‹ Fer et feu au Soudan. Traduit de la 8e éd. allemandeChapitre 2 sur 4 · NOTICE DE L'EDITEUR · texte numérisé non relu

NOTICE DE L'EDITEUR

RELATIVE AUX DEUX LETTRES EXPÉDIÉES PAR LE CALIFE ABDULLAH! PENDANT LA CAMPAGNE DE 1896

Le fait suivant est la preuve de Timportance que le calife attribue à la présence de Slatin Paclia dans le corps expéditionnaire à Dongola :

Environ deux mois après le combat de Firket (7 Juin 1896), le calife envoya à Slatin Pacha un homme de la tribu des Elegat, fait prisonnier autrefois à 0mm Dernian, suspecté d'espionnaire, et porteur d'une lettre ainsi conçue:

« Au nom de Dien dément et miséricordieux, « grâces à Dieu le Gouverneur généreux ; prières « à Notre Seigneur Mahomet et à ses projyhètes.

« De la part de Vesclave de son Dieu, le « Ccdife du Mahdi vénéré, Abdullahi fils de Moham- « med, Califet el Saddik à Abd el Kadir Saladin.

« Après le salut nous t'informons que la lettre « que tu nous as écrite de ta propre main, prou- « vant que tu as persévéré dans la religion de V Islam « et que tu ne trahiras ni la religion, ni le pain et le « sel, nous est bien paruen ue et est gard(^e chez nous. « Comme il en est ainsi et que tu es venu avec les « infidèles que tu accotnpagnes, tâche donc de faire

« un complot qui serait pro^ire à faire profiter d'eux « (des infidèles) ; voilà les armées musulmanes diri- « gées contre eux,

« Voici ce que nous avons voidu te commu- « niquer, afin que tu puisses agir en conséquence « secrètement, et nous te saluons.

« Le 20 Safar 1314 (31 Juillet 1896).

(Cachet) « Hashouna Allah Oua Nîma El Wahïl. »

Le calife rendait la liberté à AbduUahi el Achman à la condition de remettre en secret cette lettre à Slatin Pacha et de répandre au camp la nouvelle que Slatin était en relations amicales avec les derviches et leurs commandants supérieurs.

Mais Abdullahi el Achman informait Slatin Pacha du but de son message, qui du reste était facile à comprendre.

Lors de la prise de Dongola, on trouvait parmi les papiers des commandants supérieurs de l'armée des derviches, laissés dans la fuite dont on parle plus haut, une lettre qui contenait ce qui suit:

« Au nom de Dieu clément et miséricordieux, « grâces à Dieu le Gouverneur généreux; prières « à Notre Seigneur Mahomet et à ses prophètes.

« De la part de l'esclave de son Dieu, le « Calife du Mahdi vénéré, Abdullahi fils de « Mohammed, Califet el Saddik, ait respectable « Mohammed Bichara. Que Dieu l'assiste!

« Ajjrès le salut nous t'informons que nous « avons reçu et pris note des lettres que tu nous

« as écrites au sujet des messagers qui vous « étaieiit parvenus par V individu en question « (Slatin Pacha) ainsi que des prisonniers, et qui « contenaient en outre ta demande de t'envoyez- « AbduUahi d Achman et, enfin, tes rapports « détaillés sur le Sheikhieh (appartenant à la tribu « des Sheikhiehs) nomyné Ouarrak, comme tous les « autres détails de tes nouvelles.

« Nous avons écrit une lettre par AbdullaJn « el Achman, à CJiiatin (^) l'ennemi de Dieu « dans le but de faire surgir le désaccord entre lui « (Chiatin) et les chrétiens qui V accompagnent ; « donc envoie-la immédiatement par lui (AbduUahi) « et nous prions Dieu] que cette lettre soit la cause « de leur déroute.

« Personne ne doit voir cette lettre, ni con- « naître son contenu, et nous te saluons.

« Le 20 Safar 1314 (31 Juillet 1896).

(Cachet) « HasU Alloh Oua Nwia El WakU. »

Intrigue très maladroite et qui prouve que le calife ne possède pas une grande adresse politique.

L'Éditeur.

(^) Chiatin en arabe pluriel de chaïtan, signifie " Diables ' ; tel eet le surnom donné à Slatin Pacha dans le territoire du Mahdi.

Introduction.

Mon premier voyage au Soudan. — i\Ion retour en Autriche. — Mon second voyage. — Corruption au Soudan. — Je suis nommé gouverneur de Dara. — Gordon au Darfour. — Zobeïr l'acha et son fils Soliman. — Les Geilaba. — Les Djaliin et les Danagla. — Coup d'oeil rétrospectif sur les causes primordiales de l'insurrection dans le Bahr-el-Ghazal. — Campagne de Gessi. — Rabeh se sépare de ses compagnons. — Mort de Soliman Zobeïr.

Je servais, comme lieutenant au Rég"iment Prince héritier Rodolphe (N" 19) sur la frontière bosniaque, quand en Juillet 1878, je reçus de Gordon Paclia une lettre par laquelle il m'invitait à entrer, sous ses ordres, au service du gouvernement ég-yptien.

J'avais déjà, en 1874, fait un petit voyage au Soudan et, après avoir traversé Assouan, Korosko et Berber, j'étais arrivé, en Octobre, à Khartoum d'où je m'étais rendu aux montagnes de Nouba, où j'avais visité Delen, station des Missions Catholiques de l'Afrique Centrale que l'on venait d'installer, et de là j'avais poussé jusqu'à

Slatin Pacha. 1

Kolfan, Niouma et Kadro; mais le soulèvement des Arabes Hauasma rendant périlleux le séjour dans ces contrées, j'étais retourné à El Obeïd. Les Arabes qui n'avaient en somme à se plaindre que de l'exag-ération du tribut qui leur était imposé, avaient fait seulement quelques difficultés au moment de sa perception et étaient promptement rentrés dans l'obéissance; cependant je ne jugeai pas à propos de retourner dans ces régions et me décidai à revenir au Darfour.

En arrivant à Kaga-Katoul, j appris que le gouverneur général du Soudan, Ismaïl Pacha Ayoub, qui résidait alors à Fasher, avait publié un arrêté interdisant absolument à tout étranger de pénétrer dans le Darfour dont les routes commerciales étaient encore peu sûres, le pays n'étant occ upé militairement par l'Egypte que depuis peu de temps et ne pouvant être considéré comme soumis que dans une très-faible partie.

Je retournai donc directement à Khartoum où je fis la connaissance d'Emin Pacha (alors Docteur Emin) qui était arrivé quelques jours auparavant avec un certain Charles de Grimm.

Emin et moi adressâmes alors à Gordon Pacha, à cette époque gouverneur général des Provinces Equatoriales et résidant à Ladô, une lettre dans laquelle nous lui demandions l'autorisation de visiter ses domaines, et, notre lettre partie, nous attendîmes sa réponse. Ce n'est que deux mois plus tard que cette réponse nous arriva ; Gordon nous invitait à nous rendre à Ladô.

Mais dans lïntervalle j'avais reçu de Vienne des lettres de ma famille qui me suppliait de rentrer en Europe; je soutirais aussi de la fièvre et, de plus, je

devais, rannée suivante, accomplir mon service militaire ; je pris donc la résolution de céder an désir de ma famille.

Le docteur Emin se rendit à l'invitation de Gordon et partit pour le Sud; peu de temps après, Gordon le nommait bey et gouverneur de Ladô, et lorsque Gordon Pacha dut quitter les Provinces Equatoriales, il choisit Emin pour le remplacer dans le gouvernement de ces provinces. Emin remplissait encore ces fonctions lorsqu'en 1889, Stanley vint l'arracher à sa difficile situation pour le conduire à Zanzibar.

Pour moi, traversant le désert de Bayouda, et passant par Dongola et Wadi-Halfa, j'arrivai en Egypte et de là je gagnai l'Europe où j'arrivai dans l'automne de 1876.

Comme dès cette époque j'avais pris la ferme résolution de retourner au Soudan, je fus enchanté de la proposition que me fit Gordon Pacha, en Juillet 1878, proposition qui me permettait de renouer mes relations avec Emin et Giegler Pacha. Je dus cependant prendre patience et attendre, pour répondre à l'invitation qui m'avait été adressée, que la campagne de Bosnie fut terminée.

Dans les premiers jours de Décembre 1878, mon régiment rentra en garnison à Presbourg; comme officier de réserve je demandai et j'obtins aisément un congé avec autorisation de voyager dans le Soudan. Je passai seulement huit jours dans ma famille et quittai Vienne le 21 Décembre 1878 pour aller m'embarquer à Trieste.

Au Caire, je reçus de Suez un télégramme de Giegler Pacha, (alors Giegler bey) qui était parti quelques jours avant mon arrivée; il allait à Massawah où,

en qualité d'Inspecteur Général des Télégraphes du Soudan, il allait inspecter la ligne de Massawah-Khartoum. Dans SDn télégramme il m'invitait à faire avec lui le voyage jusqu'à ^onakim et j'acceptai avec joie cette invitation toute gracieuse.

A Souakim nous dûmes nous séparer; Giegler continuait sa route sur Massawah en bateau à vapeur ; moi, j'avais à faire mes préparatifs pour me rendre à dos de chameau à travers le désert jusqu'à Berber. Grâce à la bienveillante intervention de Alâ-ed-Din Pacha, gouverneur de Souakim (le même qui plus tard, étant gouverneur général du Soudan, accompagna le général Hicks au Kordofan où il trouva la mort), je pus promptement me mettre en route pour Berber; de là, sur une barque que le général (iordoii avait fait tenir à ma disposition, je repartis pour Kliartoura où j'arrivai au milieu de Janvier 1879

Gordon Pacha me reçut de la façon la plus cordiale et m'assigna pour logement la maison d'Ali effendi située vis-à-vis (le la façade Sud de son palais. • Dans nos entretiens journaliers il m'assura a maintes reprises de ses sympathies pour les oftîcieis autrichiens qu'il avait appris a connaiiie au cours des fravaux de la Commission du Danube, à Toultscha. Il me disait, en souriant, combien il regrettait que nous eussions échangé contre des uniformes bleus nos uniformes blancs qu'il considérait comme beaucoup plus commodes et plus élégants

Au commencement de Février, il me nomma inspecteur des linances avec mission de parcourir le pays et de rechercher pour quels motifs les habitants du Soudan se plaignaient des impôts, très modérés cependant, tandis

que, de son côté, le Gouvernement se demandait pourquoi les revenus de la province étaient si faibles et tout à fait hors de proportion avec l'étendue et la richesse du pays.

Je me rendis donc à Fazogl par Mussellemie et Sennaar, visitai les montagnes de Kehli, Rigreg et Kashankero et parvins jusque dans le voisinage des Béni Shangol. Puis j'adressai mon rapport à G) don Pacl.a.

Je lui exposais d'abord que la répartition de l'impôt, établie constamment sous l'influence des notables indigènes, manquait absolument d'équité. Le poids de la taxe pesait surtout sur le pauvre et sur le petit propriétaire, alors que les détenteurs de domaines considérables savaient toujours trouver auprès des fonctionnaires le moyen le plus convenable pour faire réduire à un minimum dérisoire le taux de leurs contributions. Cette inégalité se faisait sentir, encore aggravée, dans le monde des affaires où les charges imposées au petit commerce étaient extraordinairement lourdes, tandis que les gros capitalistes jouissaient d'immunités absolument injustifiées. Et non seulement la répartition des impôts était inique, mais encore il se produisait au cours de la perception des taxes les plus criantes injustices. Cette perception était effectuée par les soldats, les Bachi Bouzouks et fréquemment aussi par les Sheikhiehs, tribu oiiginaire de Dongola. Le but de chacun de ces intermédiaires était surtout de s'enrichir le plus vite possible et par tous les moyens; le reste n'avait à leurs yeux qu'une importance secondaire. Je pouvais bien signaler ces abus mais j'étais incapable d'y porter remède; il me manquait de plus, pour obtenir un résultat positif, Fini-

6 CHAPITliE 1

tiation administrative et la vocation nécessaire; je demandai donc d'être relevé de mes fonctions.

Pendant ce temps, Gordon Pacha était parti pour le Darfour afin de pouvoir, en se tenant plus près du théâtre des opérations, suivre les progrès de la campagne entreprise contre Soliman woled (fils de) Zobeir. Sur sa proposition, Giegler avait été nommé Pacha et vice -gouverneur général. C'est donc au Darfour que j'envoyai à Gordon mon l'apport et ma démission

J'eus souvent, pendant mon voyage d'inspection, l'occasion de constater des situations singulières et des manières de voir au moins étrangeS: Je me trouvai fréquemment en rapport avec d'anciens employés du gouvernement, des Soudanais, des Sheikhieh surtout, et même des Turcs devenus possesseurs des propriétés les plus belles et qui étaient absolument exonérés des taxes. A mes observations, ces propriétaires privilégiés répondaient invariablement qu aj-ant rendu autrefois dos services au gouvernement, il était de toute justice qu'on les exemptât de l'impôt. J 'était fort mal reçu lorsque je Voulais leur expliquer que les services qu'ils avaient pu rendre, s ils en avaient rendu quelqu'un, leur avaient été depuis longtemps payés, et je dus faire mettre en prison plusieurs d'entre eux pour les contraindre à payer l'impùt.

A Mussellemié, la ville la plus importante de la région comprise entre le Nil bleu et le Nil blanc (le Ghézireh), et le point central du commerce des régions méridionales, je trouvai des quartiers remplis de jeunes filles esclaves qui exerçaient là leur hideux métier pour le compte de leurs maitres, les plus riches et les plus influents marchands du Soudan. Le gain produit par ce genre d'atïaires,

d'une moralité plus que douteuse, était sans contredit d'une importance considérable, mais je n'avais aucunement le désir de me casser la tête pour établir un mode de taxation applicable à « cette matière imposable », et ce fut avec une joie réelle que je reçus enfin de Gordon la dépêche m annonçant que je cessais d'exercer les fonctions d'inspecteur des finances. J'étais ainsi délivré de tout souci ultérieur et n'avais plus à me préoccuper du moyen d'établir, de répartir et de percevoir les impôts anciens, non plus que d'en inventer de nouveaux, tache tout à fait en dehors de mes goûts et de mes aptitudes.

Quelques jours plus tard, je reçus de Gordon une lettre me nommant Moudir (Gouverneur) de Dara, région sud-ouest du Darfour. T^e général me donnait en même temps l'ordre de rejoindre immédiatement mon poste, afin de tenir tête au prétendant, le Sultan Hassan, qui, descendant des anciens rois, aspirait à reconquérir le domaine de ses pères dont l'Egypte s'était emparée.

Gordon me faisait savoir en outre qu'il revenait du Darfour et desirait me rencontrer sur la route, entre El- Obeid et Dourrah el Khadrah. Aussitôt je m'embarquai sur l'un des bateaux à vapeur qu'on tenait toujours prêts pour Gordon Pacha et partis pour Dourrah el Khadra où j'avais déjà envoj'^é mes chameaux. De Dourrah j'allai à cheval au bureau télégraphique d'Abou Garad, situé à 11 kilomètres environ et qui forme en même temps la station frontière de Kordofan. A Abou Garad, j'appris que Gordon n'était plus qu'à 30 ou 40 kilomètres de là, sur la route de Dourrah el Khadrs. Je partis sur le champ et, après environ deux heures de

course rapide, je trouvai le général reposant à l'ombre dun arbre. Il me reçut de la façon la plus affable, mais je le trouvai malheureusement très épuisé et fort affaibli par les pénibles et interminables chevauchées. Les courses continuelles avaient déterminé des plaies assez étendues aux cuisses et aux jambes. 11 avait dû même, pendant des journées entières, se priver de boissons réconfortantes.

Par bonheur, j'avais apporté avec moi, sur le vapeur, quelques bouteilles de Henisson, tirées de ses propres réserves. 11 m'engagea à l'accompagner à Dourrah el Khadra, où il avait à me donner quelques ordres complémentaires concernant mes nouvelles fonctions, et à me faire certaines communications sur la situation actuelle de la contrée.

En même temps, il me présenta les personnes de sa suite: Hassan Pacha Hilmi el Djoeser, ancien gouverneur du Kordofan et du Darfour et Youssouf Pacha el Shellali, qui, s'étant brouillé avec Gessi, loi's de l'entreprise contre Soliman woled Zobeïr, avait demandé à Gordon de remmener avec lui à Khartoum.

Gordon Pacha ayant donné le signal du départ, prit les devants, suivant son habitude, à une telle allure que nous avions peine à le suivre. Nous arrivâmes bien vite à Dourrah el Khadra, où nous retrouvâmes les chameaux et les bagages du Gouverneur général que celui-ci avait envoyés en avant pendant la halte.

La rive du fleuve était peu profonde et les vapeurs qui avaient dû mouiller au large envoyèrent un canot pour nous conduire à bord. Dans la barque, je me trouvai assis près de Youssouf el Shellali qui était vêtu d'un

léger costume de treillis gris; comme il avait avec lui un gobelet, je lui demandai de me puiser un peu d'eau dans le fleuve. Gordon Pacha, en souriant m'avertit en français que Youssouf, malgré son teint foncé, était Pacha et par conséquent occupait un rang de beaucoup plus élevé que moi, qui n'étais que Moudir (Gouverneur) de Dara, il n'était donc pas correct de ma part de lui demander ainsi de l'eau. Je m'excusai aussitôt auprès de Youssouf expliquant que c'était par simple distraction que je lui avais demandé un semblable service. Il m'assura amicalement qu'il était tout prêt à rendre service à moi ou à n'importe lequel de ses compagnons.

Gordon et moi, nous montâmes sur 1' « Ismaïlia » tandis que Hassan Pacha el Djoeser et Youssouf el Shellali se rendirent sur le « Borden ».

Je restai avec le général jusqu'au soir. Gordon me mit au courant de la situation du Darfour exprimant l'espoir de voir se terminer bientôt la guerre engagée avec le Sultan Haroun, et cette malheureuse contrée, qui servait depuis tant d'années de théâtre aux combats les plus terribles, jouir enfin d'un peu de repos. 11 était persuadé aussi que Gessi terminerait rapidement la campagne entreprise contre Soliman woled Zobeïr qui, pressé par les circonstances, allait se voir contraint ou de se rendre ou de succomber. Après la défection des Basinger (esclaves noirs dressés à se servir des armes à feu) et les défaites continuelles qu'il avait épi'ouvées, il n'était plus permis à Soliman de compter sur la victoire.

A 10 heures du soir Gordon me congédia; ordre était déjà donnée aux vapeurs de mettre sous pression, car il voulait se mettre en route cette nuit-même.

10 CHAPITKE 1.

« Portez-vous bien , mon cher Slatin , me cria-t-il encore de loin, que Dieu vous protège! Je suis convaincu qu'en tonte circonstance vous ferez tout ce qu'il vous sera possible de faire. Bientôt peut-être je partirai pour l'Angleterre et j'espère vous revoir à mon retour ».

Ce furent les dernières paroles que j'entendis de sa bouche. Qui pouvait prévoir alors le sort atfreux qui l'attendait.

Plein d'émotion, je le remerciai de sa sympathie et de l'appui qu'il m'avait en tout temps accordé et je restai sur le rivage pendant près d'une heure attendant que le sifflet strident du vapeur eut annoncé qu'il avait levé l'ancre.

Gordon était parti. — Je ne devais plus le revoir vivant !

Le lendemain, dès le matin, je partis monté sur le cheval dont Gordon m'avait fait présent; c'était un magnifique étalon alezan de la race de Hamonr qui me rendit les plus fidèles services pendant quatre années, jusqu'au moment de la reddition du Darfour.

Traversant Abou Garad, Halba Abou Sliok et Khursi, je galopais jusqu'à El Obeïd où je rencontrai le Docteur Zurbuchen, inspecteur sanitaire du Soudan qui s'en allait en inspection dans le Darfour et voulut faire la route avec moi. Nous nous étions déjà connus au Caire et je fus vraiment heureux de l'avoir pour compagnon jusqu'à Dara. Aly bey Cherif, l'ancien gouverneur du Kordofan, nous procura des chameaux qui, moyennant finances, devaient transporter nos bagages jusqu'au Darfour.

Le jour du départ Aly bey Cherif me communiqua une dépêche qu'il venait de recevoir de Foga, station

extrême des télégraphes du Soudan sur la frontière orientale du Darfour, dépêche qui annonçait que yoliraan woled Zobeïr avait succombé k Djerra le 15 Juillet 1879. Ainsi se trouvaient réalisées les prévisions de

Gordon.

Il ne serait peut-être pas inutile de retracer ici à grands traits les causes, les péripéties et les conséquences de cette campagne bien qu'elles soient, sans aucun doute, déjà connues en grande partie.

Après la conquête du Darfour, en 1874, la partie méridionale du pays, c'est-à-dire les régions de Dara et Shakka, avait été assignée par le gouverneur général Ismaïl Pacha comme domaine de Zobeïr auquel avait été conféré le titre de Pacha. Zobeïr qui toujours était en hostilité avec Ismaïl Pacha auquel il avait souvent reproché les impôts qui pesaient sur le pays, sollicita du Khédive l'autorisation d'aller au Caire l'assurer personnellement de sa fidélité et de son attachement, et, dès que cette autorisation lui eut été accordée, il partit.

Peu de temps après, le gouverneur général Ismaïl Pacha Ayoub, quitta également à son tour le Darfour et Hassan Pacha el Djoeser restait dans la province en qualité de Moudir Oumoum (gouverneur en chef).

Avant son départ, Zobeïr Pacha avait désigné comme son représentant auprès de ses partisans son fils, Soliman woled Zobeïr encore très jeune et qui reçut l'ordre de se rendre à Shakka.

Gordon Pacha, nommé gouverneur général du Soudan , en remplacement d'Ismaïl Ajoub, entreprit une tournée d'inspection et poussa jusqu'au Darfour. Ce pays,

\- ( lîAFITKE I.

poussé par le prétendant au trône, le sultan Haroun sef el Din, commençait à se soulever contre le rég-ime un peu sévère du ^gouvernement égyptien. Gordon voulait se montrer dans la contrée et , par sa présence et son habile intervention éprouvée tant de fois , calmer les esprits surexcités.

Arrivé à Faga le 7 Juin 1877, il avait envoyé à Soliman woled Zobeir Tordre de venir conférer avec lui à Dara. Gordon avait appris que Soliman se plaignait de la situation qui lui était faite et de l'opposition que Ton mettait au retour de son père, retenu au Caire par le gouvernement égyptien. Zobeïr Pacha, disait-on, avait écrit du Caire à son tils et à ses partisans des lettres leur recommandant de secouer à toute occasion le joug de la domination égyptienne, et comme Soliman disposait d'une force militaire considérable, on se voyait contraint de compter avec lui.

Le gouverneur général se rendit par la route d'Ouman Shanger à Fasher où il donna les ordres et les instructions nécessaires pour la mise en état de défense de la capitale, et, après une halte de quelques jours à Fasher, ii partit pour Dara.

Dans Tintervalle Soliman woled Zobeir était arrivé de Shakka à Dara, avec 4000 Basingers commandés par les parents et les partisans de son père; il avait pris position dans la plaine, au sud-ouest des remparts.

On était loin d'être d'accord dans le camp de Soliman.

Les troupes prétendaient que le Darfour avait été conquis réellement par elles et occupé, seulement après cette conquête, par les Egyptiens. Par suite elles trou-

valent injuste robligation qui leur était imposée d'abandonner le Darlbur et de retourner à Sliakka, abandonnant ainsi aux employés turcs et égyptiens cette riche contrée conquise grâce à leur énergie.

De plus, Soliman et les alliés de son père se montraient irrités de la séquestration tout à fait injuste à leur avis de Zobeïr Pacha an Caire, et désiraient obtenir son retour par n'importe quel moyen.

Les chefs des troupes de Zobeïr, pour la plupart des Djaliins et d'anciens marchands d'esclaves, avaient acquis leur pouvoir et la considération dont ils jouissaient par leur courage et les succès qu'ils avaient remportés dans le Rahr-el-Ghazal où ils avaient conquis des provinces entières. Ignorants des moyens d'action dont dispose un gouvernement régulièrement organisé , ils se croj^aient invincibles. En outre, il plaisait à leur naturel enclin à la rapine et à la violence, de ne chercher le succès que par les armes.

C'est dans ces dispositions que l'on tint conseil sur ce qu'il convenait d'entreprendre contre le gouvernement égyptien et sur l'attitude à tenir lors de l'arrivée prochaine de Gordon.

Quelques têtes chaudes étaient d'avis d'attaquer immédiatement la garnison de Dara, garnison tout à fait insignifiante en comparaison des forces dont eux-mêmes disposaient. D'autres voulaient attendre l'arrivée de Gordon et de son escorte, l'attaquer à l'improviste et le prendre vivant, si possible, afin de l'échanger contre Zobeïr Pacha. Si dans l'action Gordon était tué, alors le sort en serait jeté. Un petit nombre seulement conseilla l'obéissance et la soumission au gouvernement.

Grâce à ce désaccord aucune résolution définitive ne fut prise.

Pendant qu'on délibérait ainsi. Gordon Pacha et son escorte étaient arrivés par Kéroult et Sheria jusque dans le voisinage de Dara, dont ils n'étaient plus éloignés que de six heures de marche. Suivant sa coutume, Gordon allait en avant de son escorte; toujours à cheval D marchait en tête, accompagné seulement de ses secrétaires Tohamy bey et Bosati et de quelque kawas.

Instruit de l'arrivée imminente de Gordon, Soliman woled Zobeïr fit disposer ses troupes sur trois lignes de bataille dont le front s'étendait du campement au rempart de Dara.

Les ordres de Soliman venaient à peine d'être exécutés que, au grand étonnement des soldattj et de leurs chefs Gordon Pacha, escorté seulement de cinq hommes montés sur des chameaux, parut devant le front de l'armée, saluant tranquillement à droite et à ganelie, et passa au galop se dirigeant vers les remparts. On lui rendit les honneurs réglementaires et, avant niôrae- que le canon eût cessé de gronder, le général envoyait à Soliman woled Zobeïr et aux chefs de ses troupes Tordre de se rendre auprès de lui.

Nour Angerer Hakar fut le premier à répondre à l'invitation du général: Saïd Hussein suivit bientôt son exemple et Soliman Zobeïr lui-même, reconnaissant que l'occasion propice à l'exécution de ses projets était passée, arriva à son tour accompagné dos autres chefs qui ne voulaient pas l'abandonner. Après les salutations d'usage Gordon fit servir à Soliman le café et les cigarettes, le questionna avec intérêt sur sa situation et lui promit de

lui accorder, autant qu'il serait possible, tout ce qu'il désirait. Puis, ayant congédié les chefs eu recoraraendant à chacun d'eux de retourner auprès de ses troupes, il retint seulement Soliman Zobeïr. Il lui déclara alors qu'il savait de bonne source qu'il avait eu l'intention de le combattre personnellement, lui Gordon, et lui conseilla de ne point prêter Toreille à des insinuations perfides. 11 lui fit comprendi'e qu'il y avait plus à gagner à rester tranquillement soumis aux ordres du gouvernement égyptien qu'à prendre une attitude hostile. îl termina en lui pardonnant, à cause de sa jeunesse et son inexpérience et en exprimant l'espoir qu'il comprendrait la gi'avité de la faute qu'il avait commise; après quoi il l'autorisa à rejoindre ses troupes dont le commandement lui fut laissé et l'engagea énergiquement à se conformer scnipuleusement aux ordres qu'il pourrait recevoir.

Dans l'intervalle, l'escorte de Gordon avait à son tour franchi les remparts et, quelques instants après, Gordon manda de nouveau Saïd Hussein pour s'entretenir en particulier avec lui sur la situation. Saïd Hussein déclara que Soliman, mal conseillé par quelques têtes chaudes, était encore disposé, malgré le pardon qu'il venait d'obtenir, à. poursuivre l'exécution de ses desseins, c'est-à-dire délivrer son père et se créer par les armes une situation prépondérante. Gordon congédia Saïd Hussein après l'avoir nommé Moudir de Shakka et lui prescrivit de rejoindre son poste le lendemain avec les chefs et les soldats, mais de tenir encore pendant quelques heures sa nomination seci'ète.

Nour Angerer Plakar fut ensuite appelé. Aux reproches que lui adressa le général, il répondit en

reconnaissant, lui aussi, que Soliman Zc-beïr faisait fausse route et marchait à un résultat déplorable pour lui-même et pour eux tous; il déclara que le jeune Soliman ne tenait aucun compte de leurs conseil;! et ne songeait qu'à exécuter ses desseins personneLs, ne se rendant qu'aux avis de quelques cerveaux surexcités. Gordon, plein de confiance dans la déclaration de Nour Angerer, le nomma gouverneur de Sirira et Areba, dans le Darfour oriental, lui prescrivant de partir aussi le lendemain avec Saïd Hussein et d'amener tous Ibs hommes placés sous ses ordres, ainsi que ceux qui voudraient se joindre à lui.

Soliman ayant appris comment les choses tournaient, fit à Saïd Hussein et à Nour Angerer ;^akar de violents reproches , les accusant d'ingi'atitude envers son père prisonnier lequel, par sa bonté et sa bienveillance, les avait élevés à la situation qu'ils occupaient; mais ils lui repondirent que Zobeïr leur devait plus de reconnaissance qu'ils ne lui en devaient eux-mêmes, et qu'il n'avait conquis la renommée dont il jouissait ([ue grâce à leurs fidèles services.

C'est sur ces mutuels reproches r[ue Saïd Hussein et Nour Angerer se séparèrent de /^ubeïr, les deux premiers quittant Dara pour icjoindre leurs postes avec leurs troupes conformément aux ordres de Gordon.

Après leur départ, Gordon Pacha fit appeler Soliman Zobeïr et les chefs restés avec lui. D'abord Soliman, emporté par son orgueil juvénile, rîfusa de se rendre à cet appel, mais, après quelques instants de réflexion, il céda aux conseils de ses compagnon:; dont le courage était considérablement abattu, et qui peu à peu com-

prenaient qu'une plus longue résistance pouvait avoir pour eux les plus funestes conséquences, tous se rendirent chez le gouverneur général qui se mit à expliquer à Soliman de la façon la plus aimable que pour son compte il n'avait rien à craindre; que la nomination de Saïd Hussein et de Nour Angerer n'avait eu d'autre but que de montrer à Soliman combien il s'était trompé dans ses prévisions en fondant la léalisation de ses desseins sur la fidélité et rattachement de ses troupes. Il l'exhorta de nouveau à la soumission et lui fit comprendre que le gouvernement possédait assez de places et de domaines à distribuer pour remplir ses désirs les plus ambitieux. Quant à son père qui vivait au Caire, comblé d'honneurs et au milieu des relations les plus brillantes, il lui fallait prendre encore patience avant de le revoir. Enfin, il lui donna Tordre de se rendre à Shakka et de l'y attendre.

Le lendemain, Soliman reçut des instructions complémentaires pour Saïd Hussein qui devait fournir tout ce dont il aurait besoin pour son entretien et pour l'entretien de ses troupes. Le jour suivant, Soliman se mit en route.

Ainsi Gordon Pacha, grâce à la faculté qu'il possédait de saisir rapidement et clairement le sens de chaque situation, grâce à la promptitude de ses décisions, avait, en deux jours à peine, résolu cette question épineuse et évité une lutte qui aurait pu Tcntraîner facilement à de sérieux embarras, d'autant plus que le Darfour était encore en pleine effervescence et que Gordon ne disposait que de forces très inférieures.

Le gouverneur général partit à son tour, se rendit à Fasher et à Kabkabia et, par l'habilité qu'il déploya

Slatin Pacha. 2

dans ses rapports avec les habitants, aussi bien que par sa générosité extraordinaire, gagna les sympathies d'un grand nombre de rebelles. Où ce fut nécessaire, il prit ses dispositions pour apaiser les émeutes et organiser administrativement les pays; enfin en Septembre 1877, il partit pour Shakka, par la route de Dara.

Là, il nomma Soliman Zobeïr, qui semblait s'être rendu à ses exhortations, gouverneur du Bahr-el-Ghazal, ancien domaine du père de Soliman, avec le titre de bey. Cette nomination rendit tout joyeux Soliman qui remercia Gordon de ce témoignage de confiance ; un grand nombre d'esclaves qui, le croyant en disgrâce, avaient rejoint Saïd Hussein à Dara, revinrent auprès du fils de leur ancien maître si bien que Soliman, en rejoignant son poste, pouvait disposer de forces imposantes.

A son arrivée à Dem Zobeïr, chef-lieu du Bahr-el- Ghazal et ainsi nommé d'après son père, Soliman lança une circulaire avisant les colonies de sa nomination comme Moudir; en même temps, il envoya à Idris woled Dabter l'ordre de venir lui présejiter ses rapports, et rendre ses comptes. Idris était un Dongolais qui, lors du séjour de Zobeïr Pacha au Darfour, administrait en qualité d'intendant la province du Bahr-el-Ghazal.

Cette province, habitée aujourd'hui par différentes tribus de nègres, était autrefois gouvernée par des chefs indigènes. Les tribus des Djaliin et des Danagla qui habitaient les bords du Nil, avaient dans leur chasse aux esclaves pénétré dans le pays et en avaient peu à peu pris possession. Les Djaliin font remonter leur origine à Abbas, oncle du Prophète, et sont très fiers de cette illustre descendance; aussi regardent-ils avec mépris les

Danagla qu'ils considèrent comme les descendants de Vesclave Dangal. Ce Dangal, d'après la tradition, s'était, quoique esclave et tributaire de l'évèque copte de Bahnasa, élevé à la dignité de gouverneur de Nubie; tout le pays qui s'étend depuis la ville actuelle de Sarras jusqu'à Debba et Meroë, était sous sa domination. Cet esclave fonda la ville qui porte de lui le nom de Dankala (Dongola) et dont les habitants furent appelés Danagla (Congolais). Ceux que l'on désigne aujourd'hui sous ce nom , sont pour la plupart des Arabes immigrés qui, dans le cours des temps, se sont mélangés aux indigènes. Tous cherchent à faire remonter leur origine aux tribus arabes libres et à repousser la tradition qui en fait les descendants d'un esclave. Malgré cela, le nom de Danagla est pour les Djaliin. une épithète méprisante.

Il est indispensable de bien saisir les rapports existant entre ces deux tribus pour comprendre clairement ce qui va suivre.

Idris woled Dabter, avisé par ses amis, usa de fauxfuyants. Là, comme partout ailleurs, des intrigants cherchèrent à accroître l'antipathie et le désacconl qui se faisaient jour pour tirer protit de la discorde. Et comme on était arrivé à convaincre Idris Dabter que Soliman Zobeïr userait de son pouvoir de moudir pour le faire arrêter, Idris s'enfuit à Khartoum. Là, il accusa Soliman de considérer comme sa propriété personneDe la province du Bahr-el-Ghazal dont, disait-il, il avait pris possession aux lieu et place de son père. Il l'accusait en outre de n'employer les revenus de la province qu'en faveur de lui-même et de ses compatriotes, les Djaliin , tandis que les autres tribus et particulièrement les

Danagla étaient préservés et qu'on employait tous les moyens imaginables pour les ruiner et les aifaiblir.

A l'appui de ses accusations, Idris présenta des pétitions signées de nombreux commerçants et marchands d'esclaves établis dans le Bahr-el-Ghazal et par lesquelles ils demandaient au gouvernement de destituer Soliman Zobeïr et de le remplacer par un autre fonctionnaire.

Grâce à Tintîuence de ses parents et de ses protecteurs, Idris arriva à ses fins: la déposition de Soliman fut décidée et Idris lui-même nommé à sa place; celui-ci s'engageait à livrer chaque année au gouvernement une certaine quantité d'ivoire et de gomme arabique, et à envoyer également chaque année à Khartoum un certain nombre de Basingers qui seraient incorporés dans l'armée régulière égyptienne. De son côté le gouvernement voulant donner au nouveau gouverneur quelque autorité et un prestige nouveau, lui accorda une garde de deux cents hommes d'infanterie régulière, sous les ordres de Abdes Sid eifendi.

Idris partit donc de Khartoum, remonta le Nil blanc depuis le Bahr-el-Ghazal jusqu'à Neshra er Rek et de là se rendit à Ganada, pour informer Soliman Zobeïr de sa destitution. Au reçu de la nouvelle et du décret annonçant qu'il était remplacé par Idris Dabter, Soliman Zobeïr léunit ses parents et ses partisans et leur déclara nettement que jamais il ne se soumettrait à un ordre aussi inique ; depuis son arrivée dans le Bahr-el-Ghazal, ajoutait-il. il n'avait rien entrepris qui pût autoriser le gouvernement à lui enlever, sur un simple soupçon, une charge qui lui revenait de droit. En cela Soliman était

dans l'erreur; son père avait, il est vrai, conquis le Bahr-el-Gliazal, mais cette province appartenait au gouvernement et Soliman ne pouvait prétendre à la gouverner.

Dans une lettre qu'il écrivit à Idris Dabter, Soliman l'accabla de reproches lui reprochant son ingratitude et l'accusant d'agir contre toutes les lois de l'honneur; s'il en eut été autrement, en effet, jamais il n'aurait eu recours à de pareils moyens pour atteindre son but; il montrait la plus noire ingratitude envers Zobeïr, le père de Soliman, qui avait toujours protégé Idris et l'avait même pris comme son lieutenant dans le Bahr-el-Ghazal alors que lui Zobeïr était parti pour le Darfour.

Nommé Moudir du Bahr-el-Ghazal par Gordon Pacha, Soliman n'avait-il pas usé de son droit en exigeant qu'Idris lui rendit compte de ses actes? Mais Idris, au lieu d'obéïr, était allé à Khartoum où il avait réussi par ses intrigues, à se faire nommer moudir à sa propre place. Soliman répétait enfin, dans sa lettre, que jamais il ne se soumettrait à un ordre aussi injuste. Idris répondit à Soliman en lui envoyant un ultimatum lui enjoignant de se soumettre aux ordres du gouvernement, le menaçant, s'il n'y consentait pas, d'être traité en rebelle.

Soliman pour toute répon.se déclara qu'il ne céderait qu'à la force et qu'il était toujours prêt à laisser aux armes la liberté de décider qui serait gouverneur du Bahrel-Ghazal.

Une giiprre devenait ainsi inévitable. Les marchands, craignant puur leur vie et pour leurs richesses, se virent dans l'obligation d'opter pour l'un des deux partis afin de sauves^arder leurs intérêts.

Les Djaliin, qui avaient intérêt à ce que Soliman restât à la tête du gouvernement de la province, se déclarèrent pour lui, tandis que les Danagla et les marchands appartenant aux autres races et qui formaient la minorité, embrassaient le parti dldris Dabter. Celui-ci voyant son adversaire disposé à recourir aux armes pour garder le pouvoir, laissa son frère Ottoman Dabter en garnison à Ganda avec deux cents hommes de l'infanterie régulière commandés par Abdes Sid et un grand nombre de Basingers, et lui-même, escorté d'une petite troupe de Basingers, alla rassembler ses compatriotes et leurs esclaves armés pour prendre l'offensive contre Soliman Zobeïr. Soliman poussé par ses amis et par les Djaliin qui haïssaient les Danagla et n'auraient jamais consenti à se plier à leur autorité, saisit avec. joie l'occasion, qui répondait d'ailleurs à ses plus secrets désirs, de reconquérir par les armes l'indépendance rêvée.

Il concentra ses forces à Dem Zobeïr et pendant qu'Idris Dabter était occupé à réunir ses partisans et ses compatriotes, il attaqua à 1" improviste Ganda. Malgré la défense héroïque de la garnison commandée par Ottoman Dabter et par Abdes Sid effendi, la forteresse fut enlevée d'assaut dans les premiers jours de l'année 1878 par Soliman qui disposait de forces supérieures. Ottoman fut tué et avec lui un grand nombre de défenseurs de la ville ; bien peu réussirent à s'échapper. Sur l'ordre de Soliman, les fortifications, les maisons, les huttes furent incendiées et les morts jetés aux flammes en même temps que les ennemis blessés. Ainsi le sort en était jeté et toute entente cordiale entre les deux partis était devenue impossible.

Après un tel échec Idris Dabter comprenant que ses partisans auraient grand peine à remporter quelque succès par les armes, s'enfuit jusqu'à Khartoura où il apporta la nouvelle de l'insurrection de Soliman qui s'était déclaré indépendant dans le Bahr el Ghazal.

Cependant Soliman adressait aux principaux commerçants résidant dans le Bahr el Ghazal, tels que: Gessaoui A bon Amouri de Derabo, Arbab Zobeïr woled El Fahl de Golo, etc., ainsi qu'aux marchands d'esclaves une circulaire les informant qu'il avait pris l'offensive contre le gouvernement égyptien et les invitant à se joindre à lui pour la défense commune. On peut voir dans ce fait une preuve que Soliman savait fort bien que le gouvernement n'abandonnerait pas ainsi sans protestation des provinces qui lui étaient particulièrement précieuses.

Les Danagla qui n'avaient aucune grâce à attendre des Djaliin se préparèrent à la défense. Gessaoui Abou Amouri et Arbab Zobeïr el Fahl, un Djaliin de sang noble , restèrent neutres, désirant comme d'autres marchands de moindre importance, éviter toute difficulté avec le gouvernement.

Dans l'intervalle, Romolo Gessi (*), l'officier bien connu, avait été nommé à Khartoum commandant de l'expédition contre Soliman Zobeïr. Accompagné de Youssouf el Shellali et d'une quarantaine de soldats et d'olficiers subalternes, il s'embarqua sur un bateau à vapeur pour rejoindre son poste; à Fashoda il fut renforcé de deux

(*) Romolo Gessi, né en 1831 à Constantinople, combattit en Crimée à côté des Anglais et y fit la connaissance de Gordon qui l'appela en 1874 au Soudan où, après diverses campagnes, il fut enfin nommé gouverneur de la province du Bahr el Ghazal.

compagnies et il reçut à Lado et à Makraka un renfort de troupes régulières et irrégulières. A Gaba Shambé, il trouva des fusils Reinington et des Basinger de sorte que là déjà il disposait d une force de près de 2500 fusils. En Juillet 1878, Gessi qui n'avait rien pu entreprendre contre Soliman pendant la saison des pluies, se rendit à Rumbeck et envoya à Gessaoui et à Arbab Zobeïr El Fahl Tordre écrit de venir le rejoindre. Ceux-ci obéirent aussitôt et lui envoyèrent un renfort de 2500 hommes environ. Gessi recevait en outre des petits marchands et des Basinger dispersés dldris Dabter, des renforts continuels si bien qu'au commencement de Décembre, la saison des pluies étant passée et le sol étant redevenu praticable, il put se mettre en marche sur Ganda, avec une armée de plus de 7000 hommes. Il possédait en outre deux canons et plusieurs obusiers. A la même époque, Moustapha Bey Abou Sliera était, sur l'ordre de Gordon, parti pour Sliakka afin de remplacer dans son commandement Saïd Hussein en qui on ne pouvait avoir entièrement confiance. Dès que Moustapha Bey fut arrivé à Shakka, Saïd Hussein fut envoyé sous escorte à Khartoum. tandis que les anciens chefs de Zobeïr, Ottoman woled Tai Allah, Mousa woled el Hag, etc., qui se trouvaient à Shakka et à Kallaka, se joignaient à Soliman Zobeïi'. Depuis longtemps déjà, Soliman avait réuni ses forces auxquelles vinrent s'ajouter encore quelques milUers d'hommes provenant de petites bandes d'esclaves, surtout des Arabes Risegat et Habania qui, à vrai dire, ne lui furent pas d'une grande utilité, habitués qu'ils étaient à prendre parti pour le plus fort et à ne chercher en tout que leur propre intérêt.

jArrivé à Ganda, Gessi établit une zeriba (un camp) qu'il fortifia et entoura de fossés. D'abord Youssouf el Sliellali et les autres se moquèrent de ses précautions, mais bientôt ils eurent Toccasion de se convaincre de l'utilité d'un pareil système de défense.

Le 25 décembre 1878, Soliman dirigea sa première attaque sur Ganda. Malgré leur nombre et leur bravoure les assaillants furent repoussés par Gessi et ses compagnons grâce aux précautions prises. Des deux côtés les pertes furent considérables, mais celles de Soliman Zobeïr furent de beaucoup supérieures à celles de Gessi. Dans Tespace de trois mois, Soliman tenta par quatre fois de s'emparer de Ganda, mais il fut chaque fois repoussé avec de grosses pertes. En mars 1879 Gessi, ayant reçu de Kliartoum des renforts et des munitions, put à son tour prendre l'offensive contre Soliman qui dans ses inutiles assauts avait perdu un grand nombre de ses hommes et avait eu à déplorer la mort de ses meilleurs chefs et dont les troupes étaient déjà découragées.

Gessi se porta en avant et fut victorieux dans le combat du l^^^mai 1879; les pertes, en comparaison de celles épi'ouvées précédemment, furent insignifiantes, mais le résultat en fut absolument décisif. Soliman prit la fuite abandonnant les richesses accumulées à Dem Zobeïr. Les Danagia se partagèrent en secret la plus grande partie du butin, sans que leur chef en fut informé et eut donné son consentement-

Soliman était perdu. Il lui fallait ou bien s'enfuir jusqu'au cœur de l'Afrique, ou bien se rendre à merci au gouvernement. Ses richesses et celles de ses chefs étaient

26 CHAPITKE I.

tombées aux mains de Gessi, ou plutôt aux mains des Danagla. Soliman devait posséder de six à huit cents femmes, ses chefs et leurs parents en possédaient également plus de cent; les Basinger qui n'étaient pourtant que des esclaves , possédaient eux-mêmes des femmes esclaves. Toutes tombèrent aux mains du vainqueur. D'après les dires des domestiques qui furent faits prisonniers à droite et à gauche ou qui, de leur propre mouvement, vinrent prendre du service auprès des employés du gouvernement, Soliman et ses principaux chefs possédaient encore une fortune importante en or et en agent monnayé.

Il ne pouvait guère en être autrement si l'on réfléchit que tous les chefs de Soliman avaient pris part avec son père Zobeir au pillage de Dara, de Manoashi (où était tombé le sultan Ibrahim fils du sultan Hussein, le dernier souverain régnant du Darfour), de Fasher, de Kobbé, l'ancienne capitale du Darfour, de Kabkabia, etc. et avaient eu là l'occasion de recevoir un butin considérable en argent et en objets précieux. Les Danagla s'étaient entendus pour cacher tout ce butin à Gessi, qui comprenait à peine l'arabe, et, pour se le partager.

Gessi laissa la plus grande partie de ses forces dans la forteresse abandonnée par Soliman et se mit à la poursuite de celui-ci avec une troupe relativement minime. Soliman s'était réfugié avec ses partisans dans les grands territoires de l'ouest et là, il partagea ce qui lui restait d'armée en plusieurs fractions pour rendre plus difticile la poursuite. Grâce à cette manœuvre, Gessi ne put ni s'emparer de lui, ni savoir exactement l'endroit où il s'était retiré. Dans ses expéditions à droite et à

gauche, il ne rencontra qu'une troupe des partisans de Soliman, commandée par Rabch, troupe qu'il battit et dispersa sans grand etfort; mais Rabeli put s'échapper. Après de vaines recherches, Gessi rentra à Dem Zobeïr ou il reçut l'ordre, ou plutôt la permission de se présenter devant Gordon Pacha dans le Darfour.

Laissant donc le gros de son armée se reposer de ses fatigues à Dem Zobeïr, et accompagné seulement de quelques-uns de ses officiers, parmi lesquels Youssouf el Shellali, Gessi se rendit au Darfour. A Taouesha, station principale de la route des caravanes Dara-Omm Shanger-El Obeïd, il rencontra Gordon. Le général, pendant son second séjour au Darfour, avait appris que des marchands soudanais d'El Obeïd vendaient des armes et des munitions au rebelle Soliman vers lequel ils étaient portés par des raisons particulières et intéressées. Ces marchands étaient des principaux commerçants d'El Obeïd qui souhaitaient dans leur cœur le triomphe de Soliman mais qui en tout cas, pensaient encore plus en opérant ce trafic au bénéfice qu'ils pourraient en retirer. Ces armes étaient démontées par les Gellaba, petits marchands qui les introduisaient en contrebande et, parmi d'autres marchandises dans la province du Bahr el Ghazal, où les rebelles payaient à des prix extravagants les munitions et les armes. Pour un fusil à percussion à deux coups, par exemple, on donnait six ou même huit esclaves ; une petite boîte de capsules pouvait en valoir un ou deux. L'argent était rare et les esclaves formaient la valeur régulière d'échange.

Le gouvernement avait donné des ordres pour mettre fin à ce commerce ; mais l'exécution de ces ordres était fort

difficile, les pays situés entre El Obeïd et le Bahr el Ghazal étaient presque complètement peuplés par des tribus nomades, comme les Arabes liaggara (Baggara veut dire «qui possède des troupeaux de bœufs»), les Haouasma , les Hamr, les Messeria, les Risegat, etc. Aussi était-il fort aisé aux Gellaba, qui ne voyagent qu'en petites troupes, de passer inaperçus dans ces régions couvertes de forêts et très peu peuplées. De plus, les employés du gouvernement étaient corrompus à tel point qu'une caravane, à supposer qu'elle eut été arrêtée, obtenait très facilement la peiinission de continuer son voyage.

Gordon Pacha fit paraître son arrêté, supprimant tout commerce entre El Obeïd, Sliakka et le Bahr el Giiazal. Les marchands reçurent l'ordre d'abandonner la région située au sud de la route des caravanes El Obeïd - Taouesha - Dara et de restreindre leur trafic, au moins jusqu'à la fin de la lutte engagée entre le gouvernement et Soliman Zobeïr, au Darfour central et septentrional. Mais, bien que les instructions de Gordon- furent conçues en termes très sévères, bien que ces ordres eussent été publiés dans toute la contrée, les marchands entraînés par l'espoir d'un gain énorme n'en continuaient pas moins leurs opérations illicites. Et, comme l'ennemi, grâce à cette contrebande, reprenait constamment des forces, le gouvernement dut chercher à supprimer d'une façon quelconque le commerce des armes qui grandissait chaque jour au lieu de diminuer. Gordon donna donc aux Sheikhs des tribus arabes dont nous avons parlé, l'ordre de se saisir de tous les Gellaba qui se trouveraient sur leur territoire et de les mener sous escorte à Dara, Taou-

esha, Omm Shanger et El Obeïd. En même temps, les sheikhs étaient avertis que, si dans quelque tournée d'inspection ultérieure, on trouvait des Gellaba dans leur district, eux-mêmes seraient tenus pour responsables. Nul ordi'e ne pouvait être plus agréable à la cupidité des Arabes. Bien que parmi les marchands il s'en trouvât sinon beaucoup, du moins quelques-uns n'exerçant pas la contrebande des armes, on ne pouvait ou on ne voulait guère séparer l'ivraie du bon grain. Les Arabes commencèrent donc une chasse générale et effrénée contre les Gellaba qui, dépouillés de leurs biens, et même de leurs vêtements furent chassés presque nus et par centaines comme des fauves, vers Dara, Taouesha et Omm Shanger.

La punition était sévère, mais il faut reconnaître que pour la plupart des Gellaba, c'était le juste châtiment de leur complaisance envers l'ennemi auquel ils fournissaient des secours. Depuis de longues années plusieurs Gellaba étaient installés dans ces districts; ils y avaient leur famille, leurs femmes, leurs enfants, des esclaves; tout leur fut enlevé. Terrible vengeance du sort, eux qui jadis exerçaient le fructueux métier de chasseurs d'hommes et de voleurs d'esclaves ! Œil pour œil, dent pour dent !

Comme les Gellaba appartenaient presque entièrement à la population agricole de la vallée du Nil, surtout aux Djaliin, ces incidents accrurent davantage encore l'inimitié irréconciliable entre les tribus arabes de l'ouest et les habitants de la vallée du Nil, inimitié qui existe encore aujourd'hui.

Au point de vue de nos idées humanitaires, cette expulsion arbitraire et violente des Gellaba est sujette à

critiqae; cependant, d'autre part, on doit convenir qu'un état de choses aussi anormal exige également des mesures anormales et que, en ces temps troublés, la raison d'état peut obliger à avoir recours aux moyens les plus violents qui seuls peuvent amener le résultat cherché. L'Arabe lui-même dit: « Nar el ghaba julzim el hariga>, expression que nous essayerons de rendre par « pour combattre le feu des prairies, il faut un feu plus violent encore », c'est-à-dire, à la force il faut opposer la force.

Les Gellaba expulsés des districts du sud appartenaient aux populations du Cordofan et de la vallée du Nil (les Djaliin, Sheikieh et Danagla) ; ils avaient quitté leur patrie pour chercher la richesse dans le commerce et la traite des noirs, mais avaient laissé chez eux leurs parents et leurs amis qui prenaient le plus grand intérêt à leur prospérité; ceux-ci participaient aussi en partie financièrement à leurs entreprises et, par suite s'intéressaient à leur sort.

Aussi l'ordre d'expulsion des Gellaba devait porter une grave atteinte à la considération et à- la popularité de Gordon Pacha, auprès des habitants de la vallée du Nil. Quelques-uns sans doute, mais la minorité , comprenaient que les circonstances seules avaient forcé Gordon à recourir à des mesures disciplinaires aussi rigoureuses et que, d'autre part la victoire et l'existence même de l'armée de Gessi étaient incontestablement en jeu.

Dans l'entrevue qu'il eut avec Gordon Pacha à Taouesha, Gessi le mit au courant des événements qui venaient de se passer et reçut l'ordre de retourner à Dara pendant que Gordon poursuivait sa route sur Khar-

toum. Youssouf bey El Ghellali qui avait fidèlement servi le Gouvernement sous les ordres de Gessi s'était trouvé en désaccord avec celui-ci à la suite des menées de quelques intrigants et avait obtenu de Gordon l'autorisation de l'accompagner à Khartoum ne voulant plus à aucun prix retourner auprès de Gessi et reprendre du service sous ses ordres. Gordon ne se contenta pas de le prendre avec lui, mais en récompense de ses fidèles services il lui accorda le titre de pacha.

A Dara, Gessi apprit que Soliman Zobeïr avait de nouveau rassemblé ses troupes et, ayant abandonné la province du Bahr-el-Ghazal, se trouvait actuellement dans la région méridionale du Darfour. On pensait qu'il voulait, pour chasser l'étranger du pays, se joindre au sultan Haroun bey Sef ed Din, le descendant direct de la dynastie royale du Darfour, et qui en sa qualité de prétendant au trône avait engagé la lutte contre le Gouvernement. On ne peut affirmer que telle était l'intention de Soliman, mais il est certain que jamais le sultan Haroun n'eut consenti à faire alliance avec lui. Car, ainsi que tous les gens du Darfour, il haïssait Zobeïr et son fils encore plus que les Égyptiens. En comparaison des bandes indisciplinées des Basinger de Zobeïr, les Égyptiens jouissaient dans le Darfour d'une réputation relativement excellente. D'ailleurs Zobeïr et les Égyptiens considéraient le Darfour qu'ils avaient conquis comme leur possession légitime et ne s'étaient fait faute, ni les uns, ni les autres, de se livrer à tous les actes les plus tyranniques et à Toppression la pins dure.

Gessi qui n'était accompagné que de quelques-uns de ses officiers et avait laissé ses troupes au Bahr-el-

Ghazal demanda à Zogal bey (plus exactement Moliammed bey Khaled), alors chargé des affaires du Gouvernement à Dar;i, deux compagnies dinfanterie régulière qui furent immédiatement mises à sa disposition sous le commandement du Saghcolagliassi (capitaine de première classe) Mansour effendi Hilml. Il prit en outre avec lui Isuiaïn w'oled Bernou. Égyptien d'origine, et né au Darfour, qui se distinguait par sa bravoure et sa parfaite connaissance du pays. De Dara il se rendit à Kallaka, résidence des Arabes Habania. et là vit sa petite troupe renforcée par Madibbo bey, sheikli des Risegat et entièrement dévoué au Gouvernement, qui lui fournit quelques centaines de chevaux; de plus, le slieikh des Arabes Habania, Arifi ^voled Ahmed se mit également à sa disposition.

L'étoile de Soliman Zobeïr pâlissait de plus en plus. Un grand nombre de ses parents et de ses compatriotes, c'est-à-dire les individus appartenant à la population libre de la vallée du Nil l'avaient abandonné pour retourner inaperçus dans leur pays à travers les forêts en suivant la route de Shakka et d'El Obeïd. D'un autre côté, une partie considérable de ses Basinger, affaiblis par la faim et les fatigues résultant des marches et des contremarches exécutées sans plan précis, s'étaient dispersés dans la campagne à la recherche de nouveaux maîtres auprès desquels ils pourraient enfin trouver un peu de repos et une nourriture assurée.

Gessi qui, pendant son séjour à Kallaka, avait été exactement renseigné sur tout ce qui se passait au camp de Soliman, résolut de contraindre ce dernier à se rendre. Il dépêcha donc Ismaïn Bernou qui connaissait depuis longtemps Soliman et avait eu jadis d'amicaux rapports

avec son père ; c'était bien là Tintermédiaire qu'il convenait le mieux de charger d'une pareille mission à Djerra, où Soliman avait établi son camp.

Par l'entremise dlsmaïn, Gessi proposait la paix à Soliman, lui promettant s'il voulait se soumettre: la vie sauve pour lui et ses chefs, assurant à tous un traitement honorable et la sécurité entière pour les membres de leurs familles, leurs femmes et leurs enfants. Il ne lui demandait que de livrer les armes et les Basinger, et de prêter un nouveau serment de fidélité au Gouvernement égyptien.

Ismaïn fit comprendre clairement à Soliman que le mieux pour lui était de se soumettre puisqu'il ne pouvait plus compter sur une issue favorable à ses armes. Il ajoutait en confidence que, né dans le pays, lui Ismaïn savait pertinemment que Soliman devait renoncer à toute idée d'une alliance défensive et offensive avec le sultan Haroun.

Soliman Zobeïr tint conseil avec ses chefs : devaiton accepter les conditions proposées et conclure la paix? Pour la plupart, les officiers de Soliman étaient las de combattre et presque anéantis au physique comme au moral par les nombreuses défaites qu'ils avaient essuyées. Cependant un certain nombre d'entre eux mettait en doute la sincérité des propositions de Gessi et redoutait la rupture de ses engagements. Ismaïn affirma que Gessi était vraiment sincère et désirait personnellement la fin d'une guerre qui avait fait des deux côtés tant de victimes : qu'au surplus il était chargé d'affiimer au nom de Gessi et sous la foi du serment la sincérité des propositions présentées et leur exécution intégrale. A la fin

Slatin Pacba. S

Soliman et ses chefs consentirent à accepter les propositions de paix ; seul Rabeh, le souverain futur de Bagirrai, fit opposition. « Vous n'içrnorez pas, dit-il, qu'avant que nous ayons engagé la lutte contre le Gouvernement, jai toujours été davis, et les événements m'ont malheureusement donné raison, que l'insurrection ne pouvait avoir une heureuse issue. En ce qui me concerne, il me serait pénible de me séparer de camarades dont pendant toute une année j'ai partagé les joies et les peines, mais jamais je ne consentirai à me mettre au pouvoir de Gessi qui ne doit ses succès qu'aux Danagla ». Et, après leur avoir rappelé l'inimitié farouche qui séparait les Djaliin des Danagla et les cruautés commises à la prise de Ganda que défendait Othman Dabter, il proposa les deux solutions suivantes:

Ou réunir toutes les forces actuellement disponibles et se porter immédiatement vers l'ouest dans les pays de Banda qui jusqu'alors avaient échappé à toute invasion étrangère ; les milliers de Basinger encore présents et tous remplis de bonne volonté suffisaient pour conquérir ces contrées et les mettre en état de servir à leur but. Gessi et ses hommes, fatigués par une lutte prolongée et pénible ne feraient certainement aucune tentative pour les poursuivre dans ces régions inconnues ;

Ou bien, dans le cas où, tout à fait las de combattre, on aspirerait à se reposer et à vivre au milieu des populations riveraines du fleuve et au milieu de leurs parents les Djaliin qui habitent les bords du Nil, demander, directement et sans l'intermédiaire de Gessi, la paix et le pardon au souverain du pays, c'est-à-dire

au vice-roi d'Egypte, ou tout au moins à Gordon Pacha. Gessi ne leur demandait que de livrer les armes et les Basinger, car depuis la prise de Dem Zobeir il avait entre les mains toute leur richesse ; il ne leur restait plus pour tout bien que la vie et encore finiraient-ils par la perdre plus tard, grâce aux intrigues incessantes des Danagla. Si l'on voulait se contenter d'avoir la vie sauve, on n'avait qu'à laisser là les armes et les Basinger et, sans craindre d'être atteints par Gessi ou ses gens se retirer, par Kallaka et Shakka, à travers des forêts presque inhabitées, sur Foga, poste télégraphique extrême de l'ouest du Soudan, sur la frontière orientale du Darfour ; de là on annonçait télégraphiquement sa soumission et l'on implorerait un pardon qui serait certainement accordé. On pouvait aussi de Shakka se diriger par Dar Homr (un peu au nord de Dar Djangé) sur El Obeïd d'oii, par l'entremise du parent de Rabeh, Ilija (Elias) pacha woled Omberir, on pouvait demander la paix.

Rabeh finit son discours en déclarant que, si ses propositions étaient repoussées, il se verrait obligé à son grand regret de réunir ceux qui voudraient se joindre à lui et de partir pour l'ouest à la grâce de Dieu. 11 répéta encore, avec plus d'énergie, qu'en aucun cas il ne consentirait à se soumettre à la domination de Gessi et des Danagla quelque bienveillantes que pussent paraître leurs propositions de paix.

Rabeh avait exposé ses récriminations en présence d'Ismaïn, qui s'efforça d'en atténuer l'impression. On n'avait, dit-il, rien de mal à craindre de Gessi; il avait dès le commencement conduit la campagne contre Soli-

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raan et son amour propre serait certainement flatté s'il la pouvait terminer ainsi ; aussi était-il disposé à adresser au Gouvernement un rapport favorable à Soliman. Mais si l'on se décidait à fuir et à demander le pardon sans son entremise, ce serait pour lui une offense ; il leur refuserait son appui en toute circonstance et parviendrait peut-être à aggraver encore leur situation par des r.ipports défavorables.

Mousa woled el Hag dont les conseils avaient déjà été en faveur auprès de Zobeïr dit alors à Rabeh:

« Tu as ouvertement exposé les deux propositions en présence d'Tsmaïn Bernou. Si nous nous y rangeons, que comptes-tu faire de lui? Ismaïn est notre ami et il a été autrefois étroitement lié avec Zobeïr. Loin de moi l'idée de vouloir lui faire du mal! Cependant, si nous nous décidons à fuir, notre propre salut exige que nous ne le perdions pas de vue et que nous remmenions avec nous jusqu'à ce que nous ayons mis entre nous et Gcssi une distance qui rende toute poursuite impossible. A ce nioraent-là seulement Ismaïn et ses compagnons pourraient retourner chez eux. »

Enfin, après de longs et vifs débats, doux partis se formèrent: Soliman Zobeïr et, avec lui, Hassan woled 'Aagil (oncle de Zobeïr et, par conséquent, grand-oncle de Soliman), Mousa woled el Hag, Ibrahim woled Uussein (frère de Saïd Hussein moudir de Shakka et qui peu de temps auparavant avait été envoyé à Khartoum), Soliman woled Mohammed, Ahmed woled Idiis, Abdel Kader Avoled el Imam et Babaker woled Mansour, tous de la tribu des Djimeab et Arbab Mohammed woled Diab de la tribu des Sadab (les

DJinieab et les Sadab font partie de la grande tribu des Djaliin) étaient disposés à se rendre à Gessi.

Rabeh, Aboul Kassim de la tribu des Magadib (faisant également partie des Djaliin), Mousa woled El Djali, Idris woled El Sultan et Mohammed woled Fadlil Allah, de la tribu des Djimeab , ainsi que Abd el Bayin , un esclave de Zobeïr ne voulaient en aucun cas se soumettre et étaient résolus à chercher le salut dans la fuite.

Comme, après tout et conformément aux instructions de Gessi, Ismaïn ne tenait qu'à la soumission de Soliman, il demanda de tenir la discussion pour close et de lui remettre un document écrit constatant racceptation de la paix aux conditions proposées et certifiant qu'on était disposé à se soumettre. L'écrit fut dressé dans ce sens et signé par Soliman et les huit chefs qui s'étaient joints à lui, et Ismaïn emmenant les esclaves mâles et femelles qui lui avaient été remis comme présents, retourna au camp de Gessi à Kallaka.

A peine Ismaïn était-il parti que Rabeh éclata en violents reproches contre ceux qui avaient consenti à se rendre, et les supplia une fois encore de suivre ses avis. Mais ses exhortations restant vaines, il donna Tordre à ses partisans et à ses Basinger de battre le tambour de guerre. Il prit, avec émotion, congé de ses anciens compagnons d'armes et partit pour les régions lointaines du sud-ouest aux accents sonores de l'iimbaia (dent d'éléphant creusée qui sert de trompette guerrière et qui produit des sons éclatants). Un grand nombre des Basinger de Soliman se joignirent à lui, préférant mener au milieu des bois une vie pleine de dangers plutôt que de se soumettre aux Danagla détestés.

Avec Rabeh partirent aussi les cinq chefs dont nous avons parlé plus haut, mais à la première halte ils se séparèrent de lui dans l'intention de se tenir dabord cachés pendant quelque temps grâce aux sheikhs arabes qu'ils connaissaient, et plus tard, quand tout dang-er serait écarté, de retourner dans leur pays sur les bords du Nil.

Gessi, aussitôt qu'il eût reçu la soumission de Soliman, se porta en avant sur Djeira. Israaïn conseillait une marche rapide, dévoilant les pi'ojets de Rabeh et faisant comprendre que, étant donnée l'inconstance de Soliman et de ses gens, on pouvait craindre qu'au dernier moment ils se fussent rendus aux avis de Rabeh. Gessi qui avait reçu des renforts importants de Madibbo bey, de Arili et de leurs arabes, arriva à Djerra ' et expédia Ismaïn à Soliman avec une lettre dans laquelle il déclarait accepter la soumission de Soliman et s'engageait à respecter scrupuleuseinei-kt les conditions déjà proposées. Ismaïn revint bientôt et annonça que Rabeh et ses partisans s'étaient enfuis emmenant un grand nombre des Basinger et une grande partie des armes et des munitions, mais que Soliman et ses adhérents étaient prêts à faire leur soumission.

Gessi, à la tête de toutes ses troupes, se rendit à Djerra où Soliman et ses compagnons l'attendaient à pied; les fusils de leurs Basinger avaient été mis en faisceaux. Gessi s'avança vers Soliman et lui déclara de vive voix qu'il lui accordait le pardon demandé, puis il donna l'ordre à ses gens de saisir les armes et répartit les Basinger entre Madibbo bey, le sheikh Arifi et leurs chefs avec ordre de les garder sous escorte et de se tenir prêts à les

remettre aux employés du Gouvernement qu'il désignerait ultérieurement. Ces ordi'es furent strictement exécutés et en peu d'instants il ne resta plus auprès de Gessi que Soliman et ses chefs avec quelques-unes de leurs femmes et un certain nombre de leurs serviteurs ; tous étaient étroitement surveillés.

Comme l'avait fait pressentir Rabeh, les Danagla ne tardèrent pas à nouer leurs intrigues contre Soliman Zobeïr. Soliman, prétendaient-ils, avait déclaré à ses serviteurs qu'il regrettait amèrement de s'être rendu à Gessi; s'il avait prévu qu'il serait ainsi accueilli et traité d'une manière aussi humiliante il aurait préféré de beaucoup succomber les armes à la main.

, Gessi, qui à la vérité était d'un caractère honnête et loyal, ne sut pas malheureusement résister à ces suggestions ; il accordait à des gens qui si souvent avaient lisqué leur vie pour lui procurer la victoire une confiance beaucoup trop grande dans des circonstances aussi délicates. Les Danagla avaient un intérêt capital à rendre vSoliman et ses compagnons à jamais incapables de nuire. Comme nous l'avons déjà dit, ils s'étaient approprié et partagé secrètement dans différentes affaires et surtout à la prise de la Zeriba de Soliman un butin considérable, esclaves des deux sexes, bijoux, or, argent et de grosses sommes d'argent monnayé. Gessi l'ignorait; aussi craignaicni-ils que Soliman, pour se conciUer la faveur de Gessi, ne lui révélât leur fourberie, et que celui-ci ne les contraignit à restituer les biens volés pour les remettre au Gouvernement.

Les Danagla d'Idris Dabter avaient adroitement désigné Soliman comme l'unique fauteur de la révolte se

40 CHAPJTUli I.

donnant eux-mêmes non seulement comme de fidèles alliés du Gouvernement, mais encore comme des martyrs. Ce n'était pas sans raison qu'ils redoutaient l'envoi de Soliman à Khartoum où il pouvait obtenir la permission de visiter son père au Caire. Ils savaient que Zobeïr y possédait assez d'influence pour les poursuivre comme ravisseurs de sa fortune ; ils le savaient capable aussi de faire l'impossible pour démontrer que Soliman n'était en rien responsable de la révolte.

Ils se li.o-nèrent donc et annoncèrent à Gessi que Soliman avait dépêché à Raboh des serviteurs de sa maison pour le rappeler et reprendre la lutte contre Gessi; Soliman, d'après eux, avait fait savoir à Rabeh que les forces de Gessi étaient si peu importantes qu'il aurait pu les vaincre lui seul si on ne lui avait par ruse- enlevé ses armes avant qu'il eut pu reconnaître la faiblesse de son ennemi. Mansour effendi lui-même vint confirmer ces dénonciations aupiès de Gessi; il était, disait-il, convaincu que Soliman était aussi hostile à Gessi qu'avant sa soumission et qu'à la première occasion il se révolterait de nouveau contre le Gouvernement. Gessi céda à la pression générale et promit de mettre Soliman et ses compagnons hors d'état de nuire.

Dans le courant de la journée, il fit venir dans sa tente Soliman et ses huit compagnons; là, il leur reprocha sévèrement la perfidie de leur conduite. Habitués, en hommes libres, à ne pas déguiser leurs sentiments, les captifs répondirent aigrement à Gessi ; de part et d'autre la dispute devint telle que Gessi, en proie à la plus violente colère, sortit de la tente et donna aux Danagla l'ordre impatiemment attendu d'exécuter Soliman et ses

compagnons. Les Danagia se précipitèrent dans la tente, se jetèrent sur les malheureux désarmés, et leur ayant lié les mains derrière le dos, les poussèrent devant eux. Soliman et ses compagnons raillaient les Danagla, leur adressant les insultes les plus humiliantes, jusqu'au moment où tous ensemble tombèrent sous les balles que leur tirèrent dans le dos les soldats de Mansour effendi Hilmi. Cela se passait le 15 juillet 1879.

Ainsi s'accomplit la destinée de Soliman et de ses compagnons ; on ne peut dire qu'elle était tout-à-fait imméritée : ils avaient aussi longtemps qu'ils l'avaient possédé, usé du pouvoir d'une façon aussi détestable que l'avaient fait leurs ennemis; ils avaient, par leur avidité et leur cruauté, dévasté les provinces du Bahr-el-Ghazal et du Darfour.

Gessi expédia immédiatement une dépêche a la station de Foga pour informer Gordon pacha de la mort de Soliman et de la lin de la campagne. Cette nouvelle, comme je l'ai déjà fait remarquer, me fut communiquée par le gouverneur Ali bey Shérif le jour où je quittais El Obeïd.

Gessi pacha réclama alors aux sheikhs arabes les Basinger confiés à leur garde; mais la plupart s'étaient, parait-il, enfuis; ce qui n'avait rien d'impossible du reste, étant donné le petit nombre des surveillants. Gessi rassembla donc les troupes qui lui restaient, marcha sur le Bahr-el-Ghazal et fit tous ses efforts pour établir une administi-ation régulière dans cette province désolée par de longues années de guerre. Quelque temps avant son départ, il fut informé que Abou'l Kasisim, Mousa El Djali, Idiis El Sultan, Mohammed Fadhl Allah et

Abd el Bayin, les cinq chefs qui s'étaient séparés de Soliman et de Rabeh se trouvaient encore dans le pays, cachés chez des Arabes de leurs amis. Ordre fut immédiatement donné de se saisir de leurs personnes et, comme il partait pour le Bahr-el-Ghazal, de les envoyer à Fasher pour y être punis par le gouverneur de cette ville. En même temps Mohammed bey Khaled (plus connu sous le nom de Zogal bey) lieutenant du gouverneur de Dara et de Shakka était invité à faire le nécessaire pour s'emparer des rebelles. Ceux-ci tombèrent, l'un après l'autre, entre les mains des sheihks arabes qui les amenèrent à Fasher liés à la Sheba. La Sheba est une sorte de fourche formée de fortes branches de bois ; on y introduit le coup du prisonnier et les deux dents de la fourche sont alors reliées au moyen d'un bâton ou d'une tige de fer. Le gouverneur de Fasher qui était alors Messedaglia bey les fit pendre sur la place du marché sans autre forme de procès.

Ainsi tombèrent Soliman et tous ses chefs, à l'exception de Rabeh. La puissance des Bahara (c'est ainsi que l'on nommait Zobeïr, ses partisans -et ses alliés) était anéantie.

Le Gouvernement, dans cette campagne, avait fait de grosses pertes en hommes, en armes, en munitions, etc., tandis qu'au contraire les tribus arabes du sud, Baggara, Taasha, Habania et Risegat, qui avant et après la soumission de Soliman avaient fait un riche butin en Basinger et en armes, se trouvaient enrichies et désormais en situation d'augmenter leur puissance. Aussi devaient-ils nous susciter plus tard de grosses difficultés.

Séjour au Darfour. — Histoire de la Province.

Arrivée à 0mm Schanger. — Une histoire de mariage. — Un Falstaff soudanais. — Description d'El Fascber. — Histoire ancienne du pays. — Les For et les Tadjo. — Fondation de la dynastie des Tunscher. — Coup d'œil rétrospectif sur les dynasties du Darfour. — Prise du Darfour par Zobeïr Pacha. — La tribu des Risegat. — Différends entre Zobeïr Pacha et le gouverneur général, — Gordon Pacha gouverneur général du Soudan. — Entrée en fonctions à Dara. — Description de Dara. — Zogal bey sous-gouverneur. — Expédition de Bir Gaui. — Entrevue avec le Dr. Felkin et le Révérend Wilson. — Le jeune Rapsun. — Campagne contre le Sultan Haroun. — Kiumja, forteresse de Haroun dans le Gebel Marrah. — Défaite du Sultan à Rabat en Nabak.— Mort de Haroun. — Lettre de Gordon écrite d'Abyssinie.

Au commencement de juillet 1879, j'avais quitté El Obeïd accompagné du Dr. Zurbuchen, inspecteur général de la santé au Soudan. Dans notre voj^agc. nous traversâmes le Dar Hamr et à notre passage à Foga, je reçus une dépêche de Gordon Pacha m'informant qu'il se rendait en Abyssinie, en mission auprè.-< du roi Jean. A notre arrivée à Oram Schanger nous trouvâmes la ville envahie par une foule de Gellaba récemment chassés des contrées du sud. Ces gens, presque tous dans un état misérable, ne me regai-daient pas d'un bon œil, le bruit singulier s'étanl

répandu que j'étais le Deveu de Gordon, c'est-à-dire le parent de celui aux ordres de qui ils étaient redevables de leur infortune. Comme j'avais la taille de Gordon, ses yeux gris-bleu et ses cheveux blonds, que je me rasais régulièrement la barbe, quoique j'en eus fort peu, il pouvait y avoir eu, en effet, entre nous une certaine ressemblance faisant croire a notre parenté. Accablé de requêtes, je dus déclarer à ces pauvres gens que, 0mm Sclianger n'étant pas de mon ressort, je ne pouvais rien faire pour eux. Du reste, il m'eût été impossible, même avec la meilleure volonté du monde, de satisfaire avec les moyens dont je pouvais disposer, à toutes ces réclamations.

Mes souvenirs de cette époque me rappellent un épisode tragi-comique que je mentionnerai briévemont ici.

Un jeune homme d'environ dix-neuf ans était venu, quelques mois auparavant, à 0mm Schanger , pris aux filets d'une dame noire, âgée, mais très riche, il l'épousa, moins épris sans doute de ses charmes que de sa grande fortune.

Cependant le gaillard était déjà fiancé- dcpui.< longtemps dans son pays avec une jeune cousine, point riche, il est vrai, et ce mariage causa un dépit extrême à ses parents qui aiTivèi-ent à 0mm Schanger en même temps que moi, pour y réclamer l'infidèle. Ils me l'amenèrent; c'était un charmant jouvenceau, joli, svelte; grâce à mes remontrances énergiques, je réussis, non sans peine, à triompher de sa cupidité apparente et à le décider à déposer une demande en divorce devant le cadi (juge) qui avait été convoqué dans Tintervalle.

Pour qu'on ne put annihiler après coup le résultat de mun heureuse intervention, j'engageai Ali ibu Mohiim-

med, employé du gouvernement à 0mm Schanger, à faire partir du Darfour le jeune homme qui se vit ainsi forcé de regagner ses pénates avec ses parents.

On ne manqua pas de me rendre responsable de cet insuccès conjugal et de m'en imputer la faute; aussi, dans l'après-midi même, l'épouse abandonnée et, de fait, lésée dans ses droits, me fit une scène que je n'oublierai jamais. Zurbuchen était dans ma tente lorsqu'elle arriva; étant le plus âgé, elle le prit aussitôt pour le coupable et le malheureux docteur cherchait un moyen d'échapper par la fuite aux doléances de la dame, lorsque je me déclarai coupable; jamais un torrent de reproches plus passionnés ne s'abattit sur moi. Elle pleura, jura, cria comme une furie, chamailla, se plaignant et gesticulant, me mettant fort désagréablement les poings devant le visage ; je ne commençai à respirer librement que lorsque les kawas trouvant la conversation trop vive et déjà trop longue poussèrent doucement mais énergiquement la dame vers la porte, bien qu'ils n'en eussent pas reçu l'ordre.

Si cette femme n'avait pas été si laide, avec ses cheveux gris en désordre, avec sa figure massive et ridée, son nez percé d'une branche de corail et ses joues tatoui'es de larges raies jusqu'au menton, je me serais peut-être repenti de mon intervention en somme illégale.

Deux jours après, nous quittâmes 0mm Schanger et passâmes la nuit à Gebel el Hella. où nous fûmes reçus par Hasan bey Omkadok qui venait d'être nommé bey par Gordon Pacha, en sa qualité de Sheikh des tribus des Berti du nord et à cause de sa fidélité envers le Gouvernement. C'était un homme de taille moyenne mais très

gros, aux épaules larges et au visage rond; il riait toujours, — un véritable Falstatï soudanais! Appelé plus tard à 0mm Derman, sous le gouvernement du Calife Abdullahi, il prit rang à côté de moi comme mulazem (garde du corps) et nous égaya par sa jovialité pendant maintes heures de tristesse. Son frère Ismaïn lui était diamétralement opposé: d'une taille bien au-dessus de la moj'enne, il était maigre et sérieux. Ils n'avaient qu'un point de commun: c'était de ne jamais avoir assez de bière soudanaise ; boire jusqu'à la dernière limite de leur capacité était leur ambition.

A souper, on nous apporta un mouton rôti, plusieurs poulets rôtis également, un plat d'assida (bouillie semblable à la polenta italienne, préparée avec dififérentes sauces de viande) et naturellement aussi quelques dulang d'assalia (vases de terre contenant de la bière du pays). Nous fîmes honneur au repas, laissant toutefois l'assalia à Hasan bey et à Ismaïn qui nous tenaient compagnie, et préférant de beaucoup boire notre vin rouge. Quant aux maîtres du logis, ils firent honneur non-seulement à la bière qu'ils avaient brassée euxmêmes, mais aussi à notre vin.

Hasan bey me parla beaucoup de Gordon Pacha qu'il honorait ; il fut attristé d'apprendre qu'il allait chez le roi Jean en Abyssinie. « Il ne nous reviendra certainement plus ; il retournera chez lui, disait-il d'un ton attendri, » et, sans le savoir, il disait vrai! Puis, il alla chercher une selle turque et un sabre. «Voici, nous dit-il, ce sont ses derniers cadeaux; il me les fit lorsque je l'accompagnai à Fascher; il était si bon et si généreux envers nous! »

Ismaïn aussi nous montra un cadeau qu'il avait reçu de Gordon: c'était un manteau brodé d'or. « Gordon, nous dit Hasan, n'était point orgueilleux; ainsi dans notre voyage à Fasoher, un de ses compagnons tua une hubara (une outarde). Pendant que nous faisions la sieste, son cuisinier, après avoir fait bouillir de l'eau, y jeta l'oiseau pour le déplumer ensuite. Gordon le voyant ainsi occupé, s'assit à côté de lui et lui vint en aide pour activer la besogne. J'accourus à la hâte et priai Gordon de me laisser faire ce travail à sa place. Il me remercia en disant que le travail n'était pas humiliant, qu'il pouvait se servir lui-même et qu'il ne laisserait aucun bey remplir pour lui l'office de cuisinier.

Jusque bien avant dans la nuit, Hasan nous entretint de la prise du Darfour par Zobeïr, des révoltes qui y éclatèrent plus tard, de l'état actuel du pays Mais à chaque instant, il rappelait le souvenir de Gordon qu'il paraissait admirer sincèrement. « Une fois, nous raconta-t-il entre autres, je me trouvais faire partie de son escorte. Quand je tombai malade, Gordon Pacha vint lui-même me visiter dans ma tente. Dans le courant de la conversation, je me plaignis de ce qu'étant habitué aux boissons spiritueuses, j'en étais privé depuis plusieurs jours, et, j'attribuai à cela la cause de mon malaise. Mon but, je l'avoue, était simplement d'obtenir de Gordon Pacha des spiritueux que j'aime beaucoup. Mais il me fit de sérieux reproches, ne comprenant pas qu'un musulman respectât si peu les lois de sa religion, il ajouta que, ma croyance l'exigeant, je devais radicalement éviter l'usage des spiritueux et que tout homme devait obéir sans réserve aux prescriptions religieuses.

Je répliquai que j'avais été toute ma vie habitué aux spiritueux, mais qu'à l'avenir j'essayerais d'y renoncer dans la mesure du possible. Gordon parut content, se leva et me tendit la main en partant. Le lendemain, il m'envoya trois bouteilles de cognac en me priant d'en user avec modération. Il était si bon pour moi; Dieu veuille que je puisse le revoir! »

Et Hasan bey était tout ému en terminant son histoire. Tandis que Hasan parlait, Ismaïn nonchalamment accoudé vidait à grands coups sa calebasse remplie au fur et à mesure d'assalia fraîche. Il finit par se lever et, plongé dans de mélancoliques souvenirs, il murmura tout en s'essuyant la bouche avec les mains : « Oui, le cognac était bon; il ne fit pas l'effet d'une boisson spiritueuse, mais d'une médecine. Gordon était noble et généreux, nous ne retrouverons plus un homme comme lui ».

Il était tard lorsque nos hôtes nous quittèrent.

Nos chameaux étant commandés pour laube, nous n'eûmes que quelques heures de repos. Le lendemain, comme nous allions prendre congé de nos hôtes, nous vîmes Ismaïn accourir vers nous; il paraissait encore se ressentir de ses copieuses libations de la veille. « Monsieur, dit-il d'une voix tremblante d'émotion, dans votre pays que l'on nous décrit comme celui de la justice, on n'a certainement pas l'habitude de porter préjudice à ses hôtes. Or, cette nuit, en partant avec les chameaux de charge, vos gens ont emporté le beau et grand tapis que nous avions étendu hier en l'honneur de votre réception ».

Cette accusation me causa une désagréable surprise ; plein de méfiance, je le priai de vouloir bien regarder

«ncore dans la maison et de voir si, par liasard, un des domestiques n'avait pas mis le tapis dans un coin quelconque. Il m'assura que tout avait été minutieusement visité et que le lapis devait avoir été emporté par un de mes hommes. J'ordonnai aussitôt à un de mes kawas de monter mon propre chameau, un excellent coureur, de rattraper la caravane et de visitoiles bagages. Le tapis était assez grand pour qu'on ne put le cacher facilement. Je lui donnai Tordre de lier le voleur et le tapis en croupe sur le chameau et ■de les ramener avec lui.

Après deux heures d'attente qui me parurent interminables à cause de ma disposition d'esprit, le kawas^ revint, le tapis étendu sur le mahlusa (selle du chameau) «t, en croupe, les mains liées au pommeau de derrière la selle, un des huit soldats nègres qui nous servaient d'escorte d'El Obeïd à Fascher. Le voleur demanda ^râce ; il prétendit avoir emporté le tapis par mégarde. En sa qualité de soldat d'escorte, il n'avait pas à toucher à nos bagages, donc on ne pouvait pas s'y méprendre, il s'était approprié le tapis. Je lui fis donner 200 coups de courbache, punition d'usage en pareil cas, et, après que le Dr. Zurbuchen l'eût examiné, Hasan bey le fit conduire enchaîné à Oram Shanger, station militaire la plus proche. (La courbache est un fouet fait de peau d'hippopotame.) Je fus très irrité de cet incident, car ici aussi on aime à citer le dicton « tel maître, tel valet. » Il me fallut procéder avec sévérité, non-seulement pour montrer combien je désapprouvais le vol, mais aussi pour tâcher de prévenir par la terreur le retour de pareils incidents. Je présentai de nouveau mes excuses à nos hôtes,

Slatin Pacha. •♦

puis nous quittâmes Gebel el Hella et nous dirigeâmes par Brusch, Abiadii et Orgut sur Fascher que nous atteignîmes après cinq journées de marche.

Fascher, choisi pour résidence par les rois du Darfour depuis le siècle précédent, est situé sur deux collines sablonneuses qui s'étendent du sud au nord, et sont séparées par une vallée, large d'environ 400 mètres, riche en humus, le «Rabat Tendelti», surnommé «l'étang de pluie», qu'on ensemence de blé après la saison des pluies quand l'eau a disparu et que le sol est redevenu sec. A la lisière de la vallée se trouvent des jardins remplis de bananiers, de citronniers, de grenadiers, qui donnent à Fascher l'aspect le plus attrayant. Sur la colline ouest et suivant ses sinuosités se trouve le rempart; c'est un raur épais d'un mètre, muni dans les angles de brèches et de batteries, et protégé par un fossé large de cinq mètres. A l'intérieur du rempart s'élèvent les bâtiments du Gouvernement (moudirieli). la résidence du gouverneur, celle du commandani et les casernes de la garnison. La cavalerie seule est cantonnée à l'extérieur. Les puits se trouvent à environ 150 mètres du rempart, à la lisière de la vallée.

Nous fûmes reçus, le Dr. Zurbuchen et moi, d'une

façon toute amicale par le gouverneur, l'Italien Messa-

daglia; on nous assigna la moudiria comme logement.

Comme nous avions pris froid sur la route et que la

fièvre nous tenait, nous dûmes retarder notre départ de

quelques jours.

Il convient de donner ici un aperçu de l'histoire

du Darfour.

Le Darfour était autrefois un des plus grands parmi les royaumes qui se succédèrent dans l'Afrique centrale. Au commencement du XVIP siècle, les rois du Darfour régnaient sur les terres situées à l'est jusqu'à la frontière de l'Atbara. La tribu des Fung, énergique et belliqueuse, les chassa peu à peu des contrées situées à Test du Nil Blanc. En 1770, le Darfour dut même abandonner au roi Adlan de Sennaar, la province de Kordofan qu'administrait un lieutenant du royaume- Cependant, cinq ans plus tard, le Kordofan fut reconquis par le Darfour et lui resta annexé jusqu'en 1822; à cette époque, Mehmed bey ed Defterdar, le beaufrère d'Ismaïl Pacha qui fut brûlé par les Djaliin à Schandi en prit possession pour l'Egypte. La bi-avoure de Muslim, en ce temps vice-roi du Darfour et «préfet» du Kordofan ne le servit guère. Lui-même et une partie de ses cavaliers qui connaissaient à peine le maniement des armes à feu, tombèrent sous les balles turques. Le Kordofan resta soumis à l'Egypte jusqu'en janvier 1883, époque où les Mahdistes prirent El Obeïd et assujettirent le pays. Le centre naturel du Darfour, c'est la chaîne du Gebel Marrah dont les monts inaccessibles dominent la contrée et dont l'étendue de l'est à l'ouest et du nord au sud se mesure par plusieurs journées de marche. Les hauts sommets dont quelques-uns atteignent jusqu'à 2000 mètres sont séparés par des vallées plus fertiles même que la plaine; outre la saison des pluies, qui dure de la fin du mois de mai au milieu de septembre, de nombreuses sources donnent la possibilité d'arroser artificiellement le sol, à l'aide des puits artésiens (nabr). Pendant la saison des pluies, l'eau descend en grande

quantité vers le sud et le sud-ouest. A ce moment d'immenses vallées, comme celles de Wadi Azum et de Wadi Ebra se transforment en torrents rapides, infranchissables. La première de ces vallées aboutit au lac Iro qui s'écoule dans le Shari, la seconde envoie ses eaux dans le Balir el Arab, affluent du Bahr el Gliazal qui se jette à son tour dans le Bahr el Abiadh ou Nil Blanc. L'apport des eaux est moins fort vers le nord où elles sont en g-rande partie absoi'bées par les terrains sablonneux de la rég-ion.

On cultive sur le Gebel Marrah de l'orge, du maïs et du duclin (penicillaria), tandis, que les plaines du Darfour ne sont ensemencées que de cette dernière espèce de blé. Suivant la qualité du sol, le duchn, nourriture ordinaire de la classe ouvrière du Darfour, mûrit en 90 ou 100 jours, au sud, et en 60 ou 70 jours au nord.

Les tribus primitives du pays étaient les For et les Tadjo qui pendant ces cent dernières années avaient étendu leur domination du Gebel Marrah sur la plaine.

Les Tunscher, qui émigrèrent de Tunis vers le XIV® siècle et s'étendirent sur le Bomou et le Wadai, pénétrèrent aussi dans le Darfour.

Deux membres de cette tribu, les deux frères Ali et Ahmed, parvinrent avec leurs troupeaux jusque sur les pentes occidentales des montagnes du Marrah. Ali, l'aîné et le plus riche, venait d'épouser une jeune fille de sa tribu; celle-ci, par suite des travaux journaliers exécutés en commun, conçut potfl son beau-frère resté célibataire, un amour passionné. Vaincue par la passion elle fit un jour, en l'absence de son mari, l'aveu de son amour coupable et insensé au jeune homme.

Celui-ci, d'une bravoure et d'une loyauté reconnues, n'écoutant que la voix de l'honneur, la repoussa et lui promit de n'en rien dire à son frère; son frère en effet adorait sa femme et la révélation de cet amour lui eût porté un coup terrible.

L'Arabe passionnée, mais blessée, exaspérée par ce refus, résolut de se venger : Ahmed ne devait posséder aucune femme, il ne devait ni être heureux ni rendre une autre femme heureuse.

Etant tombée malade, elle fit mander son mari près d'elle et après qu'il eut juré de ne jamais trahir le secret qu'elle allait lui confier, elle lui dit que son beaufrère Ahmed la fatiguait par de continuelles poursuites.

Ali fut saisi d'horreur en apprenant la perfidie d'Ahmed en qui il avait pleine confiance; il en conçut un profond chagrin ; mais malgré la méfiance qu'il sentait naître en lui, il ne pouvait croire vraiment au crime de son fi-ère.

Ahmed par compassion, fit tout ce qui lui était possible pour calmer la peine de sa belle-sœur ; il la traitait avec la plus grande indulgence, comme si rien ne s'était passé. Ali de son côté devenait de plus en plus méfiant, et enfin persuadé de la culpabilité de son frère, il résolut de se venger. Il écarta tout d'abord la pensée d'attenter aux jours de son frère pour lequel il avait toujours eu une sincère affection, mais chercha un moyen de lui infliger une punition dont il se ressentirait pendant toute sa vie.

Un jour, ayant décidé de changer de campement, il expédia en avant ses gens et ses troupeaux, et resta seul avec son frère. Ils s'entretinrent d'abord de choses sans importance, puis, peu à peu, Ali amena une discus-

sion sur les armes et joignant le geste à la parole, il tira son épée, attendit le moment favorable et subitement coupa le tendon d'Achille du pied droit de son frère; puis il s'enfuit à la hâte. Ahmed, fidèle à sa renommée de courage et de fierté ne proféra aucune plainte, il demeura baignant dans son sang, la tête cachée dans ses mains, et attendant ce qui adviendrait.

Bizarrerie du sort, Ahmed el Ma'kur (l'homme au tendon coupé) devait être le fondateur d'une nouvelle dynastie !

Cependant l'amour fraternel n'était pas tout à fait mort chez Ali. Il envoya auprès de son frère deux de ses esclaves, avec ordre de prendre soin de lui, Seid et Birket (les ancêtres des tribus actuelles des Seiad.ia et des Birket ) montés sur deux chameaux mâle, et femelle tout équipés; il leur était interdit, sous peine de mort, de le ramener. Ali se retira dans le pays de l'ouest et peu de temps après se sépara de sa femme dont la vue lui rappelait continuellement ce malheureux frère, à la culpabilité duquel il cmt pendant toute sa "vie.

Les deux esclaves trouvèrent Ahmed évanoui et ayant perdu une grande quantité de sang. Ils pansèrent .^a blessure, le ranimèrent de leur mieux et, à sa prière le transportèrent aux habitations les plus proches. Les habitants le reçurent cordialement et informèrent leur roi Kor, le dernier de la tribu des Tadjo , de l'étrange nouvelle de l'arrivée d'un étranger, auquel son propre frère avait sans aucun motif coupé un tendon et qui se trouvait dans le village grièvement blessé.

Ahmed fut transporté devant le roi qui lui fournit tout ce dont il avait besoin et le fit soigner par ses

propres médecins; Ahmed ne put toutefois satisfaire la curiosité du roi, car lui-même savait à peine la cause de rinimitié de son frère.

Le roi Kor était païen comme tous ses ancêtres ; il n'avait jamais vu d'étrang-er, et n'avait aucune idée du monde et de ce qui s'y passait. Il envoyait des troupes exécuter des razzias et piller les tribus de la plaine ou plus simplement encore se procurait tout ce qui lui était nécessaire pour l'entretien de sa cour en s'appropriant les richesses de ses sujets.

Ahmed lui plut; il le charg-ea de la direction de sa maison et iît de lui son conseiller intime. D'après ses avis ce roi prescrivit à tous ses chefs de faire un partage équitable des terres cultivables et de les distribuer aux habitants à titre de propriété perpétuelle. L'année précédente, à la saison des pluies, les habitants du Gebel Marrah avaient ensemencé les terrains qui leur convenaient le mieux ; mais comme il n'y avait ni propriétés individuelles, ni délimitations quelconques, chaque année, avaient lieu des combats sanglants qui coûtaient la vie à de nombreuses personnes. Aussi fût-ce avec joie que les montagnards saluèrent ce partage des terres, auquel ils n'avaient jamais songé.

Ahmed, qui avait vu beaucoup de choses dans ses voyages depuis qu'il avait quitté Tunis et qui, en sa qualité d'Arabe, était plus intelligent que les indigènes, fit de nombreuses améliorations dans la direction intérieure de la maison du roi.

Toute la cour, c'était l'usage, était nourrie par le roi, chacun prenant ses repas à l'heure qui lui convenait et sans égard aucun pour les autres commensaux. Aussi

a(» CHAPITRE II.

arrivait-il souvent que ceux qui étaient présents au moment du service avaient des mets en abondance tandis que les retardataires mouraient de faim ; de là, d'interminables querelles.

Ahmed fixa les heures des repas auxquels chacun devait assister ; cette prescription ramena la paix et la concorde. Il ne tarda pas à devenir le favori du roi Kor, qui, n'ayant pas de fils, lui donna sa fille uniqueen mariage ; et quand son beau-père mourut, Ahmed qui était très-aimé de tous fut élu roi. Il y eut bienquelques mécontents, mais Ahmed les mit promptement à la raison.

Les Tunscher établis à Wadai et dans le Bornou, apprenant qu'un des leurs était devenu roi du Darfour^ arrivèrent en foule dans ce pays et refoulèrent peu à peu les Tadjo .

Ceux-ci vivent actuellement dans le voisinage de Dara et obéissent à un sheikh nommé par eux. Ils possèdent, en outre, un petit domaine indépendant dans le sud-ouest du Darfour: c'est le Dar Sula gouverné par un roi particulier. Le souverain actuel Abu Rischa el Tadjaui est surnommé le Buffle Jaune (Djamus el Asfar).

Ahmed el Ma'kur eut un règne long et heureux; après lui, ses descendants lui succédèrent sur le trône. Environ un siècle plus tard, régnait un de ses arrièrepetits-fils, le roi Dali. La mère de ce prince étant de la tribu des Kera-For. le sang de la dj'nastie fut donc mêlé au sang nègre des For.

Ce roi Dali employa tous ses efforts à relever la culture du pays. Il s'entoura de gens éclairés et adonnés à rétude, de voyageurs expérimentés et connaissant les mœurs

et les coutumes des peuples étrangers. Il répartit le pays en pronnces et en districts ; il fit élaborer un code de loi qu'il mit en vigueur dans tout le royaume et qu'on appela Kitab Dali (le livre de Dali). Jusqu'au milieu de ce siècle, ses successeurs suivirent son exemple et se conformèrent à sa méthode.

Après une longue succession d'années, Soliman Solong monia sur le trône. Le mot Solong signifie, dans la langue des For, « Arabe ».

Sa mère était une Arabe et lui-même prit aussi une Arabe pour femme.

La famille roj-ale qui régna jusqu'en 1878, descendait directement de Soliman Solong. Malgré sa haine pour les Arabes nomades, cette famille est fière cependant de compter parmi ses aïeux des Arabes libres et ne consentirait jamais à admettre que du sang nègre coule dans ses veines.

D'après la loi de Dali, le fils aîné du roi était généralement reconnu comme l'héritier de la couronne ; liiais ce principe ne fut pas toujours observé. On choisissait, il est vrai, presque toujours un des fils du roi défunt, mais ce choix tombait invariablement sur celui que préféraient les hauts dignitaires. L'Abou Sheikh, c'està-dire, « l'eunuque en chef » de la maison royale avait ordinairement une influence capitale dans l'élection du nouveau roi. Tous les princes qui faisaient usage du Merisa (bière du pays) ou d'autres boissons spiritueuses étaient exclus de la succession.

Soliman Solong eût pour successeur son fils Musa. Ahmed Bakkor qui succéda à Musa était très libéral et

58 CHAPITHE II.

s'entretenait volontiers avec les étrangers de passage cherchant à obtenir d'eux le plus de renseignements possibles sur l'agriculture. Après lui régna son fils Mohammed Daura. Quand il monta sur le trône, il avait, à ce que l'on raconte, 150 frères ; il en fit mettre à mort plus de la moitié, et tua de sa propre main son fils aîné qu'il soupçonnait de le vouloir détrôner.

Le fils de Mohammed Daura, Orner Lele (appelé Lele du nom de sa mère) régna après son père et se montra aussi barbare que lui ; il fut du reste aussi populaire. Il mourut au cours d'une expédition qu'il avait entreprise contre le Wadai, et son oncle Abou-el-Kasim lui succéda. A bon et ses frères Mohammed Terab et iibd er Rahman étaient du petit nombre de ceux qui avaient échappé à la mort, lors de l'avènement de Mohammed Daura. Comme il accordait toute sa confiance aux esclaves, ses parents en furent blessés et l'abandonnèrent pendant une expédition contre le Wadai, en sorte qu'il resta seul avec ses esclaves en plein pays ennemi.

D'après les uns, il mourut en combattant, d'après d'autres, revenu au Darfour après de longues années d'absence, il aurait été exécuté par son frère Mohammed Terab qui s'était emparé du pouvoir.

Mohammad Terab fut un roi énergique et ambitieux ; vers la fin de son règne, voulant reculer les frontières de son empire et rétablir l'état glorieux des For qui s'était jadis étendu jusqu'à l'Atbara, comme nous l'avons déjà dit, il appela aux armes les tribus qui lui étaient soumises pour attaquer les Fung qui régnaient sur la rive orientale du Nil; lui-même, accompagné de son frère Abd er Rahman, d'une armée de cavaliers et de

lanciers, se dirigea vers Test. Arrivé à Omra Derman, capitale actuelle des Malidistes, il se trouva, à sa grande surprise, arrêté par le Nil; les habitants ayant eu la précaution de cacher toutes les barques, Terab essaya, mais en vain, de construire un pont.

Il ne réussit pas davantage dans la tentative qu'il fit de franchir le cours impétueux, large en cet endroit de 600 mètres, dans des troncs d'arbre creusés. Le sultan Terab ne pouvant atteindre le but qu'il s'était proposé, les chefs lui conseillèrent de retourner au Kordofan et au Darfour; l'important était de sauver l'armée, mais Terab était trop fier pour accepter de pareils conseils ; il considérait comme une honte d'abandonner ses projets, et menaça de mort quiconque parlerait de retourner en arrière.

Ses cliefs ne se tinrent pas pour battus et cherchèrent à faire prévaloir leur avis par un autre moyen. Ils arrivèrent à convaincre Chadiga, son épouse favoi'ite, qu'en tuant Terab, elle sacrifiait noblement son amour au bien public. Terab mourut après un repas que lui avait préparé Chadiga. Son frère, le pacifique Abd et Rahman fut proclamé roi par l'armée. De nos jours on voit encore à l'extrémité sud d'Omm Derman les soubassements en pierre d'un bâtiment que le Sultan Mohammed Terab fit construire pendant son séjour. Son corps embaumé fut transporté à Bara et plus tard à Turra, nécropole des rois du Darfour, à une journée et demie (de marche) à l'ouest de Fascher.

Abd er Rahman retourna avec son armée au Darfour, où Terab avait laissé son fils Ishaak pour administrer le royaume. Celui-ci ne voulant pas recon-

naître son oncle comme roi, un combat fut décidé dans lequel Isliaak succomba.

La favorite d'Abd er Rahman, Ombussa, était de la tribu des Begus. Elle eut une influence d'autant plus grande dans les affaires du gouvernement, que son mari était disposé à satisfaire à tous ses désirs.

Les Begus occupaient primitivement le district septentrional du Balir el Ghazal d'où ils avaient émigré autrefois au Darfour où le roi leur avait accordé des terres à la condition que, chaque année, ils fourniraient au harem du Sultan une belle fille de leur tribu.

Les Begus, ra^e africaine très pure, descendent de la famille de Mudke.

Ombussa doit avoir été une femme non seulement très belle, mais aussi très intelligente; d'esclave qfu'elle était, elle devint la femme légitime d'Abd er Rahman. Il avait soixante ans quand Ombussa lui donna un fils. Il Tappella Mohammed el Fadhl et le confia à l'ancien gouverneur du Kordofan, Abou Sheikh Kurra. Ce dernier avait été emmené captif au Darfour et oblige de s'humilier devant Abd er Rahman, dont il avait su conquérir la faveur.

C'est pendant le règne d'Abd er Rahman que le voyageur Browne arriva au Darfour. C'est également ce Sultan qui envoj^a, en 1797, une lettre de félicitation et 2000 esclaves nègres à Bonaparte, alors dans la Basse- Egypte avec son armée. Sous son règne, la résidence royale fut transférée de Kobbe à Fascher.

A la mort d'Abd er Rahman, son fils Mohammed el Fadhl, âgé de 13 ans, fut proclamé roi par son gouverneur Abou Sheikh Kurra. Son grand-père maternel

Orner, habitait Dar Begu, pays situé au sud-ouest du Darfoui', à deux journées environ de Dara. Là le vieillard menait ses troupeaux à l'abreuvoir lorsqu'un cavalier monté sur un cheval couvert d'écume s'approcha : « Je t'apporte un heureux message, seigneur, lui dit-il en sautant à bas de son cheval; le fils de la noble îille Ombussa est seigneur et roi du Darfour, depuis cinq jours ».

Orner ne répondit pas, mais creva d'un coup la paroi du Dabarek (^) et laissa couler l'eau dans le sable.

« Plus jamais, dit-il enfin, ni moi, ni ma famille n'abreuverons le bétail à la fontaine. Dieu, miséricordieux et juste, a choisi mon petit-fils pour être roi du Darfour. » Et partageant ses troupeaux entre ses compatriotes, il se rendit sur le champ à Fascher chez son petit-fils.

jMoharamed el Fadhl déclara libre la tribu de sa mère : ce fut son premier acte. Il abolit ensuite le tribut qui consistait à livrer annuellement une belle fille à son liarem. Il défendit, sous peine de mort, d'acheter ou de vendre un membre de la tribu des Begus. Bien que pendant près de quatre années, Abou Sheikh Kurra remplit auprès du jeune roi son emploi de tuteur et de régent avec justice et énergie, certaines intrigues cependant amenèrent la défiance entre le tuteur et son pupille. Au roi on donnait à entendre que Kurra aspirait à une autorité plus grande que celle qu'il possédait ; à Kurra on laissait croire que le roi cherchait à lui enlever son pouvoir.

(}) Le Dabarek est un réservoir ma'jonné, rond et bas, d'environ trois mètres de diamètre, qui re<-;oit l'eau du puits et sert à abreuver le bétail.

De la méfiance réciproque, oa passa aux hostilités ouvertes. Un combat eut lieu au Rahat Tendelti (étan^ de pluie) près d'El Fasclier. Kurra fut vaincu et aussitôt exécuté.

Mohammed el Fadhl songea ensuite à châtier les orgueilleuses tribus arabes qui, bien loin de consentir à se soumettre cherchaient à secouer le joug du Darfour. D'abord les fonctionnaires furent chargés de mettre à la raison les Arabes « Béni Halba » qui se refusaient à payer le tribut et dont tous les biens furent confisqués. Ensuite il fit exterminer presque en entier la tribu des « Eregat » (Arabes possesseurs de chameaux), une des plus puissantes du Darfour. L'assujettissement des Risegat fut plus difficile; c'était certainement la tribu la plus puissante et la plus belliqueuse de la contrée.

Quelques siècles auparavant, un Arabe de l'ouest, nommé Riseg, l'ancêtre des Risegat , s'était établi dans la partie sud du Darfour avec ses trois fils, Mahmoud, Mahir et Nuwaib, leurs familles et leurs troupeaux.

Là, dans les forêts immenses, ils trouvèrent pour eux-mêmes et pour les leurs, largement de quoi vivre. Ils étaient également protégés à l'abri, dans ces contrées désertes, de toute attaque de l'ennemi. Ils se multiplièrent rapidement et de nombreuses tribus de moindre importance étant venues se joindre à eux, ils devinrent à la fin si puissants que les sultans du Darfour, malgré tous leurs efforts, ne purent jamais les assujettir complètement. Seul, Mohammed el Fadhl réussit après une lutte longue et pénible, à subjuguer complètement la tribu. Ayant fait cerner peu à peu par ses innombrables Darfour les forêts occupées par les Risegat, il fondit sur eux

SÉJOUE AU DAEFOUE. — HISTOIRE DE LA PEOVINCE. 63

et en tua un nombre considérable. On fît quelques prisonniers que l'on amena au Sultan. Celui-ci leur ayant demandé où se trouvait le gros des Risegat, «Seigneur, lui répondirent-ils, nous avons tous été tués ou dispersés par tes soldats.» Sur quoi, le sultan donna l'ordre de mettre à mort tous les hommes âgés de plus de trente ans et se fit amener les jeunes gens au nombre de plusieurs milliers. Il prit soin lui-même de classer les captifs d'après leur descendance, et en forma trois groupes d'après les trois tribus originelles dont nous avons parlé. Chacun de ces groupes fut à son tour partagé en deux parties — L'une fut autorisée à vivre comme par le passé dans leur patrie avec leurs femmes, et comme presque tous les troupeaux étaient tombés aux mains de ses chefs, il fit donner un bœuf et une vache à chaque homme, ainsi qu'à chaque femme dont le mari avait été tué pendant le combat. L'autre moitié fut transportée, hommes et femmes, et sous escorte au nord du Darfour. Là, chacun reçut un chameau et une chamelle et on leur assigna pour demeure les pâturages des Eregat qui avaient été presque complètement exterminés. Ce sont là les tribus actuelles des Mahria, des Mahamia et des Naueiba, possesseurs de chameaux et parents des Arabes Risegat (Baggara). Baggara (qui vient de Bagr, la bête à cornes) est un nom qui s'applique à tous les Arabes qui s'occupent de l'élevage des bêtes à cornes; les Risegat., les Habania, les Taascha, les Béni Halba, etc., sont tous des Baggara. Mohammed el Fadhl mourut au commencement de l'année 1838. Son fils et son successeur Mohammed Husein s'efforça de reconquérir la popularité que son père avait perdue. Mais en 1856, étant devenu aveugle,

il dut remettre la direction de presque toutes les affaires à sa sœur Ija Basi Semsem qui gouvernait déjà depuis longtemps en qualité de régente. La sœur aînée des rois du Darfour portait toujours le titre de « Ija Basi » et avait une grande influence politique. La sœur de Mohammed Husein était non seulement prodigue, mais menait une vie tellement relâchée que l'entretien de sa cour engloutissait la plus grande partie des revenus de Tétat. A cette époque la province du Bahr el Gliazal était soumise au Darfour. Les tribus nègres devaient payer au sultan une redevance en esclaves et en ivoire. Des retards se produisaient souvent dans le paiement du tribut. C'était pour les habitants du Darfour une occasion qu'ils ne laissaient pas échapper d'opérer une razzia qui ordinairement leur procurait un riche butin. Les esclaves et l'ivoire étaient échangés contre les marchandises européennes aux marchands égyptiens se dirigeant sur le Caire par les routes désertes de Bir el Milh, l'oasis Woliad et Siout. C'est de cette manière qu'entraient dans le pays tous les objets recherchés par les For: selles turques richement dorées, brocart d'or et étoffes de soie, parures en or et en argent, armes à feu surtout et munitions.

Le cours du récit nous amène à parler maintenant de répoque où entre en scène le célèbre Zobeïr Pacha. Membre de la tribu des Djimeab (fraction de la tribu des Djaliin), Zobeïr avait, tout jeune encore, quitté Khartoum et s'était dirigé vers le sud dans l'espoir d'y faire fortune. De nombreux marchands et des chasseurs d'esclaves s'étaient précisément établis sur les bords du Nil Blanc et du Bahr el Ghazal. Le jeune Zobeïr trouva à s'employer chez l'un d'eux, le marchand bien connu Ali Abou Amuri dont

Sir Samuel Baker a fait souvent mention. Avec le temps il arriva à se rendre indépendant et fonda une Zeriba pour son compte. Aidé d'indigènes bien armés, il s'appropria quelques terres, amena de grandes quantités d'ivoire et réunit un grand nombre d'esclaves qu'il échangeait à des marchands du Nil contre des armes et des munitions. Je ne crois pas que Zobeïr Pacha fut meilleur ou pire que la phipart des autres trafiquants de cette espèce ; le commerce auquel il s'était adonné lui paraissait parfaitement licite. Ce dont on ne peut douter, c'est que c'était un homme d'une volonté de fer et d'une intelligence remarquable. En cela il dépassait de beaucoup les autres marchands d'ivoire et d'esclaves : ce fut, du moins je le crois, la raison principale de son immense succès. Mon intention n'est point de suivre les différentes étapes qui l'amenèrent progressivement à la possession souveraine du Bahr el Ghazal. Il suffit de rappeler qu'à l'époque dont je parle, Zobeïr était un des hommes les plus puissants du Soudan. Aussi, le royaume chancelant du Darfour tomba-t-il rapidement en son pouvoir. Zobeïr étendant toujours ses conquêtes dans la rég:or. septentrionale de la province da Bahr ei Ghazal, ne tarda pas à se heurter aux régions tributaires du Darfour. Pour éviter toute difficulté, il écrivit au Sultan Husein, prétendant que les nègres, race sans maître et pratiquant le paganisme étaient considérés par les musulmans comme un butin qui leur était désigné par la loi du Prophète. A quoi Husein répondit qu'en sa qualité de descendant de l'ancienne dynastie, il avait le même droit sur les nègres et les marchands de chevaux. Par ce dernier terme, il faisait allusion à Zobeïr qu'il mettait au rang des autres Djaliin

Slatin Pacha. 5

connue au Darfour comme Dongolais, marchands de chevaux. Zobeïr ne se laissa pas intimider. Son influence avait crû d'année en année et il avait conquis tous les districts du Bahr el Ghazal tributaires du Darfour. Les habitants de cette province habitués à vivre dans le luxe eurent bientôt à souffrir de l'influence de Zobeïr. Les esclaves ni l'ivoire ne rentrant plus, on fut contraint, pour subvenir aux besoins du Gouvernement d'élever le taux de rimpôt ; un mécontentement général se produisit parmi la population. A cette époque vivait à la cour du Sultan Husein un homme du nom de Mohammed el Belali, de la race des Belalia qui forment un parti influent dans la Wadai et le Bornou. Cet homme, un fakîh ou professeur de matière religieuse, se prétendait de noble extinction et s'était insinué dans les bonnes grâces de Husein, en dépit de r« Ija Basi » et du vizir Ahmed Schetta; ceuxci, mécontents de son ingérence, décidèrent le Sultan a le chasser du pays.

Jurant de se venger, il se rendit à Khartoum et rensei^nia le Gouvernement sur la richesse et la prospérité de la province du Bahr el Ghazal et des districts de Hofrat en Nahas qui n'appartenaient plus au Darfour et se trouvaient sans roi.

Le perfide Belali cherchait ainsi à fomenter une guerre contre le Darfour, dans le but de créer des ennuis au Sultan Husein qui l'avait chassé du pays. Le gouvernement, plein de confiance mais mal renseigne, renvoya de Belali au Bahr el Ghazal pour occuper les provinces sans possesseurs. Kutschuk Ali, un sandjak turc qui disposait déjà de troupes irrégulières (bachibouzouks) raccompagna avec 200 hommes d'infanterie régulière.

On comprend aisément que Zobeïr regarda de travers ce parvenu. Pourtant, avec sa pénétration habituelle, il surveilla le développement du plan de son rival et attendit. Sur ces entrefaites, Kutscliuk Ali mourut subitement et fut remplacé par Hadji Ali Abou Murein.

A lïnstig-ation de ce dernier et enhardi par l'inoction de Zobeïr, le Belali se disposa à s'emparer de vive force des magasins de blé établis par Zobeïr lui-même pour les Basing-er. Zobeïr n'hésita plus; il saisit Toccasion attendue depuis si longtemps, attaqua le Belali près des magasins de blé et après un court engagement le mit en déroute. Rassemblant tout ce qu'il put trouver d'hommes, le Belali attaqua Zobeïr dans sa Zeriba. Il fut de nouveau repoussé et, grièvement blessé, s'enfuit à Ganda. Les hommes de Zobeïr le poursuivirent, le firent prisonnier et le ramenèrent à la Zeriba où il mourut.

Zobeïr savait fort bien qu'en cette circonstance, son action pouvait avoir de sérieuses conséquences. Aussi employa-t-il tous les moyens pour prouver que le Belali était seul responsable de tout ce qui s'était passé. Il fit de riches présents aux gens du Belali, notamment aux dignitaires et aux personnages influents, si bien qu'à Khartoum l'affaire fut très atténuée. Zobeïr non seulement trouva grâce complète mais il fut même nommé gouverneur du Bahr el Ghazal.

Alors il informa secrètement le gouvernement, du mécontentement qui régnait parmi la population de la province voisine, le Darfour; il ajoutait que lui-même était en relation avec beaucoup de personnes influentes qui salueraient avec joie l'annexion de ce pays aux

teiTitoires du Gouvernement égyptien. 11 s'offrit mêin© à opérer cette annexion sans aucun secours du Gouvernement. Après de longues hésitations, le Gouvernement agréa enfin la proposition de Zobeïr et celui-ci, au commencement de Tannée 1873, se prépara à annexer le Sakkha. Mais revenons aux Risegat . Après la défaite cruelle que le Sultan du Darfour, Mohammed el Fadhl, leur avait infligée, ils restèrent tranquilles et soumis pendant de longues années. Tandis que l'autorité du Gouvernement baissait de plus en plus, les Risegat au contraire se lelevaient peu à peu, à tel point qu'ils recouvrèrent leur situation à demi indépendante, entre le Darfour et le Bahr el Ghazal. On essaya bien de faire rentrer les impôts; mais pendant une razzia, le vizir Adam Tarbuscli, l'esclave favori et l'un des chefs du Sultan Husein, fut battu près d'Omm Waragat. Singulière coïncidence! La destinée me réservait quelques années plus tard sur le lieu même de sa défaite, une défaite autrement terrible que m'infligèrent les Mahdistes. Dans une autre occasion, les Risegat avaient ^^urpris une caravane venant du Nil et du Kordofan et se rendant au Bahr el Ghazal. Ils la pillèrent et tuèrent la plus grande partie des gens qui la composaient et parmi eux des parents de Zobeïr. Les Risegat comptant régulièrement parmi les tributaires du Darfour, Zobeïr demanda réparation au Sultan. Celui-ci fit la sourde oreille. Zobeïr déclara alors ouvertement que, ne pouvant obtenir satisfaction, il se voyait contraint à punir les Risegat . Il savait fort bien que c'était là roccasion d'une première tentative pour ['annexion du Darfour au Gouvernement égyptien.

Le Sultan Husein mourut, sur ces entrefaites, au commencement de Tannée 1873. Son fils Ibrahim, que les habitants du Darfour surnommaient Koïko, lui succéda.

Pendant mon séjour à Fascher comme gouverneur du pays, j'eus l'occasion de voir souvent Mohammed el Heliki, un fakih très connu dans la contrée. Il était né à Fascher même, de la race des Fellata. 11 possédait à fond et mieux que personne l'histoire du Darfour; entre autres choses il connaissait par cœur le vieux code, le Kitab Dali. C'est à lui que je devais les notes précises que je possédais sur Thistoire du Darfour et qui malheureusement sont tombées aux mains des Mahdistes avec bien d'autres documents; le tout fut brûlé.

Un soir, il me fit le récit suivant : « Il y a près de trois ans, avant la mort de mon maître le Sultan Husein, nous étions assis côte à côte et parlions du présent et de l'avenir du pays. Il se cacha la tête dans ses mains — l'infortuné était aveugle depuis quatorze ans déjà — et me dit : Je prévois la ruine de mon pays et du royaume de mes frères. Dieu veuille que je n'y assiste pas. J'entends déjà résonner devant ma maison les trompettes turques et le son sourd de Yumbaia des Bahara! Que la miséricorde de Dieu repose sur mon fils Ibrahim et sur mes malheureux descendants. » Mon maître sentait bien le mécontentement général qui régnait; mais il était âgé, il était aveugle et il ne pouvait apporter aucun changement à l'état corrompu du pays.

11 savait trop bien que les choses se passeraient ainsi : les "Bahara devenaient trop puissants et l'Egypte

était trop avide de conquêtes. Mon maître était un homme sage et le Seigneur qui lui avait enlevé la vue avait rendu son intelligence plus pénétrante.

Zobeïr commença aussitôt les opérations. Il quitta sa forteresse de Dem Zobeïr et marcha contre Shakka avec des forces considérables.

Arrivé à la frontière sud du Darfour, les principaux chefs des Risegat, tels que Madibbo, Aagil woled el Djangaui et plusieurs autres, se joignirent à lui et lui servirent de guides et d'espions contre leurs propres compatriotes.

Quoique son armée eût beaucoup à souftrir de la faim et de la maladie, quoique les Arabes l'attaquassent à maintes reprises, attaques qu'il repoussa toujours malgré de fortes pertes, il atteignit Abou Segan, le point central de la région de Shakka. Là, il apprit que le Sultan Ibrahim Koïko avait envoyé contre lui son vizir Ahmed Schetta qui était en même temps son beau-père, avec une forte troupe. Celui-ci vivait en mésintelligence avec son beau-fils depuis l'avènement de ce dernier au trône et avait pris à contre-cœur le commandement de l'expédition contre Zobeïr. Il disait à ses amis qu'il ne recherchait pas la victoire, mais qu'il préférait une mort héroïque sur le champ de bataille à la vie qu'il devait mener dans les circonstances actuelles. Pendant ce temps, Zobeïr fortifiait ses positions à Shakka et achevait ses préparatifs de combat. Il reçut des Risegat ce message caractéristique: « L'armée du Sultan du Darfour avance; tu es notre ennemi comme lui-même ; aussi resterons-nous neutres pendant le combat. Si tu es vaincu, nous te couperons la retraite et anéantirons ton armée, jusqu'au dernier homme: si tu es \ictorieux, montés sur nos cour-

riers rapides, nous poursuivrons les fuyards et partagerons avec toi le butin».

Dès l'aube, les postes avancés de Zobeïr signalèrent la marche en avant de l'armée du Darfour. A sa tête marchait son chef, le vizir Ahmed Schetta, qui semblait vouloir chercher la mort. Il avait endossé un superbe uniforme, cotte de mailles et casque d'or. On le remarquait de loin, monté sur son cheval caparaçonné d"or et d'argent, en avant des premières lignes de bataille. A peine était-il engagé que son cheval fut tué sous lui; trop fier pour se retirer, il s'élança sur une autre monture, mais à peine était-il en selle qu'il tomba frappé de plusieurs balles. Avec lui tombèrent aussi un grand nombre de ses parents et de ses compagnons fidèles, Melik Saad en Nur, Melik en Nahas (l'instructeur en chef des tambours de guerre impériaux) qui avait été envoyé comme commandant en second.

Privées de leurs chefs, les troupes battirent en retraite. Zobeïr saisit l'occasion pour diriger une contre-attaque, prit l'ennemi de flanc et, après un court engagement, b mit en fuite.

Aussitôt les Risegat , cachés derrière des arbres, tombent sur les fuyards, les massacrent, enlèvent un l)utin immense et se joignent aux vainqueurs, sachant tien le bénéfice qu'ils devaient retirer de cette trahison.

Un bien petit nombre des soldats du Darfour échappèrent au massacre et purent atteindi'e Dara, où la lugubre nouvelle fut accueillie par des plaintes et des limentations.

Zobeïr fit porter la nouvelle de sa victoire à El Obeïd et à Klhartoum par des messagers spéciaux. Il reçut,

< ^ CUAPITKE II.

comme cela s'était fait autrefois à roccasion d'un succès^ un renfort d'hommes et de canons.

Lorsque ceux-ci furent arrivés, Zobeïr marcha sur Dara, pendant que le g-ouverneur général (Hokumdar) quittait El Obeïd pour se rendre à 0mm Shanger avec 3000 hommes environ d'infanterie régulière et de cavalerie irrégulière.

A part une attaque insignifiante qu'il repoussa victorieusement, Zobeïr arriva à Dara d'un trait. Il trouva la ville presque déserte, y prit position, éleva une fortification sur une colline de sable et attendit l'attaque des fils du sultan Ibrahim, dont les troupes approchaient. Ces princes se contentèrent de pousser une reconnaissance et retournèrent à Fascher, auprès de leur père, sans avoir livré bataille. Ils l'engagèrent à marcher lui-même à la rencontre de l'ennemi. Ibrahim rassembla donc toutes ses forces ; mais, bien que le nombre en fut considérable, il ne s'y trouva que bien peu d'hommes prêts à mourii' pour leur roi.

Ibrahim voulant tout d'abord se renseigner sur la position de Zobeïr, s'avança accompagné d'une partie seulement de son armée, dispersée sur un large front. Il fut reçu par une grêle de balles; et quelques hommes de sa troupe furent tués. Ibrahim fut contraint de battre en retraite, mais son arrière-garde croyant à un échec s'écria : « 'âbû, 'âbû, » (c'est-à-dire, vous vous êtes couverts de honte), et la clameur était si forte que le sultan l'entendit. Plein d'indignation et de colère, il donna, sans y refléchir, l'ordre à ceux qui se trouvaient près de lui de tirer sur ses propres troupes. Quelques-uns furem tués, d'antres blessés, le reste partit à la débandade :

quant à ceux qui étaient restés aux abords du camp ils profitèrent de l'occasion pour s'enfuir et retourner chez eux.

L'ordre inconsidéré du sultan Ibrahim devait avoir de cruelles conséquences : il fut cause, en eifet, de la dispersion de son armée et lui coûta ses domaines et la \'ic.

Néanmoins il fit lever le camp afin d'attirer Zobeïr hors de ses retranchements et, comme il le disait à ses chefs, le vaincre dans un combat en rase campagne. Mais ses hommes avaient perdu toute confiance en lui et les déserteurs devenaient si nombreux qu'à son arrivée à Manoaschi — après une journée de maiche — il ne lui restait plus de l'armée colossale qaïl conduisait que quelques troupes insignifiantes.

Zobeïr admirablement renseigné par ses espions sur tout ce qui se passait dans l'armée du sultan, le poursuivit à Manoaschi, avec toutes les forces dont il disposait. Le lendemain à l'aube, il était devant la ville, ses troupes rangées en ordre de bataille. Son arrivée fut le signal d'une fuite générale.

Ibrahim sentant que tout était perdu, résolut de mourir glorieusement. Il endossa sa cotte de mailles lamée d'or et se couvrit de son casque. Puis, accompagné de son fils, du cadi et de quelques serviteurs demeurés fidèles, tous montés sur des chevaux richement caparaçonnés, il s'élança sur l'ennemi, l'épéo au clair. Il franchit le premier rang des Basinger; trop fier pour frapper les esclaves, il sécria: « Fen sidkum Zobeïr?» (Oîi est Zobeïr, votre maitre?) et s'élança vers l'endroit où Zobeïr, vêtu comme ses gens, pointait un canon

contre les assaillants ; mais il avait à peine fait quelques pas que lui et sa poignée d'hommes tombaient, criblés de balles.

Ainsi périt le dernier roi du Darfour et avec lui s'éteigrnit la dj^nastie qui avait sans interruption gouverné cette vaste contrée et ses millions d'habitants pendant des siècles.

Zobeïr fit rendre les plus grands honneurs au sultan défunt. Les « Fukaliâ » de Manoaschi furent envoyés pour laver le corps conformément aux rites religieux; et, enveloppé dans un riche drap mortuaire, il fut enterré en grande pompe dans la mosquée de la ville.

Le vainqueur se hâta dinformer de sa victoire le gouverneur général du Soudan qui se trouvait alors à 0mm Shanger, puis craignant que le riche butin de la province ne tombât entre les mains des infidèleS; Zobeïr marcha immédiatement sur Fascher. Là, il s empara des trésors royaux, des selles rehaussées d'argent et d'or, des armes, des bijoux, sans parler des " milliers de femmes esclaves qu'il partagea entre ses hommes.

Quelques jours après, Ismaïl Pacha arriva. Il était trop tard. Le butin était déjà distribué. Zobeïr en lui oiïrant des cadeaux de prix, fit tout ce qu'il put pour s'assurer son amitié. 11 n'est pas douteux toutefois, que cet épisode fut le commencement d'une mésintelligence entre les deux hommes, mésintolligence qui, par la suite, devait se ti'ansformer en une haine mortelle.

Ij'œuvre de la soumission du reste du pays commenta alors. Hassab Allah, le vieil oncle du sultan Ibrahim, avait cherché refuge à Gebel Marrah; Ismaïl Pacha donna

SEJOUR AU DARFOUK. — HISTOIRE DE LA PROVINCE. ' i>

rordre à Zobeïr de marclier contre lui. Zobeïr eut bientôt fait d'obtenir sa soumission et celle du frère du sultan défunt, Abd er Raliman Shattut. Tous deux furent envoyés au Caire où ils restèrent jusqu'à leur mort. Leurs familles résident encore maintenant dans la haute Egypte et reçoivent une large pension du Gouvernement. Nombre de leurs adhérents étaient restés à Gebel Marrah et s'étaient groupés autour de Hassab Allah et d'Abd er Rahman. Ils choisirent comme chefs les plus jeunes frères du sultan Husein Bosch et Sef ed Din et résolurent de résister.

La première démarche de Bosch fut d'envoyer, comme espion au camp de Zobeïr son beau-fils Gebr Allah, de la tribu de For. Cet homme jouissait de l'entière confiance de son chef qui lui avait donné, en mariage pour s'assurer sa fidélité, sa fille Umm Selma, célèbre par sa beauté, en dépit de l'opposition de sa famille. Gebr Allah, en arrivant au camp de Zobeïr, tomba comme une proie facile aux mains du rusé guerrier. Zobeïr lui promit sa grâce et une haute position dans le gouvernement. Ces promesses suffirent à Gebr Allah pour l'amener à trahir son beau-père et à fournir les renseignements les plus précis sur sa position et sur ses forces. De retour auprès de Bosch, il l'engagea à rester dans la position qu'il occupait, lui donnant à entendre que, les troupes de Zobeïr souffrant beaucoup du froid et de la maladie, leur chef n'avait nullement l'intention de l'attaquer.

Zobeïr suivit les traces de Gebr Allah, comme il avait été convenu au préalable entre eux; à un signal donné, le camp de Bosch fut tout à coup enveloppé et tomba aisément aux mains de l'assaillant. Bosch et Sef

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ed Din réussirent toutefois à s'échapper et à se réfugier à Kabkabia, où ils rassemblèrent de nouvelles forces. Cependant Zobeïr se mit à leur poursuite et dans un combat acharné, les deux malheureux chefs furent tués. Les derniers vestig-es des troupes du Darfour disparurent et le pays presque tout entier tomba aux mains du Gouvernement égyptien.

Zobeïr fut élevé au rang de Pacha. Il retourna à. Fascher, où Ismaïl Ajoub Pacha s'occupait à mettre de l'ordre dans l'administration de la contrée et à lever de gros impôts. Mais il ne fallut pas longtemps pour que de sérieuses contestations s'élevassent entre ces deux hommes.

Zobeïr, le conquérant du pays, éprouvait quelque ressentiment en voyant que le Gouvernement n'avait pas eu pleine contiance en lui; de son côté, Ismaïl, désireux de se débarrasser de la présence de Zobeïr, lui donna Tordre d'aller occuper Dara et Shakka avec ses troupes. Zobeii*, irrité, envoya de Dara par El Obeïd un message à S. A. le Khédive, lui demandant lautorisatiou d'aller au Caire. Cette permission lui fut immédiatement accordée, ainsi quà tous ceux qui désiraient l'accompagner.

Zobeïr ayant désigné pour le remplacer son jeune fils Soliman, partit sur le champ emmenant avec lui un grand nombre d'esclaves des deux sexes et des cadeaux de prix. Après avoir traversé Khartoum et Korosko, il arriva au Caire où il fut cordialement reçu. Il exposa aussitôt au Khédive ses griefs contre Ismaïl Ayoub Pacha. Ce dernier mandé à son tour, fit plusieurs dépositions qui n'étaient pas à l'avantage de Zobeïr, si bien

que tous les deux furent gardés au Caire. Cependant, Hasan Pacha Hilmi el Djoeser avait été désigné comme représentant du Gouvernement au Darfour par Ismaïl Pacha Ayoub. Les habitants de la contrée, fatigués du gouvernement arbitraire du sultan, soupiraient après un changement. Mais ils s'apcrçiu'ent bientôt qu'ils étaient tombés de Charybde en Scylla et auraient préféré des rois qui les eussent châtiés, aux fonctionnaires peu scrupuleux qui affluaient dans la contrée.

Bientôt le plus amer mécontentement se répandit dans le pays, le Darfoui' se révolta et la population choisit pour sultan Haroun er Reschid, le fils de Sef ed Din tué à la bataille de Kabkabia. On prit secrètement la résolution de s'emparer de plusieurs places fortes appartenant au Gouvernement et, dans un espace de temps incroyablement court, les villes de Dara, Fascher, Kabkabia et Kolkol furent serrées de près, alors que le pays se déclarait soumis au successeur de ses anciens maîtres, le Sultan Haroun dont nous venons de parler.

A Fascher, le fort subit deux assauts si sérieux que le gouverneur sentant qu'il ne pouvait plus tenir, avait déjà tout préparé pour détruire le magasin de poudre et se faire sauter lui-même avec sa garnison. Il réussit pourtant, après un combat désespéré, à chasser l'ennemi de la position.

Cependant, les autorités de Khartoum envoyaient à la hâte des troupes sous les ordres de Abd er Razzak qui reçut des renforts à Ei Obeïd. Il s'avança à marche forcée sur le Darfour. A Brusch, à mi-chemin entre 0mm Shanger et Fascher, il infligea une cruelle défaite aux rebelles.

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Peu de jours après, Fascher était délivré, des renforts étaient expédiés à Dara, Kabkabia et Kolkol ; et le pays rentrait sous la domination du Gouvernement égyptien.

Après le rappel dismaïl Ayoub Pacha, Gordon, nommi' gouverneur général du Soudan, jugea nécessaire de visitei' le Darfour nouvellement conquis. Et de fait, quand il arriva à Fascher, à Kabkabia et à Kolhol, la révolte n'était encore qu'en partie réprimée. Malgré cela, Gordon, voyageait, et dans son voyage à travers le pays il se trouva fréquemment dans des positions extrêmement dangereuses, d'où il sortit toujours grâce à sa présence d'esprit et à son grand courage. De Fascher, Gordon se rendit à Dara; par sa bonté, par sa sympathie, par sa libéralité, il gagna une grande partie de la population. Avec une poignée d'hommes et avec l'aide de quelques Arabes Risegat, il dompta complètement la tribu des Mima, célèbres par leur vaillance, et celle des Khauabir, et, peu à peu, grâce à ses efforts, la paix fut rétablie dans le pays.

Le Sultan Haroun, avec quelques partisans, chercha refuge dans les montagnes de Marrah, dont l'accès est très difticile. Hasan Pacha Hilini l'y poursuivit, le battit deux fois, à Mortal et à Mortafal et le força à se retirer à Niurnja.

Gordon cherchait à gagner au Gouvernement la population du territoire soumis et à calmer les esprits excités. Son premier acte fut de remettre la majeure partie des impôts, qui, à cause de la guerre, n'avaient pu être payés. Il donna les instructions les plus sévères aux fonctionnaires afin qu'ils se comportassent avec

douceur envers le peuple, les prévenant que toute désobéissance à ses ordres serait punie très sévèrement.

Afin d'équilibrer autant que possible les revenus et les dépenses, il réduisit considérablement la garnison du Darfour, renvoyant à El Obeïd et à Kliartoura un grand nombre de fantassins et de cavaliers qui avaient été expédiés pour réprimer la dernière révolte. Ces mesures d'économie, prises évidemment dans l'intérêt de la province nouvellement conquise, eurent par la suite un effet des plus désastreux. Gordon, il est vrai, ne pouvait pas prévoir les événements.

Ses obligations officielles rappelant Gordon à Khartoum, il laissa Hasan Pacha Hilmi comme gouverneur du Darfour. Celui-ci, quatre mois avant mon arrivée, avait été remplacé par Messedaglia bey, primitivement gouverneur de Dara pendant quelques mois.

Durant cet intervalle, le sultan Haroun s'était pour ainsi dire « remonté » et avait établi une sorte de gouvernement indépendant à Niurnja, ancienne capitale des princes de Tadjo. Il descendait parfois dans la plaine, attaquait les villages qui s'étaient soumis, bien malgré eux pourtant, au Gouvernement et regagnait ses montagnes, chargé de butin.

Tel était, brièvement exposé, l'état de la province du Darfour quand, en août 1879, me rendant à Dara, j'arrivai en qualité de moudir à Fascher.

La garnison du pays comprenait:

A Fascher: deux bataillons d'infanterie régulière, deux batteries d'artillerie de campagne et 250 hommes

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de cavalerie irrégulière (de la tribu des Sheikieh), sous les ordres de Orner woled Dorho.

A Dara: un bataillon d'infanterie régulière, 200 Basingers (irrégiiliers), une batterie de vieille artillerie de campagne et 50 hommes de cavalerie irrégulière, de différentes tribus.

A Kabkabia et à Kolkol : 6 compagnies d'infanterie régulière, 400 Basingers et 25 cavaliers irréguliers.

Après quelques jours de repos à Fascher, repos dont nous avions grand besoin, le Dr. Zui'buchen et moi, nous continuâmes notre voyage vers Dara. Messedaglia bey nous accompagna pendant quelques heures, nous apprit, tout joyeux, que sa femme était sur le point d'arriver à Khartoum et demanda un congé pour aller à sa rencontre et la ramener à Fascher. Je lui fis observer qu'il ferait peut-être mieux d'attendre que le sultan Haroun fut soumis. Mais Messedaglia répliqua qu'il n'y avait absolument rien à craindre, les troupes en garnison dans la contrée suffisant amplement à apaiser toutes les petites difficultés locales. Nouveau dans le pays et ne le connaissant encore que fort peu, je ne pouvais que difficilement me rendre un compte exact de la situation et je me ralliai à i avis de Messedaglia. Nous primes congé de lui et de Saïd bey Djuma, le commandant de Fascher, qui nous accompagnait également et nous dirigeâmes à marche forcée vers Dara, en suivant la route de Kerriut, Gedid Rasel-Fil et Scheria.

Le Dr. Zurbuchcn paraissait beaucoup plus âgé que moi-même, (avec sa longue barbe noire et ses lunettes) Je semblais peut-être même plus jeune que je n'étais, en

réalité. Ma moustache avait à peine commencé à pousser et, somme toute, j'avais une tigure enfantine ; c'est pourquoi, partout où nous allions, il était invariablement pris pour le gouverneur et moi pour le docteur ou le pharmacien.

Comme nous approchions de la fin de notre voyage, le docteur qui souffrait de la fièvre, dut . retarder sa marche; je le devançai et atteignis le village de Scheria (à une journée de Dara) avec les 2 domestiques de Zurbuchen, un peu avant le moment fixé. Je trouvai les habitants qui avaient été avertis de notre ariivée, se préparant activement pour notre réception. On nettoyait les maisons; on étendait par terre des nattes de paille, le cadi et le sheikh du village (^) avaient prêté leurs vieux tapis pour recouvrir la chaussée au moment de la cérémonie. Faisant agenouiller mon chameau, je mis pied à terre et je me présentai comme faisant partie de l'escorte du nouveau gouverneur. ]Mes domestiques avaient la consigne de garder le secret. Les villageois curieux m'assaillirent d'innombrables questions. Je fis aux gens le portrait du nouveau moudir en donnant exactement le signalement du Dr. Zurbuchen. « Quelle sorte d'homme est le nouveau gouverneur? » disait l'un. « Oh, répliquai-je, je pense qu'il fera de son mieux et je crois qu'il est porté à se montrer juste et conciliant. » «Mais est-il brave? A t'il bon cœur?» disait un autre. C'était une question plutôt embarrassante pour moi; aussi répliquai-je prudemment: « Il ne paraît pas avoir peur; mais je n'ai point encore entendu dire grand chose au sujet de son courage; ce

0) — village assez yaste et dépendant de la province de Dora. SlatiH Pacha. 6

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dont je suis persuadé, c'est qu'en cas de nécessité, on trouvera en lui un homme. Il a une apparence virile et je crois qu'il a bon cœur; mais naturellement il lui est impossible de satisfaire chacun.» «Ah, dit un autre, si seulement nous avions un g-ouverneur comme Gordon Pacha, le pays serait certainement tranquille. Il distribuait sans cesse des présents, jamais il ne repoussait le pauvre et le nécessiteux. Je ne l'ai entendu qu'une fois dire des paroles dures; c'était au temps où Soliman Zobeïr était à Dara; Gordon s'adressant au cadi lui déclara qu'il y avait bien des mauvaises têtes parmi les Soudanais et qu'il ne fallait pas toujours les traiter avec douceur. «Oui,» confirma le cadi, «je l'ai entendu parler ainsi moi même; mais ce n'est pas de nous qu'il parla, mais des Gellaba et des marchands du Nil qui étaient impliqués, avec Zobeïr et son fils, dans toutes sortes de trafics illicites dont ils tiraient toujours quelque bénéfice».

« Gordon était vraiment un brave homme, dit le cheikh du village, qui se présenta lui-même, expliquant son nom: Moslim woled Kabashi. J'étais l'un des chefs placés sous ses ordres dans la bataille contre les Arabes Mima & Khauabir. Ce fut une chaude journée dans la plaine de Fafa! L'ennemi nous avait cherchés et avait déjà foi'cé la première ligne de nos troupes; les javelots tombaient drus autour de Gordon; mais il ne semblait pas y faire attention et la victoire, que nous remportâmes, fut entièrement due à lui et ses cent hommes de réserve. Au plus fort du combat il trouva le temps d'allumer très calme une cigarette. Le lendemain, quand il procéda au partage du butin, personne ne fut oubUé; mais il ne garda rien pour lui-même. Il avait le cœur très tendre pour les femmes et les enfants

SÉJOUR AU DÀRFOUE. — mSTOIEE DE LA PROVINCE. 83

et ne permit jamais qu'on se les partageât, comme c'est notre coutume dans la guerre. Il les nourrissait, leur donnait des vêtements à ses propres frais et les renvoyait chez eux aussitôt que la guerre était terminée. Un jour, continua le slieikh en souriant, sans le lui faire savoir, nous mîmes quelques femmes de côté; mais s'il nous avait découverts, nous aurions passé un mauvais quart d'heure.

Après une courte pause, je demandai des renseignements sur les affaires et sur les fonctionnaires que je me fis présenter; les uns étaient dignes d'intérêt, d'autres étaient jugés plus sévèrement.

Pendant ce temps le Dr. Zurbuchen et le reste de la caravane étaient arrivés. Aussitôt, le sheikh, le cadi et les autres dignitaires du village formèrent un demicercle pour le recevoir, tandis que moi, m'effaçant autant que possible, j'attendis le discours qu'allait prononcer Moslim woled Kabashi à son nouveau moudir, le Dr. Zurbuchen. Il commença par souhaiter une chaude bienvenue au nouveau gouverneur, loua ses qualités et décrivit éloquemment la joie qu'éprouvait tout le peuple de sa venue. Le pauvre Dr. Zurbuchen, qui comprenait très mal l'arabe devenait de plus en plus perplexe. «En vérité, je ne suis pas le gouverneur, s'écria-t-il, je ne suis que l'inspecteur sanitaire. Le gouverneur doit être arrivé depuis longtemps. Peut-être a-t-il été pris pour quelqu'un d'autre.» Je pensai alors que le moment était venu de m'avancer, et, en riant, je remerciai les villageois de leur bonne réception, les assurant que je ferais tout mon possible pour satisfaire leurs désirs et que, en même temps, je comptais sur eux pour la stricte exécution de mes ordres. Naturellement ils me firent les plus grandes ex-

cuses de ce qu'ils ne m'avaient pas reconnu. Je les rassurai prompteraent leur déclarant que mon seul désir était de rester dans les termes les plus amicaux avec eux tous. J'exprimai l'espoir qu'il en serait ainsi pendant longtemps, Depuis ce jour, le sheikh Moslim woled Kabaslii devint un de mes plus fidèles amis; il le fut dans les heures de joie comme dans les heures de tristesse, et jusqu'à mon départ du pays.

Ce petit incident ne nous empêcha pas d"avoir grand appétit et nous fîmes honneur à un excellent mouton rôti, après quoi, nous nous remîmes en selle. Nous passâmes la nuit sous un grand arbre à environ deux heures de marche de Dara. Le lendemain, au lever du soleil, j'envoyai un messager pour annoncer notre arrivée. Dès que nous approchâmes de la forteresse, les honneurs militaires nous furent rendus. Accompagnés par le commandant, le major Hassan etïendi Rit'ki, Zogal bey, le sous-gouverneur, le cadi et quelques-uns des principaux marchands, nous nous avançâmes vers le fort dans lequel s'élèvent les bâtiments du gouvernement. L'inspection dura environ une demi-heure, après quoi je me retirai dans mon logis particulier où j'avais fait préparer un appartement pour le Dr. Zurbuchen, qui devait être mon hôte pendant quelques jours.

Dai'a, la capitale du Darfour méridional, est construite au milieu d'une giande plaine dont le sol est composé en partie de sable et en partie d'argile; le fort lui-même se trouvant sur le sommet d'une colline sablonneuse et basse, à l'endroit même où Zobeïr Pacha s'était retranché lorsqu'il avait envahi la contrée. Le fort est entouré d'une muraille longue d'environ 500

mètres et large cVenviron 300, avec des tours à chaque angle et bordé d'un large fossé profond de 6 mètres. Les troupes étaient cantonnées dans des huttes construites dans ce rectangle; au centre se trouvaient les bâtiments du gouvernement, comprenant la maison du gouverneur, divers bureaux, les cours de justice (la mahkama), justice religieuse exercée par le cadi, la temporelle, (meglis mahalli), par le président Serr et Toudjar, chef des marchands, de même que les magasins d'armes et de grains que Gordon a-'-ait relevés. Près de la porte du sud se trouvaient les, maisons de Zogal bey, du cadi et du commandant, construites en briques cuites et entourées de murs.

La ville de Dara, composée presque toute entière de huttes de paille et d'argile, se trouve à quelques centaines de mètres à Test du fort, tandis qu'à 1000 mètres à l'ouest est situé le Alliage de Gos en Naam ; 700 mètres plus loin se trouve le hameau de Khoumi.

En y comprenant la garnison, la population de Dara comptait de 7 à 8000 habitants, dont la plupart appartenaient aux tribus locales ; mais il y avait aussi un nombre considérable de marchands du Nil.

Nous étions au mois du Ramadan, époque du grand jeûne mahométan; on nous prépaia un repas composé de viande, de pain, de dattes et de limonade ; les fonctionnaires, ne pouvant assister au repas à cause du jeûne prescrit, se tirent excuser. J'en fus très heureux, car nous étions extrêmement fatigués.

Le soir, un coup de canon nous annonça que le soleil avait disparu de l'horizon et qu'un jour de jeûne était encore écoulé. On prépara à la hâte le repas

du soir. Zog-al bey, Hasan etfendi Ivit'ki, le cadi el Bcchir et le Serr et Toudjar Mohammed Ahmed vinrent prendre avec nous le repas appelé futur (le premier repas après le jeûne). Un grand nombre de serviteurs apportèrent du mouton rôti, du poulet, des vases de lait et des plats de riz inondés de beurre et de miel; il y avait encore des cruches d'asida et différents mets consistant en un mélange de pâtes de duchn et de morceaux de viande.

En quelques minutes, le plancher de la maison fut couvert d'un sable très fin; par dessus, on étendit des nattes de palmier et des tapis sur lesquels les plats furent déposés. Zogal bey procéda lui-même à la distribution des mets, servant ceux qui étaient venus nous saluer et toute la domesticité, réservant toutefois les meilleurs morceaux pour les hôtes les plus importants.

Nous prîmes place et attaquâmes vigoureusement le mouton rôti. Il n'y avait naturellement pas trace de couteaux ni de fourchettes. Tout-â-coup, nous entendîmes les domestiques se disputer au dehors avec deux hommes qui voulaient pénétrer auprès de nous, sous prétexte de communications très importantes à nous faire. Je priai Zogal bey de s'informer de la cause de ce bruit. Il lécha ses doigts ruisselants de graisse de mouton, sortit et revint quelques minutes après, porteur d'une lettre. Cette missive venait d'Ahmed Chadoin et de Gebr Allah, les commandants de Bir Gaoui, petite station militaire située à trois journées de marche au sud-ouest de Dara. D'après la lettre, les deux chefs déclaraient avoir reçu de source très sérieuse, l'avis d'une attaque projetée contre eux par le

sultan Haroun. I.eurs forces étant insignifiantes, ils demandaient qu'on leur envoyât des renforts de Dara ou bien qu'on leur permit d'abandonner momentanément la station. Ils ajoutaient que, s'ils se trouvaient contraints de battre en retraite, les villages du district seraient infailliblement pillés, sans aucun doute.

Il n'y avait pas une minute à perdre. Je donnai l'ordre à Hasan effendi de se tenir prêt avec deux cents hommes d'infanterie régulière et deux cents cavaliers irréguliers et puis de m'accompagner à Bir Gaoui.

Zogal, Hasan et les autres cherchèrent à me détourner de mon projet d'aller moi-même à Bir Gaoni, car après mon si long voyage, je devais avoir grand besoin de repos. Je leur fis comprendre que je n'avais été envoyé au Darfour que pour combattre le sultan Haroun et que, si je voulais me conformer aux ordres de Gordon Pacha, je ne devais pas laisser échapper l'occasion qui se présentait. Voyant bien qu'ils ne pouvaient m'empêcher de partir, ils se décidèrent à faire les préparatifs du départ; peut-être d'ailleurs étaient-ils intérieurement très satisfaits de me voir prendre en personne le commandement et la responsabilité de cette expédition.

Le cheval bai dont Gordon m'avait fait présent, était épuisé par le long voyage que nous venions de faire. Je demandai donc si quelqu'un avait un cheval à me prêter ou à me vendre.

Zogal possédait depuis quelques jours un étalon blanc de Syrie. Il l'envoya chercher : c'était un cheval de campagne, fort, bien découplé; ayant appartenu à un officier, il était rompu à la fatigue et habitué au tumulte

des combats. Zogal bey voyant que l'animal me plaisait beaucoup, me pria de l'accepter comme Dhijafa (en témoig-nage d'hospitalité); je lui déclarai que, comme il était mon subordonné, je ne pouvais accepter son présent. Dans la conversation que nous avions eue, j'avais dit que mon cheval m'avait été donné par Gordon ; Zogal ne voyait aucune différence entre les deux cas. Cependant je lui fis comprendre qu'il était permis d'accepter un présent d'un supérieur, surtout un témoignage d'amitié, mais non d'un subalterne.

Il finit par accepter 180 éeus, (^) non sans avoir vivement protesté.

Un peu après midi, tout était prêt. Je pris congé du Dr. Zurbuchen, avec l'espoir de le revoir dans quatre ou cinq jours ; et je partis pour le sud-ouest; Jeune et vaillant, je me réjouissais à l'idée d'une rencontre avec le sultan Haroun. Les difficultés m'importaient peu, et je ne demandais que l'occasion de montrer à mes hommes sinon mes capacités, du moins ma bonne volonté.

Après le coucher du soleil, je fis ranger mes hommes en bataille. Tous, même les officiers, étaient Soudanais ; les cavaliers seuls étaient Turcs, Égyptiens, etc.. Ils me connaissaient à peine; aussi profitai-je de l'occasion pour leur dire quelques paroles, les encourager à supporter courageusement les fatigues d'une marche forcée, me déclarant prêt à partager avec eux la bonne et la mauvaise fortune. Ces simples mots, je le constatai avec joie, produisirent sur eux une excellente impression. Selon la coutume soudanaise, ils brandirent leurs armes

0) Il faut comprendre par écu "écu-medjidieh" monnaie turque qui vaut environ 2 frs. 50 cts.

au-dessus de leurs têtes et me promireut de sacrifier, s'il le fallait, leurs vies, pour assurer la victoire.

Vers midi, nous fîmes halte près d'un village.

Mes gens étaient bien montés en armes et en munitions; chacun possédait même comme outre une peau de gazelle ou de chevreau, mais ils n'avaient presque pas de provisions. A mes observations, il avait été répondu qu'il était inutile de se charger de vivres et que, partout au Darfour, on trouverait quelque chose à manger.

Je fis appeler le sheikh du village et le priai de nous envoyer une provision de « duchn ». Cette graine s'amollit dans Peau et on la mange mélangée avec le fruit du tamarinier. L'eau elle-même conserve un goût très agréable, doux et acide et désaltère à souhait.

Cet aliment est considéré par les Européens comme indigeste, mais il est en réalité très nourrissant. Je m'y étais habitué progressivement; cependant, quand j'étais même légèrement indisposé, il m'occasionnait toujours quelque malaise, dû à la difficulté que j'avais à le digérer.

Le sheikh nous apporta ce que nous demandions et un vase d'«asida». Les hommes prirent leur repas et j'invitai à ma table les officiers qui préféraient de beaucoup mes conserves d'Europe à r«asida» et au «duchn». Je fit donner au sheikh par mon secrétaire un reçu du blé qu'il nous avait foui-ni, afin qu'il en fut tenu compte plus tard au moment du payement des impôts. Le sheikh, très étonné, ne voulait pas accepter de reçu, prétendant qu'il était de son devoir de nous remettre le «duchn» et que du reste, l'hospitalité l'exigeait ainsi. Je lui fis entendre que j'étais convaincu du caractère hospitalier des habitants du Darfour, mais qu'il n'était plus juste

d'y avoir recours alors qu'il s'agissait de nourrir quelques centaines d'hommes et qu'il devait donc accepter le reçu. Il y consentit à la fia et me déclara que les habitants étaient tous disposés à faire tout ce qui leur serait possible pour approvisionner les troupes si l'on voulait agir d'après ces principes. ^Malheureusement, ajouta-t-il, les soldats avaient l'habitude, à leur arrivée dans un village, de s'approprier tout ce dont ils ont besoin et naturellement, les habitants inquiets pour leur approvisionnement personnel, cherchaient à cacher toutes les provisions du mieux qu'ils peuvent. Je remerciai le sheikh de son renseignement et lui promis de faire mon possible pour éviter de pareils faits à l'avenir.

Après trois heures de halte, nous reprîmes notre route accompagnés de la bénédiction du brave homme et de ses gens. Le chemin traversait des terrains couverts d'épaisses forêts, entrecoupées de marécages et d'étangs formés par les pluies. De loin en loin, entre les arbres, nous apercevions un village. Après une marche forcée de quatre heures, nous fîmes halte au milieu d'une plaine où poussaient quelques arbres clairsemés. De là, je dépêchai deux cavaliers à Bir Gaoui pour annoncer notre arrivée. Pendant cinq heures, nous goûtâmes un doux repos sous les figuiers sauvages et les tamariniers ; enfin nous nous remîmes en route et marchâmes jusqu'au lendemain midi, ne nous arrêtant que rarement. Ayant dû, une ou deux fois, refaire nos provisions de blé, je me heurtai chaque fois à la difficulté de faire accepter un reçu par le sheikh. Grâce à la rapidité de notre marche, nous comptions atteindre Bir Gaoui avant la nuit. Sur notre route se trouvait un endroit où croissaient en abondance

des palmiers deléb (Borassus flabelliformis) ; nous le contournâmes pour ne pas être blessés par les fruits qui pouvaient tomber de ces arbres. Un seul de ces fruits pèse environ deux à trois livres. Malheur à l'étranger qui, sans le savoir, passe la nuit dans un de ces buissons de palmiers. Les indigènes, eux mêmes, sont très prudents et empêchent les ignorants de camper eu un tel lieu pendant la saison où les fruits mûrissent. Au coucher du soleil, nous arrivâmes à Bir Gaoui. Ce poste était entouré dune zeriba rectangulaire, dont les côtés mesurent 180 mètres de long et forment une haie continue de bois épineux, haute de deux mètres et d'une épaisseur de trois, mètres environ. A l'intérieur, s'élevaient les remparts, d'où les soldats pouvaient tirer au loin par dessus la haie. En dehors de la haie était creusé un fossé large et profond d'environ trois mètres.

La garnison forte de 120 fusiliers irréguliers était sortie avec les officiers pour me rendre les honneurs.

Je fis arrêter mes hommes et m'avançai pour rendre le salut. Une musique très peu agréable à l'oreille se fît entendre; on battait de la «Nahas» (^) et de la «Nugara», on sonnait de «l'Umbaia», on agitait des calebasses remplies de pierre 1 Le tout faisait un bruit d'enfer bien suffisant pour une garnison, non de 120 hommes, mais de mille.

Après l'inspection, je saluai Ahmed Chadvin, Gebr Allah et toute la garnison. Certains hommes se firent un

{}) La Nahas est un tambour de guerre, en cuivre. La Nugara représente un tambour immense fait avec un tronc d'arbres creusé et couvert des deux côtés d'une peau tannée. L'Umbaia est une dent d'éléphant creusée.

'>'-i CH.VPITKE II.

plaisir de tirer quelques salves. Ma petite troupe défila alors sur deux rangs et entra, sur mon commandement, dans la zeriba. L'intérieur de celle-ci était rempli de huttes de paille; celles des officiers étaient entourées de hautes murailles en paille . La place était suffisante et ma résidence particulière fut installée dans une autre hutte de paille, à un endroit demeuré libre.

Le poste de Bir Gaoui avait été établi pour protéger les villages environnants. Mais la garnison ne pouvait suffire pour repousser une attaque, et Futilité du poste était sujette à question.

En descendant de cheval, je me couchai sur un angareb (bois de lit arabe, bas, garni de lanières de cuir), et envoyai chercher Ahmed Chadvin et Gebr Allah pour demander quelques renseignements sur les actes du sultan Haroun. Alimed Chadvin arriva, appuyé sur des béquilles. Il appartenait à la tribu des Fung ; ses ancêtres qui avaient été faits prisonniers par les For, lors de la conquête du Kordofan par ces derniers, avaient été emmenés en captivité dans la contrée.

Il remplissait les fonctions de Hakim Ghot (sorte de préfet) et répondait de la sécurité du pays.

Je lui demandai pourquoi il était boiteux; il me répondit qu'il avait été quelques années auparavant blessé au genou par une balle ; depuis ce temps là, ajouta-t-il, j'ai toujours sous la main un cheval tout sellé. Dans la zeriba, cela va encoi'e ; mais, quand on voyage par ces temps de trouble, ou peut être attaqué à chaque instant; aussi, même quand je dors, mon cheval est-il toujours près de moi, la bride passée dans mon bras. Celui qui jouit de deux bonnes jambes, peut aisément prendre la

fuite: avec ma jambe raidie je ne saurais courir ; j'ai dû m'exercer à monter rapidement à cheval avec une seule jambe ».

Je lui demandai des nouvelles du sultan Haroun. Il me répondit que Gebr Allah Agha avait envoyé des espions; ceux-ci étaient de retour depuis quelques heures et racontaient qu'Haroun avait rassemblé ses hommes, mais n'avait pas encore quitté ses montagnes.

Je considérai avec grand intérêt Gebr Allah. C'était un noir grand et bien proportionné, de la tribu des For. Il pouvait avoir 40 ans; son visage reflétait quelque noblesse ; chose rare, il avait un nez aquilin d'une forme parfaite, une petite bouche, le visage entouré d'une barbe naissante. Et cependant ce fourbe avait trahi son beau-père, le sultan Bosch qui lui avait donné pour femme, la plus belle de ses filles. Comment avoir confiance en un tel homme ?

Il avait sans doute d'excellentes raisons pour rester fidèle au gouvernement; sachant fort bien, qu'une fois entre les mains d' Haroun, celui-ci vengerait la mort de son père et de son oncle. Son ambition était d'obtenir le titi'e de hey, comme Zogal, avec lequel il était en mauvais termes.

]\Ion voyage et surtout la marche des deux derniers jours me forcèrent à prendre du repos. Je ne pus m'endormir. A un mal de tête accompagné de fièvre se joignait encore une musique infernale qu'on tenait à ne point faire cesser, en Ihonneur de mon ariivée.

Le lendemain matin, j'étais brisé et souttrais d'un violent mal de tête, quand Ahmed qui était venu s'informer de ma santé, s"écria presque joyeusement : « Ce

n'est rien; j'ai un de mes hommes qui dissipera, comme par enchantement, votre mal de tète. Il en sait plus long que le docteur de Dara ».

En réalité, il n'y avait pas de docteur à Dara, mais un pharmacien auquel les malades avaient donné le titre de médecin.

« Fort bien, lui dis-je, mais comment s'y prendra-til pour me guérir? » « Très simplement; il posera ses mains sur ta tête et prononcera quelques paroles; aussitôt tu seras non seulement guéri, mais encore mieux portant qu'auparavant ».

J'acceptai son offre. Chadvin me présenta l'homme. Il était grand, brun; sa barbe était toute blanche; il paraissait appartenir à la tribu des Bornou. Il posa sa main sur ma tête, le pouce sur une tempe, l'index sur l'autre, murmura de longues phrases incompréhensibles

et pour finir me cracha légèrement à la figure.

Brusquement je me levai et lui portai un coup qui le fit tomber à la renverse. Ahmed qui était là, appuyé sur ses béquilles, essaya de me calmer; il m'assura que ce traitement, souvent éprouvé, était efficace.

Ce fameux docteur se mit à distance respectueuse et me dit: « Les maux de tête sont un des jeux du diable; je le chasse en pi'ononçant des versets du Saint Coran et des sentences des Saints; en crachant sur lui je l'expulse lui et sa diablerie. »

Je me mis à rire de bon cœur à l'idée que cet homme me croyait possédé du démon — un très petit diable sans doute — et qu'il voulait m'exorciser!

Je trouvai une seconde expérience inutile; je dispensai le docteur de toute consultation ultérieure et lui

remis, à titre de dédommai,^ement pour le coup qu'il avait reçu, un écu. Il partit non sans avoir appelé sur moi la bénédiction du ciel.

Nous attendîmes, mais en vain, peiuhint toute la journée, des renseignements sur les opérations de Haroun. Ne sachant à quoi nous en tenir, je consig-nai mes hommes à la zeriba et les engageai à se coucher de bonne heure.

A peine étais-je endormi, que mon domestique m'éveilla, m'annonçant qu'Ahmed et Gebr Allah désiraient me parler. Je les fis entrer aussitôt pensant qu'ils m'apportaient des nouvelles de Haroun. Mais non; ils venaient simplement pour me dire que, selon la coutume du pays, chacun d'eux me faisait présent d'un excellent cheval de race indigène, présent d'autant plus de circonstance que je n'en possédais qu'un seul. Je leur fis la même réponse qu'à Zogal bey: « J'étais persuadé, ajoutai -je, que nous resterions toujours amis, même sans échanger de cadeaux, pourvu qu'ils remplissent lidèlement leurs devoirs. » Quoiqu'ils parussent affligés de ce refus, je suis convaincu qu'ils en étaient au fond tout à fait enchantés.

Gebr Allah revint toutefois quelques minutes après me demander une seconde audience. Il me réitéra ses regrets de ce que je n'avais point accepté son cheval, puis m'offrit une de ses esclaves. Il se permettait cette offre puisqu'il me savait indisposé et voyageant seul ! Il ajouta même qu'elle préparait à souhait les mets du pays, savait tenir une maison et avait quelque connaissance de la médecine.

Gebr Allah dut se retirer après avoir essuyé un second refus.

96 CHAPITHE II.

Je ne pus m'empêcher d'établir une certaine comparaispn entre l'habileté de cette esclave en matière médicale et mon docteur de la matinée. Leur science devait nécessairement procéder du même principe.

Le lendemain matin, je me sentais mieux et quand je parlai de cette amélioration à Ahmed, il me répondit aussitôt: « Eh, naturellement! je le savais bien que tu to porterais à merveille; Isa (c'était le nom de mon docteur) n'a jamais touché quelqu'un sans lui venir en aide. »

Un jour se passa encore sans nouvelles d'Haroun. J'allai avec Ahmed Chadvin et Gebr Allah au marché, distant de la zeriba d'environ 100 pas. Le marché est surtout utile aux habitants des villages voisins qui y trouvent tout ce dont ils ont besoin. On y rencontre aussi parfois les Arabes Beni-Halba, qui habitent cette partie du pays.

Les femmes, assises par terie, y vendent des nattes en feuilles de palmier et d'autres ouvrages de vannerie, des morceaux de viande de girafe, d'antilope et de vache séchés à l'air, du sel, du poivre rouge du Soudan et des légumes indigènes séchés qui entrent dans la préparation de différentes sauces et qu'on mange en buvant de l'asida.

Les hommes vendaient des cotonnades indigènes (Takaki), du fil, du natron, des bâtons de soufre que les Arabes mélangent avec de la graisse pour se frotter la tête. En face, d'autres femmes offrent du merisa dans de grands récipients en terre cuite, ayant la foi'me de coupes. Çà et là, on rencontre un mouton ou une chèvre qui attendent leur nouveau propriétaire. J'achetai quelques nattes de palmier.

Le lendemain à midi, un mcs.>^ag-er de Gebr Allah nous informa qu'Haroun continuait à rassembler des hommes, mais n'avait pas encore quitté la montagne. Le quatrième jour de notre arrivée à Bir Gaoui. un second messager vint nous raconter que le sultan Haroun avait appris des indigènes que j'avais quitté Dara avec l'intention de le combattre. Aussi avait-il donné l'ordre à ses gens de se disperser dans les montagnes de Marrah. Fort désappointé de l'échec de mes desseins, je m'en retournai découragé à Dara ; auparavant toutefois je visitai la source d'eau sulfureuse, qui en est éloignée de deux heures. Cette source a donné le nom à la contrée de Bir Gaoui, qui signifie le puits bi'ûlant ou à odeur forte. Elle jaillit dans une dépression de terrains sablonneux; les habitants, qui lui ont creusé un lit, utilisent cette eau pour les maladies du sang et des articulations.

Après une absence de neuf jours, j'anivai de nouveau à Dara. Le Dr. Zurbuchen était parti et avait laissé pour moi une lettre dans laquelle il m'exprimait tous ses souhaits pour la réussite de mon entreprise. Mon pauvre secrétaire arabe, Abd es Sejjid elfendi, qui m'avait accompagné jusque là dans mes voyages comme inspecteur des finances et que j'avais laissé malade de la fièvre, aux soins du Dr. Zurbuchen, était devenu fou. Comme je lui rendais visite, il sauta à bas de son lit et voulut m'embrasscr en pleurant.

« Dieu soit loué de ce que je te revois, me cria-t-il, le sultan Haroun ne pouvait te faire aucun mal, mais Zogal bey est un traître, garde-toi de lui ; j'ai donné l'ordre de chauffer la locomotive; elle t'emportera en Europe, où tu reverras tes frères et tes sœurs. Je t'accom-

Slatin Pacha. 7

pagnerai; mais tenons-nous en garde contre Zogal bey, cet homme est un coquin! »

Je calmai le pauvre vieux et le priai d'attendre que la locomotive lut chauffée et le signal du départ donné. Je le recommandai aux soins particuliers de son gardien. Deux jours après le pauvre diable mourut d'un coup de sang.

Je m'occupai ensuite de l'administration de la province de Dara, qui, outre les districts qui en dépendent, était divisée en cinq cercles, ou glsmes, savoir :

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