‹ Ferdinand GagnonChapitre 1 sur 17 · C.-F. Lawrence & Cie., Imprimeuks, 195, Ruk Front · texte numérisé non relu

C.-F. Lawrence & Cie., Imprimeuks, 195, Ruk Front

TiV Gin Fif

Honorons nos morts !

L existe, dans le cœur humain, un sentiment que ni l'inégalité des conditions sociales ni le temps ne sauraient effacer: c'est celui de la reconnaissance. En remontant le cours des siècles, on le constate chez tous les peuples. Il est vieux comme le monde, vaste comme l'univers, profond comme l'éternité ! On le retrouve chez le païen comme chez le chrétien, dans le cœur du barbare comme dans celui de l'homme civilisé. Les bienfaiteurs de l'humanité, dans quelque coin du monde qu'ils se trouvent, ont droit à la reconnaissance universelle. Flambeaux immortels, dont la bienfaisante lumière a éclairé des générations dans l'aride désert du monde, ils brillent d'un éclat toujours pur sûr les siècles qui s'engouffrent dans l'abîme de l'éternité !

De tous les peuples qui ont foulé le globe terrestre, le peuple français est celui qui s'est le plus distingué par sa reconnaissance envers ses grands hommes. La gloire d'Achille pâlit devant celle de Du

Guesclin, Bayard et Turenne ; le piédestal de César s'éclipse devant celui de Napoléon, ce géant, qui,, porté sur les ailes de la foudre, fit ployer l'Europe entière sous sa volonté souveraine. Digne enfant de la France, le peuple canadien possède à un haut degré le sublime sentiment de la reconnaissance. Nous aussi, nous savons honorer nos gloires nationales. Les d'Iberville, les de Salaberry, les Papineau, les Viger, les Chénier, les de Lorimier, les Plessis, les Garneau, les Crémazie, les Bourget, les Taschereau, et cette pléiade d'hommes illustres qui font honneur à notre nationalité ne possèdent-ils pas notre admiration, notre vénération et notre reconnaissance ?' Désormais, à la longue liste de noms respectés qui ornent nos annales historiques, il faudra ajouter celui de Ferdinand Gagnon. Le soldat trace à la pointe de son épée des récits légendaires qui feront l'étonnement des générations futures ; le dignitaire ecclésiastique imprime au caractère des peuples le sceau de la Foi ; l'homme d'Etat dépense ses talents et son énergie au bien-être de ceux qu'il a pour mission de protéger ; le journaliste, lui, cherchant sans cesse des horizons nouveaux, éclaire et dirige l'opinion publique. Ce rôle important, M. Gagnon l'a compris et rempli noblement. Jetés, sans fortune et sans défense, sur le sol américain, où tant d'éléments hétérogènes se disputaient le pas, des centaines de mille Canadiens se demandaient quel avenir leur était réservé, lorsque Ferdinand Gagnon fit son apparition sur la scène. Il était armé pour la lutte, et sa na-

ture chevaleresque le lança bientôt dans la lutte gigantesque qui se livrait sur le terrain social et religieux. S'apercevant d'un coup d'œil que ses forces étaient insuffisantes pour prendre une part glorieuse au combat, il fit, à l'instar d' Antée, sortir de terre des légions. Alors, se jetant bravement dans l'arène, il remporta de nombreux succès. Sa voix était devenue l'interprète de la victoire ; sa plume, une épée flamboyante !

Comme doyen du journalisme canadien dans la Nouvelle-Angleterre ; comme patriote ardent et convaincu ; comme chef et bienfaiteur des Canadiens aux Etats-Unis, Ferdinand Gagnon a droit à l'immortalité. C'est pour redire à la postérité ce que fut ce vaillant chrétien, que nous élevons à sa mémoire ce modeste monument. Son nom appartient à l'histoire de l'élément français sur le continent américain. Puisse-t-il, avec ceux de nos autres gloires nationales, inspirer aux Canadiens de l'avenir les sentiments d'honneur et de patriotisme qui ont été, dans le passé, la sauvegarde de notre nationalité.

Un philosophe français écrivait, un jour : " Si vous ne trouvez plus la patrie autour de vous, cherchez-la dans sa littérature ; elle y est tout entière." Ce conseil s'applique admirablement à nos compatriotes des Etats-Unis.

Soyons reconnaissants !

Honorons nos morts !

Le Compilateur.

HONNEUR de la presse canadknnefrançaise aux Etats-Unis se résume dans ce nom. Il appartient à ceux qui ont vécu en communauté de sentiment avec le cher défunt de parler de lui, afin de fixer dans la mémoire de tous, sa figure à la fois inspirée et attrayante. La pénible tâche de vous entretenir d'une amitié disparue, je l'accomplis, lecteurs, en vous priant de pardonner à l'insuffisance de ma description. Je voudrais être dans la mesure du sujet. Vos souvenirs m'aideront.

Né le 8 juin, 1849, à St-Hyacinthe, au milieu d'une population où le pur sentiment canadien règne dans toute sa plénitude, M. Gagnon n'eut qu'à ouvrir son cœur aux nobles inspirations du patriotisme qui se faisaient sentir partout autour de lui. Il étudia au Séminaire de sa ville natale; et, dit un de ses biographes, "il s'y fit remarquer par ses talents transcendants et son assiduité au travail. Doué d'un

caractère jovial et aimable, il ne se connaissait point d'ennemis parmi ses confrères de collège."

Le moment vint où il lui fallut en appeler à son courage et à son industrie pour vivre.

En 1868, les Canadiens se dirigeaient par masses vers les Etats-Unis. M. Gagnon alla demeurer à Concord, dans le New-Hampshire. Tout d'abord, il y fit connaissance avec les sommités politiques. En ce moment, il pensait que nos compatriotes se dégoûteraient du séjour de la république américaine et que cet exorde aurait une fin prompte et décisive. Ne soupçonnant pas ce que personne, en effet, n'avait su prévoir, il ne considérait la situation qu'à un point de vue momentané. Je crois aisément qu'il parla et écrivit alors sans penser qu'un jour les Canadiens pèseraient dans la balance des Etats de l'Est.

Lorsqu'il partit pour Manchester, en 1869, il s'apercevait que l'émigration canadienne était sérieuse. En cela, il nous devançait. Nous en étions encore à croire que nos gens reviendraient du jour au lendemain. M. Gagnon creusa le problème et se convainquit que le Canada français allait recommencer de l'autre côté de la frontière. Il fonda la Voix du Peupie, dans laquelle il commença de parler comme un écrivain qui pense, mais qui n'a pas adopté un programme défini.

L'habitude de réfléchir lui faisait rechercher les Canadiens susceptibles d'étudier la grande question du moment. Déjà, il était comme le centre des émigrants notables.

Le i6 octobre, 1869, il épousa mademoiselle Mal- "vina Lalime. De cette union naquirent dix enfants, dont sept vivent encore.

J'ai connu, à Worcester, cette aimable famille Lalime, y compris madame Gagnon, et jamais je ne l'oublierai. Sa généreuse hospitalité, son accueil si français lui ont procuré de nombreuses relations. Les Messieurs Lalime sont des Canadiens prospères dont l'amitié est toujours désirable parce qu'ils employent leur influence à faire le bien.

Dans le malheur qui vient de l'atteindre. Madame Gagnon a pu voir que la douleur publique était d'accord avec la sienne.

Les journaux canadiens-français ne prospéraient guère aux Etats-Unis. Pour entretenir des feuilles publiques, il faut qu'une population se sente chez elle. Or, il y a dix-sept ans, tous nos cris signifiaient : '* revenez au plus vite ! vous n'avez que faire dans les autres pays ! "

M. Gagnon vit plus clair que nous. Il était sur les lieux. Son but se dessina distinctement. Il choisit Worcester, la ville centre du Massachusetts, et le 3 novembre, 1869, il y fonda V Etendard National. Ce fut un événement. Le journalisme canadien-français prenait racine dans la Nouvelle-Angleterre.

Une année s'écoula, toute remplie par le travail ^t l'anxiété ! N'était-il pas trop tôt pour espérer la réussite d'une entreprise permanente } Les Canadiens-français comprendraient-ils l'utilité d'avoir un organe absolument dévoué à leurs intérêts } L'épreu-

ve réussit néanmoins. La presse de Montréal fut la première A le reconnaître, et salua cette sœur cadette qui se faisait entendre à l'étranger. L'imprimerie devenant une ressource aux mains de nos compatriotes émigrés, nous commençâmes à croire qu'il en résulterait des conséquences avantageuses. M. Gagnon devint à nos yeux comme un journaliste de la province de Québec. Il parlait et on l'écoutait. Worcester était maintenant le centre d'une idée neuve, forte, séduisante, un peu téméraire même, croyons-nous.

Vers ce temps, un autre Canadien surgit avec les qualités du patriote et du journaliste. Il se nommait Frédéric Houde. M. Gagnon et lui s'entendirent ; mais avant que de contracter une union plus étroite, ils combattirent séparément pour la même cause. Le 8 novembre, 1870, la propriété de l'^/^wdard National ^di'à^'à. à X Opinion Publique, de Montréal, tout en conservant une édition spéciale pour les Etats- Unis. Les gravures, le format plus large, un luxe d'impression bien entendu se combinaient avec les articles de M. Gagnon, pour donner à nos frères éloignés une tribune imposante, digne d'attirer l'attention.

Visant toujours à de plus grands résultats, M. Gagnon lançait, le 18 mars, 1873, ^^ société avec M. Houde, Le Foyer Canadien, qui se personnifia plutôt dans M. Houde; aussi ce dernier en devint-il l'unique propriétaire, après dix-huit mois d'existence.

Mais il y avait place désormais pour deux journaux. Le 16 octobre, 1874, M. Gagnon fondait le

BIOGRAPHIE. ir

Travailleur, qui fut publié hebdomadairement jusqu'en octobre, 1879, alors qu'il commença de paraître deux fois la semaine. Depuis cette époque, il n'a fait que marcher de succès en succès.

Ceux qui ont lu ou entendu Ferdinand Gagnon ont distingué en lui l'avocat ; et plus d'une fois j'ai eu connaissance de l'étonnement de ses admirateurs, qui eussent préférer le voir briller au barreau. Ceci demande une courte digression.

Certes ! le Droit est une belle profession. La défense d'une juste cause tentera toujours les hommes de caractère élevé. Celui qui entre dans cette carrière avec les sentiments requis est un noble individu. Si les circonstances le favorisent, c'est-à-dire s'il rencontre une clientèle qui exige de l'étude et les efforts du talent, il se livre et travaille en artiste, amoureux de la justice et de la gloire. Aux connaissances acquises, il joint l'art du raisonnement, et ce charme de la parole, dont nous subirons l'influence jusqu'à la fin des siècles, parce qu'il n'est rien de beau comme l'étude et la méditation se répandant sur les lèvres d'un mortel pour l'enseignement de ses semblables. Le juge, sur son tribunal, admire l'avocat savant et honnête. Il reconnaît en lui le citoyen armé dans l'arsenal de la loi, qui représente en même temps la modération et l'honneur. J'ai connu de ces gens de robe dont la vie a été pure et que le peuple considère avec révérence, les prenant, dans sa poétique naïveté, pour des émanations de la justice et du sublime bon sens.

Mais il n'est pas donne à tous les disciples de Thëmis de choisir leur milieu et les situations qui leur plaisent. La profession légale est presque synonime de gagne-pain.

Le terre-à-terre de la dispute n'a plus de prestige aux yeux des âmes d'une certaine valeur. Ferdinand Gagnon l'a senti dès les premiers pas. Ce n'était point la faculté de la parole qui lui manquait, ni la conscience, ni l'esprit du droit. Il était plutôt comme un poète revêtu de la toge.

Sa pensée jaillissait à des hauteurs que le Palais ne veut pas atteindre. Avocat pour avocat, il se dit que les causes nationales valaient bien les factums de la cour Supérieure, et que débattre chaque jour le grand procès des privilèges du peuple était aussi un rôle enviable. Pour cela, une plume solide est nécessaire. Il en possédait une, et de la meilleure trempe.

Si vous avez tenté de vous faire journaliste, vous avez dû entendre vos amis se lamenter et vous plaindre. La chose ne rapporte rien, dit-on partout. Sans doute, la fortune n'est pas au bout de vos articles; mais, •est-il rien de plus beau que d'être écouté par des milliers de lecteurs, lorsque la Providence vous a doué au point de pouvoir combattre pour les vôtres } Et quelle cause portée devant un tribunal de justice ordinaire est comparable au plaidoyer d'un bon journaliste, exposant ses idées devant la masse intellectuelle de tout un pays ! Est-il plus vaste champ pour l'étude, le patriotisme, le dévouement, la pensée agissante ? Ce n'est plus ici l'intérêt d'une personne qui

est en jeu, mais le sort d'un principe national. L'horizon est plus ouvert ; les observations de l'écrivain s'étendent sans cesse. Sur cent lieues de pays en ligne droite, ses articles sont compris par plusieurs centaines de personnes. Un auditoire de ce genre dépasse tout ce que le simple avocat peut désirer. Ainsi, visant au plus grand, ^ M Gagnon quitta le barreau et se fit journaliste.

Ah ! ce n'était pas pour lui. La mission de l'écrivain lui apparaissait comme un acte de sacrifice. Il est mort au milieu de cette tâche dans laquelle il mettait toute sa force et toute son âme. Les déboires inévitables d'une telle profession ne le décourageaient nullement. On peut dire qu'il les connaissait avant que de les avoir subis. C'était pour les autres qu'il travaillait ; — et les autres, ce sont nos compatriotes — en bon français, les siens, car ils sont les siens ceux qu'il a guidés et inspirés.

Je dis : mspirés. Il avait ce puissant ressort du patriote plein de cœur qui vit dans l'étude et qui observe autour de lui. La moindre commotion opérait une secousse dans sa pensée. Il me semble encore voir sa figure épanouie devançant la parole de ses interlocuteurs et complétant par son expression ce que nous ne savions pas dire. Le point tournant d'une question se montrait dans un pli de ses lèvres, dans un éclair de l'œil, dans un geste, un sourire, un rien qui passait sur sa physionomie comme un léger zéphir sur l'eau.

OÙ donc ai-je lu ces lignes étranges : " Le journalisme canadien n'a pas de grandes questions à débattre. Il se borne à des propos de village."

Quoi ! nous créons un monde, et cela ne comporte pas une situation val mt au moins les vieilles affaires de l'Europe } Il n'y a pas chez nous la pensée ■d'un grand peuple ? Les choses qui nous occupent sont de minces proportions ? Vous n'y songez pas ! C'est que, au contraire, toutes nos aspirations se calculent par de gros chiffres — et que nous avons les moyens de les soutenir. M. Gagnon ne voyait pas autrement, lui qui poussait les Canadiens à regarder l'avenir comme leur appartenant.

Dans V Etendard National^ M. Gagnon n'avait pas écrit dix articles que la presse française de la province de Québec le signalait à notre attention. Il se passait quelque chose " au-delà des lignes, " comme nous disions en parlant des Etats-Unis. Un vent nouveau y soufflait. C'était tout uniment la voix du bon sens qui parlait d'organiser nos groupes de là-bas, au lieu de chercher à les rappeler parmi nous. Ceci parut dépasser nos conceptions. La tentative semblait folie. Etablir un nouveau Canada, alors que l'ancien se maintenait à peine ! Mais M. Gagnon parla, écrivit, organisa — et il fallut nous rendre à l'évidence.

Il était, de sa nature, organisateur. Homme d'affaires, si vous voulez, mais avant tout,organisateur. Les éléments d'un ordre de choses lui venaient pour ainsi dire dans la main , il les façonnait et leur communiquait son esprit de direction. A chacune de

:îses visites dans un centre canadien, il laissait les germes de quelque association utile. A l'instar de Titus, il ne perdait jamais sa journée.

C'était un travailleur intrépide qui se reposait en changeant de sujet. Je l'ai vu écrire au milieu de nos ■conversations, ne perdant pas un mot de ce qui se disait autour de lui et donnant la réplique à haute voix, tout en' conduisant sa plume.

Comme il savait causer! Cent fois j'ai regretté «de ne pas voir les talents de ce genre plus répandus •dans nos cercles. Nous qui sommes si Français pourtant, comment se fait-il que nous négligions tant la conversation mesurée, suivie, intelligente, instructive et toute d'initiative ? M. Gagnon n'avait qu'à prendre la parole pour être écouté. Il ne parlait pas, il causait. On en demandait encore, toujours, après qu'il s'était tu. Les Canadiennes ont le don de la parole ; je voudrais qu'elles prissent leur rôle du côté de l'agrément et que tous nos compatriotes fussent -obligés de leur parler selon la manière de M. Gagnon.

Lorsque la fête de la Saint-Jean-Baptiste fut célébrée avec un éclat inusité, à Montréal, en 1874, M. Gagnon s'y rendit et donna une conférence qui fut la plus admirée de tous les morceaux oratoires dont nous avions été prodigues en cette rencontre. Il arrivait porteur d'une réputation déjà retentissante ; il repartit après avoir dépassé l'attente de ses plus fervents amis et soulevé un enthousiasme extraordinaire. La promptitude de sa pensée, l'enchaînement de ses discours, le geste savant et simple de l'érudit, la près-

l6 BIOGRAPHIE.

tance de l'homme, la voix admirablement sympathique, tout cet ensemble avait créé une profonde sensation dans notre monde. Il reparut à la Saint-Jean- Baptiste de Québec, en 1880, et remporta le même succès. Nous nous disions : " Les Canadiens des Etats-Unis ont une tête ! " Et en 1884, à la réunion des anciens élèves du collège de Saint-Hyacinthe, il brilla de nouveau au premier rang. Que de fois, dans les conventions de nos compatriotes aux Etats-Unis, n'a-t-il pas fait entendre sa parole vivante et instructive ! Ce qu'il disait si bien avec sa plume, il savait l'exprimer dignement par le langage parlé. Je l'ai suivi quelque peu 'dans ces occasions, et j'ai cru m'apercevoir qu'il possédait la rare faculté de préparer,, tout en parlant à l'auditoire, la phrase qu' allait suivre. Aussi était-il toujours correct et très français dans son débit.

Le 15 avril, 1886, après une maladie de sept mois^ soufferte avec un courage admirable et tout à fait chrétien, M. Gagnon mourut sans agonie, conservant jusqu'à la minute suprême ses facultés mentales. Depuis qu'on le savait frappé, la presse donnait journellement de ses nouvelles et témoignait en même temps son admiration pour ses qualités, et les sympathies des Canadiens en général envers sa famille. Sa mort causa partout une sorte de deuil national.

Sa courageuse femme déclara qu'elle continuerait la publication du Travailleur, donnant par là un exemple unique de volonté patriotique et une entente des affaires qui montre jusqu'à quel point elle s'est

identifiée avec les idées de son mari. Il est malheureusement dans les habitudes des Canadiens-français de voir périr avec eux les entreprises qu'ils ont fondées. Le fils ne succède presque jamais à son père. A la mort de celui-ci, la famille recommence la lutte pour créer un autre établissement. J'admire cette passion de l'hérédité en affaires, que les Anglais poussent jusqu'à la répétition du succès. Une Canadienne nous enseigne en ce moment le chemin à suivre.

Un article ému, tout d'effusion, très juste dans ses vues, a été publié, au lendemain du décès de M. Gagnon, par M. Godfroy de Tonnancour, qui rédige à présent le Travailleur. En voici les principaux passages :

" L'illustre défunt que nous pleurons en ce jour était une âme d'élite, un cœur noble et généreux. Nous avouons bien humblement que notre plume est impuissante à payer un juste tribut d'éloges à la mémoire de ce patriote distingué, qui fut pendant si longtemps l'honneur et la gloire des Canadiens aux Etats-Unis. Mais notre qualité de lieutenant de cet homme à l'esprit d'élite nous fait un devoir d'ouvrir notre cœur pour en laisser s'échapper les sentiments de douleur et d'admiration, que font naître en nous la vue du cercueil de notre maître bien-aimé, et la contemplation des œuvres dues à ses talents, à son patriotisme et à sa foi. Comme le flambeau qui s'éteint sous le soufïle de l'aquilon, sa vaste intelligence s'est éteinte sous le souflfle glacé de la Mort.

l8 BIOGRAPHIE.

" M. Ferdinand Gagnon était un homme doué des plus belles qualités du cœur et de l'esprit. Ame généreuse, noble et distinguée; cœur d'or toujours sur la main; père affectueux, époux tendre et fidèle, M. Gagnon était le type du citoyen modèle, du chrétien sincère.

•* Le regretté défunt était un croyant ; sa foi en Dieu n'avait pas de bornes, de môme que son admiration pour les principes sacrés de la hiérarchie catholique.

" M. Gagnon possédait une intelligence plus qu'ordinaire, cultivée par de longues années de travail. Nous l'avons connu dans son intimité, dans sa vie de famille, et nous avons pu nous convaincre de sa profonde érudition, de l'immensité de ses facultés intellectuelles. Sur un terrain plus vaste, il eut pu donner plus d'essor à son talent, plus de largeur à son vol. Causeur aimable, instruit, spirituel et délicat, il charmait ceux qui avaient le bonheur de l'approcher. Il aimait l'honneur et la vérité. C'est ce profond amour de la vérité qui lui avait fait choisir pour devise ces paroles de Ju vénal : Vitam impendere vero ! Comme orateur, peu de Canadiens des Etats- Unis, et même du Canada, ont pu l'égaler. Possesseur d'une voix forte et sympathique, qui allait droit au cœur ; doué d'une éloquence entraînante et persuasive, M. Gagnon a remporté plusieurs succès oratoires remarquables, notamment à la célébration de la fête St.-Jean-Baptisle, à Montréal, en 1874, à celle

'de Québec, en 1880, et lors de la réunion des élèves du collège de St. -Hyacinthe, en 1884

" Comme écrivain, sa réputation n'est pas à faire. Depuis seize ans qu'il s'occupait de journalisme, sa plume n'est pas restée inactive. Il a écrit des articles remarquables, qui ont eu du retentissement jusqu'en France.

*' C'est Emile de Girardin, croyons-nous, qui disait, un jour : ** Pour être journaliste, il faut avoir des idées et du style."

** S'il en est ainsi, M. Gagnon était né journaliste, car il avait des idées — idées toujours élevées et originales. Dans leur simplicité apparente, elles cachaient de véritables trésors de la pensée. Notre regretté maître avait le talent d'émettre dans les termes les plus simples les idées les plus profondes. Quant au style, il en avait — style concis, vigoureux, alerte, toujours clair et énergique. Chacun de ses articles contient des leçons de haute philosophie, données sans prétention, que chacun de nous peut méditer avec profit.

** Dans l'automne de 1882, M. Gagnon recevait de Sa Sainteté Léon XIII., un bref le créant membre de la Société des Avocats de St. Pierre.

" Il serait superflu d'essayer de retracer ici les innombrables et importants services que le cher défunt a rendus à la cause nationale, aux Etats-Unis. Depuis son arrivée en ce pays (1868), il a toujours travaillé dans l'intérêt de nos compatriotes immigrés, et la plupart de nos sociétés nationales de la Nouvel-

le-Angleterre le comptent au nombre de leurs fondateurs ou de leurs bienfaiteurs. Il n'a ménagé ni son temps, ni ses veilles, ni sa santé pour se rendre utile à la grande cause qui est chère à tous les cœurs canadiens-français. C'est en travaillant pour nos compatriotes de la Nouvelle-Angleterre, qu'il a contracté la terrible maladie qui l'a conduit prématurément à la tombe.

" Depuis quelques années, il sentait ses forces l'abandonner ; sa santé s'ébranlait visiblement. Mais il avait des devoirs à remplir envers nos compatriotes, et jusqu'à la fin il est resté fidèle à sa mission, au risque de tomber en combattant. Il est mort comme il avait vécu, en héros chrétien et en véritable patriote canadien. Sa dernière pensée a été pour nos populations canadiennes, au bonheur desquelles il avait poussé l'abnégation jusqu'à l'héroïsme. Peut-on réunir à la fois plus de zèle, de dévouement, d'énergie et de patriotisme ? Il avait toujours en vue la conservation de la largue française et de la foi catholique chez nos populations canadiennes des Etats-Unis. Son rêve était de voir dans l'avenir une nationalité franco-canadienne distincte sur le sol américain, et tous ses efforts tendaient vers ce but.

•' La vie humaine est une fragile nacelle ballottée par les vents impétueux du sort sur l'immensité de la mer du Temps, qui finit par aller se briser contre recueil inévitable de la mort !

** En face de la tombe qui vient de se refermer sur notre illustre maître, nous nous sentons le cœur

serré, et nous ne pouvons retenir nos larmes. Ah ! c'est que nous connaissions toute la grandeur et la noblesse qui reposaient dans cette grande âme ; c'est que nous aimions comme un père, cet homme de bien, ce cœur d'élite qui fut pour nous si généreusement dévoué, si franchement amical ; c'est que, disons-nous, nous ressentons profondément la perte irréparable que viennent de faire les 700,000 Canadiens-français disséminés sur le territoire de l'Union américaine. Oui, nous pleurons devant cette î^rande figure qui vient de disparaître, cet apôtre dévoué de la cause nationale, cet intrépide et puissant défenseur de nos droits les plus sacrés.

** La mort a pu briser son existence, taire à jamais sa voix puissante, et faire tomber de sa main inanimée sa plume vigoureuse et patriotique ; mais elle ne saurait effacer les grands exemples de vertu, de dévouement et de patriotisme qu'il laisse derrière lui. Il est quelque chose qui résiste à la mort, c'est le souvenir des actions nobles et généreuses, la mémoire des hommes qui ont rendu service à la Patrie. La Patrie reconnaissante bénit jusque dans la tombe ceux de ses enfants qui lui ont été fidèles et qui ont consolé son cœur.

' " Notre cher maître a été fidèle à la mission que lui avait assignée la Providence. Confiant dans ses propres forces et dans l'avenir de notre race en ce pays, il a toujours marché d'un pas ferme vers la réalisation de ses plans gigantesques. Dans sa carrière publique, il a rencontré bien des obstacles, que

de charitables ennemis se plaisaient à lui susciter; il a essuyé bien des échecs, bien des humiliations ; mais, toujours il est resté calme en face de l'adversité, et la Providence aidant, il a fini par triompher. Le véritable talent peut rester longtemps ignoré ; il peut être bafoué et ridiculisé ; mais tôt ou tard il finit par s'imposer à l'attention publique, et alors, on lui donne la place à laquelle il a droit.

" Homme incontestablement supérieur, M. Gagnon vivra dans l'histoire comme la personnification la plus distinguée de la cause canadienne, aux Etats- Unis. L'historien impartial lui rendra ce témoignage, qu'il fut un des premiers pionniers à jeter les bases de notre édifice national en ce pays, et qu'à sa mort, il en était l'un des plus fermes piliers. L'envie et la jalousie ne sauraient s'élever à la hauteur des sentiments nobles et patriotiques qui animaient le regretté défunt, ni démolir le temple de gloire que lui élèvera la postérité. L'aigle vole au soleil ; le serpent rampe dans la fange et se débat impuissamment.

" La masse bien pensante des Canadiens sera unanime à pleurer sur la tombe du grand citoyen et du grand chrétien que la mort vient de nous enlever ; elle sera, disons-nous, unanime à reconnaître les belles qualités qui le distinguaient et les sentiments purs et désintéressés qui animaient son cœur chaud de patriotisme.

" Dormez en paix, maître, l'heure du repos vient de sonner pour vous. Vous avez combattu le bon

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combat, au nom du Christ et de la foi ; vous avez été fidèle à votre devoir ; vous avez travaillé pour la religion et la nationalité, votre tâche est faite !

** Dormez en paix, patriote qui avez tout sacrifié pour le bonheur des Canadiens immigrés !

" Dormez en paix, journaliste distingué, qui avez livré de si brillants combats dans l'intérêt de la religion et de la nationalité ; le peuple se rappelle !

*' Dormez en paix, vous qui avez été l'un des premiers à jeter les bases de la prospérité de notre nationalité, en ce pays !

"Dormez en paix, apôtre dévoué, qui, par la parole et par la plume, avez contribué si largement à doter nos centres canadiens de maisons d'éducation, où notre jeunesse puise maintenant une instruction catholique et française !

" Dormez en paix, citoyen modèle, qui avez donné à tous de si grands exemples de vertu chrétienne !

" Dormez en paix, soldat du Christ, qui avez vaillamment combattu pour le triomphe des idées et des principes catholiques. Oui, dormez en paix du sommeil du juste : un million et demi de Canadiensfrançais pleurent en ce jour votre mort et vous tressent une couronne des fleurs immortelles du souvenir ! ' " Dormez en paix. ..votre tâche est faite, et recevez la récompense de vos vertus ! "

Ce que l'on dira de lui plus tard ne diminuera en rien l'admiration qu'il inspire à présent. Durant sa courte vie, il a eu le temps de fondre sa propre statue au complet. Et d'ailleurs, n'a-t-il pas fait école?

Voyez ces écrivains qui rédigent aujourd'hui des journaux dans vingt endroits des Etats-Unis — est-ce qu'ils ne semblent pas tous les fils de Ferdinand Gagnon ? Je les lis. Je retrouve en eux ses idées pour la plupart, son patriotisme, ses talents — car il y a beaucoup de mérite dans cette presse nouvelle — et n'est-ce pas là un triomphe surprenant dont nous devons être glorieux ? Oui eut pensé à ces choses, il y a quinze ans ? M. Gagnon a labouré un vaste champ qui produit déjà de riches et abondantes récoltes.

Rendons hommage à sa mémoire. Ses jrurs si bien remplis nous ont été consacrés. Que la jeunesse mette son ambition à le suivre. Nous n'avons pas de plus beau modèle d'homme public. Il est difficile aussi de rencontrer un citoyen dont la vie privée soit, comme la sienne, exempte de reproche. Sa bonne humeur même est digne d'être mentionnée. Tout se réunit pour que le respect individuel, l'amitié, la reconnaissance nationale lui élèvent dans nos cœurs le monument du souvenir. Une belle place dans l'histoire, telle est la récompense des âmes d'élite !

Benjamin Sulïe.

Oraison Funèbre,

Prononcée par M. le Chanoine J.-R. Ouellette,

DANS l'église Notre-Dame des Canadiens, À

WoRCESTER, Mass., le i8 Avril, 1886.

Bonum certanien ce'^Havi^fidem servavi.

J'ai combattu le bon combat; j'ai conservé la foi.

(2Tim. C. 4 V. 7.

Mes Fkères,

E CATAFALQUE où repose la dépouille mortelle d'un homme que vous avez aimé; ces chants solennels, ces prières que vos cœurs adressent au ciel ; ce cadavre où l'âme, partie pour le grand voyage, a laissé pourtant l'empreinte de sa vie, mais que la tombe réclame déjà comme une proie à dévorer ; cette foule émue et recueillie, qui mêle ses soupirs et ses prières aux chants et aux prières de l'Eglise ; toute cette cérémonie funèbre, hélas ! qui se répète sans cesse parmi nous, renouvelle aussi d'une manière bien frappante, en ce jour, la leçon du grand apôtre : " il est

statue que tous les hommes doivent mourir une fois, et qu'après la mort vient le jugement."

Mais, mes frères, cette leçon retentira aux oreilles de votre âme plus grave et plus salutaire encore si vous reportez vos souvenirs à une époque peu reculée, alors que, dans cette même ville, celui que vous pleurez recevait de vous, de ses compatriotes des Etats-Unis, de ses amis et admirateurs du Canada, des hommages publics comme peu de travailleurs dans son état en ontvjamais reçu. Ces hommages étaient mérités ; les sentiments qui réunissaient dans les murs de cette cité tant d'amis et admirateurs du travailleur chrétien^ étaient sincères, et l'expression de ces sentiments était vraiment magnifique, digne de vous et digne de lui.

Mais les échos de ces fêtes se sont à peine éteints, et déjà la scène a changé. La mort a étendu sa main glaciale sur l'homme que ses travaux avaient élevé à une position éminente parmi ses compatriotes vivant comme lui sur la terre étrangère ; elle a lancé son âme, jeune encore et pleine de chaleur et de force, dans les mystères de l'éternité, pendant qu'elle entraînait son corps jusqu'aux pieds de l'Eglise, la mère des vivants et des morts, qui prie avec vous et pleure sur cette dépouille que vos mains fraternelles vont dans un instant confier à la terre.

Dites-moi, mortels, à quoi bon lui servirait-il aujourd'hui d'avoir de haute lutte conquis estime, renommée, influence, si ses œuvres n'avaient pas été telles qu'en somme elles pussent être présentées par lui au

souverain juge, avec ces paroles du bon serviteur: *' Seigneur, vous m'aviez confié cinq talents, en voici cinq autres que j'ai gagnés en travaillant selon votre volonté." Ah ! chrétiens, comme c'est bien en présence de la mort que l'on comprend la "vanité de toutes choses ici-bas, excepté servir Dieu."

Voilà, mes frères, la grande leçon que l'Eglise permet à ses ministres de déduire, d'une manière en quelque sorte plus solennelle, aux sombres lueurs des torches funéraires, en considérant ce que fut la vie de ceux qui nous ont précédés dans le grand voyage que tous il faudra faire, le voyage vers ces régions éternelles d'où l'on ne revient pas.

Heureusement, mes frères, et je ne crains pas de le dire, Ferdinand Gagnon a été, dans la faiblesse d'une chair mortelle et sujette aux infirmités de notre nature déchue, un serviteur fidèle, économe, consciencieux des talents que le grand maître lui avait confiés. Quoique loin, sans aucun doute, des mérites du grand apôtre des nations, il a pu dire : " J'ai combattu le bon combat; j'ai conservé la foi." Dans sa vie privée il a été un homme de io\,fide7n servavi\ dans sa vie publique, il a tenu haut et ferme le drapeau de la foi qui était en lui, il a défendu avec le glaive de la parole le précieux dépôt sans lequel "nulle de nos œuvres ne saurait plaire à Dieu." (Ad Heb. X.)

Or, mes frères, si l'on reste toujours, vis-à-vis de Dieu, serviteur inutile, puisqu'il se suffit à Lui-môme et n'a pas besoin de nos biens, il n'en est pas moins

vrai que, conserver la foi pure, intacte, pratique et agissante, c'est là un mérite excellent, aux jours que nous traversons, au milieu des circonstances par où notre ami a su passer en suivant la carrière que la mort vient d'interrompre. Jeté, jeune encore et avant d'avoir pu étudier à fond les grandes questions religieuses, dans un milieu dangereux pour sa foi, il sut se préserver de cette soif immodérée des jouissances matérielles, de cette recherche absorbante des biens de la terre, de cette insouciance religieuse où s'endorment tant d'âmes, de cette indépendance, ou plutôt de cette licence de l'esprit qui en jette tant d'autres hors des voies de la vérité. Presque tous les livres qu'il rencontre, le plus grand nombre djs journaux, les lieux de réunion, prêchent au jeune homnie, dans les grandes villes surtout, l'irréligion ouverte, ou l'indifférence, ou l'hérésie, ou le rationalisme ou le matérialisme plus ou moins déguisé ; et, presque partout, la satisfaction effrénée des sens, des passions, contrairement aux préceptes de la foi et de la morale chrétienne.

Eh ! bien, mes frères, notre ami fut jeté au milieu de tous ces dangers, dès les premiers jours de sa jeunesse, dans la fougue du premier âge souvent si prompt à briser tous les liens d'une discipline salutaire pour jouir avec passion de toutes les libertés, avec l'ambition de parvenir ; exposé, sans guide et sans appui, aux tempêtes de toutes les opinions, aux séductions de la vie sans contrainte. Il a résisté au torrent ; il a triomphé, conservant dans son âme et

dans sa vie de tous les jours la foi catholique dans toute sa pureté et dans toute sa force \ fideni servavi. Voilà pourquoi il a pu envisager avec confiance le moment terrible où il aurait à rencontrer le juste juge qui sonde les cœurs et les reins et qui demande un compte exact de notre administration.

Et remarquez bien, mes frères, que chez Ferdidand Gagnon, il ne s'agissait point de cette foi morte, qui n'ose pas se montrer et qui n'amène point de différence pratique, pour les choses de la vie, entre le croyant catholique et ceux qui n'ont pas. la foi.

Il fallait à cette âme vigoureuse la foi dont parle l'Apôtre : justns meus ex fide vivit (Ad Heb. X.) Le juste selon le cœur de Dieu est celui qui vit de la foi, d'une foi qui s'exprime dans des œuvres, d'une foi qui opère par la charité. Ce juste, voici, mes frères, ce que la foi lui dit : *' Chrétien, tu es né dans le sang du Christ, par les sacrements, la vie de Dieu coule en toi ; tu es membre de Jésus-Christ. Honoré d'une si grande dignité, souviens-toi qu'il t'en faudra rendre compte. Consacré par ton baptême, tu es élevé à l'ordre surnaturel ; tu dois, dans ta vie, suivre les lois de cet ordre qui prend un corps dans la religion chrétienne avec ses lois et ses dogmes. Donc, partout et toujours, tu dois suivre le Christ, et non pas Satan, à qui tu as renoncé. Donc, ta vie dans le siècle doit être celle d'un chrétien, pieuse, chaste et juste ; ut sobriè et justi et piè vivamus in hoc sce-^ culo." (Ad Tit. II, V. 12.)

Le vrai chrétien, le juste qui a conservé la foi €t qui vit de la foi, sera donc pieux ; il ne négligera point les pratiques de sa religion ; la prière, d'abord, notre devoir primordial et le plus nécessaire : la prière individuelle, comme la faisait le plus grand des journalistes catholiques, Louis Veuillot, qui, au sortir des bureaux de son journal, gagnait son logis, à 7ntmnt, en récitant le chapelet dans les rues de ce Paris qui prie si peu à cette heure ; la prière en famille, si douce, si édifiante, si forte et qui sera bientôt, si nous continuons à vivre d'une vie tout extérieure, une des traditions du passé. Ce chrétien sera fidèle à la fréquentation des sacrements, assidu aux offices de l'église ; il aimera sa religion et il la pratiquera : Ut piè vivamus.

Il sera chaste ; ut sobriè.... Il fuira les lieux de perdition, les réunions licencieuses, les compagnies dangereuses. Ce n'est pas de sa bouche que seront vomies les paroles qui font rougir la pudeur. Il se respectera et il se fera respecter par sa sobriété ; sa modcbtie le distinguera de la jeunesse sans foi, des hommes qui ne croient pas aux jugements d'une vie future. Sa foi lui dit : Respecte ton corps qui a été sanctifié par l'eau du baptême, par l'onction de l'Esprit saint ; par la chair du Dieu fait homme." Et justi : Il sera juste, rendant à chacun ce qui lui est dû. A l'Eglise, l'obéissance, la docilité de l'esprit, la générosité du cœur, le secours dans les œuvres pies, le respect et l'amour d'un fils dévoué. Au prochain, l'intégrité, l'observation de ses droits, le respect de

•cet ensemble de maximes et de pratiques qui font r honnête hovimey l'homme à qui vous pouvez confier votre honneur et votre fortune, l'homme dont la parole est sacrée ; l'homme qui, dans l'occasion, se souviendra que la foi lui dit : ** Bienheureux ceux qui souffrent pour la justice."

Et s'il est père de famille, sa maison sera un sanctuaire de pureté où n'entrera jamais rien de souillé; ni le livre immoral, ni la feuille volante où sont racontées les événements scandaleux, ni les tableaux où sont reproduits sur la toile les entraînements des passions coupables. Il sait, cet homme de foi, ce qu'il doit à son épouse et à ses enfants, c'est-à-dire l'amour, la fidélité, le respect et le dévouement. Et voilà pourquoi il exercera l'autorité douce et forte du- père qui vit avec ses enfants au foyer domestique, leur distribuant l'affection, l'exemple, l'éducation chrétienne, autant que le pain de chaque jour. Car ce juste qui vit de la foi a appris et médité cette grande parole de nos livres saints : *' toute paternité vient du ciel, descendant du Père des lumières." (Ad. Ephes. 3.) Cette paternité n'est pas à ses yeux simplement un fardeau; c'est une dignité auguste et qui entraîne une grande responsabilité, comme elle mérite les plus éminentes récompenses. ' Oh ! mes frères, qu'il est beau le spectacle d'un vrai chrétien dans le monde, d'un chrétien qui prie en fixant les yeux sur *' Jésus, l'auteur et le conservateur de notre foi," demandant à ce divin modèle lumière et force pour être pieux, pur et juste, non

seulement au moment de la prière, au sacrifice de la messe, à la sainte table, mais à son bureau d'affaires, à son comptoir, à son atelier, à sa manufacture, partout, toujours ; parce qu'il sait que Dieu est maître de tous les instants de sa vie, que Jésus-Christ a tout racheté de son sang, qu'il faudra rendre compte de tout et que l'on peut faire profiter toute chose pour les récompenses de la vie éternelle !

Eh ! bien, mes frères, je ne dirai point que Ferdinand Gagnon a été sans faute et qu'il n'a point payé le tribut de la faiblesse humaine ; lui-même se lèverait pour me contredire et avouer, après sa mort, les erreurs et les fautes que pendant sa vie il reconnaissait volontiers, non seulement au tribunal de la pénitence qu'il fréquentait assidûment, mais encore dans sa parole publique et dans ses écrits, lesquels resteront comme le témoignage d'une âme humble et franche, assez faible pour errer quelquefois, assez, courageuse pour reconnaître sa faute. Et s'il trou-^ vait parmi ses compatriotes des censeurs pour signaler impitoyablement quelques nuances disparates dans le tableau de sa vie noblement chrétienne,, trouverait-il des censeurs, je ne dis pas exempts de fautes en eux-mêmes, mais au moins disposés à imiter son humilité et son généreux courage ?

Ce que je ne crains pas de dire, en présence de ses compatriotes de l'exil et des compatriotes de la mère-patrie, en présence de sa famille et de ses amis,, en présence de son pasteur témoin et confident de sa vie, c'est que la vie de Ferdinand Gagnon a été erk

général animée par la foi \justus meus ex fide vivit ; c'est que, jeune homme exposé à tous les dangers, il aimait à se laisser guider par la voix de la religion dans les sentiers du devoir ; c'est que, plus tard, parvenu à l'âge mûr, à l'âge des responsabilités graves, il regardait vers le ciel pour s'inspirer ; c'est que souve7ît il revenait, à la table sainte, vers le Dieu qui avait réjoui sa jeunesse, vers Celui qui est \^ pain des forts \ c'est que, habituellement, il marchait en la présence de Dieu pour rendre ses voies parfaites et sûres parmi les écueils de cette vie plus ou moins agitée qu'il dut traverser ; c'est que, souvent encore, sans ostentation et sans respect humain, cet homme qui é:ait parmi les premiers de la grande famille française aux Etats-Unis, venait s'agenouiller là, auprès du confessionnal de son curé, confondu parmi les plus humbles et les plus petits de ses co-paroissiens, attendant, comme on dit, son tour d'aller se jeter aux pieds du ministre sacré dans le sein de qui il déposait l'aveu de ses faiblesses et dont la main consacrée purifiait l'âme du chrétien pénitent et le renvoyait fortifié pour les luttes de la vie.

Et voilà pourquoi, mes frères, aujourd'hui qu'il n'est plus, vous regrettez la mort prématurée de l'homme de foi, du chrétien convaincu, du père de famille modèle, du fils sincèrement soumis à l'Eglise sa mère. Vous avez raison, et vos regrets sont justifiés par le souvenir de cette vie animée tout entière par la foi. Il nous semble que la mort soit venue trop tôt arrêter le cours d'une telle existence ; mais, mes

frères, 'les pensées de Dieu ne sont pas nos pen sées," et la mort, que nous serions tentés de croire prématurée , la mort qui a frappé notre ami dans toute la force de sa vie et au moment où tout devait l'attacher à cette terre, et les services que les causes si chères à son cœUr attendaient de lui, et sa famille nombreuse réunie pour demander au ciel de détourner le coup terrible ; cette mort n'est pourtant, si je ne me trompe, que le dernier coup de pinceau qui achève le tableau de cette belle vie en nous montrant tout ce qu'il y avait dans cette grande âme, de foi, d'espérance, de générosité chrétienne, et cet amour qui triomphe de la mort elle-même.

Si la mort est, en effet, le couronnement de la vie, ne craignons point, mes frères, d'apporter sur la tombe de notre ami défunt le tribut de notre affectueuse et franche admiration, en même temps que l'offrande de nos prières et de nos regrets sincères.

C'était un vrai, un grand chrétien, cet homme qui vit venir la mort sans trembler et qui reçut avec calme et résignation le coup fatal qui le séparait d'une famille chérie. Depuis longtemps déjà, averti par les tourments d'une maladie qui ne pardonne pas, il se préparait à paraître devant le Juge suprême. Il se sentait mourir ; il voyait arriver le moment où il faudrait dire adieu à ses chers enfants, à la compagne dévouée de ses travaux et de sa vie. Jamais le calme de la résignation chrétienne ne l'abandonna ; son unique souci semblait être de rendre moins amère à sa famille la séparation suprême et de profiter

pour lui-même, en vue de l'éternité où il allait entrer, des derniers restes d'une vie qui s'éte'gnait au moment où elle promettait les plus grandes espérances. Et il faut avoir été témoin des épreuves de cette dernière maladie pour savoir tout ce qu'il a souffert dans son âme et dans son corps. Mais les yeux fixés sur l'imao^e du Sauveur mourant, roulant dans ses doigts affaiblis la couronne de la Vierge, secours des chrétiens, baisant les saintes reliques que sa piété lui rendait si chères, il conservait dans son âme le calme et la résignation ; la pensée des souffrances endurées par Jésus sur la croix lui procurait une douce joie qui se reflétait sur sa figure torturée par la douleur. "J'aurais aimé de vivre plus longtemps, pour ma famille et pour mon Travailleur ; mais que la volonté de Dieu soit faite. Je remercie mon Dieu de tout ce qu'il m'a donné. Je le remercie surtout de m'avoir procuré l'ineffable avantage de pouvoir soHJfrir beaucoup en union avec son Divin Fils et pour l'expiation de mes péchés." Ah ! mes frères, le chrétien qui trouve en sa foi la force d'estimer et d'aimer la souffrance a compris la vie chrétienne, et Jésus vit véritablement en lui, le préparant aux joies de ce Ciel où il n'y a plus ni douleur, ni larmes, ni rien de ce qui rend pénible notre pèlerinage ici-bas. Et ce chrétien peut dire avec confiance : j'ai conservé la foi de mon baptême ; bientôt il lui sera donné de répéter les paroles que prononçait naguère un des grands chrétiens de notre temps : ''fai cru, je vois'*

36 ORAISON 1 UNIJJKK.

Tel a ctë d.ms sa vie d'homme et de chrétien celui dont nous pleurons la perte prématurée.

Mais, chrétiens, ce n'est pas seulement le chrétien fidèle à sa foi que vous pleurez en ce jour. Vous vous souvenez qu'il a été parmi vous un vaillant champion de la foi de son baptême et que toujours il a combattu comme un bon soldat du Christ : bonmn certainen ccrtavi. Jamais il n'a oublié qu'au jour de sa confirmation, il avait été armé soldat de la foi, chevalier de l'Eglise et de toutes les grandes et belles causes. Vous le savez, mes frères, la vie est un combat et tout chrétien doit lutter sur la terre. Dans la vie privée, nous devons résister au démon, combattre ses œuvres et nos propres passions C'est ce que notre ami a fait.

Mais quand un chrétien a reçu de Dieu des grâces spéciales, par exemple, une éducation plus élevée que le commun de ses concitoyens, il est tenu, surtout à notre époque, de s'en servir pour la défense de la foi, de l'Eglise, de la vérité, de la famille chrétienne, de la société telle que Dieu la veut. Or, notre ami avait dans son cœur un amour naturel et puissant qui, sanctifié par la grâce divine, l'a aidé dans sa carrière et l'a fait agir en homme de foi sur cette scène de la vie publique où tant d'autres ne paraissent que pour jouer le rôle de vils histrions. Vous

comprenez que je veux rappeler ici ramour de la patrie, de la 7îationalité et de ses compatriotes canadiens-français. Devenu par adoption citoyen de cette grande république, il ne marchandait pas à la constitution des Etats-Unis cette loyauté q\\\\ est le devoir du citoyen. Mais il n'a peut-être pas parlé une seule fois en public sans manifester chaleureusement, et souvent avec une véritable éloquence, les sentiments dont son cœur était animé pour sa patrie et sa nationalité. Le patriotisme faisait le fonds de sa vie publique, mais un patriotisme éclairé et vivifié par la foi, un patriotisme sincère et sage. Dieu avait donné à ce Canadien transplanté sur une terre étrangère, cet amour de la terre natale qui survit aux années de séparation et d'éprçuves ; et si cet amour peut quelquefois n'être pas contenu dans les justes mesures de la prudence, il n'en est pas moins l'indice d'un grand cœur, qui bat noblement chaque fois qu'il se trouve en présence d'une belle causC; qui s'indigne à la vue de l'injustice et qui, en définitive, est le ressort des grandes actions.

C'est dans son cœur, que guidait d'ailleurs une belle intelligence développée et fortifiée par l'étude et l'observation, que Ferdinand Gagnon puisa cette éloquence large, chaude, entraînante, qui a fait de lui un de nos plus remarquables orateurs, un de nos écri vains les plus estimés. Mais, mes frères, ses études son éloquence, son action publique^ ont été constam ment animés par la foi chrétienne, et c'est incontes tablement le plus bel éloge de sa vie. Aujourd'hui

en effet, il y a trop d'hommes excellemment doues par la nature, qui oublient dans la vie publique les droits de la foi chrétienne. Tel ne fut point notre ami. Notre foi ; fidélité aux principes y — il avait inscrit ces mots sur son drapeau comme il les portait dans son cœur. J'ignore qu'elles furent ses opinions politiques, comme j'ignore s'il a appartenu à un parti quelconque ; mais je sais que jamais il n'aurait consenti à entrer dans une organisation politique d'où la foi, l'honneur, l'intégrité seraient bannis. Surtout, il demandait que toujours les intérêts catholiques et nationaux fussent sauvegardes. Il savait que la mère-patrie ne s'est conservée et n'a grandi que par la foi, la soumission à l'Eglise ; il voulait travailler aux Etats-Unis en restant fidèle aux mêmes principes. " Soyons loyaux citoyens de la République, disait-il ; mais restons fidèles à l'Eglise et à la mère-patrie." Il savait concilier ces deux devoirs. Et s'il arrivait qu'une voix mal inspirée s'élevât pour dénigrer ses compatriotes, on entendait de suite la parole du vaillant Travailleur, racontant l'histoire dii Canadien aux Etats-Unis et imposant silence à la haine et à l'envie.

J'ai nommé le Travailleur. Il avait fondé ce journal dont il fit l'œuvre de sa vie. Dès son entrée dans la vie publique, il se sentit journaliste ; mais il ne trouva sa véritable voie que le jour où il devint propriétaire et rédacteur de cette feuille avec laquelle ont été pour ainsi dire identifiées les quinze dernières années de sa vie et qu'il désirait rendre

l'organe fidèle et l'avocat puissant des intérêts de ses compatriotes aux Etats-Unis. Mais comme il a toujours été convaincu que le Canadien ne vivra que par la foi catholique et par la lan^L2;ue maternelle, le Travailleur répétait sans cesse et mettait partout en action, ces mots qui sont ou doivent être des devises nationales : Notre foi et notre langue.

Voyez Ferdinand Gagnon à l'œuvre. Dans les colonnes de son journal, dans les réunions nombreuses où il représente ses compatriotes ; dans les conférences publiques qu'il donne en divers endroits des Etats-Unis, sa puissante voix, sa mâle éloquence plaidera une cause, toujours la même : la conservation et le développement de l'élément national, par la langue française et l'intégrité de la foi.

Pour lui, c'est un apostolat. Et comme il sait que le prêtre est le gardien de cette foi et de cette piété chrétienne qui a les promesses, non seulement de la vie future, mais aussi de la vie présente, il crie toujours à ses compatriotes : honorons nos missionnaires.... bâtissons des églises.... montrons-nous généreux.... Le prêtre est, à ses yeux clairvoyants, le plus sûr gardien des mœurs, des institutions, de la langue, de la foi, de cet ensemble de choses qui constituent la nationalité canadienne.

Ce n'est pas en lui que vous trouverez un admirateur de ce système d'écoles sans Dieu, qui ont fait et feront toujours tant de mal à l'enfance et à la jeunesse des Etats-Unis. Après l'église, en même temps que l'église, quelquefois même avant l'église,

40 ORAISON FUNKBRE.

il désirait voir s'élever la maison d'école catholique, sous le contrôle du prêtre et des pcres de famille, afin que l'enfant canadien y apprît avec sa langue maternelle et les éléments des connaissances utiles, les doctrines de l'I'^glise et le respect de la morale chrétienne. Jamais il ne put comprendre ce faux libéralisme qui fait de l'enfant une créature et l'esclave de l'Etat, donnant à celui-ci un droit qu'il n'a pas, je veux dire ce prétendu droit de jeter dans un monde commun les générations naissantes pour qu'elles apprennent à ne penser et à ne se mouvoir qu'à la façon de ressorts dont l'Etat ne serait que l'unique moteur. Aussi il disait sans cesse à ses compatriotes : Notre foi et notre langue ; nos Eglises et nos écoles.

Sans doute, il savait, par expérience, ce qu'il en coûte aux parents catholiques ; mais il avait X espérance en Dieu, qui aime son peuple et ne veut point qu'il périsse. Seulement, il comprenait que le Canadien doit à ses compatriotes, à son prêtre, à sa famille, zèle et dévouement pour correspondre aux desseins de Dieu sur les membres de la famille canadienne dispersés sur la terre étrangère. Tels furent les principes qui le guidèrent dans les luttes de la vie publique, et qu'il s'efforça toujours et partout de faire prévaloir pendant sa trop courte carrière.

De temps à autre, il a dû rencontrer des obstacles, il a pu s'attirer, même de la part d'amis de la première heure, des censures plus ou moins justifiées. Il ne se croyait pas infaillible, comme tant d'autres que la critique irrite ; il savait éviter un écueil qu'u-

rSON FUNEBRE.

ne main amie et prudente lui montrait. Mais quand il voyait devant lui le devoir, il l'accomplissait, dût son cœur saigner en se voyant en butte à des accusations malveillantes ou à des appréciations erronées; il voulait rester fidèle à sa devise : Fais ce que dois.

Et si, en examinant ses actes à la lumière de sa conscience chrétienne, ce qu'il faisait régulièrement et soigneusement, il pouvait craindre d'avoir failli en quelque chose envers ses adversaires, il ne craignait pas de réparer sa faute en demandant pardon comme il le fit dans son journal, en écrivant cet article vraiment chrétien, qui a excité une admiration universelle et qui restera gravé dans la mémoire de ses amis comme les '' novissima verba " d'un guerrier qui meurt en serrant la main de son adversaire, à qui il donne un éternel rendez-vous dans le séjour de la paix et de la victoire sans lendemain.

Vous avez compris, mes frères, que Ferdinand Gagnon était l'ami dévoué de ses compatriotes ; vous appréciez les services qu'il leur a rendus. Vous étiez fiers de lui, et vous aviez raison. Vos concitoyens d'origine et de croyances différentes de la vôtre rendent justice à son mérite et s'unissent à vous pour célébrer sa mémoire. Ses frères du Canada n'ont qu'une voix pour déplorer le coup qui met un terme à une vie si utile et qui promettait encore un avenir si glorieux pour lui et pour vous. Il me sera sans doute permis, mes frères, de venir à mon tour déposer sur cette tombe un témoignage de l'affection, des regrets et de l'admiration bien sincères ressentis par

l'Institution qu'il appelait sa mère bienfaisante, lecollège de St. -Hyacinthe, où il reçut l'cclucation classique et qu'il er tourait de son amour et de sa reconnaissance. Là, son nom sera honoré, aimé comme dans les familles où l'on se raconte les gloires du fils absent, qui a rempli les terres étrangères du bruit de ses grandes et belles actions.

Avec vous, compagnons de ses travaux, témoins de ses mérites, avec vous nous prierons cependant le souverain Juge pour qu'il donne le repos éternel à celui qui a combattu le bon combat. Nous ne devons pas oublier, chrétiens, que rien de souillé ne peut entrer dans le royaume des cieux, et que les. meilleures vies ne sont pas sans tache devant Celui qui est la sainteté même. Voilà pourquoi l'Eglise, qui nous permet de rappeler ici les mérites de celui qui fut son serviteur et son soldat parmi ses enfants d*"s Etats-Unis, nous invite d'une manière plus pressante encore à prier pour son âme afin que, s'il lui reste encore à payer quelques dettes envers la justice souveraine, nous aidions à notre tour celui qui a tant travaillé pour ses frères. Nous allons suivre sa dépouille mortelle jusqu'à sa dernière demeure ; nous. allons déposer dans la tombe les restes périssables, •de celui qui a contribué puissamment à construire l'édifice solide de la nationalité canadienne, en ce pays ; et, nous souvenant de ses œuvres animées par la foi, nous demanderons au juste Juge de lui donner la couronne de justice, qui est promise à ceux qui auront persévéré jusqu'à la fin. Ainsi soit-il.

Œuvres de Ferdinand Gagnok

NAPOLEON ler A STE.-HELENE

Discours prononce en 1866, devant l'Union

Catholique, dans les salles de l'Institut

Canadien, à Saint-Hyacinthe, P. Q.

Sa mort sera la honte éternelle de l'Angleterre^ Sa gloire vivra autant que le monde.

M. le Directeur^ M. le Président^

Messieurs : —

Dimanche dernier on m'annonçait comme (jevant soutenir devant vous l'honneur d'un bureau,, dont le patron, j'aime à le constater ici publiquement, pouî- la satisfaction de mon cœur, a plus d'un titre à ma reconnaissance. Eh ! bien, aujourd'hui me voici à mon poste, non pas pour soutenir la renommée littéraire si bien méritée qui s'attache au nom de M. Mercier, non, oh ! non, bien loin de moi cette prétention, mais bien pour soutenir l'honneur de la parole donnée, et vous prouver, messieurs, que

SOUS la douce direction de M. le Président, on ne peut que travailler et s'attacher de plus en plus au noble drapeau de l'Union Catholique. Mais, avant d'entrer en matière, j'oserai vous demander votre indulgence, en m'écoutant, et de regarder plutôt la grandeur et la beauté du sujet que les défauts du style et de la composition.

Napoléon Bonaparte, général, consul, empereur, a déjà eu bien des louanges, des approbations, on a beaucoup cé'ébré sa gloire et ses mérites dans ces trois différentes phases de sa carrière, c'est pourquoi je me bornerai aujourd'hui à vous parler de Napoléon malheureux, de Napoléon exilé.

En second lieu, je m'efforcerai de vous persuader qu'il eût mieux valu, pour la gloire du grand Empereur, que ses cendres fussent demeurées à Ste.- Hélène, plutôt que d'être sous le dôme des Invalides de Paris.

En même temps que la trahison enlevait la victoire à Napoléon, dans les plaines de Waterloo, les petites menées du traître Fouché, duc d'Otrante, lui suscitaient des ennemis dans le sein même du Parlement français à Paris. Cette assemblée toute nationale fut le jouet d'un des plus fougueux révolutionnaires de 1793, il y organisa la trahison. Napoléon arrive de Belgique, la Chambre semble ne redouter que lui, n'avoir de confiance que dans l'ennemi ; «lie s'insurge contre celui que la France venait d'élire, •dès lors le parti national est divisé, il a deux représentants : Napoléon et la Chambre. Cette position

NAPOLEON A STE.-HELENK. 45

donnait trop d'avantage à l'étranger et à son parti, à la guerre étrangère se serait jointe la guerre civile. Si la chambre s'était réunie à l'Empereur, rien n'était désespéré ; mais cette chambre aveugle, agissant sous l'influence de Fouché, demande avec plus que de l'instance son abdication. La France fut livrée par ses représentants. L'Empereur se sacrifia encore à la patrie, et abdiqua le 22 juin, 18 15, trois jours après la journée de Waterloo et du Mont St -Jean.

Il dut éprouver, dit un de ses biographes, le comte de Las Cases, les sentiments de l'homme qui voit commettre des fautes mortelles sans pouvoir y remédier, qui voit peu à peu s'éteindre l'espérance sans pouvoir la ranimer, qui voit paralyser sous ses yeux trente millions d'hommes naguère pleins de vigueur et de vie.

Quoiqu'il en soit. Napoléon s'éloigna.

Ce grand homme se rendit à Rochefort, pour passer en Amérique ; mais, ne songeant point à sa sûreté personnelle, l'œil fixé sur les destinées de la patrie, il espère que la Chambre comprendra enfin sa position et se ralliera à lui, pour de concert sauver la patrie. Il perd le plus de temps possible, pour prolonger son séjour sur le sol français. Paris est occupé, la chambre est anéantie (8 juillet 181 5), les destins sont fixés, la mer est fermée à Napoléon. Ce n'est qu'alors qu'il pense à sa personne. Le comte de Las Cases se rendit à la croisière anglaise pour traiter. Le commandant assura que si l'Empereur voulait s'embarquer pour l'Angleterre, il avait autorité

pour le recevoir et l'y conduire. L'Empereur se transporta à bord du Bellérophon (15 juillet 18 15). Il écrivit au prince rci^ent : "Altesse royale. En butte aux factions qui divisent mon pays, et à l'inimitié des plus grandes puissances de l'Europe, je viens •comme Thémistocle m'asseoir au foyer du peuple britannique. Je me mets sous la protection de ses lois, que je réclame de votre Altesse royale, comme du plus puissant, du plus constant et du plus généreux •de mes ennemis." Au lieu d'une étincelle de feu sacré, il ne trouva que des cendres funéraires. Oubliant la gloire du prince noir, le gouvernement anglais du dixneuvième siècle préféra flétrir son pavillon et son honneur.

L'Angleterre qui n'a pas craint d'attacher Jeanne d'Arc sur le bûcher où elle devait être brûlée comme sorcière, pour venger les désastres que Dieu lui avait fait subir par la faible main d'une femme ;

L'Angleterre qui a poussé la barbarie jusqu'à enlever de leur patrie et de leurs foyers les Acadiens. L'Angleterre qui, toujours rampante devant le bras de fer qui l'écrase, se relève enfin la tête, pour insulter au malheur du proscrit sans asile, qui venait lui demander un refuge, manquait à la foi jurée donnée au vaincu ;

L'Angleterre, j'ius soucieuse de ses intérêts que de son honneur, saisit avec empressement le rôle du bourreau, qui exécute l'inoffensive victime et attache encore une fois au nom anglais, ce stigmate d'ignominie indélébile que les siècles eux-mêmes n'auront

pas le pouvoir d'effacer. Nouvelle Cartha^^e, l'Angleterre immolait Napoléon, cet autre Régulus.

Le traité fait avec le comte de Las Cases fut violé. Napoléon fut déclaré prisonnier de guerre. La veille d'Austerlitz, Napoléon disait: "Les rois de l'Europe se sont donné rendez-vous sur ma tombe." Ces paroles s'accomplirent.

Le quatre août, 1815, le Bellérophon se remit à la mer, pour aller au-devant du Northumberland, qui devait conduire Napoléon à Ste.-Hélène ; on le rencontra le six. Avant de s'embarquer, Napoléon fit la protestation suivante, réclamant en vain les droits même des prisonniers de guerre, les lois de l'honneur -et de la bonne foi : "En présence de Dieu et des hommes, je proteste ici solennellement contre la violence qui m'a été faite, contre là violation de mes •droits les plus sacrés. Si le gouvernement anglais, en donnant ordre au capitaine du Bellérophon de me recevoir moi et ma suite, a voulu me tendre une embûche, il a forfait à l'honneur et flétri son pavillon.

** Si cet acte se consommait, ce serait en vain •que l'Angleterre viendrait parler à l'Europe de sa sincérité, de ses lois, de sa liberté. La bonne foi britannique serait perdue dans l'hospitalité du Bellérophon.

"J'en appelle à l'histoire ; elle dira : Un ennemi •qui pendant vingt ans fit la guerre au peuple anglais, vint dans son malheur, chercher volontairement un asile sous l'empire de ses lois. Quelle preuve plus éclatante pourrait-il donc donner à ce peuple de son

estime et de sa confiance ? Mais comment réponditon en Angleterre, à tant de magnanimité? On feignit de lui tendre une main hospitalière ; et, quand il se fut livré avec confiance, on l'immola en mer, à bord du Bellérophon.

(signé) 4 août, 1815. Napoléon.

On fut sourd à cette protestation énergique, le Northumberland transporta Napoléon à Ste.-Hélène,. le 17 octobre, après soixante et dix jours de traverse. Ste.-Hélène est éloignée de 450 lieues environ de toute terre. Cette île est sans cesse battue des vents alizés, et se trouve presque constamment dans les nuages. Sous le climat de Ste.-Hélène, on est sujet à toutes les maladies des tropiques, au scorbut, au mal de foie, aux hypertrophies du cœur. La garnison que les Anglais y menèrent y perdit environ quatre cents hommes les six premiers mois.

Eh ! bien, c'est là que Napoléon fut transporté, et pour comble de barbarie, le gouvernement anglais mit un bourreau dans cette île pour geôlier, sir Hudson Lowe. Comme le nom seul de ce gouverneur infâme rappelle bien toutes les infamies, tous les malheurs, que l'on a fait subir à Napoléon à Ste.-Hélène ! Aussi l'illustre Empereur n'y vécut-il pas longtemps ; Napoléon succomba enfin, et sous les effets du climat, et sous le cruel traitement de son geôlier, sir Hudson Lowe. Le cinq mai, 1821, il rendit le dernier soupir, au même moment où le coup de canon du soir an-

nonçait le coucher du soleil. Sa mort sera la honte éternelle du roi d'Angleterre, Georges IV., et de son gouvernement. Sa gloire vivra autant que le monde. Voilà le fruit de la trahison, voilà le fruit de la barbarie. Ecoutons ici le grand Reboul, cet enfant du peuple ; voyez comment il s'exprime :

Que la honte en retombe au front de tous les traîtres Qui, puissant, lui baisaient l'empreinte de son pied, Et qui, lorsque le dieu fut tombé du trépied, Allèrent lâchement s'offrir à d'autres maîtres.

Surtout ceux que gorgeait son or impérial, Qui, soupirant après le repos des satrapes, Maudissaient dans leur cœur ce juif errant fatal. Qui leur faisait subir d'éternelles étapes.

Nuages insensés, l'éclat de sa splendeur, N'était que le reflet de sa grande lumière. L'astre, selon vos vœux, a fini sa carrière. Mais son coucher vous rend à l'état de vapeur.

Sur la terre, longtemps par sa foudre domptée. Son aigle traîne enfin une aile ensanglantée. Aux livides lueurs de son bruyant canon. Il tombe, mais sa chute a fait un vide immense. Les peuples ont repris leur nuit et leur silence : Sa gloire était leur jour, leur bruit était son nom.

L'Angleterre lui dit : S'il faut que tu t'exiles, A tes pieds fatigués, j'offre mon escabeau ; Puis elle dit tout bas aux rois ; Soyez tranquilles ; Sa prison sera son tombeau.

Albion, Albion, nation assassine, Tu te voudrais en vain blanchir de son trépas. Toute l'eau de ces mers où ton orgueil domine, Pour laver ton forfait ne te suffirait pas !

O vous qui demandez au moindre vent qui passe.

Si de sa voix aliière, il n'apporte aucun son ;

Vous qui fixez toujours les yeux sur l'horizon

Pour voir s'il ne vient pas reprendre cncor sa place : —

Rois, comme il vous fut dit, sa tombe est sa prison.

Un autre poète, un Italien, Alexandre Mazoni, a aussi célébré par une ode, la mort de Napoléon. En voici quelques fragments :

** Il n'est plus ! Et après le dernier soupir exhalé, sa dépouille est restée immobile et sans souvenir. Veuve d'une si grande âme, ainsi frappée de stupeur, la terre à cette nouvelle s'arrête muette, elle pense à la suprême heure de l'homme du destin et ne sait quand un pied mortel viendra sur sa poussière sanglante imprimer la même trace."

Il a tout éprouvé, la gloire la plus grande après le péril, la fuite et la victoire, le palais et le triste exil ; deux fois dans la poussière, deux fois sur les autels.

Il se nomma ; deux siècles l'un contre l'autre armés se tournèrent vers lui, soumis et comme attendant leur sort ; il leur imposa silence, et s'assit en arbitre au milieu d'eux.

Il disparut et s'en alla achever ses jours dans l'inaction, sur une île chétive, objet d'une envie sans bornes, d'une pitié profonde, d'une haine infatigable et d'un indomptable amour.

Comme les flots tourbillonnent ei pèsent sur la tête du naufragé, dont le regard s'élevait naguère audessus d'eux, vainement, hélas ! cherchant encore à découvrir quelque plage éloignée, ainsi s'appesan-

NAPOLEON X STE.-HELÈNE. Jl

tissait sur cette âme le poids des souvenirs. Ah ! que de fois il entreprit de se raconter lui-même à la postérité, et toujours sur les pages éternelles sa main lasse tombait.

Hélas ! peut-être devant ces sombres images, son âme succombait, et il désespérait. Mais une main puissante vint du ciel, et dans sa miséricorde le transporta au sein d'un air plus pur.

Par les sentiers fleuris de l'espérance, elle le conduisit aux champs éternels, à cette récompense qui dépasse tous les désirs, où silence et ténèbres est la gloire passée.

Maintenant, de ces cendres fatiguées, détournons toute parole amère, le Dieu qui précipite et relève, qui afflige et console, ce Dieu est descendu près de lui, sur sa couche déserte.

Discutons maintenant ce point-ci. Il eut mieux valu, pour la gloire de Napoléon, que ces cendres fussent demeurées à Ste.-Hélène, plutôt qu'être transportées sous le dôme des Invalides de Paris.

Il eut mieux valu pour la gloire politique de Napoléon. Aujourd'hui ses cendres sont là,en France, ne rappelant aucun souvenir si ce n'est de sa gloire. Mais là, à Ste.-Hélène, à la vue de son tombeau, comme on aurait pensé à l'infortuné, et l'on se dirait: Ce grand homme qui commandait toute l'Europe, ce grand général qui subjuguait les rois, n'est tombé et n'a fini sa belle carrière politique, que sous les coups de la plus noire trahison. Et son tombeau serait là, à Ste.-Hélène, le stigmate du déshonneur,

en même temps que la preuve de la plus grande infortune.

En face de cette tombe du grand Empereur, oeuvre de la barbarie et de la lâcheté du peuple anglais, je ne puis m'empêcher de faire un bien frappant rapprochement avec ce tombeau de Napoléon et le monument de nos braves de 1837.

Nous aussi, messieurs. Canadiens-français, quoique jeunes, bien jeunes encore parmi les nations, nous avons déjà été les victimes de la barbarie et de l'intérêt servile ; nous aussi nous avons été malheureusement les victimes de l'absolutisme et du despotisme anglais.

Et certes, si la tombe de Napoléon à Ste.-Hélène eût été un monument d'infortune, de gloire, en même temps que de déshonneur, la pierre tumulaire élevée en l'honneur et à la mémoire de nos braves Canadiens qui ont succombé en 1837 et 1838 sous les coups de Lord Colborne et des autres sicaires anglais, est en même temps, elle aussi, un monument de la barbarie et de l'infamie de l'Angleterre, durant cette époque.

Non pas que j'agisse ici sous l'influence de certain préjugé politique ou autre ; non, ce que j'avoue est prouvé par l'histoire, car il est un fait malheureusement trop véridique, c'est que partout où l'Angleterre s'est fait un chemin, elle a toujours laissé des traces sanglantes et avilissantes de son passage.

KAÎ'OLEON X STE. -HÉLÈNE. 53

Jeanne d'Arc, Napoléon, nos braves de 37 et 38, TAcadie et l'Irlande sont là pour le prouver.

Mais il est temps de revenir à notre sujet.

Il eût mieux valu, non seulement sous le rapport de la gloire politique, mais aussi sous le rapport de la gloire personnelle de Napoléon, que ses cendres fussent demeurées à Ste.-Hélène. Ici, je laisserai parler un historien français, Monsieur Amédée Gabourd :

" L'Empereur repose sous le marbre des Invalides, non loin de la Seine, au millieu de ce peuple français qu'il avait tant aimé ; mais si ce dernier vœu de Napoléon a été exaucé, nous osons dire que l'art statuaire et la prodigalité nationale de la France ne parviendront jamais à lui élever un tombeau aussi poétique et aussi grand que celui que lui avait infligé l'exil. L'Ile de Ste.-Hélène, située au milieu de l'Océan, loin du passage des révolutions et loin des monuments vulgaires, était un immense sarcophage qui avait surgi des mains de Dieu. Du haut de ce rocher le fantôme de Napoléon-le-grand semblait apparaître au monde, et les marins et les poètes le saluaient de loin avec un respect mystérieux, que le temps, les années, les siècles allaient redoubler. Ce rocher avait gardé intacte la dépouille de l'Empereur, et la mort n'avait point osé marquer de son empreinte ses traits héroïques ; le corps était là, en contact avec des cendres moins illustres, à l'abri des admirations de commande, hors de la sphère de toute curiosité qui se lasse, et si grand que l'imagination

ne pouvait le mesurer. Depuis lors, il a été couché près des sépulcres où dorment les maréchaux et les amiraux, ombres illustres sans doute, mais dont la renommée de second ordre ne devait pus être associée étroitement à la sienne."

Osons exprimer ici le vœu que, tout en laissant dans le caveau des Invalides le cœur et l'épée de Napoléon, on donne à son corps la sépulture impériale et royale de Saint-Denis, consacrée par la tradition et la prière des siècles.

Il ne me reste plus qu'à parler des reproches que l'on fait à Napoléon sur certaines fautes de sa vie. Je me permettrai, pour y répondre, de citer ces vers de Reboul :

I.e soleil quelquefois dans sa course éclatante, Peut offrir aux regards une tache sanglante ; Mais il règne toujours au haut des cieux déserts. Par lui la vapeur monte et la foudre est féconde, La tempête, en Sun vol, ravage un coin du monde. Mais il n'en est pas moins l'âme de l'univers.

Ainsi sa main inexorable,

A brisé les jours d'un héros.

Mais pour un trépas déplorable,

Qu'il a ranimé de tombeaux !

A sa volonté souveraine,

La Foi, s'échappant de l'arène,

Relève son temple détruit.

Il rétablit le sacrifice.

Et tend la main à la justice,

Qui disparaissait dans la nuit.

Discours prononcé à Worcester, Mass., le 24 JUIN, 1871.

Messieurs,

E DOIS vous avouer que ce n'est pas sans éprouver un sentiment de crainte et d'hésitation que j'accepte l'honneur redoutable que vous me faites, de vous adresser la parole dans une circonstance aussi solennelle, au nom de la Patrie.

Cet honneur est redoutable parce que le sujet à traiter est grand, est immense, est tout après Dieu. J'ai hésité, j'hésite encore à l'accepter, parce que je sens mon impuissance à le bien rendre, et qu'il me semble que l'atmosphère de l'opinion publique ne m'est pas favorable, parmi mes compatriotes de Worcester, du moins si j'en dois juger d'après l'encouragement limité que mon oeuvre, toute patriotique qu'elle soit, a reçu de votre population.

.Cependant, je me rassure, vu que dans cette fête nationale tous les sentiments d'antipathie, de rivalité, d'animosité et de divergence d'opinions doivent disparaître et faire place à l'union, à la concorde. Je me rassure à la pensée que la devise de tes drapeaux, belle société St.-Jean-Baptiste, doit être en même temps la devise de ce grand jour: Egalité, Fraternité, Amour. C'est devant une portion de la grande famille canadienne-française qui se trouve aujourd'hui groupée comme un seul homme, sous le

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même étendard, que je viens adresser la parole en ce moment ; c'est à cette famille, dont nous sommes tous les membres, qu'il faut rendre hommage ; c'est sa fête anniversaire que nous célébrons aujourd'hui. Or, quel est celui qui appartient à cette grande famille, qui n'a pas senti son cœur serré d'émotions en un jour comme aujourd'hui ? Quel est celui qui n'a pas éprouvé un sentiment qu'il ne puisse manifester? A la vue de ces appareils de fête, de cette pompe que l'on étale jusque dans le sanctuaire, cette harmonie sainte, mêlée aux chants de la patrie, ces drapeaux, ces bannières nationales, nos sociétés en corps, revêtues de leurs insignes respectifs, cette jeunesse, espoir de l'avenir ; enfin, ce concours de citoyens de toutes les classes dans le temple, ces vœux formés aux pieds des autels pour la prospérité commune ; tout cela ne dit-il pas hautement et éloquemment que nos cœurs ne battent pas moins pour la religion que pour la patrie, et que, si nous sommes fiers de notre origine, nous ne le sommes pas moins de ce précieux héritage de la foi catholique que nos pères nous ont légué avec leur sang ? En présence d'une manifestation aussi brillante, d'une démonstration aussi éloquente, tout homme, quelque peu disposé, quelque peu accoutumé qu'il soit à parler en public, ne peut se dispenser de rendre un culte à la patrie, en lui témoignant son patriotisme et son attachement.

Mais il faut bien le remarquer, il ne sufifit pas de faire des protestations de patriotisme, de montrer

24 JtriN, 1^71. 57

une affection stérile du sol natal ; il faut être animé de ces beaux sentiments en tout temps, à chaque occasion qui demande leur manifestation.

Et de plus il faut consacrer un jour exprès dans l'année pour les démonstrations extérieures, afin de montrer aux autres nations qui nous environnent, que nous avons la vie nationale et que le lien qui nous unit est de plus en plus fort.

Mais, qu'est-ce donc que la Patrie ? Qu'est-ce donc que le patriotisme ? Car pour aimer la Patrie, il faut la connaître et savoir ce qu'elle est.

La Patrie, pour tous les autres hommes et pour nous, c'est le ciel qui nous a vu naître, la terre de nos aïeux, le berceau de notre enfance, le toit où chétif Ton a reçu le jour ; la Patrie, c'est le foyer ardent de la famille, le père généreux, le sourire de notre mère, la sœur tendre, le frère bien-aimé ; la Patrie, c'est encore le sang pur qui coule dans nos veines, la gloire de notre race, le tombeau sacré de nos ancêtres, le sang de nos soldats, la noblesse de nos drapeaux, le lambeau arraché au feu de la bataille. La foi, le courage de nos pères, voilà la Patrie.

Notre patrie à nous, c'est le Canada français, traversé par un des plus beaux fleuves du monde. Ce sont nos bourgades, nos villages pittoresques sur les bords enchanteurs du St.-Laurent et du Richelieu. Ce sont nos belles forêts sur le versant des Laurentides. Ce sont nos institutions religieuses, notre langue, nos lois, nos us et nos coutumes. Nos campagnes fertiles, au milieu desquelles s'élè-

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