CE QUI EST FAIT EST FAIT
Séverin Lhostis s'était allongé près du feu, dans un fauteuil de cuir, un de ces fauteuils amples, bas, matelassés, profonds, où Ton peut aussi commodément songer à tout qu'à rien. Un cigare, dont il aspirait, à de longs intervalles, des bouffées lentes, se consumait entre ses doigts. Il regardait, du moins il paraissait regarder, Marie, sa femme, et son beaupère, le commandant Burdéron, installés vis-à-vis, sous la haute lampe, à une petite table verte, devant un échiquier garni de ses pièces qu'ils manœuvraient en silence, méditant leurs coups.
Depuis que le commandant avait obtenu sa retraite et vivait chez son gendre, au Mourillon, sa fille, tous les soirs, une fois ses enfants couchés, jouait aux échecs avec lui. Séverin, que le jeu intéressait, en demeurait simple spectateur, soit par nonchalance, soit pour de plus obscurs motifs. D habitude, il assistait au début de la partie ; ensuite, il sortait, car il aimait, avant d'aller dormir, humer le vent de la mer et marcher au bord, dans la nuit. Fils de marins bre-
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tons, ayant navigué lui-même jusqu'à trente-deux ans — il commençait alors sa trente -quatrième année — , la mer lui tenait au cœur comme la grande nourrice originelle. Dès qu'il s'en approchait, son sang battait plus clair; même en la saison froide, il s'y trempait. Elle respirait presque à sa porto : il n'avait qu'à traverser le jardin de la villa pour descendre, au-dessus du flot, vers le chemin abrupt qui longe la Pointe de la Mitre, en face de Saint-Mandrier.
Mais, ce soir du 19 mars, un acerbe vent d'Est, qu'exaspérait l'équinoxe, précipitait les houles à Tassaut des promontoires: et la maison des Lhostis, battue en plein par l'ouragan, vibrait dans toute sa membrure^ comme un navire enlevé sur une lame, quand l'hélice crie hors de l'eau. Séverin, en Bretagne, et au large des lointains Océans, avait ali'ronté des tempêtes apocalyptiques. Cette nuit-ci, pourtant, le tumulte de la mer et de l'espace opprimait son âme d'une appréhension, semblable à l'attente incertaine d'une catastrophe.
Par un pli qu'il avait de tendre ses sens vers Textérieur, il essayait de réagir en décomposant les bruits du chaos : l'informe trépidation de l'abîme, rumeur de chaudière effervescente ; les chocs rauques et caverneux, les explosions des vagues brandies contre les rocs, et dont les gouttes giclaient sur les agaves des buissons, s'.r les pierres du talus ; plus près, le mugissement ae trombe qui déferlait dans les arbres, autour de la villa, les rafales qui grondaient, au creux de la cheminée, comme des betos fauves. 11 voyait les masses d'air se rompre aux angles du toit, filer en ondes glaciales sous les joints des portes, par les' fentes des volets, glapissantes,
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geignantes, ululantes, rôdant avec des plaintes d'agonie, jusqu'à ce qu'un autre tourbillon les dévorât. Il écoutait aussi les flanimes des bûches, à l'intérieur du poêle, ronfler dans des soubresauts furieux, comme au milieu d'une musique sonnant la charge, des roulements de tambours ivres; cocasse analogie, insérée entre des impressions anxieuses, sans rien en dissiper. Puis, une phrase lui vint, puérile d'apparence, et claire pour lui seul :
— Heiireiiseinent^ il ne pleut pas.
A l'instant même où cette réflexion, inarticulée, glissait au bord de sa vie consciente, sur le perron, sur la tôle des chenoaux la pluie crépita. Il envoya un coup d'œil rapide vers la pénombre du mur, à un cartel doré, en forme de cul-de-lampe, lequel marquait neuf heures moins cinq.
— Dans vingt minutes, se dit-il encore, elle sera là.
Il considéra les deux joueurs d'échecs perdus dans leur stratégie, et soudain leur sécurité lui parut étrange :
— Le bel engin qu'une passion pour abolir ce qui existe au dehors î Marie s'aperçoit-elle seulement qu'il pleut sur notre toit?
Tandis que le commandant poussait en droite ligne une de ses tours, le visage honnête et régulier de Marie n'énonçait qu'une attention calculatrice à la riposte qu'elle préparait. Cekle veillée, pour elle et son père, en continuait des nlilliers d'autres, toutes sérieuses, silencieuses, tranquilles comme les pulsations du cartel qui, depuis le règne de Louis XV, dans la famille des Lhostis, sonnait les heures et les demies.
M"' Lhostis s'était initiée d'abord aux échecs, afm
(le servir un goût déjà ancien du commandant; ne devait-elle pas à son père un moment de sa journée? Sa complaisance d'affection cessa bientôt d'en être une : à mesure qu'elle dominait les aridités du jeu, satisfaite d'exceller dans une science difficile, elle joua pour jouer, de plus en plus appliquée et fervente. Elle ne prévoyait pas le moins du monde quels contre-coups impliquerait en son ménage cet abstrait et tyrannique divertissement; elle trouvait, d'ailleurs, très simple, que son mari, cliaque soir, rêvât à son aise ou déambulât sans elle.
Abandonner une miiiute de bonbeur, et n'en plus souffrir, c'est le vulgaire symptôme qu'une affection languit. La jeune femme de Séverin, lorsqu'elle sacrifia les calmes délices de leurs sorties nocturnes, avait obéi aux exigences tacites du despotisme paternel. Puisque son mari, par bonté, pensait-elle, consentait à celte privation, elle s'y accoutuma généreusement; mais elle se fût indignée si on était venu lui dire que les écbecs la consolaient d'une beure d'intimité perdue. Elle restait, d'ailleurs, au jeu, maîtresse de ses propensions, s'évertuant moins à triompber qu'à maintenir jusqu'à la fin le duel indécis : son père, elle le savait, quand il se coucbait sur un mat, reprenait dans sa tête ses combinaisons malchanceuses et ne s'endormait plus.
Or, elle voulait éliminer toute peine de la vie des siens, comme d'autres tiennent à voir leurs meubles sans cassure ou les ' allées de leur jardin sans feuilles pourries. Elle-même n'avait connu d'aigres souffi-ances, dans sa cbair, qu'en mettant au jour ses deux fils, et, dans son âme, qu'à chaque séparation, tant que Séverin s'embarquait, au péril des mers, pour des nnois.
Saine et foric, d'une humeur, jusque-là, radieusement égale, Marie semblait prédestinée à vivre heureuse. Elle marchait dans la paix avec les hommes et avec Dieu. Cependant une présomption la leurrait : elle s'imag-inait émettre sur tout ce qui l'approchait une clarté de joie nécessaire ; comme, d'une source fraîche dérive la verdeur d'un pré.
Séverin Ja dévisageait sous la lampe dont le capuchon rabattait une lumière d'ambre autour de ses épais cheveux mordorés. Il lisait, une fois de plus, sur sa mine, la confiance naïve d'un cœur en repos.
Toute la personne de Marie certifiait l'insouciant abandon d'une épouse sûre de sa jeunesse et qui se croyait aimée. Son exubérante chevelure était nouée en un chignon simpliste ; une raie unie divisait ses bandeaux. Pas un diamant ne décorait ses oreilles, pas un bracelet son bras. Sa robe, d'un bleu gris, effaçait, plus qu'elle ne les faisait valoir, les lignes robustes de son corps. Et, surtout, bien qu'une ombre, pour Séverin qui la voyait obliquement, drapât ses yeux, sa figure portait une certitude de calme que la tension du jeu laissait intacte.
Elle n'était point belle d'une beauté charmeresse, mais l'effigie d'une race s'était burinée dans ses traits. On eût volontiers chargé sa tête de Tample chapeau noir qu'aux grands jours mettent encore les paysannes de Bresse, du chapeau rond comme un dôme, fièrement surmonté du cône hiératique, avec les barbes pendantes de dentelle et le double gland d'or. Née d'une mère et d'un père bressans, elle rappelait les femmes de Pont-de-Veyle ou de Viriat par l'ovale d'un profil osseux et sévère, un nez rectiligne, des lèvres droites, serrées, un contour de menton quelque peu rude. Seulement, le bonheur, aidé du
bien-être, amollissait à Ja surface celte énergique ressemblance. Le haie de la mer avait eu beau toucher ses joues, le bleu des veines entreluisait, vers ses tempes, sous Tépiderme velouté. Une habituelle gaîté détendait sa bouche volontaire. Elle était la femme créée pour l'homme, à sa place et tranquille au foyer. Ce qui plaisait en elle, comme le fond de cette harmonie, c'était un air absolu de franchise et do sagesse.
Son père, vis-à-vis d'elle, offrait les mêmes accents de visage, mais qu'avaient durcis trente années de labeur et de commandement, la tristesse d'un veuvage précoce, des amertumes ou des passions rentrées. M. Burdéron avait le teint sec et recuit de Fancien colonial, des creux jaunes sous les pommettes qui signifiaient un foie malade. La vigueur probe de sa face n'en ressortait pas moins, avec une apreté de médaille. La mâchoire appuyée sur la paume de sa main, il faisait songer à d'impassibles joueurs déchecs arabes, accoudés, durant une aprèsmidi torride, contre les dalles d'une ruelle, devant une taverne ombreuse, autour de l'échiquier posé à terre. Son œil net d'artilleur dominait son étroit champ de bataille, comme s'il eût réglé le tir d'une batterie. Une telle rectitude était écrite dans son regard, que nul ne paraissait pouvoir mentir en sa présence. De ses lèvres, qu'adoucissait une moustache blanchissante, souplement touffue, jamais une fausseté méchante n'avait dû s'évader.
Séverin, le comparant à lui-même, l'appelait « une âme à la vieille marque », « un homme cubique, fait d'un seul coup ». Au fond, le commandant était quelqu'un de plus compliqué que ses apparences. Le métier militaire avait renforcé sa droiture native, son
bon sens, sa décision. Mais Tûge — quoiqu'il eût juste cinquante-trois ans — faisait coriace tout le rugueux de son caractère : pointilleux comme un bureaucrate, maniaque dans son amour de l'ordre, autoritaire, irritable, il rendait parfois à son entourage l'existence incommode. Pour l'heure, en beau train de battre sa fille, il se sentait naïvement satisfait. Séverin, qui suivait cette impression au coin de sa paupière, dans un certain plissement de sa patte d'oie, revenait, par antithèse, aux mystérieuses anxiétés dont, seul, il se formait une pâture :
— Le pauvre homme ! Lui et Marie ne pensent qu'à leurs pions, comme s'il n'y avait rien d'autre sous les astres. Un cyclone renverserait la villa, ils ne l'auraient pas entendu venir. Ils croient tout paisible autour d'eux, comme ils sont. Et, pourtant, un mot suffirait à culbuter leur illusion dans un désastre. Ils sont heureux parce qu'ils ignorent. Je ne veux pas qu'ils sachent, ils ne sauront jamais î
Neuf heures allaient sonner ; il se leva sans hâte et passa dans le vestibule. Le vent, tel qu'un chien noir, hurlait à ses talons. Une lampe orientale, en forme d'œuf pointu par le bas, sous les bouffées d'air qui entraient, balançait au plafond le demi-jour treillissé de ses verres multicolores. Une jeune fille brune, le cou entortillé d'un châle, tenant un bougeoir, montait l'escalier de marbre. Elle se retourna vers Séverin, et, sur un ton de prudente familiarité :
— Monsieur sort avec ce temps ? Je souhaite bien du plaisir à monsieur.
— Oh I répondit-il, enfilant les manches d'un long manteau à pèlerine, j'en ai vu d'autres.
— Bonsoir, monsieur.
— Bonsoir, Ahne.
8 LE FLR bUR LENCLUiMIi
xiline était la fille d'un ancien commis aux vivres, nommé Pascal, retiré, dans la banlieue de Toulon, au bourp: de La Valette, où il sonnait les cloches et chantait la grand'messe. iMarie l'avait prise pour femme de chambre. Malgré son encolure épaisse et le roulis vulgaire de sa démarche, Aline méritait d'être appelée par le commandant « une fine mouche )j. Elle apportait à son service une surprenante diligence. Seulement, son œil d'émerillon laissait moins encore échapper un point faible en ses maîtres qu'un grain de poussière sur un meuble. Prompte aux galéjades et aux brocards, elle serait devenue trop familière si on ne l'eût parfois bridée. Séverin la maintenait à distance, tout en la ménageant. 11 trouva déplaisante l'ironie couverte de son mot : « Je souhaite bien du plaisir à monsieur. » Mais d'autres soucis l'absorbaient et il rouvrit la porte du petit salon pour jeter aux deux pousse-bois cette parole d'habitude :
— A tout à l'heure.
Marie, qui adoubait, un doigt levé sur sa dame avant de la déplacer, inclina la tête en signe d'assentiment. Le commandant, tout à sa tactique, n'eut pas l'air d'avoir entendu...
Séverin sortit par la vérandah donnant sur le jardin. Aussitôt dehors, la tempête le heurta en pleine figure; la pluie criblait sa barbe et lui brouillait la vue. Il descendit, ployé en avant, les degrés de la terrasse. Les ténèbres étaient compactes; à peine discernait-il deux gros pins agitant, pareilles à des fumées sombres, leurs masses orageuses.
Au bout du jardin, vers le balustre, il descendit encore quelques marches, et, ayant tiré derrière lui la porte de bois, il entra sur le chemin de la falaise,
fruste, bossue, qui subit les ressauts du rivage, les redans et les entailles des criques.
Aucun réverbère neTéclairait en cet endroit; mais, du port, les deux fanaux de la passe, les rampes électriques des navires disposés comme des châteaux de lumières, renvoyaient jusque-là leur éclat rigide ; du large, à Test de la côte, le feu tournant d'un phare arrosait d'un jet brusque les rivages ; et, plus près, les blancheurs livides que les lames remuaient autour' des brisants, par secousses, faisaient une clarté.
Séverin s'avança, tendant son corps de biais, le long de la corniche déserte. Il s'arrêta devant une ruelle où les rafales s'entonnaient à la façon d'un torrent; et il regarda au fond de l'obscurité, comme s'il eût cherché quelqu'un. Il dépassa ce couloir, puis retourna sur ses pas, scruta une seconde fois la ruelle; l'ombre y palpitait avec les houles du vent; mais personne ne parut. Il n'eut aucun signe d'impatience, en homme qui a devancé le moment exact d'un rendez-vous.
Il remonta vers la villa, le cou entre les épaules, frappé dans le dos, comme pair un fouet, par les bourrasques impulsives. Ses narines s'ouvraient à l'émanation des varechs et à l'odeur térébenthineuse des eucalyptus mouillés. Il retrouva sourdement la jouissance coutumière de percevoir le goût du sel sur ses lèvres humides d'eiïibrun. Sa solitude entre le vent féroce et la mer pantelante reconstituait pour sa mémoire des nuits à bord telles que cette nuit, des heures de quart sans nombre et qu'il ne recommencerait plus.
Depuis qu'il avait quitté la marine, son passé le tirait à soi par des reprises nostalgiques. Il n'avait point, comme tant d'autres, brisé sa carrière dans
une crise de dég-oût, indigné de voir des marins qui naviguaient relustrer jusqu'à cinquante ans sur leur nnanche leurs trois galons, tandis que des « fils d'archevêques », embusqués dans les majorités d'escadre ou au Ministère, s'adjugeaient toutes les faveurs. Qu'aurait-il perdu à finir simple lieutenant de vaisseau? Des inclinations méditatives, un mélange d'indolence et de fierté le rendaient peu sensible aux avancements et aux glorioles. Môme il eût trop volontiers pensé de sa personne : ce qui me regarde me regarde à peine. Une sorte de bouddhisme latent s'insufflait, comme une vapeur d'opium, en son énergie. Il se dematidait si sa vie n'était pas un songe où le dormeur n'était certain que de songer; il suspectait la valeur de ses actes avant de les accomplir, et, par intervalles, estimait son Moi « autant qu'une pelure d'oignon».
Mais une chimère l'avait induit, comme disait le commandant, v à casser sa gourmette ».
Dès sa sortie du Borda, chaque fois que le service lui laissait du répit, ou, le soir, sur la table de sa chambre, il notait des esquisses de poèmes et de drames symbolistes. Il débuta — on s'en doute — par des paysages maritimes. Excellent nageur et plongeur, bien des fois, les matins d'été, en contemplant au travers de l'eau des pourpres brunes de madrépores et des fonds glauques oscillants, il s'était dit qu'un artiste dont l'œil serait bon, obstiné à surprendre le mystère des pénombres sous-marines, en extrairait des merveilles. Afin d'explorer mieux les « Paradis de la mer », il s'était fait descendre, dans une cloche de verre, muni d'un réilecteur, jusqu'à la zone opa(}ue. Des impressions qu'il « dragua » naquit un livre descriptif, d'une écriture singulièrement
tarabiscotée; car une erreur le tourmentait, il croyait qu'on n'a point de style, sans habiller d'un vêtement d'artifice les choses que l'on veut rendre. A son immense surprise, une revue notable inséra son manuscrit; autour de son nom se fit un bruit passager.
Vers cette époque, on parlait de construire des sous-marins. Il souhaita manœuvrer un de ces périlleux bateaux; le mécanisme des moteurs et des torpilles lui était extraordinairement familier. Il commandait en second V Arbalète, un aviso-torpilleur de la défense toulonnaise, et il aurait servi « à son banc de quart ». plus long-temps, si l'un de ses oncles, l'armateur de Cherbourg, M. Hervé Lhostis, n'était mort en lui léguant quinze mille livres de rente. Séverin conclut que sa vocation ferme était d'écrire, puisque lui tombait au creux de la main « la poignée d'olives », faute de laquelle l'homme de lettres, producteur besogneux et contraint, dissipe à mesure ce qu'il acquiert intérieurement.
D'autres motifs spécieux, épaulant celui-là, emportèrent sa décision. A l'improviste, il pouvait être désigné pour une station d'Extrême-Orient, avoir en perspective trente mois d'exil. Lui-même serait parti sans répugnance : l'Inde et la Chine miroitaient à rarrièfe-plan de ses imaginations, comme de fantastiques architectures vermeilles dont la distance évaporait les formes, et il eût joui de les raviver. Marie, au contraire, toute résignée qu'elle fût à ses demiveuvages, quand elle s'en représenta le terme possible, inclina vers la pente ou s'entre-bâillait un avenir heureux.
« Séverin n'aurait qu'à rédiger une lettre de dix lignes, et ce serait fait. Il n^novs quitterait plus. »
12 L\l. fer sur L'ENCLUME
De leurs deux fils, Albert et Ferdinand, Albert, l'aîné, turbulent déjà, raisonneur, avait besoin d'une formation virile. Marie, jusque-là, suffisait à le dresser. Mais, dès qu'il serait grand, maintiendrait-elle sans l'aide du père, l'équilibre de cette discipline? Des prudences maternelles appuyèrent donc ses vœux d'épouse amoureuse. Pourtant elle contredit d'abord Séverin dans son projet : jamais il n'aurait l'approbation du commandant. Au premier mot qu'elle en proféra, M. Burdéron lialeta fortement, secoua les épaules, croisa les bras :
— Et tu vas lui laisser faire cette boulette ! Vivoter de ses rentes, c'est bon pour un traînard comme moi. Peut-on savoir ce que l'avenir nous réserve? Ce garçon, s'il prend ses quartiers, que deviendra-t-il? Un ratureur de papier, un mandarin. Nous en avons trop de cette engeance, nous en crevons.
Le commandant n'admettait dans un état que trois espèces d'hommes nécessaires : le laboureur, le prêtre et le soldat ; il eût mis aisément le soldat plus haut que le laboureur et le prêtre ; et il n'était pas loin d'opiner :
« Qui démissionne déserte. »
Mais, s'il se gendarma seul à seul avec Marie, ses objurgations, en face de son gendre, perdirent de leur rudesse bougonne. Le flegme extérieur, quelque peu distant, du marin le bridait à son insu; modeste, il se jugeait inférieur à Séverin, admirait ses facultés d'artiste, quoique ses œuvres lui parussent baroques. Le prestige des trois cent mille francs avait obscurément accru cette déférence tacite. Séverin, lorsque son beau-père critiqua ses intentions, se contenta de rétorquer au vieux colonial une de ses boutades :
« Tout ce qui reste d'honnête dans le militaire devrait démissionner en masse. »
L'humiliation croissanle derarmée sous le joug- des potentats civils écœurait M. Burdéron ; pour arracher la France aux démagogues il estimait seuls expédients les moyens désespérés. Il n'en pressa pas moins son gendre par des arguments de fidélité, d'iionneur, l'adjura même de rester à son poste, « comme un timonier tient la harre jusqu'au bout ». Séverin, que cette dialectique impérative délogea de son apathie, se défendit avec véhémence, résolu d'ailleurs, quoi que pût dire son beau-përe ou Marie, à passer outre; et il fit ce qu'il voulait faire.
Maître brusquement de ses jours, il céda aux mollesses câlines d'une existence où sa femme et ses fils lui appartenaient, où il dormait et veillait à sa guise, lisait sans s'interrompre, poursuivait l'achèvement d'un grand drame légendaire en prose rythmée qu'il avait entrepris, étant à Bizerte.
Cependant, après quelques mois d'indépendance, une satiété gâta cette vie sans chocs. Un malaise lui vint de ne plus se vouer tout entier à la mer. Tant qu'il foulait le pont d'un navire, la mer le possédait, corps et âme, jusqu'à la mort. Maintenant il ne lui donnait que ses heures oisives; l'amour dont elle l'avait lié se tournait en des relations raisonnables, exemptes de risques. Ce changement l'affectait, comme s'il eût été infidèle à une maîtresse qu'il ne cessait pas d'idolâtrer. En effet, il pouvait bien, avec un illustre Celte, appeler la mer « sa vieille maîtresse » ; mais il en avait une autre, et c'était elle qu'il attendait.
Un dimanche de mars, l'année précédente, il revenait de Saint-Mandrier, par les Sablettes, avec Marie et ses deux fils. Devant l'embarcadère, où se massait une foule, son ami Bordes, un officier de la Dévastation, le présenta, lui et les siens, à la veuve d'un
contre-amiral, M™° Lougrée, depuis peu établie au Mourillon. Celle-ci avait auprès d'elle sa nièce Eliza, une jeune fille de vingt-trois ans, dont les Lliostis avaient entendu dire qu'elle composait des vers et les déclamait. Quand tous montèrent sur le bateau, la poussée des embarquants isola de Séverin Mario, Ferdinand et M""^ Lougrée. 11 se porta, tenant Albert parla main, vers l'ayant du pont, et, comme il tour^nait la tête, il reconnut à deux pas d:e lui Eliza, séparée de sa tante dans la cohue. Entre eux se noua une de ces conversations superficielles d'apparence, où un homme et une femme perçoivent des unissons légers, se donnent le la.
Eliza Lougrée ne paraissait rien avoir de ce qui foudroie le commun des hommes jusqu'à la cécité de l'adoration : elle était d'une taille ordinaire, la sveltesse de son corsage confinait à la maigreur, une maigreur nerveuse qu'il devina tressaillante ou crispée au moindre frôlement. Sa figure laissait entrevoir une tension réfléchie, mélancolique. Ses yeux pers, dont les cils vibraient à chaque instant, s'absentaient dans une sorte de somnambulisme; si quelque impression les ranimait tout d'un coup, leur stupeur se changeait en inquiétude exaltée. Des souffrances incommunicables — ou peut-être des pressentiments de souffrance — avaient endolori ses lèvres. Elle semblait faite pour subir plus que pour agir. Une délicatesse maladive distinguait son profil : son nez s'incurvait doucement, à peine charnu, translucide ; son menton était spirituel, mais trop pointu. Une chose unique, en elle, séduisit dès l'abord Séverin : le timbre de sa voix. La voix d'Eliza détenait une volupté; le plus souvent, nonchalante, serpentine, mouillée de vagues tendresses; le peu d'accent pro-
vençal qu'elle s'était incorporé en faisait mieux chan" ter les inflexions; chaque fois qu'y passait un éclat d'enthousiasme ou de moquerie, elle sonnait comme un violoncelle qui monte à Taigu...
Etait-ce le sursaut d'un contraste, au fond de la nuit sauvage, ou parce que ce rendez-vous serait un rendez-vous d'adieu? Séverin, marchant seul sur la falaise, retrouvait dans la chambre obscure de ses souvenirs, entouré d'un halo pourpre, le soir étincelant de leur première rencontre. Ces images exactes flambaient devant lui, à la manière d'un brasier qu'une rafale excite. Des centaines d'autres dimanches, il avait regardé le soleil, s'inclinant vers les toitures de l'arsenal, rebondir sur les coques des grands vaisseaux, et viser, comme des cibles d'or, les plaques de cuivre aux bouches des canons, tandis que des files de matelots, en blanc sur les passerelles, suivaient d'un œil placide le sillage des canots-majors chargés d'hommes à cols bleus. Pourquoi, en cette minute-là, le spectacle de la rade heureuse, des navires au repos, l'orgueil des pavillons qui claquaient sur les mâts et les vieilles magnificences des sites avaientils fait vibrer sa belle humour comme si, dans un coup de lumière, il les découvrait? Le contact de cette inconnue lui insinuait-il déjà d'illusoires émerveillements ?
A un an de distance, il sentait encore près de son visage le voile bleuâtre enroulé autour du chapeau d'Eliza, et ce voile, que le vent lutinait, recevait, au déclin du jour, la couleur soyeuse des petites houles dont toutes les pointes bougeaient sous le ciel diaphane. Elle parlait, et il la considérait, moins occupé de ce qu'elle disait que d'elle-même : les souffles de l'espace éveillaient une rougeur sur ses joues claires.
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au bord do son oreille festonnée de frisons châtains ; le couchant s'attisait en ses prunelles ; les mots qu'elle articulait séparaient ses lèvres finement froncées, ombrées, là où elles se joignaient, par un mince renllcment. Gomme elle s'extasiait en montrant à l'est de la ville, la cime nue, marmoréenne du Coudon, tel qu'un sphinx qui, d'en haut, scrutait la mer brumeuse, il lui désigna de l'autre côlé, vers Ollioules, les crêtes hérissées contre les lances obliques et rutilantes de l'Occident.
— Ne dirait-on pas, remarqua-t-il, que ces hauteurs furent construites pour la guerre dès avant les siècles ? Les rocs ont des airs de bastions, de redoutes, de tours ébréchées. On s'attendrait à voir, entre leurs créneaux, des canons s'allonger et circuler des sentinelles.
— Vous croyez donc, monsieur, répondit Eliza, des guerres encore possibles?
— Non, répliqua-t-il, j'ai fini d'y croire; mais Toulon, s'il n'y croyait plus, cesserait d'être Toulon.
Avant qu'il eût achevé son idée, elle l'avait comprise, et, mobile, oubliant sa question, à l'aspect d'un yacht amarré, elle évoqua une croisière qu'elle avait faite entre Alger et le Bosphore :
— Le matin, par le hublot enlr'ouvert, la brise me réveillait. Je n'apercevais que l'eau et le soleil, le soleil et l'eau...
Elle avait, de même que lui, une passion pour la mer. Sans paraître le citer, elle répéta, de son livre qu'elle avait lu, une phrase « sur l'éther qui encercle l'orbe marin, comme l'anneau d'une bague en presse l'émeraude. » Ce lyrisme de réminiscences déplut à Séverin qui tenait de sa mère, une lorraine, un fond judicieux ; malgré tout, son amour-propre d'auteur fut secrètement chatouillé.
Pendant qu'ils causaient, un remorqueur à aubes croisa leur bateau; l'écume de son remous jaillit jusque sur le pont. Albert éclata de rire; Eliza eut le dos éclaboussé. Elle portait une robe « coque d'amande » que l'eau de mer tacba vilainement. Séverin, avec son mouchoir, l'essuya d'une main légère et respectueuse. Il ne se doutait point qu'un tel mouvement d'obligeante familiarité présageait une prise de possession...
Ces menus épisodes et leurs suites, en quelques secondes, durant son attente, s'entrenouërent dans sa lucidité. L'imminence d'une séparation jetait, pour l'instant, son passé plus hors de lui ; et il examinait :
— Gomment l'ai-je aimée ? Comment m'a-t-elle aimé? Qu'y eut-il en moi, puis en elle, de si terrible que nous n'avons su nous éviter? Quand je l'ai connue, j'étais inactif, trop de désirs inemployés m'alourdissaient. Avant elle, aucune femme ne m'avait pris par un élan durable. Marie, je l'aimais, je l'aime toujours; elle est plus belle de corps qu'Eliza; elle a des vertus éminentes ; peu de choses lui manquent pour égaler la femme forte des Ecritures. Mais elle s'est donnée dans l'ordre, elle est à moi trop absolument, je ne possède en son amour que des joies sans résistance.
La résistance d'Eliza fut Faiguillon... D'abord, une prévention désavoua mon amitié pour elle. Je pensais que tous les sentiments d'une femme qui écrit doivent se volatiliser en métaphores. Parfois elle devisait trop bien, elle m'agaçait. Elle nous avoua un jour qu'elle tenait au z de son prénom ; je trouvai ridicule cet enfantillage romantique. Cependant, je lui reconnaissais des dons tellement subtils ! Elle pénétrait les nuances de tout ; ses intuitions terminaient ce que
18 LL: fer sur L'ENCLUME
ma paresse négligeait d'articuler. Lorsque je lisais devant elle des scènes de mon drame, elle atteignait mieux que moi l'art où je tendais. Un mot qu'elle laissait tomber à l'aventure me fixait dans l'axe d'une conception. Ses idées semblaient sortir de profondeurs mal définies et d'autant plus attirantes. Je devins curieux d'entr'ouvrir les plis de cette pénombre. Mon intelligence, seule, était conquise; je le croyais du moins. J'étudiais Eliza comme une figure singulière, si diiïér<;nte des jeunes filles dont se meublent les salons ! Des saillies lui échappaient qui prolongeaient à son égard mes incertitudes. Un jour, elle disait à Marie devant moi :
— Je voudrais me teindre les cheveux au henné, me mettre du kohl aux yeux : f adore le maquillage.
Ce goût du faux qu'elle simulait aurait pu me désenchanter sans retour; Marie la défendait contre ma méfiance :
— Elle est plus simple qu'elle n'en a l'air, et c'est une fille malheureuse.
Eliza vivait tristement: un père et une mère divorcés et remariés tous deux; un frère, parti pour le Japon et dont elle n'a plus de nouvelles ; sa tante, une excentrique, une spirite fantasque et maussade. J'eus compassion d'elle ; c'est par la compassion qu'elle me Troubla.
Elle plaisait à Marie ; Marie plaisait à Eliza ; il fallait bien que cela fût. Eliza admirait chez Marie la femme de caractère, la maîtresse de maison qu'ellemême ne sera jamais. Marie s'étonnait des supériorités d'Eliza, sans en être jalouse — est-elle capable de jalousie ? — Elle s'aidait par cette amitié à mieux comprendre mon œuvre. Eliza, d'ailleurs, se targuait peu de ses avantages; comme pour les amoindrir.
elle déplorait ses insuffisances, ses distractions, ses manques de logique, sa pente à la morosité.
Au moment où Marie, en juillet, se fit une entorse, Eliza venait passer des après-midi près de sa chaise longue; elle allait lui cueillir, au jardin, les figues les plus mûres, elle arran^^eait à Ferdinand des jeux de patience. Etais-je pour quelque chose dans cet empressement? Elle prétend que non, elle voudrait me convaincre que, si je ne Tavais pas cherchée, elle n'eût aucunement songé à moi.
Certaines de ses façons dénonçaient pourtant une coquetterie. Une fois, Marie, étant seule avec elle, la conseillait sur le plissé d'une jupe. J'arrivai, je m'arrêtai au seuil de la porte entre-close. Eliza se retourna, et, d'un ton cavalier :
— Allez-vous-en, fît-elle ; nous sommes dans les chiffons ; nous n'avons pas besoin de vous.
J'entrai comme si elle n'eût rien dit ; mais déjà elle essayait son pouvoir sur ma volonté : son tact délié la prévenait qu'un effluve d'elle passait et repassait dans les vagues de mon sang.
Une découverte m'inquiéta : je m'aperçus que je dissimulais mon inclination, et, moi, qui ai la haine de toutes les hypocrisies, je prenais plaisir à cellelà. Ce m'était une volupté de nourrir au plus intime de moi-même une plaie cuisante que. personne ne soupçonnait. L'idée de tromper Marie, d'exposer son bonheur me consternait, et la tentation de séduire Eliza m'afTolait...
Ici, le soliloque de Séverin dévia vers des transports d'homme ivre. Chaque fois qu'il se butait à l'alternative : choisir entre Eliza et Marie, son âme rebondissait en arrière; il ne se résignait ni à rompre avec l'une ni à sacrifier l'autre. Une délibération sur
ce choix lui apparaissait atroce et vaine. Il se savait coupable envers Marie, envers ses fils. Théoriquement, il avait pu se poser la question : « Où est le mal? Qu'est-ce que le bien? » Mais, au travers des fumées de sa vie charnelle, le précepte de Timmémorial catéchisme : Adultère point ne seras, s'obstinait à luire, fanal incorruptible. Sans nier ses désordres, il se refusait à les voir tels qu'ils étaient. S'il se penchait sur ce gouffre vague, un je ne sais quoi de nauséabond sortait de là, et il se détournait en hâte.
Pouvait-il, impliqué dans sa passion, en débrouiller les phases? Il allait jusqu'au bout de son égarement, ainsi qu'un joueur, au milieu d'une mauvaise série, persiste et ne veut rien savoir de sa ruine presque certaine, mais se dit en aveugle : «Demain, je ferai mon bilan. »
Sa liaison avec Eliza Lougrée avait eu des origines antérieures au temps où ils se connurent. L'un et l'autre subissaient l'infection obscure de ce sophisme: pour l'artiste la commune sagesse ne fait pas loi. Ils étaient les contemporains d'un Rimbaud, d'un Signoret, d'un Verlaine, qui, par dégoût de végéter comme des ronds-de-cuir ou des marmottes, galvaudèrent effrénément des forces splendides. L'illusion d'être indépendants sollicitait Eliza et Séverin vers des paradis romanesques. A cette chimère sans objet, tous deux, en se découvrant, donnèrent une prise.
Séverin, né pour les rudesses et l'imprévu d'une vie maritime, se dissolvait dans sa langueur présente. Son avenir s'annonçait aussi rectiligne que le trot d'un bon cavalier sur une longue piste molle. Au sursaut d'un rêve amoureux ses puissances imagina-
LE ¥m SUR L'ENqi^UME U
tives tressaillirent, comme jadis, les veilles de grands départs, quand il ne savait pas quelles eaux riiélice de son navire ferait bouillonner.
Il approchait d'un âge où ceux dont la jeunesse fut chaste ont faim et soif, par moments, des mauvais fruits qu'ils n'ont point mordus. Par cela seul qu'il tenait en main toutes les chances d'une félicité moyenne, il éprouva l'envie de les anéantir, comme s'il voulait se prouver qu'il la méprisait. Son affec-» tion pour Marie était devenue plus sensuelle, depuis que nulle absence ne rompait leur intimité ; désirant trop sa femme, il était d'autant plus induit à en convoiter d'autres. L'entrée d'Eliza dans leur exis^ tence irrita cette inquiétude voluptueuse. Des affinités esthétiques le grisaient, Trois mois il s'abusa d'un semblant d'amitié : tandis qu'il croyait n'aimer que sa conversation et ses poèmes, il s'imbibait d'elle toute, et, au lieu de l'Eliza réelle, c'était une créature fictive, divinisée, qui se faisait maîtresse de lui. Résolu à ne jamais porter sur elle des yeux d'amant, il laissait au plus profond de ses veines cette passion couver, se délectait dans le premier frisson de sa fièvre.
Quand elle venait avec sa tante, les soirs de l'autre printemps, à la villa Lhostis, Séverin, avant qu'on servît le thé, ne manquait pas de s'approcher d'elle et lui demandait :
-^ 'Voulez-vous nous dire quelque chose?
A cette phrase attendue, elle se soulevait un peu, promenait sur son front les doigts de sa main droite, abaissait les paupières afin de se recueillir. Cette minauderie préalable n'offusquait pas l'assistance, tant elle semblait, chez Eliza, spontanée ! Sa voix de sirène, languide et chaude, s'élevait, célébrant en
des vers païens « le jeu sacré du naître et du mourir », et « les mystiques symphonies » de la mer
Où glissent les archets d'argent du clair de lune.
Le calme crépusculaire de la rade, le brusque dégorgement du flot au creux des falaises, Todeur du myoporum et du genêt d'Espagne dans les massifs du jardin s'ajoutaient à la résonance des strophes. Elle croyait chanter ses émotions, alors qu'elle diluait des thèmes ressassés parles poètes à la mode. Séverin, malgré son goût du factice, apercevait confusément Tinanité de cette poésie. Mais, déjà, il perdait sa clairvoyance critique, moins attentif aux vers euxmêmes qu'à celle qui les modulait. Il l'écoutait, et il contemplait ses mains. Les mains d'Eliza, d'une finesse aiguë, intelligente, émettaient plus d'idées que sa bouche n'en proférait. Une sorte de vibration musicale passait quelquefois jusqu'au bout de ses ongles roses et brillants et, lorsqu'elles se tendaient dans l'ombre, Séverin voyait fuser aux pointes de ses doigts comme des lueurs magnétiques.
Devinait-elle le prestige dont il se laissait ensorceler? Il s'appliquait à contenir ce qu'il éprouvait; elle n'y répondait par aucun émoi passionné. « M. Lhostis, jugeait-elle, est un homme supérieur. » Elle l'eût pensé, même s'il ne se fût pas départi d'une céserve indifférente; car les paroles de Séverin, perspicaces et brèves, tombaient rarement dans le vide. Elle le pensa d'autant plus qu'il admirait ses talents.
Marie, davantage que Séverin, les premières semaines, retint l'amitié d'Eliza, Elle sut gré à M""" Lhostis de ne pas lui faire sentir, comme d'autres en son milieu, l'irrégulière position de ses parents. Sa tristesse native se fondait en bien-être à respirer
la joie et la bonté de cette puissante femme épanouie. Marie possédait assez de littérature pour que la jeune Muse ne s'ennuyât pas auprès d'elle. Eliza, jusqu'alors, avait dédaig-né beaucoup de vertus pratiques ; elle en prenait exemple dans cette maison pertinemment dirigée. Mais une bizarrerie Fintriguail : par quel art M""" Lbostis était-elle heureuse, mariée à un homme aussi froid? Sur cette apparente froideur, dès que leur intimité fut mieux assise, elle aventura une réflexion :
— Oh ! s'empressa d'expliquer Marie, il a gardé au dehors l'habitude, prise en mer, d'être strict avec ses hommes; mais si vous saviez quelle âme tendre, compatissante, même trop... Et, quand il se tourne à être gai, c'est un démon...
Elle rougit un peu de sa confidence, comme si elle avait trahi le fond de son bonheur. Eliza, aussitôt, démêla de quel amour M. Lhostis comblait sa femme ; et une jalousie subite la pinça au cœur. Ce mouvement, dont elle eut honte, s'apaisa. Puis, lorsque la passion clandestine de Séverin lui fut perceptible, elle voulut croire qu'elle se leurrait. Cependant, l'hypothèse d'un triomphe sentimental, l'appât de se savoir préférée à une autre excita son imagination vaniteuse. Elle eût tremblé d'horreur si quelqu'un lui avait dit : « Vous serez, dans ce ménage, la cause d'un désastre. » Elle se riait, malgré tout, de sentir que Marie n'était efïleurée d'aucun soupçon.
Pourquoi Marie, en eflet, eût-elle craint, comme une rivale, « cette petite maigriote »? Pourquoi eûtelle mis en doute, chez Séverin, la fidélité d'une tendresse plus amoureuse que jamais? La curiosité d'Eliza l'ôdait autour de conjectures possibles :
— Marie ne voit rien ; c'est peut-être qu'il n'y a
rien. Je me trompe et je suis une sotte de rêver qu'il s'occupe de moi. Ou bien, elle ignore, parce qu'il dissimule; mais, dans quel espoir dissimulerait-il? Si j'étais sa femme, j'aurais vite lu dans son jeu. J'ai peur que Marie ne soit pas fine; est-ce ma faute?
Elle-même, en attendant, se garda de laisser transparaître qu'elle comprenait. Au fond de leur amitié s'insinuait donc un mystère, ils en jouissaient tacitement, et, par là, nouaient entre eux une sorte de complicité latente. L'image de Séverin se fixait, plus avant d un jour à Tautre, dans la substance d'Eliza ; l'absurdité d'une liaison réelle avec lui rassurait sa vertu contre le péril de songeries idolâtres.
Elle découvrait en ses yeux glauques de Breton le sérieux des immensités, la profondeur des abîmes. Elle aimait le pli noble de ses paupières pesantes, le sourire dont ses fortes dents éclaircissaient parfois sa barbe brune. Ses allures possédaient une élégance, son port, de la souplesse; une courtoisie discrète mesurait toutes ses manières; sa voix un peu sourde savait prendre des intonations persuasives. Eliza trouvait à son front étrangement bombé, d'une blancheur mate, un air de génie. Elle rendait au centuple à Séverin ses admirations littéraires ; elle espérait en lui l'écrivain novateur, le symboliste qui allait restituer au drame sa grandeur perdue depuis des siècles, et en ferait « un miroir convergent », une synthèse du visible et de l'invisible.
Il lui prêtait des livres, surtout des romans où se dévidaient les sempiternelles fictions du désir trompé ; c'était, pour lui, un prétexte à éprouver sur elle l'idée qu'il se formulait de l'amour, « une exaltation dans la conscience de vivre, jointe à Tappétit de s'engloutir dans l'inconscient ». Cette étreinte éperdue des
contraires, des mots, prétendait-il, ne pouvaient la représenter; la musique seule en figure le frémissement. Eliza saisissait à moitié tout ce que signifiait la métaphysique sensuelle et confuse de son ami ; par une trouble attente, elle pressentait à quoi peut-être il en viendrait ; mais alors, ne saurait-elle pas se défendre ? Tandis qu'elle cherchait avec délices sa perdition, elle se croyait donc sûre d'elle-même.
Les premiers mois de leur amitié, d'occultes puissances semblèrent disposer tout afin que la catastrophe devînt facile. Les occasions se coalisèrent où ils se retrouvaient et se parlaient sans témoins.
Lorsque la saison chaude s'établit, M*^' Lhostis offrit à Eliza de lui apprendre à nager. Eliza, régulièrement, arrivait entre cinq et six heures; quelques jeunes voisines venaient aussi ; elles se dévêtaient dans la villa, n'ayant, hors du jardin, qu'une dizaine de marches à descendre pour se jeter à l'eau. Séverin ne se baignait pas en même temps qu'elles ; mais, après que toutes étaient remontées et rhabillées, on servait sous les pins de la terrasse une collation; souvent, ensuite, les baigneuses s'éparpillaient à travers les allées ; Séverin se promenait tantôt avec Tune, tantôt avec l'autre; de la sorte, personne n'était surpris si Eliza et lui allaient ensemble jusqu'au balustre ou s'en retournaient vers le mur du clos, jusqu'au puits.
Ces moments-là distillaient à tous deux, goutte à goutte, le philtre des illusions dévorantes. Jamais l'univers ne parut à Séverin plus éblouissant; jamais il n'avait mieux senti la maturité de sa force, les consonances de ses orgueils; les pulsations de ses veines bourdonnaient comme une musique étouffée. La fraîcheur liquide des ombres, le brasier amorti du ciel, les
reflets de la mer assoupie entre les bras fumants des promontoires, tout se condensait autour d'EIiza transfigurée, sans qu'il s'avouât encore de quel amour il s'envoûtait. Un certain soir de juin, comme ils marchaient là l'un près de l'autre, au loin sur un boulevard passa la voix traînante d'un marchand d'oranges qui clamait : « Mayorca la bella ! Mayorca la bella ! »
— La bella! dit Séverin. Vous J'entende//? C'est le chant même des espaces. Tout est beau, tout est heureux. Êtos-vous heureuse, vous aussi ?
— Je le suis presque, répondit-elle, percevant dans ses membres une légèreté qu'elle supposait devoir à l'excitation du bain.
— Pourquoi presque*? Marie et moi nous voulons que vous le soyez en vérité.
— Je ne puis pas Têtre, même en songe, répliquat-elle, se contractant soudain, car cette façon de langage : Marie et moi, l'avait secrètementdépitée. Vous connaissez le fond de ma tristesse. Depuis l'instant où j'ai entendu ma mère dire à mon père : « Tu sais, j'ai assez de toi, j'en aime un autre elje pars », depuis cette minute-là, je n'ai plus foi dans la durée d'un bonheur humain.
En se prenant pour une désabusée, Eliza était sincère*. Son passé de jeune fille impliquait un avenir d'amères prédestinations. Le premier ménage paternel, en apparence paisible et stable, s'était disloqué tout d'un coup, devant ses yeux, comme une baraque de foire qu'un ouragan démolit. Son père, un graveur sur bois, Breton abstrait, têtu, ne voyait que ses planches, ses gouges et son couteau. Il avait épousé une amie d'enfance, et, d'un naïf égoïsme, se reposait dans cette affection. Après ses gravures, ce qu'il aimait le plus au monde, c'était sa femme et ses
enfants. Mais, tyrannisé par son œuvre, il ne leur abandonnait que des miettes de sa vie. Sa femme, une Bourguignonne enjouée et caressante, se lassa vile de ressembler au mendiant de l'Evangile, mourant de faim à la porte du riche qui n'aperçoit même pas sa présence. Elle trouva, aisément, dans Paris, des compensations, et devint la proie d'un pervers doublé d'un sot, d'un peintre nietzschéen. Ce Don Juan de vingtième ordre s'estimait un surhomme; il la persuada d'être une surfemme, dédaigneuse des morales d'esclave, implacable pour les faibles. Sous prétexte de franchise, elle quitta son mari d'une manière cyniquement brutale. Eliza resta longtemps bouleversée de cet horrible départ : son père sanglotant dans le vestibule, tandis qu'elle se pendait à son cou; en bas, le choc des malles qu'on chargeait, sur un fiacre, comme des cercueils, ces impressions écrasaient sa mémoire, pareilles aux images d'un cataclysme.
Deux ans après son divorce, M. Suliac Lougrée se remaria; il prit une femme laide et vulgaire dont il eut un fils. La marâtre s'ingénia sournoisement à rendre aux enfants de l'autre épouse la maison exécrable. Aussitôt majeure, Eliza se réfugia chez sa tante Lougrée q ri voulut bien la prendre ; car, n'ayant jamais été mère, elle jugea commode d'acquérir une fille déjà élevée, douce, séduisante et propre à lui faire honneur dans le monde.
Mais Eliza paya cher cette sorte d'adoption. M""^ Lougrée, personne haute et anguleuse, d'une pâleur lunaire, toujours habillée de noir ou de violet, avait le renom d'une originale ; c'était, dans l'intime de son existence, une femme plus qu'étrange, tour à tour funèbre, d'une solennité glaçante, se mettant en
2a LE FER SUR L'ENCLUME
toilette pour dîner avec sa nièce et ne desserrant pas les lèvres à table, ou subitement enthousiaste, pérorant, drolatique, éperdue d'un héros qu'elle se forg-eait, songeant à se ruiner pour de chimériques œuvres sociales. Elle amalgamait à une dévotion fantaisiste des pratiques de spirite, prétendait lire à livre ouvert au fond des pensées d'autrui, tenait des Esprit», disait-elle, le pouvoir de mettre en branle les choses massives, d'arrêter les pendules et d'évoquer les morts. On racontait au Mourillon que, vers la fin du carême, Tannée d'avant, étant allée à confesse, comme son curé refusait de l'absoudre tant qu'elle n'aurait pas cessé d'interroger les tables, elle le menaça de « faire danser sa boite », se leva furieuse du confessionnal dont les parois ensuite craquèrent et oscillèrent, etle prêtre, en surplis, l'étoleau cou, épouvanté, sortit. Elle méditait d'utiliser sa nièce, étonnammentnerveuse, pour des séances d'hypnose. Eliza aurait volontiers glissé vers les troubles recherches de l'occultisme; mais l'idée d'être « un sujet », un médium, humiliait son indépendance; elle tenait à sa personnalité. Son refus de se prêter à des nécromancies exaspéra sa tante qui la bouda, l'accusa ensuite d'ingratitude, lui reprocha une robe et un bracelet, deux cadeaux vieux de six mois.
— Eh bien ! ma tante, répondit Eliza, si je vous suis à charge, je n'ai donc plus qu'à vous quitter.
A ces mots dits d'un ton nettement tragique, M""^ Lougrée, par un revirement de son incohérence, l'attira sur ses genoux, la noya de caresses, implora son pardon. Respirer l'air de cette demi-folle qu'à de certains moments elle aurait crue hantée de plusieurs démons contradictoires, c'était sur lame d'Eliza un poids sinistre. Cependant, émigrer ailleurs, et, pour
s'assurer un toit ou du pain, devenir institutrice, secrétaire, demoiselle de compagnie, ces emplois asservissants lui répugnaient. Elle patientait donc, dans l'espoir candide qu'après un volume de vers publié elle trouverait à vivre de sa plume.
Séverin, sachant ces infortunes, au lieu de se détourner d'Eliza, l'en aima davantage. Il oubliait la dure maxime qu'il avait une fois écrite : « Laisse la Misère creuser sa fosse, si tu n'y veux pas choir avec elle ». L'écorce froide de sa complexion — Marie le jugeait bien — couvrait des fibres de pitié facilement vulnérables ; une moelle de charité, quoiqu'il fût un chrétien vague, avait, depuis son baptême, imbibé ses os ; son penchant à compatir lui masquait la déraison croissante d'un amour qui devait être sans merci. L'affection de Marie et la sienne paraissaient bonnes à Ehza ; en la dilatant dans une confiance radieuse, il la sauvait d'elle-même et des sujétions d'un milieu néfaste ; et, pour un fort saturé de sa force, n'était-ce pas une volupté délicate, d'élever la faiblesse jusqu'à soi? Mais les appétits amoureux qui serpentaient à l'abri de son amitié induisaient de cet abandon déjà tendre la perspective, chez elle, d'une moindre résistance.
Quelques soirs après la conversation où, dans l'allée des myrtes, il lui avait dit : « Nous voulons que vous soyez heureuse », Marie, en descendant à la mer pour son bain, fit un pas trop brusque sur l'une des marches rudes taillées au flanc du talus ; son pied droit se tordit, se déboîta presque ; elle dut rester immobile près de trois semaines. Eliza n'en continua pas moins à venir quotidiennement. Sa présence, dans la maison, devint une habitude. Elle se faisait aimer des enfants, même des domestiques, et M. Bur-
déron prenait pour elle des attentions galantes dont sa fille et son gendre plaisantaient doucement entre eux.
En août, comme Toulon brûlait, sous une canicule africaine, au bas de ses rocs. M"" Lougrée emmena sa nièce dans la montagne. Marie, avec Albert et Ferdinand, accompagna le commaridant à Vichy. Séverin, que les villes balnéaires horripilaient, demeura seul au Mourillon.
C'est alors qu'il se vit dans la geôle terrible de ridée fixe et tenta de s'en libérer. Absente, Eliza aspira son être par les multiples sortilèges que trois mois de contacts avaient alourdis. Au salon, au jardin, devant la porte de la rue comme sur celle de la falaise, il retrouvait, subtils et suaves, les fantômes de ses allées et venues. Il souffrait de ne plus la tenir, près de lui, charnellement tangible; et, cependant, parce que nul ne contrariait leur tête-à-tête imaginaire, il s'attardait à recréer la forme idéale de son corps et de son âme. Mais, trop libre dans cette divagation, il s'en lassait; des intervalles de conscience nette Taidaient à rompre son apathie de dormeur qui ne voulait plus s'éveiller; et soudain, en face de lui-même, il sursauta :
— Que se passe-t-il donc? Il n'y a plus quelle. C'est insensé !
Les fils de soie dont son amour le garrottait il les sentit brusquement pareils aux tentacules d'un poulpe inexorable; il espéra « chavirer » la bête et l'assommer d'un coup ; mais les ventouses collaient trop bien.
Il envisageait de sang-froid les calamités concevables où cette passion l'impliquerait. L'attente du péril, au lieu de le rebuter, ne pouvait qu'allécher ses
instincts de coureur d'aventures. Les obstacles, pour lui, se posaient ailleurs : l'hypocrisie énorme d'un adultère l'etTrayait, et l'atroce duplicité qu'il faudrait soutenir, le désespoir de Marie si jamais elle se savait trompée, l'humiliation délaisser à ses fils un exemple indigne dont ils se souviendraient.
A l'égard d'Eliza, oserait-il, loyalement, se l'assujettir, avec la certitude que cette liaison aurait une fin ? Et qu'avait-elle de plus que cent autres pour fasciner son choix? N'était-ce pas sa puissance de rêve à lui qui, seule, faisait belle et désirable une créature de commune sorte?
— Je ne dois plus la revoir, conclut-il sans marchander. Si notre intimité recommence, nous sommes perdus. Mais, quel prétexte inventer pour que Marie, à son retour, ne l'attire plus innocemment?
Il décida de rejoindre sa femme à Vichy, de lui avouer son désarroi, façon irrévocable de casser les reins aux espoirs d'une tendresse prohibée ; et, sur le champ, il prévint Marie qu'il arriverait la semaine d'ensuite. En attendant, sa solitude ne fut pleine que de l'image d'Eliza, et, pendant qu'il se disait : « C'est fini », il cédait d'autant plus à l'enchantement d'un désir sans lendemain.
L'exaltation amoureuse se transmuait, pour son cerveau, en un afflux de pensée radieux. Il travaillait avec une fébrile aisance ; ses perceptions atteignaient, du matin au soir, cette limpidité ultra-lucide qu'apporte, un instant, au buveur, son premier verre d'absinthe. La lumière sentait bon, la brise imbibée de sel lui tendait l'odeur chaude des figues trop mûres. Chaque minute du jour semblait l'agonie d'une splendeur menant à des splendeurs plus hautes. Même les appels des clairons dans les casernes et, dans les
cales de l'arsenal, les chocs précipités, aigres et stridents, des marteaux pneumatiques sur les rivets rendaient à ses oreilles un son gai, un son de victoire.
Ainsi continuait le mirage où il devait se perdre. Il avait réservé pour ses heures de méditation lahorieuse un étroit pavillon, au bout du jardin, du côté de la rade, une. pièce qu'Eliza, encline au style précieux, dénommait « le pavillon d'émeraude », parce que des faïences, d'un vert miroitant, rehaussaient le linteau de sa porte et les jambages de ses fenêtres en arc brisé. Plus d'une fois, elle y était entrée avec lui, s'était assise au bord du divan. C'était là qu'il écrivait, durant ces journées d'août, même vers midi, s'apercevant à peine des effluves torrides que le toit de briques déversait sur sa tête. De là il contemplait la mer foudroyée de soleil, évaporée dans un songe d'argent, telle, sous la brume de ses haleines, qu'un miroir contre lequel on eût soufflé. L'azur fou de ses reflets se projetait, à gauche, au delà de la petite jetée grise et du vieux fort Saint-Louis, sur la courbe dorée des rivages et Téperon ocreux du Cap-Brun. Des pins bleuissaient autour d'une colline dont la cime tremblait d'un feu rose. Le rouge des tuiles, sur une villa, se décolorait dans la blancheur vorace du ciel où le môle du Coudon, haut et loin, paraissait vitriflé sous la pluie sèche des rais solaires.
Séverin dominait cette lassitude de la méridienne ; devant sa fenêtre, les buissons de troènes blancs de poussière, les agaves aux bouts pendants comme les pointes de sabres tordus, et, en pleine rade, les buttes nonchalantes de Saint-Mandrier, les formes trapues des navires de guerre pareils à des îlots morts, plus à droite, la bosse fauve et verte de Sicié, tout succombait à un sommeil d'anéantissement. Lui seul vivait
et la clarté, la clarté nue, crispée, souveraine qui semblait ne plus pouvoir changer.
Parfois ses paupières battaient, se fermaient, molles de chaleur. Il recueillait, dans les vibrations de Tespace, des souffles bas, imperceptibles comme le chuchotement d'un rêve. Rien ne s'égarait, pour lui, des sons épars à travers le silence. Il écoutait langoureusement le pas d'une servante sur le chemin, la chaîne d'un puits étirée sur la margelle, un piano assourdi derrière des persiennes closes, la rumeur ivre des insectes, un bourdon qui ronflait pompant des fleurs jaunes de cassis, les ondulations vagues ([ui roulaient dans les pins, le ruissellement du flot dont les murmures s'écoulaient en son àme, comme la fontaine d'un ravin parmi des pierres moussues.
Puis, il rouvrait les yeux et son extase s'en allait vers l'empire indéfini des eaux embrasées. Des îles claires, à l'est de la rade, se levaient de l'orbe marin dont le limbe était si ferme qu'il ressemblait à un balcon noir arrondi au-dessus du vide, contre l'éther pâle et fondu, à Tintersectioii des deux gouffres. Là où le soleil marchait sur la rade, une nappe d'acier bouillant s'y étalait, des aigrettes de flamme pétillaient. Les vastes rides lentes qui se développaient en demi-cercle, incurvées selon l'ovale des golfes, charriaient dans chacun de leurs plis des étincelles. Séverin suivait cette fournaise aveuglante ; sa rétine la défiait de longues minutes. Il se sentait, avec un frémissement d'orgueil, afi'ranchi de son corps et de ses convoitises, simple, uni comme un rayon. Mais cette ivresse victorieuse n'était que le simulacre d'une délivrance. L'accablement de toutes choses enserrait son énergie d'une molle incantation :
34 Ll:: FER SUR L'ENCLUME
« Abandonne-toi, modulaient la mor et la terre, laisse-toi vivre, dissous-toi. » A Tombre de ses élévations contemplatives, son amour, ainsi qu'une plante malsaine, rampait et bourgeonnait.
Quelques jours plus tard, il prit le train pour Yichy. En route, son projet de se confesser à son épouse lui apparut une démarche humiliante, ridicule, scabreuse. Marie le croyait un homme de caractère ; elle s'appuyait sur lui ; il était une partie de sa force. Après un tel aveu, sans doute lui pardonnerait-elle ce commencement d'infidélité. Pourtant, quelle diminution d'estime ! Il ne serait plus devant elle qu'un fragile, un pauvre cœur de rien. La colonne de confiance qui portait leur affection en resterait ébrécbée. Marie, désormais, aurait peur des autres femmes; sur l'insouciante gaîté de leur ménage persisterait la menace d'une rupture possible. Aussi conclut-il, raidi dans son amour-propre :
« Je ne dirai rien et je me vaincrai moi-même. »
Son secret demeura donc impénétrable au fond de sa poitrine, et sa passion s'obstina, comme un vautour, à lui manger le foie. Ils revinrent au Mourillon ; Eliza, déjà rentrée, s'enipressa de faire une visite à Marie.
Il avait résolu de se tenir à l'écart, chaque fois qu'elle serait là. Or, Marie vint elle-même dans sa chambre l'appeler pour entendre Eliza lire un conte nouvellement écrit. Il secoua la tête d'une façon qui signifiait : « J'ai autre chose à faire. » Cependant il descendit, et son cœur tressauta d'un émoi où il reconnut la gravité de sa défaite. Toute la véhémence de ses désirs comprimés se précipitait vers elle par une sorte d'explosion intérieure durement déchirante.
Il la retrouva engraissée et embellie par l'air
des montagnes. Sa manche de dentelle laissait entrevoir un coude fuselé, d'une blancheur qui s'animait d'un rose lumineux. Les contours de son visag-e, plus arrondis, se répondaient dans une mollesse heureuse. Une aisance d'humeur presque insouciante atténuait ses contrastes de langueurs pensives et de saccades agitées. Elle revenait, visiblement en joie, sans doute d'avoir acquis des nerfs moins susceptibles, mais davantage de se revoir chez les Lhostis.
Séverin résista mal à la fausse simplicité du conte qu'elle leur lut avec sa voix délectable, pareille, lui disait-il, « à du cristal dans du velours ». Au lieu d'imiter, comme en ses vers, les rythmes et les images d'auteurs fameux, elle avait suivi la grâce de ses impressions. C'était l'histoire d'une petite fille, saisie par la légende de sainte Madeleine que les anges enlevaient une heure, tous les jours, entre leurs mains, au-dessus de la Sainte-Baume, et nourrissaient de leur musique. Elle aussi s'était mise en route pour aller vivre parmi les anges, dans une grotte alpestre. Mais elle rencontrait un vieux berger qui la persuadait de regagner le logis maternel. Cet épisode menu se déliait sur des paysages d'une ténuité quelque peu mièvre, naïve pourtant.
Lorsqu'Eliza partit, Séverin s'avoua qu'il aurait une peine étrange à se déprendre d'elle maintenant; une seule objection lui interdisait encore le pas irrévocable :
— Si je lui parle, saurai-je me faire écouter? S'exposera-t-elle au péril d'être assurée que je l'aime, en essayant de vivre comme s'il n'y avait rien entre nous ?
Séverin eût été, par un penchant de son indolence, un homme irrésolu ; mais ses années de commande-
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ment lui avjiicnl iniposr riiabitude, en loul, des vives décisions. Son amour, sophislc ironique, Tincilait il en chercher une, contre son propre désordre, « pour y metlni (in ».
— Je veux élucider ce qu'éprouve Eliza; si elle ne correspond pas à mon sentiment, la question est tranchée; nous cesserons de nous voir, et je l'oublierai.
Sans qu'il eût appris les règles de la stratégie galante, il savait le grand point de toute offensive : choisii- l'instant. Après une lectui'e, une conversalion où elle avait brillé, Eliza s'émoustillait dans une ébriélé d'intelligence ; satisfaite d'elle-môme, elle devait être îilors plus facile à toucher.
Ce fut à un de ces moments qu'il se déclara. Un certain soir d'octobre, tandis que M'"" Lhostis reconduisait des visiteurs juscju'au vestibule, ils demeurèi'cnt seuls, à l'intérieur du petit salon, debout, l'un contre l'autre, en face d'une aquarelle qui représentait, sous des nuages d'un gris nacré, au milieu du port de Brest, le vieux Horda, posé de biais, tendant son beaupré mélancolique, avec ses fenôtres blanches et sa co(jue noire, semblable à un pompeux catafahjue.
— Sur ce ponton, dit-il tout d'un coup, ai-je compté les heures avec ennui ! Et, cependant, j'étais, en ce temps-là, maître de moi comme de l'univers...
— Mais vous l'êtes bien plus à présent! répliquat-elle sans calculer son imprudence.
— J'ai cru l'être, reprit-il en soutenant cette parole d'un regard de tendresse craintive, jusqu'à ce que je vous ai connue...
— Moi ! fit-elle avec un léger éclat de rire, à quoi pensez-vous ?
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Comme Séverin, en silence, prolong'eait sur sa personne l'enveloppement d'adoration de ses yeux trop véridiques, elle détourna la tête, devint très pâle, et sa voix, sérieuse, un peu frémissante, s'abaissa :
— Vous êtes marié. Votre femme est mon amie. Je ne veux plus entendre ce langage.
— Mon amitié vous fait peur? releva-t-il, enhardi, car elle n'avait joué ni la surprise ni un vertueux courroux. Vous n'êtes donc pas sûre de vous-même?
— Oh ! si, très sûre. J'ai la certitude, d'avance, que toute folie se terminerait en désillusion. J'ai toujours été sage et je le serai.
Il avait osé prendre entre ses doigts sa main dégantée qui devint soudainement froide, comme glacée par une angoisse. Elle la retira d'un air d'impatience, mécontente de ce qu'il pût surprendre son trouble.
— Eh bien! poursuivit-il, puisque vous êtes en paix pour votre cœur, ne vous otfensez pas d'une affection que vous savez sans espérance. Permettezla...
— Je ne permets rien, brusqua-t-elle en s'échappant, et elle disparut dans le vestibule à la rencontre de Marie, dont le pas alerle résonna sur le dallage.
Cette fuite prévue ne déconcerta guère Séverin ; il n'apercevait qu'une chose : sa confidence avait agité manifestement Eliza; donc elle l'aimait, ou n'était pas loin de subir sa domination. Un espoir terrible incendia ses veines ; et, cessant de se débattre contre le démon qui le mordait, il n'aspira qu'à se laisser dévorer.
Depuis plus d'un jour Eliza s'attendait à une explication. Elle la redoutait, et, pourtant, quelque chose
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on elle l'espérait. L'assaut, quoique respectueux, (levait la secouer d'autant plus qu'elle le voyait venir. Quand son ami proféra les paroles tentatrices, elle ne sut pas totalement se maîtriser. Mais, jusqu'à cette minute, elle demeurait en droit de se conduire comme si elle eût ignoré. Dorénavant, un seul parti pouvait être son salut : rompre avec Séverin. D'abord elle s'y décida, estimant que, si elle écoutait ses douceurs une autre fois, elle serait déloyale envers Marie. Ensuite, un embarras spécieux dévia son bon vouloir.
— Quelle raison donnerai-je à cette pauvre Marie pour ne plus aller chez elle ? Je ne peux pas lui mettre au nez : « Votre époux me fait la cour. Voilà pourquoi je me brouille avec vous. » Et puis, qu'aije tant à craindre? Il croit m'aimer plus qu'il ne m'aime. Jamais il ne m'entraînera plus loin qu'où je voudrai. Songe-t-il à mal faire? Il est trop clairvoyant, trop généreux.
Sa présomption se dupait sur les dangers ; mais tous les motifs d'éluder une rupture masquaient une vérité pernicieuse : elle était confusément éprise de Séverin. Maintenant qu'il la cherchait d'amour, cet attrait la sollicitait par une aimantation déjà plus forte à son insu que ses défiances intimes. Une curiosité, qu'attisait un esthétisme pervers, l'engageait dans l'imprévu d'une amitié anormale où, tout à la fois observatrice et agissante, elle côtoierait l'expérience d'émotions inédites.
Après avoir, une semaine, sous prétexte qu'elle était souffrante, cessé de paraître chez les Lhostis, elle revint comme auparavant. Séverin guetta les plus furtives occasions de lui redire ses transports et de l'y apprivoiser. Seulement, il n'aurait pu multi-
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plier ces tôte-à-tête sans des ruses et des impostures, et une accointance illicite se resserrait entre eux. Leurs entretiens pordai;;nt aussi les nuances paisibles des premiers mois. Tantôt Eliza devenait sévère, capricieuse, taquine, « telle qu'une pelote hérissée d'aiguilles )>, tantôt elle se laissait fléchir à des concessions enivrantes. Lorsqu'elle le quittait, il s'affligeait de n'avoir pu échanger que des phrases vaines. Il se défendait de lui écrire ; cette imprudence d'écolier eût risqué de tout perdre. Elle, à son tour, se trouvait malheureuse de ne le voir que par intervalles. Leur faim de se connaître et de se pénétrer restait plus sentimentale que sensuelle, mais déjà insatiable autant qu'un besoin de possession démente. Les journées qui séparaient leurs possibilités de rencontre pesaient à Séverin horriblement. Il se penchait sur les heures, comme un cocher furieux sur de mornes haridelles insensibles au fouet.
Si Eliza arrivait, en présence de Marie, de M"^^ Lougrée, de jeunes femmes volontiers malicieuses, il fallait se contraindre, simuler rindifïérence ou une sympathie banale, se garder d'une œillade fulgurante, d'une inflexion de voix qui les aurait trahis. Le perpétuel qui- vive de ces mensonges était plus un supplice qu'une volupté.
En novembre, Séverin n'hésita pas à lui proposer des rendez-vous hors de la villa. La souplesse démoniaque des conjonctures servit son impatience. Durant la partie d'échecs, tous les soirs, il se promenait sans donner lieu au moindre soupçon. Eliza, deux soirées par semaine, avait l'indépendance de ses mouvements : le mardi et le samedi, M""' Lougrée se rendait en tapinois dans un cercle de spirites et ne rentrait que vers minuit. Sa vieille domestique
montait, de bonne heure, se coucher. Eliza descendait ordinairement chez une voisine, une jeune fille bossue, douée pour le dessin de facultés merveilleuses, et prenait avec elle des leçons quVdle prolongeait, écourtait selon sa fantaisie.
Séverin lui arracha, non sans peine, la promesse de le rejoindre au bas de l'avenue Duquesne, en sortant de chez la bossue. « Ils feraient quelques pas )), sous les palmiers du boulevard, désert et sombre à ces heures, et pourraient enfin causer librement.
Le premier mardi de ces équipées, il l'emmena, le long du quai, jusqu'à un tournant d'une singulière sauvagerie nocturne qu'il appelait « la jungle ». A cet endroit, entre la route et le surplomb à pic de la côte, des palmiers, en masse profonde, confondaient les lignes courbes de leurs tiges pendantes ; dans les nuits sans lune, l'ombre, parmi leurs fûts, était si dense qu'on n'aurait pu distinguer un homme d'un tronc d'arbre. Eliza, bien que les passants fussent rares, tremblait d'être reconnue ; cependant, cette promenade romanesqu»' l'enlevait au delà du possible, vers h;s confins de pays irrévélés oii elle s'évadait avec l'Elu qui, pour l'instant, lui appartenait.
Elle, oubliait son lyrisme de poétesse et ses affectations, jasait tout bas comme une amoureuse* «nifant. Dans cette solitude son abandon lui semblait moins «oupable. Séverin n'en effarouchait la sécurité par aucune caresse indiscrt'te. Elle s'appuyait à peine sur son bras ; souvent il s'emparait de ses doigts et les portait à ses lèvres. Il aurait voulu ne jamais aller plus loin, comprenant que son faux bonheur tenait au fil d'un songe qu'un geste pouvait briser.
Quelquefois une telle douceur les oppressait qu'ils faisaient silence, s'écoutant marcher et vivre. A leur droite, la mer diffuse, presque invisible, se taisait infînimenL Nulle étoile ne luisait. Les feux d'un navire s'éloignaient vers le brouillard du large. La roue flamboyante du phare se projetait hors des ténèbres et s'y renfonçait à temps égaux. Le monde s'évaporait sous la nuit, tel que leurs âmes souhaitaient qu'il fût, comme si, dans le sommeil docile des créatures, eux seuls eussent respiré, aimé.
Eliza consentit à renouveler ces rendez-vous dont elle ne s'effrayait plus. Mais, en décembre, le boulevard était fréquemment balayé par des tempêtes et des pluies furieuses. Séverin devant être au logis à dix heures, elle le raccompagnait dans les chemins de la Mitre, mieux abrités, et assez noirs pour que personne ne pût, sous son capuchon, la dévisager. Un samedi, comme ils approchaient de la mer et de la villa, une épouvantable averse creva sur leur dos. La porte du jardin était à trente pas ; Séverin lui dit, peut-être sans arriëre-pensée :
— Nous n'avons qu'une chose à faire, nous réfugier dans le pavillon.
— Non, pas là, répondit-elle d'abord. Un pressentiment la retenait, et l'indécence d'entrer comme une voleuse^ chez M""^ Lhostis, en compagnie de Séverin. Mais l'ondée se précipitait; Séverin, l'entraînant, insista :
— Venez vite ; qu'avez-vous à craindre ? Votre tante, demain, se demanderait où vous fûtes trempée.
Ce : qu'avez-vous à craindre? la convainquit. Elle céda plutôt que de paraître avoir peur. Ils pénétrèrent sans bruit dans le jardin, et à l'intérieur du pavillon. Eliza restait debout devant la porte entr'ou-
verte, regardant l'air opaque et la pluie qui vibrait sur le sol vague ; iiiipalieiite Je ressortir, comme abasourdie par le vacarme du déluge, elle ne parlait plus. Sévérin, dans Tisolement de cette obscurité, sentait monter en sa chair l'inquiétude d'une convoitise. Il attira son amie vers le divan, commença témérairement à lui baiser les paupières et la bouche. Elle se rebiffa contre ses privautés ; il ne poussa point ses avantages...
Mais, après le départ de la jeune fille, son désir, aiguisé, s'exaspéra. Il eut beau se honnir, s'objecter une fois de plus les contre-coups probables de son crime, sa traîtrise à l'égard de Marie, et la fin vulgaire d'une amitié qu'ils avaient rêvé toute spirituelle; la somme des impulsions luxurieuses débordait sa volonté lasse de les contraindre. Il ne songeait qu'à brusquer sa victoire, de crainte d'en perdre l'occasion. Il ne se laissait plus un seul moyen d'éviter Tacte irrémédiable, et, selon son mot, faisait « comme les pêcheurs de nacre qui, avant de plonger, se nouent aux chevilles une lourde pierre pour descendre au fond sûrement ».
Eliza s'était juré de ne capituler jamais. Le troisième soir 011 un orage les ramena dans le pavillon, elle succomba. Ce furent de tristes délires dont les minutes étaient comptées. Séverin, l'homme si calme, se dévoila un amant vertigineux. Roulée dans cette frénésie, Eliza perdit la tête. Mais le châtiment allait être, en un sens, plus prompt que la chute. Deux mois après, elle s'aperçut que leurs dérèglements auraient des suites; elle devrait s'éclipser bientôt, si elle ne voulait pas qu'aux regards les moins soupçonneux son opprobre fût manifeste.
Une autre aurait cherché quelque solution perverse,
mais commode. Chez Eliza l'efFervescence imaginative coexistait avec une surprenante candeur pratique. Au premier instant de sa découverte, Fissue immédiate lui parut de se jeter à la mer ou d'avaler un poison foudroyant. Séverin la vit consternée, elle révéla son tourment ; il surmonta la commotion qu'il reçut, réconforta la malheureuse en lui faisant promesse de ne la délaisser « pour rien au monde ». Cet eiiG^ag-ement rendit à Eliza la vaillance de vivre; elle s'attachait à Séverin d'une passion presque dépouillée de littérature et éperdument douloureuse ; mais le lien qui aj^gravait leur intimité lui ouvrait un avenir de sourdes et folles espérances.
Ils décidèrent qu'en mars elle partirait d'une façon mystérieuse, gagnerait Barcelone et s'y tiendrait cachée jusqu'à sa délivrance.
La nuit même du 19, oii il l'attendait sous l'ouragan, elle se disposait à prendre un express dans la direction de l'Espagne ; elle disparaîtrait, laissant sur sa cheminée, pour sa tante, une lettre qui donnerait le champ libre aux hypothèses les plus contraires, sauf à celle d'un suicide.
Séverin sentait-il, en ce moment, l'horreur certaine du lendemain qu'avait préparé sa faiblesse? Tandis qu'il cheminait le long de la falaise, plus haut que la villa, reprenant le soliloque interrompu par la fièvre du rendez-vous, il prononça en lui-même ces mots :
— Ce qui est fait est fait.
Parole pesante comme l'enclume oii est battu le fer rouge de toutes les expiations, rigide sentence sculptée en lettres de bronze sur la porte du Paradis que l'archange barrait avec son épée de flamme ! Quand un homme a fait une chose, l'omnipotence des
Trois Personnes de la Trinité Sainte serait impuissante à faire qu'elle ne soit pas. Le poids d'un acte est, par là, incommensurable. Mais, dans l'esprit de Severin, cette phrase ne rendait pas un son de remords ; le remords suppose une âme déjà extérieure à sa faute, en état de la réprouver. Lui, le romanesque de sa liaison ne cessait pas d'étourdir sa conscience; son cœur demeurait trépidant d'une avidité charnelle. S'il avait pitié d'Eliza, sa plus grande torture était de se voir arrachée une maîtresse dont il ne pouvait s'assouvir. « Ce qui est fait est fait » voulait exclure la menace d'un remords prochain :
(( Laissons le passé; il fut ce qu'il lui était difficile de ne pas être, jetons-le derrière notre dos, et faisons face virilement au destin. »
Jl se retourna, ses yeux tendus distinguèrent une forme grise, agile, qui s'avançait contre le mur delà villa, un manteau qui battait au vent. C'était Eliza. Il redescendit en courant, s'élança jusqu'à elle, la saisit à pleins bras. Ils poussèrent avec précaution la porte de bois ; l'ombre du jardin les engloutit...
Et, pendant ce temps, sous l'indiscernable masse des nuées ruisselantes, sur la foret échevelee des vagues, les colères de la tempête redoublaient. Des hordes de démons semblaient pourchasser, à travers l'obscur bouillonnement des étendues, une proie impossible à saisir. La mer heurtait ses clameurs, comme les cymbales d'une orgie. Convulsées et titubantes, les lames se poussaient vers la côte, à tâtons, efïrénément ; elles enserraient les rocs avec leurs bras d'écume, s'agrippaient aux buissons des pentes, et retombaient, épuisées, dans le chaos des remous oii elles se dévoraient. Le tonnerre du ressac, les gicle-
iiients des embruns sur les talus mouillés criaient la furie ténébreuse d'une force qui broyait en ignorant qu'elle broyait. Mais dans les plaintes confondues des flots et des rafales passaient tout ensemble les ivresses pleurantes d'étreintes sans apaisement, les palpitations de voluptés meurtries, d'un amour désespéré, les agonies d'un adieu qui ne voulait pas finir.