‹ Fer sur l'enclumeChapitre 2 sur 11 · UN CRI SUR LES BRISANTS · texte numérisé non relu

UN CRI SUR LES BRISANTS

Le cartel du petit salon marquait dix heures moins cinq, la bataille des échecs allait se terminer par la défaite de Marie. Dehors, en ce moment, au plus sombre de la tourmente, Séverin reconduisait Eliza. Dans les folies suprêmes il n'avait point perdu la notion du temps : on l'attendait à son foyer, et le train d'Eliza partait à onze heures vingt. Or, du Mourillon, pour atteindre la gare, elle devait franchir à pied le long boulevard de Bazeilles, des terrains vagues détrempés comme des cloaques, la sinistre esplanade du port de la Rode, et, passé les grilles de la place, une grande file de rues solitaires. Elle ne pensait pas au danger d'une mauvaise rencontre; la douleur de quitter son amant et ses affres devant l'inconnu submergeaient toute autre crainte.

Serrée contre lui, elle marchait, s'abandonnant encore, brûlante des joies terribles dont elle se séparait'. La mer, le vent, les arbres avec les torrents de pluie sur les cailloux, faisaient un tel tumulte qu'elle entendait à peine Séverin lui réitérer, dans l'oreille, de douces recommandations pour son voyage et son arrivée à Barcelone; elle ne retint qu'un détail, qu'elle avait d'ailleurs noté, l'adresse de l'homme

chez qui elle pourrait, chaque semaine, lui écrire, un marin en retraite, nommé Gourvennec, ancien quartier-maître que Séverin avait connu sur le Nisiis. Gourvennec était « à sa dévotion » et d'une fidélité plus d'une fois mise à l'épreuve ; lors d'une escale dans les parages de Diego-Suarez, il était tombé en eau profonde, et il ne savait pas nager ; Séverin s'était précipité, risquant d'être happé par des requins, il l'avait repêché, déjà sans souffle, raide comme une pierre.

Eliza accrochait son attention au mot : Gourvennec, ainsi qu'un naufragé empoigne une informe épave. La violence des péripéties excédait sa lucidité. Elle avait peine à croire que cette misère fût possible, qu'elle allait s'embarquer pour une ville inconnue oii pas un vivant ne l'attendrait, qu'elle y languirait des mois, sous un faux nom, se donnant pour la veuve d'un enseigne mort du typhus au Sénégal, qu'elle y enfanterait dans l'humiliation et l'angoisse, et reviendrait chargée d'une pauvrette créature, dont l'avenir l'épouvantait...

Ils arrivèrent à l'angle de la muraille, au coin d'un sentier qui s'enfonçait entre les villas. Ce tournant protégeait contre la tempête un étroit espace, d'autant mieux qu'à droite se levait une plate-forme herbue, enclose d'une barrière, et où dormait un gros canon.

Eliza reprit haleine, considéra la mer indistincte, hérissée de remuements blanchâtres et les buissons noirs de la falaise qui se renversaient, flagellés, sous les bourrasques.

— Je voudrais, dit-elle, me convaincre que notre aventure est une fiction, comme au théâtre, et pourtant c'est vrai. Décidément, ce monde est un gouffre

de terreur. Pardoiiiie-iiioi, Séverin, d'être faible, tu sais que je ne fléchirai pas. Toi, quand la mer s'agite, tu respires plus largement, tu es joyeux, lu la sens frémissante, une cavale qui se cabre et jette do l'écume sur son mors. Moi, elle m'accable, il me semble qu'elle vient contre moi pour m'écraser. Et, cependant, je ne lui en veux point ; elle m'appelle, pour me délivrer. Si je l'écoutais, si je ne songeais à toi, je traverserais la route; un léger mouvement, je glisserais, les choses seraient finies.

— Le savons-nous si elles seraient finies? répliqua Séverin avec une lenteur songeuse.

— Ohî tu penses à Dieu? protesta-t-elle d'un ton découragé. Pourquoi, si Dieu était, cette souffrance de tout? Pourquoi les êtres n'atteignent-ils jamais ce qu'ils cherchent? Pourquoi ne peux-tu mappartenir à moi seule?

Ses dents claquaient, le sang bouillait sous ses tempes. Les lèvres de Séverin écartèrent les cheveux de sa maîtresse, il baisa la cicatrice d'une blessure d'enfance qu'elle portait au côté gauche du front. Ses enfantines objections de pessimiste révoltée couvraient un froissement de femme jalouse ; il le sentit et se hâta de répondre :

— Tout peine et tout gémit parce que tout espère. Tant qu'on aime, la plus affreuse des vies est splendide à vivre.

Au même instant que résonnèrent ces phrases, la fulguration du phare fendait le mur opaque de la nuit, comme une vaste main semant de la lumière aux quatre vents.

— Tu vois ce signe? poursuivit-il en lui entourant le cou de son bras, et emporté d'une soudaine véhémence. Tu t'en souviendras^ si quelquefois le déses-

poir te vient. Notre amour ne défaillira pas plus que cette clarté. Je t'aime à cette heure comme je ne t'ai pas encore aimée. Ma chair et mon âme ne sont plus en moi, mais en toi. Rien ne peut faire que nous cessions crêtre, l'un à l'autre, notre tout. Une seule idée me serait horrible, celle de ne plus être aimé de toi, ou de te chérir moins, ma pauvre amie...

Dans l'aherration de sa tendresse, au terme d'un lugubre adieu, il ne maîtrisait plus son égarement ; il semblait oublier qu'une autre femme, celle qui gardait sur sa personne tous les droits, l'attendait en sa maison, orès de la chambre où leurs enfants dormaient.

Après le silence d'un baiser long et vorace, Eliza murmura :

— Ne m'appelle donc point « ta pauvre amie ». Je me croirais aimée seulement par compassion. Ce que tu as dit de nous deux, pour moi c'est trop vrai. Sans toi, que serais-je ? J'aurai bientôt deux cœurs qui battront pour toi. Je me consumerai comme une cire dans un caveau. Hélas î je ne t'ai que trop adoré. Je voudrais te donner plus d'amour que tu n'en peux recevoir, et j'en exige plus que tu ne m'en peux donner. Mais toi, quand je ne serai plus là, et surtout, si, par malheur, on venait à savoir ce qu'il y a entre nous, auras-tu la force de me défendre en toi, de ne pas répudier notre affection? Lorsque \\x m'évoquais Dieu, tu n'as pas compris quel mal tu me faisais. C'est comme si je t'avais entendu m'avouer : « D'ici quelques semaines, d'ici quelques mois, le devoir me reprendra; tu ne seras plus rien dans ma mémoire qu'un doux fantôme distant. Résigne-toi d'avance à me perdre. »

— Je t'en conjure, interrompit Séverin. Nous n'avons plus qu'une minute à nous; ne me contrains

pas (Je le déchirer par do dures paroles. Comment doutes-tu de moi? Quand tu m'as confie : « J'ai peur d'èlre prise », ai-je douté de toi?

— Non, je ne doute pas, reprit-elle d'une voix indicihlement brisée et câline ; tu es bon autant et plus qu'il t'est permis d»; l'être. Mais jjoux-tu te fair(3 l'illusion que je suis le toul de ta vie? Si je te demandais de me le prouver, de partir ce soir avec moi, qu'est-ce que tu me répondrais? Je ne te demande rien, pas même de venir là-bas, au moment où je souffrirai le plus d'être seule. Et, pourtant, si je l'exigeais, cette humble promesse, me jurerais-tu ?...

— J'irai à Barcelone, dit-il gravement, si on ignore que je t'y rejoins. Quant à partir ce soir avec toi, ce ne serait ni ton bonheur ni le mien, puisque d'autres en demeureraient inconsolables.

Eliza fit, dans l'ombre, une moue d'ironie soutirante et résignée. Elle pardonnait à Séverin de l'aimer moins qu'elle ne l'aimait; l'absolu de son attachement semblait une supériorité qu'elle prenait sur lui ; et son infortune achevait, devant ses yeux, sa destinée d'âme exquise vouée au privilège d'excessives tribulations.

— Tues plus à plaindre que moi, réfiéchit-elle, les yeux à demi baissés, en tourmentant la pointe d'une fourrure qui s'échappait hors de son manteau; moi, je puis au moins être tienne, tout entière, sans une réserve.

Cette remarque, oii elle soulageait son orgueil et faisait toucher à son amant l'insuffisance de sa passion, devait irriter Séverin; mais l'effusion enlaçante des derniers mots le laissa plus énamouré. Il l'attira contre sa poitrine presque rudement et s'écria :

— Ainsi, lorsque tu prétendais m'avoir cédé pour

n'y plus penser, parce que résister ne servait à rien, tu démentais tes vrais sentiments! Tu avais l'air de te repentir...

— Oui, je merepens, appuya-t-elle, de ce que... tu n'es pas resté sage. Si tu avais eu pour moi une autre amitié, il ne faudrait pas nous quitter, à celte lieure, affreusement. Et quand, de quelle manière nous re verrons-nous?

— Veux-tu que je te le dise? continua-t-il d'une intonation mordante, mais infiniment tendre. Tu fais de la tristesse ton pain et ton vin. Tu inventerais la douleur, si elle n'était pas née avant toi. Dans ce moment oîj je te parle, au fond de cette nuit qui roule sur nos têtes, comme le vent siffle sur ces buissons — et il les atterre sans les arracher, — crois-tu qu'il puisse exister deux êtres en qui Tunivers se sente désirer et comprendre autant qu'en nous? Pourquoi te torturer d'un avenir dont l'issue s'éclaircira? A quoi bon gâtes-tu d'un regretta seule joie que nul ne peut nous ôter, parce qu'elle est en nous, celle de nous redire : « Je l'aime, il est à moi, elle est à moi »? Ne te repens pas. Moi seul, j'ai des torts; laisse-moi l'entière amertume d'avoir failli. Ce que tu as fait pour moi, tu ne le referas pour aucun autre. On ne se donne totalement qu'une fois. Et moi, je ne me suis jamais donné, je ne me donnerai à aucune femme, comme à toi, ma toute bien-aimée. Tu m'as demandé une promesse. A ton tour, promets d'être forte, oui, d'être gaie jusqu'au bout, n'oublie pas que lu portes... une espérance.

Avant de répondre, elle l'embrassa :

— J'essaierai, soupira-t-elle. Et leurs bouches, une fois de plus, se joignirent. Elle pleurait sans bruit; ses larmes chaudes descendaient sur ses joues, arro-

sant les lèvres de Séverin. Elle tira, pour essuyer ses yeux, d'un petit sac, son seul bagage, un mouchoir odorant: puis, à travers le hoquet d'un sanglot qu'elle réprima :

— Allons ! Il est temps de me mettre en route.

— Je t'accompagne, dit Séverin, la gorge serrée, aussi ferme qu'il pouvait l'être dans son déchirement. La contagion de cette détresse étourdissait jusqu'au vertige sa volonté de se maintenir, malgré tout, raisonnable; le mystère de la fragile et double existence oii la sienne se continuait, Fidée de l'enfant dont ils parlaient à peine, plus encore qu'un élan sensuel, le liait au malheur dEhza. Si elle eût été plus audacieuse et pervertie, peut-être Faurait-elle entraîné à la suivre.

Ils descendirent dans le chemin qui passait derrière la villa. Une trombe de vent les poussa, comme si toutes les meutes de l'abîme se fussent lâchées à leur poursuite. Un mortel silence les opprimait, le silence des séparations, lorsque celui qui reste voit l'autre déjà lointain et sent inutile tout ce qu'il pourrait lui dire encore. Il écoutait les pas légers d'Eliza, dans la boue clapotante, s'accorder aux siens, plus martelés. Sa tristesse s'aggravait, comme si, pour eux deux, ce fût désormais fini de marcher ensemble sur la terre aux routes obscures, et il se rappelait ce qu'on éprouve en suivant des funérailles, derrière les chevaux qui traînent le cercueil. Mais, presque aussitôt, il rebondit hors de ce mutisme accablé.

— Dans tes lettres, reprit-il, parle-moi de toi longuement, insatiablement. J'ai faim de te connaître. Est-ce que je te connais? Notre amour n'est-il pas issu d'un désir de comprendre ? Ce que j'atteins de ton âme, ce n'en est que l'ombre ; le plus intime me fuit.

Et ton corps même, est-ce que j'ai pu le connaître ?...

Elle se hâta d'interrompre, car les allusions trop vives à leur intimité amoureuse la blessaient :

— Toi aussi, quand tu m'écriras, ouvre-moi tout grand le livre de ton existence ; ne me cache rien.

Ce : rien tomba entre eux comme le froid d'une lame affilée. Elle avait touché le point cuisant de leur liaison, son antinomie avec la paix familiale qui, dans un moment, le ressaisirait. Ils passèrent devant la porte de la villa ; Eliza eut un frisson : elle se représenta Marie, montée dans sa chambre, regardant la pendule et songeant tout d'un coup : « Pourquoi ne rentre-t-il pas ?» A l'image de la femme qu'elle ne pouvait supplanter, une jalousie l'étouffait ; mais son intelligence, s'aidant d'un reste d'amitié, atténuait cette rage d'une sorte de résignation attendrie.

Au tournant du chemin, la flamme d'un vieux réverbère, brouillée par la pluie, obnubilée par les tourbillons, se couchait, comme agonisante, puis s'étirait, et l'ombre de la lanterne se tordait avec elle contre le mur crépitant d'eau. Séverin s'était dit : « J'irai jusque-là ». Il comprenait que, plus il suivrait loin sa maîtresse, plus lui manquerait le courage de revenir en arrière. Eliza, le devinant, s'arrêta d'elle-même, avant le réverbère ; sous cette clarté misérable les yeux de Séverin burent une suprême fois le charme endolori du visage dont il croyait ne s'être pas assez pénétré. Son regard entra sous les cils battants, dans la profondeur humide, tendre des prunelles et redescendit aux froncements des lèvres pétries par les siennes, où il avait, des mois, guetté l'aveu lent à sortir. Près du menton, au creux d'une fossette qu'il

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avait connue moqueuse, une tristesse s'était incrustée. Jl remarqua, autour du nez diaphane et des sourcils, de menus points brunâtres, le commencement du masque qu'en plein jour une couche de fard dérobait.

11 serra entre ses paumes ardentes, comme pour les y fondre, les mains délicates et transies. Elle renversa la tête sous son baiser; ils s'étreignirent désespérément; puis, dans un souffle, elle dit : « Au revoir! »et s'en alla, seule, d'une marche résolue. Il la vit s'effacer, avec son capuchon, telle qu'une forme vaine, parmi les rais troubles de la pluie.

Au bout du chemin, à l'instant de disparaître, elle se retourna, lit un grand signe d'adieu; il étendit les bras pour y répondre. Mais, déjà, l'énorme nuit l'avait absorbée, les épouvantes de l'ouragan déferlaient sur la voyageuse invisible. Il demeura, une minute, inerte, hébété par sa désolation ; ensuite il se ressouvint de l'heure, considéra sa montre et songea : « Qu'est-ce que Marie va dire? »

Pendant qu'à longues enjambées il regagnait la maison, nulle idée continue n'occupait son cerveau. Tout ce qu'il avait senti ce dernier soir bourdonnait à travers sa pensée tumultueuse, en faisait ressortir des images évanouies. Une rencontre de l'autre été lui revint, sans qu'il sût pourquoi : Eliza, en robe blanche, appuyant contre son épaule une ombrelle mauve ouverte, s'avançait à petits pas, dans une allée du jardin; le sable scintillant renvoyait jusqu'à ses narines une flambée vermeille ; ses doigts balançaient négligemment une amaryllis orangée, un lys du Japon. Comme il était arrivé devant elle à Fimproviste, elle avait rougi et laissé tomber la fleur qu'il ramassa. Ce frivole incident s'exagéra pour sa mémoire. Il aurait voulu se perdre dans l'éblouisse-

ment des joies défuntes, engourdir la menace des jours qui allaient nouer sur sa maîtresse et lui le sévère filet des conséquences. L'exaltation amoureuse dont il frémissait encore refoulait au fond de son être « l'amertume d'avoir failli ». et le départ d'Eliza ne TafTectait point à la façon d'une chose pleinement réelle : sa barbe retenait le parfum de ses contacts, son oreille restait pleine du timbre de ses paroles. Mais la préoccupation du voyage où elle s'embarquait dériva son esprit vers une anxiété plus immédiate et matérielle :

— Pourvu qu'elle se débrouille avec son argent!

11 lui avait confié dix mille francs; elle devait, à Marseille, les faire changer en or et en billets espagnols ; il craignait que son allure distraite n'incitât quelque voleur à la dépouiller subtilement ou qu'on ne la prît elle-Fuème, dans les ban(jues, à cause de sa gaucherie bizarre, pour une voleuse.

Une rafale bouscula son idée et ralentit sa hâte. 11 passait au coin de la rue qui débouchait sur la corniche de la Mitre, et à l'autre bout de lacjuelle, tout à l'heure, il avait épié l'approche d'Eliza.

Le vent du large s'y précipitait comme un taureau furieux.

Au milieu de ses meuglements, Séverin entendit, venant de la mer, par-dessus le vacarme des eaux incohérentes, un cri humain, formidable et alïreux, lancé par plusieurs voix d'hommes à la fois, l'appel de marins en détresse, jetés à la côte et sombrant. Cette clameur avait certainement éclaté tout près de la terre; sans quoi, elle n'eût pas été perceptible. Il franchit, en courant, lamelle, et, du haut de la falaise, héla aussi fort qu'il put. Aucune voix articulée ne lui donna réponse. Il écouta rugir les vagues et l'air

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gronder avec des claquements de lourde toile crevée qui tressaute aux bourrasques. Son œil, fait à scruter les ténèbres marines, plongeait dans l'incertain des surfaces mouvantes, presque sans forme : lames sur lames, tournoiements sur tournoiements, les flots chaviraient les flots, les écrasaient. La réflexion des feux du port et l'espèce de lueur qu'agitait l'écume lui laissaient discerner des tètes de récifs émergeant, succombant, reparaissant ; ils semblaient bouger euxmêmes dans Tuniverselle vacillation. Séverin, s'il n'en avait pas connu la place exacte, aurait pu les prendre pour des naufragés qui flottaient.

Il héla encore, se faisant de ses mains un portevoix. Le vent arrachait les sons au sortir de sa gorge et les dispersait en lambeaux. Le hurlement de la mer, seul, lui répondit.

— Ceux qui ont crié là, conclut-il, ne crieront plus jamais.

Il ne soutint pas sans horreur la certitude qu'à vingt brasses de lui peut-être des vivants achevaient de mourir, et que, pour les tirer du goufïre, il ne pouvait rien. Témoin fortuit de leur naufrage, cette catastrophe anonyme le troubla d'une anxiété religieuse ; du fond de son âme se levèrent, comme le glas d'une absoute, les mots liturgiques :

— Requiescant in pace...

Mais, aussitôt, il s'étonna d'oser, lui, homme de peu de foi et impur, proférer sur ces morts inconnus des paroles sacerdotales.

Cependant, la lune avait surgi derrière les nuages, et elle imbibait l'espace d'un brouillard de clarté jaunâtre, tel que le demi-jour d'un falot traversant une^ vitre dépolie et sale, vSéverin, tout d'un coup, distingua, près d'un brisant, le bordage d'une barque à

demi subrnergf^e. Sa ligne noire, selon le va-et-vient des vagues, se soulevait ou s'enfonçait, toujours à la même place. Manifestement, elle s'était éventrée sur la pointe d'un récif. Dans son esprit le naufrage s'élucida : des pêcheurs de la rade, pris au loin par le gros temps, et regagnant en pleine nuit le port des Vignettes, avaient manqué la passe ; la violence du vent d'est avait drossé leur barque au milieu des roches oii elle s'était brisée. Avaient-ils atterri à la nage? S'étaient-ils tous perdus? Rien d'impossible à ce que l'un d'eux survécut là, quelque part, cramponné, sous le choc des lames, aux broussailles de la falaise. Il décida de s'en assurer, en explorant le creux des anses, avec une lampe électrique et des cordes. Pour s'en munir, il reprit sa course jusqu'à la villa, réfléchissant au surplus que la conjoncture de cet humble désastre justifierait devant Marie son retard invraisemblable.

Soudain, à sa poursuite, approchèrent des pas fébriles, et il sursauta, car il reconnut la voix même de Marie qui l'appelait, hachée par les rafales, stridente d'une impérieuse exaspération. Au coup de onze heures, comme il ne rentrait pas, inquiète, elle était sortie à sa recherche, doucement, afin d'épargner au commandant une fâcheuse alerte, et accompagnée d'Aline, sa précieuse femme de chambre. Elles avaient longé la mer, — son chemin habituel — et, ne l'ayant point aperçu, Marie s'en revenait aflblée. La servante, qui haussait une lanterne, avait peine,'à la suivre.

Dès qu'il l'entendit, Séverin se retourna, se porta délibérément vers elle, et, avant qu'elle l'eût interrogé :

— Mais, d'où viens-tu, Marie? Je ne te reconnais

plus, toi, la femme forte. Tu devais bien penser que, si je m'attardais, j'avais une raison.

— Une raison ! Quelle raison ? Me l'avais-tu dite ? Alors, si j'étais seule, à minuit, sur les routes, avec des temps pareils, sans l'avoir prévenu, tu m'attendrais en dormant?

La précipitation de sa marche essouffla dans le vent sa réplique acerbe. Rarement Séverin l'avait vue si près d'être en courroux. Le caractère de Marie, par sa limpidité constante, rappelait ces fortes eaux fluviales qui glissent, d'une seule nappe azurée, entre des berges planes, mirant des arbres stables, des arches de ponts et des tours d'églises, tranquilles comme tout ce qui s'achemine à des fins certaines. L'humeur quinteuse de son père, parce qu'elle en prévoyait les accidents, n'altérait point la sienne. La fugue de Séverin déconcerta pourtant, dans son cours égal, une existence ordonnée selon des règles de joie; la tempête, le sourd frôlement de malheurs proches, et surtout la rebuffade d'un injuste accueil achevèrent de l'encolérer. Séverin sentit son tort : pourquoi n'avait-il pas au moins paru touché de ce qu'elle s'était mise en quête de lui? Mais son premier geste savait mal être hypocrite :

— Calme-toi, ma chère, lui dit-il, radouci. Tu vas me comprendre.

Et, s'adressant à la femme de chambre qui le dévisageait avec une insistance friponne, comme si elle devinait quelque chose :

— Aline, vous savez l'armoire oîi je mets ma lampe électrique et mon harpon. J'en ai besoin, allez vite.

— Le harpon? se fit répéter Aline. Monsieur veut pêcher ?

— Oui, le harpon, réitéra-l-il assez durement, et deux grosses cordes. Allez vite, courez. Nous arriverons peut-être à temps.

Il insinua son bras sous Faisselle de Marie, comme en signe de reprise alFectueuse, et, tandis qu'il la ramenait vers le lieu du sinistre, il la mit au fait, selon sa manière concise, non sans laisser entendre (ju'un moment considérable avait filé pour lui, à écouter et à chercher, jusqu'à ce qu'il découvrît la barque.

— Tiens, l'aperçois-tu, là, qui bouge contre une roche ? Peut-être les hommes ont-ils surnagé. Longtemps^ j'ai cru démêler, dans les bruits des lames, des appels de détresse.

— Ils ont dû atterrir, la côte est si près, opina Marie, disposée en toutes choses à la confiance. Elle oubliait déjà ses transes et le revêche abord de Séverin. Une compassion, renforcée de curiosité, la sollicitait, elle aussi, vers le mystère de ce naufrage.

Un paquet de mer qui fit explosion à l'angle du talus projeta sur les troènes du chemin une perche, enduite de vase et d'algues, dont le bout était brisé. Séverin la saisit, et, comme Aline revenait avec sa lanterne, il put lire, tracés en lettres pourpres autour du bois peint en bleu, ces deux mots : Elisa, Toulon. La coïncidence du nom déchiffré sur ce débris le transperça d'une angoisse ; le présage était cruel. Aline, peu tendre pour Eliza, s'en divertit :

— M^'^ Lougrée verra demain son épave, elle en fera des vers, elle qui fait flèche de tout bois...

— ïaisez-vous, Aline, enjoignit M""" Lhostis ; vous danseriez sur des cadavres ; vous êtes insupportable.

Le double sens du persiflage d'Aline heurta

Sév'orin et Tinquiéta ; il ne parut pas y prêter attention ; mais, ayant examiné la perche, il la mit sur son épaule.

— Je connaissais, dit-il avec un émoi bizarre, Pormieu, le patron de cette barque, un ancien du Mourillon, et les trois qui raccompagnaient, Soûlas, Jaïiie, Vanino le mousse. Jaïne, s'il a péri, laisse buit enfants.

— Huit enfants! s'écria Marie, pour qui ce chiffre était énorme. Il faudra nous occuper d'eux.

Séverin alluma sa lampe et l'exploration commença. Les naufragés n'avaient pu gagner la terre qu'entraînés dans le sens du vent. Il suivit donc la falaise en remontant vers Tintérieur de la rade, du côté des vieux bastions.

Il marchait au bord du gouffre et inclinait l'œil éclatant de son petit phare, tantôt sur le sable des criques, tantôt sur les gradins des pentes broussailleuses. Marie s'avançait à sa droite, vigilante, prête à le retenir, car, aux tournants obscurs, le sol rocheux, martelé par les ruissellements de tempêtes millénaires, tout en creux et en bourrelets, poisseux d'embrun, était glissant comme un rouleau frotté de savon.

Mais Séverin avait dans son pas une sécurité de somnambule. Il allait insoucieux des jets d'écume qui lui balayaient, par instants, les jambes ou se déchargeaient, comme de gargouilles, sur son capuchon. Aline, venant derrière et rasant les murs pour être moins arrosée, l'admirait tacitement. Il avait tant de fois défié le vertige des eaux bouillonnantes qu'il regardait à peine, au-dessous de lui, les lourdes vagues émerger de l'ombre, bomber leur dos, étirer leur crête, sauter à la gorge des roches goitreuses,

d'où elles rejaillissaient pulvérisées en averses de gouttes étincelantes, dans des chocs et des contrechocs si voraces que colle qui surgissait ne se distinguait plus de celle qui refluait.

Le contact, les fracas, Fodeur de cette mêlée électrisaient ses muscles et son cerveau d'un nouvel afllux d'énergie. Il accueillait, comme un surcroît de vigueur, la turhulence des éléments. Eliza l'avait bien dit : la mer orageuse était, pour lui, en idée, une cavale qu'il empoignait par la crinière, qu'il eût aimé pouvoir chevaucher à cru. Pendant que ses yeux s'acharnaient à découvrir quelque chose qui eût la ressemblance d'une forrne humaine, son esprit s'espaçait hors de l'action présente ; elle lui semblait à demi fictive et rêvée ; en même temps des faits lointains devenaient, ' dans sa vision, soudainement actuels. Il se représentait une manœuvre nocturne de débarquement qu'il avait faite, un hiver, aux environs de Brest, entre Trës-Hir et Portzic. La mer était rude; un de ses camarades, derrière lui, sautait de la chaloupe sur un ponton ; il entend la chute d'un corps au milieu des clapotis du ressac; il se retourne ; le marin avait disparu. L'horreur muette de cette noyade, quand il y ressongeait, lui laissait un froid dans le dos.

— On se croirait un peu en Bretagne, exprima-t-il à Marie, sous la brume et le pulvérin des falaises tonnantes.

— Tu ne vois rien ? demanda-t-elle, tendue vers le sort des pêcheurs naufragés.

— Non, rien.

Ils avaient dépassé la villa, le pavillon, la porte du jardin et l'extrémité du mur à l'abri duquel s'était prolongé l'adieu. Son malaise fut singulier de rêve-

nir au môme endroit, avec Marie, une heure après. Il tira sa montre et pensa :

— Minuit moins vingt-cinq. Elle est en route.

Et, pesante comme la chaîne d'une ancre, la mélancolie de la séparation retomha sur sa poitrine.

Au delà du tertre que le gros canon dominait, allongé sur son affût, dans sa gaine de cuir, tel qu'un homme à plat ventre, la côte se redressait brusquement, commandait de très haut la mer, et on ne pouvait plus descendre à portée du flot, sauf au hasard d'un mauvais sentier, obstrué de ronces, où la pluie dévalait en cascades. Marie, attirant Séverin par le bras, lui dit, joue contre joue :

— Mon ami, nous n'allons pas continuer plus loin. Ces pauvres gens sont bien perdus. Rentrons.

Mais aussitôt elle se recula, offusquée d'une surprise :

— C'est drôle, fît-elle à mi-voix; tu sens le parfum dEliza, le jasmin double.

Les autres soirs, après ses rendez-vous, il effaçait, par une minutieuse toilette, comme un criminel prudent, tout vestige de ses désordres; cette fois, il était pris. Mais l'inopiné de l'alerte le trouva prompt à la défense.

— Tu t'en aperçois ? éclaircit-il aisément. J'ai lu tout à f heure des poèmes qu'elle m'a prêtés, le Triomphe de la vie, d'Olivier Montendre ; elle y avait mis un signet; je m'en suis caressé la barbe.

L'explication n'était qu'une moitié de mensonge. Marie l'avait vu feuilleter le livre et fleurer le signet. Le calme de son effronterie supposait pourtant une maîtrise inquiétante dans Fart de tromper, et il en fut honteux lui-môme. A l'étage supérieur de sa conscience quelqu'un maugréait d'être engagé en de

misérables cautèles ; mais, plus bas, une autre partie de son Moi se tenait sur un qui-vive de guerre, pour sauver le secret d'une passion et le bonheur de deux femmes.

Marie accepta sans peine la réponse de son époux. Si un doute frôla sa pensée, elle l'écarta d'une chiquenaude : pouvait-elle admettre tout d'un coup la trahison d'une amie et l'infidélité d'un homme en qui sept années de tendresse avaient corroboré sa foi, exacte et pure comme l'alliance ajustée à son doigt?

D'ailleurs, une immédiate diversion dissipa cette idée sinistre. Séverin se disposait à la convaincre qu'il fallait s'obstiner dans la recherche des survivants possibles, lorsque la voix grasse d'Aline, dont l'accent provençal bombait les mots hyperboliquement, à quelques pas en arriére, interpella :

— Oh! madame, regardez donc I

Elle désignait le coin de l'adieu, l'angle protégé du vent oii flottait encore, pour l'illusion de Séverin, le manteau gris d'Eliza. Et, là, une chétive lanterne vacillait, qu'une main suspendait dans la pluie noire. Séverin dirigea sur l'apparition le jet de sa lampe : une vieille femme se tenait debout, montrant une de ces figures en ruines que des siècles de misère semblent avoir laminées et peu à peu tatouées de cruels hiéroglyphes. Un long nez sans chair partageait ses joues mornes, tailladées, contrepointées de rides. Des mèches de sa chevelure, d'un gris plâtreux, se tordaient hors du fichu de laine qu'elle ramenait sous la salière de son menton. Ses mains paraissaient effrayantes, étant énormes, comme si toute la force de son être s'y fût concentrée; les cordes de grosses veines y entrenouaient leurs sail-

lies brunes ; les doig-ls étaient fendillés dans leur longueur, et jusqu'aux ongles, par des crevasses sanguinolentes. Elle n'était vêtue que d'un jupon verdàtre, d'un caraco bleu ; une méchante serpillière défendait, tant bien que mal, ses épaules d'où l'eau dégouttait. Mais elle avait l'air insensible au froid, à la tempête, à la pluie. Une anxiété visible crispait ses yeux tendus vers la rade ; ses cils tremblaient au bord de ses larges paupières fripées.

Elle détourna son regard sur la lampe de Se vérin qui s'approchait, et dévisagea, la bouche entr'ouverte, cet inconnu, suivi de deux femmes, rôdant à pareille heure, dans cette nuit maudite. Entre ses lèvres violâtres, comme teintes de lie pâle, deux dents étranges brillaient.

S'effarait-elle de la rencontre ? Séverin déchiffra, au contraire, en son attitude, une satisfaction d'avoir trouvé, sur cette falaise déserte, des gens à qui parler.

— Vous cherchez quelqu'un? prévint-il en l'abordant avec douceur.

— Si, répondit-elle d'un ton rauque, mais d'une langue zézayante et gauche, à la façon d'une Italienne ou d'une Corse qui articulait mal le français. Je suis la grand'mère à Giulio Vanino, le mousse de VElisa. Leur canot est parti hier matin. On attendait, ce soir, le petit. Je lui ai trempé la soupe, je lui ai coupé ses tartines. A onze heures, quand j'ai vu que rien ne rentrait, j'ai dit à Battistina : « Couche-toi, ma fille, hein ! Moi, je n'y tiens plus, je descends au port, il me faut des nouvelles. » Elle voulait m'arrêter : « Je ne veux pas que tu vas, qu'/ me disait ; lu es folle, pauv'mémé. Est-ce que tu la feras rentrer, sa barque ? Tu mouilleras ta chemise et tu ne

sauras rien. » Et batacii, et bataclan. Mais, voyezvous, quand j'ai une idée, je Fai. Mon petit, je l'aime trop. Je n'ai que lui pour me câliner, hein ! Les autres, c'est dur comme de la caillasse. Lui, c'est comme un enfant de quatre ans. Si un malheur arrivait, ah ! pauvre de nous î j'en deviendrais folle, comme elle disait. Je suis descendue au boulevard, le gardien du fort m'a dit qu'on ne savait rien de VElisa. Oh qu'ils sont, bon Dieu? Elle est une sans pitié, la mer. Je cracherais dessus. J'ai passé par ici, pour voir si je verrais quelque chose. Vous autres, vous ne savez rien, non plus? J'ai tant prié saint xintoine ! Si c'était lui qui m'a menée sur votre route, hein ?

Elle avisa la perche brisée que Séverin appuyait à son épaule ; mais sa vue affaiblie ne discerna point, dans la pénombre, l'inscription. Tandis qu'elle mêlait ses doléances aux mugissements des rafales, Séverin et Marie se rencontraient dans une pensée : peut-être l'enfant sur qui elle s'attendrissait roulaitil, cadavre déchiré, au travers des brisants. Marie la pressa de venir jusqu'à la maison où elle boirait une tisane chaude avant de regagner, tout en haut de la rue Saint-Jules, les mansardes qu'elle appelait baroquement sa a kasbah ». Mais la pluie cessait; la pauvresse refusa de s'attarder davantage. Séverin et Marie l'accompagnèrent quelques pas dans le chemin ; et, comme Séverin l'interrogeait sur sa vie, avec sa loquacité méditerranéenne elle en déroula, sans se faire prier, l'histoire.

Son père était un pécheur de Bastia, émigré au Mourillon oii il espérait gagner davantage. Il l'avait placée, à neuf ans, pour être polisseuse de marbre, chez un entrepreneur de monuments funèbres. Le

travail, en hiver, « n'était pas un régal », il fallait tenir dans Teau froide, du matin au soir, ses mains toutes crevassées. Elle avait eu vingt sous de salaire, par journée, jusqu'à cinquante ans ; maintenant elle en obtenait trente. Elle avait épousé un portefaix, « une pâte d homme ».

« Et il était fort, expliquait-elle. Ce n'était pas un homme, c'était un lion. Quand il avait cogné quelqu'un, on pouvait dire : « Celui-là, le poil ne lui sortira plus. » Moi, il ne m'a jamais touchée. Il allait dans les foires lutter avec des hercules, pas pour de l'argent, pour montrer son honneur. »

Mais Vanino le père était « porté sur la boisson » ; le métier voulait ça. 11 avait succombé à quarantecinq ans. « usé de l'estomac, usé de tout». Des cinq fils qu'il avait eus, quatre étaient morts, avant d'être élevés, d'une méningite. Le plus jeune « faisait le savetier », parce qu'il clochait d'une jambe. Il s'était marié, trois enfants lui étaient venus ; mais il n'avait pas atteint ses trente ans qu'une angine l'emportait; sa femme l'avait suivi sept mois plus tard, laissant sur les bras de la grand'mère deux filles et un marmot à peine sevré.

« Nous sommes quatre chez nous, continua-t-elle, et le loyer qui fait cinq ». Les deux filles travaillaient « dans la couture » ; mais elles ne pensaient qu'à rire, à s'attifer, à danser; « du cœur, pas plus que sur ma main ».

Elle revint aux qualités de son Giulio, un si beau petit, et si doux, qui acait de T amour. Par malheur, il avait voulu être marin : « On Tavait placé comme serrurier, ça ne lui allait pas; comme ébéniste, ça ne lui allait pas. « Je veux être marin, je veux être marin ». — De ce temps, le v'ià frais dans la marine.

Si la secouée de cette nuit pouvait le guérir! Le reverrons-nous seulement? Ah la! lai bonnes gens, il faut s'en voir. A des moments, tout s'en mêle. J'en ai ramassé des peines et de la fatigue, dans mes soixante-huit ans. Il est le plus fort lutteur, le Bon Dieu. Que pouvons-nous contre? Il n'y a que se jeter à Lui. Tout de même, je lui en dirais, sll me prenait mon petit. De quoi qu'il nous jalouse? Pour qui soutirons -nous? »

Elle s'éloigna, ses bottines clapotant dans la boue, Téchine courbée en avant sous la serpillière effrangée ; hâtive et nerveuse, malgré son âge, une de ces créatures de combat qui sont bâties pour tenir longtemps, « crucifiées de travail », et plus fortes que leur misère, après s'être colletées soixante ans avec elle.

Séverin la regarda s'enfoncer entre les deux murs du chemin, au delà du réverbère, ainsi qu'il avait vu disparaître Eliza. Son dernier mot : Pour qui sotfffrons-noics? lui laissait dans les fibres comme une épine. De la catastrophe probable qui allait écraser Tunique bonheur terrestre d'une vieille indigente à la vie d'esthète qu'il s'était assurée, à ses enivrements de luxurieux, il perçut tout d'un coup une relation incertaine, mais poignante. Fallait-il donc que les uns pâtissent pour que les autres fussent heureux? Durant les minutes mêmes où il avait étreint Eliza une dernière fois, les pêcheurs désemparés s'en allaient à une mort sauvage. Le désastre de ces hommes expiait-il ses transgressions? Une telle hypothèse était trop accablante; il la bouscula. Cependant, un trouble descendit dans sa conscience, plus profond que le tourment d'avoir quitté sa maîtresse.

Il rentra sans mot dire, vaincu par une sorte de stupeur. Une soif véhémente le brûlait. 11 s'arrêta

dans la salle à manger, voulant avaler un verre d'eau fraîche. Une ombre que sa lampe déploya au plafond lui fit lever la tète; il découvrit, collant sur la moulure de la rosace ses pattes membraneuses, un gecko, un lézard à tête plate, dont les gros yeux, surpris par la lumière, se dilataient d'une horreur vague. Cette bête inolTensive s'était réfugiée là pour dormir au chaud. Mais son aspect hideux lui déplut, comme un mauvais présage.

Monté, il traversa sur la pointe des pieds la chambre où dormaient Albert et Ferdinand. De leurs lits candides, pas un bruit de souffle ne s'élevait ; pourtant, la douceur d'une présence vivante habitait l'air tranquille et tiède. Au sortir des rafales et de ses commotions passionnées, ce calme, cette pureté allégea son être.

Dans sa chambre, Marie l'avait devancé; elle s'était mise à genoux et disait tout bas sa prière du soir. Il esquissa, selon son habitude, un rudimentaire signe de croix, marquant par là, que, sans être dévot, il se joignait à elle .d'intention.

Pendant qu'elle se déshabillait en son cabinet de toilette, il s'approcha d'une des fenêtres dont les volets n'étaient pas clos et appuya son front contre la vitre gondolée sous le vent glacial. Il l'ouvrit, se pencha pour examiner encore le littoral et la mer. L'immense gémissement des espaces orageux s'engouffra dans la maison.

Le disque tronqué de la lune décroissante échancrait d'une clarté fauve le cercle des nuages courant sur elle, pareils à des oiseaux affolés. Elle faisait saillir les têtes ruisselantes des récifs. La barque, toujours au même endroit, dansait, bondissait et retombait, comme disloquée, entre les lames.

Ses yeux embrassèrent instinctivement le désert lumineux de Tliorizon. Au bord du ciel bleui des étoiles diamantaient la mer. Miroitante, plus baute et formidable, elle gonflait son dos luisant et noir comme la peau d'un cong-re; des éclairs de glaive brisaient la crête des vagues, de Tor en ébuUition roulait dans leurs cascades d'écume. Sous le vol rompu des nuages, la jetée brune du petit port, coupant le brasier luilaire, le promontoire qui, en face de la Mitre, trancliait les ilôts comme l'étrave d'une carène, s'éclairaient ou s'assombrissaient. Les pulsations du pbare, lès nuées en lambeaux et l'astre lui-même, tout semblait emporté par une giiation délirante. Combien souvent, éperdu de violence, Séverin s'était-il approprié l'orbe houleux, empli de lune, des eaux sans bornes ! Mais cette nuit, leur agitation magnifique lui paraissait vide, insuffisante à noyer sa tristesse. La pensée d'Ëliza débarquant, seule, à Marseille, parmi la cohue des voyageurs anonymes et la pitié pour les pêcheurs perdus heurtaient en son cœur un flux et un reflux d'amertume.

Gomme, au bout d'un instant, il refermait la fenêtre, un baiser chatouilla son cou, et Marie, en cliemise, les cheveux dénoués, lui dit à mi-voix, sur un ton de légère impatience :

— Eh bien î Qu'attends-tu pour te coucher! A quoi reves-tu?

— Je songe, répondit-il, aux marins de la barque. Est-ce lamentable, cette impuissance de l'homme pour riiomme ! Ils sombraient à cinquante pas de nous, et nous n'en savions rien !

— J'y songeais aussi^ fît-elle plus sérieusement; j'ai prié pour hiur âme. Je me demande, S^éverin, si

nous n'avons pas trop de bonheur, qu^nd d'autres en ont trop peu...

Il se dévêtit sans hâte et se coucha, mais ne put s'endormir, alors que Marie, paisible, s'abandonnait au sommeil entre ses bras.

La pluie avait recommencé; au-dessus de leur tête, l'eau d'une gouttière battait régulièrement le plafond, comme si un marteau eût cloué un cercueil. Il se leva, monta au grenier, empila des linges sous le point de chute afin d'amortir le bruit. Recouché, il s'étonna d'être si nerveux. Peu à peu, les vibrations fiévreuses de ses tempes s'assourdirent; une torpeur détendit ses membres. Les fracas du dehors se perdaient en sa somnolence, semblables au brouhaha d'une grande ville ou à la rumeur d'une bataille lointaine.

Mais le cri des agonisants s'obstinait à résonner contre ses oreilles, le cri des hommes qui, peut-être, étaient morts parce qu'il avait voulu trop vivre.

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