‹ Fer sur l'enclumeChapitre 8 sur 11 · H AU GRAND PARDON DU FOLGOAT · texte numérisé non relu

H AU GRAND PARDON DU FOLGOAT

Albert, arrivant de Chine, débarqua, le 1" septembre, à Toulon. Son père, à Brest, l'attendait, frémissant de joie. Séverin n'aurait su vivre sans aimer de passion quelqu'un; l'absence perpétuelle et claustrale de Ferdinand imposait à leurs rapports d'affection une sévérité presque abstraite. Albert et Xavier se partageaient donc le plus spontané de sa tendresse; à son insu, entre le fils de Marie et le fils d'Eliza se renouvelait, moins douloureux, le dualisme qui l'avait autrefois agité entre les deux femmes : Albert correspondait à l'ordre vaillant et ferme de ses énergies; Xavier, aux élans d'un cœur attiré vers le complexe, l'incertain ; et, peut-être, les ambiguïtés décevantes de cet adolescent Tinclinaient-elles à lui davantage.

Lorsque la venue d'Albert fut proche, il pesa, selon son habitude intérieure, le pour et le contre du parti à prendre.

— Dois-je mettre en présence les deux frères? Ce que je ferai là, n'est-ce point légitimer ma faute? Et, si Albert se doute qui est Xavier, ou Xavier qui est Albert, ils seront l'un ou l'autre, sinon tous deux, horriblement bouleversés ; l'autorité que j'ai sur leur conduite résistera-t-elle à cette épreuve?

Une simple solution se proposait, dire à Xavier : « Mon ami, tu es assez ^rand pour voyager seul ; voilà cinq cents francs ; pendant ce mois de septembre tu vas faire ton tour de France en jeune homme sage. »

Mais Xavier, trop perspicace, aurait deviné qu'on l'écartait de Brest parce qu'Albert y venait; il eût cherché pourquoi ; et il désirait connaître Albert : son tuteur le lui représentait comme un garçon de superbe allure et d'une âme chevaleresque ; une curiosité mystérieuse, une dilection mal définie Tentraînait à parler d'Albert incessamment.

— Je compte les jours, déclarait-il à Séverin, jusqu'à ce qu'il soit là.

Séverin, lui-même, considérait : « Tôt ou tard, ils se connaîtront. J'ai admis Xavier chez moi, la chose est acquise ; je n'aperçois aucun motif pour l'abandonner, en l'éliminant, à ses mauvais instincts. Albert lui fera du bien par son exemple. Donc, c'est le mieux, ils se verront dès à présent. »

Une fois de plus, Séverin justifiait avec des raisons morales ses impulsions. Il prétendait ployer à son rê/e l'expérience inexorable; et il cédait au besoin d'accroître sa part de douleur, étant de ceux qui font, comme nécessairement, de leur existence une tragédie.

Un télégramme d'Albert annonça qu'il serait, le 4 septembre, à Brest. Xavier accompagna Séverin au-devant de lui.

Pour se rendre à la gare, ils montèrent le long du cours d'Ajot. Séverin suivait volontiers cette promenade unique au monde par le spectacle mouvant des espaces qu'elle domine. Le soir tombait, la mer battait son plein. Au creux de la rade, vers Trébéron et

l'île des Morts, un vaste orage noyait toute la côte sous une brume de déluge. Le soleil couchant effleurait encore les jetées claires. Mais l'eau devenait verdâtre, puis se fît d'une couleur de grenaille. Les formes des navires s'appesantissaient, leurs fumées se confondirent avec le noir de poix des nuages bas, pendants comme des bâches trop lourdes. Le coup de canon deTarsenal, à sept heures, partit au milieu des éclats du tonnerre. Une rafale se leva, la pluie commença; une nuit subite couvrit la ville.

Le cours était désert: seul, un ivrogne, allongé sur le talus, dormait sans que l'ondée le réveillât.

— Voilà, dit Xavier en le montrant, la Bretagne de l'avenir.

Séverin ne releva point cette ironie où il reconnaissait les exagérations d'Eliza.

— Albert, dit-il, dans sa dernière lettre, me répète qu'il sera content de te connaître.

— Et moi, répondit Xavier, je le reconnaîtrai, comme si, dans une vie antérieure, nous nous étions rencontrés déjà.

Ils marchaient sur les feuilles molles, déjà tombées, des ormes gémissants. A l'allégresse de revoir Albert s'amalgamait pour Séverin la mélancolie des années défuntes, dont les images remuaient en sa mémoire, telles que les feux des réverbères, au bas du port, dans l'eau vacillante.

Sous la marquise de la gare, ils traversèrent une tourbe de populace réfugiée là, ouvriers sans travail, filles fardées et malpropres, gamins en haillons, aux figures flasques et vicieuses. Une petite bossue, chargée d'amples mamelles, la face rouge, visiblement ivre, circulait en criant un journal.

— Avez-vous remarqué ce portefaix? observa

Xavier; il est beau avec sa figure de suie. On dirait un Christ noir de charbon.

Un certain rythme de voix marseillais que n'avait pu perdre le nourrisson des Mouren rendit plus étrange cette boutade. Séverin, habitué à ses bizarreries, s'étonna malgré tout, de sa comparaison. L'intelli-^ gence de Xavier, comme ses actes, déconcertait par ses heurts ; il dépassait en subtilité sensitive Séverin et même Eliza ; mais tout ce qu'il tenait de l'un et de l'autre s'outrait chez lui jusqu'à l'anormal.

Sur le quai, parmi la cohue des gens qui attendaient l'arrivée du train, Séverin, en regardant le fils de son péché, s'imaginait l'impression qu'aurait Albert visà-vis de ce cadet subreptice.

— Il va le trouver, pensait-il, trop féminin, ondoyant, quintessencié.

Mais Xavier portait son uniforme et son petit sabre au côté avec une distinction de plus en plus rare dans la jeune marine; sa simple manière de tenir ses gants blancs entre ses doigts énonçait l'aristocrate insouciant de ses élégances, tant elles sont natives. Sa casquette blanche s'harmonisait à sa peau délicate. La fossette de son menton ajoutait au charme de son profil un accent tendre ou railleur. Ses yeux seulement inquiétaient, somnambuliques comme ceux d'Eliza ou d'une mobilité dévorante, sous des cils toujours vibrants ; et il avait parfois une façon de rester dans le vague, la bouche entr'ouverte, qui lui donnait un air stupide.

Séverin essayait de le dévisager comme le ferait Albert, et il examinait :

— A quoi peut-on soupçonner qu'ilestmon fils ? Son front ressemble au mien, quelques-uns de ses gestes me copient sans le vouloir ; son écriture moule la

mienne, comme s'il s'appliquait à la contrefaire. Mais, à moins d'être prévenu, qui induira de similitudes partielles une affinité du sang?

Debout en face de Xavier, Séverin supputait les chances probables de cacher son origine. L'enfant du mensonge lui imposerait le mensonge jusqu'à la fin...

Quelqu'un lui toucha l'épaule ; il se retourna et serra la main au commandant Rosuel, ancien camarade du Borda, maintenant capitaine de vaisseau, et qu'il aimait à fréquenter. Rosuel, vrai loup de mer, officier énergique, recherchait Séverin, tout dissemblables que fussent leurs tempéraments, parce qu'il discernait ses supériorités, et pour une raison plus positive : il avait une fille de dix-sept ans; Albert, dans un proche avenir, lui aurait plu conime gendre. C'était un homme simple et jovial. Sa figure montrait de la rudesse ; son front rugueux, ses fortes pommettes, son nez busqué d'un rouge recuit racontaient des années de navigation sous tous les soleils, de durs commandements; mais le sourire de ses grosses lèvres, dans sa barbe d'un châtain bronzé, conservait une bonhomie accueillante. M""" Rosuel, une vendéenne, avait l'amitié de Séverin; femme d'un commerce atfable, elle joignait à une vigueur parfois cornélienne de caractère une sorte de virilité dans l'esprit. Le commandant venait l'attendre, elle et sa fille Marie-Anne, à leur retour de Vendée.

Il fit à Séverin une proposition : le dimanche suivant, 8 septembre, devait avoir lieu, au Folgoat, le grand Pardon, investi, cette fois-là, dune solennité plus éclatante : on y fêterait le vingt-cinquième anniversaire du couronnement de la Vierge en granit vénérée depuis cinq cents ans et sauvée, en 93, de la dévastation. Trente ou quarante mille Bretons afflue-

raient à ce pèlerinage, pour la grand'messe et les vêpres, célébrées à Toratoire de Fimmense pelouse où se déploierait la procession. Le difficile allait être de s'y rendre ; tous les trains seraient pris d'assaut. Or, les Rosuel disposaient d'une automobile ; Séverin, Albert et Xavier pourraient y prendre place, à Textrême joie de tous.

S'il eût été seul, Séverin aurait décliné l'invitation; il n'admettait guère qu'un pèlerinage fût organisé comme un pique-nique ou un rendez-vous de chasse. Celui du Folgoat, il l'avait fait avec Marie, mais à pied, sans autre bagage que Taumône destinée au sanctuaire de Notre-Dame. Albert et surtout Xavier accepteraient-ils ce mode d'antique dévotion ? Il croyait qu'une telle journée, de toute façon, leur serait bonne par cet influx de grâce qui retrempe un peuple en jferveur. Il se rallia donc au projet des Rosuel, et Xavier ne dissimula point son ravissement.

L'express stoppait sous le hall, un torrent de matelots permissionnaires, leur sac sur l'épaule, s'engorgeait contre la barrière.

— Le voyez-vous ? demanda Xavier.

— Je le vois là-bas, répondit Séverin.

Albert s'avançait sous son ample manteau à pèlerine, la tête haute et les yeux tendus vers Séverin; il considérait aussi Xavier, cet orphelin dont son père s'était, disait-il, chargé selon une promesse faite à un ami mourant. Séverin reconnaissait en son fils aîné l'homme fier et valeureux qu'il n'aurait jamais voulu cesser d'être. Albert évoquait Marie et le commandant Burdéron, moins grand qu'eux, et brun comme son père, mais avec le menton relevé en bosse de son aïeul, le nez droit et maigre de sa mère, les traits martelés d'une race de ruraux et de soldats.

264 LK F1:R sua L'IiXGLUME

Toutefois Séverin aperçut aussitôt sur sa mine quelques traces de fatigue ; après deux années en Extrême-Orient et une escale à Port-Saïd au plus dur de la canicule, la Bretagne lui serait salutaire.

— Voici, dit-il, quand ils se furent embrassés, notre ami Xavier Lougrée: il comptait les jours dans l'impatience de ta venue.

Albert cl Xavier échangèrent une franche poignée de main. Ils n'eurent pas, tout de suite, le loisir de s'examiner l'un l'autre. Derrière eux survinrent M'^'Rosuel et Marie-Anne. IVF' Rosuel, petite, rondelette, avait une vivacité d'allure gracieuse, et une voix enchanteresse. Marie- Anne, pour des mondains superficiels, était simplement une de ces jeunes filles que l'on qualifie « d'exquises » : un teint de fleur d'amandier, des lèvres fines, des cheveux d'un blond cendré, Fœil pur et hardi, un ensemble de naturel et de retenue. Mais Xavier, qui l'avait maintes fois approchée, admirait en son tempérament des richesses d'énergie généreuse et des manières de sentir qui la mettaient hors du commun. Albert aussi la distinguait; il avait même dit, un soir, alors qu'elle était dans ses quinze ans :

— Marie-Anne Rosuel, si elle ne se gâte point, sera la seule jeune fille à Brest qui vaille la peine d'être regardée.

Hyperbole juvénile d'où Séverin avait conclu :

— Peut-être Marie-Anne aura-t-elle cette mission de fixer promptement la vie d'Albert dans une tendresse durable...

Au sortir de la gare, avant que les Rosuel montassent en voiture, Xavier, échangeant avec la jeune fille quelques mots familiers et gais, se complut à donner autour de lui l'impression qu'ils étaient bons

camarades. Cette fatuité enfantine n'avait guère de conséquences; Albert la discerna pourtant; elle lui déplut.

Mais son attention était moins à Xavier qu'à son père ; vingt-quatre mois d'absence, et dans des pays qui semblent dépendre d'une autre planète, faisaient de son retour une date extraordinaire. Il retrouvait, comme des clioses en partie perdues, les regards de Séverin, le timbre de son parler.

— Mon père a un peu vieilli, pensait-il. Qu'importe ! Je ne me souvenais pas d'une gravité si belle en ses yeux. On dirait qu'il revient d'une Chartreuse.

Au premier moment, jusqu'à ce qu'ils eussent repris contact, des propos sans suite se croisèrent dans une conversation engagée sous la pluie, tandis qu'ils descendaient la rue du Château, droite et longue, obscure et balayée parle vent massif. Cependant, Xavier avait hâte d'interroger Albert sur son séjour en Chine.

— Est-ce que vous y avez fumé de l'opium?

— Tu peux tutoyer Albert, observa Séverin, comme Albert te tutoiera.

— Ah ! fichtre non, répondit Albert à la question assez puérile de Xavier. J'ai trop vu où mène la drogue^ quand elle vous tient. La victoire de l'Asie sur nous, c'est elle qui s'en chargera, si on la laisse faire.

Xavier n'osa pas dire : «Eh bien ! moi, j'en ai fumé », il objecta seulement :

— Oh ! pour essayer une fois ou deux, un homme solide comme tu dois l'être, que risque-t-il? Est-ce qu'on peut connaître un pays, en ignorant les sensations des gens qui l'habitent ?

— Solide ! répliqua un peu vivement Albert, estce qu'on est jamais solide? Je connais de plus forts que moi qui ont commencé par une pipe ou deux, et.

à présent, ce sont des hommes finis. Quant aux sensations des Chinois, je m'en... moque. Nous allons chez eux en conquérants ou en missionnaires, pour en tirer ce qu'on en peut tirer, non pour ajouter leurs vices aux nôtres.

Xavier se tut, vexé de la riposte ; Séverin fit commencer au voyageur le récit de son exploration sur le Yan-Tsé, ce fleuve prodigieux, nourri par toutes les neiges des hauts plateaux, qui a des crues hautes de soixante mètres, larges de neuf lieues, et où circulent des radeaux énormes, portant des villages, des colonies de nomades.

Mais ils arrivaient à la maison. Reine vint leur ouvrir, épanouie, « avec une figure de Pâques », comme elle disait. x\lhert s'égaya aussi de la revoir : elle appartenait à la famille, depuis que Séverin était revenu en Bretagne ; elle avait vu grandir les deux fils de « ses hons maîtres », fait la toilette funèbre de Marie, et son attachement aux Lhostis était ennobli d'une affection désintéressée : elle possédait, par un récent héritage, en son pays, à Guingamp, des fermes ; elle aurait pu vieillir, là-bas, en rentière. Mais elle demeurait une colonne du foyer veuf de Séverin. En même temps qu'elle vaquait au ménage, aidée d'une robuste fille qui se nommait Jacquette, elle alimentait de l'huile mystique des vierges prudentes la lampe familiale. Reine avait une âme supérieure; du matin au soir, elle priait; ses intuitions spirituelles se préservaient pourtant de l'illuminisme. Sainte Thérèse lui était famiUère ; jamais elle n'eût fini une journée sans lire son office. On ne lui connaissait qu'une imperfection, des soubresauts de colère, quand un événement dérangeait l'ordre exact de son travail. Encore s'évertuait-elle à s'amender ; et, sur son visage

d'une laideur presque masculine, malgré les poils qui parsemaient ses joues et sa mâchoire anguleuse, reposait une suavité monastique. Elle se tenait souvent penchée, l'oreille gauche tendue, étant « dure » de ce côté-là.

— Monsieur Alhert, dit-elle naïvement, les cloches de joie, ce soir, devraient sonner d'elles-mêmes.

— Oh ! fit-il en apercevant, du seuil de la salle à manger, le couvert mis sous les flambeaux allumés et des corbeilles, sur la table, pleines de fruits, je vois des figues, des figues vertes de Bretagne. Vous avez pensé à moi. Reine. J'aime les figues comme mon grand-père Burdéron tenait...

— A sa pomme, termina Séverin.

— Et il nous disait : « Je ressemble à Hérode Agrippa qui ne savait pas dîner sans manger au dessert une pomme, qu'il pelait lui-même. » Un homme admirable, mon grand-père. Je le cherche en rentrant ici, et ma pauvre mère...

Il y eut un silence; Albert entra dans sa chambre, se lava les mains et vint à table. Séverin dit tout haut le Benedicite,

— Ah ! fit Albert en s'asseyant, qu'il est bon de manger dans la maison de son père !

Il ne remarqua point que cette parole contristait Xavier. Mais, en bon garçon, il lui parla de ses études, du vieux Borda et, incidemment, voulut savoir :

— De qui es-tu le fistot ?

Il faisait allusion à une coutume des Bordaches, au père que se choisissaient les jeunes parmi ceux de la seconde année.

— Je suis, répondit Xavier, le fistot du fils d'un amiral, de Famiral cFIIautecloque. Il est entré premier et a des chances de sortir premier.

Xavier mit dans cette explication une légère enflure vaniteuse. Albert sentit son enfantillage et n'en fut pas choqué. Le prestige des grades et des rangs d'école lui paraissait respectable.

— Ton nom de Lougrée, continua-t-il, me remémore une jeune fille que nous avons connue à Toulon, Eliza Lougrée. Ferdinand doit se souvenir d'elle, mieux que moi. Je ne pensais alors qu'à jouer du tambour et à grimper aux arbres. En passant, j aurais voulu revoir la Pointe de la Mitre et notre villa, si elle n'a pas changé. Je me rappelle, au bout du jardin, le pavillon dont les fenêtres avaient des faïences vertes. Il y avait, à l'intérieur, un div^an brun. Qu'estil devenu, përe^, ce divan ?

— Nous 1 avons vendu en déménageant, dit Séverin, avec d'autres choses encombrantes.

— *Et ^l^^*" Lougrée, s'est-elle mariée? Où est-elle maintenant?

— Je l'ai perdue de vue, depuis qu'elle quitta Toulon.

— Elle n'était point de ma famille ? demanda Xavier. Mon oncle, — c'était ainsi que Séverin lui avait appris à le désigner, — vous pourriez, sans doute, le savoir.

— Oh ! ditSéverin, j'ai, pour l'heure, d'autres soucis en tête. Cet arrangement avec les héritiers de jyjme Pradel est une bien grosse affaire...

La conversation avait, un instant, pris, pour lui, une tournure affreusement pénible et dangereuse. En rapprochant Xavier d'Albert, il devait prévoir à quoi il s'exposait. Mais il dévia si à propos leur esprit vers un sujet d^une apparente gravité que sa manœuvre ne se laissa pas entrevoir. Albert surtout s'intéressait à l'état des entreprises paternelles. Il envisageait même,

clans Taveiiir, si son përe n'était plus là, un temps où il aurait à les prendre en main.

Séverin lui exposa ses rapports avec M. Pradel, l'épouvantable fin de la veuve et la canaillerie usurière de louches héritiers qui lui tenaient le couteau sur la gorge : « Servez-nous sept pour cent d'intérêt, ou remettez-nous le capital. »

Xavier, présent à ce récit, aurait pu être touché de la confiance, d'ailleurs imprudente, dont l'honorait son tuteur. Au rebours, une jalousie contracta ses fibres mélancoliques.

— Ce n'est pas à moi qu'il s'ouvrirait de la sorte. Tout pour Albert !

Son premier élan d'amitié se brisait déjà ; il jugeait Albert tranchant, trop simple, incapable de saisir ses finesses de sensibilité ; et l'avantage de vigueur qu'il reconnaissait chez lui l'opprimait. Il aspirait à une revanche confuse. En attendant, selon son habitude, lorsqu'une idée fâcheuse passait sur son âme « comme des ailes de chauve-souris sur une lune qui se levé », il s'enfonça dans un silence de stupeur, et ne se ranima qu'au dessert, en dégustant un entremets, « un diplomate », chef-d œuvre de Reine, dont Albert la complimenta.

Séverin recausa du pèlerinage au Folgoat décidé avec les Rosuel.

— Je trouve, dit Albert, Marie- Anne encore embellie. Peut-être toutes les Chinoises que j'ai vues me font-elles mieux percevoir la grâce et la dignité d'une Française. Mais de quelle couleur a-t-elle les yeux?

— De la couleur des noisettes mûres, affirma Xavier en rougissant un peu.

-— Oh ! oh ! dit Albert, quelle précision de coup

d'œil ! On voit que ton tuteur t'a communiqué son sentiment des nuances.

Ils passèrent au petit salon où rien n'avait changé depuis autrefois. Albert éleva la lampe pour passer en revue, dans la bibliothèque d'acajou, les dos des vieux livres, rarement dérangés de leur sommeil.

— Je te montrerai ma bibliothèque, interv^int Xavier dédaigneusement. Ici, on n'a logé que des rossignols classiques...

— Ces rossignols, protesta Séverin, ont fait mes délices.

— Et les miennes, appuya d'un ton véhément Albert. Je veux relire, ces jours prochains, le Plutarque d'Amyot, les Contes de Nodier, et voir si Robinson Critsoë n'est pas mort tout à fait pour moi.

De plus en plus défrisé à Tendroit d'Albert, Xavier le considéra intérieurement comme un « mufle », et n'essaya point de réformer son goût.

— Mon oncle, dit-il en se retournant vers Séverin, vous me permettez d'offrir à votre fils un cigare?

Et il présenta un étui parfumé en cuir rouge ; des havanes de choix, avec leur bague, s'y alignaient.

Albert, en acceptant, songea :

— Est-ce mon père qui le gâte ainsi ? A quel titre ? Si austère pour lui-même, comment s'expliquer cette faiblesse ?

Il fit quelques pas vers la cheminée, s'arrêta près de l'aquarelle oii le Borda retint machinalement ses yeux ; Xavier, à son tour, s'en approcha. Séverin reçut une sourde commotion en les voyant tous deux, épaule contre épaule, devant cette toile maléfique.

— Je ne sais pourquoi, dit Xavier, elle me plaît,

alors que le Borda réel me pèse comme une geôle...

— Laissez donc, brusqua Séverin, cette rapinade. Tu ne connais pas, Albert, l'étonnant portrait de Tabbé Martureau par Léon Colombat. Viens dans ma chambre.

L'aumônier était peint assis ; le fond du tableau était noir ; d'un manteau noir se dégageaient ses mains pâles appuyées sur les bras d'un fauteuil, et contre sa face d'une blancheur livide la veilleuse invisible laissait couler une réflexion rouge qui semblait descendre d'un vitrail crépusculaire. Le feu blanc de son regard se projetait au delà des horizons, dans l'inconnu.

— Qu'en dis-tu? demanda Séverin. tenant sa lampe haute, à distance du cadre.

Albert, sans énoncer sur le tableau une opinion esthétique, déclara simplement :

— J'aime ce prêtre. Sa bouche et ses yeux sont des dogmes. Ils ont l'air d'affirmer : Gela est, cela n'est pas. Avec lui, on sait à quoi s'en tenir; point de compromis.

— Moi, il m'épouvante, contredit Xavier; sauf les lunettes et le rochetde dentelles, il m'évoque un fantôme hallucinant du Gréco, son sinistre Inquisiteur. Ces gens-ià me paralysent; pour avoir volé une rose, ils me damneraient. sans rémission.

— Mon ami, ouvre tes yeux, réfuta Séverin ; ce qu'il faut lire en ce visage, c'est la révélation prophétique d'un monde supra-terrestre, les terreurs et les flamboiements d'un proche avenir...

Xavier garda le silence et tira de son cigare une bouffée, pendant qu'Albert se tournait vers le portrait de Marie où lui-même et Ferdinand étaient glorifiés avec elle. Il regarda ensuite le vaste lit de chêne dans lequel Séverin ne couchait plus.

— Ce lit, pensail-il, sera pour moi lorsque je me marierai.

Et, de cette idée qu'il ne formula point, une autre émergea qui lui fit dire :

— Tu as vu, père, les fils du commandant Rosuel. Sont-ce de vrais marins, des hommes sérieux?

— Les fils du commandant le préoccupent, devina Xavier, parce qu'il a Marie-Anne en tête. S'il croit être aimé d'elle, il se trompe. C'est moi qu'elle préfère, j'en ai la pleine assurance. Seulement, voilà... Il a des galons, il sera riche. Moi, j'aurai ma solde, et c'est tout. Je serais, comme disent les Bretons, né au coin d'un champ de genêts, un bâtard de père et de mère inconnus, en quoi me verrais-je moins dénué ? Le matin de mes vingt et un ans, si je lui déplaisais, mon tuteur peut me flanquer dehors, ne plus savoir que j'existe...

Durant cet aigre soliloque, Albert questionnait Séverin.

— J'ai souvenance d'un Bouddha qui décorait votre cheminée. Tu ne Tas plus?

— Que ferais-je d'un Bouddha? répondit son père. Il n'aurait jamais dû y être. Tu le constatais tout à l'heure : l'Asie monstrueuse ne demande qu'à nous anéantir. Sachons nous défendre. Pas de compromis. Je fus jadis un pacifiste; de plus en plus, je vis sur le pied de guerre, perpétuellement. Et, à l'égard du Bouddha j'avais un autre motif pour m'en défaire : je suis convaincu que d'une image idolâtre doit effluer dans la maison oi^i elle habite une force démoniaque, un sortilège de mort... ,

Albert laissa tomber, sans réplique, l'explication inattendue. Il supposa que Séverin pensait aux deuils accumulés sous son toit. Mais le surnaturalisme

paternel dépassait la compréhension d'un jeune homme enclin à restreindre ses certitudes dans l'enclos des apparences palpables. Albert, intransigeant en matière dogmatique, restait presque fermé, beaucoup plus que Xavier, à tout mysticisme. Séverin apercevait cette contradiction, et souffrait de le sentir, par là, si distant de son âme.

Le ciel nocturne s'éclaircissait. Ils s'accoudèrent à une des fenêtres, en face de la lune, jaune comme un quartier d'orange, que l'eau morne de la Penfeld brisait dans ses miroitements. Entre des nuages mollement cardés, la lune descendait vers Recouvrance. Sur la rade, aux hunes des navires, palpitaient des signaux, alphabets de feu qui se répliquaient en vibrations fulgurantes. A droite, quelques .lumières aux fenêtres faisaient saillir l'épaisseur des bâtisses, la caserne des marins, les baies vitrées des fonderies ; et le bras de la grue s'entrevoyait comme un avion géant immobile sous les étoiles.

— Je t'accompagnerai, n'est-ce pas ? demain, à l'usine, dit Albert; je veux voir aussi les nouveaux bâtiments en fer à l'arsenal et la Bretagne sur sa cale. Tout me passionne dans l'évolution technique de la marine et de la vie moderne. Nous sommes à un tournant inouï de l'efTort humain. . . Et ta nouvelle torpille est-elle adoptée?

— Pas encore ; j'ai eu la visite d'une série de potdevinistes, tous plus sémillants les uns que les autres. Mais je fais la sourde oreille.

Xavier, au lieu de les suivre à la fenêtre, s'était allongé au fond de la chambre, dans un fauteuil, et c'était justement le fauteuil oii Marie s'était une dernière fois étendue avant de se coucher pour mourir. En fumant, il rêvait ou boudait. Séverin se retourna,

i'74 LE FER SL'R LENCLUME

fut blessé de le voir à cette place, et s'isolant coniQie pour dire : « Je suis ici un étranger. »

— Xavier, appela-t-il d'un ton de reproche, tu ne viens pas près de nous ?

En cet instant, le beffroi de l'arsenal, dur et lent, sonna dix heures.

Xavier se leva en sursaut, et, dune façon désinvolte, prenant le bras de Séverin :

— Mon oncle, fit-il avec sa voix câline où sonna pour Séverin une réminiscence d'une autre voix qu'il n'entendrait plus, mon oncle, l'heure du couvrefeu est passée. J'ai sommeil, je vous quitte, si vous m'en donnez la permission. Mar plich\ Je vous laisse tous deux causer.

Il embrassa Séverin et tendit la main au fils de son tuteur, gentiment, sans effusion.

— Que penses-tu de Xavier? demanda Séverin, quand il fut parti.

— Rien de net. Je le crois màlin^ mais glissant comme une anguille. Un décadent. Etait-ce par simple pose qu'il me disait à propos de sa bibliothèque : ce Edgard Poe et Tolstoï sont mes dieux ? » Tu as fait une drôle d'emplette en te chargeant de lui. Mais quel était donc son père?

Séverin. sans mentir positivement, éluda la question.

— C'était, répondit-il à mi-voix, un officier de marine démissionnaire que j'ai connu dans mon jeune temps, beaucoup, même trop...

Albert, soit discrétion, soit indifférence, ne poussa pas plus loin sa curiosité. Fatigué par deux nuits de voyage, bientôt il se retira.

Page 1