Sirga et Arebo
Chacun de ces cercles avait une certaine somme d'impôt à payer, mais était en définitive abandonné à l'ai'bitraire des fonctionnaires.
La perception des impôts est très difficile chez les Arabes nomades, parce qu'ils n'ont aucune demeure fixe et que leur fortune, consistant principalement en bestiaux, ne peut être connue que d'une manière approximative. La coutume était d'imposer pour une somme fixe toute la tribu ; cette somme était ensuite répartie par le sheikh principal dans un conseil des chefs des différentes soustribus, et chacune de celles-ci était imposée suivant ses moyens.
Je fis dresser pour chacun do ces cinq cei-cles une liste des villages qui en dépendaient et pour chaque village un état des personnes y résidant et se li\Tant à
ragriciilture et au commerce. Je pus, de cette façon, avoir au inoins une connaissance approximative du nombre des personnes soumises à l'impôt. Je voulais examiner ensuite par moi-même, en faisant quelques voyages d'inspection, la qualité du sol et la Valeur de ses produits, afin d'avoir une base pour l'établissement des impôts ; je comptais aussi m'in former dans ces voyages de la situation de fortune des tribus nomades d'Arabes.
C'est alors que je reçus du Bahr-el-GIiazal une lettre de Gessi Pacha dans laquelle il m'annonçait que les missionnaires, le Dr. R. Felkin et le Rév. Wilson, de la mission protestante anglaise de l'Afrique Centrale, se trouvaient en ce moment chez lui. Ils venaient de l'Ouganda et désiraient se rendre à Khartoum par la route de Dara. Ils étaient accompagnés de personnages envoyés par le roi Mtésa à Sa Majesté la raine d'Angleterre. Gessi me priait de les faire protéger pendant leur voyage et m'annonçait qu'ils devaient partir un jour après sa lettre. Je pouvais donc les attendre à tout instant. J'expédiai aussitôt des messagers au sheikh principal de Kallaka, lui recommandant de mettre à la disposition des voyageurs les vivres nécessaires et de les conduire à Dara avec une escorte sûi'e.
Accompagné d'environ 40 cavaliers, je me portai audevant d'eux et les rencontrai à deux milles au sud de Dara, dans une petite forêt. Je saluai le Rév. Wilson et le Dr. Felkin et les trouvai tous deux très fatigués de leur long voyage. Nous mangeâmes le déjeuner que j'avais apporté, étendus sur un tapis étalé à l'ombre des arbres. Ils avaient retardé leur arrivée, parce que le bruit s'était répandu que j'étais en guerre avec Haroun,
CHAPITKE II.
ce qui les avait portés à croire, que les routes étaient peu sûres. Wilson et Felkin, dans la compagnie desquels se trouvaient les envoyés de Mtésa, avaient donc attendu qu'il leur fut assuré qu'ils pouvaient venir sans danger à Dara. Le Dr. Felkin avait étudié à léna; il parlait l'allemand correctement, mais j'avais quelque peine à comprendre Wilson, qni ne parlait qu'anglais; mes connaissances en cette langue étant relativement fort minces. Après le déjeuner, nous partîmes pour Dara où nous fûmes reçus par la garnison sortie à notre rencontre.
Ces deux messieurs firent usage de ma maison et sy installèrent, tandis que leurs gens campaient devant la porte sous les tentes.
Zogal bey, Hassan effendi Rifki, ainsi que le Cadi et le Serr etToudjar suivis de plusieurs autres encore, vinrent faire leur visite. Lorsque la cérémonie fut terminée et que nous eûmes, selon la coutume, bu la limonade et le café, j'invitai la compagnie à prendre congé de nos hôtes qui avaient besoin de repos.
Cependant les envoyés du roi Mtésa m'siyant fait comprendre par un interprète qu'ils mangeraient volontiers de la viande, je leur fis livi-er un bœuf gras. Dès que ce dernier eut été abattu par mes gens, ils le dépecèrent eux-mêmes, se le partagèrent et le firent rôtir sur un brasier en plein air.
Mais voilà qu'ensuite, ils redemandèrent de la merim, qu'un vieux pécheur de nègre quelconque leur avait donné à goûter et qu'ils avaient trouvé tout simplement exquise. N'étant guère compétent dans cette question de bière et ne pouvant distinguer la bonne de la mauvaise, je priai Zogal d'envoyer la quantité de bonne bière né-
cessaire à mes hôtes, en lui recommandant de prendre en outre toutes ses mesures pour que leurs gorges desséchées fussent enfin humectées convenablement.
Le Dr. Felkin et AVilson nous firent part de leurs voj'ages personnels et nous décrivirent les mœurs et les coutumes des tribus nègres établies au bord des lacs.
Je me pris à regretter alors d'être retenu au Darfour et de ne pouvoir explorer la région des lacs.
L'escorte de mes hôtes, établie devant la maison, et gorgée de viande et de bière, était devenue d'une gaieté bruyante. Nous entendions ses cris et ses rires qui parvenaient jusqu'à nous. Poussé par la curiosité, je sortis. Je trouvai alors ces gens dans une gaîté complète. Ils riaient, criaient et dansaient, ou plutôt sautaient autour du feu sur lequel rôtissaient encore des quartiers de viande. Tout auprès se trouvaient les tonneaux de bière, à moitié vides. Les soldats se tenaient tout autour, en cercle, avec leurs femmes, mélangés avec quelques habitants de Dara qui regardaient, étonnés, ces étranges démonstrations d'allégresse.
Je retournai auprès de mes amis et leur fis part de la joyeuse disposition d'esprit de leur escorte.
Le Révérend Wilson me pria cependant de ne pas laisser trop de liberté à ces gens, mais de donner Tordre d'observer une juste mesure dans la distribution des spiritueux ; car ils en viendraient facilement à commettre des excès.
Nous restâmes ensemble jusqu'à une heure fort avancée de la nuit. Ils me racontèrent les derniers événements survenus dans l'Afrique Centrale et je leur rapportai ceux d'Europe.
Nos récits nous amenèrent à la mêmi conclusion: c'est que (clans le monde entier) au nord comme an midi, la jalousie, les querelles régnaient parmi les hommes. Nous ne nous séparâmes qu'après minuit.
IjC matin suivant, nous fîmes, après déjeuner, une petite promenade à cheval aux environs de Dara. De retour à la maison, un des domestiques me raconta en riant qu'un chameau avait mis en fuite toute la mission du roi Mtésa.
Le Dr. Felkin que j'interrogeai à ce sujet me répondit que la chose était fort possible, attendu qu'il n'y avait pas de chameaux dans le pays de Mtésa et que se>'. envoyés n'en avaient rencontré aucun pendant le trajet de Kallaka au Bahr el Gliazal. Ils devaient sans doute avoir prirs l'animal pour un être extraordinaire; lien de plus naturel alors qu'ils se fussent enfuis.
Je fis remarquer au Dr. Felkin qu'il serait bon d'habituer ses gens à la vue de ces animaux, puisqu'ils devaient continuer leur voyage à dos de chameau. Je le priai en outre de rassembler ses gens au complet. Le Dr. Felkin approuva mon projet. J'envoyai immédiatement 3hercher par l'un de mes domestiques un grand et gros chameau qui se trouvait chez un marchand de ma connaissance.
Comme l'animal, mené à un licou, faisait son apparition inattendue, toute la bande, de nouveau épouvantée, voulut prendre la fuite. Seule, notre présence put les déterminer à tenir bon en face du monstre.
Le Dr. Felkin leur expliqua alors que le chameau était un animal domestique des plus doux, des plus patients et qu'ils se serviraient de ce quadrupède à deux bosses pour continuer leur voyage.
SÉJOUR AU DAEFOUE. — fflSTOIEE DE LA PROVINCE. 103
Non sans hésiter, nos gens s'approchèrent un peu. Je donnai l'ordre à un kawas, de monter « à cru -> l'animal, de le faire agenouiller, puis se relever, leur montrant ainsi que ce « monstre » n'était pas redoutable. Enfin, l'un des plus déterminés de la troupe, sur mon invitation, se déclara prêt à monter sur le chameau. Je le fis placer sur le dos de l'animal agenouillé. Mais lorsque celui ci se leva, Ihomme, ainsi enlevé à une hauteur insolite, se cramponna des pieds et des mains à l'animal, en poussant des cris d'angoisse. Au bout de quelques minutes, il se remit de sa fraj'eur, s'assit convenablement, et nous sourit bientôt du haut de son siège.
Il se mit à parler avec ses compagnons qui, enhardis, s'approchèrent peu à peu de l'animal. Tout à coup, sans doute sur l'invitation du cavalier, tous s'élancèrent sur le chameau et voulurent grimper aux jambes et au cou de l'animal. L'un d'entre eux lui avait mêniu empoigné la queue afin d'arriver à son compagnon par cette voie peu ordinaire.
Le chameau certes est patient; mais c'était trop abuser de sa patience et de sa mansuétude 1 Epouvanté d'une atta^iue aussi intempestive, il cambra ses reins et se mit à ruei-, de telle sorte que les assaillants eurent bien vite abandonné leur projet d'escalade. Le cavalier fut projeté sur le sol par les secousses; celui qui s'était suspendu à la queue de la bête se frottait les genoux que le sabot de l'animal avait caressé suffisamment pour lui causer quelque douleur.
Nous rîmes beaucoup de toute cette comédie. Ces gens cependant prirent leur temps et l'un après l'autre, à demi-rassurés, à demi-contents, firent tranquillement leur premier « exercice d'équitation ».
J'avais à la maison plusieurs petits nègres, achetés à des marchands d'esclaves. Voyant que le Di'. Felkin n'en avait point, je le priai d'en accepter un capable de lui rendre quelque service, et lui remis un petit Fertit, du nom de Kapsoun. Il accepta avec plaisir ce bambin, à la mine éveillée, et promit de faire son éducation en Europe.
Quelle fut ma surprise, quand, deux ans et demi plus tard, je reçus à Fascher une lettre écrite en anglais par le petit Kapsoun. Comme il me remerciait de l'avoir fait conduire, par le Dr. Felkin, dans un pays où les hommes étaient si bons et si aimables ! Il ajoutait qu'on pouvait le compter maintenant au nombre des membres heureux appartenant au christianisme. II avait joint à sa lettre une photographie qui le représentait en un élégant costume.
Les quelques jours qui suivirent passèrent trop rapidement en la compagnie de mes hôtes. Le Révérend Wilson et le Dr. Felkin, me quittèrent suivis de leur escorte. Tous les membres de celle-ci s'étaient déjà passablement habitués à monter à chameau. C'est ainsi qu'ils se rendirent à Khartoum par Taouescha.
Quelques jours après leur départ, je reçus de Messedaglia bey, le Gouverneur du Darfour, une communication confidentielle; il était, disait-il, résolu à en finir avec Haroun dont les attaques devenaient de plus en plus nombreuses.
Dans ce but, il me prescrivait de me préparer en secret à marcher, au jour fixé, par Manoashi et Koubba sur Niurnja, (ancienne résidence des sultans du Gebel Marrahj; et d'attaquer la ville avec une division d'infantci'ie régulière.
En môme temps, des ù'oupes devaient s'avancer de Fascher, par Turra, et de Kolkol, par Abou, pour se réunir au jour fixé, à Niurnja.
Conformément à ces instructions, je quittai Dara avec 220 liommes d'infanterie régulière et 60 Basingers.
Je ne pris que six chevaux; de la cavalerie nous eût coûté, en effet, trop de difficultés dans les montagnes, les chevaux qui n'étaient pas ferrés ne pouvant opérer qu'en plaine.
C'était en février ; il faisait un froid assez sensible. A Manoaschi, je visitai le monument d'une extrême simplicité du dernier roi de la dynastie des For, enterré dans la Djami. Le jour suivant, nous campâmes devant Koubba, à l'entrée du défilé conduisant au Gebel Marrah.
Nous étions dans le voisinage de l'ennemi ; je renforçai les postes, mais la nuit se passa sans incident. De bonne heure, le lendemain, nous dépassâmes lentement le défilé; un détachement marchait sur le versant de la montagne pour protéger les flancs de la colonne.
La traversée du défilé dura une heure et demie ; enfin nous atteignîmes Hella Abd el Gelil, village oiî résidait l'un des chefs du Sultan Haroun; depuis la veille, il avait quitté le village.
Le froment que nous trouvâmes en arrivant fut distribué à mes hommes, et nous nous remîmes en marche. Le sentier pierreux, parfois très raide, fatiguait extrêmement mes soldats peu habitués aux ascensions.
Le pays était totalement abandonné; nulle part on ne voyait trace d'un être vivant. Aux abords du chemin, çà et là, sur les pentes ou sur les petits plateaux, des
huttes en paille, à soubassements de moellons. Dans quelques-unes de ces Luttes nous trouvâmes des provisions de blé et des fruits de fig-uier sauvag-e (Djimesa, Ficus Sycomorus).
Après une courte marche, nous fimes halte sur un petit plateau élevé et nous préparâmes à y passer la nuit. Pour ne pas trahir notre présence, nous nous abstînmes de faire du feu; nous eussions pu pourtant facilement nous procurer du bois en détruisant les huttes qui se trouvaient à notre portée. Il est vrai que, quoique chaudement vêtus, chacun se ressentit vivement du froid. Mais cet acte de prudence nous était commandé, car nous devions toujours nous attendre à une attaque nocturne.
Toute la journée suivante fut consacrée à la marche. Nous établîmes nos quartiers de nuit sur une plaine pierreuse.
Un de mes officiers me fit remarquer qu"on nommait cette place « Dem-el-Fakd », le camp de la perte parce Zobeïr Pacha, alors qu'il poursuivait le sultan Hassab Allah, y perdit nombre de ses hommes par suite du froid extraordinaire qui régnait à cette époque.
Le lendemain matin, quelques hommes se déclarèrent malades, bien que j'eusse permis de faire un peu de feu. Je les fis transporter sur des ânes et sur des mulets qui accompagnaient l'expédition.
Vers midi, arrivés sur l'un des plus hauts points de la chaîne des montagnes de Marrah, nous aperçûmes, au loin, notre but: Niurnja.
Du pied de la montagne, un vallon aux sinueux replis se déroule dans la direction de la ville ; plus loin,
il forme une sorte d'entonnoir à fond plat, couvert de figuiers sauvages, dans lequel est située la vieille résidence des anciens maîtres du pays.
J'aperçus avec ma lunette d'approche des gens qui sortaient des maisons tenant leurs chevaux par la bride.
Il nous fallait presque quatre heures pour descendre de la montagne, gi'âce aux tortueux lacets que forme le chemin. Vers le soir, nous étions à Niurnja.
Nous avançâmes avec prudence, et reconnûmes bientôt que la ville était complètement abandonnée.
Nous y entrâmes sans tirer un coup de fusil.
Je fis occuper par mes gens la Djami d'Haroun; cette mosquée occupe un point élevé, elle est isolée de toutes parts et entourée d'un rempart de pierre haut d'un mètre et demi et d'en\iron 100m-; tout cela en faisait un point admirable pour repousser une attaque.
Vers le soir un montagnard qui s'était glissé dans nos postes fut fait prisonnier. On me l'amena, mais comme il ne comprenait pas l'arabe; je lui fis demander par un interprète où s'était retiré Haroun. Je le rassurai sur son sort, lui promettant la liberté dès le lendemain matin. Il me dit alors qu'Haroun avait quitté Niurnja, le matin même, avec tout*^ sa suite et s'était dirigé du côté de Touest, vers Abou Haraz.
Avant son départ, il avait fait cacher dans la montagne, à environ trois kilomètres de distance, les jeunes esclaves qui n'auraient pu supporter la marche, ainsi que les chevaux.
Comme je devais attendre les troupes de Fascher et de Kabkabia, qui auraient dû nous rejoindre ce jour-la et que, d'un autre côté, je ne pouvais songer à
poursuivre Haroun, je prorais à Thomme une bonne récompense s'il me conduisait à la « cachette » en question.
Au lever du soleil, je quittai le campement avec 100 hommes d'infanterie régulière et deux chevaux. Le gnide marchait en tête, surveillé par deux soldats. Nous étions en marche depuis une demi-heure à peine quand tout à coup, j'entendis quelques coups de feu qui, isolés d'abord, ne tardèrent pas à se transformer en une véritable fusillade.
Les coups venaient du côté du campement. J'en conclus qu'Haroun avait rebroussé chemin pendant la nuit et surpris mes hommes.
Nous fîmes volte-face ; au pas de course, nous atteignîmes la lisière de la vallée, et, comme j'étais à cheval et que je pouvais voir beaucoup plus loin que mes hommes, j'aperçus, à mon entière stupéfaction, des soldats combattant d'autres soldats.
J'ordonnai à mon trompette, que pendant cette marche rétrograde inattendue, j'avais pris en- croupe afin qu'il ne fut pas trop essoufflé de jouer la sonnerie de « Colonel » et de « Cessez le feu ». Mais la fusillade continua ; ce ne fut qu'à la répétition de la sonnerie que le feu cessa. J'étais arrivé moi aussi en plein dans la mêlée et je reçus, sans en être blessé, une balle qui traversa le manteau gris, que je portais par dessus l'uniforme pour me protéger contre le froid. Une autre balle avait égratigné la jambe droite de derrière de mon cheval.
Je fis réunir autour de moi tous les officiers et l'incident me fut alors expliqué de la manière suivante.
Les troupes de Fascher, sous les ordres de Gasmi effendi, auquel était adjoint un indigène Mohammed bey
Khalil, avaient appris la veille que le sultan Haroun se trouvait à Niurnja. Elles avaient marché toute la nuit et s'étaient avancées, protégées par les maisons. Les troupes que j'avais laissées, se chauffaient tranquillement autour d'un feu, n'ayant pas jugé nécessaire de faire bonne garde. Quand les troupes de Fascher ouvrirent le feu sur elles, les prenant pour des soldats de Haroun, mes hommes de leur côté croyant à une attaque du sultan rebelle, se mirent eux aussi à tirer sur les agresseurs qui se trouvaient protégés par les huttes. Quoique Mansour effendi Hilmi, le même qui assistait au meurtre de Soliman Zobeïr, et que j'avais laissé auprès de mes hommes fit sonner aussitôt « l'alarme » et le « feu rapide, » les troupes de Faselier ne cessèrent par de tirer, car, comme le disait Mohammed bey Khalil, « le sultan Haroun possédait aussi des soldats et des trompettes qui portaient le fez »
Ce ne fut qu'à mon arrivée et en entendant mes. sonneries qu'ils comprirent leur erreur et que des troupes obéissant au même chef s'entre-tuaient mutuellement. De mes gens, qui étaient protégés par des murs en pierre, trois furent tués et quatre blessés. Les troupes de Fascher enregistrèrent quatre morts et sept blessés.
.Je fis panser les blessés et, sur le champ même, dressai procès-verbal de l'incident, pour l'expédier aussitôt aux autorités.
L'étalon blanc que j'avais acheté de Zogal bey et que j'avais laissé à la Djami avec mes gens, avait été traversé de part en part à la gorge, près de la poitrine. Je trouvai la pauvre bête étendue sur le sol, épuisée par la perte de sang. La balle n'ayant touché aucune pai-tie essentielle, il se remit peu à peu. Je le fis
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entraver et lui introduisis, à Taide d'une baguette de fusil, une bougie dans la blessure. Huit jours après, il était tout à fait rétabli.
Nous restâmes dix jours à Niurnja, sans nouvelle aucune. Les tioupes qui, comme il avait été convenu, devaient avoir quitté Kolkol, n'étaient pas arrivées et la communication avec les hommes que nous avions laissés à Dara et à Fascher était coupée par les montagnards, qui ne laissaient passer aucune estafette isolée.
Dans riniervalle, j'allai dans les montagnes visiter le territoire de Abd er Rahraan Kousa, l'un des principaux chefs de Hai-oun. Ses villages étaient totalement abandonnés; les habitants s'étaient retirés dans la montagne, derrière de gros massifs pierreux d'où- ils nous observaient. Toujours prévenus à temps de nos marches, ils avaient ainsi le temps de se sauver.
La vallée que nous parcourûmes était couverte de forêts. Sur les arbres, des vases ronds, en argile, avaient été déposés pour recevoir des essaims d'abeilles qui abondent dans ces parages. Sur l'avis prudent du Sherteia (sheikh) Tahir, un originaire du Gebel Marrah, nous évitâmes ces arbres et passâmes assez rapidement pour ne pas troubler cette multitude d'abeilles.
Nous campâmes à une demi-lieue environ plus loin, sur le revers d'une montagne. Au coucher du soleil, Sherteia Tahir se rendit aux ruches pour recueillir un peu de miel, accompagné de quelques hommes chargés de bois et de paille. Ils allumèrent un grand feu dont la fumée chassa les abeilles et ils revinrent bientôt chargés de miel.
SÉJOUR AU DARFOUR. — HISTOIRE DE LA PROVINCE. lH
Ils ramenèrent anssi, couché sur un brancard, un de nos Basingers mourant. Cet homme, au moment de notre passag-e près des ruches, était sans doute resté seul et en arrière; le visage et les mains enveloppés de linges, il avait tenté de prendre quelques rayons de miel. Furieuses, les abeilles l'avaient attaqué et atrocement maltraité. Le Basinger était probablement tombé de l'arbre et était resté évanoui jusqu'au moment où Sherteia Tahir l'avait trouvé. Son visage, criblé de piqûres d'abeilles excitées, n'était plus qu'une masse méconnaissable, de la grosseur d'une énorme courge. Jamais je n'avais vu un homme, vivant, et d'un aspect si eôrayant. Quelques heures plus tard, le malheureux rendit l'âme, sans avoir repris connaissance.
Avant le lever du soleil, Tahir nous quitta. Il redoutait une attaque des abeilles, dont la vengeance n'était sans doute pas encore satisfaite. L'expérience lui conseillait de ne pas s'attarder en route.
De retour à Niurnja, je fis lever le camp et nous partîmes pour Mortal en passant par Dar Omongaai.
En route, nous traversâmes quelques villages et en surprîmes les habitants, qui n'avaient pas été informés de notre marche. La plupart d'entre eux se trouvaient avec le sultan Haroun; ceux qui restaient parvinrent à s'échapper. Nos soldats purent s'emparer d'une trentaine de femmes. Les pauvres diables avaient eu trop de misères à supporter pour qu'on leur refusât l'autorisation de disposer de leurs prisonnières.
Nous pûmes ensuite nous approcher d'un village sans être aperçus par les habitants; mais dès qu'ils nous virent, ceux-ci remplis d'effroi, se mirent en toute
hâte à escalader les montagnes avoisinantes. J'étais à cheval en avant de mes hommes et ne pus apercevoir aucun homme parmi les fuyards. Je fis sonner la « halte », afin que ces pauvres femmes eussent le temps de se mettre en sm-eté. Puis, je fis sonner « en avant » et comme j'avais remarqué qu'une femme avait abandonné sur un rocher deux petits enfants qui la g:ênaient dans sa fuite précipitée, je m'approchai de cet endroit et trouvai deux charmantes petites fillettes, toutes nues, le cou et les cuisses ornés de colliers de perles rouges. Elles semblaient jumelles; toutes deux étaient noires comme des corbeaux et pouvaient avoir de 16 à 18 mois. Elles se tenaient l'une contre l'autre en pleurant. Je descendis de cheval, pris entre mes bras les petites qui se débattaient et leur donnai quelques morceaux de sucre que j'avais fait prendre dans ma gibecière. Le sucre sans doute était de leur goût, car elles se mirent à sourire au milieu de leurs larmes.
Je les enveloppai chacune dans un foulard de couleurs variées et éclatantes — j'en portais toujours avec moi pour les distribuer en cadeaux — et les ayant replacées toutes consolées sur le rocher, je m'éloignai; je regardais longtemps en arrière, et vis à la fin de très loin une forme humaine descendre la montagne et accourii* vers les fillettes. C'était sans doute la mère, qui retrouvait avec joie ses enfants!
Arrivé à Mortal, après une marche de trois jours, je laissai les troupes de Fascher regagner leur garnison, tandis que je me du'igeai moi-même vers Dara.
Toutefois avant de partir, je fis rassembler les prisonnières de mes hommes et leur rendis la liberté. Quant
aux soldats, je leur as expliquer par un interprète que les maris de ces femmes devant fatalement un jour ou l'autre faire leur soumission au Gouvernement, nous denons aide et protection à leurs femmes et à leurs enfants. Les captives me remercièrent et retournèrent bien vite à leur maison.
Le lendemain, à midi, comme nous prenions un instant de repos, mes soldats m'am-^nèrent quelques individus de la tribu des Béni Mansour. Ces gens m'informèrent que le sultan Haroun avait attaqué Dara, et que, repoussé, il s'était retiré sur Manoashi, éloigné d'une petite journée de marche de l'endroit où nous étions arrêtés et qu'il avait pillé le village.
Haroun avait également attaqué, pillé, puis brûlé le village de Tauera, qui appartenait au slieikh Meki eJ Mansour, et situé environ à six lieues. Il devait pour le moment occuper les alentours de ce village. Le sheikh lui-même, que je connaissais bien, n'avait échappé à la mort qu'à grand'peine.
J'ordonnai à ces gens de m'amener le sheikh Meki el Mansour et marchai sur Manoaschi.
Le soleil allait se coucher. Je fis sonner la halte et prescrivis aux hommes de se reposer, quand Meki se présenta à moi. Il était dans un fort piteux état et m'affirma qu'il ne lui restait pour tout bien que les habits qu'il avait sur le corps ; et encore avaient-ils été déchirés en maint endroit par les épines et les ronces.
Je le priai de me raconter brièvement ce qui s'était passé.
Le sultan Haroun, me dit le sheikh, avait quitté Niumja avec toutes ses forces, et était descendu dans
Slatin Pacha. 8
la plaine, sur Abou Haraz, après une escarmouche avec la garnison de Kolkol. Celle-ci s'était retirée à Kabkabia, sans avoir éprouvé de pertes sérieuses. Je comprenais maintenant pourquoi nous l'avions attendue vainement à Niurnja. Le sultan s'était ensuite dirigé par la route de Dar Béni Halba et de Gebel Tadja directement sur Dara, où l'on ne fut informé de sa marche que quelques heures avant son amvée.
Dans une attaque qu'il fit pendant la nuit, il fut, il est vrai, repoussé par la garnison de Dara; mais plusieurs des habitants de la ville furent tués, et parmi eux, Chater, un frère du vizir Ahmed Schetta. Beaucoup de femmes en outre furent faites prisonnières.
Le lendemain, Haroun marcha sur Manoashi qu'il détruisit presque entièrement. Les habitants eurent à peine le temps de prendre la fuite. De là, le sultan envoya un détachement sur le village de Tauera, qu'il livra aax flammes. Les femmes, arrêtées dans leur fuite, furent gardées comme prisonnières. Le sheikh Meki lui-même, qui me narrait ces événements, fut blessé légèrement- à la cuisse.
S'étant tenu caché dans les fourrés, il ne dut qu'à sa bonne étoile de s'en tirer vivant. Haroun devait se trouver à environ quatre milles au sud-ouest de notre position. Mais Ahmed Chadvin et Gebr Allah, qui n'avaient pas pu l'attaquer, avec leurs forces insignifiantes lors de son passage à Dar Béni Halba, le suivaient à distance avec leurs troupes, afin de pouvoir au moins faire parvenir à Dara et à Fascher des nouvelles des mouvements de l'ennemi.
Je leur envoyai aussitôt Tordre de me rejoindre pendant la nuit même et invitai Meki à faire partir ses
gens en éclaireurs, afin de savoii* exactement l'endroit où campait Haroun.
Au lever du soleil, Ahmed Cliadvin et Gebr Allih Agha arrivèrent avec 100 et quelques Basingers. Presque en même temps, on m'annonça que Haroun était déjà parti avec ses troupes et qu'il avait complètement abandonné son campement. Une femme de la tribu do Meki el Mansour, qui avait suivi les éclaireurs, nous raconta que le sultan Haroun, avant de partir, avait fait venir toutes les prisonnières.
« J'ai appris, leur dit-il, que Slatin, l'infidèle, avait accordé la liberté à toutes les femmes prises par ses soldats. Il ne convient donc pas que moi, le sultan fidèle, je vous conserve comme butin et vous emmène avec moi. Je vous rends donc la liberté et ne retiens que celles qui sont de ma famille et dont je suis par conséquent le chef. »
Ses gens, en effet, avaient fait prisonnières quelque^. Miram (princesses de la race royale des For), à Dara et une autre princesse de Tauero. Cette dernière était précisément la femme du sheikli Meki el Mansour. Le malheureux se livrait déjà à la joie que lui causait la nouvelle de la générosité de Haroun, quand on lui apprit que sa femme ne se trouvait pas au nombre des captives rendues à la liberté. Jugez de sa tristesse I
Pendant mon séjour au Gebel Man*ah, le froid intense qui régnait alors avait fait périr quelques-uns de mes hommes. Ceux qui se nourrissaient de mérisa et de viande avaient facilement supporté la rigueur du temps; mais ceux qui se nourrissaient de lait avaient succomb'\
Je fis reprendre la marche et teraiinai mon rapport. Je laissai en arrière tous ceux qui étaient faibles et
116 CHAPITKE II.
malades, disposant encore de plus de 175 hommes d'infanterie rég-ulière et de 140 Basingers.
Les chevaux, n'étant pas feiTés, s'étaient blessés aux sabots sur les chemins pierreux des montagnes; seul mon cheval blanc qui s'était remis de ses blessures était en état de marcher.
En quelques heures nous atteignîmes le camp abandonné par Haroun. Auparavant j'avais envoyé à Dara des messagers chargés d'annoncer que je restais à Manoashi; d'autres avaient l'ordre de presser les tribus arabes des Béni Halba et des Messeria qui se trouvaient dans le voisinage de venir me rejoindre le plus rapidement possilDle avec leurs chevaux.
Nous suivîmes la trace de l'ennemi qui devait avoir une avance d'au moins neuf à dix heures. Cette trace bien marquée conduisait d'abord vers le nord-ouest, puis droit au nord, dans la direction de Fascher. D'après les rapports que j'avais reçus, le sultan Haroun pouvait avoir à pou près 400 fusils, quelques centaines de gens armés seulement de lances et d'épées et environ 60 cavaliers; il ne pouvait guère, avec ces forces, attaquer Fascher, où Ton était sans doute déjà informé de sa présence dans la plaine. Quelles pouvaient donc être ses intentions?
Comme la nuit tombait, nous dûmes faire halte, les soldats étaient épuisés; dans l'obscurité, nous ne pouvions suivre avec certitude les traces indistinctes qui se ramifiaient en tous sens. Mais au lever du soleil nous reprîmes notre route; toute la journée nous marchâmes sans nous arrêter et sans camper; à peine accordai-je quelques instants de repos. Je marchai à pied, afin d'encourager les hommes.
Ils avaient fait des marches fatigantes dans le Gebel Marrah; ils avaient rudement souffert du froid et de la faim et auraient été naturellement enchantés de rentrer dans leur garnison, où j'aurais pu, ils le savaient bien, les remplacer par des troupes fraîches. Mais nous n'avions pas de temps à perdre et je le leur avais fait comprendre avant de nous mettre à la poursuite de Haroun: il ne leur restait qu'à se résigner.
Nous campâmes à environ deux milles du Gebel Haraz; nous étions à peine éloignés de Fascher de deux jours de marche. Comme nous n'avions pas eu le temps, avant notre départ, de nous approvisionner suffisamment et que nous n'avions rien trouvé dans les villages pillés par Haroun; comme, d'autre part, le chemin qu'il avait suivi, se trouvait en dehors de tous lieux habités, la faim commença à se faire cruellement sentir chez mes gens. Je leur ordonnai de se secourir mutuellement le plus possible et leur promis des vivres pour le lendemain, à moins d'une rencontre avec l'ennemi, rencontre qu'il fallait prévoir.
Comme nous atteignions le lendemain matin, un peu après le lever du soleil, les puits de Gebel Haraz, nous les trouvâmes abandonnés. Nous n'avions pas encore apaisé notre soif — l'eau nous ayant manqué également la veille, — que mes soldats amenèrent une femme qui était cachée dans le voisinage et qui voulait fuir, nous prenant pour des ennemis. Elle raconta que, la veille Haroun avait surpris et pillé le \dllage d'Omer, sultan de Massabat, village situé à une petite lieue de là; un grand nombre d'habitants avaient péri dans l'affaire. Les survivants, femmes et enfants, se tenaient cachés
dans les fourrés voisins presque impénétrables. Haroun s'était retiré à l'aube et ne devait pas se trouver bien loin. Cette nouvelle nous rendit très heureux car nous étions convaincus qu'une rencontre avec Haroun était imminente.
Nous nous remîmes aussitôt en route. La femme nous ser\'it de guide et, laissant à droite le village pillé, nous trouvâmes, après une heure et demie environ de marche, les traces encore toutes fraîches de l'ennemi. Mes soldats étaient redevenus joyeux et marchaient gaiement; ils étaient ravis de la rencontre, car ils pensaient qu'après la victoire ils pourraient retourner auprès de leurs femmes et de leurs enfants et se reposer de tant de fatigues.
Nous suivions la directiou de l'est. Il pouvait être 11 heures du matin; nous nous trouvions en vue de deux petites coUines pierreuses, quand des gens de Ahmed Chadvin, qui marchaient sur notre flanc pour nous protéger, amenèrent un homme.
Celui-ci raconta qu'il avait été blessé et fait prisonnier dans le village d'Omer, qu'il venait de s'échapper et avait reconnu de loin mes hommes à leui- fez rouge. Le sultan Haroun, ajouta-t-il, était posté en arrière des collines de pierre que nous apercevions tout près de nous, à Rabat en Nabak.
Nous fûmes bientôt à proximité des deux collines. Je me portai un peu en avant, afin de reconnaître la position de l'ennemi.
Haroun était en effet campé à 2500 mètres environ en arrière des collines, sur un terrain en pente et je pouvais voir distinctement au moyen de ma lunette, qu'on était en train de seller les chevaux et qu'il
SÉJOUE AD DAEFOUE. — fflSTOIEE DE LA PEOVINCE. 119
régnait dans le camp une grande agitation. Haroun avait donc connaissance de mon approche et se préparait à liTrer bataille ou bien à continuer sa route. Je donnai rapidement mes ordres.
Je pris avec moi 130 hommes d'infanterie régulière. Woled el Abbas avec 45 réguliers et 40 Basingers se porta sur ma gauche, à une distance d'environ 1000 mètres et sur la même ligne, tandis que Ahmed Chadvin et Gebr Allah Agha avec le reste de mes hommes restaient provisoirement en réserve, sur ma droite, dissimilés par une hauteur. Je marchai à l'ennemi, qui se préparait au combat, tandis que Woled-el- Abbas contournait la colline qui se trouvait à ma gauche, conservant exactement la distance prescrite.
Arrivés à 1000 mètres environ de l'ennemi, nous entendîmes siffler les premières balles des Remington de Haroun. Mon cheval qui avait déjà été blessé devenait ombrageux et refusait d'avancer malgré les coups de cravache et d'éperon; je dus descendre et conduire à pied mes hommes au pas de course, sous le feu do l'ennemi, jusqu'à environ 600 mètres. Là, je fis faire halte et tii'er la première salve; en même temps, Woled el Abbas recevait l'ordre d'avancer au pas gj'mnastique, de se porter sur la droite et d'engager un feu nourri contre le flanc droit de l'ennemi. L'ordre fut exécuté d'une manière si rapide et si précise que Haroun ne put résister à ce feu croisé, extrêmement violent, et se vit bientôt forcé de se retirer vers le sud. Alors Ahmed Chadvin et Gebr Allah tombèrent sur les flancs de l'ennemi qui battait en retraite avec beaucoup d'ordre; mais ce mouvement ne tarda pas à se changer
en une véritable fuite. Le sultan Haroun, qui avait eu son cheval tué sous lui, ne dut son salut et celui de sa famille qu'à la rapidité de sa course; car mes soldats étaient trop épuisés pour les poursuivre sérieusement et nous n'avions malheureusement pas de cavalerie.
Au coucher du soleil nous campâmes de nouveau près des sources de Gebel Haraz, où le butin fut apporté. Nous avions pris environ 160 fusils, quatre gros tambours en cuivre, tous les drapeaux, au nombre de quatre, et deux chevaux. Les femmes prises par les soldats de Haroun dans les razzias antérieures, s'étaient toutes échappées. Nos pertes étaient relativement importantes ; nous avions 1-i morts et environ 20 blessés. Parmi les morts se trouvait un chef monté des Basingers d'Ahmed Chadvin, du nom de Babika, qui, en poursuivant le sultan Haroun, l'avait attaqué personnellement et avait été tué par ses gardes. Les pertes de Haroun étaient beaucoup plus sérieuses que les nôtres.
Comme je l'appris par quelques-uns des captifs déii- ^Tés, Haroun avait l'intention de se joindre à la trib'i des Mima, dont il avait reçu un message l'informant qu'ils n'attendaient que son arrivée pour se soulever contre le Gouvernement.
Le sultan Haroun se retira avec ce qui lui restait de troupes dans le Gebel Marrah, tout près de là; moi je partis directement pour Dara. En route je rencontrai 400 cavaliers environ des Béni Halba et des Messeria qui, comme je le leur avais demandé, arrivaient à mon aide, mais malheureusement trop tard.
A Dara, tout était encore dans la plus grande confusion. Les riches marchands, effrayés par l'attaque nocturne et
inquiets pour leurs biens et leur vie, s'étaient, avec leurs familles, réfugiés dans la forteresse, déjà toute remplie de g-ens, attendant dans la plus grande avidité Tissue du combat engagé contre Haroun. Dès qu'ils connurent le résultat, ils se déclarèrent prêts à obéir avec joie à mes ordres et quittèrent la citadelle pour réintégrer leui-s demeures.
Le sultan Haroun s'était bien vite remis de sa défaite et, réunissant ses fidèles autour de lui, s'était rendu à Dar Gimmer, dépendance de la moudirieh de Kolkol. Là, il tomba à Timproviste sur les Arabes, enleva les chameaux et les troupeaux de bœufs et, quelques marchands étant tombés entre ses mains, il les tua et s'empara de leurs marchandises.
Le moudir de cette province, Nur bey Angerer, informé de ce qui se passait, marcha contre Haroun. Avec sa rapidité bien connue, il franchit en 26 heures à peine une distance évaluée à deux journées de marche.
Aux premières lueurs du matin, il surprit Haroun dans son camp. Le sultan voulut sauter sur son cheval; mais la sangle se rompit ; c'était déjà un mauvais présage. Haroun se fit amener un second cheval, mais il avait à peine le pied à l'étrier qu'une balle l'atteignit en pleine poitrine. Il tomba mort sous sa monture. Ses gens surpris par l'irruption soudaine des troupes du moudir et plus encore par la perte de leur chef s'enfuirent en toute hâte, abandonnant tout le camp à Nur Angerer.
Celui-ci fit trancher la tête du sultan Haroun et l'envoya à Fascher en témoignage de sa victoire. Les partisans de Haroun qui avaient échappé, se réunirent dans la suite à Gebel Marrah et s'y choisirent pour nouveau
maître le sultan Abdullahi Doud Benga. fils du sultan Abaker et cousin de Haroun. Un nouveau coup de main sur le Darfour paraissait dès lors peu probable, et la tranquillité semblait devoir désormais régner dans la contrée.
Dans rintervalle, j'avais reçu de Messedaglia une lettre m'annonçant qu'il se rendait à Khartoiim pour y recevoir sa femme et la conduire de là au Darfour.
J'appris plus tard qu'une fois arrivé à Khartoum, Messedaglia eut des démêlés avec le Gouvernement qui le força à donner sa démission. Ali bey Chérif, ancien moudir du Kordofan, lui succéda.
A cette même époque, c'est-à-dire à la fin de 1879 ou au commencement de 1880 je reçus de Gordon Paclia les lignes suivantes :
Abyssinie, Debra Tabor.
Mon cJier Slatin!
Après avoir accompli ma mission auprès du roi Jean, je voulais reprendre le chemin par lequel j'étais venu. Mais près de la frontière de Gallabat je me heurtai, aux gens du Ras Adal qui me forcèrent à rebrousser chemin. On me conduit sous escorte à Kassala ou à Massaouah.
J'ai brûlé tous papiers compromettants.
Le roi Jean ne sera guère réjoui d'apprendre qu'il n'est plus maître dans sa maison.
Votre ami, Gordon.
Le Gouvernement du Darfour.
De l'administration de Dara. — Mes difficultés avec les Gellaba. — Inspection des districts du sud. — AiTivée à Shakka. — Madibbo bey, sheikh des Risegat . — Ma visite à Khartoum. — Entretien avec le Gouverneur général. — Arrivée de Gessi à Khartoum. — Je me rends dans l'ouest avec l'évêque Comboni et le P. Ohrwaider. — Je suis nommé Moudir Umum du Darfour. — Nur Angerer. — Hostilités entre les Arabes Mahria et les Arabes Bedejat. — Expédition au pays des Bedejat. — Salih Dunkousa et larbre Heglig. — Négociations avec les sheikhs des Bedejat. — Cérémonie du serment de fidélité. — Retour à Fascher. — Troubles à Shakka et mort d'Emiliani.
De retour à Dara, je me consacrai à l'administration de la province qui m'avait été confiée.
J'avais réclamé la liste coraplèie, au moins approximativement, des noms des localités avec le nombre de leurs habitants. Ces listes me furent remises peu à peu et je commençai à parcourir le pays pour me rendre compte par moi-même de la situation.
L'argent monnayé est cbose rare au Darfour. On n'en rencontre guère que chez les tribus arabes du nord qui accompagnent les marchands du Darfour à Siout en Egypte, par la grande route du désert. Ces tribus possèdent de l'argent, voire même de l'or, mais
en petite quantité. Dans les autres parties du pays, les transactions commerciales se font presque exclusivement par voie d'échanges. On donne en payement des tissus blancs de coton, de fabrication indigène et qu'on nomme Tokia (au pluriel Takaki). Coupés en pièces de longueur déterminée, ils tiennent lieu d'argent. Certaines espèces de tissus, de valeur inférieure, importées d'Europe, sont également acceptées en payement. Mais comme ces tissus sont parfois assez rares sur la place, la valeur s'en trouve soumise à des fluctuations considérables et ils n'ont pas de valeur bien précise.
Comme la population payait ses impôts en nature: blé, miel, cotonnades indigènes et animaux domestiques, tels que chameaux, vaches, moutons, etc., je reconnus bien vite qu'il était plus pratique de céder ces" produits à des marchands, en fixant la valeur, au cours des tissus, en piastres égyptiennes (la piastre vaut environ 25 centimes). Cependant je conservais le froment qui était toujours reçu suivant une valeur déterminée et toujours la même. Ces recettes suffisaient à payer aux soldats leur solde et aux fonctionnaires leur traitement.
Je commençai ma tournée par Taouescha et Dar el Chawabi; puis revins à Dara, par Sheria, et me rendis à Shakka, par Kerchou.
C'est pendant ces voyages que j'établis la quotité de l'impôt de capitation, c'est-à-dire afférent à chaque tête. A Shakka, à Kallaka et à Dar Béni Halba, je m'efforçai, soit en m'entourant d'informations, soit en jugeant de mes propres yeux, de me faire une idée, au moins approximative, de la situation de fortune des diverses tribus arabes. En même temps, il me fallait penser à
LE GOUVERNEMENT DU DARFOUR
rassembler les Basingers de Soliman woled Zobeïr, encore disséminés parmi les Risegat, les Habania et les Taasha.
Je fis promettre aux slieikhs principaux de ces tribus et aux slieikhs des tribus secondaires, de me livrer les Basingers qui se trouvaient sur leurs territoires.
Je savais qu'il était pour ainsi dire impossible de mettre la main sur tous les Basingers disséminés dans le pays. Toutefois les trois tribus dont je viens de parler me livrèrent près de 400 nègres en état de porter les armes.
J'en expédiai aussitôt la plus grande partie à Khartoum, sous bonne escorte. J'aurais bien voulu les retenir pour renforcer mes troupes, mais je ne pouvais pas assez compter sur la fidélité de ces Basingers, qui, accoutumés à certaines licences, montraient une répulsion innée pour tout ce qui était ordre et discipline, et qui, si l'on voulait les contraindre à l'obéissance, pouvaient trop aisément déserter grâce à leur connaissance parfaite du pays et des habitants. A Dara, j'appris que Gordon Pacha était revenu d'Abyssinie et avait résigné ses fonctions. Abd er Rauf Pacha, qu'avait fait connaître Sir Samuel Baker, lui avait succédé comme gouverneur général du Soudan.
Les marchands qui avaient été expulsés de Shakka et de Kallaka, par ordre de Gordon, lors de la rébellion de Soliman Zobeïr, mirent à profit ce changement de régime. Ils accablèrent le nouveau gouverneur, peu au courant des faits, de suppliques et de requêtes, exposant qu'ayant été dépouillés, chassés et séparés de leurs femmes et de leurs enfants, par les Arabes, ils venaient à Khartoum pour implorer la protection du gouverneur.
126 CHAPITliE III.
Abd er Rauf Pacha leur répondait invariablement que j'avais été désigné pour rendre la justice et appliquer la loi, pour restituer leurs propriétés et leurs biens, à ceux qui en avaient été dépouillés, pour leur rendre leurs femmes, etc.
Naturellement des centaines de Gellaba arrivèreut aussitôt à Dara, porteurs de mémoires dans lesquels la fortune qui leur avait été ravie était évaluée de la façon la plus fantaisiste.
Je me mis loyalement à leur service. Je fis établir la valeur intégrale de ce qu'ils prétendaient leur avoir été enlevé, ivoire, plumes d'autruche, or, argent, etc. et j'en arrivai à cette conclusion que, si l'on confisquait et si l'on vendait le butin, réellement enlevé par les tribus arabes; si l'on y ajoutait encore l'avoir total de cellesci, le produit que l'on obtiendrait serait loin de satisfaire aux réclamations des Gellaba.
J'avais appelé à Dara les sheikhs des tribus arabes visées plus haut et les avais informés de ces plaintes. Autre cloche, autre son: les sheikhs, en effet, affirmèrent que ni eux, ni les membres de leurs tribus, n'avaient dépouillé les Gellaba de quoi que ce soit. D'autre part, ils me confièrent que les hommes de leurs tribus, informés de l'intention où était le Gouvernement de faire droit aux prétentions ridicules des Gellaba, préféreraient quitter leur propre pays et émigrer au Wadai ou au Bornou plutôt que de se soumettre à de pareils ordres.
J'eus grand'peine à obtenir des chefs supérieurs ajabes la promesse de restituer aux marchands établis autrefois chez eux, leurs femmes, leurs enfants, et une partie des biens qui leur avaient été enlevés; cela,
LE GOUVERNEMENT DU DARFOUR
d'ailleurs, à Tamiable, et sans l'intervention du Gouvernement.
Quant aux autres qui, auparavant sans domicile fixe, parcouraient le pays pour y pratiquer leur négoce et avaient été expulsés sur l'ordre formel de Gordon Pacha, à ceux-là, dis-je, qui venaient, par centaines, pour tenter de tirer parti de la situation embarrassée que créait un changement de gouvernement et réclamer une indemnité pour des pertes en grande partie simulées, j'intimai l'ordre de retourner à Khartoum.
J'adressai à Abd er Rauf Pacha un rapport détaillé en le priant de ne pas prêter à l'avenir une oreille trop complaisante à des plaintes de ce genre.
Peu de temps après, nouvelles plaintes de la part des Arabes Habania. Les Gellaba que j'avais renvoyés avec leurs requêtes à Khartoum s'étaient rendus à Kallaka. Là, ils s'étaient entendus avec le Mamour de cette ville (percepteur des contributions), Ali woled Fadhl Allah, parent de Zogal bey. Le Mamour essayait, en dépit de mes ordres, d'extorquer aux Arabes, sous ferme d'indemnité, le montant des prétentions des Gel- Uba. Ceux-ci avaient promis au percepteur la moitié de tout ce que les Arabes restitueraient par son entremise.
Je saisis cette occasion pour faire un nouveau voyage dans les districts du sud et me rendis à Kallaka, en compagnie des sheikhs qui étaient venus me porter leurs plaintes. Je passai par Nimer et Deen, où je rencontrai le grand sheikli des Risegat , Madibbo bey, qui avait là un pied à terre. Il me fit promettre mon intervention pour amener, lorsque je serais de retour, une
réconciliation entre lui et Aao^il woled el Djangaoui, avec lequel il avait de continuelles difficultés.
Deux jours après, j'étais à Tauvila, point central de Kallaka. Mon escorte ne se composait que de 40 cavaliers.
Ali woled Fadlil Allah ne fut pas peu effrayé de mon arrivée inattendue; il lui était impossible de nier le marché qu'il avait conclu avec les Gellaba et que les sheikhs lui reprochaient.
Je fis amenei' devant moi tous les Gellaba qui se trouvaient sans tasrich (passeport) à Kallaka.
En deux jours, cent vingt-quatre Gellaba se présentèrent et me déclarèrent simplement qu'ils ne voulaient pas rentrer pauvres dans leur pays.
Je leur demandai alors de quelle façon- ils espéraient acquérir ici une fortune, puisqu'ils étaient arrivés sans le moindre pécule et que, légalement, ils n'avaient aucun droit à une indemnité pour leurs pertes, pertes fictives et qu'ils ne pouvaient pas prouver. Mais ils se turent tous et malgré mes questions réitérées ne purent trouver une réponse quelconque.
Je pris alors le parti de les expédier tous à Sliakka chez le Mamour Hasan Agha qui, à son tour, avait ordre de les envoyer à El Obeïd. Je destituai Ali Fadhl Allah et le fis conduire, sous escorte, à Dara où il devait être puni pour abus dans l'exercice de ses fonctions.
Quelques-uns des marchands, établis dans la ville, vinrent me présenter leurs salutations et me remercier de mon intervention.
Les Arabes leur avaient, en réalité, rendu volontairement leurs femmes, leurs enfants et une partie de ce
LE GOUVERNEMENT DU DARFOUR. 129
qui leur avait été enlevé autrefois. Ces marchands vivaient à présent dans les meilleurs termes avec les indigènes.
Je nommai un autre Mamour et quittai Kallaka pour me rendre à Shakka où, comme il était convenu, Madibbo bey devait m'attendre.
Comme nous chevauchions à travers les forêts, avant le lever du soleil, une odeur pénétrante, rappelant le musc, nous signala la présence de civettes.
J'exprimai le désir de rapporter quelques-uns de ces animaux qu'on apprivoise très facilement.
« Qu'en veux-tu donc faire ? me demanda avec stupéfaction Arifl Abou Mariam, le grand sheikh; elles vont empester toute la maison. »
« Empester ? » lui répondis-je, feignant l'étonnement; car je savais que les Arabes détestent l'odeur de la civette.
« Certainement, il n'y a rien au monde qui répande une odeur aussi désagréable que la civette; elle pue abominablement. »
Et, comme en cet endroit, l'odeur devenait plus pénétrante, il fit une giimace horrible en se bouchant le nez.
« Bien, ajoutai-je après quelques instants, pourquoi aimes-tu l'odeur du soufre ; il prend autrement à la gorge que lodeur de la civette ».
« Au contraire, répliqua-t-il aussitôt, le soufre est une odeur agréable, nous y sommes habitués dès notre plus tendre enfance, et nous l'aimons en effet, tout particulièrement. »
« Tu as raison, lui dis-je ; combien de fois ai-je vu, dans vos tribus, frotter les nouveau-nés avec de la
Slatin Pacha. 9
CHAPITKE III.
graisse mélangée à du soufre pulvérisé. Vos mères mêmes s'enduisent la poitrine avec ce singulier onguent. »
« Lorque tu étais dans les langes, que tu tétais et regardais dans les yeux si doux de ta mère, tu aspirais déjà l'odeur du soufre et tu la trouvais agréable. C'est l'habitude qui fait que plusieurs choses mauvaises en réalité, nous semblent bonnes et c'est pourquoi tu mets le soufre au nombre des parfums agréables. »
Nous rencontrions souvent des Arabes nomades ; qui toujours nous invitaient avec la plus grande amabilité à pénétrer dans leur tente, et nous priaient d'user largement de leur hospitalité.
En chemin, je reçus du gouverneur général la nouvelle que la province de Dar Djangé, réunie quelques mois auparavant à la province de Dara, était rattachée de nouveau au Bahr-el-Ghazal (de qui elle dépendait autrefois).
Cet arrangement était très heureux et arrivait à propos, car Dar Djangé ne payait son tribut qu'en bétail ; or, en raison du grand nombre des tribus de Baggara établies au Darfour et qui toutes acquittaient leurs droits de la même façon, j'étais fort embarrassé de tant de bétail, dont la valeur baissait de jour en jour en raison de la quantité.
Gessi, le gouverneur du Bahr-el-Ghazal, n'avait au contraire parmi ses administrés aucune tribu, qui s'occupât de l'élevage du bétail; celle de Djangé était donc poui* lui de première importance, puisqu'elle lui permettait de se procurer la viande nécessaire à ses troupes régulières et il avait lieu de se féliciter de la réunion du territoire de cette tribu à la province du Bahr-el-Ghazal.
LE GOUVERNEMENT DU DARFOUR. 131
Quatre jours plus tard nous étions à Shakka.
Un fortin, au milieu duquel se trouvent quelques constructions en terre glaise et quelques huttes en paille, servait à cette époque de résidence au mamour. lîn détachement de 30 à 40 soldats formait la garnison. Tout à l'entour s'élèvent les huttes où font halte les marchands et les indigènes qui se rendent au Darfour. Chaque jour se tient le marché, mais ceux du lundi et du vendredi sont beaucoup plus importants que les autres. C'est là que les Arabes viennent faire leurs provisions, et chaque fois ils s'y pressent en plus grand nombre.
Madibbo bey m'attendait, escorté de quelques centaines de cavaliers. Il m'apprit que Aagil woled el Djangaui s'était rendu à Khartoum cinq ou six semaines aupai-avant, en compagnie d'un certain nombre de Gellaba, pour porter plainte contre lui, Madibbo, et contre moi. Je retournai à Dara, où quelques jours plus tard, je recevais une lettre du gouverneur général, écrite en- français par Marcopoulo bey, secrétaire de Raùf Pacha ; dans cette lettre on m'annonçait que : Aagil était arrivé à Khartoum, qu'il avait adressé au gouverneur général une requête dans laquelle il m'accusait de m'être allié avec son ennemi Madibbo, se plaignant que, non seulement je lui avait contesté la dignité de grand slieikh qu'il estimait lui revenir, mais encore que j'avais l'intention de le déposséder totalement. On l'avait vivement engagé à me venir trouver à Dara, avec une lettre de recommandation.
Mais il refusait catégoriquement de se soumettre à mon arbitrage, persuadé, disait-il, que j'étais gagné à Madibbo. Pour se débarrasser de lui, ajoutait la missive,
on avait remis l'affaire à Ali bey Chérif qui remplissait provisoiroment à Fascher, les fonctions de Moudir Umura, pour qu'il tranchât la question.
Je répondis sur le champ exposant aussitôt que, malgré mes iDJonctions réitérées, Aagil n'avait jamais voulu comparaître devant moi et qu'il m'était impossible de reconnaître comme sheikh suprême d'une tribu soumise à ma juridiction, un homme qui se refusait constamment à toute entrevue. Je demandais, par la même lettre, l'autorisation de me rendre à Khartoum, afin de présenter au gouverneur général certaines propositions relatives à l'administration du pays et au recrutement des troupes. D'ailleurs, je souffrais quelque peu de la fièvre et un changement d'air m'était recommandé.
La poste, quelques jours plus tard, m'apportait de Fascher une lettre d'Aly bey Chérif m'informant qu'il avait été chargé par le gouverneur général de trancher la question pendante entre Madibbo bey et Aagil. Aly bey me faisait savoir en outre qu'il lui était impossible de quitter Fascher; et comme il estimait que la question ne pouvait être résolue pleinement et équitablement que sur les lieux mêmes, il déléguait ses pouvoirs à Orner woled Dorho, sandjak des Sheikhiehs lequel se rendait à Shakka afin d'y juger le différend en son nom.
Un mois environ après le départ de ma lettre, je reçus du gouverneur général la permission que j'avais sollicitée, de me rendre à Khartoum et je fis mes préparatifs de départ. Deux jours avant l'époque fixée pour mon voyage, Omer arriva de Fascher, avec 100 cavaliers. Une semblable escorte me parut surprenante, le pays étant tranquille, les chemins sûrs, Omer ne pouvait donc
LE GOUVERNEMENT DU BARFOUR
avoir d'autre but que de piller le pays. Orner en se présentant à moi, m'affirma qu'il se réglerait, en toute circonstance, sur mes instructions. Je lui répondis qu'il m'était indifférent que le slieikh de la tribu fût Madibbo ou bien Aag-il ; et que, en sa qualité d'arbitre, il devait mener consciencieusement son enquête et se régler avant toute chose sur les intérêts du Gouvernement, qu'alors seulement il aurait à tenir compte des désirs de la tribu intérieure. Le chef devait en effet être estimé de ses hommes, posséder les capacités nécessaires pour les gouverner et marcher d'accord avec le Gouvernement. J'enjoignis à Zogal bey, mon représentant, de rester neutre dans cette affaire, mais de me tenir au courant de ce qui se passerait.
M'étant procuré les chameaux nécessaires, je quittai Dara vers la fin de janvier 1881. Après un voyage de neuf jours par Taouescha et Dar Hamer, j'atteignis El Obe'id et me rendis directement chez le moudir, afin de saluer le gouverneur Mohammed Pacha Sa'ïd. Je fus reçu avec la plus grande cordialité. Comme je donnais l'ordre de desseller les chameaux, mon domestique m'apprit que les animaux, sur l'ordre de Ahmed bey Dheifallali, une connaissance d'autrefois, avaient été conduits dans sa maison et que des chevaux tout sellés se tenaient à ma disposition devant le bâtiment du Gouvernement, pour me conduire chez Ahmed. Comme j'avais l'intention de ne m'arrêter que deux jours, j'expliquai à Mohammed Pacha Saïd que je ne voulais pas le déranger et que je désirais demeurer chez Ahmed bey, notre ami commun qui . avait déjà tout préparé pour me recevoir.
Je montai donc un des chevaux et me rendis, en compag"nie des kawas mis à ma disposition par Mohammed Pacha Saïd, à la maison de Ahmed bey Dheifallah. Celui-ci m'attendait sur le seuil de la porte et manifestait une joie ^^sible. Après l'échange des salutations d'usage, il me conduisit aux deux chambres qu'il me destinait et qui, tendues de tapis précieux et décorées d'étoffes tissées d'or, me firent penser que le séjour d'El Obeïd devait être très confortable. Sur les tables se trouvaient tous les spiritueux recherchés dans le Kordofan, des cigares variés, des conserves, des confitures, etc. Je fus vraiment touché de voir que mon hôte se fut donné tant de peine pour me recevoir aussi bien que possible. Quelques minutes plus tard. Mohammed Pacha Saïd vint me rendre visite et minviter à dîner ainsi que Ahmed bey. Les officiers supérieurs et les hauts fonctionnaires du Gouvernement, de même que les notables du pays, vinrent successivement me présenter leurs salutations, en sorte que cette journée fut pour moi plus fatigante qu'une journée de voyage.
Pendant la soirée que je passai chez Mohammed Pacha, celui-ci me dit entr'autres choses qu'il désirait me voir le lendemain, pour m'entretenir des affaires de la contrée.
A mon arrivée chez lui, le lendemain matin, il appela auprès de lui les trois jeunes nègres qui m'accompagnaient et me demanda en riant, eu leur présence, s'ils étaient libres ou esclaves. Mes jeunes serviteurs s'écrièrent aussitôt qu'ils étaient libres, qu'ils me suivaient de leur propre volonté et qu'ils me servaient avec plaisir. Ils lui montrèrent leurs cartes de libération,