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AU COEUR DE L'ABIME

Le 2 août, Séverin se présenta aux bureaux de la préfecture maritime; il demandait, pour la durée de la guerre, à être réintégré dans les cadres. On aurait dû, puisqu'il avait fait ses preuves, le charger de conduire une fabrique d'obus ou de torpilles. Au rebours, il fut envoyé abord du Suff'ren. Il ne protesta point : ses fils navigueraient, combattraient; pourquoi resterait-il en sécurité? D'ailleurs, l'attrait du péril se ranimait au fond de son caractère aventureux ; et la mer, sa vieille maîtresse, voulait le reprendre tout entier.

En partant, il pensa au matelot qui, le soir du 13 juillet, chantait à tue-tête :

Je suis bon, je suis bon

A m'embarqiier pour Toulon.

Il revit, après dix-huit ans d'absence, la ville de sa jeunesse, mais sans l'émotion qu'il eût supposée. Toulon était le cercueil d'années qu'il n'aurait pas souhaité revivre ; et il y revenait en étranger; « son lieu ne le connaissait plus » ; la plupart des gens qu'il avait

fréquentés étaient partis ou morts. Il retrouva cependant l'abbé Martureau, presque moribond, qui le serra contre son cœur et le bénit, certain que c'était leur dernière entrevue. Pour le prêtre, incliné de haut sur l'avenir, la guerre ouvrait des temps apocalyptiques ; après des cataclysmes inconcevables, l'Eglise et le monde goûteraient une phase de paix splendide.

Séverin quitta Toulon par une soirée semblable à celle où, emmenant Marie, il avait longuement ramé dans le clair de lune. Il laissa derrière lui le pylône du Faron, drapé d'une brume chaude, le Coudon encore violet, d'un violet pâle de glycine, et les villas du littoral, blanches comme des roses mortes. La sienne, à la Pointe de la Mitre, lui parut telle qu'autrefois. Seul, il avait changé, et si profondément qu'il n'éprouvait aucune joie à se remémorer les jours défunts. Sa tâche immédiate l'absorbait, et il songeait à ses deux fils plus qu'à lui-même, à tous les dangers qui les guettaient, à Ihonneur aussi que leur vaudrait une belle conduite.

Il épousa docilement les duretés de la discipline reprise, la surtension des veilles, les sommes étouffants entre des parois de tôle ardente, l'obéissance à des chefs qu'il sentait, en bien des points, inférieurs à lui, le contact, au carré, de jeunes gens parfois vulgaires et farauds. Il se refit au service, comme s'il ne l'avait jamais quitté ; il se rhabitua aux splendeurs méditerranéennes, mais sans écouter les sirènes couchées dans la soie bruissante des sillages et qui rôdent alentour des langoureuses escales.

Le Suffren faisait route pour Alger d'où il gagna Bizerte; là, Séverin était attendu par x\lbert. Une concordance, dont il eut un bonheur étrange, voulut

qu'Albert fût appelé à suppléer sur le Siiffren un enseigne devenu fou; et, peu après, Xavier, embarqué sur le Bouvet^ les rejoignit. A terre ils se rencontraient souvent. Albert, devant la solennité des circonstances, oublia son antipathie contre Xavier; celui-ci, virilisé, avait pris une allure de sagesse et de décision ; les deux frères ne s'étonnaient plus d'échanger, en face des mêmes devoirs, des vues identiques.

Quand l'expédition des Dardanelles fut décidée, le Siiffren et le Bouvet^ avec le Gaulois et le Charlemagne se rendirent à Moudros.

Le 18 mars 1915, la flotte anglo-française reçut Tordre de bombarder, aux Dardanelles, les puissants forts de Kidil-Bahr et de Chanak qui commandent le goulet du détroit. Les grands cuirassés anglais, de très loin, canonnèrent ces positions; puis, la division française se porta en avant, pour attaquer à courte distance.

Ce fut un moment de gloire unique, lorsqu'à la pointe des hauts mâts, le pavillon de France s'avança, comme jadis celui des croisés, vers le Bosphore éblouissant. La mer était gaie, tranquille ; mais les marins étaient graves. Les officiers du Suffren et du Bouvet n'ignoraient pas que ces deux navires, mal construits, pouvaient succomber à un choc de mine, à l'explosion d'un projectile. Séverin, dans le blockaus du commandant, transmettait des ordres ; il était soucieux d'Albert qui dirigeait, dans un entrepont, une équipe d'incendie; il pensait aussi à Xavier, qui venait derrière lui, avec le Bouvet.

Le Suffren, à midi 40, ouvrit le feu. Aussitôt, l'artillerie des forts riposta violemment. Un orage de fumée et d'écume enveloppa le navire en marche ;

les obus martelaient la coque ; l'un d'eux culbuta la casemate d'un canon, en écrasa, déchiqueta tous les occupants ; les poudres d'un parc d'approvisionnement s'incendièrent; on put craindre que le feu n'atteignît les soutes aux munitions. Le Suffrcn et le Bouvet furent, en moins d'une heure, si terriblement criblés que des cuirassés anglais se hâtèrent de les relever.

Les deux navires se retiraient; et cette manœuvre exigeait les plus adroites précautions, car le détroit était semé de mines dérivantes. Tout d'un coup, le Bouvet (|ui suivait à cinq cents mètres le Suffren s'inclina sur tribord, sans explosion, sans apparence d'avarie. D'une de ses tourelles s'échappait seulement un peu de fumée. Il resta, douze à quinze secondes, en cette position, puis chavira. Les grosses tourelles se renversèrent dans l'eau ; la carène toute verte apparut, la quille, et, dans un remous farouche, l'éperon s'engloutit. Des sept cents hommes de l'équipage, soixante-six surnagèrent ; des chaloupes les recueillirent. Presque tous les officiers avaient péri, et Xavier parmi eux.

Spectateur de la catastrophe, Séverin eut à peine le temps d'une épouvantable angoisse ; et, tandis qu'on repêchait les rares survivants du Bouvet, il apprit qu'Albert venait d'être sérieusement blessé par l'éclatement d'une gargousse. Il porta sans plainte la mort de Xavier; sa résignation fut égale à sa douleur ; il se rappelait l'autre naufrage, celui de VElisa, nouant à une même cause des événements où il s'attribuait une part obscure et cruelle. Mais son anxiété pour Albert se laissa voir excessive ; il tremblait d'être frappé dans sa race, jusqu'au bout. Et pourtant il eût donné, pour la patrie dou-

loureuse, la vie de ses trois fils, comme la sienne.

Albert languit à riiôpital de Moudros, plus d'un an ; mal remis d'une fièvre lente, il fut renvoyé en France, séjourna deux mois à Brest. Il revit Marie- Anne ; peut-être en souvenir de Xavier, cette fois elle correspondit à son inclination fidèle.

Séverin continua la campagne, plus soumis que jamais sous la Main éternelle qui le ployait à ses fins. Le Sii/fren revint à Toulon, retourna en Orient, et, à la suite de Tescadre, occupa Salamine. Là, les officiers descendaient, chaque jour, à terre. Séverin évoqua le temps où, simple enseigne, il écrivait sur Athènes des proses lyriques : quelle petite chose était ce prestige de la Grèce païenne auprès des batailles oii la France jouait son tout !

En novembre 1916, le Suffren fut contraint de revenir encore pour faire réparer ses avaries. Le port désigné était Lorient. Le 14, étant à Toulon, il appareilla; il toucha Gibraltar ; il devait naviguer ensuite à cent milles des côtes. Entre Gibraltar et Lorient, que lui arriva-t-il? Depuis, on n'a pas eu de ses nouvelles. Personne n'a survécu.

Les Allemands se targuèrent de l'avoir torpillé ; la date qu'ils indiquent est impossible. Sauta-t-il, comme le Bouvet, sur une mine flottante? Une explosion partit-elle des soutes ? Trop chargé en haut, chavirat-il sous un coup de mer, par un gros temps? Sans doute il sombra en moins d'une minute; aucun signal de détresse ne lui fut permis. Etait-ce en pleines ténèbres, ou au lever du soleil, ou à la descente des couleurs ? Séverin vit-il venir la mort du haut de la passerelle, ou sur sa couchette, agonisant dans une cage d'eau glacée? Il avait médité souvent cette parole insondable : « L'abîme appelle l'abîme. )) La

mer, c'est le ciel renversé. Il s'y précipita, comme dans le sein immense de Dieu. Son épreuve temporelle était consommée ; il ne lui restait qu'à s'élancer au cœur du mystère et à disparaître, tel qu'un nuage au fond de la nuit.

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