LE 13 JUILLET
Séverin était assis en face de M™^ Rosuel dans son salon, près du feu. Bien qu'on fût en mars, à deux heures de l'après-midi, un crépuscule coulait des profondes et doubles fenêtres, le long des murs tendus de tapisseries déteintes, dans les angles sombres des sièges à haut dossier. Il faisait « un temps bouché ». La rade, discernable entre les ormes du cours d'Ajot, perdait son étendue sous un brouillard de pluie. Les branches nues des arbres oscillaient en mugissant.
Debout contre la cheminée, M. Rosuel bourrait sa pipe et penchait la tête d'un air chagrin, qui chez lui était anormal.
— Eh bien non ! cher monsieur, disait M°*® Rosuel, atténuant par des inflexions affectueuses les choses pénibles qu'elle énonçait, un projet de mariage pour Marie-Anne n'a aucune chance de succès en ce moment. Vous savez Testime où nous tenons Albert Accueillir votre fils comme notre fils serait une fierté et une félicité. Vous êtes le meilleur de nos amis vous seriez nôtre, tout à fait. C'est un beau rêve J'ai expliqué à Marie-Anne les sentiments d'Albert elle s'en doutait un peu. Elle m'a répondu : « Me
marier ! quand je n'ai pas dix-huit ans ! Etes-vous donc si impatients de voir vide ma petite chambre? Je vous en supplie, laissez-moi, trois ou quatre ans, réfléchir. »
Le commandant, sa pipe dans le coin de sa bouche, en tirait une fumée rageuse.
— Marie-Anne, grommela-t-il, est lunatique; la tête d'une jeune fille, c'est aussi insondable que le puits de l'abîme.
Séverin s'efforçait de garder bonne contenance ; il refoula durement sa déception.
— Chère madame, je conçois que vous ne pouvez ni ne devez violenter votre fille. N'en parlons plus. La peine d'Albert va être immense. Son inclination n'était pas un de ces feux de paille qu'allume une rencontre éphémère. Depuis plus de deux ans, il pensait à Marie-Anne. Son cœur avait consulté sa raison ; les motifs d'être agréé, mis en balance avec les autres, décidaient son espoir; présomptueux sans doute, il se croyait capable, même s'il n'inspirait pas une tendresse, de faire accepter la sienne. Ce refus lui vaudra une première expérience de la douleur. Je voudrais bien qu'il n'en sortît pas désabusé des plus pures affections, mais humble et supérieur à toutes les amertumes.
^jme Rosuel sut gré à Séverin de prendre aussi noblement une déconvenue poignante. Elle fit de son mieux pour l'amortir; avec le temps, les dispositions de sa fille se modifieraient peut-être. Et M. Rosuel confirma :
— Retenez-en l'assurance, mon cher Lhostis. Ni ma femme, ni moi, tant qu'Albert sera libre, nous ne détournerons de lui Marie-Anne.
Sous la cordialité de ces atténuations, Séverin
tlémêlait un motif tacite du refus : dans les manières des Rosuel à son égard, depuis quelques mois, une réserve, une sorte de recul discret lui était perceptible. Un incident de nulle portée, en apparence, la rencontre au Folgoat, du commandant Caravelli expliquait cette demi-méfiance. Caravelli connaissait, comme une vieille histoire dont on reparlait quelquefois au Mourillon, la liaison de Séverin et d'Eliza. En dînant à Brest chez les Rosuel, entre le fromage et la poire, il avait dû, sans noirceur, cédant au plaisir de dauber sur autrui, aventurer une révélation :
— Gomment ? Vous ne le savez pas !
Et les Rosuel en avaient aussitôt déduit l'identité probable de Xavier. Leur estime pour Albert demeurait intacte. Mais leur sagesse hésitait à faire entrer Marie-Anne dans une famille où la présence d'un bâtard consacrait un scandale. Aussi, quand Marie- Anne opposa une nette aversion à la perspective, même distante, d'un mariage avec Albert, M"'^ Rosuel n'eut garde d'insister.
Le motif de cette répugnance, M. Rosuel l'ignorait ; il s'en préoccupait : on proposait à sa fille un parti raisonnable, brillant ; elle n'en voulait point ; quelle arrière-pensée la rebitfait ?
M"*" Rosuel, malgré le silence de sa fille, soupçonnait la cause de sa réponse : « Laissez-moi, trois ou quatre ans, réfléchir. » Marie- Anne aimait secrètement Xavier : elle le trouvait si fin, si à part ! Albert, droit, simple et viril, exprimait d'un seul coup sa personnalité; son âme se laissait lire comme une devise sur un étendard. Xavier était un livre à serrure, plein d'irrévélé et d'imprévu : elle le croyait en outre orphelin et une compassion protectrice s'insinuait dans l'attrait irraisonné. M""' Rosuel ne donnait point
tort à sa fille ; le subtil et ondoyant Xavior la séduisait, peut-être parce qu'elle était d'un tempérament toutcontraire. Si elle n'avait connu sa tare originelle, elle aurait approuvé le penchant de Marie-Anne. Elle taisait à son mari, pour ne point l'irriter, ce qu'elle en avait entrevu. Le danger, d'ailleurs, paraissait minime; Séverin avait fait entendre au jeune Bordache que Marie-Anne ne serait point pour lui, et les occasions où elle le rencontrait s'espaçaient de plus en plus.
Séverin, en cet instant, ne songeait qu'au chagrin d'Albert :
— Mon fils pâtit à cause de moi ; j'étais allé, au Folgoat, chercher un signe de pardon ; il m'est venu sous la forme d'humiliations inopinées ; et ce n'est plus moi surtout qu'elles atteignent.
Extérieurement il comprima sa tristesse, et, comme si rien de fâcheux ne s'était articulé, aiguilla l'entretien sur les redoutables prévisions de guerre qui se resserraient des ce printemps de 1914. L'aveuglement public aggravait le péril ; l'effervescence d'une démagogie pacifiste semblait faite pour décider l'ennemi à ne plus attendre. M. Rosuel, commandant un navire alors en réparation dans l'arsenal, observait autour de lui les symptômes d'une agitation néfaste ; il s'indignait contre certains chefs obstinés à démolir les restes de la vieille discipline.
— Hénaff me soutenait hier cette théorie : « Dans un équipage, il n'y a que les fortes têtes qui m'intéressent. Quand un homme est en faute, je Tappelle : je lui fais une remontrance et je lui donne une permission. » Hénafl oublie d'ajouter qu'en favorisant les mauvais il exaspère et décourage les bons. C'est lui qui me disait l'autre jour : « Jamais je n'admettrai qu'un
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homme porte ma valise ; ce geste dégraderait sa dignité humaine. » Vous savez les tours qu'on lui joue. Un matelot était puni. Une gourgandine du dernier étage arrive à bord, se dit la sœur du matelot, insiste pour voir le commandant ; elle le supplie de laisser aller son frère à une réunion de famille très importante. Hénaff fait appeler le matelot, le sermonne, l'exhorte à bien suivre les conseils de sa sœur et de ses parents, et il l'envoie à terre avec cette femme...
— Chez vos ouvriers, demanda M""^ Rosuel à Séverin, vous ne remarquez pas un état d'esprit extraordinaire ?
— Dans l'ensemble, non. Mais je serai probablement forcé de mettre à la porte un de mes dessinateurs qui se croit un flambeau d'intelligence et prédestiné à bouleverser le monde. Il distribue au vestiaire des papiers où sont prêches le sabotage, la suppression du patronat, etc. [1 a refusé à Trébaol de transmettre un ordre, sous prétexte qu'il n'a pas le droit de commander à un de ses semblables. Je vais, tout de suite, descendre à l'usine pour trancher son cas.
Séverin sortit du salon de 31"'" Rosuel sans que rien, dans son attitude, accusât une fâcherie ; et pourtant il sentait à demi rompu le nœud d'amitié qui le liait à cette maison. Irrémédiables, il le savait, sont les froissements sous-entendus, quand la trame d'une affection est rongée, fil à fil, par des infiniment petits.
— Que je sois plus ou moins seul, concluait-il dehors, marchant sous la pluie molle qui grésillait sur son capuchon comme si une pomme d'arrosoir l'eût déversée, c'est d'une minime conséquence. Pour
moi, il n'y a plus que Vous, ô mon Dieu î Mai^i Aibeii et Xavier lui-même auront-ils la force de porter avec moi le châtiment jusqu'au bout?
En arrivant à Tescaiier du port de conmierce il s'arrêta, par habitude, au-dessus des niarches, entre les grilles, et r(;garda l'espace diffus. Un soleil blafard, qui ne pouvait percer, trempait au travers des nues l'air imbibé de pluie, tremblant comme une eau grise. La rade se faisait d'un gris jaunâtre d'élain ; les deux nmrs de la passe, les formes disséminées des navires se déliaient en noir dans la brume ; une zone de vapeurs blanches s'éclairait le long des côtes, au bord des îles. Son àme, désabusée du monde visible, céda, une seconde, à cette dissolution spectrale des apparences. Bizarrement lui revint en mémoire un vers du pauvre Villon :
Car à la mort tout s'assouvit.
De la meurtrissure que lui infligeait le refus des Rosuel à la pensée de la mort la disproportion semblait démesurée. Mais Séverin pressentait, au delà d'un mortifiant épisode, des événements inconnus et terribles. Et la morne inertie des êtres lui donnait presque la nausée de vivre : ces toits du port étaient d'une laideur écrasante ; en bas des rampes, un vieux cheval de camion, dételé, sommeillait, la tète basse, près d'une pile de planches noircies; un ivrogne hébété, traînant les pieds dans un cloaque, s'éloignait vers les bassins. Le flot commençait à monter; mais des barques demeuraient couchées en pleine vase, telles que des cadavres, sous la pluie.
Il secoua pourtant sa défaillance et, d'un pied allègre, descendit le long escalier. Des pêcheurs aux
galoches bruyantes arrivaient derrière lui, placides, insoucieux du temps, appuyant contre leur ciré d'un rouge de rouille des pains ronds tout chauds. Le long du quai, les vendeuses de poisson, leurs caisses de sardines sur la tête, couraient avec leur clameur âpre annonciatrice de la marée : «Elle arrive I elle arrive ! » Si habitué que fut Séverin à ce cri des rues, il ne Tentendait guëre sans un vague contentement. C'était une des harmonies ancestrales de son existence à Brest ; le chant et l'odeur de la grande mer lui parvenaient dans cet appel claironné comme un message de joie. Une pauvresse le croisa, trottant avec de mauvaises pantoufles, tête nue, les épaules plovées sous un sac de charbon. Devant la nécessité du travail dont il subissait moins grossièrement que d'autres le faix quotidien, l'idée de ses tribulations s'allégea, son esprit se rassérénait.
« Albert, pensa-t-il, est anxieux d'une réponse. Je vais lui écrire tout de suite. »
Albert était alors attaché à la défense de Bizerte, et embarqué sur un contre-torpilleur. Mais il espérait une permission, et peut-être, viendrait voir son père dans les premiers jours de juillet. Dans ses lettres, jamais il ne soufflait mot de Xavier.
— En somme, s'avouait Séverin, si Xavier n'eût pas été là, Marie-Anne n'aurait probablement point repoussé Albert. Ses parents ne l'eussent en aucune façon détournée de notis. J'ai sacrifié le meilleur de mes hls à l'autre. Le mal est fait. C'est trop tard. 31ais, d'ici quelques mois, Xavier aura quitté le Borda; il sera vite oublié...
La porte brune de l'usine était devant ses yeux ; il reprit contact avec les tâches qui l'attendaient, envisagea la conduite à tenir vis-à-vis de son dessinateur
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anarchiste, de Garcin, quand, tout à Theure, il le ferait appeler.
La gravité de cette aflaire dépassait les suites immédiates d'une propagande qui se heurtait au sens pratique d'une partie des ouvriers. Elle correspondait à une fermentation de révolte dévastatrice où la haine du patronat, des furies irréligieuses, un besoin sauvage de détruire sans savoir ce que l'on reconstruira s'amalgamaient comme une combinaison d'explosifs. Les mesures militaires débattues au Parlement servaient de prétexte à une campagne d'insultes contre l'armée, éventuel rempart de l'ordre social. Un argent louche sustentait les démagogues. Ceux qui niaient la patrie s'enrageaient de même à renverser la notion du Dieu qui a sculpté, sur les tables indestructibles de sa Loi, le commandement : « Tu honoreras ton père et ta mère. » Quelques mois auparavant, un immonde agitateur était venu à Brest, revomir, devant trois mille ouvriers, ses vieilles tirades blasphématoires, h'énétiquement acclamées. Séverin ne s'était pas montré à cette conférence ; mais Trébaol lui en avait exposé la physionomie et retenu une plirase effroyable entre toutes : « Ou la matière existait hors de Dieu, et il ne l'a pas créée ; ou elle existait en lui, et alors, c'est qu'il avait une quantité colossale de matière à évacuer. » Tel s'offrait le pain I nourricier dont les émancipateurs du peuple le gavaient.
D'une façon plus précise, Séverin savait l'existence d'un club occulte, à visées révolutionnaires, où Garcin avait sa place, parmi des travailleurs du port et quelques marins. Les dirigeants de ce groupe étaient 11 deux personnages suspects, M. Bonamy et M^^*" Preus- i'
Bonamy, licencié en philosophie, pédagogue infime, avait une trentaine d'années. Petit homme barbu, avec des cheveux trop longs, on le voyait, aux heures de ses cours, Tair furtif et ahuri, penché en avant, passant comme une ombre, portant sous son bras une serviette bourrée de livres et de notes; ses yeux sournois, d'une fausse douceur mystique, se dérobaient derrière des lunettes. Une culture confuse, des doctrines subversives pillées chez les philosophes d'Allemagne soutenaient ses rancunes de prolétaire à court d'argent et qui en empruntait partout pour subvenir à un faux ménage d'une espèce peu qualifiable. Des ambitions exorbitantes, un esprit d'intrigue diaboliquement retors, une féroce ténacité dans ses projets faisaient de lui un conspirateur implacable, un de ces insectes dont la tarière n'est propre qu'aux œuvres de destruction.
jyjiie Preusslig, attachée à un hôtel cossu, y remplissait l'emploi de caissière. Fille d'une juive polonaise et d'un commis-voyageur allemand, elle accusait des origines plus orientales que germaniques : des prunelles d'un noir fabuleux, la courbe harmonieuse des sourcils évoquaient une esclave de harem, provocante et soumise ; mais le bas de sa figuie grimaçait d'une laideur inquiétante. Ses dehors mielleux couvraient une âme ulcérée par de secrètes infortunes ; elle élevait chez elle une orpheline qu'elle disait sa nièce; ses intimes chuchotaient que c'était sa fille, la fille d'un homme qui l'avait abandonnée. Travailleuse et propagandiste méthodique, infatigable, elle préparait à Brest un mouvement de révolution qui devait s'étendre aux autres ports, aux arsenaux et à toute la marine. « Tenons la mer, et nous tiendrons tout », raisonnait-elle trop lucidement.
Le comité se réuaissait, rue de Suffren, dans l'arrière-boutique d'une imprimerie proche d'une sombre gargote où se donnaient rendez-vous les marins en permission. De cette officine partaient les feuilles incendiaires que distribuait Garcin à l'usine Lhostis et ailleurs. L'apathie des pouvoirs publics ne laissait à Séverin aucun espoir d'exterminer le fléau. Son uni(jue ressource était d'exclure de sa maison l'anarchiste et ceux qui l'imiteraient. Toutefois cette sévérité aurait pu se tourner à son détriment. Que ferait-il si une contagion d'indiscipline le privait de ses meilleurs ouvriers ? Sur les soixante-douze hommes que l'usine occupait, vingt lui paraissaient totalement sûrs, une quarantaine demeuraient bons parce que l'ensemble se tenait bien ; des salaires avantageux, la certitude que le patron ne consentirait pas à les accroître endiguaient chez le plus grand nombre les velléités d'insubordination. Une douzaine de gas remuants entretenaient un péril souterrain, jusque-là théorique, mais que les diatribes propagées au vestiaire pouvaient, d'un moment à l'autre, faire éclater en des actes.
Aussi, comprenant les suites d'une manœuvre brusque, Séverin voulait-il mettre dehors son dessinateur sans violence, et le décider à quitter de luimôme l'usine.
Quand il monta dans son bureau, il trouva au milieu de son courrier une lettre dont le contenu l'allégea d'un souci grave : un banquier de Lyon, M. André Marc, acceptait, à un taux raisonnable, de lui prêter quinze cent mille francs. Il allait se libérer du malpropre légataire de M""- Pradel 1 Cette nouvelle le mit presque en joie, il croyait y lire un présage de bénédiction pour ses entreprises. Dans la
décision qu'il prondrait vis-à-vis de Garcin il se sentit beaucoup plus à Taise. Les multiples bruits des ateliers emplirent ses oreilles, comme une musique paisible, une liturgie du travail.
Il descendit à la salle de dessin et trouva le jeune anarchiste, debout, incliné sur une planche, achevant la figure d'une des trente-huit pièces de l'appareil Obry.
— Garcin, lui dit-il sans aucune nuance d'irritation, dans un quart d'heure, venez à mon bureau, j'ai besoin de vous voir un instant.
Les sourcils torves de Garcin se contractèrent, il ne leva même pas les yeux de sa planche, mais répondit :
— C'est bien.
Il présentait un cou de taureau, un profil assez brutal ; sa barbe noire s'emmanchait comme une brosse à son menton carré ; un de ses yeux, plus petit que Tautre, clignotant, ajoutait à sa mine quelque chose de mauvais. Sa grosse voix enflait les syllabes, et traînait sur les phrases ; étant « arrêté de la parole », pour dissimuler son bégaiement, il appuyait ainsi avec un accent lourd, celui de ses ancêtres lyonnais, car il était de la Croix-Rousse, d'une famille de canuts révolutionnaires, et sagrand'mère, une pétroleuse, avait été mise en prison après la Commune, dénoncée comme ayant craché à la ligure du commandant Arnaud quand on le fusilla. Vers dix-huit ans, un missionnaire capucin qu'il rencontra l'avait décidé à recevoir le baptême ; Garcin était même entré dans un couvent de cet ordre ; six mois après il en sortit et devint sauvagement irréligieux. Il avait travaillé en Flandre, puis à Paris, et, de Brest, songeait à passer en Amérique,
nomade sans feu ni lieu, « citoyen du monde », ainsi qu'il le proclamait . dans son style de réunions publiques ; au reste, doué pour le dessin d'un coup d'œil exact, mais paresseux, infesté de tous les lieux communs populaciers et, fou d'orgueil, rêvant l'apostolat de la révolution jusqu'au martyre, un martyre qui le grandirait devant les camarades comme un dieu des temps nouveaux.
Séverin lui avait généreusement donné un quart d'heure de réflexion; il ne cherchait pas à Técraser sous les griefs dont il tenait en main les preuves, mais à le convaincre que sa place n'était plus dans la maison.
Garcin, pour attester son indépendance, monta cinq minutes après le quart d'heure écoulé. Il frappa d'un doigt rude, et, en pénétrant à l'intérieur du bureau, ôta sa casquette avec efFort. Séverin terminait une lettre.; Trébaol, devant un registre ouvert sur un pupitre, vérifiait un compte.
— Asseyez-vous, dit Séverin d'un ton négligent au dessinateur.
— Je ne suis pas fatigué, répondit Garcin qui resta debout. Et ses yeux se promenèrent autour de la pièce dont la nudité Fétonna. Le Christ de Quentin Metsys excita en lui une impression désagréable, mêlée d'une réminiscence.
— J'ai vu le pareil, se souvint-il, au musée de Lyon.
Mais, dans son incroyable fatuité de plébéien en révolte, il songeait :
— Je suis ici comme le Christ devant ses juges; seulement, ils n'ont plus le pouvoir de me crucifier.
Séverin se leva et s'approcha de lui, d'un air cavalier, exempt de toute gravité judiciaire.
— Garcin, il y a un fait qui m'ennuie. J'ai su de divers côtés que vous distribuez aux camarades des tracts anarchistes et un journal « naturien », ÏAsmodée^ qui enseigne aux ménages pauvres la méthode pour ne pas avoir d'enfants. En faisant cette propagande dans notre maison, vous vous trompez d'adresse. Je dois vous prévenir que, si vous recommencez une seule fois, voire compte vous sera immédiatement réglé.
Il s'attendait, connaissant le hargneux caractère de Garcin, à cette réponse :
— Alors, vous pouvez me le régler.
Mais Garcin, chicanier, ergoteur, prétendait se défendre. Il se targuait d'engager avec le patron un duel oratoire pour lui démontrer son injustice.
— Monsieur Lhoslis, vous m'accusez, commençat-il, mais on cite à l'accusé les témoins de son délit ; je suis en droit de vous demander quels témoins vous avez du délit d'opinion...
— Moi, interrompit Trébaol, se retournant la plume à la main. Pas plus tard qu'hier, à la sortie de onze heures, je vous ai vu glisser dans la poche d'Eymonet le môme tract que celui-ci.
Et il tendit à Séverin une des feuilles provocatrices qu'il avait assemblées dans un dossier.
— Vous pourriez, il me semble, observa froidement Séverin, avoir le courage de vos actes ; ou alors, c'est que vous les reconnaissez blâmables.
— Jamais de la vie, s'encoléra Garcin ; je ne vous dispute pas sur votre droit de penser ce qu'il vous plaît, d'aller à la messe et de faire les yeux doux h ceux qui y vont. Mais j'ai mon droit aussi; mon droit vaut comme le vôtre, ma figure vaut comme la vôtre.
Séveriii «'prouva une forte démangeaison de le pousser par les épaules vers la porte. Son calme, cependant, ne se démentit point.
— Evidemment, je ne peux pas vous empêcher d'ôtre absurde. Ce que je veux empêcher, c'est que vous ou d'autres répandent chez moi des excitations au sabotage, à Tincendie, et des raisonnements imbéciles comme j'en lis sur ce papier :
« A quoi servent les patrons ? A remplir les poches d'un seul homme avec le travail de trois cents. »
Voyons, Garcin, je vous supposais une certaine intelligence. Vous savez ce, qu'est un dessin juste et bien fait. Et vous avalez des âneries pareilles, et vous les croyez ! Est-ce que l'usine existerait, si je n'avais peiné pour l'établir, pour tout mettre au point, si ^[. Trébaol ne m'avait aidé, suppléé, jour et nuit ? Qui vous indi(|ue les croquis à faire ? Qui peut dire aux monteurs et aux ajusteurs : Cette pièce va ici, cette autre là ? Qui a organisé autour de l'usine tout ce qui peut servir au bien-être et à la santé morale des travailleurs, de leurs femmes, de leurs enfants? Est-ce vous, Garcin? Nous ne pouvons rien, parbleu ! sans nos ouvriers, mais ils peuvent encore moins sans nous.
— C'est le malheur, répliqua Garcin, qui croisa les bras en manière de défi, car l'évidence des réalités l'exaspérait, c'est le mallieur. Vous n'êtes pas de votre siècle, monsieur Lhostis. Il y a des choses que vous ne comprendrez jamais. Nous sommes le nombre, et vous avez l'argent. Est-ce juste ? Tenez, vous êtes un homme, j'en suis un ; deux hommes, en tant qu'hommes, se valent, nous sommes d'accord, je pense là-dessus. Eh bien î entre nous deux, est-ce
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que la partie est égale ? Quand vous me parlez, vous avez vos millions, comme des gardes du corps, à votre droite et à votre gauche ; toute la Société marche en renfort derrière vous. Moi, je suis seul, je n*ai que la Justice dans mon fourgon. Si ma tête vous enmde^ comme vous dites, vous n'avez qu'à remuer la vôtre, et me v'ià sur le trottoir, bon à crever, si je ne trouve pas ailleurs mon pain. Voyez-vous, du travail au capital le rapport est mauvais. Un a le coflre-fort, le reste n'a que ses bras. Depuis trop longtemps que ça dure, il faut que ça change. Le Christ a voulu racheter le monde sans argent, tuer Targent. Il a manqué son coup. L'argent est le roi du monde. Ce roi là va tomber comme les autres. iVow.s n'avons qu'à vouloir, il sera déboulonné. Votre baraque du capitalisme ne tient plus qu'à un clou. Vous auriez meilleur compte de le faire sauter vous-même sans attendre qu'on vous y aide. Attendez voir un peu ; le jour n'est plus loin; les ouvriers diront à celui qui a besoin d'eux : « Alignez d'abord votre pognon sur la tabh;, qu'on fasse le total, et pas de ficelles, s'il vous plaît. C'est nous qui contrôlerons les bénéfices, la répartition nous regarde. Vous, patron, vous recevrez autant que les autres, pas un rond de plus. » Ce jour-là, on pourra crier que la Rédemption du monde est en marche.
Séverin s'était rassis derrière son bureau, et, le menton dans la paume de sa main, considérait fixement Garcin qui s'avançait peu à peu, dégainant ses bras dans le vide comme un athlète de foire sur une estrade. Entre lui-même et ce chambardeur, il percevait un tel gouffre qu'il ne songeait même pas à le contredire. Sous l'enfantillaee incohérent de ses
conceptions il reconnaissait le simplisme des appétits, « Fôte-toi de là, que je m'y mette » d'une plèbe effrénée. D'un geste sec il coupa ses tirades et conclut :
— Je vous ai, Garcin, écouté, c'est beaucoup ; je vois que nous ne pouvons pas nous entendre. Vous irez, ailleurs, essayer votre système. M. Trébaol va vous conduire à la caisse, votre mois vous sera immédiatement rég^lé.
Garcin blêmit, stupéfait de la sentence, précipité de ses chimères d'avenir en face de sa misère impuissante et sensible, malgré ses rodomontades, à la perte de sa position. Mais, à Tinstant, son orgueil regimba, une ironie haineuse creusa le coin de sa bouche ; avec un regard oblique, son œil clignotant envoya sur Séverin une menace qu'aggrava sa dernière parole.
— Monsieur Lhostis, j'en avais assez de votre cassine. Si vous saviez le plaisir que vous me faites, vous me supplieriez d'y rester. Mais ne vous figurez pas dormir sur vos deux oreilles, du moment que je serai loin. Il y a tout un bataillon derrière moi. Quand les copains secoueront votre toiture, les vitriers auront ensuite de l'ouvrage, c'est moi qui vous le dis
— Assez! Garcin, fit Trébaol, lui appuyant sur le bras sa main pesante et Fentrainant vers la porte. Vous ferez bien de vous taire. Sur vous et les gens que vous fréquentez nous avons un suffisant dossier.
Garcin ricana et sortit en silence. Séverin ne le regardait même plus ; il commençait une autre lettre, celle qu'attendait Albert et ne paraissait point se souvenir qu'un Garcin avait travaillé chez lui.
Cette déclaration de guerre, pourtant, le renfonça
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dans une tristesse difficile à éliminer. Ses rapports quotidiens av^ec son personnel se restreignaient le plus souvent à des relations de service ; une nécessité de discipline lui imposait, comme sur un navire, au temps où il commandait, une retenue distante ; trop rares se présentaient les occasions d'atteindre librement les âmes. Garcin venait de lui ouvrir la sienne ; quelle que fût, dans ses violences, la part de l'attitude, elles accusaient un dangereux mélange d'illuminisme et de brutalité. Séverin souffrait de n'avoir pu essayer la conversion du pauvre homme ; mais de quoi eût servi une controverse, comment lui démontrer les droits de l'intelligence et la nécessité du commandement? Sur un esprit buté les objections n'ont qu'un effet : elles renforcent et fanatisent son erreur. Cette fois encore, il louchait le terrible mystère du délaissement surnaturel : par quelle disgrâce tel humain et non tel autre faisait-il des ténèbres son habitacle définitif? Cette énigme le transperçait d'une compassion tremblante.
Au surplus, les menaces de l'anarchiste l'affectaient en tant qu'elles émanaient d'une conspiration anonyme, d'une sournoise effervescence dont il ne pouvait mesurer les suites. Sur la ligne de son horizon s'amassaient des conjonctures indécises et sombres. En exhortant Albert à recevoir d'un cœur viril la réponse de Marie-Anne, il laissa transparaître son pressentiment de calamités qui submergeraient la terre sous des douleurs inénarrables.
c( Personne, dans ce torrent, ne pensera plus à peser ses larmes ; il faut, dès aujourd'hui, nous tendre héroïquement, comme si l'heure avait sonné déjà. Ne nous comptons pour rien. Notre vie ne doit avoir qu'un sens : être prêts, être parés. Soyons ceux
qui attendent l'épreuve, a(in de n'être point trop indignes des sublimes agonies... »
Le printemps vint, puis le clair été. A l'usine, le travail continuait dans Tordre, sans que nul événement avérât des prévisions sinistres. Garcin avait quitté Brest, s'en était retourné à Paris. Un épisode inattendu absorba, quelques jours, l'existence intime de Séverin : Eiiza lui annonça son procbain mariage avec un auteur dramatique en vogue dont la dernière pièce venait d'être jouée au moins trois cents fois. Le grand cbagrin de sa jeunesse, disait-elle, après la ruine de son premier amour, avait été Téloignement de Xavier ; elle remerciait Séverin de ses bontés constantes pour leur fils et le priait de lui attribuer la rente qu'il servait à elle-même fidèlement.
« J'ignore, terminait-elle, les circonstances de votre destinée. Votre loyauté à tenir Tune de vos promesses m'est un gage que vous seriez incapable de trabir la confiance d'une ancienne amie. Je ne veux pas jouer avec vous la comédie d'un taux bonheur pour me venger de celui que je n'ai plus. Cette lettre est un simple codicille à mon testament. C'est une morte qui vous écrit, et une morte ne ment pas. Si cruel que je vous aie connu, je crois encore en vous plus qu'en nul autre. Je n'aurai, au temps où j'étais vivante, aimé que vous, et jamais je ne me consolerai de vous avoir perdu. »
Une pitié amollie de mélancoliques délices pénétra Séverin à la lecture de ce message testamentaire. Mais il scruta l'intention qui l'avait dicté : dans cette confession « postbume » Eliza se révélait-elle tout à fait sincère? A la veille de liquider officiellement son passé elle voulait, en femme prudente, mettre Xavier sans retour hors de sa route. Car, si elle se disait
affligée de n'avoir pas revu son fils, elle n'énonçait aucun désir de le serrer une seule fois dans ses bras. En somme, elle le remettait à Séverin comme par héritage, écartant l'intrus possible du ménage où elle allait faire peau neuve.
11 répondit en termes afl'ectueux, mesurés, lui certifia que ses volontés seraient accomplies, mais ne protesta point d'une passion persévérante. Au contraire, il réitéra son remords de l'avoir entraînée k un désastre.
(( Devant le monde, ajoutait-il, tout est désormais rajusté pour vous. Moi seul j'achèverai l'expiation.
« Devant Dieu, notre faute reste commune ; que notre repentance le soit, et notre amitié ressuscitera dans rincorruptible Unité. »
Le mariage d'Eliza, le décisif abandon qu'elle faisait de Xavier accrurent k l'égard de l'enfant sans mère l'indulgence secrète de Séverin. En l'absence d'Albert, Xavier était choyé autant qu'un fils unique. Les jours de sortie, il commandait à Reine, pour le dimanche suivant, ses entremets de prédilection. Séverin lui permettait d'inviter au logis son fistot, Maxime Angoville, adolescent mièvre et bizarre, dont la mysticité voluptueuse était déplaisante.
Quand Albert serait là, supporterait-il de retrouver le Bordache installé comme chez lui dans la maison paternelle? Xavier lui avait plusieurs fois écrit; il n'avait pas répondu. Visiblement son aversion s'aigrissait. Lorsqu'il apprit le refus de Marie-Anne, avec sa franchise impétueuse il avertit Séverin :
« A mon retour, je veux tirer au net le pourquoi de cette réponse, savoir si c'est moi qui la rebute, si quelqu'un m'a dénigré auprès d'elle. »
Il comptait venir en juillet, mais ne pouvait pré-
ciser la date. Séverin devinait confusément l'innminence d'une explication où se déchireraient les restes du mensonge qui opprimait sa vie.
Le matin du 13 juillet, il s'était rendu, comme d'ordinaire, à l'usine ; vers onze heures et demie, il remonta. Au has du port de commerce, une chaleur de four cuisait la poussière noire du quai. Sur l'eau plate, d'une hlancheur pâle, le soleil, à travers la huée ardente, scintillait faihlement. Les matelots d'un torpilleur amarré frottaient d'une main paresseuse les cuivres du hordage. Une grande chaloupe, dans la rade, s'en allait vers un cuirassé. Séverin, du parapet de la jetée, suivit un instant des yeux le rythme qu'il aimait des rames en mouvement; chaque fois qu'elles se levaient ensemble, des gouttes de lumière giclaient. Sous la tente de ce navire, il distingua deux officiers qui se promenaient ensemble, les mains derrière le dos, du même pas allongé. Il se revit lui-même, de vingt-cinq ans plus jeune, à Bizerte, à Gorfou, au temps où il arpentait la plage-arrière du Formidable^ les matins d'été, entre le brasier bleu de la mer et le brasier blanc du ciel.
Près du château, le long de la grève, des enfants nus qui se baignaient lui remémorèrent les années du Mourillon, quand Albert et Ferdinand apprenaient devant lui à nager, qu'il leur lançait un ballon et qu'ils le rattrapaient en pleine eau.
Contre le portail d'une forge trois hommes chargeaient sur un camion bas des barres de fer ; à chaque barre que soulevait leur pic ils scandaient l'effort d'un même cri haletant : « Allez o ! Allez o I » A l'intérieur, des soufflets excitaient les flammes rouges des fourneaux ; des marteaux faisaient retentir des tôles, des tiges incandescentes résonnaient sur les
enclumes. Ces spectacles de labeur ordonné, ces bruits familiers, tout inattentif qu'y fut Séverin, confirmaient rharmonie intérieure de son être, le détendaient dans la stabilité des heures brûlantes. Il ne sentait guère ce qu'imposaient de dur et de pesant les mornes verdures des glacis, les murailles des rampes, les chariots qui les gravissaient. Par une illusion étrange, en ce moment, il se trouvait heureux.
Au haut d'un escalier, il passa un ancien pontlevis et atteignit le cours d'Ajot. Un Bordache, l'épée au côté, les gants au bout des doigts, semblait, sous les arbres, guetter quelqu'un : c'était Xavier qui, apercevant son tuteur, s'avança vivement à sa rencontre.
— Albert est là, dit-il avec une mine effarée.
— Albert est là ! Comment ne m'a-t-il pas prévenu par dépêche?
— Il est furieux, expliqua Xavier, il m'a fait une scène horrible, à propos de Marie-Anne ; c'est ma faute, si elle ne veut pas de lui ! Et, pour finir, il m'a déclaré : « Ou bien tu partiras de notre maison, ou je n'y reviendrai jamais. »
Séverin, consterné, baissa le front, mais, aussitôt, sa décision fut prise.
— Je vais lui parler, je pense qu'il me comprendra. Seulement, il vaut mieux que tu n'y sois pas. Va déjeuner où tu voudras — et il tendit à Xavier deux écus qu'il tira de son gousset. — Reviens ici avant deux heures ; en descendant au port, nous causerons.
Il continua sa route, dans une indicible anxiété ; il voulait tout dire ; la commotion que recevrait Albert l'effrayait ; il éprouvait les transes d'un coupable à l'instant de confesser son crime ; et, cepen-
dant, la perspective de l'aveu le soulageait, comme s'il allait se décharger d'un sac do plomb cousu, depuis un siècle, sur ses épaules.
Avant qu'il franchît la porte de son appartement. Reine, qui l'avait entendu monter, ouvrit, et, sur le palier, dit à voix très basse :
— Mon bon maître, M. Albert est là.
— Je le sais, répondit-il sourdement.
— Et vous savez, poursuivit-elle, qu'entre lui et M. Xavier, il y a eu des questions, une querelle, que j'ai cru qu'ils allaient se battre ?
— Reine, reprit Séverin avec une sorte de solennité, pendant que j'entretiendrai mon fils, priez. Ce moment est grave dans ma vie.
Il entra et marcha tout droit vers la chambre d'Albert. Celui-ci, debout, l'attendait, presque au port d'armes, sur une défensive respectueuse, mais résolu à poser des conditions irréductibles.
Séverin, dans la manière dont il l'embrassa, tempéra d'un reproche attristé son effusion.
— Assieds-toi là, mon enfant, dit-il en prenant lui-même un fauteuil, et d'abord, pourquoi arrives-tu sans t'annoncer ?
— Je l'ai fait exprès, déclara d'un ton net Albert; je pensais bien trouver seul à la maison le petit Monsieur et lui mettre le nez dans ses malpropres manigances. Tu es assurément le maître chez toi ; mais je suis en âge d'avoir une volonté : ou ce garçon ne reparaîtra plus ici, ou c'est moi qu'on \\ verra plus. *
— Quels sont donc tes griefs précis ? interrogea Séverin qui s'imposait une extrême modération ; car il craignait de pousser à bout Albert, s'il soutenait contre lui l'étranger.
— Il est cause de l'affront que j'ai subi chez les Rosuel. Je les ai observés, lui et Marie-Anne, au Folgoat et ailleurs. Je les ai surpris échangeant des coups d'œil d'intimité ; et il m'a certainement desservi auprès d'elle, comme il me dénigre auprès de toi.
— Mon pauvre Albert, articula très posément Séverin, depuis près d'un an Marie-Anne et Xavier ne se sont pas rencontrés plus de deux ou trois fois, et jamais je ne les ai laissés seuls.
— C'est donc, voulut arguer Albert, que tu les soupçonnais. Qui te prouve qu'ils ne correspondent pas?
— Si telle est ton opinion sur Marie-Anne, alors tu n'as rien à regretter. Non, ce qu'il y a sous tes hypothèses, c'est une aversion irréfléchie à l'endroit de Xavier.
— Eh bien ! oui, répliqua durement Albert, il m'est odieux, je sens une nature fuyante, des nerfs, des émotions factices, pas un atome de franche et droite énergie. Et puis, je me demande ce qui t'attache à cet intrus, par quel art il t'enjôle, de quel droit il s'incruste chez nous.
— Des droits? Quels droits peut-il revendiquer ? Il est ici parce que je le veux bien, mais je dois le vouloir.
Séverin enfonça dans les yeux d'Albert un regard explicatif, espérant qu'à demi-mot il saisirait toute la vérité.
— Je ne comprends pas, murmura le jeune homme en secouant la tête, accablé d'une terrible stupeur. Je ne comprends pas, réitéra-t-il, justement parce qu'il tremblait de comprendre.
Séverin prolongea sur son fils l'insistance de ses
prunelles glauques et tristes, comme pour lui imposer Tacceptation des faits douloureux ; et il parla :
— C'est trop simple, malheurousement. Xavier est „ ton frère, Xavier est l'enfant dEliza Lougrée qui fut, j quelques mois, notre voisine. Elle, je ne l'ai jamais revue ; lui, j'en ai la charge, il est mon châtiment. Je ne dois pas l'abandonner, mais, Albert, écoute-moi bien. Toi et Ferdinand, vous, les fils bénis en Dieu, mes seuls héritiers légitimes, vous êtes juges si vous pouvez reconnaître comme votre frère l'enfant certain d'une faute dont j'ai pâti, dont je pâtirai jusqu'à la fin. Votre père fut coupable ; acceptez-vous de réparer avec lui?
— Ah! dit Albert d'une voix éteinte, je m'en suis douté plus d'une fois. Son écriture, ses gestes, sa main... Pourtant, je ne voulais pas le croire.
— Tu sauras mieux désormais, reprit Séverin, ce qu'une minute de folie contient de douleur. Je serai diminué devant toi. Mais il y avait entre nous le mur d'une dissimulation. Maintenant, tu connais ton père tout entier. Ce qui me touche est d'une petite importance ; à mon âge, on a déjà un pied hors de ce bas monde. C'est l'avenir que je considère, c'est l'exemple que vous garderez de moi, c'est le compte qui me sera demandé de vos actes, des actes aussi de Xavier. Si tu l'expulses dans l'isolement et la détresse, tu le voues à une perdition presque fatale. En auras-tu le courage?
Albert, cruellement agité, se leva, marcha vers la fenêtre, mais, en revenant, s'arrêta près de la cheminée, devant une photographie de sa mère, comme s'il la consultait.
— Elle serait vivante, dit-il brusquement; lui poserais-tu la question telle qu'à moi tu la poses?
Séverin s'approcha ; et, avec cette autorité mystique qui faisait parfois de lui un Voyant :
— Ta mère m'a pardonné ; là où elle est, elle me pardonne encore davantage; loin des préjugés terrestres et des jalousies fangeuses, elle te dirait : « La seule chose éternelle, c'est le salut des âmes ; tu dois faire ce que tu peux pour sauver celle de Xavier ; il est de ton sang, et, s'il se perd à cause de ta haine, tu auras ta part dans sa déchéance. »
— Alors, ohjecta le positif Albert, que veux-tu exiger de moi? Que j'assume pour la vie la tutelle d'un cadet hostile et dangereux? Je me marierai, c'est probable ; faudra-t-il subir chez moi la présence d'un voleur de femmes? Tu n'y peux rien ; sur les bâtards pèse une tangible malédiction ; j'en ai rencontré plusieurs ; tous ont mal tourné. Avant de naître, ils avaient le vice dans la peau.
Albert ne ménageait pas ses expressions ; Séverin s'humilia sous la rudesse blessante de son langage, et d'autant plus qu'il sentait décroître sa résistance.
— Mon ami, rassure-toi ; je ne te demande qu'un mouvement de justice et de charité. Xavier, à l'automne, s'embarquera; il ne reviendra que par intermittences. L'essentiel sera qu'il ait un axe, qu'il ne s'en aille pas à vau-l'eau comme une torpille sans régulateur...
— Sait-il qui tu es pour lui? interrompit Albert, admettant à contre-cœur ce « raffinement » de sollicitude.
— 11 n'en a pas la moindre idée. Aujourd'hui, je le lui révélerai. Si tu veux être chevaleresque, il rentrera ce soir à la maison ; il y rentrera, sachant que tu as consenti. Laisse-moi te dire que tu te méprends sur ses dispositions. Pas une seule fois je ne l'ai
o20 LE FER SUR L'ENCLUME
entendu proférer contre toi un mot railleur, une syllabe aigre. Je n'ai même pas observé un silence d'antipathie. Avant qu'il te connût, un grand élan d'amitié le portait vers toi. Ensuite, il a bien compris que tu l'aimais peu. Je ne crois pas qu'il t'en veuille. Il est instable, vibratile, chimérique, point méchant ; et, au fond^ il a l'insouciance d'un rêveur, d'un sensitif, incapable de bâtir sa vie selon des ambitions et des vues d'intérêt. Il est de ceux dont le royaume n'est pas de ce monde...
Cette apologie, au lieu de ramener Albert à Xavier, l'irrita.
(( Le fils de l'amour, pensait-il, reste et restera le préféré. »
Séverin lut sur son visage qu'une insistance serait maladroite. Cependant, il avait ému sa générosité; quel motif noble opposerait-il pour s'entêter dans son exclusion ?
Ils passèrent à table; Reine les regarda l'un et l'autre discrètement. Une tragédie venait, entre eux, de se dénouer ; même sans être avertie, elle aurait discerné, à Fattitude du père et du fils, que leur entretien anormal, après la querelle des jeunes gens, impliquait de sérieuses confidences ; mais l'air apaisé de Séverin lui permit d'induire :
<( Tout s'est aplani. Sainte Anne en soit louée ! »
Pourtant Séverin essuyait son front trempé de sueur comme s'il venait de lever à bras tendus la dalle descellée d'un tombeau. Albert se taisait, descendant avec effroi l'obscur et fétide labyrinthe du désordre paternel. La révélation de Séverin gâtait l'image très pure qu'il s'était formée d'un père irréprochable. Sa mère l'avait donc su! Qu'elle avait dû être malheureuse! Albert voyait sur sa propre vie s'étendre une tache
noire indélébile. Jusqu'à ce jour, la mort de Marie et son échec auprès de Marie-Anne avaient été ses seules épreuves. Il se croyait immunisé par un privilège de robuste jeunesse contre toutes les souiïrances. Son déchirement était atroce et, surtout, le débat qui se prolongeait au fond de sa volonté. Xavier lui faisait presque horreur, et c'était son frère ! S'obstinerait-il à le chasser comme un lépreux, comme un misérable ? Ou dompterait-il sa répugnance?
Séverin démêlait son tourment, et, pour le distraire, lui narrait son conflit avec Garcin, les réunions occultes dirigées par Bonamy et M"° Preusslig. Un amiral avait voulu intervenir, surveiller ce club louche ; en haut lieu, on lui avait donné tort. Un gros Allemand, coiffé d'un gibus, dans une solennelle redingote, Féglantine rouge à sa boutonnière, se pavanait à travers les rues de Brest, et les militants socialistes de la ville Fescortaient comme un général, lui offraient des vins d'honneur. Il était venu animer à la guerre de classes le prolétariat français, assurer les camarades que, jamais, son parti, en Allemagne, ne tolérerait Vautre guerre.
Séverin raconta aussi Tinstallation qu'il achevait d'un atelier où il fabriquerait des engins de mines.
— Je te montrerai tout cela, dit-il en pliant, au bout du frugal repas, sa serviette. Pour l'instant, il faut te reposer de ton voyage. Moi, je vais vite à mes affaires.
Et, comme ils traversaient la pénombre intime du salon aux volets clos, il s'arrêta, prononça d'un accent doux, mais décisif :
— Tout à l'heure, mon cher ami, j'ai fait devant toi une des choses les plus pénibles qui aient pu m'être infligées. Tu m'as compris, j'en suis certain,
et tu ne voudrais pas que ton pere t'eût, en vain, ouvert son passé... Quand je reviendrai ce soir, Xavier peut-il rentrer avec moi, et espérer de toi un accueil, sinon cordial, du moins tolérant? Albert eut envie de répondre :
— Cette chose si dure tu ne Tas pas faite à cause de moi; c'est pour le fils d'Eliza que tu veux, à tout prix, conserver tien.
Mais il acquiesça d'un signe de tête, touché par les façons d'agir de son père, cédant à une habitude d'obéissance et à une sourde commisération. Il se contenta d'observer :
— Fais ce que tu voudras ; seulement n'en conclus pas que j'admets Xavier dans notre famille. Cela, c'est impossible...
Sous les ormes du cours, pâle et nerveux, Xavier attendait Séverin.
— Eh bien! mon oncle? s'enquit-il, presque haletant.
— L'incident est réglé, dit Séverin. Accompagnemoi, je t'expliquerai.
Ils atteignirent, au bas des escaliers, le chemin qui longe la jetée, en avant du premier bassin. L'endroit, grillé de soleil, était désert. A leur gauche s'alignaient des murs bas d'entrepôts, presque sans fenêtres; à leur droite, le parapet noir bordait l'immensité de la rade. Quelques voiles de barques, d'un rouge de feu, se hissaient derrière le môle et dépassaient le petit phare, tendues au vent léger.
Xavier s'étonnait du silence de son tuteur, mais n'osait le rompre, sentant la gravité des minutes qu'il allait vivre. Séverin tardait à parler, retenu par une sorte de pudeur. L'aveu à l'enfant du péché lui semblait plus mortifiant que sa confession devant
Albert ; et il prévoyait chez Xavier une explosion de joie ou d'amertume qui le gênait dans un lieu public.
— Albert, dit-il enfin, s'est rendu compte qu'il ne doit pas s'en prendre à toi, si Marie-Anne est mal disposée. Mais cette question est secondaire. Je l'ai entretenu d'un fait qu'il ig'norait, que tu ignores aussi; et je ne peux plus te laisser dans Tig-norance. Tu te crois orphelin, mon pauvre Xavier. Eh bien ! Tu ne Tes pas tout à fait. Ta mère ne fut jamais près de toi pour t'élever. Mais ton père te protège et te protégera...
Il le regarda soudain avec une tendresse si douloureuse que Xavier saisit tout; il se jeta sur son épaule, poussa un long sanglot, murmura :
— Ah ! J'ai donc un père !
Il était plus bouleversé qu'heureux de ce qu'il venait d'apprendre. La douceur de se dire : « Mon père existe, je le connais, il est là, il m'aime », demeurait opprimée par l'énorme tristesse de savoir qu'il serait jusqu'au bout de sa vie un fils irrégulier, hors la loi, « né au coin d'un champ de genêts ».
Séverin lui ouvrit ses bras, l'étreignit éperdument : en cet instant, un autre fils venait de lui naître 1
Ils se remirent en marche vers le phare. Xavier insinua familièrement sa main dans la main de son père.
— Mais, voulut-il savoir, oî!i est ma mère? Qui donc est-elle ?
— Ta mère vient de se marier, répondit Séverin, et tu conçois qu'il lui serait difficile de te revoir. Ton éloignement fut pour elle une nécessité sociale.
— Où habite-t-elle v A Toulon ?
— A Paris.
— Et son nom ?
— Tu sais le tien.
— Alors, c'est Eliza Lougrée, la poétesse dont Albert, un soir, demandait des nouvelles? Mais qui vient-elle d'épouser ?
— Je te le dirai plus tard, elle ne tient pas à ce que, dès maintenant, tu saches...
— Ma mère a peur de moi ! soupira Xavier, le cœur gonflé d'amertume. Comment avez-vous connaissance de ses intentions? Elle vous écrit donc?
— Elle m'a écrit une seule fois, depuis seize ans, pour m'informer qu'elle se mariait.
— Pour elle et vous, dit encore Xavier s'enhardissant, ce dut être horrible, cette séparation. Je vous ai coûté cher à tous deux. Je comprends, pourquoi vous êtes si souvent triste. Je comprends à cette heure, aussi l'affection qui m'élançait vers vous. Comment n'ai-je pas deviné ? Vous étiez si froid, si grave! Je n'aurais pu me figurer qu'un père fût ainsi.
Séverin, d'une façon persuasive, lui réphqua :
— Tu es assez clairvoyant, Xavier, tu dois sentir ce qu'il y a de... particulier dans mes rapports avec toi. Je ne puis faire pour toi plus que pour les autres ; il est même nécessaire que je fasse moins. Albert et Ferdinand sont tes aînés, et mieux que tes aînés. Je mourrais demain, c'est Albert qui représenterait ma maison ; de lui dépendrait ton avenir. Ce soir donc, quand nous rentrerons ensemble, tu iras le remercier d'accepter ta présence au foyer paternel. S'il te répond sèchement ou reste silencieux, n'en sois point troublé.
La perspective de cette démarche fut pour Xavier un calice de fiel. Il apercevait la tare irrémissible de sa naissance ; le fils légitime lui permettrait, par pitié, de s'asseoir au bas bout de la table, comme le
parent pauvre dont on a honte et qu'on invite en rechignant. Il faillit dire à Séverin :
— Puisqu'Albert est le maître de la maison, le plus simple est que je m'en aille et qu'on ne m'y revoie jamais.
Pourtant il. eut peur d'être pris au mot : il aimait Séverin, il l'aimait plus qu'avant, depuis qu il savait; au moment oi^i il possédait un père, allait-il donc le perdre? Aussi courba-t-il, sans protester, la tête sous les fourches caudines qu'on lui imposait.
Séverin l'emmena dans son bureau et lui donna un livre à lire, pendant que lui-même expédiait son courrier. Le lendemain étant jour chômé, Taprès-midi lui apporta un surcroît de travail. Trébaol était absent, voyageait pour des achats de métaux.
Séverin descendit aux ateliers ; il se plaisait à tenir en main le complexe écheveau des forces obéissantes. Soa activité tranquille dissipait la courbature des secousses qu'il avait volontairement subies.
Avant de quitter Tusine, les ouvriers une fois sortis, il dirigea l'inspection des locaux, s'assura que tout était en ordre, mais négligea d'examiner, n'y supposant rien de suspect, le poste des lampes où l'on déposait aussi, dans un coin, des bidons d'huile et d'essence, des chiffons gras.
En remontant avec le Bordache, il fit halte, k son ordinaire, au haut des escaliers, contempla une minute la rade unie comme un parquet de verre que rayait le sillage des barques. Les jetées s'embrasaient, telles que des barres de feu vermeilles. L'air était devenu si transparent que des bouquets de pins, vers la Pointe espagnole, semblaient sculptés sur le dos des falaises. Mais c'était le limbe céruléen de la pleine mer qui retenait ses yeux ravis. Le
33i> LE FER SUR L'ENCLUME
soleil du soir, au delà des passes, foulait le tapis doré des grandes eaux.
— Demain, dit-il, nous prendrons une barque à voile et nous irons au large de Camaret. C'est bizarre, vivant à deux pas de la mer, presque jamais je ne m'y promène. Autrefois, je la chérissais autant qu'une personne. A présent, j'y vois surtout une route utile. Et cependant, je redeviendrais sans peine le rêveur que je fus trop. J'aimerais cingler jusqu'aux îles. Ouessant me fascine. Je me referais l'âme d'un goéland. Je vous envie, Albert et toi, de pouvoir naviguer.
Cet instant d'abandon — Séverin laissait entrevoir si rarement l'arrière-fond de son être! — fondit les peines de Xavier dans une douceur sentimentale. Il trouva moins atroce qu'il ne l'aurait cru d'aller solliciter les bonnes grâces d'Albert. Aussitôt rentré, il heurta du doigt à sa porte. Enfoncé dans un fauteuil, Albert, après de longues et lourdes ruminations, s'était enfin assoupi. xAla vue de son frère bâtard il se redressa, et, non sans mauvaise humeur, l'interpella :
— Qu'est-ce que tu veux?
— Albert, énonça Xavier d'un ton triste et insinuant, tu sais maintenant qui je suis. Mon tuteur me l'a dévoilé à moi-même. Mon amitié pour toi se change en un devoir d'affection. Je ne te demande rien en retour, puisque je n'ai droit à rien. J'ai voulu simplement te remercier de... me souffrir ici. Je ne perdrai jamais, sois-en sûr, la conscience de mon origine malheureuse ni le respect du sang qui nous est commun.
— Ça va bien, n'en parlons plus, répondit Albert, bougon comme l'eût été son aïeul, réfractaire aux démonstrations verbales, mais intérieurement radouci par une humble attitude qu'il croyait spontanée.
— Un butor, cet Albert ! pensa Xavier qui ressortit de la chambre, sans ajouter un mot. Il prenait en ce mépris sa revanche de son abaissement.
Au dîner, les deux jeunes gens se retrouvèrent ensemble, et Séverin en face d'eux. Il ne put échapper à la gêne de les voir vis-à-vis l'un de l'autre, connaissant leur lien réciproque. Lui-même, amoindri, n'était plus le père infaillible, l'homme sans reproche que ses fils vénéraient, presque à l'égal d'un saint. L'estime de Ferdinand subsistait; mais il se proposait d'aller le voir dans son monastère, à l'ile de Wight, et de lui apprendre aussi qui était Xavier. Pourtant, cette apparente façon de se démolir devant les siens lui restituait une grandeur d'une autre sorte, celle du pénitent qui a eu le prodigieux courage d'exposer son fardeau de honte avec la sincérité de sa contusion. Du seul fait qu'il avait arraché de son visage les lambeaux d'un masque hypocrite, une paix amère le réconfortait. Il demeurait, au reste, trop maître de ses mouvements pour s'embourber dans un silence d'embarras.
Du ton le plus naturel il entretint Albert de la promenade en barque tout à l'heure projetée. Ce fut l'occasion d'une controverse sur l'ancienne et la nouvelle marine. Albert jugeait excellent qu'un marin moderne fût un ingénieur, un spécialiste, un usinier dans une citadelle flottante. Séverin, en veine de paradoxe, célébra l'imprévu des lentes navigations d'autrefois, la beauté des immenses voilures, les carènes en bois presque indestructibles, la tenue stricte des équipages, les traditions navales qu'il avait admirées vivantes chez son oncle, le capitaine de vaisseau.
— Mais, opposait Albert, pourquoi fabriques-tu des
334 LL: fer sur L'ENCLUME
torpilles ? La torpille hâtera l'évolution. Il faut prévoir une époque où les grosses unités n'auront plus de raison d'être, où on ne construira que des croiseurs légers pouvant tour à tour naviguer à la surface et devenir des sous-marins.
Xavier, jusqu'alors, avait gardé un mutisme de convenance ou d'accablement; il leva soudain la tête :
— La guerre, dit-il, va tout changer au delà des conceptions imaginables.
Reine passait en ce moment une coupe chargée de fraises. Mêlée au parfum pacifique des fruits, la pensée de la guerre sembla une invraisemblance. Pour les jeunes marins la guerre ne suscitait aucune image affreuse, ce n'était que le grand départ vers l'inconnu, le branle-bas en pleine aventure. Néanmoins, la parole de Xavier sonna bizarrement; Séverin eut un frisson vague, comme si, au fond de la salle, était entré quelqu'un d'invisible et de formidable, un Ange de mort, voilant une épée sous sa robe.
Albert et lui débattirent les probabilités du cataclysme; x\lbert opina qu'on ferait, pour l'éluder, d'infinies platitudes ; Séverin y croyait, parce que ce ne sont pas les hommes qui mènent les événements. Il attendait la guerre avec un espoir mystique, comme l'heure où Dieu se lèverait enfin de son apparent sommeil et ferait entreluire sur les peuples un signe. Albert se préoccupait des conjonctures éventuelles ; TAngleterre allait-elle rester neutre? L'ennemi tenterait-il un débarquement en Normandie ou en Bretagne ? Si l'escadre du Nord essayait de lui barrer la route, quelle résistance serait possible? Et, surtout, à l'intérieur du pays, comment se comporteraient les masses?
LE FER SUR L'ENCLUME 33o
— Ce malin, raconta son père, au bas des rampes j'ai croisé un détachement de coloniaux qui revenait d'une marche, musique en tête. Ces files d'hommes, enlevées d'un seul élan, baïonnettes au soleil, montaient dans la poussière, tellement irrésistibles que je me disais : <c Quand ces gasdà, bien conduits, iront à l'assaut d'une position, rien ne tiendra contre eux. » Tl est vrai que, dans la prochaine guerre, la mécanique essaiera de réduire à néant la valeur des énergies. Mais la force des âmes aura, malgré tout, le dernier mot. Pour moi, le plus grave péril ne viendra pas de l'Allemagne, il est au dedans.
— Est-ce que nos énerguménes, ht xllbert, vont, cette année encore, hurler l'Internationale au milieu de la retraite aux flambeaux? Si tu veux, nous sortirons, je suis curieux de voir ce qui se passera.
Séverin répugnait aux manifestations de la rue; h Brest, les liesses populaires se tournent régulièrement en orgies, en rixes, sinon en émeute. Gepen^ dant, au terme d'une pareille journée, il ne voulait point laisser Albert sortir seul ni le claquemurer au logis avec Xavier. Tous trois descendirent donc sur le quai, se dirigeant vers la rue de Siam.
La nuit approchait, mais le lent crépuscule épaississait au fond de l'Occident une rougeâtre cuvée de cidre.
Le grand pont était noir de monde. Des trompes d'automobiles, les sifflets des gamins, la voix piailleuse de la petite bossue criant les journaux, et, plus loin, dans la rue, les sonneries électriques d'un cinéma, l'orchestre d'un beuglant excitaient le vacarme d'une foule déjà grisée de son bruit et de son remuement.
L'entrée de la rue étroite, unique artère de la ville
en fête, était un vomitoire d'où se dégorgeaient, où s'engorgeaient des bandes vociférantes. Les bras ballants, le béret en arrière, des marins arrivaient, six ou sept de front, bousculant les groupes stationnaires, comme des conquérants débridés, et lutinaient les jeunes filles de Recouvrance qui. tête nue, nonclialantes et fardées, se donnant le bras, déambulaient et poussaient des rires aigus. Deux matelots titubants s'enlaçaient par la taille, clamaient :
Je suis bon, je suis bon
A m'embarquer pour Toulon.
D'un bar où d'autres matelots valsaient au rythme essoufflé d'un accordéon, Séverin entendit une femme, d'une gorge rogommée, jeter cette phrase sur sa voisine :
« Elle pense qu'à rire. Apres nous, qu'elle dit, la fin du monde. »
L'aspect du peuple brestois, dans l'attente de la retraite aux flambeaux, était singulier par le mélange d'une populace hirsute et d'une bourgeoisie correcte; des seconds maîtres, des retraités proprets, curieux, par tradition, de tout cortège militaire, se poussaient, convoyant leurs familles, au milieu d'une multitude crasseuse et guenilleuse, sortie des basses rues de Recouvrance, des venelles de Kéravel, des faubourgs de l'Annexion : portefaix mâchurés avec des barbes fauves, adolescents loqueteux qui fumaient de grosses cigarettes et crachaient hideusement, petites filles blêmes et flétries, matrones aux lèvres peintes, alcooliques somnambules se traînant le long des murs, tout ce grouillement montait, redescendait, se tassait dans des coins d'ombre ou sous la lumière brutale
des cafés. Le ciel, entre les toits, à neuf heures et demie du soir, restait bleu comme Teau d'un puits profond.
Séverin et ses fils s'avancèrent jusqu'à la hauteur de la rue Traverse. A un certain moment, Albert se trouva, dans la cohue, séparé de son père et de Xavier. Xavier dit en confidence à Séverin :
— Ma mère a dû, autrefois, vous donner son portrait. Je voudrais tant connaître son visage !
— J'ai brûlé, répondit-il simplement, sa photographie avec ses lettres. Je ne la revois plus qu'en toi...
Cependant, une rumeur, un fracas de musique lointaine signalaient la descente de la retraite ; et, bientôt, les torches, agitées dans une brume de poussière, allumèrent contre les façades sombres une flamme de punch qui devenait, tout d'un coup, verte, puis rouge comme si les maisons flambaient.
En tête de la marche trottaient des gamins, faisant claquer leurs galoches. Derrière eux, des gendarmes à cheval, paternels et guillerets, écartaient la masse des spectateurs sur les trottoirs où elle s'alignait. C'étaient les pompiers aux casques miroitants qui haussaient les torches, devant un char pavoisé de lampions et traîné par deux mulets blancs. A l'arrière de ce chariot pétillaient et tournaient des fontaines lumineuses, dont les flamboiements multicolores rejaillissaient sur les lignes des soldats venant ensuite en ordre lâche. La musique passa dans un chaos de cuivres époumonés, de tanitam et de cymbales.
Mais, aussitôt, parmi les gendarmes à pied ahuris, inquiets, s'insinua une cohue de drôles qui dansaient et braillaient avec des cris d'animaux incohérents. Ils
formaient l'avant-garde à dessein confuse d'une colonne marchant au pas, menée par un personnage que sa chemise bouffante, sa casquette à visière brisée et son air de cynique arrogance désignaient comme un chef de malandrins. Brusquement, trois cents voix entonnèrent d'Internationale; et cet hymne des sans-patrie, dans un défilé de soldats, retentissait à la manière d'une insulte, clairon de débâcle et de guerre civile.
Les gendarmes à cheval, qui fermaient la retraite, prirent une contenance menaçante. « Assez! Assez ! » cria le capitaine. Du haut de sa monture il regardait sombrement, et il avançait enserré par le flot de l'émeute, les oreilles martelées du refrain sinistre. Il se pencha vers le lieutenant, le consulta, fit un signe à ses hommes. Les chevaux se mirent au trot, refoulèrent devant eux la cohorte beuglante. Elle reflua sur les trottoirs ; des cris affolés de femmes, des plaintes d'enfants qu'on piétinait, secouèrent les remous de la foule. Les manifestants tiraient de leurs poches des cailloux, les lançaient à la figure des chevaux, sur les mains elles têtes des cavaliers; plusieurs dégainaient des couteaux. Les fantassins de l'escorte avaient mis baïonnette au canon. Séverin aperçut un soldat à qui un voyou allait pointer une lame en plein ventre saisir le poignet de l'énergumène, l'immobiliser.
A l'angle de la rue Traverse, les cavahers obliquèrent soudainement, les uns à droite, les autres à gauche, et bousculèrent hors du cortège les assaillants. Albert, Xavier et Séverin se virent emportés par le recul de la cohue jusqu'auprès de la bâtisse informe dénommée Salle des fêtes. Là, un cordon de lampions jaunes et pourpres entourait une estrade où
un tambour, une clarinette et un piston se trémoussaient, conduisant la polka d'un bal populaire. Des couples sautillaient entre les arbres, et le glissement lourd des pieds sur l'asphalte couvrait presque la grêle musique.
Débandés, les hurleurs se rallièrent dans la rue Amiral-Linois, et ils s'élancèrent pour tenter de rompre, plus bas, la retraite qui s'éloignait.
A la même minute, un homme, surgissant de la rue Saint-Yves, traversa la place d'un pas accéléré, cria :
— • Au feu ! Au feu !
— Où est le feu? s'informa Séverin, comme il eût demandé : « Quels sont ces gens qui dansent? »
L'homme, haletant, fit halte et répondit :
— Au port. L'usine flambe.
— L'usine! Quelle usine?
— La fabrique de torpilles. Voyez, ce rouge, à gauche, sur le ciel. Ça fricasse ! Et les pompiers qui sont de service dans le défilé ! Mais, c'est vous, le patron, je vous reconnais, M.. Lhostis. Eh bien ! vous en avez une affaire.
— Albert, dit Séverin sans perdre la tête, va vite au poste central de secours. Demande et ramène-nous toutes les pompes disponibles. Je vais sauver ce qui pourra être sauvé.
Il bondit vers le port, et Xavier le suivit. En débouchant sur le cours d'Ajot, ils virent un rassemblement de badauds, pressés le long du parapet, debout sur le glacis. Tous considéraient, au long du cinquième bassin, un énorme nuage de fumée grasse rendue fauve par le brasier d'où elle montait. Oui, l'usine, son usine était en feu ! Dans les intervalles des poutrelles noires les flammes débordaient. Seule-
ment, il pouvait, à distance, se faire illusion sur l'étendue de la catastrophe. Elle lui avait semblé d'abord si loin du possible que l'horreur du fait n'accablait pas son esprit; il n'y croyait qu'à moitié, et ce n'était guère le moment de se perdre en désolations I
Au bas des rampes, comme Xavier et lui dévalaient d'un élan fou, une affreuse secousse les arrêta net : un des spectateurs, ivre ou poussé par un mauvais plaisant, roula du glacis, vint s'abattre à quelques pas devant eux sur la chaussée. Sa tête sonna comme un pot de grës qui se fend, son corps inerte s'étala. Séverin s'agenouilla, l'examina ; un filet de sang coulait derrière le crâne, le cœur ne battait plus.
— Occupe-toi de ce malheureux, dit-il à Xavier.
Et il reprit sa course, ayant, malgré l'épouvante des conjonctures, une pensée de prière pour le mort inconnu mêlé à son désastre, victime, en apparence, fortuite de la calamité d'un autre.
Tous les gens du port qui n'étaient pas montés voir la retraite se massaient aux fenêtres du quai ou couraient au cinquième bassin. Bientôt il rencontra plusieurs de ses ouvriers, consternés du sinistre, et, pour arriver plus vite, emprunta la bicyclette de l'un d'eux.
Autour de l'incendie, des douaniers, des dockers, des charretiers ravitaillaient avec des seaux d'eau une petite pompe à bras ; le feu s'était déclaré par une éruption si foudroyante que les appareils extincteurs, enfermés dans l'usine, n'avaient pu être mis en branle.
A l'instant oii Séverin s'approcha, il comprit sa ruine, toute la longueur du bâtiment s'embrasait. Déjà, les vitrages de la toiture avaient fondu comme
des ruisseaux de laves. Les fers des poutrelles, rougis et tordus, s'inclinaient, et la carcasse entière, subitement, s'affaissa dans la fournaise, à la façon d'une cire qui se fût liquéfiée. Les jets des flammes semblèrent s'étirer jusqu'aux étoiles. Dans un silence de stupeur, Séverin, inattentif aux étincelles qui pleuvaient sur lui, regardait les meutes furieuses du feu dévorer son œuvre, griller sa fortune, comme si elles étaient des créatures démoniaques, lâchées pour un jeu de destruction. Elles eussent mordu ses membres, et suffoqué sa poitrine qu'il n'aurait pas cru pouvoir beaucoup plus souffrir. Et, en même temps, elles l'attiraient. L'égarement de son désespoir l'incitait à s'abîmer en holocauste dans ce bûcher d'un Moloch irrassasiable.
Mais il se retint « sur la patte de l'ancre », s'accrochant à la certitude qu'une Volonté supérieure à la sienne permettait son infortune. D'ailleurs, les hommes qui l'entouraient attendaient de sa présence une aide, des ordres. Afin de mieux voir, il monta au haut d'une échelle dressée contre un hangar, et, de là, il commanda la manœuvre, dirigea sur le centre du foyer le faible arrosage dont il disposait. L'eau, se vaporisant, fumante et sifflante, au lieu d'éteindre, paraissait exaspérer l'incendie.
Le spectacle qu'il dominait était atroce pour ses yeux : plus un vestige, ni de son bureau, ni de la salle de dessin. La toiture, en s'effondrant, avait, dans les ateliers, écrasé, disloqué le bâtis des machines ; au milieu d'un chaos de choses calcinées il discernait des pièces de bronze soudées à des fragments d'acier, une hideur semblable à celle d'un four crématoire, quand la forme d'un cadavre s'y défait.
Les étincelles, des chenilles de flammèches s'en
allaient mollement tomber dans la mer; le calme de la nuit et de la rade rendait plus efîrayant ce feu d'artifice où dix-sept ans de labeur, tout Favenir terrestre d'un homme se consumaient.
Enfin, pourtant, les pompiers et les pompes arrivèrent; Albert et Xavier étaient là, Reine aussi, qui fixait l'horrible brasier comme elle eût envisagé les flammes d'un Purgatoire à franchir.
Au bord de la jetée une foule s'amassait contenue par un piquet de soldats. Les autorités, à leur tour, survinrent, et les magistrats, inquiets de l'événement. A la veille d'une guerre probable, cet incendie pouvait paraître le premier brandon d'une furie dévastatrice, soudoyée et systématique.
Devant le procureur, Séverin questionna Jézéquel le gardien, gendarme en retraite, très vigilant d'ordinaire, mais si affolé de la catastrophe que ses mains et tout son corps en avaient un tremblement. Jézéquel ne put fournir qu'un indice : sa femme avait aperçu, au crépuscule, un inconnu venant de l'extrémité du bassin par derrière l'usine, vêtu de bleu, maigre et petit; et il s'était éloigné, d'abord lentement, puis à grands pas.
— C'est lui, sûr, c'est lui, continua Jézéquel en s'encolérant comme pour se décharger du malheur accompli. Dix minutes plus tard, au poste des lampes, les premières flammes éclataient. Il a dû s'y cacher, et, son coup fait, grimper dans les combles, se laisser glisser sur le toit du réglage où le mur n'est pas haut. Ah ! le cochon, si je le tenais, c'est moi qui l'astiquerais; je lui arracherais les oreilles, je l'aplatirais comme une crêpe sur le pavé.
Séverin haussa vaguement les épaules ; puisque tout était perdu, les invectives ne servaient de rien.
Sans doute, les assurances couvriraient les dommages en argent; mais, jusqu'à ce que Tusine fût reconstruite et active, que faire de ses ouvriers?
— Mes amis, dit-il à ceux qu'il voyait, en groupe, se démenant parmi les pompiers, ce qui me fait le plus de mal, c'est que nous allons nous séparer. Mais soyez tranquilles : vous pourrez compter sur moi, tant que vous n'aurez pas du travail ailleurs.
Maintenant les pompes avaient noyé sous un déluge les débris du matériel; la foule se dissipait, les magistrats se retirèrent ; les soldats devaient, toute la nuit, garder les décombres brûlants, jusqu'à ce que le Parquet eût, le lendemain, examiné les lieux.
Séverin et ses fils, seuls, remontèrent vers le cours d'Ajot. Albert et Xavier baissaient la tête, presque hébétés d'un désastre qui semblait pour les Lhostis une prophétie d'autres ruines, un présage de mort. Séverin les prit tous deux sous le bras, les secoua :
— Voyons, mes petits, n'ayez donc point cet air désespéré !
— En voilà une tape tout de même ! fit Albert selon sa rudesse habituelle.
— Si la guerre ne vient pas, continua Séverin de sa voix la plus ferme, eh bien ! nous recommencerons notre entreprise, et mieux qu'avant. Si elle vient, je reprendrai du service dans la marine ; cet incendie aura été un feu de joie que j'offre en prémices à la France pour ses victoires. Donc, tout est bien.
Albert le-va les yeux sur lui, ébloui, presque effrayé d'une telle constance d'âme. Il sentait que Séverin se montrait supérieur aux calamités, non par attitude, mais par un long entraînement d'abnégation intérieure. Cette sublime découverte atténua la commotion effroyable dont il était lent à se remettre.
Ils étaient entrés dans la rue Duguay-Trouin : deux chats, derrière un mur, se battaient avec des cris féroces ; un ivrogne, plus loin, allongé en travers du trottoir, insultait un agent qui le sommait de se lever. A l'horloge d'une église minuit sonna ; et l'on entendit le crieur nocturne traîner, le long delà rue Saint- Yves, la psalmodie lugubre et fuyante :
— Il est minuit passé...
En dépit de son courage, Séverin tressaillit. La conjonction des aiguilles sur le cadran marquait dans sa destinée le commencement d'une autre existence, une étape vers Finconnu.