‹ Fer sur l'enclumeChapitre 7 sur 11 · L'USINE SUR LA RADE · texte numérisé non relu

L'USINE SUR LA RADE

Seize années déjà; Séverin est une barbe grise, un vétéran de la douleur et du travail. Sa force, loin de décroître, s'est trempée au feu des épreuves, dans une discipline ascétique. Mais, s'il regarde en amont de sa vie, les deux berp^es sont bordées de tombes : M. Burdéron s'en est allé d'un abcès au foie ; les deux fils nés depuis l'exode à Brest ont péri d'accidents atroces, l'un, écrasé au coin d'une rue, un jour de tempête, par une ardoise précipitée d'un toit, l'autre, brûlé en son berceau; Marie elle-même est morte, après neuf jours de fièvre, d'une de ces infections bizarres qui, dans les villes maritimes, prennent une violence de fléau.

L'octogénaire M""" Lougrée, encore vivante, si elle apprend tous ces deuils, peut croire que son anatlième a porté ses fruits. Séverin n'a eu contre les catastrophes aucun haut-le-corps de révolte. « Ne dites jamais à Dieu : Pourquoi? » l'avertissait l'abbé Martureau. Cette parole lui demeure ; il prévoyait des peines; il est soumis, d'avance, à celles qui viendront. Mais sa part expiatrice, jusqu'ici, n'est-elle

point bénigne? Ses deux aînés, Albert et Ferdinand, ont atteint Fâge d'homme ; leur jeunesse prospère selon des fins droites. Ferdinand, studieux et mystique, est entré dans une abbaye bénédictine ; Albert, tout petit, déclarait : « Je veux être marin. )> Il est enseigne, embarqué sur l'aviso la Manche, et sa dernière lettre, datée de Chine, annonce son retour après un magnifique voyage d'exploration jusqu'au Thibet par le Yan-Tsé.

Une hérédité plus originale a fait de Xavier, lui aussi, un marin. Huit ans nourri à Ghâteau-Gombert, chez des campagnards terriens, ensuite élevé au Mans dans l'intérieur d'un vieux chanoine sédentaire et docte, sans avoir jamais vu la mer qu'une fois ou deux au bas du port de Marseille, dès qu'on lui a demandé : « Que seras-tu plus tard? » il a répondu : « Je serai mousse sur un bateau et je ferai le tour du monde. » Il est maintenant au Borda et, les dimanches oi^i il sort, il passe sa journée chez celui qu'il croit simplement son tuteur. Ses camarades le tiennent pour orphehn, puisqu'il dit l'être; et personne ne l'a détrompé.

Eliza néglige un fils gênant ; elle est devenue, sous un pseudonyme, une femme de lettres presque célèbre. Un premier roman oii elle transposaitles mésaventures de sa liaison lui a valu l'amitié protectrice d'un chroniqueur à la mode. Des articles d'elle paraissent, et même en première page, dans un puissant quotidien; son éloquence nerveuse et sophistique y réclame le droit, pour son sexe, à Fémancipation « intégrale ». Plus exactement que ses honoraires de journaliste elle reçoit du notaire de Se vérin la rente promise.

Après la mort de Marie, quelque temps plus tard, Séverin s'est posé le cas de conscience : « Dois-je

offrir à Eliza le mariage en réparation ? )) Mais il a réfléchi que cette apparente générosité serait une reprise de son ancienne passion vaincue ; infliger à ses fils une marâtre dont ils sauraient fatalement ce qu'elle fut, c'était, pour eux, inadmissible, et, sur la mémoire de Marie, un soufflet inique. Eliza fréquentait un monde factice, anormal, oi^i elle achevait de se pervertir; saurait-elle s'en passer, se résigner à la saine monotonie de la province, jouer le personnage d'une bonne mère de famille? Trop d'idées capitales les divisaient elle et Séverin, et, surtout la rumeur publique lui attribuait un amant ou deux. Elle était bien perdue ; humainement, il ne pouvait rien pour sa rédemption.

Il réserve donc à Xavier sa tendresse miséricordieuse et vigilante. Mais l'avenir de ce garçon le tient anxieux : d'une intelligence étonnamment flexible, avec les dons séducteurs d'Eliza, Xavier se trahit, comme elle, impressionnable, susceptible et chimérique. De précoces inquiétudes passionnées tourmentent son imagination. Il raisonne faux sur les choses religieuses, prône des utopies absurdes ou part en guerre contre les principes de conduite dont son tuteur est imbu. Séverin discerne en lui un amalgame de facultés nobles et de propensions dépravées. Il réussit mal à rectifier sa pente, et pourtant ne se décourage point de le morigéner.

Quand Albert reviendra, comment accueillera-t-il cet intrus? Lui qui hérita des Burdéron ses façons d'être carrées, autoritaires et simplistes, il s'étonnera de voir installé dans la maison paternelle ce blancbec ergoteur, élégant et subversif. Entre eux des duels d'opinions et des antipathies sont probables. Heureusement, une immédiate ressemblance ne dé-

nonce pas Xavier comme le fils de son père. Pourquoi Albert soupçonnerait-il le lien du sang que tous deux ignorent? Séverin les mettra en présence; son désir est qu'ils s'aiment.

Au reste, s'attarde-t-il à peser les risques de cette rencontre? Ses affaires lui imposent le qui-vive d'une perpétuelle surtension, semblable à celle du commandant d'un navire qui, du poste de son blockaus, meut tout, prévoit tout.

Les débuts de son aventureuse entreprise ont été singulièrement durs. La première année, sur les cinquante torpilles qu'il construisit à grand peine — et chacune lui coûtait une dizaine de mille francs — neuf, par suite d'erreurs infimes, furent inutilisables. Il s'était attaché, comme contremaîtres pour le réglage, deux anciens seconds maîtres torpilleurs, sortis jeunes de la marine avec l'espoir de gagner davantage dans l'industrie. Se croyant nécessaires, ces mécaniciens grossirent leurs exigences, échauffèrent la tête des ajusteurs, des dessinateurs. Il faillit, à plusieurs reprises, avoir <( les bras coupés ». Une dizaine de contremaîtres suffisait au travail régulier de l'usine. Mais chacun d'eux dirigeait une tâche si délicate que, s'il manquait, l'ensemble était immobilisé. Séverin sut les maintenir moins par des concessions que par une attitude de sécurité. Il avait foi au succès, il y intéressa les plus intelligents de ses coopérateurs, leur certifiant que tous en bénéficieraient.

Sa confiance n'était pas un espoir vague d'illuminé. « Je définirais Lhostis, disait Bordes autrefois, un casse-cou méthodique. » Il fit accepter à ses ouvriers une méthode, aujourd'hui vulgaire, de labeur, sagace pour accroître le rendement des journées et le gain des hommes : au lieu de perdre des minutes utiles

en circulant d'un bout à Fautre de l'atelier, en apportant les pièces sur le plateau, en les remportant, chaque équipe reçoit de manœuvres alertes la matière qu'elle doit travailler et l'envoie à la suivante. Il mesure aux ouvriers pour une tâche un temps normal, et s'ils la finissent plus tôt, leur alloue une prime proportionnelle au temps gagné.

Ces innovations minutieuses, la mise au point des outils, le dressage des jeunes ajusteurs à l'emboîtement des parties motrices et du mécanisme d'horlogerie impliqué dans les organes d'une torpille, tout cet effort initial eût excédé Ténergie de Séverin, si un ange secourable n'avait conduit à sa porte le chef d'atelier, l'iiomme essentiel sur qui repose la bonne exécution des ordres : Jean Trébaol, officier mécanicien, avait démissionné par un coup de tête à la suite d'une querelle avec le commandant de son bord ; il voulait se marier et cherchait un emploi stable, hors des cases de TEtat. Séverin se l'acquit, et, avec son aide, gagna ses premières batailles. Trébaol était un breton chatouilleux dans son amour-propre, mais précis, tenace, d'une probité sans ombre, capable de collaborer aux hardiesses pratiques de son patron.

Maintenant, l'usine a doublé sa production annuelle, et la torpille Lhostis libère, selon son humble part, la France d'une périlleuse servitude vis-à-vis des constructeurs étrangers.

Séverin, pourtant, cherche, sans se lasser, du nouveau ; d'année en année il perfectionne son outillage, ses tours et ses fraiseuses, la trempe de ses aciers ; ce matin même, il va faire sur la rade, en présence d'un délégué d'une commission officielle, l'essai d'une torpille dont la vitesse de propulsion dépasse ce qui fut réalisé jusqu'ici. Et il voudrait aux

lorpilles adjoindre les mines; la mine, moins compliquée, moins coùleuse, ouvre à sa curiosité inventive un champ riche en inconnu.

Un autre problème domine ses ambitions techniques : le moral de son atelier. Son rêve d'une usine monasliquement disciplinée demeure à l'état d'ébauche; il a dû prendre, avant tout, des ouvriers adroits et laborieux; jamais il n'exigera, pour les admettre, un billet de confession. Tous savent ce qu'il pense, quelle e.st sa vie ; et, pour tous, son équité veut être irréprochable, afin que nulle hypocrisie ne les incline à simuler ses croyances. Trois ou quatre de ses contremaîtres lui sont venus d'une école industrielle où l'esprit frondeur et anarchique est de tradition; leur demi-culture gonfle leur vanité; ils font parade d'idées violentes, d'autant plus qu'ils s'estiment très au-dessus du commun des prolétaires. Séverin paraît fermer les yeux sur leur conduite au dehors, dans les réunions publiques et les estaminets. Mais il se préoccupe d'annihiler leur influence; car c'est trop peu d'avoir interdit, à l'intérieur de lusine, les propagandes pernicieuses. La contagion circule par les ouvriers du port qui braillent : « A bas la guerre ! » tandis que leur gagne-pain est de la forger.

Séverin utilise, pour prémunir son personnel, toutes les formes d'antisepsie mentale dont il dispose : une bibliothèque est constituée à l'usage des travailleurs sérieux; et il en a exclu les livres anodins, inoffensifs, comprenant que d'énergiques réactions, seules, ont chance d'arracher à l'erreur des esprits faussés. Trébaol institue des conférences historiques ou morales faites, le soir, sous sa direction, par déjeunes ouvriers instruits; un petit restaurant coopératif est annexé à l'usine; une maternités une crèche sont

ouvertes. La maison Lhostis vient d'acheter à Kermor des terrains où s'aligneront, enclos de leur jardinet, les logis des familles embourgeoisées.

Ces œuvres de sagesse préventive resteraient, par elles-mêmes, des moyens de fortune, des sacs de sable opposés au débordement d'une crue. Les impatiences du prolétariat sont irritées par le bien-être ; ce qu'a fait le patron n'est rien auprès de ce qu'il pourrait faire. La force défensive d'un organisme part non de l'extérieur, mais du dedans, des cellules agissantes qui résistent.

Dans l'usine de. Séveri^i la présence du maître établit une atmosphère de santé et de vérité. Trébaol et d'autres communiquent ses impulsions. Il est aimé de son équipe, parce qu'il commande toujours avec une netteté calme des choses utiles ; il est craint aussi. L^ouvrier, qui, d'une minute à l'autre, peut être mis sur le pavé, bride sa langue et ses gestes, si la contenance de révolte n'est pour lui qu'une pose devant les camarades.

Malgré tout, Séverin voit sur les temps proches un brouillard d'incertitude. Qui l'emportera demain, des puissances d'ordre ou du chaos, de la bombe incendiaire ou du feu loyal de la forge? Le vieil abbé Martureau, l'œil tendu vers l'horloge de la Justice divine, prophétise des cataclysmes inouïs. Séverin, embarqué dans une industrie en marche, ne songe ni à stopper, ni à virer de bord. Il organise l'avenir, comme si le présent en répondait. Peu à peu, il groupe autour de ses machines des contremaîtres jeunes, issus de milieux sains, et il les marie avec des jeunes filles solidement chrétiennes. C'est d'eux qu'il espère une rénovation.

Plus encore, il la sollicite du Maître omnipotent

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des âmes. Les peuples vont où Dieu les mène, il le sait; et, de leur mission prévue des avant les siècles nulle Volonté mauvaise ne peut les faire longtemps dévier. Ce qui persiste en eux de meilleur doit vaincre les germes virulents.

Séverin croit à la victoire du mieux sur le pire, il semble porter la victoire dans la ligne de sa vie. Ce matin d'avril, en s'habillant, il pense au miracle heureux de sa transformation. Que d'hommes s'agitaient au fond de Thomme qu'il fut i Pourquoi ne resta-t-il point un rêveur, un ironiste, un cliarnel ? Il se représente cet instant oh le désir d'un bonheur absurde l'entraînait à rejoindre en Espagne Eliza; une voix plus forte que sa convoitise l'a retenue ; l'aurait-il écoutée sans une décisive prédestination?

Le Séverin d'il y a dix-liuit ans n'est pas tout à fait mort. Mais, à son âge, le pli qu'il a pris le détermine dans un sens qui paraît invariable. Le fouet des conjonctures, d'acte en acte, le pousse en avant. Son vouloir est construit comme le parapet d'une jetée audessus des lames ; si la marée d'une seconde jeunesse remontait de ses vieux instincts, elle se briserait contre une digue d'austérité.

Et sa vertu n'a rien de rugueux ni d'ostentatoire; il se souvient d'avoir été faible. Par moments, s'il s'abandonnait, sa nonchalance d'autrefois le lierait de ses mains câlines. Tout à l'heure, quand Reine, sa cuisinière, a frappé doucement pour l'éveiller, qu'il eût trouvé bon de se rendormir !

« Je ne sais plus quel mystique, s'est-il rappelé dans un demi-sommeil, enseignait qu'on doit s'élancer hors de son lit, comme si le feu y était. Ah! j'en suis loin. »

Il s'est levé, il achève hâtivement sa toilette, devant

assister, en l'église des Carmes, au service anniversaire qu'il fait célébrer pour un des hommes du poste de réglage, tué par l'explosion d'un réservoir d'air comprimé.

Il a ouvert ses fenêtres qui dominent la Perifeld, près du grand pont. Poète et contemplatif tant qu'il vivra, il a besoin d'exalter ses yeux dans l'ampleur d'un puissant horizon. Vers la gauche, plus loin que les bastions rudes et le mur brun du château, il atteint la rade indéfmiment changeante, presque illimitée sous la brume. Recouvrance, en face de lui, charge la pente de toits inégaux, et, plus à droite, commencent au flanc des deux rives les bâtisses de l'arsenal dont il n'aperçoit pas lafin.Ici, dememe qu'à Toulon, le site fut constitué pour l'œuvre séculaire des hommes. La dureté géométrique des casernes, des fonderies, la façade pompeuse de l'ancien bagne, la toiture de la corderie interminable ont beau écraser la colline. L'ensemble est là tel qu'il doit être et rend gloire à la continuité des générations dans la grandeur maritime d'un peuple. L'Océan exigeait un port digne de sa majesté, et l'arsenal de Brest répondit aux destinées de la France, reine de l'Océan. Il est difficile à Séverin, lorsqu'il regarde vers l'arsenal ou la rade de ne pas sentir cette fîère harmonie des lieux et de l'histoire humaine; et la grue géante, sous les nuages qui roulent de l'Ouest, érige sa noire plateforme ajourée, telle qu'un pont prodigieux ébauché dans l'espace pour les travaux futurs d'une ère en gestation.

Mais, plus près, sur \e pont tournant, le long de la sinueuse Penfeld, s'excitent ici, dès l'aube, toutes les rumeurs de la ville. Entre le faubourg et la rue de Siam, la plèbe des travailleurs se hâte, ouvriers, sol-

dats, marins, femmes des usines, foule gesticulante, d'une exubérance presque méridionale. Des maraîchers s'injurient; les charrettes traversent au pas derrière les tramways; en bas, la passerelle du pont Gueydon s'écarte devant des remorqueurs mugissants ; des vedettes de navires accostent, d'où sautent allègrement sur les pontons les matelots qui vont aux vivres.

Les premiers temps de son séjour à Brest, Séverin, fait à la sèche limpidité du ciel provençal, avait souffert d'apercevoir les maisons grises et les passants sous la taie nébuleuse de l'atmosphère bretonne. Maintenant, son œil s'est rhabitué au prisme de Tair natal ; c'est la part de l'indéfini dans la rigide précision de ses travaux.

En sortant de chez lui, il remonte vers le quartier que son père, administrateur de la marine, habita jusqu'après sa retraite. La maison de son enfance subsiste au coin de la rue Neptune et de la mélancolique rue Voltaire où s'entonne, les jours de pluie, le Suroit brutal, où les façades ont l'air funèbre et suintent l'ennui.

Il arrive à la sombre église des Carmes; il prend place vers le haut de la nef, à droite du catafalque illuminé. Son crâne chauve brille comme un point de ralliement. La famille du mort, le plus grand nombre des contremaîtres et des ouvriers sont venus au service et se massent autour de lui. Telle est, en Bretagne, la force immémoriale du culte des trépassés que les mécréants eux-mêmes n'éludent pas une messe chantée à la mémoire d'un camarade malheureux; et le patron, ici, n'est plus le patron, mais le père. Il obtient, pour un moment, cette concordance plénière qu'il voudrait stable.

Pendant que les prêtres entonnent le Dies irae^ Séverin médite sur l'agrandissement d'infini que le chrislianisme assure aux vies les plus humbles. Le pauvre mécanicien pour qui est offert le solennel Sacrifice abrège dans le mystère de son être immortel toute l'humanité vouée à la douleur ou restituée à la gloire; ses jours terrestres ne furent que Tapprentissage de cette chose impossible à imaginer, l'au-delà sans terme.

— Et moi aussi, réfléchit-il, mes jours vont à leur fin. Quand vous me cherchiez, Seigneur, « vous vous assîtes, n'en pouvant plus )>. Après quel inénarrable Purgatoire serai-je admis à voir votre Face? Mais j'ai confiance que je La verrai, et qu'importe le reste ! Dans une église, avant la Communion, s'il y a foule, ceux qui sont au fond avancent lentement, mais ils avancent vers la Table sainte, et leur tour arrive de s'agenouiller pour manger votre Pain...

Au sortir de la cérémonie, il descend vers le port, accompagné de Trébaol et d'un jeune dessinateur, nommé Cahagnon, qui travaille sur ses plans directs. Trébaol est grand, massif, carré d'épaules, rasé ainsi qu'un Anglais, avec un teint d'un rose pâle comme le dessous des pattes d'un homard et des yeux d'un vert d'algue ; flegmatique, il écoute, le front penché sous sa casquette à large visière, beaucoup plus qu'il ne parle. Malingre, boiteux, Cahagnon est si brun que ses épais sourcils font une ombre sur le bleu caressant de ses prunelles. D'une vivacité subtile, singulièrement prompt à suivre une idée jusqu'au bout, il se perdrait dans l'irréel, si le patron ne lui imposait ses données strictes. Il s'est entêté de faux rêves démocratiques ; et, lorsqu'on crève d'un mot ses billevesées, il se perd en tirades difi'uses d'oii surnagent

de mokes abstractions. Sa mysticité bretonue dévierait aisément jusqu'à l'anarchie. Il entretenait un ménag-e irrép^ulier, amant d'une veuve dont il avait deux filles ; Séverin l'a décidé au mariage, et la femme lui en sait g-ré, elle le soutient, dans son intérieur, contre les paradoxes biscornus du boiteux.

Séverin, en marchant, se sent de belle humeur aujourd'hui. Il aura un temps radieux pour le lancement de sa nouvelle torpille. A travers les ormes du cours d'Ajot, le grand souffle du soleil fait de la rade un gouffre d'or blond. Les arêtes des coteaux verdissent de neuves frondaisons. Par delà les jetées, l'eau bleue, coupée de veines blanches, est brillante comme le ciel moite où se déplient au loin, pareilles à des voiles immenses, les vapeurs matinales qui vont s'eff*acer.

Chemin faisant, Gahagnon s'aventure à mettre le patron dans Fembarras par une question insidieuse.

— Vous allez me trouver drôle, monsieur Lhostis. Mais, à l'église, je me demandais comment vous, qui êtes chrétien — car vous l'êtes, c'est évident, — vous employez vos capitaux et vos journées à une œuvre d'épouvantable destruction.

Séverin lève son regard étonné, mais paisible ; sa figure, qu'a vieillie la fatigue, porte un signe de lumière, l'irradiation des certitudes intérieures et de la paix acquise; et sa voix sonne avec une simple autorité :

— Le jour oii une escadre allemande bombardera la Pointe espagnole, vous comprendrez, Gahagnon, pourquoi notr^ .euvre était juste. Précisément parce (jue je suis chrétien, je sais la guerre inévitable, et je travaille dans cette prévision.

— Quand des loups, appuie Trébaol, reniflent

autour d'une étable, le berger, s'il n'a pas mis des pièges à loup, se fait le complice des loups.

Cahagnon se tait, sans être convaincu, gardant pour Trébaol une accablante réplique. Ils ont suivi, dans la poussière, la rampe qui dévale, à gauclie, v ers les quais du port de commerce. Des camions les dépassent; le soleil se brise gaiement sur les colliers de cuivre des percherons.

— Voilà nos réservoirs, dit Séverin en reconnaissant, avec un de ces gros attelages, les caisses qu'il attendait.

Ses réservoirs d'air comprimé lui sont expédiés, tout prêts, de Firminy, des forges PradeL M. Pradel est mort, il y a trois ans, férocement délaissé par sa femme ; celle-ci, dont la sottise croît avec Tâge, a jeté par-dessus bord toute vergogne ; elle s'est afQchée comme la maîtresse d'un homme de sport, président d'une société hippique ; quelques mois de bonheur ont fatigué ce cavalier, pourtant peu difficile, d'un tel ennui qu'il a signifié à son adoratrice un congé irrévocable. M"'"" Pradel, au désespoir, s'est alors claquemurée dans un château, à la campagne ; on prétend qu'elle y mène une vie crapuleuse, et ses domestiques la ramassent ivre-morte, à minuit, sous la table.

Son beau-frère, jusqu'ici, a géré sa fortune ; mais Laure et Germain, ses enfants, majeurs tous deux, ont revendiqué l'héritage paternel; M. Pradel, par testament, réservait à sa femme, entre autres biens, les quinze cent mille francs mis en apport dans l'usine Lhostis. Séverin s'indigne parfois à l'idée que le travail de ses ouvriers et le sien alimente les débordements d'une pécore et de son entourage. Elle se fait encenser, dit-on, par une compagnie d'aigrefins qui

s'engraissent à ses dépens. Qu'arriverait-il, si des créanciers voulaient saisir les fonds nécessaires aux aciiats de Séverin? Il se tourmente médiocrement de cette possibilité ; les capitaux de M"^ Pradel ne rendraient pas en d'autres mains les intérêts juteux auxquels il dut consentir. Mais, au fond, c'est une sauvegarde, pour lui, de savoir sa position « mal assise » ; le leurre d'une sécurité temporelle ne déprime jamais ses essors vers l'Immuable; et son indolence native est éperonnée sans répit.

Il laisse Trébaol et Caliagnon gagner directement Tusine ; son canot automobile l'attend au bas-port du quatrième bassin, et il retourne prendre à la passerelle du pont Gueydon le lieutenant de vaisseau Du Pas, commandant du contre-torpilleur le Poignard, avec Hortensius Cazac, le délégué de la Commission.

Du Pas, qui est d'Hazebrouck, a la ligure placide d'un homme du Nord, Tceil froid, une mince moustache pâle, un air sec et mathématique; peu loquace, il met dans son parler, en dépit d'un accent pâteux, la nette fermeté d'un homme de science, dédaigneux de toute parade.

Cazac, au contraire, courtaud, ventru, est démonstratif, exubérant ; natif de Bordeaux, on le devinerait gascon à Taspect sarrasin de son profil barbu, au ton mat de sa peau, au noir ardent de ses yeux et de ses cheveux crépus, et surtout à sa voix ronflante. Son incompétence de politicien se vernit d'une faconde où le lyrisme du touriste officiel déborde les aperçus du technicien amateur; il s'entliousiasme devant la rade comme s'il ne l'avait pas encore regardée.

— C'est étonnant, fait-il en posant sur son nez un lorgnon d'or, ce parallélisme des lignes, rompu par le vaste enfoiicement vers le Sud, et qui reprend aux

passes du goulet. L'horizon se dilate et se resserre dans une alternance harnaonique... Je connaissais la Bretagne comme le pays de Téternel crachin, et je trouve un ciel de Galice, une mer azurée. Ce duvet de lumière au flanc des falaises fauves et vertes, autour des îles, et ces maisons blanches, là-bas, à Roscanvel, cette lisière de brume argentée, c'est un rêve !

Du Pas écoute, indifférent, le péroreur dégoiser ses périodes. La beauté familière des sites, pour lui, existe à peine, et la trajectoire d'une torpille l'intéresse davantage que la couleur de l'eau oi^i elle navigue.

Séverin attire Fattentioii du délégué sur son usine devant laquelle ils accosteront dans un instant. Construite à l'extrémité du cinquième bassin, vers le bout du môle, elle offre, du dehors, peu d'apparence; la toiture de sa nef est éclaircie de vitrages bleus. L'appontement du poste de réglage accède sur l'étendue de la rade, hors de la passe Est; deux radeaux sont disposés au large, Tun à cinq cents mètres du quai, l'autre à mille. Sur chacun d'eux, un homme attend et tient un petit drapeau.

Séverin fait entrer les deux visiteurs dans le poste où s'alignent, au fond, les compresseurs et les réservoirs d'air. Une escouade d'ouvriers se tient prête ; les torpilles sont allongées sur leurs affûts, vis-à-vis des tubes-carcasses qu'on débouche. Leurs cuivres et leurs aciers reluisent comme pour une fête ; leur aspect n'impose aucune idée terrible; elles semblent, avec leur tête conique, le poitrail de leur réservoir, et leurs queues ajourées en cage d'hélices, des bêtes puissantes et mystérieuses, captives, mais qui vont s'évader.

2b0 LE FER SUR L'ENCLUME

Séverin, d'une voix brève, donne quelques ordres. Il expose à Gazac qu'il lui montrera d'abord en exercice un engin ordinaire, puis le nouveau modèle. Deux hommes ont fait g-lisser à Tintérieur du tube une des torpilles.

— ^ Amorcez, commande Séverin. Feu!...

Une faible détonation, et la torpille a bondi comme d'elle-même, pareille à un grand poisson qui saute hors d'un filet. L'eau n'a pas eu le temps de rejaillir, déjà l'automatique marsouin a pris sous la mer son élan; deux lignes divergentes d'écume, à la surface, inscrivent son sillage véloce. En même temps que le guetteur du premier radeau la voit passer près de lui, il abaisse brusquement son drapeau. Le second fait de même à l'instant oi^i, délestée, elle affleure et flotte immobile.

— Cinquante-neuf secondes et demie, constate Séverin.

Gazac, l'œil sur l'opulent chronomètre qu'il a tiré de son gousset, approuve d'un signe de tête.

Une vedette à vapeur est partie remorquer la torpille, elle la ramène ; on lui passe des câbles sous le ventre, deux hommes la hissent avec un palan, et elle rentre sous le hangar, comme un cheval de course en son écurie.

Séverin et ces messieurs se penchent sur un petit cylindre enregistreur oi^i elle a noté sans mensonge les péripéties de sa route.

— Bonne trajectoire, observe Du Pas simplement.

— Très bien! renforce Gazac. Bravo : Bien joué! Elle a navigué à trois mètres comme elle le devait. Elle n'a fait aucune bêtise. Rarement j'ai vu trajectoire moins sinueuse que celle-ci.

Malgré les bruits stridents des ateliers, et, der-

rière les parois, le ronllement sombre des courroies de transmission, les phrases admiratives de Gazac éclatent à la façon d'une fanfare. Séverin garde un air détaché. Les ouvriers observent un silence de discipUne, mais ces louanges hyperboliques d'un potentat officiel grandissent le patron devant leurs yeux.

Séverin fait un signe ; une deuxième torpille, un peu plus longue que la première, plus renflée, aux hélices plus pleines, est insinuée dans un autre tube; elle saute à la mer, court entre deux eaux, telle qu'un obus sous-marin ; les drapeaux des guetteurs s'abaissent à plus bref intervalle.

— Quarante-deux secondes 1/5, ont vérifié les chronomètres des trois messieurs.

Gazac remet le sien dans son gousset, observe Fair satisfait de Du Pas et il proclame :

— C'est admirable. Je parlerai de votre affaire à la Commission. Nous ne laisserons pas le Ministre tranquille jusqu'à ce qu'il ait adopté votre engin. Le prix de revient sera considérable ; n'importe ! il ne s'agit plus de lésiner. Nous ferons lotis les sacrifices.

Séverin n'attribue pas aux promesses du personnage une valeur exorbitante; il sait ce que sousentendla formule : « Nous ferons tous les sacrifices, » et se contente de lui proposer :

— Voulez-vous, monsieur, que nous réitérions l'expérience ?

Le délégué s'y prête, mais cette fois, paraît suivre d'un œil blasé le lancement. Il entonne un dithyrambe à la torpille, « cette merveille organisée comme une créature vivante, infailUble comme la Justice... »

— Quarante-deux secondes 3/o, interrompt Du Pas.

— L'homme se divinise, poursuit Cazac, en déléguant aux forces qui dépendent de lui la faculté d'agir comme si elles étaient indépendantes, je dirais presque, souveraines.

— Oh ! monsieur, réplique Séverin que ce verbiage agace, ne nous payons pas de mots. Une pendule a Tair de marcher toute seule ; mais l'horloger sait bien qu'il n'a dicté leur loi ni aux rouages, ni au balancier.

Du Pas, qui s'est enfin dégelé, tend la main k l'inventeur.

— Excellents résultats, M. Lhostis. Je voudrais seulement vous prier plus tard de nous expliquer certaines dispositions du mécanisme.

Chose singulière et logique, en ce moment, aucun des trois hommes n'a la vision des effroyables effets d'une torpille atteignant un but réel, les chaudières d'un navire qui sauterait avec l'équipage. Du Pas surtout et Séverin envisagent la machine comme un problème bien résolu, et la joie intime de Séverin demeure celle d'une réussite avérée, semblable au contentement d'un artiste, lorsqu'il a terminé un difficile poème.

Cependant, Hortensius Cazac désire visiter l'ensemble de l'usine, avant que la cloche de onze heures sonne la fin du travail. Séverin lui laisse, très vite, franchir la petite salle où deux contremaîtres, les plus sûrs qu'il se soit attachés, un Lyonnais et un Breton, avec cinq ou six ouvriers, ajustent les parties des moteurs. Du Pas aimerait s'y attarder, et, peutêtre, surprendrait, à quelques détails, la structure du nouvel engin. Cazac l'entraîne ailleurs, vers le reste ; l'animation des machines et des groupes d'hommes sollicite sa curiosité frivole.

L'usine ne présente pas, comme une fonderie, un aspect fuligineux, sinistre. Dans un coin sombre de la forge, sous le pilon, des ouvriers jettent à terre des pièces étampées d'un seul coup, ébauches pâteuses, chaudes encore et rouges. Mais la lumière bleue glisse doucement par les vitrages. Les courroies vibrent, les barillets tournent; les minces copeaux d'acier qui se détachent des tours s'enroulent en spirale, semblables aux vrilles d'une vigne; les fraises, aux dents brillantes comme celles d'un jeune loup, grignotent le métal, l'amenuisent en limure ; les meules des machines à rectifier envoient des poussées d'étincelles, queues de comètes qui pétillent.

Une attentive rectitude préside aux portions combinées du labeur. Les ouvriers prennent agilement sur un plateau les pièces qu'un jeune manœuvre leur apporte et, l'opération finie, les jettent dans un casier qu'enlève, hâtif, un autre manœuvre. D'outil en outil, la matière façonnée se transforme avec une minutie de plus en plus stricte ; et, en sortant de la dernière machine, l'objet n'a plus qu'à recevoir un coup do lime pour être achevé.

Les travailleurs se révèlent des artisans à leur aise, paisibles et précis, de môme que les musiciens d'un orchestre dans une symphonie bien exercée. Seul, un homme de peine qui balaie et ramasse les débris du métal, long, dégingandé, la moustache tombante, avec une figure poudreuse aux pommettes maigres, aux yeux fiévreux et des cheveux bruns qui bouffent sous sa casquette, exhibe hors d'un tricot pourpre des bosses de biceps difformes sur des bras anémiques, exsangues. Gazac, faisant le démagogue, l'interpelle au passage.

— Vous êtes content? Ça marche?

254 LE FER SUR L'ENGLUxME

Le balayeur s'essuie du coude le front, et, ôtant sa casquette, crache dedans, puis la remet.

— Il faut souquer, dit-il en respirant, les poings sur les hanches. Y a du boulot.

Gazac, au bout des ateliers, se retourne^ admire c( Torganisation modèle », et approuve la méthode neuve qu'utilise Séverin pour la trempe de l'acier rapide.

— Tout est au point, conclut-il, et je perçois dans l'atmosphère de votre maison une élégante harmonie qui m'est sensible.

Séverin dirige ses visiteurs au premier étage, en son cabinet de travail; ils s'y reposeront et fumeront un cigare. Deux fenêtres doubles, plongeant Tune vers TElorn, l'autre, vers le goulet, se font face en cette pièce plus profonde que large, dont les murs, volontairement nus, ne portent qu'une estampe, un Christ, d'après Quentin Metsys, la bouche entr'ouverte, les yeux brouillés de sang et de larmes sous sa coiffure d'épines, excédé de tous les opprobres humains.

Le courrier de Séverin l'attend sur sa table ; il distingue une lettre qui vient de Firminy, et en deuil. Il la saisit, demande à Gazac :

— Vous permettez?

— Faites donc, répond le délégué, accusant par cette locution sa vulgarité d'origine.

— La lettre est du frère de M. Pradel; il annonce que sa belle-sœur est morte à table — Séverin lit entre les hgnes : sous la table — frappée d'une congestion. Un mouvement de chrétienne épouvante stupéfie Séverin à la pensée d'une telle mort, sans doute en pleine débauche. Mais la suite de la lettre le contriste pour une autre cause :

LE FER SUR L^ENGLUME 25b

(( Elle laisse, écrit le beau-frère, un testament bizarre. Nous et vous, nous devons prévoir de sérieux embarras. »

Ces mots indiquent apparemment qu'elle lègue la plus grosse part de sa fortune à un dissipateur ou à un fripon malpropre. Cet héritier peut exiger la disposition immédiate des quinze cent mille francs.

Ainsi donc, à l'instant oii quelqu'un lui apporte une assurance de succès, d'ailleurs s'abat sur lui la menace de complications. Dieu veut qu'il reste sous sa main, comme un enfant qui tremble dehors, dans une nuit d'hiver, avec une lampe prête à s'éteindre.

Du Pas l'observe et soupçonne à son air vaguement soucieux qu'il a reçu quelque nouvelle inquiétante. Mais Cazac, à la fenêtre de l'Occident, fume et pérore.

— En vérité, monsieur Lhostis, dans ce Brest un peu vieillot, je ne découvre que vous de moderne. Quand je regarde, là-bas, sur la rade-abri, ces croiseurs démodés, et, plus près, ces misérables bassins, je constate que tout, ici, est prodigieusement en retard. Et qu'est-ce que vous avez comme bateaux dans votre port de commerce ? J'aperçois un espagnol, deux norvégiens, trois ou quatre pauvres cargos français. Est-ce piteux? Il faut que nous bouleversions, à la fm, cette léthargie. Vous verrez qu'on y parviendra. Je me représente ce port, avant trente ans, une forêt de grues, de cheminées fumantes, l'Elorn sillonné de remorqueurs, des encombrements de charrois sur les quais ocellés, la nuit, par des centaines de lampadaires, et les bassins élargis, approfondis, continués jusqu'à Kermor, jusqu'à Saint-Marc. Seulement, que deviendra votre usine au milieu de ces métamorphoses ? Vous serez, pour vos essais de réglage, souvent gêné.

2o6 LE FER SUR L'ENCLUME

— Eh bien ! fait Du Pas qui allume lentement un cigare, je ne crois guère à cette révolution du port de Brest. Nous n'avons point d'arriëre-pavs qui produise, point de sous-sol minier. Que diable voulezvous qu'on vienne chercher ici ? Et Paris sera toujours trop loin. Nous sommes la fin d'un continent, des sentinelles perdues sur un promontoire. Rien à faire contre cette loi...

— Et puis, continue Séverin, rejoignant Cazac dans l'embrasure de la fenêtre, qu'importe si, dans vingt ans, mon actuelle installation n'est plus possible ! Entreprend-on jamais autre chose que du provisoire? Les cieux et la terre passeront... Je sais qu'avant une heure tout peut crouler ; et je travaille comme si j'avais l'éternité devant moi.

Ses yeux s'élancent dans la direction du goulet ; au bout des deux murs de falaises qui resserrent la passe impérieusement, ils atteignent le front de la pleine mer, tranquille et scintillante, si net qu'ils pourraient croire la toucher.

Onze heures sonnent ; la cloche tinte le départ des hommes avec un timbre liturgique ; les ouvriers sortent en groupe ou les uns après les autres, pressés, mais sans vacarme. Un d'eux pourtant siffle V Internationale et martelle, comme en signe de manifestation, le rythme grossier du refrain.

— Ce doit être ce mauvais gas de Lanfeust,. — le balayeur qui se plaignait, devant Cazac, d'être écrasé par sa besogne; — j'ai tort, songe Séverin, de le tolérer...

Il invite Cazac et Du Pas à redescendre jusqu'à son canot pour gagner le pont Gueydon. Mais la figure bénévole du délégué change subitement. Cazac bâille ; est-ce de faim ou d'ennui ? La profes-

sion de foi mystique échappée à Séverin heurte son matérialisme de politicien, et il redoute une autre déception.

— Un rêveur, ce Lhostis, a-t-il jugé. Je le sens inféodé aux pires vieilleries d'antan. Qii attendre de lui ?

Il sort, bien résolu à ne pas conseiller Tadoption de la torpille. Séverin, pour une minute de sincérité profonde, a perdu le bénéfice d'une expérience peutêtre triomphale.

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