, heureux du succès remporté par Orner Salih, et poussé par Mohammed Cher woled Badr, arrivé par le vapeur, qui lui dépeignait les richesses du pays en termes très exagérés, se décida à organiser une nouvelle expédition. Il envoya Hassib woled Ahmed et Elias woled Kenuna avec deux cent soixante fusils et profita de l'occasion favorable que la position nouvellement acquise lui offrait, pour se débarrasser de personnages qu'il n'aimait pas. Depuis ce moment, Redjaf devint un lieu de déportation pour les criminels, pour
les personnes dangereuses ou supposées dangereuses pour l'Etat. Beaucoup de ceux qui étaient inculpés de vols et qui se trouvaient prisonniers chez le Sejjir furent remis à Elias woled Kenouna. Le calife fit arrêter aussi tous ceux qui étaient soupçonnés de se livrer à des vices contre nature, ou de mener un genre de vie immoral. Il les fit mettre aux fers et expédier à Redjaf. Que les injustices les plus inouïes se soient produites alors, cela va sans dire ! C'était une magnifique occasion pour les nombreux émirs et les autres personnages influents, de se débarrasser de ceux qu'ils n'aimaient pas. Hassib et Elias surent profiter de cette nouvelle organisation. Dans leur voyage, depuis Omm Derman à Kaua, ils visitèrent les villages situés dans le voisinage du fleuve, arrêtèrent les gens sous prétexte qu'ils appartenaient à la catégorie de ceux dont le calife avait ordonné la déportation à Redjaf, puis leur rendirent contre rançon la liberté et le droit de pouvoir rester dans leur pacrie. C'était un métier lucratif ! La riche source de revenus des deux émirs ne tarit que lorsque les navires arrivèrent dans les districts des Shillouk et des Dinka qui surent défendre leur liberté avec courage et succès. Le calife avait entendu parler, par les marchands qui s'étaient rendus à Faschoda pendant les années 1889 et 1890 et qui faisaient paisiblement le commerce de blé avec les Shillouk, de la population de ces districts. Beaucoup de villages, sur les bords et dans le voisinage du fleuve, abritaient de nombreuses tribus de nègres Shillouk et Dinka qui, sans souci des populations du Soudan, gémissant sous la tyrannie du calife, menaient là une existence tranquille, et qui n'était troublée par aucun ennemi.
Ces tribus se trouvaient sous la domination du mek (roi) qui, issu de l'ancienne famille régnante des Shillouk. exerçait un pouvoir illimité sur ses sujets et leur permettait, dans son propre intérêt, de faire du commerce avec les Mahdistes, tandis que lui-même, confiant dans sa puissance ne tenait nullement pour nécessaire d'assurer le calife de sa soumission, ni de lui payer des impôts.
Zeki Tamel se trouvait avec son armée à Gallabat. Cette province avait bien diminué d'importance pendant la dernière famine ; il avait, en effet, sacrifié la population en lui volant son blé, en faveur de ses soldats ; elle avait souffert, en outre, des pertes importantes par suite de plusieurs invasions faites dans le pays des Amliara après la mort du roi Jean.
Le moment était donc mauvais à Gallabat et dans le Ghedaref. L'entretien et la nourriture de l'armée, déjà réduite à environ 8000 hommes, offraient de grandes difficultés. Le calife, informé de ces faits, ordonna à Zeki Tamel de laisser comme garnison à Gallabat, 2000 hommes sous les ordres d'Ahmed woled Ali, un cousin du calife, et de marcher avec le reste, soit 6000 hommes, contre les Shillouk et les Dinka et d'assiéger Faschoda. Zeki Tamel quitta alors Gallabat, passa le Nil Bleu près de Woled Medine et traversa le Ghezireh jusqu'à Kaua où l'attendaient les bateaux arrivés d'Omm Derman.
Zeki Tamel, d'une bravoure personnelle extraordinaire et connu pour sa générosité était un Taasha. Son grandpère était un esclave arabe libéré. Il tenait ses soldats très sévèrement et punissait souvent de mort les plus
petites infractions à la discipline. 31 se fit ainsi détester particulièrement par ses émirs qui, en raison de ses procédés draconiens, avaient souvent à déplorer la perte des hommes les plus capables.
Il s'embarqua à Kaua et se rendit directement à Faschoda. Le mek des Shillouk crut que Zeki allait pour soutenir Redjaf, ainsi que les bateaux qui avaient passé précédemment; mais, lorsqu'il le vit débarquer en terre ferme, il s'enfuit, surpris et effrayé. Poursuivi, il fut fait prisonnier et exécuté, ayant refusé d'indiquer l'endroit où il avait caché les sommes d'argent gagnées dans son commerce de blé depuis plusieurs années.
Les Shillouk, la tribu nègre la plus brave du Soudan égyptien, se rassemblèrent alors au sud et au nord de Faschoda et défendirent leur patrie et leur liberté avec un courage digne d'admiration. Les soldats de Zeki, habitués au combat et armés de fusils Remington, remportèrent toutefois la victoire après de nombreux combats sanglants dans lesquels les Shillouk, armés seulement de lances, rompirent souvent les rangs de l'ennemi et lui infligèrent de grosses pertes; vaincus, ils prirent la fuite. Les survivants se dispersèrent avec leurs familles dans le pays et furent poursuivis par Zeki ; une grande partie tomba entre ses mains. Il fit passer au fil de l'épée tous les hommes dont il put s'emparer ; les femmes, les jeunes filles et les enfants furent seuls chargés comme butin sur les bateaux et emmenés à Omm Derman. Le calife fit conduire tous les garçons dans une maison spéciale où ils furent élevés pour devenir des moulazeimie; il choisit les plus belles jeunes filles pour sa maison et pour en faire cadeau à ses parents ou à ses partisans
préférés, puis fit vendre le reste aux enchères par le Bet el Mal. Des milliers de pauvres créatures furent amenées à Omm Derman tandis que beaucoup succombèrent pendant la marche, aux fatigues du voyage et au climat auquel elles n'étaient pas habituées. Les femmes des Shillouk, élevées en pleine liberté, ne purent que difficilement s'habituer à la vie, dans la ville malpropre où des centaines de mille hommes demeuraient entassés ; beaucoup d'entre elles périrent. A cause de leur grand nombre, le prix en devint si réduit, que des esclaves nouvellement arrivés furent livrés souvent pour 8 à 20 écus, valeur d'Omm Derman.
Tandis que Zeki laissait Ahmed woled Ali à Gallabat, son frère Hamed woled Ali était nommé émir de Kassala. Cupide comme pas un, il prit aux gens, amis ou ennemis, leurs biens et leurs troupeaux, en sorte que les tribus arabes de l'est, des Hadendoa, des Halenka et des Béni Amer, qui avaient justement conquis Kassala pour le Mahdi, se révoltèrent et, se dirigeant sur Massaouah se placèrent sous la protection de l'Italie.
L'année de la famine fit le reste, en sorte que la tribu des Shoukeria, qui appartenait pour la plus grande partie à Kassala, périt presque entièrement. Comme les environs de Kassala avaient été abandonnés par les habitants échappés à la mort, il devint à la fin très difficile à la garnison elle-même de s'approvisionner. Le calife qui redoutait une marche en avant des Italiens, et qui considérait Kassala comme son boulevard, fut très irrité contre Hamed woled Ali, son cousin auquel il attribuait la principale responsabilité de la ruine du
pays. Il le rappela à Omm Derman et lui infligea comme punition d'accomplir chaque jour les cinq prières dans la djami. Il mit à sa place Haggi Mohammed Abou Gerger qui avait été autrefois adjoint à Osman Digna.
Ce dernier, auquel la plus grande partie du Soudan oriental obéissait, avait réussi à soumettre la plupart des tribus arabes et il menaçait même Souakim, déjà depuis plusieurs années. Il soutint des combats continuels avec les troupes du Gouvernement. Un jour le sirdar actuel de l'armée égyptienne, Sir Herbert Kitchener Pacha, alors gouverneur du Soudan, surprit le camp de Digi a établi dans le voisinage de la ville, et fut grièvemei t blessé. Osman Digna s'était retranché dans le voisinage de Souakim à Handoub et menaçait sans cesse la ville, jusqu'à ce qu'enfin le Gouvernement résolut d'envoyer des troupes pour le chasser de sa position.
11 se retira à Tokar où il avait établi déjà depuis longtemps son quartier général, et de ce point inquiéta, par ses incursions, la tribu des Omarar qui lui était hostile. Par sa sévérité exagérée et ses combats continuels, Osman Digna avait presque entièrement perdu son ancienne popularité ; plusieurs de ses partisans commençaient à murmurer secrètement contre ses ordres. Le calife l'apprit et comme il tenait davantage à consolider son nouvel empire, qu'à suivre strictement les enseignements du Mahdi, il désira qu'Osman Digna « relâchât un peu la corde trop tendue » (proverbe arabe). Il désigna Mohammed Khalid pour porter ce message à Osman Digna.
Après avoir été privé de ses biens par Abou Anga et mis aux fers dans le Kordofan pendant une année,
OCCUPATION DES PROVINCES MÉRIDIONALES PAR LES 619 MAHDISTEd.
Mohammed Khalid avait été amené à Omm Derman, où le calife lui pardonna, lui rendit même une partie de sa fortune, et le soutint de ses propres moyens.
Il avait longtemps accompli avec le calife et dans son voisinage toutes les prières quotidiennes et s'était séparé même d'une façon ostensible du parti de ses parents auxquels il reprochait leur maladresse et leur ingratitude. Le calife qui avait privé les parents du Mahdi de toutes les places, abaissé toute leur influence, voulut toutefois sauver les apparences et donner au moins une position à lun d'entre eux qu'il désirait s'attacher de cette manière. C'est pourquoi il nomma Mohamed Khalid comme son représentant personnel auprès d'Osman Digna. Mohammed Khalid s'acquitta pour le mieux de sa mission. Bientôt après, le calife l'envoya à Abou Hammed pour qu'il élaborât un rapport sur les dispositions des Ababda, qui étaient sujets du Gouvernement égyptien mais se trouvaient en contact continuel avec les tribus frontières mahdistes de la province de Berber.
Quelques semaines s'étaient à peine écoulées depuis le départ de Khalid, lorsque Digna fut attaqué par les troupes égyptiennes sous Holled Smith Pacha et chassé de Tokar. Le calife, averti par Osman Digna qu'il serait attaque par les troupes du Gouvernement, était dans une grande perplexité. Il déclara toutefois en gardant son calme extérieur, que la victoire était assurée.
Cest pourquoi la terreur fut d'autant plus grande, lorsque la nouvelle de la défaite et de la fuite d'Osman Digna parvint au calife. Comme il craignait que le Gouvernement, entraîné peut-être par le succès, n'avança contre Kassala et Berber où ne se trouvaient que des
forces insuffisantes, il donna Tordre de se retirer aussitôt à rapproche de l'ennemi. Il songea en même temps à élever un camp fortifié à Metemmeh. Mais il fut bientôt calmé par la nouvelle que le Gouvernement se contentait de Tokar. En réalité, cela seul fut pour lui un rude coup et une source de crainte continuelle, car il était à prévoir que les tribus, indisposées contre Osman Digna se joindraient maintenant au Gouvernement, ce qui ouvrirait à ses troupes la route vers Berber et Kassala. Quelques mois plus tard, on ordonna à Osman Digna, qui s'était retiré dans les montagnes, et dont les hommes qui lui restaient s'étaient dispersés à cause du manque de vivres, d'aller avec ses émirs à Berber. De là, il se rendit plus tard à Omm Derman avec le nouvel émir de Berber, Zeki woled Othman, un parent du calife. Le calife, convaincu de la fidélité et de la bravoure d'Osman Digna, le reçut très amicalement et le consola de sa défaite. Après un séjour d'une quinzaine, Osman Digna se rendit avec quelques chameaux et des femmes, cadeaux du calife, dans l'Atbara pour s'y livrer à l'agriculture, y édifier un camp et réunir peu à peu les restes dispersés de son armée.
Othman woled Adam, auquel en réalité, le Darfour oriental qui avait été presque dépeuplé par la famine, était seul soumis, avait résolu de marcher contre Dar Tama et Dar Massalat. Déjà à la frontière de ce district, il eut à soutenir un rude combat, ce qui le força à reconnaître combien ses adversaires étaient dangereux. Il fut attaqué dans son camp : ses ennemis, armés seulement de petites lances, s'y précipitèrent avec une hardiesse folle ; il ne dut son salut qu'à ses armes supérieures et
à la bravoure des sheikhs qui se trouvaient avec lui. Si l'attaque avait eu lieu pendant la marche, il aurait été sans aucun doute anéanti. Bien qu'il eût repoussé les ennemis, il différa cependant sa marche en avant, à cause des grandes pertes qu'il avait subies; avant qu'il n'ait pu recevoir des renforts, une violente épidémie de typhus éclata parmi ses soldats et le força à la retraite. En route lui-même tomba malade et il mourut deux jours après son arrivée à Fascher.
Ce fut une perte fort sensible pour le calife, car son cousin Othman woled Adam était, malgré ses vingt ans à peine, un brave guerrier et s'appliquait toujours à bien s'entendre avec ses soldats, à les maintenir contents et dispos et à renforcer son influence. Il partageait le butin sans égoïsme, mais avec générosité, après avoir prélevé la part destinée au calife, ne conservant pour lui-même que le strict nécessaire. Cavalier distingué, aimable avec chacun, il ne s'abandonnait pas à la vie efféminée qui affaiblissait son entourage. Il fut, encore longtemps après sa mort, donné comme exemple de l'Arabe noble et brave, par les nombreuses personnes qui l'avaient connu intimement. Après avoir longtemps réfléchi et écouté de nombreux conseils, le calife accorda la place du défunt à son proche parent le jeune Mahmoud woled Ahmed. Celui-ci était le contraire du premier, ne songeant qu'à s'enrichir, ne recherchant que la débauche, rôdant volontiers avec des danseuses et des chanteurs qui devaient le divertir de leurs chansons obscène^. nette manière de vivre le fit détester et fut cause d'une révolution chez ses soldats qui avaient encore présent à la mémoire le souvenir de leur précédent maître. Cette
622 CHAPITIiE XIV.
révolte fut réprimée, il est vrai, mais coûta bien des vies d'hommes et diminua beaucoup les forces de Mahmoud.
Younis woled ed Dikem était resté à Dongola depuis sa nomination comme chef d'Abd er Rahman woled en Negoumi. Mousid, ancien lieutenant de ce dernier, et Arabi woled Dheilallah lui furent adjoints comme conseillers. Bientôt s'élevèrent de graves dissentiments entre les commandants, chacun voulant s'enrichir aussi vite que possible, et le pays appauvri ne pouvant satisfaire aux exigences de ses nombreux maîtres et de leurs partisans. Mousid et Arabi adressèrent au calife une plainte, dans laquelle ils représentaient Younis, qui avait abandonné le Gouvernement du pays au bon plaisir de ses esclaves, comme étant la cause de la cherté toujours croissante qui existait; ils l'accablèrent encore de maints reproches. Younis fut rappelé.
Comme le Dongola était une province frontière et qu'une bonne partie de sa population était déjà passée en Egypte ; comme d'autre part, avec les continuels rassemblements de troupes à Wadi Halfa, on devait toujours s'attendre à une attaque, le calife voulut gagner le pays à sa cause et d'une manière durable, par un meilleur traitement. Il désigna donc Mohammed Khalid, dont il connaissait les capacités, comme successeur de Younis. Il l'envoya à Dongola avec l'ordre d'établir une administration plus douce, bien réglée et particulièrement de diminuer les impôts dans ce pays où l'agriculture n'était possible qu'avec des sakkiehs (roues pour puiser l'eau), mais qui était très riche en palmiers et en dattiers. Mais n'ayant pas entière confiance en la fidélité de Mohammed Khalid, il sépara le pouvoir militaire du pouvoir administratif et plaça les soldats armés de fusils sous les ordres
d'Arabi Dheifallah, tandis qu'il soumettait les porteurs de lances appartenant aux tribus de l'ouest, aux ordres de Mousid.
Il était à prévoir que cette mesure amènerait des différends entre les personnalités dirigeantes.
Mohammed Khalid, afin d'élever les revenus du pays et de faciliter la situation aux habitants, donna toutes les places à des gens qui lui partirent convenables, tandis qu'Arabi et Mousid désiraient les mêmes places pour leurs parents et leurs favoris. Comme ils ne purent y réussir, ils émirent directement pour leur parti des prétentions que Mohammed Khalid ne voulut ou ne put satisfaire. On en vint à des contestations, à des injures, et finalement les deux partis se trouvèrent face à face, les armes à la main.
Le parti de Mohammed Khalid se composait principalement des habitants de la vallée du Nil : les Djaliin et les Danagla, tandis qu'Arabi et Mousid avaient pour eux les tribus de l'ouest et les soldats. Des deux côtés, on envoyait au calife rapports sur rapports, tandis que des intermédiaires et d'autres personnes amies de la paix s'efforçaient de prévenir le combat. Le calife fit partir aussitôt Younis woled ed Dikem, qu'il venait de destituer afin de remplacer Arabi et Mousid. Il les manda tous deux à Omm Derman pour entendre leur justification et pour les punir.
Quelques jours après leur arrivée, il envoya à Mohammed Khalid, l'ordre de venir également à Omm Derman, afin, disait-il, d'assister à la punition d'Arabi et de Mousid. Khalid vint et dut comparaître avec ses adversaires devant un tribunal placé sous la présidence
du calife Abdullahi et composé du calife Ali, des cadis et de quelques émirs absolument dévoués au calife. Il fut accusé de s'être permis des appréciations désobligeantes sur les ordres du calife et d'avoir prétendu que le calife et ses parents étaient la cause de la ruine de tout le pays. Le calife était méfiant depuis longtemps à l'égard de Mohammed Khalid, à cause de son frère Yacoub qui haïssait profondément les parents du Mahdi. Il regrettait de lui avoir donné une situation influente qu'il pouvait utiliser pour le plus grand bien de ses propres parents, et saisit avec joie l'occasion de se défaire de lui. Une lettre arriva de la part de Younis qui, disait-on, avait reçu auparavant des instructions de Yacoub. Mohammed Khalid y était accusé d'avoir dérobé et envoyé à ses parents à Omm Derman six caisses de munitions, qu'on avait confiées à sa garde, d'une façon bizarre, pendant que les soldats se trouvaient sous les ordres d'Arabi Dheifallah. Le jugement du calife était arrêté déjà longtemps avant le commencement du procès. Mohammed Khalid fut trouvé coupable, condamné à la captivité pour un temps illimité et envoyé au Sejjir qui le priva de tout rapport avec autrui. Mais pour justifier le procédé du calife, arriva par hasard a ce moment d'Egypte à Omm Derman, un journal. Celui-ci contenait une notice tirée de la feuille italienne « La Eiforma » où on prétendait que Mohammed Khalid avait été en relations avec le Gouvernement égyptien pour lui livrer les provinces qui lui étaient confiées. Cette preuve suffisait au calife. Il convoqua encore une fois les juges qui avaient siégé dans le premier procès, leur soumit le journal ; ils reconnurent que c'était là la preuve la plus complète de la trahison de Mohammed Khalid. Celui-ci
fut condamné à mort. Mais le calife déclara ne pas vouloir répandre le sang d'un parent du Mahdi et d'un descendant du Prophète ; il commua la condamnation à mort en détention perpétuelle. La générosité du calife fut reconnue et louée d'une manière générale, même par ses adversaires ! Il s'était ainsi défait pour toujours du seul homme qu'il craignait parmi les parents du Mahdi, à cause de ses connaissances et de sa finesse.
Le calife ne manqua, dans aucune occasion publique, d'accuser d'ingratitude et de trahison les Ashraf en général et Mohammed Khalid en particulier, toujours à la recherche d'un motif de les affaiblir davantage et de les rendre absolument inoffensifs.
La tension toujours existante entre les deux camps s'aggrava et aboutit enfin à une révolte des Ashraf à Omm Derman, révolte qui permit au calife de mettre enfin à exécution les projets qu'il caressait depuis longtemps.
SlatiTi Pacha. 40
Le calife et ses adversaires.
Révolte des Ashraf. — Fuite du P. Ohrwalder et des deux sœurs. — Le calife se venge des Ashraf. — Arrestation et mort des oncles du Mahdi. — Zeki Tamel à Omm Derman. — Arrestation du calife Chérif. — Point de fumée sans feu. — Emigration forcée. — Tristea nouvelles d'Autriche. — Malaise du calife. — Le sort d'une grue. — Chute de Zeki Tamel. — La bataille d'Agordat. — Défaite de Kassala. — Chute du cadi Ahmed. — L'Etat du Congo à l'Equateur et au Bahr el G-hazal. — Refus d'une demande en mariage.
Le calife Mohammed Chérif et les deux jeunes fils du Mahdi à peine âgés de 20 ans, résolurent avec leurs autres parents de secouer le joug du calife et de reconquérir le Gouvernement par la force. Ils confièrent leurs plans sous le sceau du secret à leurs amis et compatriotes d'Omm Derman et gagnèrent à leur cause au moyen de leur intermédiaire les Danagla résidant au Ghezireh. Ils croyaient être sûrs de leurs conjurés, quand un émir de la tribu des Djaliin les trahit. Bien qu'il eût prêté serment qu'il ne confierait son secret qu'à son frère ou à son plus fidèle ami, il communiqua au calife tous les détails du complot, déclarant qu'il le considérait comme son plus fidèle ami !
Le calife prit aussitôt des mesures défensives; les Ashraf ayant aussi des espions remarquèrent des menées
mystérieuses contre eux et se rendirent compte que leurs projets étaient découverts. Ils se réunirent en toute hâte dans leur quartier, au nord de la maison du calife, et se préparèrent au combat.
Tous les Ashraf et leurs partisans les Danagla se rassemblèrent dans les maisons voisines de la Koubbat du Mahdi ; les bateliers et les matelots quittèrent leurs vaisseaux pour combattre et vaincre pour leur soi-disant droit, ou, comme ils le prétendaient pour la religion mal interprétée. On fit voir le jour aux armes, tenues cachées depuis longtemps par crainte du calife qui en interdisait le port, à peine 100 fusils Remington avec des munitions insuffisantes et de vieux fusils pour la chasse aux éléphants.
Ahmed woled Soliman se conduisit comme un insensé; iî prétendit avoir vu le Prophète et le Mahdi qui lui avaient assuré la victoire et se réjouit du commencement des hostilités, comme d'une fête. Même les femmes du Mahdi qui depuis la mort de leur maître étaient enfermées et surveillées sévèrement par le calife et qui ne recevaient que juste le nécessaire à leur entretien, désiraient ardemment voir les deux partis aux prises ; leur position était telle qu'elles ne pouvaient que gagner au change : Aïsha Oumm el Mouminin, première femme du Mahdi, ceignit une épée pour prendre part à la guerre sainte !
Pendant que cela se passait à quelques centaines de pas de la maison du calife, lui aussi faisait ses derniers préparatifs.
C'était un lundi, après la prière du soir; le calife fit venir tous les moulazeimie et les mit au courant des intentions des Ashraf. Il nous ordonna de nous armer, déclara notre service permanent : aucun ne devait quitter
son poste, devant la porte. Des cartouches furent données aux troupes nègres des moulazeimie et elles durent se placer dans les rues conduisant aux maisons des rebelles pour leur couper toutes les communications. 1000 fusils furent distribués aux Taasha qui se postèrent sur une grande place entre le tombeau du Mahdi et la maison du calife, ainsi que le long des murailles. Les nègres, sous les ordres de Ahmed Fadhil, durent prendre leur position au centre de la mosquée et attendre; là aussi se trouvaient les cavaliers de Yacoub et Tinfanterie armée de lances : tous étaient prêts à toutes les éventualités. Le calife Ali, soupçonné d'avoir des sympathies pour les rebelles devait occuper la partie de la ville la plus rapprochée de ses maisons et couper toutes les communications aux révoltés.
Au lever du soleil, ceux-ci étaient complètement cernés et il ne leur restait qu'à se rendre ou à se battre. Cependant, avant le combat, le calife envoya ses cadis, accompagnés de Saïd el Meki vers le calife Chérif et les fils du Mahdi pour leur rappeler la proclamation de leur père et les paroles de ce dernier sur son lit de mort; il leur fit demander en même temps quels étaient leurs désirs et leur promit d'y donner satisfaction si c'était possible. On répondit brièvement aux cadis qu'on ne désirait qu'une chose, le combat.
Le calife avait donné l'ordre strict à tous ses commandants de ne pas provoquer le combat et de se borner en cas d'assaut à la défense nécessaire. Il tenait à terminer cette révolte à l'amiable. Il était fermement persuadé qu'il serait victorieux dans une bataille, mais aussi qu'Omm Derman serait livrée au pillage. Il reconnaissait que les
tribus arabes de l'ouest surtout, dès le commencement du combat, chercheraient et trouveraient l'occasion d'exercer leur amour du vol et du brigandage, qualités dominantes de leur caractère et ne songeraient qu'à s'emparer du butin; il savait par expérience que dans Fardeur de l'action, elles ne ménageraient ni ami, ni ennemi, finalement se feraient la guerre entre elles et saisiraient l'occasion pendant le trouble général, de regagner leur patrie qu'elles avaient presque toutes quittée à contre-cœur. Une seconde fois, il envoya le cadi vers les rebelles, mais sans plus de succès que la première fois.
Moi-même, je désirais la guerre, car, je risquais tout au plus ma vie qui était continuellement en jeu dans le voisinage du calife qui n'avait pas même épargné le plus zélé de ses serviteurs, Ibrahim Adlan, lorsqu'il crut ne plus avoir besoin de lui; d'un autre côté, cette guerre et l'inévitable affaiblissement de mes ennemis me procuraient une douce satisfaction; puis, je pensais qu'une occasion de reconquérir ma liberté pourrait s'offrir et grâce aux anciens soldats du Gouvernement qui étaient presque tous mécontents de leur état actuel, je pouvais même atteindre un but plus élevé. Faire des plans définis pendant cette époque mouvementée et anormale eut été folie; je désirais la guerre pour en tirer tous les avantages possibles.
Quelques rebelles exaltés, ne pouvant plus attendre, ouvrirent le feu et quelques-uns des nôtres, malgré la défense, y répondirent. Cependant ce ne fut qu'une escarmouche. Les rebelles semblaient ne pas savoir ce qu'ils voulaient et leur parti faisait déjà l'impression d'être
divisé. Les armes étaient mauvaises et rares, mais leur courage Tétait plus encore. Bientôt le feu cessa ; nous n'avions en tout que cinq morts. De nouveau le calife envoya des ambassadeurs et le calife Ali woled Helou pour offrir son pardon aux Ashraf. Cette fois, on répondit moins rudement ; on désirait même connaître les conditions de réconciliation ; les envo)rés furent en même temps chargés de les poser. Les négociations prirent le reste du jour, et même jusque fort tard dans la nuit, puis recommencèrent le lendemain; à ma grande déception, elles finirent par un arrangement. Le calife promit par serment d'accorder grâce complète à tous les conjurés sans exception. En outre il fit les concessions suivantes :
1° Le calife Mohammed Chérif devait recevoir une place selon son rang avec voix consultative dans toutes les affaires importantes du Gouvernement.
2° Les bannières mises hors de service depuis la mort d'Abd er Rahman woled Negoumi devaient lui être rendues avec le droit d'enrôler des volontaires.
3° Tous les parents du Mahdi devaient recevoir du Bet el Mal des secours proportionnés en argent selon la volonté du calife Chérif.
Les rebelles s'engageaient par contre à livrer toutes leurs armes et à obéir désormais aveuglément aux ordres du calife.
Les conditions furent acceptées et la paix conclue ; seule l'exécution de ces mesures se fit attendre.
Le vendredi matin enfin, les chefs des rebelles parurent devant le calife, demandèrent et reçurent leur pardon et renouvelèrent leur serment de fidélité. L'aprèsmidi du même jour, le calife Chérif vint avec les deux fils
du Mahdi. La paix était donc conclue de fait ; la cavalerie et l'infanterie qui avaient été sur pied pendant trois jours consécutifs reçurent Tordre de quitter la mosquée. Les Djihadia et les moulazeimie devaient rester à leur poste jusqu'à ce que les armes eussent été livrées. Le dimanche suivant, après-midi, j'avais envoyé un de mes serviteurs demander des nouvelles du Père Ohrwalder ; il revint disant qu'il avait trouvé la porte de la maison fermée et avait pris des renseignements auprès de ses voisins, d'anciens marchands grecs. Ceux-ci, dans la plus grande inquiétude, le cherchèrent partout où il avait l'habitude d'aller, mais ne le trouvèrent plus ; les deux sœurs de la mission qui demeuraient chez lui étaient également absentes. L'idée me vint soudain alors qu'Ohrwalder profitant des troubles de la ville avait rencontré par hasard des gens de confiance et s'était enfui avec eux. C'était bien cela. Avant la prière du soir un des muselmanium et le Syrien Georgi Stambouli vinrent demander en tremblant à être conduits vers le calife pour lui communiquer des affaires urgentes.
Celui-ci, occupé de choses qui lui paraissaient plus importantes, les pria d'attendre dans la mosquée et ne leur demanda ce qu'ils voulaient qu'après la prière du soir. lis lui firent part que Youssouf el Gasis (l'ecclésiastique Joseph) avait disparu depuis hier avec les femmes qui habitaient sa maison. Le calife extrêmement fâché en apprenant cette nouvelle, fit venir immédiatement Nur el Gerefaoui, l'amin du Bet el Mal et Mohammed Wohbi, préfet de police, leur ordonnant de poursuivre les fugitifs sur toutes les routes et d'employer tous les moyens en leur pouvoir pour les rattraper
et les ramener morts ou vivants à Omm Derman. Ce fut un bonheur pour les pauvres Grecs que le calife fût fort occupé de ses ennemis et ne trouvât pas le temps de penser à eux, sans quoi, ils n'auraient pas manqué d'être incarcérés et dépouillés de leurs biens, puisque Ohrwalder demeurait au milieu d'eux. Comme, lors de l'insurrection, on avait envoyé tous les chameaux dans les provinces pour aider à la concentration des troupes, Nur el Gerefaoui et Mohammed Wohbi n'en purent trouver que trois, ce que Ohrwalder qui devait fuir à marches forcées et dans quelle anxiété ne prévoyait sans doute pas.
Je désirais de tout mon cœur le succès de son audacieuse entreprise; il avait tant souffert et supporté son malheur avec une patience toute chrétienne, s'étant toujours fait remarquer par son courage et sa rare dévotion.
Maintenant j'étais entièrement abandonné, ce n'était pas seulement pour moi un compatriote, mais aussi un ami fidèle. C'était le seul qui avait avec moi une parenté spirituelle, le seul avec qui je pouvais dans les jours de tristesse échanger quelques mots en ma langue maternelle. Maintenant j'étais bien seuil
Le lendemain, le calife me fit appeler et m'adressa de vifs reproches au sujet de la fuite d'Ohrwalder.
« Il est de ta race et était, je le sais, en relation avec toi. Pourquoi ne m'as-tu pas dit de le retenir icimême? Tu dois avoir eu connaissance de ses intentions? »
« Maître, répondis-je, comment aurais-je pu savoir qu'il voulait fuir? Dès le commencement des troubles que tu as apaisés, grâce au Tout-Puissant et à ta sa-
gesse, je n'ai pas un instant quitté mon poste. Si j'avais su que c'était un traître, tu sais bien que je t'aurais averti à temps! »
« C'est sans doute ton consul qui l'aura fait emmener d'ici, » dit le calife toujours fâché et méfiant.
Avec les dernières lettres arrivées pour moi et le calife, de Rosty, le consul général austro-hongrois, en avait adressé une à ce dernier, en arabe, pour le remercier de sa manière d'agir envers les membres de la mission catholique et demander un sauf-conduit pour un messager qu'il désirait leur envoyer puisqu'ils étaient sous la protection autrichienne et que S. M. l'empereur avait pour eux un intérêt tout particulier. Le calife m'avait montré la lettre sans y répondre et considéra dès lors tous les membres de la mission comme mes compatriotes ; il prétendait aussi que les fugitifs avaient été emmenés par l'intermédiaire du consul général.
Je fis remarquer au calife qu'il était probable que des marchands des tribus limitrophes arabes se fussent trouvés à Omm Derman lors des troubles et en eussent profité par amour du gain pour faciliter la fuite d'Ohrwalder et des deux sœurs. Le calife se rangea à cet avis et me recommanda de lui rester fidèle. Là-dessus il me congédia.
Malgré la résistance des Ashraf, les armes furent enfin livrées et le calife trouva qu'il était temps de prendre des mesures radicales contre ses adversaires. Une vingtaine de jours pouvaient s'être écoulés depuis le commencement des hostilités. Nous étions encore sur pied jour et nuit pour garder le calife quand il convoqua en assemblée les deux autres califes, les cadis et les chefs
Ashraf et Danagla. Il reprocha à ces derniers de n'obéir à ses ordres qu'avec répugnance malgré son pardon, de venir rarement à la prière et à la revue qui avait lieu tous les vendredis matin ; il leur fit lire de nouveau la proclamation du Malidi en sa faveur.
Ensuite, pour suivre les traces de son prédécesseur qui prétendait n'agir que d'après des inspirations prophétiques, il déclara à l'assemblée que le Prophète lui était apparu et lui avait commandé de punir les récalcitrants qu'il lui avait indiqués.
Il y en avait treize à la tête desquels se trouvaient Ahmed woled Soliman universellement détesté et Ahmedi, l'un des secrétaires du calife, originaire de Dongola. Le calife soupçonnait ce dernier de sympathiser avec ses ennemis et de les renseigner secrètement sur les mesures qu'il prenait. Ils furent appelés l'un après l'autre, reçus par les moulazeimie d'ordonnance, garrottés, trainés en prison, en butte à de mauvais traitements, puis mis aux fers.
Quelques jours après, le calife leur fit encore lier les mains et les envoya en bateau à Faschoda sous forte escorte. Zeki Tamei les laissa parqués environ huit jours dans une zeriba étroite où ils souffrirent de la faim et de la soif, ne leur donnant de temps en temps que juste pour les maintenir en vie. Enfin, selon des instructions secrètes, ils lurent tués à coups de bâtons épineux, fraîchement coupés ! (après qu'on leur eut arraché leurs mauvais vêtements).
La révolution terminée, le calife avait envoyé deux de ses plus proches parents, Ibrahim woled Malek et Salah Hammedo, celui-ci vers le Nil Bleu et l'autre vers le Nil
Blanc pour mettre en état d'arrestation les parents et partisans des Asliraf qui, à cause de leur absence, n'étaient pas compris dans le pardon du calife. Les deux envoyés expédièrent tous les hommes, plus d'un millier, dans la sheba à Omm Derman où, désarmés, ils attendirent leur punition pour avoir pris part à la conspiration. Parqués des jours entiers dans la cour de la prison, entre la vie et la mort, ces malheureux apprirent enfin du calife qu'ils auraient la vie sauve à condition de partager tous leurs biens avec lui. Heureux d'une expiation relativement douce, ils y consentirent; mais, il »va sans dire que le calife reçut la plus grande part. Mis en liberté après le partage, ils rentrèrent dans leurs villages respectifs ; il ne restait au riche que le nécessaire à peine et le pauvre était dans la misère noire. Mais ce qui les indigna le plus et les fit soupirer après la vengeance, ce fut de trouver leurs femmes maltraitées et beaucoup de leurs filles déshonorées.
Le calife et son frère Yacoub choisirent parmi ces biens ce qui leur plut et partagèrent le reste entre les tribus occidentales, favorisant particulièrement leur tribu et surtout la branche des Djouberat. Cela excita le mécontentement des autres tribus qui depuis longtemps murmuraient au sujet de la préférence accordée aux Taasha et de leur arrogance. Ils se plaignirent, mais furent repoussés durement par le calife et Yacoub.
Pendant ce temps, les habitants du Soudan et les troupes du pays étaient restés paisibles. Les généraux reçurent cependant l'ordre de désarmer tous les Danagla suspects.
Le calife tourna alors ses regards vers les deux oncles du Mahdi qu'il haïssait. Ils s'appelaient Mohammed
Abd el Kerim et Abd el Kadir woled Sati Ali. Il prétendit avoir appris qu'ils blâmaient ouvertement ses mesures et tenaient des propos séditieux. Il les traduisit devant le cadi Ahmed et malgré leurs protestations d'innocence, ils furent condamnés à la prison. Le calife ordonna qu'ils eussent pieds et mains dans les fers et fussent conduits vers Zeki Tamel qui avait des instructions secrètes qu'il devait exécuter.
Une épidémie de typhus ayant éclaté dans l'armée de ce dernier, il reçut Tordre de quitter Faschoda, où il s'occupait encore des Shillouk et de venir à Omm Derman avec tous ses soldats. Avant de partir, Zeki devait encore dépouiller la tribu des Dinka qui s'était rendue sans combat. Troupeaux, femmes et enfants devaient être emmenés à Omm Derman. Les nègres Dinka ne se doutant de rien furent presque tous massacrés dans un festin auquel ils avaient été conviés.
En descendant le fleuve, Zeki rencontra à Gebel Ahmed Agha le bateau avec Abd el Kerim et Abd el Kadir woled Sati à bord. Après avoir pris connaissance des passeports secrets, il leur donna ordre d'aller à terre après le coucher du soleil.
Ne pressentant rien de bon, Abd el Kerim implorait sa grâce, mais s'attirait les railleries de Zeki et les injures de son compagnon de souffrances Abd el Kadir, qui attendait tranquillement son sort, ayant honte de la lâcheté de son parent. Ils furent conduits à l'intérieur du pays où on leur trancha la tête avec de petites haches dont on se sert au Soudan pour abattre les branches des arbres.
Zeki Tamel vint à Omm Derman chargé de butin, traînant après lui des milliers d'esclaves, tandis que de
nombreux troupeaux suivaient les bords du fleuve. Il acquit une véritable fortune en les vendant.
Les émirs de Zeki se plaignaient de sa tyrannie et l'accusèrent auprès du calife de viser à l'indépendance dès qu'il trouverait assez de partisans. La haine seule de ses gens l'avait empêché jusqu'alors, disaient-ils, de réaliser ses projets de haute trahison. Ses riches présents en argent, en esclaves et en troupeaux réussirent à le faire rester en faveur auprès du calife et de Yacoub.
En présence de Zeki ïamel, le calife commanda luimême les manœuvres de^ son armée et des troupes d'Omm Derman. Mais, manquant des connaissances militaires les plus primitives et son armée de 30000 hommes étant très indisciplinée, ces exercices offrirent le spectacle d'un indescriptible désarroi dont la cause m'était attribuée en qualité d'adjudant du calife. Souvent, quand le désordre prenait des dimensions inquiétantes, il m'accusait de lui être hostile, de mal comprendre ses ordres intentionnellement pour causer tout le mal. Comme pour moi, il ne s'agissait ni de démission, ni de pension, je dus tout supporter, continuer mon service, puis à la fin, quand le calife déclara les manœuvres terminées et que Zeki Tamel reçut Tordre de reculer jusqu'à Gallabat, contre toute attente je fus loué et je reçus comme cela m'était déjà arrivé souvent, deux jeunes négresses en témoignage de sa satisfaction î
Le calife Mohammed Chérif avait appris après l'arrivée de Zeki, la mort traîtreuse de ses deux proches parents et protesta, encouragé par la foi naïve, d'être inviolable en sa qualité de calife, contre une telle infraction au traité de paix. Il donna ainsi à Abdullahi l'occasion tant désirée
d'agir contre lui. Le calife le déclara rebelle, agissant contre ses ordres dont le Mahdi avait prescrit l'exécution sans condition et comme supposant aux inspirations du Prophète. Il ordonna au calife Ali et aux cadis de constater si ses déclarations étaient exactes.
Chérif protesta de nouveau et fut, sur l'ordre du calife, appréhendé dans la djami et reçu par Arabi Dheifallah et ses moulazeimie. Etant nu-pieds il demanda ses souliers ; on les lui refusa ; en sortant de la djami, on l'emmena si rapidement et on le poussa de telle façon que hors d'haleine, il tomba deux fois par terre. Dans un état pitoyable, il fut traîné vers le Sejjir et six chaînes de fer lui furent rivées aux pieds. Une petite chaumière à l'écart lui servit de prison. Privé de toute communication avec ses semblables, étendu sur le sol, il eut le loisir de réfléchir à son sort et de reconnaître que les traités, ainsi que la personne d'un calife n'étaient pas sacrés pour le calife du Mahdi quand il s'agissait d'affermir son pouvoir et de se venger.
Les deux jeunes fils du Mahdi furent remis aux soins de leur grand-père Ahmed Cheriî avec l'ordre de les mettre aux arrêts et de ne leur laisser voir personne. Ahmed Cherfi, le beau-père et grand-oncle du Mahdi était un homme âgé, possédant une grosse fortune amassée en pillant ; de crainte de la perdre, il faisait preuve d'une soumission qui ressemblait à un esclavage, s'attirant ainsi les sympathies du calife.
Peu après cet incident, j'eus occasion d'être fort inquiet. Younis avait envoyé de Dongola au calife un homme venant du Caire et ayant à faire d'importantes communications sur certaines personnes vivant ici. En présence de tous les cadis, le calife l'avait reçu.
J'eus le pressentiment de n'être point étranger à cette affaire et priai un des cadis avec lequel j'étais lié de bien vouloir me renseigner. En quelques mots, il me tranquillisa, mais en m'avertissant d'être prudent et de ne pas éveiller les soupçons en ayant l'air de m'intéresser à cet incident.
Après la prière, les juges furent appelés de nouveau et, accompagnés du messager, se présentèrent chez le calife. Quelques minutes après, je vis l'homme, qu'on avait garrotté, conduit en prison. Je l'avoue, je m'en réjouis et pour cause. Suivant le conseil que m'avait donné le cadi, je parus fort indifférent devant mes camarades qui cherchaient à s'enquérir des causes de l'arrestation de ce personnage.
Le lendemain, je fus cité devant le calife. Les cadis, quelques-uns de mes collègues se trouvaient déjà chez lui.
Il me fit prendre place et commença à me faire observer qu'il m'avait toujours exhorté à être fidèle, qu'il avait soin de moi comme un père de son fils et qu'il n'avait jamais ajouté foi aux accusations portées contre moi, par mes ennemis.
« Mais, ajouta-t-il, répétant le proverbe arabe, il n'y a pas de fumée sans feu. Or, chez toi, il y a toujours de la fumée et beaucoup de fumée. »
Son regard devint plus perçant.
« Cet homme a prétendu hier que tu étais un espion du Gouvernement et que ta solde était versée mensuellement à ton remplaçant au Caire, lequel te la faisait parvenir ici-même. Il a soutenu avoir vu ta propre signature, chez les autorités de cette ville, prétendant que Youssouf el Gasis (le Père Ohrwalder) n'avait pu
s'enfuir que par ton intermédiaire. Il a déclaré enfin que tu t'es engagé vis-à-vis des Anglais, lors d'une attaque d'Omm Derman, à t' emparer de l'arsenal ainsi que du magasin aux munitions, lequel, vous le savez tous, se trouve vis-à-vis de ta maison. Cet homme, un de nos anciens déserteurs, a été jeté en prison. Qu'as-tu à dire pour ta défense. »
« Maître, répondis-je le plus tranquillement possible, Dieu est miséricordieux et tu es juste. Je ne suis pas un espion et n'ai jamais communiqué avec le Gouvernement. Quant à avoir touché un salaire quelconque, je le nie. Mes frères, tes moulazeimie qui entrent continuellement dans ma maison savent fort bien que souvent je manque même du nécessaire; le respect que j'éprouve pour toi m'a toujours empêché de me plaindre. Cet homme prétend avoir vu ma signature : nouveau mensonge ! Je suis convaincu qu'il est incapable de déchiffrer nos langues européennes. Bien plus, si tu le désires, permets que j'écrive différents noms ; au milieu de ces derniers, j'intercalerai le mien ; s'il le lit, ce sera la preuve qu'il connaît nos caractères, mais non que je suis un espion. »
J'attendis sa réponse.
« Ajouteras-tu quelque chose encore contre cet homme ? »
« Quels services ce personnage aurait-il donc rendu au Gouvernement, repris-je, pour qu'on lui ait, à lui, un déserteur, confié mes secrets et que je suis un espion? Quant à ce qui concerne Gasis Youssouf, personne que toi ne peut mieux savoir qu'au moment de sa fuite, il m'était de toute impossibilité d'avoir des relations avec lui, ou avec un autre, puisque je ne m'éloigne jamais de ta
personne. S'il avait été en mon pouvoir de favoriser la fuite de quelqu'un, si j'avais été un traître, ne serais-je pas parti moi-même ?
« Les Anglais savent-ils que ma maison est sise vis-à-vis du magasin aux poudres, c'est compréhensible; le messager qui m'apportait, avec ta permission, les lettres de ma famille, a pu le voir et le leur dire peut-être.
« Il est fort possible aussi qu'après avoir cessé, selon ton désir, toute correspondance avec les miens, ceux-ci se soient informés de ma santé auprès des marchands qui d'ici se rendent souvent au Caire et aient appris où je demeure ; en ma qualité de moulazem personne ne l'ignore. Mais quant à prétendre que je me fasse fort, au cas d'une guerre, d'occuper ton arsenal, c'est trop ridicule, trop grotesque. Autant que je puis en juger, je ne crois pas qu'on ose attaquer ton pays, ni toi, l'invincible, le victorieux ; le hasard le permît-il même, comment saurais-je qu'alors, au moment propice, j'occuperais encore ma demeure actuelle ?
« Non, je crois plutôt qu'à ce moment-là, je serais au premier rang des combattants prouvant que mon sang et ma vie sont à toi et que je te suis fidèle et soumis. Maître, tu es juste ; tu ne sacrifieras pas l'homme qui te sert depuis de longues années à un Dongolais, à un de tes ennemis ! »
« Eh ! d'où sais-tu donc que cet homme, qui dépose contre toi, est un Dongolais ? » me demanda aussitôt le calife.
« Je me rappelle l'avoir vu ici, à ta porte, il y a plusieurs années avec Abd er Rahman woled Negoumi el Chehid (martyr, ainsi qu'on le nommait depuis sa mort) et
Slatin Pacha. 41
l'ai fait chasser de force par tes moulazeimie, tellement il était importun. (*)
« Veut-il aujourd'hui, peut-être, te prouver sa fidélité et se venger en me calomniant. Dieu t'a donné la sagesse pour gouverner les hommes ; tu sauras donc aussi discerner ce qui est juste en ce cas! »
Le calife attendit quelques instants.
« Je t'ai appelé, me dit-il enfin, non pour te juger, mais pour te montrer que, quand même, je ne t'ai point retiré ma confiance. Si j'avais ajouté foi aux dénonciations de cet homme, je ne l'aurais point fait enfermer. Tu as des ennemis nombreux, peut-être parce que ton nom est connu ici; tu as des envieux qui ne veulent pas que tu
.sois près de moi Sois sur tes gardes : où il n'y a pas
de feu, il n'y a pas de fumée ! »
Il me congédia. Les cadis et les moulazeimie restèrent encore longtemps avec lui.
Lorsque la nuit fut venue, je questionnai en secret un de mes camarades en qui j'avais confiance sur ce que le calife avait ajouté après mon départ. Voici la réponse qu'il me fit:
« Le calife a déclaré qu'il savait bien que l'homme mentait, mais, qu'en toute cette affaire, il devait pourtant y avoir un fond de vérité. Il a toutefois admis la possibilité que tu aies des ennemis au Caire, qui suscitent des intrigues contre toi. »
Pendant ma défense, j'avais eu envie de soulever ce dernier point; mais il valait mieux conserver une porte
i1) J'avais appris par hasard, que cet homme s'appelait Tajjib woled Haggi Ali et qu'il avait été une fois avec Negoumi à Omm Derman.
de sortie, le cas échéant ; le calife ayant, de lui-même, émis cette supposition, mon silence me permettrait de me défendre, en utilisant et en développant cette idée.
Ne serai-je donc jamais sûr du lendemain ; pendant combien de temps encore aurai-je à me défendre, à me justifier? Il était clair que le calife me considérait toujours comme son adversaire et n'attendait qu'une occasion, une seule pour me mettre, à jamais, hors d'état de lui nuire...! Et pourtant, grâces soient rendues à Dieu qui le faisait agir à mon égard, avec plus de douceur qu'avec toute autre personne. Ah ! Madibbo, ton précepte « sois soumis et patient » est juste, mais combien est-il dur à suivre !
Le lendemain, après la prière, je me rendis un instant dans ma demeure. Nur el Gerefaoui, le successeur d'Ibrahim Adlan m'y suivit. Je le connaissais depuis longtemps et nos rapports étaient très amicaux.
« Visite bien rare, lui dis-je, Dieu veuille que la cause en soit heureuse ! »
« Oui, répondit-il, en me serrant fortement la main que je lui tendais ; mais qui te dérangera quelque peu néanmoins. J'ai besoin de ta maison et je te prie de me la céder aujourd'hui même. En échange, je t'en donne une sise au sud de la djami ; celle-là même où les hôtes du calife ont coutume de descendre.
« Elle est plus petite que la tienne, c'est vrai, mais à cause de sa position, séparée de la djami par la route seulement, elle te sera commode, à toi qui es un homme si pieux. »
« Bien ; mais entre nous, qui t'a envoyé ici ? Le calife ou bien Yacoub ? »
« C'est un secret, reprit-il en souriant; en réfléchissant à ta comparution d'hier, chez le calife, tu peux aisément résoudre ta question. » Puis il ajouta, non sans ironie :
« Le maître t'aime tant, qu'il veut sans doute t'avoir plus près de lui encore ; deux cents pas à peine sépareront vos habitations respectives ! Eh bien, quand puis-je occuper ta demeure? »
« Ce soir, j'aurai déménagé, répliquai-je ; le seul travail consiste à transporter mon blé et le foin pour mon cheval et pour mon âne. Ma nouvelle maison n'estelle pas inhabitée? »
« Certainement ; j'ai donné ordre de la nettoyer; je vais prendre les mesures nécessaires tandis que, de ton côté, tu te mettras aussitôt à l'ouvrage. Espérons que la nouvelle te portera plus de chance que l'ancienne, » murmura-t-il, en s'éloignant.
Le calife venait donc ainsi de me donner publiquement une nouvelle preuve de méfiance, puisqu'il voulait m'éloigner de ses magasins contenant les armes et les munitions que j'aurais occupés, au cas d'une attaque, ainsi qu'il se le figurait. J'appelai mes gens et nous commençâmes à déménager.
Les malheureux, je parle de mes domestiques, maudissant le calife appelèrent sur lui la colère divine. Ils demeuraient là depuis des années; c'était leur doux nid, cette maison ; de leurs propres mains, ils avaient creusé un puits profond de seize mètres environ, ils avaient planté des citronniers, des grenadiers qui justement allaient porter des fruits !
Ce changement me touchait fort peu, en somme. Que de fois j'avais prié Dieu de me fournir une occasion de pouvoir quitter cette maison.
Je me disais comme Gerefaoui, espérons que la nouvelle demeure me porterait plus de chance !
Au reste, je n'étais pas le seul qui dut déménager si subitement. Tout le quartier situé au nord de la maison du calife, occupé en grande partie par les Ashraf et leurs partisans, dut être évacué sur le champ, sans que les habitants reçussent la permission d'emporter une partie intégrante quelconque de leurs maisons et sans recevoir d'indemnité. On leur assigna un terrain avec ordre de se construire de nouvelles habitations. Comme on le voit, j'étais toujours moins mal traité que les autres.
Un marchand du Darfour, dont je fis la connaissance ici, apprit que j'étais Autrichien et que je prenais une vive part à tous les événements qui surgissaient dans mon pays ; il voyageait beaucoup, se rendant fréquemment en Egypte, à Alexandrie, en Syrie même. Un jour, m'ayant cherché dans la djami, il me fit en quelques mots à voix basse, diverses communications sur l'Egypte et me donna un journal d'Alexandrie, qui ne datait certes pas du jour même, mais qui contenait quelques articles sur ma patrie.
Curieux de le lire, je me rendis, dès que je le pus, chez moi et, en le parcourant d'abord, j'appris, à mon grand effroi, la mort de notre prince héritier Rodolphe. Je ne saurais décrire l'impression que me fit cette nouvelle. J'avais servi sous ses ordres et je n'avais point perdu l'espoir de rentrer un jour dans mon pays l'assurer que dans toutes mes vicissitudes, je n'avais point oublié l'honneur d'avoir été officier dans son régiment. Qu'im-
portait donc mon sort, en présence d'un événement aussi émouvant!
Je me repris à penser à notre Empereur qui est aimé de son peuple comme pas un monarque et que nous autres Autrichiens, nous sommes habitués à considérer comme un père!
Entouré d'hommes qui, par nature et par habitude, n'éprouvaient aucun sentiment, j'avais le loisir de me rappeler tant de souvenirs et de donner libre cours à l'amertume et aux ressentiments douloureux que j'éprouvais.
Et pourtant, il ne m'était point permis de laisser remarquer ce qui m'agitait si profondément! Il me fallait refouler de force les sentiments que je portais à ma patrie, aux miens et qui menaçaient parfois de prendre le dessus ; je devais le faire pour que la nostalgie, l'agitation ne me fissent pas perdre la force de résistance nécessaire et ne me fissent pas paraître plus misérable encore que je Tétais. Cela me réussissait, en partie du moins, me contentant pour l'instant de mon sort, mais nourrissant toujours l'espoir d'une amélioration, d'être libre enfin. Cette triste nouvelle m'abattît cependant; je me sentis plus malheureux qu'auparavant. Ah ! pourquoi cet homme m'avait-il apporté ce journal ! Il avait cru me rendre service, sans doute : il m'avait enrichi d'une douleur et appauvri d'une espérance !
Mes camarades, sans deviner la cause de mon abattement visible, me conseillèrent de paraître content comme d'habitude, et de ne point regretter mon ancienne demeure ; car, le calife, par ses espions, ne manquerait point de s'informer de moi. Je m'efforçai donc de paraître indifférent et prétendis être indisposé.
Bien autre chose préoccupait le calife. Il avait reçu d'Ahmed woled Ali, qui remplaçait Zeki Tamel à Gallabat un message dans lequel celui-là se plaignait amèrement de Zeki, son supérieur. Quelques jours après, le plaignant lui-même arriva et, tant en son nom personnel, qu'au nom des émirs de Zeki, il déposa contre ce dernier, au sujet d'insultes, de rapts de fortune, de vols et rappela que Zeki voulant se rendre indépendant, n'attendait que l'occasion favorable de mettre ses projets à exécution. Le calife qui savait bien que ces accusations étaient dues surtout à l'aversion qu'éprouvaient les émirs à l'égard de leur commandant, ordonna à Zeki de leur restituer les biens confisqués, et à l'avenir de les traiter selon leur situation. Ahmed woled Ali dut rentrer à Gallabat ; le calife le pria toutefois de surveiller étroitement son supérieur et de dresser des rapports précis et exacts sur les faits qu'il avançait.
Haggi Mohammed Abou Gerger fut rappelé de Kassala par le calife qui le remplaça parMousid; Gerger était Dongolais ; aussi pour ne pas le laisser au milieu de ses compatriotes, le calife l'expédia à Redjaf, avec deux vapeurs destinés à renforcer les troupes qui se trouvaient là ; en cela, il agissait comme il lavait fait avec Mohammed Khalid. Orner Salih fut cité à Omm Derman pour fournir de vive voix des renseignements sur la situation à Redjaf ; Gerger fut nommé émir du pays ; tous les soldats et les combattants porteurs d'armes à feu furent placés sous les ordres de Moukhtar woled Abaker parent du calife.
Les vapeurs étaient partis depuis quelques jours quand le calife fut atteint du typhus. Toute la population d'Omm Derman fut en proie à une grande inquiétude et suivit avec intérêt le cours de la maladie, dont le dé-
nouement fatal pouvait amener les plus graves bouleversements. Le calife Ali woled Helou, héritier présomptif selon la loi du Mahdi, montra, en ces jours, un intérêt qui ne concordait pas très bien avec l'amour qu'il portait à Abdullahi ; ses partisans et ses compatriotes suivirent son exemple, et pour cause!
Mais la robuste constitution du calife l'emporta, à moins que les habitants du Soudan ne fussent point encore suffisamment châtiés et que, vivant fléau, Dieu n'ait pas voulu l'enlever avant que son œuvre fut achevée!
Vingt jours de maladie ; puis il reparut de nouveau devant ses disciples qui le saluèrent par des acclamations, des cris de joie : il est vrai que la plupart ne cherchait qu'à faire du bruit ! Seuls, ses parents et les tribus de l'ouest se réjouirent de sa guérison.
Le calife toutefois ne se trompa point sur ce qui qui s'était passé pendant sa maladie. Il savait bien qu'en ayant donné toujours la préférence à ses parents, les autres tribus occidentales seraient fâchées, mais comme elles étaient étrangères au pays, elles se verraient quand même obligées de prendre son parti. Les habitants des rives, ceux du Ghezireh, la plupart Djaliin et Danagla, c'est-à-dire ses ennemis, étaient désarmés et affaiblis par la confiscation de leurs biens. Il les éloigna encore davantage de leur patrie, en les consignant au Darfour, à Gallabat et à Redjaf, sous prétexte de renforcer les garnisons. Il avait compris aussi que le calife Ali woled Helou et les siens aspiraient à gouverner, mais il savait que jamais ils ne se décideraient, comme les Ashraf, à chercher par la force l'accomplissement de leurs désirs.
A mon égard il était devenu encore plus méfiant qu'autrefois. Depuis que nous étions voisins, il s'enquérait en secret auprès de mes camarades, de toutes mes démarches, de ma façon de vivre, de mes sentiments. Etant au mieux avec la plupart des moulazeimie, ceuxci parlaient en ma faveur ; ils me prièrent pourtant de redoubler de prudence.
Nous étions en décembre 1892 ; un jour, un peu avant midi, je quittai la porte du calife, désirant aller me reposer: on me rappela aussitôt.
Près du calife, je trouvai ses cadis assis en cercle ; j'avais encore, toutes fraîches en ma mémoire, les leçons et les menaces qu'on m'avait faites à la suite des calomnies de Tajjib woled Haggi. Aussi mon anxiété ne lit-elle que croître en prenant place au milieu des juges, selon l'ordre du calife, qui n'avait pas répondu à mon salut.
« Prends ceci, me dit-il d'un ton sévère; examine-le! »
Je pris l'objet en question : c'était un anneau en laiton d'environ quatre centimètres de tour ; une petite capsule de la forme et de la grosseur d'une cartouche de revolver, y était adaptée. On avait essayé de l'ouvrir et je vis clairement qu'elle contenait un papier.
Le moment était très peu agréable pour moi :
Etait-ce une lettre à mon adresse ; venait-elle de ma famille ou du Gouvernement égyptien ; le messager avaitil été découvert et arrêté ? Mauvaise affaire ! Je m'efforçai cependant de paraître très calme. On me tendit un couteau : j'ouvris à moitié la capsule; j'en sortis le papier, réfléchissant à ce que j'allais dire. Par bonheur, je n'eus besoin de rien inventer ; je dépliais le papier sur lequel étaient écrites en allemand, en anglais, en français et en
russe, les lignes suivantes : « Cette grue est née et a été élevée dans ma propriété d'Ascania-Nova, Gouvernement de Tauride, Russie méridionale. Prière de m'informer où cet oiseau a été pris ou tué. Septembre 1892. Fr. Falz-Fein. »
Je respirai.
« Eh! bien, demanda le calife, quelles nouvelles contient ce papier? »
« Maître, répondis-je, cet anneau a été suspendu au cou d'un oiseau et celui-ci a été tué. Son possesseur vit en Europe ; il demande qu'on veuille bien lui faire savoir où cet oiseau a été pris ou tué. »
« Tu as dit la vérité, reprit le calife d'un ton plus amical ; un Sheikhieh a tué l'oiseau près de Dongola ; il a remis cette capsule à l'émir Younis woled ed Dikem, dont le secrétaire ne lit pas l'écriture des chrétiens. Il me l'a fait parvenir. Répète, qu'y a-t-il sur le papier? »
Je traduisis mot à mot et essayai, sur son désir, de lui expliquer la situation de la Russie ainsi que la distance qui nous séparait de ce pays.
Mais il conclut, disant:
« C'est là encore une des nombreuses machinations infernales des infidèles qui usent leur vie avec de telles inutilités ; un mahométan sincère ne tenterait jamais pareille chose ! »
Je remis au secrétaire la capsule et le papier et m'éloignai, répétant : « Ascania-Nova, Tauride, Russie méridionale, Falz-Fein. »
Les moulazeimie qui montaient la garde, inquiets de ma comparution devant le calife se réjouirent en me voyant sortir, presque joyeux.
Je me dirigeai vers ma demeure, murmurant toujours le contenu du papier, me promettant, si jamais j'étais libre, d'avertir le possesseur de la grue du sort qu'elle avait eu et des moments pleins d'angoisse qu'elle m'avait fait passer.
Ainsi qu'on le lui avait ordonné, Mahmoud Ahmed était arrivé à Omm Derman avec toutes ses troupes disponibles, environ 5000 hommes, du Darfour où il n'avait laissé que les garnisons absolument nécessaires. Il établit ses quartiers au sud de la ville, à Dem Younis. J'eus de nouveau de pénibles journées à supporter. Le calife, que la passion des manœuvres avait repris, mais qui n'était point apte à diriger des troupes aussi nombreuses, me rendit responsable de tout, en ma qualité d'adjudant et m'accusait invariablement, à la fin de chaque journée, d'incapacité, de mauvaise volonté.... Enfin, Mahmoud Ahmed rentra au Darfour avec ses troupes qui prêtèrent serment et qui reçurent .... des gioubbes toutes neuves.
Le calife dirigea son attention sur les provinces équatoriales ; Haggi Mohammed Abou Gerger y était comme chef résident.
Le calife envoya à Redjaf deux vapeurs portant 300 hommes, sous le commandement de son parent Arabi Dheifallah, avec mission de destituer Gerger et de le jeter en prison; en même temps, il ordonna de mettre aux fers Mohammed Khalid et de l'eivoyer en exil à Redjaf. En somme Dheifallah devait agrandir le territoire des Mahdistes et envoyer à Omm Derman des esclaves et de l'ivoire.
Pendant les préparatifs de l'expédition de Dheifallah, le calife avait fait venir à Omm Derman Zeki Tamel
sous le prétexte de discuter avec lui sur les opérations à entreprendre contre les Italiens.
En réalité, et comme nous l'avons vu, plaintes sur plaintes étaient parvenues au calife par ses émirs, les unes justifiées, les autres inspirées par Ahmed woled Ali qui briguait pour lui-même le commandement suprême et excitait les émirs par des promesses à s'efforcer d'obtenir la déposition et si possible la condamnation de leur commandant.
Quatre jours après le départ d'Arabi Dheifallah, Zeki arriva à Omm Derman avec les émirs qu'il croyait lui être dévoués, après avoir nommé Ahmed woled Ali pour le remplacer et lui avoir ordonné d'attendre son retour dans le Ghedaref. Zeki fut reçu par le calife avec des marques d'amitié hypocrites; mais son jugement était depuis longtemps prononcé.
Quelques jours plus tard, Ahmed woled Ali arriva aussi à Omm Derman, malgré la défense que lui en avait faite Zeki, avec tous les émirs restés dans le Ghedaref. Ils furent, à plusieurs reprises, reçus secrètement par le calife et lui donnèrent les preuves de l'infidélité de Zeki.
Ils appuyèrent sur ce fait, qu'il n'avait pas suivi les ordres du calife de rendre aux émirs les biens qui leur avaient été pris, mais qu'il en avait détourné une forte partie pour s'attacher complètement ses soldats, afin qu'ils ne l'abandonnassent pas dans l'accomplissement de son désir d'indépendance.
Le calife prit conseil de son frère Yacoub ; ils tombèrent à la fin d'accord de rendre une fois pour toute incapable de nuire, Zeki dont la simple privation du commandement n'amènerait aucuue tranquillité durable à cause du grand attachement de ses soldats pour lui. Le
lendemain matin, Zeki, qui ne soupçonnait rien, et qui, se vantant hautement des grands services qu'il avait rendus autrefois, s'attendait de la part du calife à un sérieux avertissement suivi de pardon, fut attiré, sous prétexte d'un entretien, dans la maison de Yacoub. A son entrée, quatre hommes qui se tenaient cachés l'attaquèrent par derrière et le jetèrent sur le sol. On lui enleva son sabre et on lui lia les mains. Zeki s'était fréquemment exprimé avec mépris et dédain sur le compte de Yacoub et du cadi Ahmed woled Ali; il les avait comparés, tandis qu'il se désignait lui-même comme un brave guerrier, à des femmes qui ne songeaient qu'à recevoir des cadeaux pour passer leur existence dans le repos et la volupté.
On le traîna sans armes, les mains attachées derrière le dos, dans une cour voisine, devant ses deux anciens ennemis.
« Eh bien, héros, lui demanda Yacoub ironiquement, où est maintenant ta bravoure ? »
« De même que ton élévation aux pouvoirs et aux honneurs est venue de ma main, lui dit le cadi Ahmed qui autrefois à Gallabat l'avait investi du commandement suprême, de même ta condamnation sera mon œuvre. Je remercie Dieu qui m'a permis de voir le jour où tu es enfin en mon pouvoir. »
Zeki leur répondit, en grinçant des dents :
« J'ai été surpris lâchement et trahi. Si je me trouvais en champ clos, je ne craindrais pas des centaines de gens de votre sorte. Je sais que je suis perdu ; après ma mort, on cherchera des hommes pour me succéder, mais on ne les trouvera pas. »
« Sur un signe de Yacoub, Zeki fut entraîné dans la prison commune, outragé, maltraité ; on le chargea de fers autant qu'il put en porter; puis, on le jeta dans un cachot à l'écart. Privé complètement de rapport avec les vivants, on lui supprima même le pain et l'eau, en sorte qu'après vingt jours de captivité, il périt misérablement de faim et de soif. Au moment de son arrestation, on avait confisqué sa maison située à Omm Derman. On y trouva 50 000 écus Marie Thérèse et Medjidieh, entassés dans des sacs; de l'or non monnayé en anneaux et une grande quantité de joyaux précieux, provenant des campagnes d'Abyssinie. Plusieurs chefs de ses troupes nègres, qui lui étaient fidèlement dévoués, et qui étaient venus avec lui de Gallabat furent également jetés dans les fers; on les laissa pour la plupart périr de faim et de soif, comme leur maître.
Ahmed woled Ali fut alors nommé par le calife commandant en chef et successeur de Zeki. Il se mit en route aussitôt avec les émirs, pour le Ghedaref où la garnison de Gallabat avait été laissée. Suivant les ordres qu'il avait reçus, il confisqua la fortune de son prédécesseur, consistant en chameaux et en nombreux esclaves. Il envoya le tout à Omm Derman avec toutes les femmes, au nombre de 164 et dont Zeki avait eu 27 enfants. Le calife garda pour lui les animaux et les esclaves, il fit cadeau des femmes sans enfants à ses partisans, puis maria les mères des 27 rejetons à ses esclaves de sorte que les orphelins, dont le père était de souche esclave furent élevés par ses anciens compagnons. Les frères et les proches parents de Zeki, au nombre de sept personnes furent cruellement mis à mort par Ahmed
woled Ali et même une de ses sœurs fut fouettée jusqu'à ce que mort s'ensuive sous le futile prétexte qu'elle avait caché sa fortune. Ahmed woled Ali avait maintenant le commandement supérieur ; il voulut aussitôt démentir le reproche de lâcheté qu'on lui faisait de tous côtés, et, par ses opérations militaires, conquérir des lauriers. Sur sa demande, il reçut du calife la permission de marcher contre les tribus arabes établies entre Kassala et la Mer Rouge et soumises au Gouvernement italien. Mais il reçut l'ordre toutefois de ne pas attaquer les troupes dans leurs forteresses ; la garnison de Kassala sous les ordres de Mousid Gedoum reçut pour instruction de se tenir prête à marcher et de se joindre à lui. Au commencement de novembre 1893, il quitta le Ghedaref avec son armée et les troupes de Kassala ; il avait une force d'environ 4500 fusils, 4000 porteurs de lances et 250 chevaux pour combattre les tribus arabes de Test, de Béni Amer, Hadendoa et d'autres.
Celles-ci, instruites à temps de ses intentions, avaient chassé leurs troupeaux et se retiraient lentement devant lui. Près d'Agordat, il tomba sur les troupes italiennes qui s'y étaient fortifiées, et les attaqua sans réfléchir, à cause de leurs forces minimes, malgré la défense du calife.
Ahmed woled Ali fut battu. Lui-même tomba et avec lui ses deux principaux lieutenants Abdallah woled Ibrahim et Abd er Rasoul, ainsi qu'un grand nombre de ses émirs. Les pertes de cette journée dépassèrent 2000 hommes appartenant presque exclusivement au contingent du Ghedaref, car Mousid avec ses soldats n'appuyait pas Ahmed woled Ali. Si les troupes
italiennes avaient été assez fortes pour entreprendre une poursuite énergique contre les Mahdistes fuyant vers Kassala, ces derniers auraient été complètement anéantis. Grande fut l'émotion à Omm Derman lorsque arriva la nouvelle de la défaite et de la mort d'Ahmed woled Ali et de ses principaux chefs. Le calife chercha, il est vrai, à faire bonne contenance et à conserver devant le public son calme et son indifférence en prétendant que l'ennemi avait subi de bien plus grosses pertes que ses propres troupes et qu'il remerciait Dieu de ce que ses parents avaient trouvé la mort des martyrs (shehada) en combattant contre les chrétiens. En réalité, il passa des nuits sans sommeil, harcelé par la crainte que le Gouvernement italien ne fut encouragé, par sa victoire facile, à attaquer Kassala elle-même dont la conquête au milieu de la panique qui régnait actuellement ne pouvait offrir, d'après sa propre conviction, aucune difficulté sérieuse. Ce ne fut que lorsque la nouvelle authentique arriva après plusieurs jours que l'ennemi n'avait pas quitté ses anciennes positions et ne songeait pas à une marche en avant, qu'il se calma et pensa à nommer un nouveau commandant pour rassembler, discipliner et fortifier les troupes retournées dans le Ghedaref et errant sans maître dans le pays. Mais la population d'Omm Derman vit, dans la défaite et la mort d'Ahmed woled Ali et de ses émirs, une grande punition du ciel. Les victimes avaient honteusement calomnié Zeki Tamel qui les traitait brutalement il est vrai. Elles l'avaient désigné au calife comme rebelle et elles s'étaient rendues coupables par leurs fausses allégations de sa mort honteuse. Elles avaient massacré ses
frères et n'avaient pas même ménagé les femmes. La justice divine les avait atteintes, la mort de Zeki était vengée 1
Le calife nomma son cousin Ahmed Fadhil, commandant du Ghedaref avec la recommandation alors bien inutile de se tenir strictement sur la défensive. Fadhil se rendit à son poste en passant par Kassala et rassembla les troupes dispersées dans le pays qui, après la défaite d'Agordat, cherchaient à pourvoir à leur entretien en pillant et en volant. La tranquillité du calife fut de courte durée. En effet, on l'informa de nouveau, nouvelle qui l'effraya, que les Italiens avaient l'intention de prendre Kassala.
Mais comme ce bruit ne fut pas suivi d'action, il se tranquillisa et se berça de l'espoir de rester, sans être inquiété, en possession de ses positions. Il exprima même en public sa volonté de venger la défaite d'Ahmed woled Ali. En réalité, il n'en avait nullement envie. Mais il croyait que c'était par une feinte qu'il pourrait le mieux détourner l'ennemi d'une attaque offensive, et il envoya dans ce but, au Ghedaref, de petits renforts de cavaliers et de porteurs de lances.
Quelques mois s'écoulèrent ainsi, lorsqu'un jour, après la prière du matin, trois hommes parurent à la porte du calife et demandèrent instamment à être introduits aussitôt auprès de lui. Je reconnus parmi eux des émirs des tribus des Baggara, stationnées à Kassala, et, à leur mine, on pouvait deviner que ce n'était pas une bonne nouvelle qu'ils avaient à transmettre à leur maître. Ils furent introduits; mais bientôt on put remarquer, dans l'entourage du calife,
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tous les signes d'une émotion extraordinaire. Le calife Ali woled Helou, Yacoub et tous les cadis furent convoqués en toute hâte au conseil. Le pressentiment du calife s'était réalisé. Kassala était tombée ! Les Italiens s'en étaient emparés après un court combat. Le calife ne put tenir secret cet événement.
Il fit sonner l'umbaia, battre du tambour de guerre et seller les chevaux, puis accompagné de tous ses moulazeimie et d'une masse de porteurs de lances et de cavaliers s'avança solennellement jusqu'au bord du fleuve. Là, il força son cheval à entrer dans l'eau jusqu'aux genoux, puis tirant son épée et la brandissant d'un air menaçant du côté de l'est, il cria à plusieurs reprises, d'une voix retentissante : « Allahou akbar ! » ( Allahou akbar, c'est-à-dire Dieu est le plus grand, exclamation par laquelle on a coutume d'implorer l'aide de Dieu, contre ses ennemis.)
La foule émue répéta en rugissant, les paroles du maître. Mais une grande partie de la masse hurlante se réjouissait intérieurement de l'agitation du calife, souhaitant pour lui de nouvelles humiliations, et pour euxmêmes la délivrance du joug écrasant de sa domination.
Puis le calife, revenu sur la rive, descendit de cheval et s'assit sur une peau de mouton qu'on étendit pour lui. Alors il communiqua à la foule rassemblée autour de lui la chute de Kassala et raconta que ses troupes, assaillies pendant la prière du matin par une quantité innombrable d'ennemis, avaient été forcées de se retirer. Il prétendit que ses fidèles avaient sauvé tout leur matériel de guerre, ainsi que leurs femmes et leurs enfants et qu'ils s'étaient retirés presque sans pertes,
tandis que l'ennemi avait souffert de tels dommages qu'il regrettait la prise de Kassala et la considérait comme une défaite. Les plus dévoués de ses partisans eux-mêmes reconnurent dans les paroles du calife une vaine tentative de déguiser le véritable état de choses. Dans le court espace de temps qui s'était écoulé depuis l'arrivée des émirs, on avait déjà appris que la garnison de la ville n'avait absolument pas été surprise, mais avait été informée à temps de l'approche de l'ennemi et avait refusé, par hostilité contre son chef Mousid Gedoum et par une répugnance générale, de combattre contre l'ennemi approchant et, sans tenter aucune résistance, s'était retirée à Gos Redjeb.
Le calife fut absolument abattu de la perte de Kassala à la suite de quoi Omm Derman elle-même semblait offerte à l'attaque de l'ennemi. Mais la nouvelle que ses partisans ne combattaient plus comme auparavant, pour lui et pour sa cause, l'accabla de douleur. Pour la première fois peut-être, il comprit que le sentiment général avait changé, non seulement à Kassala, mais dans tout le pays et que sa popularité, le zèle de la foi, l'esprit de sacrifice pour la cause sainte avaient fortement baissé, s'ils n'avaient même pas totalement disparu. Se basant toujours de nouveau sur le fait qu'il n'avait en réalité subi aucune perte, mais quïl avait perdu une position sans valeur pour lui, il fit connaître enfin, avec une confiance forcée, son intention non seulement de reconquérir Kassala dans un temps peu éloigné, mais encore de forcer l'ennemi à se retirer jusqu'à la Mer Rouge.
Il ne retourna dans sa maison qu'à une heure tardive; il tint conseil avec son frère et les cadis sur
les premières mesures à prendre. Ah! il devait regretter son ancien premier conseiller, le cadi Ahmed woled Ali qui l'avait servi pendant plus de dix ans, comme un partisan et un ami fidèle. Le cadi avait, par sa position comme juge suprême, acquis la plus grande influence dans le pays et une fortune énorme. Plus de mille esclaves des deux sexes cultivaient ses immenses possessions ; des marchands à sa solde s1en allaient en Egypte et y vendaient pour lui les produits naturels du pays, la gomme et les plumes d'autruche, les troquant aussi contre d'autres marchandises. Il possédait non seulement de nombreux troupeaux de chameaux et de bœufs, mais encore des chevaux magnifiques et last not least, les plus belles femmes esclaves peuplaient son harem. Tout cela lui avait attiré la jalousie de Yacoub et d'Othman, le jeune fils du calife. Le premier voyait en outre en lui, la cause pour laquelle beaucoup de ses propositions n'étaient pas accueillies par le calife. Mais ce dernier lui-même était également devenu jaloux de la richesse de son premier cadi et de son influence sur la population. Il écouta donc d'une oreille trop complaisante les accusations avancées par Yacoub contre Ahmed, lui reprochant de se servir de sa puissance pour s'enrichir et de porter atteinte à l'autorité du calife par son immense influence. Sous prétexte d'avoir agi contre ses ordres dans d'importantes affaires de confiance, le calife condamna à la détention perpétuelle son premier juge Ahmed woled Ali, en présence de tous les cadis jaloux de la richesse de leur chef et indisposés contre lui à cause de sa sévérité. Le cadi Ahmed qui avait, au service du calife, condamné et privé de leurs biens tant
de gens, qui avait rendu des femmes veuves et des enfants orphelins, fut alors lui-même traîné par des soldats nègres, hors de la maison du calife et jeté en prison. Sa fortune fut confisquée et le calife choisit dans son harem, pour lui-même, pour Yacoub et pour ses fils, les plus belles femmes, distribuant les autres à ses partisans.
Le calife qui voyait fort bien que la reprise de Kassala offrait les plus grandes difficultés et était même presque impossible, donna l'ordre à Osman Digna, qui se tenait à Adarama sur l'Atbara, à environ trois jours de voyage de Berber de se joindre avec toutes ses forces disponibles à Mousid Gedoum, à Gos Redjeb. En même temps, Ahmed Fadhil reçut pour instruction d'établir un poste fortitié d'au moins mille fusils à Fascher, à un jour et demi de voyage de Kassala sur l'Atbara. Luimême envoya d'Omm Derman quelques détachements à Ousoubri, située sur l'Atbara, dans le voisinage de Fascher, entre cette station et Gos Redjeb. Bien qu'il prétendit vouloir prendre l'offensive contre l'ennemi se trouvant à Kassala, tous ses ordres avaient cependant pour but unique de fortifier la ligne de l'Atbara, afin de pouvoir offrir une résistance réelle par ces positions défensives si l'ennemi osait tenter d'avancer contre Omm Derman elle-même.
A cette époque troublée, le calife apprit avec joie la nouvelle qu'un envoi d'Arabi Dheifallah était arrivé de Redjaf à Ghetena sur le Nil Blanc, non loin d'Omm Derman. Il consistait en deux vapeurs chargés d'esclaves et d'ivoire. Les vaisseaux abordèrent quelques jours après ; il fit marcher pompeusement à travers toute la ville environ quatre cents esclaves afin de bien montrer aux
yeux du public les succès cTArabi Dheifallah dans les provinces équatoriales.
Ce dernier avait combattu et vaincu une partie de ces troupes de nègres qui s'étaient séparées du temps d'Emin Pacha et cherchaient leur subsistance dans le pays de leur propre chef.
Fadhlelmola bey, anciennement sous les ordres d'Emin, était entré en relation avec les agents de l'Etat du Congo qui s'étaient avancés du sud-ouest. Ceux-ci avaient promis leur concours ; celui-là se vouerait à leur service et défendrait leurs intérêts. Mais sa ferme intention était de se maintenir indépendant et de tirer seulement autant d'avantages que possible des fonctionnaires de l'Etat du Congo, sous prétexte d'être leur allié et leur serviteur, afin de fortifier sa situation actuelle qui n'était pas sûre.
A la suite de faux rapports, il s'aventura jusque dans le voisinage du Redjaf qu'il croyait faiblement occupé par les Mahdistes. Il reconnut trop tard qu'il s'était trompé, se retira en toute hâte, mais fut poursuivi par Arabi Dheifallah et atteint après quelques jours de marche. A midi, comme ses hommes chassaient, dispersés dans la forêt, Fadhlelmola bey fut surpris. Il succomba après s'être bravement défendu et, avec lui, la plus grande partie de ses soldats. Quelques-uns seulement se rendirent. Les vainqueurs s'emparèrent de beaucoup de femmes et d'enfants, de quelques fusils, etc. Parmi les trophées envoyés à Omm Derman, se trouvaient quatre drapeaux bleus, de l'Etat du Congo, avec une étoile d'or à cinq rayons au milieu et deux uniformes noirs sur les boutons desquels on pouvait lire l'inscription suivante « Travail et Progrès ».
Cela m'émut singulièrement de voir pour la première fois les enseignes de l'Etat du Congo; j'avais bien une légère notion de son existence, mais son étendue et ses limites m'étaient alors complètement étrangères. Des lettres en langues européennes furent aussi trouvées dans le camp de Fadhlelmola. Le calife s'abstint toutefois de me les montrer ; il préférait ignorer leur contenu plutôt que de m'en donner connaissance.
La joie éprouvée par le calife, au sujet du succès de son parent, fut cependant de beaucoup diminuée par la nouvelle que des agents chrétiens pénétraient depuis le sud et l'ouest dans les provinces équatoriales. Arabi Dheifallah avait appris la présence d'une puissance étrangère dans l'Ouganda, et la marche de forces chrétiennes depuis l'Afrique occidentale. Il adressa un rapport à ce sujet et demanda des instructions. Le calife lui envoya environ 400 hommes de renfort à Redjaf, avec l'ordre de retirer les postes avancés si des forces supérieures s'avançaient contre eux, mais de conserver en tout cas Redjaf elle-même. Dès le début, déjà lors de l'envoi de la première expédition contre Emin Pacha, il n'avait pas été dans l'intention du calife de conquérir un pouce de terrain là-bas et d'y introduire sa domination. Il voulait seulement établir une station afin d'avoir en quelque sorte une base d'opération pour ses expéditions dont le but était d'enlever des esclaves et de rapporter de l'ivoire.
Lorsque le vapeur fut parti pour le sud, le calife tourna de nouveau toute son attention sur l'ennemi de Test.
Il dirigea sur Ousoubri tous les Djaliin encore fixés à Omm Derman et nomma commandant de ce poste
Hamed woled Ali, frère d'Ahmed woled Ali, tué à Agordat par les Italiens. Bientôt après, il ordonna aux: Danagla qui se trouvaient aussi à Omm Derman de marcher également sur Ousoubri, puis il envoya encore dans le Ghedaref de petits détachements de cavaliers arabes comme renfort. Sur la demande du calife, les tribus arabes possédant des chameaux durent fournir environ 3000 de ces animaux dont 1000 devaient être incorporés avec leurs cavaliers dans la cavalerie se trouvant dans le Ghedaref, tandis que le reste devait amener à Ousoubri le blé emmagasiné sur les bords du Nil Bleu à Roufa et Abou Haraz. La contrée d'Ousoubri en effet, abandonnée par ses habitants depuis des années, était complètement inculte et par suite, une grande disette y régnait. Il espérait ainsi avoir suffisamment fortifié la ligne de l'Atbara et créé une muraille protectrice destinée à arrêter l'attaque de l'ennemi.
Cette année-là, le calife ne parut pas devoir rester tranquille. Mahmoud Ahmed rapporta que des chrétiens avaient pénétré dans la province du Bahr el Ghazal et s'efforçaient d'en gagner les tribus. Ils avaient dans ce but déjà passé des contrats avec les chefs et étaient arrivés à Hofrat "en Nahas (mines de cuivre près de Kallaka sur la frontière sud-ouest du Darfour). C'était là en réalité une nouvelle de la plus haute importance et le calife avait toute raison d'en être tourmenté.
La province du Bahr el Ghazal riche et productive, habitée par des tribus guerrières, mais divisées entre elles, livrait de tout temps le gros des soldats aux bataillons soudanais. Quatre à cinq mille hommes pouvaient chaque année facilement être réunis et par suite de leurs
dissensions de tribu à tribu, on pouvait exclure presque le danger d'une révolte. Le propriétaire de la province du Bahr el Ghazal pouvait ainsi, en quatre ou cinq années, réunir entre ses mains une force d'environ 20000 hommes, relativement bien organisée et sûre, suffisante pour imposer sa domination sur le Darfour et le Kordofan et même sur le Soudan tout entier. De plus, ces tribus nègres avaient, cela va sans dire, peu de sympathie pour les chasseurs d'esclaves arabes et se seraient volontiers soumises à une puissance qui leur aurait accordé sa protection contre eux.
Le calife connaissait la situation : il sut aussitôt, à la réception du rapport de Mahmoud Ahmed qu'il s'agissait pour lui d'une question vitale. Il lui intima l'ordre d'envoyer aussitôt, dans le sud du Darfour une force suffisante pour chasser les étrangers des districts du Bahr el Ghazal. D'après ces instructions, Mahmoud Ahmed fit avancer l'émir Hatim Mousa, de la tribu des Taasha avec des troupes importantes au sud de Shakka, dans les districts nord du Bahr el Ghazal. Les tribus frontières des Forogé, des Kara, des Bounga et d'autres avec lesquelles les Européens avaient déjà conclu des contrats, se soumirent sans résistance aux Mahdistes qui prirent possession de leur pays.
Un jour, je fus appelé auprès du calife qui me remit plusieurs papiers écrits en langue française avec l'ordre de les lui traduire.
Il y avait parmi eux deux lettres du lieutenant de la Kéthulle où il donnait à ses subordonnés différentes instructions et règles de conduite dont la teneur était sans aucun intérêt.
Ces papiers étaient tombés dans les mains de Hatim Mousa lors de l'occupation du territoire des Forogé. Il y avait là aussi un traité entre le sultan Hamed woled Mousa, chef des Forogé et les représentants de l'Etat du Congo. Le traité contenait trois paragraphes conçus à peu près comme suit :
§ 1. — Le sultan Hamed woled Mousa, chef de la tribu des Forogé reconnaît la suprématie de l'Etat indépendant du Congo et se place, lui et sa tribu, sous sa protection.
§ 2. — Le sultan Hamed woled Mousa s'engage à entrer en relations de commerce avec l'Etat du Congo, à exiger l'extension de celles-ci jusqu'aux districts frontières du Darfour, si possible, et à accorder aux agents de cet Etat protection et sécurité dans l'intérieur des frontières de son pays.
§ 3. — L'Etat indépendant du Congo s'engage à soutenir le sultan Hamed woled Mousa dans toutes les entreprises qui auraient pour but de maintenir et de fortifier son autorité dans le pays.
Conclu au mois d'août 1894.
Hamed woled Mousa, (Signatures
sultan des Forogé des
(Sceau). représentants de Semio woled Tikma, l'Etat du
sultan des Tiga, comme témoin. Congo.)
Les deux sultans s'étaient servi des lettres latines pour apposer leurs signatures. J'eus à peine traduit que le calife me reprit aussitôt le papier. La curiosité l'emportait sur la défiance. Il me dit pourtant:
« Je ne t'ai pas seulement fait appeler à cause de la traduction de ces écrits qui n'ont aucune valeur pour moi. J'ai déjà donné ordre à Mohammed Ahmed de chasser du Bahr el Ghazal tous ces chrétiens qui sont venus, il est vrai, en petit nombre et seulement comme voyageurs. Mais j'ai une proposition à te faire. Tu sais que je te considère comme un des nôtres, comme mon ami, mon disciple; je me suis décidé à le prouver publiquement en te donnant pour femme, une de mes cousines, ma plus proche parente. Que dis-tu de cela ? »
Habitué à ses caprices, je m'étonnai peu de son offre et compris que son but était d'observer encore davantage mes faits et gestes dans mon intérieur ; il fallait que je sois sous un contrôle serré pour qu'il sût si, en secret, je n'avais pas de relations avec quelqu'un. Il cherchait une occasion de me rendre inoffensif, — comme il le disait lui-même.
L'opinion publique voulait que, selon les us et coutumes, je fusse en somme protégé en ma qualité d'étranger ; que serait-ce, une fois l'époux de sa cousine ? Lui, qui n'avait point épargné ses plus fidèles serviteurs, comme Ibrahim Adlan, son meilleur chef des finances, Zeki Tamel, son premier chef militaire, le cadi Ahmed woled Ali et tant d'autres, ne m'épargnerait pas non plus l
« Maître, lui répondis-je, que Dieu te bénisse et te rende toujours victorieux ! Ta proposition m'honore, mais écoute la vérité ! Ta parente est de sang royal, c'est une descendante du Prophète et qui mérite d'être traitée comme telle tandis que je suis une nature emportée qui ne sait mettre un frein à sa colère et agit sans réflexion ; je crains que des difficultés ne surgissent, dont les suites
pourraient détruire les bons rapports qui existent entre toi et moi. Seigneur ! que Dieu me conserve ta grâce !
« Depuis dix ans que je te connais, répliqua le calife, je ne t'ai jamais vu emporté ou irréfléchi. Je t'ai donné d'autres femmes; aucune plainte n'est parvenue jusqu'ici à mes oreilles ; il est vrai que j'ai appris que tu les as mariées à tes domestiques ou que tu leur as rendu la liberté. Pourquoi? Tu es donc resté fidèle aux coutumes (il ne disait pas religion pour ne point me blesser) de ta tribu, que tu ne veux avoir qu'une seule femme!
« Maître, repris-je, tu m'honores souvent en me donnant une esclave ; mais tu ne voudrais pas que je devinsse l'esclave de mes esclaves ! Leur conduite me force à les chasser de chez moi ou à les marier à mes serviteurs. On t'a mal renseigné en te disant que je suis resté fidèle aux coutumes de ma tribu, puisque j'ai trois femmes!
« Bien, dit-il, je te crois. Mais tu refuses d'épouser ma cousine! »
« Maître, je ne refuse pas, je te préviens, poui éviter des discordes futures. Encore une fois, ta proposition m'honore, mais je te prie de m'éprouver davantage afin que tu saches si vraiment je suis digne d'elle.
Il n'en comprit pas moins mon refus et me congédia.
Ma position devenait toujours plus tendue ; je connaissais le calife : il s'attendait à une explosion de joie de ma part, mon refus avait blessé sa fierté. Il ne l'oublierait certes pas!
Que faire ? Aspirer à la liberté ! Tant d'autres, — moi-même aussi — y avaient travaillé longtemps, mais toujours en vain !
Le calife et son règne.
Portrait du calife. — Son ménage. — Le harem. — lia garde du corps. — Les prières publiques. — Le service postal. — Parades et manœuvres. — Faveurs aux tribus de l'ouest. — Oppression des tribus des bords du fleuve. — Forces militaires. — Questions de frontières. — Organisation des finances. — Système monétaire.
Le calife Sejjid Abdullahi ibn es Sejjid Mohammed, dont j'ai décrit l'origine et le voyage auprès du Mahdi, (page 180) est, comme je l'ai déjà raconté (page 393), de taille moyenne, large d'épaules; il a la peau d'une couleur brun clair, le nez aquilin, de grands yeux noirs, une bouche bien proportionnée, et des traits réguliers. Le visage est encadré d'une barbe d'abord entièrement noire, un peu plus fournie autour du menton. Souple autrefois, il a pris dans les dernières années de la corpulence ; il n'a que 49 ans, mais il parait beaucoup plus âgé et sa barbe est déjà presque blanche. Son visage, parfois d'une amabilité séduisante, a d'habitude une expression dure et sombre : celle du despote oriental. Emporté et d'un caractère violent, il agit souvent, malgré sa finesse, sans réflexion, et personne, pas même son frère, n'ose dans ces moments-là lui adresser des remontrances. Il se méfie au plus haut degré et de tout le monde, même de plus d'un de ses
proches parents et des membres de sa maison. Il ne croit pas à la fidélité et au dévouement ; mais est convaincu que toute personne en rapport avec lui dissimule ses véritables sentiments. Pour lui dans tout son entourage l'égoïsme est le mobile de toute action. Il est singulier que cette nature méfiante accueille pourtant si bien la flatterie et qu'il en accepte les expressions les plus outrées avec plaisir. Pas d'entretien possible avec lui sans louanges flatteuses sur sa sagesse, sa puissance, sa justice, sa bravoure, sa générosité, son amour de la vérité et malheur à celui qui blesse son amour-propre démesuré ! Ismaïn woled Abd el Kadir, un de ses cadis, qui jouit pendant longtemps de sa faveur particulière, justement par ses flatteries et ses louanges, avait établi un jour, dans une conversation un parallèle entre le régime actuel du Soudan et l'ancien état de choses sous le Gouvernement égyptien. Il avait comparé le calife au Khédive Ismaïl Pacha et s'était assimilé lui-même à Ismaïl Pacha el Moufettish qui avait été le favori et le conseiller du Khédive. Cette expression, imprudente dans les circonstances actuelles, fut rapportée au calife qui, dans une grande colère, fit aussitôt faire une enquête et ordonna au juge de condamner Ismaïn woled Abd el Kadir, s'il avait réellement prononcé ces paroles.
« Le Mahdi, dit-il, est le représentant du Prophète et je suis son successeur! Qui est placé sur la terre plus haut que moi ? Qui est plus noble que moi, descendant direct du Prophète! »
Ismaïn Abd el Kadir fut trouvé coupable, jeté dans les fers, et, sur l'ordre du calife, condamné à la déportation à Redjaf.
« Comment a-t-il pu se permettre de comparer l'état du Gouvernement actuel avec celui de l'ancien Gouvernement égyptien? répétait-il indigné. S'il veut se comparer à un Pacha, il peut le faire. Mais je ne permettrai jamais de me placer sur le même pied, moi le descendant du Prophète, que le Khédive, un Turc! »
Il croit, par de tels propos, en imposer aux masses. Sa vanité va jusqu'à la présomption ; il prétend tout savoir et tout comprendre; il agit toujours par inspirations divines ou prophétiques, et n'hésite pas à s'attribuer les mérites d'autrui. Ainsi, il prétend que la koubbat, tombeau du Mahdi, qui fut construite par Ismaïn, ancien architecte du Gouvernement, n'a été édifiée que sur ses plans et ses projets. Les victoires d'Othman woled Adam sur Abou Djimesa et de Zeki Tamel sur le roi Jean d'Abyssinie n'avaient été remportées que daprès les ordres qu'il avait soi-disant donnés.
Méchant et cruel, il trouve plaisir à éveiller des espérances chez les gens pour les tromper ensuite, à leur ravir leurs biens, à les mettre aux fers, à les jeter au cachot et à les faire condamner à mort. Il cherche ses victimes de préférence parmi les chefs de famille. Déjà du vivant du Mahdi, il était considéré comme la cause de toutes les mesures de sévérité prises contre les Mahdistes et de toutes les cruautés commises envers les ennemis. Ce fut également lui qui ordonna à la prise de Khartoum, de ne pas faire grâce, mais de tout anéantir. Ce fut lui aussi qui déclara proscrits les Sheikhiehs et fit mettre à mort, après la chute de Khartoum, tous ceux qui appartenaient à cette tribu et qui furent faits prisonniers dans le pays.
Dans le partage des femmes prises comme butin, il a soin de n'avoir aucun égard aux sentiments naturels. Les mères sont régulièrement séparées de leurs enfants et les frères de leurs sœurs ; ils sont donnés en partage à des tribus différentes afin de rendre une union impossible. Lorsque Othman woled Adam envoya prisonnières à Omm Derman les sœurs de l'ancien sultan du Darfour, la princesse Miram Tja Basi et Miram Bachita, il leur accorda la liberté tandis qu'il prit un certain nombre de leurs parentes dans son harem et distribua le reste entre ses partisans. Il apprit peu après que quelques habitants du Darfour, se trouvant dans la ville, faisaient des visites et apportaient des cadeaux à leurs anciennes maîtresses. Il fit aussitôt arrêter les deux femmes ; il donna l'une à Hassib et l'autre à Elias Kenuna qui avait justement le projet de partir pour Redjaf. Ce fut en vain que la mère aveugle de Bachita, Miram Semsem, demanda avec prière de pouvoir au moins accompagner dans l'esclavage sa fille unique ; retenue de force sur l'ordre du calife, la vieille femme mourut peu de jours après le départ de sa fille, le cœur brisé. Bachita elle-même se précipita dans son désespoir, au moment du départ, de la barque dans le Nil, mais elle fut sauvée et succomba pendant le voyage à l'agitation et à la fatigue.
Ahmed Gourab, un marchand égyptien né à Khartoura avait quitté la ville avant la défaite de l'armée de Hicks et était parti pour l'Egypte, laissant à Khartoum sa femme qui y était née et sa fille. Comme les affaires en Egypte ne lui réussissaient pas, et peut-être aussi poussé par le désir de revoir sa femme et son enfant, il revint
plus tard par Berber dans le Soudan. Il fut arrêté le jour de son arrivée à Omm Derman; amené devant le calife, il expliqua qu'il était venu pour lui offrir ses services et pour rejoindre sa femme et sa fille, laquelle s'était mariée entre-temps avec un homme de Bokhara.
« J'accepte tes services, lui dit le calife, tu peux aller à Redjaf et y prendre part à la guerre sainte contre les païens. » Ce fut en vain qu'Ahmed Gourab le supplia de le laisser aller auprès des siens ou de lui donner tout au moins la permission de les voir; il fut aussitôt emmené sur le vapeur qui était par hasard prêt à partir, soumis à la plus stricte surveillance et avec Tordre d'empêcher toute entrevue avec sa famille.
« Là-bas il pourra, ajouta le calife en riant, lorsqu'on eut emmené Ahmed Gourab, s'entretenir avec Miram Ija Basi et Miram Bachita, si leurs maîtres leur en donnent la permission. » C'était dans ces cruautés raffinées que le calife cherchait et trouvait son plaisir. Grand est le nombre de ceux qu'il fit fouetter ou exécuter sans le moindre motif plausible.
Il fit couper sur la place du marché la main droite et le pied gauche à Mogeddem Orner qui lui avait promis de tirer du plomb des pierres ; il avait reçu pour cela un don en argent, mais n'avait pu tenir sa promesse. Que de fois je dus être témoin de telles exécutions ! Il assista personnellement à cheval à l'exécution des Batahin et considéra ses victimes en souriant tranquillement! Il n'épargna pas davantage ses plus fidèles serviteurs. Ibrahim Adlan, Zeki Tamel, le cadi Ahmed, furent tous sacrifiés et leurs femmes et leurs enfants partagés entre les chefs.
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Comment punit-il les Ashraf ! Us étaient certainement coupables de s'être révoltés contre lui. Mais après les avoir vaincus et désarmés, il pouvait les envoyer en exil ou les garder prisonniers, eux ses compagnons d'autrefois. Il préféra s'en débarrasser d'un seul coup et les fit assommer tous à la fois comme des chiens, à coup de bâtons et de haches : c'étaient les plus proches parents de son ancien seigneur et maître, le Mahdi!
Dans son entourage, il exige la plus grande soumission. Ceux qui sont reçus auprès de lui doivent attendre, les mains croisées sur la poitrine et les yeux baissés, l'ordre de s'asseoir. Tandis qu'il reste couché sur son angareb sur lequel sont étendues une natte de palmier et une peau de mouton et qu'il appuie sa tête et son bras sur des pièces de coton enroulées en guise de coussin, les autres s'asseyent avec les jambes repliées sous eux comme à la prière et la tête baissée et répondent avec soumission aux questions qui leur sont posées. Us doivent rester dans cette position extrêmement incommode jusqu'à ce qu'ils soient congédiés. Même dans la mosquée, et après la prière, ceux qui se trouvent auprès de lui doivent se comporter ainsi et ne peuvent aucunement se mettre à leur aise. Il tient particulièrement à ce que les yeux restent toujours baissés devant lui» tandis que lui-même observe sans cesse et attentivement.
Il y a quelques années, comme Mohammed Saïd, le Syrien, qui avait le malheur de ne posséder qu'un œil, se trouvait par hasard dans son voisinage lors d'une lecture religieuse et le regardait avec persistance, il m'appela aussitôt auprès de lui et m'ordonna de conseiller à cet homme d'une manière pressante de ne plus jamais venir
dans son voisinage et le regarder sans permission spéciale. Il me confia, à ce sujet, que lui, comme tout Soudanais, craignait le mauvais œil.
« Rien ne peut résister à l'œil de l'homme, me dit-il, les maladies et les malheurs ne sont jamais que la suite du mauvais œil. »
Le caractère du calife a pourtant à son actif quelques traits plus sympathiques. Je dois citer son amour, réellement sincère pour son fils Othman et son attachement pour ses plus proches parents.
Othman, qui peut être à présent dans sa 21ème année étudia dans sa première jeunesse le Coran. Mais son père n'hésita pas à changer fréquemment de précepteur, sur le désir du fils. Lorsque Othman prétendit être assez avancé dans la lecture, son père le dispensa d'autres études. A dix-sept ans, il le maria à une cousine, la fille de son frère Yacoub et par amour pour son fils s'écarta à cette occasion, des règles sévères du mariage, imposées par le Mahdi, qui ordonnaient la plus grande simplicité.
Il organisa un festin qui dura huit jours et auquel tous les habitants d'Omm Derman furent invités. Il fit construire sur la place située à l'ouest de la maison de Yacoub, un vaste édifice en briques cuites, pourvu de toutes les commodités que le Soudan pouvait offrir; on créa même un jardin public qui eut du succès. Plus tard, il maria encore deux autres de ses parentes à son fils ; il lui donna des concubines qu'il choisit lui-même, mais lui déclara qu'il n'aurait jamais pour femme une personne d'une tribu étrangère, il entendait par là celles de la vallée du Nil.
Il tient avec soin son fils à l'écart des étrangers, qu'il considère comme dangereux, même pour lui personnellement. Ayant appris que Othman, dans le feu de sa jeunesse, méprisait les ordres paternels et avait des entrevues nocturnes avec quelques étrangers, il donna a son frère Yacoub la propre maison de son fils. Pour celui-ci, il fit constuire un nouveau bâtiment dans l'intérieur du mur d'enceinte d'Omm Derman, presque en face de sa propre maison, afin de l'avoir ainsi sous sa surveillance immédiate et continuelle. Il maria sa fille Radhia au jeune fils du Mahdi, Mohammed, bien que celui-ci n'éprouvât aucune inclination pour sa fiancée et désirât avoir pour femme une de ses parentes. Le calife alla à rencontre de ses désirs, en sa qualité de tuteur, de maître et de beau-père. Mohammed n'eut ainsi qu'une seule femme. Cette restriction inusitée amena une tension continuelle entre le calife et son beau-fils, qui se sépara même de sa femme. Mais bientôt la crainte le fit déclarer prêt à reprendre sa femme et à lui consacrer le reste
de sa vie.
Le calife lui-même, conformément à ses goûts et a sa situation, tenait à avoir un grand train de maison. Son harem comptait plus de 400 femmes. Quatre d'entre elles sont légitimes, permises par la religion musulmane et appartiennent à des tribus libres. Mais il s'en sépare souvent pour les remplacer par d'autres, car il aime le changement. Les autres femmes appartiennent en grande partie aux tribus soumises par le Mahdi. Ayant été amenées comme butin de guerre, elles jouissent de droits moindres comme concubines. Le reste des habitantes du harem se compose des esclaves acquises par le pillage ou
achetées. Ce grand nombre de femmes offre une étrange diversité dans la couleur surtout, qui parcourt toutes les nuances, depuis le jaune le plus clair jusqu'au noir le plus foncé, dans les races les plus différentes. Elles sont divisées en groupes de 15 à 20 à la tête de chacun desquels se trouve une directrice ; la réunion de trois ou quatre de ces groupes forme une nouvelle division, dont la direction supérieure appartient à une femme libre ou à une concubine spécialement nommée par le calife. Chaque mois, une mesure fixée de blé et une somme d'argent sont remises à ces directrices pour subvenir à l'entretien des femmes qui leur sont confiées. En outre, des moyens sont mis à leur disposition pour qu'elles puissent se procurer les articles de toilette nécessaires aux soins de leur corps, comme de l'huile, de la graisse, des parfums, etc. Les vêtements, qui sont nuancés suivant le rang, la beauté ou les qualités de chacune, se composent pour la plupart d'étoffes de coton blanc, munies de bordures de couleurs variées, produits du pays; elles s'affublent aussi d'étoffes de laine et de soie de différentes couleurs, importées d'Egypte. Ces toilettes sont données soit par le calife lui-même, soit par ses eunuques supérieurs. Le port d'ornements, de bijoux en or et en argent ayant été très sévèrement interdit par le Mahdi, on se contente ordinairement de boutons de nacre qui sont attachés avec de petits morceaux de corail et d'onyx, dont on entoure les articulations des mains et des pieds ainsi que la tête. Les cheveux sont tressés en une infinité de toutes petites tresses fortement enduites de graisse, de parfums et arrangées en formes les plus variées et les plus corn-
pliquées. Il est facile de comprendre que le parfum de ces dames du Soudan offre au début une jouissance douteuse à un nez européen.
Depuis les dernières années, les femmes des notables recommencent à porter de l'or et de l'argent, et, dans la maison du calife lui-même, les principales femmes y déploient un luxe considérable. Toutes se trouvent dans des bâtiments isolés, placés dans des cours entourées de murs, ayant quelque analogie avec nos casernes. Leur état de santé est surveillé par de vieilles femmes désignées à cet effet, qui renseignent leur maître à ce sujet. De petits eunuques font le service intérieur de ces maisons, et préviennent celle des femmes qui doit avoir l'honneur dune audience chez le calife. De temps en temps, il passe une véritable revue de toute l'armée féminine. Régulièrement à cette occasion, celles qui ont cessé de plaire à leur maître, à la suite de défauts physiques ou moraux, sont congédiées et d'après leur position sociale mariées ou données en cadeau aux proches parents, aux favoris ou aux serviteurs.
Les cours sont étroitement surveillées par des eunuques ou des moulazeimie nègres et les femmes privées presque de tout rapport avec le monde extérieur. Tout au plus une fois par an est-il permis aux parentes de voir pendant un court espace de temps les membres de leur famille et de leur parler.
La première femme du calife est Sahra, sa parente qui a partagé avec lui, depuis sa première jeunesse, les douleurs et les joies. Elle est la mère des plus âgés de ses enfants, Othman et Radhia. Dans les premières années de son règne, il ne mangeait que des mets simples
préparés par elle-même ou sous sa surveillance, comme lasida, de la viande rôtie ou des poules. Avec le nombre croissant de ses femmes, il apprit cependant à connaître et à apprécier les produits de leur art culinaire raffiné, introduit par les Turcs et les Egyptiens.
Il changea alors sa manière de vivre et n'est maintenant dans sa maison rien moins qu'un contempteur de la nourriture nouvelle, qu'il préfère, tandis qu'il cherche à démontrer à l'extérieur qu'il se nourrit simplement. A ce sujet il ne tarda pas à se quereller avec sa femme Salira qui lui représenta vivement que les mets préparés par d'autres seraient facilement enchantés ou empoisonnés et pourraient mettre sa vie en danger. Il la renvoya deux fois pour ce motif, mais se laissa persuader par Yacoub et ses parents de la reprendre et de la reconnaître de nouveau comme son épouse.
Le nombre des eunuques, qui se tiennent dans les différentes maisons des femmes, principalement pour garder l'entrée des appartements, ou qui sont employés à d'autres services, dépasse vingt. A la tête de tout le personnel se trouve l'eunuque en chef Abd el Kayoum. Il a la surveillance des terres immenses, cultivées par des esclaves pour la maison du calife. Il a à s'occuper des achats de blé nécessaires, des animaux de boucherie, bœufs et moutons et à se procurer auprès du Bet el Mal les sommes nécessaires au ménage. Il a toujours sous sa garde des sommes très considérables dans lesquelles le calife puise les présents qu'il envoie fréquemment en secret à ses émirs ou à d'autres personnalités influentes.
Pour l'assister dans ses fonctions, il a des secrétaires et des domestiques en grand nombre à sa disposition,
principalement des eunuques et des esclaves. Le calife lui a sévèrement interdit de permettre à un étranger de jeter même un coup d'oeil dans l'intérieur de sa maison.
Le vêtement du calife se compose de la gioubbe munie de bandes d'étoffes de couleur, d'une pièce de fin coton blanc et de vastes pantalons arabes de la même étoffe. Sur la tête il porte une sorte de cape ronde en soie de couleurs variées, comme on les fabrique à la Mecque et à Médine, autour de laquelle est attaché un petit turban blanc. Il porte, noué autour du corps, une ceinture en coton étroite et longue d'environ cinq aunes (hisam), sur les épaules il met un léger châle de la même étoffe. Il a troqué les sandales qu'il portait autrefois contre des jambières en cuir brun rouge et des souliers jaunes. Pendant la marche, il porte de la main gauche une épée et de la droite il s'appuie sur une petite lance hadendoa sculptée, dont il se sert comme d'une canne.
Pour son service personnel, il a toujours autour de lui dix à quinze jeunes garçons esclaves, parmi lesquels beaucoup sont enfants d'Abyssins chrétiens et ont été emmenés par Abou Anga et Zeki Tamel. Ces garçons ont pour devoir de se tenir toujours dans son proche voisinage, ils portent les messages dans l'intérieur de la ville, convoquent les personnes mandées et doivent être prêts nuit et jour à recevoir ses ordres. Aussitôt qu'ils ont atteint l'âge de 17 à 18 ans, ils sont enrôlés comme moulazeimie et remplacés par de plus jeunes. Le calife croit ainsi pouvoir le mieux garder ses secrets, ce qui serait difficile à obtenir des domestiques adultes, à cause de leur corruptibilité qui est générale.
Dans l'intérieur de sa maison, (où même ces garçons ne doivent pas le suivre), il a à son service de jeunes eunuques, les plus âgés de ces malheureux sont occupés au service extérieur. Tous ces jeunes serviteurs ont aussi à souffrir de sa brutalité; les plus petites fautes sont punies de coups de fouet, de privation de nourriture, de mise aux fers, etc.
Dans les trois dernières années, le calife songea surtout à renforcer et à réorganiser ses moulazeimie. Il prit une partie des Djihadia stationnés à Omm Derman et de ceux des armées de Mahmoud Ahmed et de Zeki Tamel, et parmi eux choisit les hommes les plus forts et les plus beaux. Les émirs des tribus occidentales eurent à fournir tous les jeunes hommes comme moulazeimie; cet ordre n'a pas été jusqu'ici complètement exécuté. Parmi les Djaliin, il n'accepta dans sa garde que les fils des premières familles, tandis qu'il exclut complètement de son service les Danagla et les Egyptiens dont il se méfiait.
De cette manière, il a créé une garde de près de 11000 hommes qui sont tous logés avec leurs femmes et leurs enfants, dans le voisinage de ses maisons et de celles de son fils, à l'intérieur des murs d'enceinte nouvellement construits d'Omm Derman. Cette armée est divisée en trois corps dont le premier est commandé par son fils Othman, le second par son jeune frère Haroun ibn Mohammed, âgé d'environ 18 ans et le troisième par son cousin Ibrahim Khalid. Ce dernier fut remplacé, il y a peu de temps, par Rabeh, un Abyssin élevé dans la maison du calife. Othman, son fils, est le chef suprême et remplace le calife dans toutes les affaires
concernant les moulazeimie. Ces corps sont partagés en sous-divisions d'environ cent hommes, sous le commandement d'un ras miye (chef de cent hommes) lequel a sous ses ordres plusieurs lieutenants. Cinq à six de ces ras miye ont un émir à leur tête et un adjudant.
Les soldats nègres (Djihadia) ne sont pas mélangés dans les sous-divisions avec les Arabes libres, mais dans les divisions des émirs, de sorte que chacun de ces derniers a pour subalternes deux à trois ras miye de troupes nègres et plusieurs ras miye de soldats arabes. Presque tous sont armés de fusils Remington qu'on laisse habituellement dans les magasins et qui ne leur sont remis que dans les occasions solennelles. Ces moulazeimie reçoivent comme solde un demi-écu derviche par mois et, tous les quinze jours, un huitième d'ardeb de doura pour leur entretien. Le blé leur est remis assez régulièrement tandis qu'on en prend à son aise avec le paiement de la solde en espèces. Les gages des ras miye et des émirs sont, bien entendu, plus élevés ; ils reçoivent en outre souvent du calife des cadeaux en femmes et en esclaves.
Tous les moulazeimie ont pour devoir de protéger la personne du calife ; tous l'accompagnent dans ses revues, dans ses promenades, même à l'intérieur de la ville. Ils doivent toujours, d'après les ordres de leur maître, stationner sur les places et dans les rues larges, dans le voisinage immédiat de ses maisons. Bien que le calife ait banni l'ancienne musique militaire égyptienne, il a toutefois conservé les clairons parmi lesquels deux sont de sa suite régulière. On utilise les anciennes sonneries: pour les ras miye: « capitaine », pour les émirs: « major », pour les commandants: « colonel ». Le calife
visite souvent pendant la nuit les moulazeimie, afin de voir s'ils se trouvent bien aux postes qui leur ont été assignés. Les ras miye et les émirs sont donc, à proprement parler, continuellement de service et ne peuvent se rendre dans leurs maisons qu'en secret ou en prétextant une maladie. Ce service extraordinairement sévère est une cause du mécontentement qui règne presque généralement.
L'activité publique du calife consiste avant tout dans l'accomplissement journalier des devoirs religieux notamment des cinq prières. A l'aube, il procède à la prière du matin, après laquelle on lit dans la djami, le rateb prescrit par le Mahdi, réunion de versets du Coran et de formules de prières. Cela exige environ une heure. Le calife se retire ordinairement dans ses appartements après la prière du matin, mais il fait parfois une ronde dans la djami afin de voir si les gens obéissent à ses ordres et prennent une part active aux exercices de piété. Les prières sont d'ailleurs publiques. Vers deux heures, il procède à la prière du jour; deux heures plus tard à la prière asr, après laquelle le rateb est lu de nouveau. Au coucher du soleil, il fait encore ses dévotions, et, environ deux ou trois heures plus tard, la prière de la nuit commence.
Le calife procède à ses oraisons dans la mihrab, construite devant les places des croyants. C'est une colonnade carrée avec des parois à treillage qui lui laissent la vue libre de tous les côtés. Derrière lui se tient son fils, puis les cadis, quelques personnes spécialement désignées auxquelles se joignent, à droite et à gauche, les moulazeimie appartenant aux tribus libres. Les soldats nègres accomplissent leurs prières sur les places libres
situées devant sa maison et qui ne sont séparées de la djami que par un mur.
A droite des moulazeimie se trouvent les émirs de Yacoub, avec leurs gens appartenant pour la plupart aux tribus de l'ouest; à gauche, se trouvent quelques Arabes appartenant également aux bannières de Yacoub, les gens soumis au calife Ali woled Helou, puis enfin les Djaliin et les Danagla. Plusieurs milliers d'hommes assistent toujours aux exercices de piété célébrés en commun, en rangs réguliers les uns derrière les autres. Le calife veille avec une sévérité particulière à ce qu'avant tout les hautes personnalités et les émirs ne fassent pas défaut.
Il condamne justement les personnes suspectes, a suivre chaque jour les cinq prières, sous la surveillance de gens désignés pour cela. Par ces exercices de piété, il a moins en vue l'accomplissement des devoirs religieux de ses subordonnés, que le moyen d'exercer un contrôle sur eux et de les détourner d'autre chose. Beaucoup de gens qui demeurent loin de la djami, sont si épuisés qu'ils s'abstiennent volontiers, par fatigue et manque de temps, d'autres assemblées nocturnes.
Le calife s'est donné pour tâche d'anéantir toute vie en société, qui pourrait offrir l'occasion de ne pas toujours considérer sous le jour le plus favorable ses ordonnances et ses actions. Si la maladie l'empêche de paraître à la prière, il se fait représenter ordinairement par un de ses cadis ou par Abd el Kerim, un pieux moulazem de la tribu des Takarir. Mais ceux-ci doivent prendre place comme Imam en dehors de la mihrab. Il ne permet presque jamais au calife Ali woled Helou de le représenter quoique celui-ci, d'après les ordres du Mahdi,
soit désigné comme son remplaçant et son successeur légitime.
La matinée, les heures qui suivent les exercices religieux de l'après-midi ou de la nuit, sont consacrées aux affaires du Gouvernement. Il reçoit les courriers, travaille avec ses secrétaires et entend les cadis, les émirs et autres personnes désignées par lui nominalement et avec lesquelles il désire s'entretenir.
Le service postal est très primitif. Le calife dispose de 60 à 80 chameliers qu'il envoie avec des ordres à ses généraux et ses sujets dans les districts les plus divers, et qui rapportent ensuite les réponses ou les autres nouvelles.
Bien que la proposition lui ait été faite par Ibrahim Adlan d'établir des stations de poste afin d'avoir, à de moindres frais, un service plus régulier et plus rapide, il s'y refusa, parce que, disait-il il attache une importance particulière à recevoir de la bouche même des courriers des rapports sur les contrées parcourues par eux, ainsi que sur la conduite de ses émirs. Les émirs des provinces envoient des rapports à leur maître, si le motif leur parait important; leurs propres messagers doivent ensuite rapporter les réponses et les ordres du calife. Les courriers du calife ne prennent les lettres privées que des personnes bien connues et secrètement pour les expédier plus loin.
Comme le calife ne sait ni lire ni écrire, tous les écrits qui arrivent sont remis à ses premiers secrétaires Abou el Gasim et Monteser. Ceux-ci lui en font connaître le contenu et préparent ensuite les expéditions d'après ses ordres. Toujours dans son voisinage immédiat,
ils passent une vie d'angoisse et de soucis; sur le moindre soupçon d'avoir trahi ses secrets, même seulement par étourderie, il ne les épargnerait certainement pas plus qu'Ahmed, leur ancien camarade ; sur la simple accusation d'avoir été en relations avec ses ennemis les Ashraf, il le fit exécuter avec quatre de ses frères.
Le plus souvent, il confère avec ses cadis, ceux-ci simples instruments entre ses mains, doivent couvrir son humeur despotique du manteau de la justice. Dans une attitude soumise, la tête baissée, assis devant lui en demi-cercle sur la terre nue, ils écoutent attentivement les instructions qui leur sont données, la plupart du temps à demi-voix; ce n'est que très rarement que l'un d'entre eux se permet d'exprimer sa propre opinion. A part ces derniers, il reçoit ses émirs et, de temps à autre, d'autres personnalités influentes ou qui lui conviennent. Il s'informe auprès d'elles des affaires du pays, de leurs tribus et même de personnes isolées, songeant toujours aux intrigues et aux moyens de forcer les gens, afin de s'en servir plus facilement pour ses visées. Les entrevues avec Yacoub et ses plus proches parents n'ont lieu ordinairement que lorsque la prière de la nuit est achevée, et durent souvent jusqu'à minuit. On parle alors des mesures propres à prendre pour se débarrasser des personnes mal vues, pour affaiblir les mécontents et les ennemis intérieurs et fortifier sa propre domination. De temps en temps, il fait des sorties ou plutôt de courtes promenades à cheval, dans l'intérieur de la ville, ou visite ses maisons sises aux extrémités nord et sud d'Omm Derman.
Les sons mélancoliques de l'umbaia, les coups sourds du tambour de guerre annoncent aux habitants
de la ville que le maître du pays veut se montrer au public dans les rues. Tous les chevaux sont aussitôt sellés ; leurs propriétaires attendent le calife derrière la djami, afin de se joindre à sa suite. Les portes sont ouvertes, les moulazeimie se précipitent au dehors. Il paraît enfin lui-même, presque toujours à cheval. Les moulazeimie forment autour de lui, là où la place le permet, un carré épais ou marchent en rangs de 10 à 12 hommes devant lui. La foule à longs flots se déroule, se précipite à sa suite à pied ou à cheval. A la gauche du calife, marche un Arabe particulièrement grand et bien bâti, Ahmed Abou Dsheka, qui remplit le rôle d'écuyer ; il a l'honneur de mettre en selle son maître et de l'aider à en descendre ; à droite, un vigoureux nègre, le surveillant des esclaves préposés au service des chevaux du calife. Devant lui, marchent six hommes avec des umbaia dont on sonne tour à tour, sur son ordre ; derrière lui, ses clairons qui donnent le signal de la marche et de la halte et, sur le désir du calife, appellent les principaux moulazeimie. A une petite distance, suivent les garçons destinés à son service personnel qui portent la rekouba (récipient en cuir destiné aux ablutions religieuses), la peau de mouton utilisée pour la prière et plusieurs lances. Il se fait parfois accompagner de sa musique composée d'environ 50 esclaves nègres qui, munis de cornes d'antilopes et de tambours fabriqués avec des troncs d'arbres creux, jouent surtout des airs africains qui se distinguent moins par la mélodie que par un bruit qui s'étend de fort loin. Ordinairement ces promenades ont lieu après la prière de midi et le retour s'effectue au coucher du soleil. Pendant la marche.
il fait souvent sonner la halte, lorsque la place le permet et ordonne aux cavaliers de montrer leur art qui consiste avant tout à passer devant le calife en groupes de quatre dans un galop très rapide et en brandissant leurs lances ou à s'arrêter raide devant lui au moment où ils défilent. Dans les premières années de son règne, il assistait presque régulièrement chaque vendredi aux parades qui avaient lieu dans le grand champ de manœuvres, situé à l'ouest de la ville. Il s'en abstient maintenant depuis longtemps et se contente d'assister aux quatre grandes revues annuelles. Celles-ci ont lieu ; au jour de naissance du Prophète, à la fête du Mirady, à la fin du Ramadan au Baïram et 70 jours plus tard au Kourban Baïram. Le Kourban Baïram, est la fête principale ; toutes les troupes qui se trouvent dans le voisinage et, même parfois en temps de paix, une partie des garnisons du Darfour ou du Ghedaref sont appelées, à y participer.
Le premier jour, on célèbre la prière prescrite pour le Baïram, sur le champ de manœuvres. Le calife s'y rend en personne; suivant l'usage, une maison en briques est construite pour lui à cet effet.
Seuls, ses favoris et quelques moulazeimie l'entourent tandis que tout le reste de la foule se range au dehors en longues files. La prière achevée, le calife monte en chaire; la prédication, qui dure environ 5 minutes, a été préparée par ses secrétaires qui, plusieurs jours à l'avance s'évertuent à la lui faire apprendre. Après quoi, on tire sept coups de canon, puis chacun se rend dans sa maison pour y égorger l'agneau du sacrifice, ainsi qu'il est prescrit par la religion, si ses moyens le lui
permettent. Dans les tristes circonstances actuelles, presque tous doivent se contenter d'un plat de bouillie au lieu de l'agneau. Les trois jours qui suivent sont occupés par les manœuvres que couronne la revue finale. Déjà avant le lever du soleil, les émirs se rendent avec leurs hommes, bannières au vent, à leurs places respectives, sur le champ de manœuvres, une plaine sablonneuse, couverte de ruines isolées. L'ordre de marche a lieu en ligne déployée, toujours dans la direction de l'est.
La bannière principale, celle de Yacoub, est en étoffe noire, d'une grandeur gigantesque, placée en face de la zeriba du calife, à une distance d'environ 400 mètres. A droite et à gauche sont les bannières de ses émirs. Au nord est la bannière principale du calife Ali woled Helou, de couleur verte; à droite et à gauche celles des émirs qui lui sont soumis. A l'extrémité de l'aile gauche se trouvent les cavaliers et les chameliers, tandis qu'à l'aile droite tous les hommes armés de fusils ont pris position. Ses troupes se composent en partie de Djihadia, en partie de gens fournis par les différents émirs pour les trois jours de fête et que l'on arme de fusils.
Après le lever du soleil, le calife s'avance vers ses troupes ; comme pour les sorties ordinaires, il est entouré de tous ses moulazeimie qui, ce jour-là, sont tous revêtus de gioubbes et coiffés de turbans neufs : puis il passe la revue.
A cette occasion, il est ordinairement à dos de chameau et rarement à cheval afin d'avoir, de son siège élevé, une vue plus étendue. Parfois, il utilisait aussi les équipages des anciens gouverneurs généraux, amenés
Slatin Pacha. 44
comme butin de Kliartoum à Omm Derman et conservés dans le Bet el Amana (arsenal).
On y avait attelé deux chevaux que conduisait très prudemment et au pas un cocher égyptien; le calife néanmoins craignit de verser, c'est pourquoi il renonça bientôt au plaisir de se montrer en carrosse à ses sujets.
Il parcourt la rue à l'ouest de la djami, jusqu'à la Raï ez serga, la bannière noire ; là, il reste devant elle en la considérant pendant quelques minutes, puis se rend à la zeriba située en face.
Au sud de celle-ci est construite une sorte de tente, formée de branches d'arbres et de nattes de paille; quand le calife a pris place sur son angareb entouré de ses cadis, il fait défiler l'armée.
Parfois le calife part de sa maison par la route du sud, jusqu'à l'extrémité de la ville, afin de passer lui-même devant tout le front, long de plusieurs kilomètres; il ordonne ensuite le défilé de l'armée.
Dans ces revues, les cavaliers portent fréquemment d'anciennes cottes de mailles se trouvant dans le pays depuis un temps immémorial et de provenances européenne et asiatique, ainsi que des casques en fer ou des capes doublées de coton de couleurs variées et des formes les plus grotesques, entourées en outre de turbans rouges. Les chevaux des cavaliers ainsi parés sont couverts de schabraques composées de grandes pièces d'étoffes multicolores. Le tout a une certaine ressemblance avec les tournois d'antan et la chevalerie du moyen-âge; le spectateur en éprouve une impression particulière, mais toujours satisfaisante.
Pendant trois jours, on est tout au militaire, puis ceux qui ne résident pas à Omm Derman reçoivent la permission de rentrer chez eux.
Le Mahdi Mohammed Ahmed avait déjà de son vivant désigné pour lui succéder, ses trois califes Abdullahi ibn es Sejjid Mohammed, Ali woled Helou et Mohammed Chérif. Abdullahi était donc monté le premier sur le trône ; dès ce moment, il ne pensa plus qu'à fortifier sa domination personnelle et à la rendre héréditaire.
Les Ashraf réfractaires, qui se vantaient de leur parenté avec le Mahdi, lui fournirent une bonne occasion de les désarmer, eux et en même temps le calife Ali et de fusionner leurs soldats nègres avec les siens. Comme descendant d'une tribu de l'ouest, c'était un étranger dans le pays et il comprenait fort bien qu'il ne pourrait compter sur l'obéissance et la soumission des habitants de la vallée du Nil, les Djaliin, les Danagla et les différentes tribus demeurant dans le Ghezireh et leur en imposer d'une façon durable que s'il possédait une force considérable.
A cet effet, il envoya dans l'ouest des agents secrets qui devaient persuader aux familles arabes indigènes de venir en pèlerinage au tombeau du Mahdi et de se fixer ensuite dans la vallée du Nil.
Ces agents dépeignirent les choses sous les couleurs les plus riantes et expliquèrent aux Arabes qu'ils étaient destinés par Dieu à devenir les maîtres de ces riches pays; que le calife, en qualité de compatriote et de parent tiendrait à leur disposition et d'une façon illimitée les richesses de ces peuples étrangers, leurs troupeaux, leurs esclaves, etc. Beaucoup se laissèrent tenter par ces pro-
messes et se rendirent volontairement avec leurs femmes et leurs enfants à Omm Derman.
Ce renfort ne parut pas suffire au calife; il donna Tordre à Otliman woled Adam et plus tard à Mahmoud woled Ahmed d'engager énergiquement à l'émigration les tribus du Darfour et du Kordofan et même, si cela était nécessaire de les y contraindre.
Sous cette impulsion prit alors naissance une sorte d'émigration des peuples de l'ouest vers l'est, qui, quoique ayant diminué naturellement avec le temps, dure encore aujourd'hui. Beaucoup succombent, il est vrai, aux fatigues du voyage, par la faim, la soif et la maladie. Arrivés à Omm Derman, beaucoup meurent par suite du changement de climat. Malgré cela, le calife sut si bien fortifier sa puissance qu'il n'a plus rien à craindre des tribus indigènes.
On comprend aisément que le calife donne naturellement toutes les places, toutes les fonctions administratives et militaires à ses plus proches parents. Younis woled ed Dikem était émir à Dongola; à Berber, son frère Othman woled ed Dikem, qui fut plus tard remplacé par Zeki Othman; à Kassala, Hamed woled Ali et plus tard Mousid Gedoum; à Gallabat et dans le Ghedaref, Abou Anga, Zeki Tamel, Ahmed woled Ali, furent successivement commandants de l'armée permanente ; aujourd'hui, elle est sous les ordres d'Ahmed Fadhii ; dans le Darfour, Othman woled Adam et après sa mort Mahmoud woled Ahmed ; à Redjaf, Orner woled Salih remplacé par Arabi Dheifallah.
Tous ces émirs et commandants de corps d'armée étaient et sont des Taasha, presque tous émirs ou parents du calife.
Seul Osman Digna, dont l'ancienne puissance n'est plus aujourd'hui qu'un souvenir, est un étranger parmi les généraux du calife. On remarquera que les tribus qui lui sont soumises parlent généralement une langue étrangère aux parents du calife; ces tribus, sujettes maintenant d'ailleurs pour la plupart des Gouvernements égyptien et italien, ne se seraient jamais ralliées à un Arabe étranger ; elles n'obéissaient à Osman Digna, leur compatriote, que par inclination personnelle.
Tous ces fonctionnaires supérieurs laissent les fonctions inférieures et les charges militaires à pourvoir de nouveau par des Taasha, en sorte que cette tribu non seulement concentre entre ses mains toute la puissance, mais encore réunit exclusivement dans son sein les revenus du pays. Les émirs de Dongola et de Berber avaient déjà reçu depuis des années des ordres secrets pour affaiblir autant que possible la population. Sous le prétexte de désobéissance, combien facilement invoqué, les biens étaient confisqués ; de plus, toutes les armes à feu devaient peu à peu être livrées aux maîtres actuels du pays. Lors des défaites de Toski et de Tokar, beaucoup de Djaliin et de Danagla avaient déjà perdu la vie. Le calife exigeait souvent aussi la fourniture de contingents de troupes par ces tribus et les envoyait ensuite au Darfour, à Gallabat et à Redjaf, pour les éloigner autant que possible de leur patrie. De cette manière, il a si bien affaibli le pays qui) sa domination peut aujourd'hui être considérée de ce côté comme complètement assurée. Les habitants du Ghezireh furent à plusieurs reprises forcés de quitter le pays avec leurs familles et de venir à Omm Derman seule-
ment afin que le calife pût ainsi se convaincre de leur obéissr.nce et de leur soumission sans conditions. Il les contraignit en outre de lui livrer presque la moitié de leurs campagnes cultivées qu'il donnait ensuite aux tribus émigrées de l'ouest ; les champs les plus fertiles et les prairies les plus grasses étaient échus à ses parents et à ses plus proches compatriotes ! Non contents de cela, les nouveaux propriétaires forcèrent même les anciens à la corvée, s'approprièrent leurs esclaves et leurs animaux domestiques contre tous droits. De cette manière l'agriculture, à laquelle les habitants du Ghezireh se vouaient entièrement, ne tarda pas à péricliter et il régna dans le pays une telle agitation qu'elle ne put rester cachée au calife. Afin de se donner, aux yeux du public, l'apparence d'un homme juste, il envoya quelques fonctionnaires pour mettre fin à cette oppression. Mais combien cela était peu sérieux! aucun abus ne fut redressé et, aujourd'hui encore, l'arbitraire, la tyrannie et l'insécurité régnent dans le pays.
En tout et partout, le calife préfère ses compatriotes de la manière la plus ostensible en leur faisant avoir toutes les places et toutes les fonctions ; il leur distribue la plus grande partie des revenus qui arrivent dans le Bet el Mil, ainsi que le butin de guerre envoyé par les émirs stationnés au Darfour, à Gallabat et à Redjaf. 11 a mis un impôt sur les chevaux ; les propriétaires de ces animaux doivent livrer chaque année au calife, suivant l'importance de leur écurie une bête ou plusieurs, qu'il donne ensuite à ses parents. C'est par de tels moyens que la tribu des Taasha et par elle celle des Djouberat sont devenues les plus riches de tout le Soudan.
Le calife ne manque pas non plus, par des intrigues de tout genre, d'affaiblir ses adversaires réels ou supposés. Après la défaite d'Abd er Rahman woled en Negoumi, dont les étendards relevaient de celui du calife Mohammed Chéri f, il rendit ce dernier responsable quoiqu'il n'eût pris aucune part au combat et le destitua de son poste de commandant en chef des émirs. Les soldats survivants furent incorporés dans les troupes de Younis woled ed Dikem, à Dongola; tandis qu'il nomma à Omm Derman de nouveaux émirs parmi la population, appartenant aux Djaliin et qui reçurent de nouvelles bannières. Il les plaça tout d'abord sous les ordres de leur compatriote Bedoui woled el Ereg auquel il ordonna d'aller renforcer la garnison du Ghedaref. Celui-ci ayant différé son départ fut condamné à être banni à Redjaf avec six de ses premiers émirs. Mis aux fers, leur déportation eut lieu immédiatement ; d'autres émirs les remplacèrent et son cousin Hamed woled Ali devint leur chef.
Il est dans la nature de l'homme de rechercher la protection des puissants; voilà pourquoi, les gens du calife Ali accoururent sous les drapeaux d'Abdullahi, se plaçant ainsi sous sa protection et sous celle de son frère Yacoub.
Hamed woled Gar en Nebi, qui avait été cause de l'anéantissement des Batahin, appartenait à la tribu des Hessenat et était subordonné au calife Ali. Il voulut aussi se placer, lui et sa tribu, sous les ordres de Yacoub ; mais il commit l'imprudence de faire part de ses plans à des parents du calife avec lesquels il entretenait des relations amicales. Il leur expliqua ouvertement qu'Abdullahi était seul le maître, que Yacoub
ou Othman lui succéderait et que le calife Ali n'avait Hen à attendre de bon de cette famille qui tenait le pouvoir dans sa main. Comme on lui faisait observer que le Malidi avait désigné Ali pour succéder à Abdullahi, il déclara que les temps avaient changé et que seule, la puissance du calife actuel pouvait être prise en considération et non pas les vieilles ordonnances du Mahdi.
Ali eut connaissance de ces paroles et déposa contre Hamed woled Gar en Nebi. Les témoins confirmèrent son langage et on l'accusa d'avoir voulu discuter les lois du Mahdi.
Le calife Abdullahi ne put pas ou ne voulut pas se mêler, en cette occurence, de l'affaire de Hamed, ne pouvant pas se trahir ni dévoiler ses desseins. Hamed fut condamné à mort et malgré le calife Abdullahi qui fit son possible auprès d'Ali, il fut pendu sur la place du marché, comme infidèle et coupable d'avoir cherché à troubler la paix.
Toutes les tribus soumises à Yacoub, tous les partisans du calife Abdullahi reçurent l'ordre de ne pas se rendre à l'exécution afin de montrer ostensiblement, mais sans manifestation directe, le mécontentement de leur maître, touchant la condamnation de Hamed woled Gar en Nebi.
Les forces militaires du calife sont suffisantes pour lui donner tout succès contre un ennemi intérieur; mais contre une armée extérieure, il manque de chefs capables, de bonnes armes et de munitions; ses soldats, du reste, ne sont plus aussi soumis et fidèles à sa personne ; leur ancienne croyance à la sainte cause a subi de rudes atteintes ; elle n'existe même plus, pour ainsi dire.
Voici, à ce jour, la nomenclature des forces militaires du calife :