Ô 24 JUIN, 1S
ve un clocher surmonté de la croix et du coq gaulois, voilà la patrie canadienne.
Je sais que, malheureusement, beaucoup de nos compatriotes émigrés, en comparant notre Canada aux autres pays, donnent toujours l'infériorité au premier. Ont-ils raison d'agir ainsi.? Non, messieurs. Notre pays, pour être moins prospère que d'autres, ne les vaut pas moins en gloire et en moralité. D'ailleurs, où trouver un pays aux vallons, aux campagnes plus fertiles que les nôtres .? Déplus, existe-t-il en Amérique un peuple qui a plus fait pour la cause de la civilisation et de la religion que le nôtre ? Qui a exploré le Nord-Ouest ? Des Canadiens. L'Histoire redit encore avec orgueil les noms héroïques des Dablon, découvreur du Wisconsin ; Allouez, JoUiet et Marquette, découvreurs du Mississipi ; Perrot, explorateur du lac Michigan; de la Salle, fondateur d'Iberville et colonisateur de la Louisiane ; Lamotte Cadillac, fondateur du Détroit ; M. de la Vérendrye, découvreur dts Montagnes-Rocheuses, et Vital Guérin, qui vient de mourir, fondateur de St.-Paul, Minnesota, en 1842. Pendant deux siècles, les habitants du Canada furent des évangélisaieurs martyrs. Qui ne connaît pas les noms des Daniel, des Brébeuf, des Lallemand, des Jogues, des Ménard et des Garnier, prêtres missionnaires, expirant sous les casse-tête et les haches rougies au feu des Iroquois .'* Qui n'a pas entendu raconter le drame sanglant de Lachine, le 5 août, 1689? Dans la nuit, 14CO Iroquois profitant des ténèbres d'un orage, traversent le lac St.-Louis
24 JUIN, 1871. ig
et débarquent en silence sur la partie supérieure de l'Ile de Montréal. Pendant que les habitants sont livrés au plus profond sommeil, ils enfoncent les maisons et font un massacre général. On égorge les hommes, les femmes et les enfants ; on met le feu aux maisons de ceux qui résistent, et plus de deux cents personnes périssent ainsi dans les flammes. L'Ile de Montréal et la paroisse de Lachenaie sont dévastées ; leurs habitants, massacrés.
Je cite ce fait entre plusieurs autres, car l'histoire de notre pays regorge de ces épreuves endurées avec courage par les premiers colons du Canada. Un pays n'est grand que par la prospérité matérielle, par la gloire de ses grands hommes, ou par l'héroïsme de ses soldats. Où trouve-t-on parmi les jeunes peuples des exemples d'héroïsme aussi nombreux que chez le nôtre ? Devons-nous citer les batailles de la Monongahéla, où M. de Beaujeu et son lieutenant Dumas, avec une armée de 800 hommes, vainquirent une armée anglaise de 2,000 hommes ? Oswégo emporté d'assaut par Montcalm, la prise du fort William Henry, sont autant de glorieux faits d'armes. Redirai-je la glorieuse victoire de Carillon où 3,600 Canadiens battirent et mirent en déroute, après un combat meurtrier de six heures, 15,000 Anglais, leur tuant 4 à 5 mille hommes.
Toujours, lorsque vaincus, nous l'avons été par le nombre. Pendant cent ans, la colonie canadienne composée de 60,000 âmes tint tête avec succès aux provinces anglaises, maintenant les Etats-Unis, qui
6o 24 JUIN, 1^71.
comptaient une population 10 fois double de celle du Canada.
Non, messieurs, nous n'avons pas à rougir de notre origine, de notre nationalité. Sans parler des gloires de la France, dont nous sommes les petits fils, le Canada a assez de gloire, assez de faits glorieux ; nos ancêtres plus vertueux, plus patriotes que nous, nous ont laissé assez de souvenirs de leur haut courage, pour être fiers de leurs noms et paraître grands parmi les nations qui nous environnent.
Vous parlerai-je ici de nos gloires littéraires, de nos poètes, de nos orateurs, de nos vertueux missionnaires ? vous redirai-je ce que furent Mgr. de Laval, Mgr. Jos.-Oct. Plessis ? Me faudra-t-il raconter ce qu'ont été les Panet, les Bédard, les Viger, les Lafontaine, les Morin, les Papineau ? Non. Vous connaissez ce qu'ils furent. Votre cœur bat encore au souvenir de ce qu'ils ont accompli pour le Canada français. Mais nos poètes, sait-on bien ce qu'ils ont chanté ? Avez-vous ouï dire ce qu'ont composé Angers, Aubin, Plamondon, Fréchette, Lemay, Crémazie ? Prenons au hasard.
Ecoutez Crémazie chanter le Drapeau de Carillon :
O noble et vieux Drapeau, dans ce grand jour de fête, Où marchant avec toi, tout un peuple s'apprête A célébrer la France. A nos cœurs attendris. Quand tu viens raconter la valeur de nos pères, Nos regards savent lire en brillants caractères. L'héroïque poème enfermé dans tes plis.
Ah ! bientôt puissions-nous, ô drapeau de nos pères. Voir tous les Canadiens unis comme des frères,
Comme au jour du combat, se serrer près de toi. Puisse des souvenirs la tradition sainte, En régnant dans leur cœur, garder de toute atteinte, Et leur langue et leur foi.
OÙ trouver, mesdames et messieurs, un pays dont les poètes ont su faire entendre de si patriotiques accents ?
Et Fréchette et Lemay, que de trésors d'harmonie n'ont-ils pas produits ?
Les poésies font bien voir que sous le rapport littéraire, nous valons bien les autres peuples d'Amérique.
Enfin, messieurs, sans être prédicateur, permettez-moi de vous citer les paroles de l'Eglise sur St. Jean-Baptiste, pour les appliquer au peuple canadien.
Il est dit : Inter natos mulierum non surrexit major Joanne Baptista. Entre les enfants des femmes, il n'y en a pas eu de plus grand que Jean-Baptiste. Laissez-moi dire qu'entre tous les peuples d'Amérique, il n'y en a pas de plus grand que le peuple canadien. Pas un peuple, plus que nous, n'a conservé le souvenir des ancêtres; pas un peuple plus que nous, est aussi attaché aux éléments distinctifs de sa nationalité, sa foi et sa langue. Nos mœurs sont plus patriarcales que celles des autres peuples d'Amérique, et le matérialisme n'a pas encore envahi nos campagnes du son rauque de ses balances de cuivre et d'or. Nous avons encore foi en l'honneur, quoique bien souvent nous ayons été trompés. Nous sommes encore assez honnêtes et naïfs au point de
croire les autres peuples aussi honnêtes et naïfs que nous. C'est ce qui explique notre état d'infériorité au point de vue des intérêts matériels. Je le dis hautement, le peuple canadien, malgré son état de gêne, qui ne paraît connu que par l'émigration, a bien plus de qualités, de sentiments qui font les grands peuples, que les autres nations du continent américain. C'est à nous, descendants de ces Titans modernes qui avaient nom d'Iberville, Rouville, de Beaujeu, Dumas, Dieskau, Montcalm, Lévis, de Salaberry, à perpétuer leur souvenir dans nos cœurs et apprendre à tous ceux qui nous environnent que nous sommes fiers et heureux d'être Canadiens-français. Et comment ? Par des démonstrations extérieures.
J'ai prononcé le mot matérialisme. Or, le matérialisme dessèche le cœur. C'est pourquoi il ne faut point se laisser entraîner sur cette pente glissante, si nous voulons toujours demeurer nation distincte. Laissons le peuple américain jouir de ce qu'il rêve de plus grand sur la terre : son or, mais ne nous décourageons pas, ne nous donnons pas volontairement le suicide national Tous les peuples ne peuvent être aussi riches les uns que les autres, vu que les caractères des peuples sont différents. Avec un peu plus d'un grand sentiment dont je veux vous entretenir, dans un instant, le patriotisme, avec du courage, beaucoup de religion vraie, le peuple canadien pourra avec le temps devenir un peuple fort et puissant, tout en gardant pour lui le sol natal arrosé du
sang de ses pères, lorsqu'ils combattaient pour la conservation de ce qui constitue seul une nation, le territoire, la langue et la religion.
Ne pensons donc point à nous engloutir complètement et pour toujours dans l'élément américain. Non! Non!
Ne permets pas, Seigneur, ce deuil et cet outrage, Ne souffre pas, mon Dieu, que notre humble héritage, Passe de mains en mains, troqué contre un vil prix, Comme le fruit du vice ou le sort des proscrits. Qu'un avide e'trangcr vienne d'un pied superbe, Fouler l'humble sillon de nos berceaux sur l'herbe, Et blasphémer ton nom sous ces mîmes portiques, Où le prêtre h, nos voix enseignait tes cantiques.
Unissons-nous avec le poète et demandons au Dieu des nations, à Celui qui les a semées comme les étoiles, de donner plus de courage et plus de patriotisme véritable et sincère au peuple canadien, pour ne point périr comme nation, comme race distincte de celles qui nous avoisinent.
Conservons intact le sol de la patrie. Serionsnous donc un peuple dégénéré } n'avons-nous donc plus de ce sang français du i6me siècle ? n'avonsnous donc que la boussole du bien-être matériel pour nous guider.-* Serions-nous donc déjà prêts à tout oublier, respect humain, gloire, souvenirs, épreuves, troubles, difficultés, pour nous jeter dans les bras des autres peuples .'* A quoi donc aurait alors servi notre énergie contre les oppresseurs, nos souffrances, nos martyrs, nos droits reconnus.^ A quoi .-* A rien, si nous manquons de véritable patriotisme.
Discours sur la Naturalisation et le Rapatriement, PRONONCÉ A WORCESTER, MaSS.,
en septembre, 187i.
Messieurs : —
K VIENS ici vous entretenir sur deux questions qui doivent nous intéresser au plus haut degré, puisqu'elles touchent à la vitalité de notre élément national- C'est pourquoi je demande un moment d'attention.
Nous sommes d'excellents ouvriers, d'habiles manœuvres, hors de ce cercle industriel, nous ne sommes plus rien. Les citoyens s'assemblent pour délibérer sur des sujets d'intérêts municipaux, les Canadiens ne reçoivent aucun avis dans leur langue. On s'occupera fort peu de passer des mesures qui pourraient porter préjudice à leurs intérêts religieux et nationaux, ils sont inconnus au forum, la seule manufacture est leur théâtre. Triste spectacle que celui-là. Une nation intelligente, remplie d'enthousiasme, capable de dominer par l'énergie et prendre sa place d'influence au conseil de la nation ou des gouvernements locaux, est là apathique et se démet en faveur des autres peuples tels que les Irlandais et les Allemands, de tous les droits légitimes et constitutionnels qu'elle pourrait posséder au sein de cette
république. Le spectacle de cette inertie, de cette incapacité amenée et propagée par les préjugés les plus ridicules, soutenue par l'ignorance, — ce spectacle est cause que les nationalités avec lesquelles nous sommes en contact immédiat ont sans cesse le mot incapables à la bouche, lorsqu'ils parlent des Canadiens émigrés.
Si nous considérons notre position au point de vue purement matériel, nous verrons que nous sommes loin de dominer par les richesses. Encore là nous sommes peut-être considérés comme les derniers de tous. J'admets avec les grands admirateurs de l'émigration, avec les prédicants des richesses des Canadiens émigrés, que plusieurs d'entre nous ont acquis une certaine fortune, un certain bien-être ; mais hâtons-nous d'ajouter, pour être impartial, que c'est l'exception. Parcourez nos centres manufacturiers; demandez à ceux qui connaissent les familles canadiennes s'il y a aisance chez elles toutes, ils vous répondront par des faits, que la moitié d'entre elles végètent misérablement. Tous les membres de la famille sont presque toujours obligés de travailler pour pourvoir à leur existence, et c'est ainsi que les jeunes eifants sont privés des bienfaits de l'éducation. ' Et lorsque la famille est peu nombreuse, le gain est petit et quelquefois la pauvreté s'assied en lambeaux au seuil de la chaumière.
Les prix sont peu élevés depuis cinq ans surtout, dans les manufactures de coton et de laine. On travaille ardûment pour une piastre et vingt-cinq cen-
tins par jour. Les loyers sont chers et les logis quelquefois très étroits. Les vivres s'achètent au poids de l'or. De là la gêne chez un grand nombre.
Mais d'où vient donc, me demandera-t-on, cette condition sociale si humble des Canadiens émigrés et cette condition si déplorable sous le rapport du bienêtre matériel ? Vous qui plaignez si fort vos compatriotes, qui nous dites des choses que plusieurs d'entre nous révoquons en doute, enseignez-nous donc le remède efficace pour faire cesser ce triste état de choses.
Bien volontiers, messieurs, l'infériorité de notre condition sociale vient de ce qu'étrangers dans cette république, nous ne nous adressons pas aux tribunaux pour demander notre naturalisation et jouir des privilèges accordés aux citoyens de cette république.
Pour l'infériorité sous le rapport purement matériel, elle tient de ce que nous comptons pour rien dans les affaires publiques et de notre trop grand nombre. Nous nous agglomérons dans certains centres ; il y a concurrence, les uns s'offrent à vils prix; les autres subissent la même loi de réduction; de là les salaires minimes, qui ne font pas vivre les familles, mais, pour me servird'une expression populaire, les font seulement vivoter.
Les causes d'un mal étant trouvées, restent les remèdes efficaces, pour chasser la fièvre qui amène notre inertie et fait diminuer l'intensité du fléau de l'émigration.
Comme je suis en contact journalier avec un médecin, vous me pardonnerez ces expressions médicales, et vous ne devrez pas être surpris si je n'emploie pas le système homéopathique dans l'indication des remèdes ; je m'en tiendrai aux préceptes de la vieille école et j'emploierai les opposés même, comme antidotes. C'est pourquoi j'indique comme traitement la naturalisation et le rapatriement ; mais je ne m'occuperai ce soir que de la naturalisation.
Trop heureux, si les quelques remarques que les faits et les circonstances m'ont suggérées, peuvent valoir quelque chose auprès de vous, et peuvent servir.
La naturalisation est un acte légal qui confère à l'étranger tous les droits accordés aux citoyens d'un pays auquel il jure allégeance et fidélité. Aux Etats Unis, le droit de citoyen comporte le droit de vote, de représentation au congrès, comme simple membre, après avoir été /ans citoyen des Etats-Unis, et au sénat, après l'avoir été 9 ans. Pour être Président des Etats-Unis, il faut être citoyen par droit de naissance.
Un étranger devenu citoyen par l'effet légal ne peut aspirer à ce haut rang. Le citoyen par droit de naissance, c'est-à-dire né dans aucune partie des Etats-Unis, s'il est de parents étrangers ou dans tout autre pays si son père était citoyen des Etats-Unis à l'époque de sa naissance ou bien encore par l'effet de la loi,c'est-à-dire s'il a reçu ses papiers de naturalisation ou même s'il a manifesté cette intention, ce citoyen a droit à la protection efficace du gouvernement des
Etats-Unis. Nous voyons un frappant exemple de cette protection sous l'administration du président Pierce (1854). Martin Kostah,un Hongrois qui avait pris part à la révolution autrichienne, en 1848, s'était réfugié aux Etats-Unis et avait formellement déclaré son intention de devenir citoyen américain.
En voyage dans la ville de Smyrne, surla côte de la Méditerrannée, il se plaça sous la protection du consul des Etats-Unis. Peu après, il fut saisi par une bande indisciplinée, entraîné sur un vaisseau autrichien pour répondre de sa conduite de 1848. Sur ces entrefaites, le capitaine Ingraham, du sloop de guerre St.-Louis, navire américain, arriva heureusement dans le port. Après avoir pris connaissance des faits et s'être assuré que Kostah avait droit à la protection de son gouvernement, il demanda sa liberté qui fut accordée, mais non «-ans avoir menacé le navire autrichien du bombardement.
Kostah fut confié au consul français jusqu'à ce que les Etats-Unis et l'Autriche eussent décidé la question.
Une correspondance diplomatique s'ensuivit, laquelle eut pour résultat la délivrance de Kostah et son retour aux Etats-Unis. Le congrès vota un sabre d'honneur au capitaine Ingraham, en reconnaissance de sa belle conduite dans cette affaire.
Ce fait nous démontre bien l'immense avantage d'être citoyen d'un pays, où l'on a sa résidence fixée et permanente.
Parmi les avantages réels de la naturalisation se trouve^le droit de vote.
Tout homme a des devoirs à remplir, devoirs religieux et sociaux. L'homme a été créé pourdeux fins : servir Dieu et faire le bien à ses semblables. Vivre en société religieuse avec les saints et les anges, en société purement temporelle et humaine avec ses semblables, cette dernière fin comporte des devoirs, ceux envers la patrie, ceux envers la communauté des habitants de la ville où l'on habite
Habiter quelque part et n'être d'aucun service d'intérêt public ne rapporte aucun bénéfice à la masse. C'est le fait d'un étranger, d'un passant. Mais pour celui qui pense se fixer définitivement dans un pays, rien de plus méprisable que cette apathie pour la chose publique.
Si quelqu'un désire implanter ses pénates pour un espace de temps considérable aux Etats-Unis, qu'il prenne donc de suite les résolutions de devenir citoyen des Etats-Unis. Il y a des lois à observer.
On ne peut devenir citoyen des Etats-Unis qu'à l'âge de 21 ans et après avoir demeuré trois ans en ce pays. Ceux qui sont arrivés majeurs ne peuvent devenir citoyens qu'après 5 années de résidence; mais il faut avoir fait une déclaration à cet effet avant de le devenir. En devenant citoyen américain, il faut prêter le serment d'allégeance, c'est-à-dire de fidélité à la constitution américaine et au gouvernement. Après quoi nous jouissons de tous les droits accordés au citoyen des Etats-Unis. Cependant, notons bien
yo NATURALISATION.
que la jouissance des droits de protection ne découle pas seulement du serment d'allégeance. L'étranger qui désire se mettre sous la protection immédiate du drapeau étoile, n'a qu'à faire une déclaration devant un juge ou un protonotaire de la Cour Suprême, qu'il a l'intention de devenir citoyen américain et de suite la protection des Etats-Unis lui est acquise comme au citoyen même. L'affaire Kostah, que j'ai racontée il y a un instant, en est une preuve frappante.
J'ai dit, il y a un instant, messieurs, que la naturalisation, la possession du titre de citoyen américain était de nature à relever notre position sociale. Voici comment. Il y a deux grandes puissances en ce pays, le greenback et le vote. Presque toujours il faut posséder le dernier pour acquérir le premier. Le greenback, c'est la noblesse, en ce pays. Un homme n'est considéré qu'en autant qu'il possède beaucoup de dollars. Tel qui, il y a 15 ans, travaillait à la journée et se voyait éclaboussé avec dédain par le char de l'opulent aristocrate, se trouve festoyé, choyé et bien reçu par ces mêmes gens dont la noblesse et l'aristocratie ne consistent bien souvent que dans des sacoches d'écus, amassés dans la fange de la concussion et de l'usure, parce qu'à présent, lui aussi, le journalier d'il y a 15 ans, possède carrosses et coupés, billets de banques et actions.
Le talent, le génie est admiré, mais peu respecté. Le plus gros Jourdain sera mieux vu que le plus fin Molière. Le greenback est un Dieu auquel tout le monde sacrifie, non pas des victimes
NATURALISATION. yi
sanglantes, mais trop souvent, hélas ! les sentiments les plus beaux du cœur de l'homme, la bonne foi, l'honneur, la charité fraternelle. L'étranger riche sera cependant inférieur à son compatriote pauvre, si ce dernier est citoyen américain. Pourquoi cela ? Parce que les partis politiques chercheront à accepter ce vote en faveur de leurs opinions respectives. En devenant citoyen américain, l'étranger se trouve de suite recherché par les politiciens de toutes les nuances ; on commence à faire attention à cet homme, on en parle dans les clubs , son nom est connu de tous, il devient quelque chose. Se rencontre-t-il dans une municipalité quarante à cinquante votants de la même origine, ils ^ont puissants. Ils commandent la considération des partis, qui cherchent à obtenir leurs suffrages. Arrive leur parti au pouvoir, ils ne craindront pas de demander des concessions, des octrois en faveur de leurs projets. C'est ainsi que par l'influence d'une cinquantaine de votants, les Canadiens de Manchester, N.-H., ont obtenu une école française de la municipalité. Le local, le chauffage, l'éclairage, les livres, les professeurs, sont fournis par la corporation des écoles, et nos compatriotes de Manchester n'ont qu'à y envoyer leurs enfants. Dans les villes de l'Ouest, les Canadiens ont la haute main aux affaires.
Rien de cela, si les Canadiens de ces endroits n'avaient pas compris que pour vivre honorablement dans un pays, il faut accepter les charges, les devoirs du citoyen et ne pas être un je ne sais quoi d'inutile
et de rien social. Messieurs, je le dis, je le répète» l'élément canadien-français ne sera comparativement aux autres nationalités que fort peu de chose, si ceux d'entre nous qui désirent faire ici leur domicile perpétuel ne s'empressent point de prendre leur papiers de naturalisation.
Nous sommes, sous ce rapport, en arrière de toutes les races étrangères qui ont fait cette république riche et puissante. Les Irlandais ont une voix prépondérante dans certains endroits et les Allemands sont les chefs de file politiques dans l'Ouest. Mais aussi voit-oa l'émigré irlandais obtenir ses papiers de naturalisation dès qu'il est en droit de le faire. Il n'en est pas de même pour ceux d'entre nous qui devraient être de même. Ils aiment mieux vivre à l'écart plutôt que de faire acte d'énergie et accepter les devoirs d'un citoyen utile et intelligent.
Et quels préjugés amène-t-on, pour contrebalancer les raisons qui nous portent à devenir citoyen américain ? De biens tristes et de bien futiles préjugés.
On craint les taxes. Pauvres gens, naturalisés ou non, vous payez toujours les taxes également. On craint la guerre, on tremble de peur à la pensée d'être enrôlé : drafté^ comme ils disent. Quelle peur indigne des preux qui ont obtenu la liberté de cette république au profit des fils des puritains de Plymouth.
La guerre ! Mais avec qui les Etats-Unis peuvent-ils être en guerre } Ce n'est pas avec la Russie qui entretient des relations amicales avec l'oncle
Sam ; ce n'est pas avec le Mexique qui a assez à faire •de ses discordes intestines ; ce ne peut être avec l'Angleterre, qui sacrifie tous les jours les droits des colonies d'Amérique, pour vivre en paix avec le gouvernement de Washington.
Le lion anglais paraît petit et sans griffes depuis le traité de Washington. L'Américain, amateur de morue, a su humilier l'Anglais flibustier. Pour avoir causé des dommages au gouvernement de Jonathan, dans l'affaire de rAlabama,John Bull s'est vu dans l'humiliation de céder des droits de pêche à son petit-fils ■d'Amérique.
Mais avec qui les Etats-Unis peuvent-ils jamais venir en guerre sur ce continent.^ Est-ce avec le Canada ? Non, je ne le crois pas. Les jours de Châteauguay ne se répéteront plus. *
Une nation a assez d'une de ces journées pour l'illustrer ; ne tentons pas le ciel et n'en désirons pas une seconde.
Or, messieurs, la guerre n'est pas à craindre, et ce préjugé de l'enrôlement en cas de guerre comme cause de non-naturalisation ne doit pas être de grand poids auprès des gens sérieux. C'est pourquoi je vous prie, messieurSjde combattre ces préventions ridicules contre la naturalisation, si elles existent chez vous et si vous les entendez exprimer parmi vos concitoyens.
Mais, il existe de graves raisons qui peuvent empêcher un grand nombre de Canadiens émigrés de se faire citoyens américains, cette classe de compatriotes qui pense retourner au pays natal. A ceux-
là je conseillerai le statu quo ; ils ne doivent pas, à mon avis, demander leurs papiers de naturalisation : car s'ils retournaient en Canada, après avoir prêté serment d'allégeance au gouvernement américain, il leur faudrait attendre trois ans pour jouir de tous les droits accordés aux sujets britanniques. Ils pourraient cependant acquérir et transmettre, poursuivre, etc., etc. Mais ils ne pourraient pratiquer leur profession, si c'est une profession libérale, ni jouir de la protection du gouvernement britannique, etc., etc.
C'est pourquoi je ne conseille la naturalisation qu'à ceux-là seulement qui désirent fixer leur domicile perpétuel en ce pays. Leur nombre est assez grand que si tous mettaient en pratique le conseil que cette convention devra leur donner, à savoir, se faire citoyens américains, les Canadiens émigrés recevraient des avantages réels de leur démarche.
Notre position sociale serait grandement améliorée ; nous aurions des représentants de nos droits aux chambres d'assemblées; nos hommes instruits auraient plus d'éléments d'avenir. Ils seraient plus considérés, plus respectés, et la population entière serait dorénavant plus respectée. De là nos ouvriers auraient plus d'avantages auprès de leurs patrons, de leurs bourgeois ; leur position matérielle serait améliorée, la richesse qui amène l'influence visiterait nos compatriotes et un bien immense en résulterait pour tous les émigrés canadiens.
Pour ceux qui pensent retourner dans notre commune patrie, ils feront bien de ne pas devenir citoy-
ens américains. Mais je leur conseillerai le rapatriement, sous des circonstances avantageuses. C'est ce que je vais traiter dans cette seconde partie de mes remarques.
Dieu a jugé bon d'assigner à chaque nation sa part de terre. Voyant les hommes s'agglomérer près de l'antique Babel, Il changea leurs langages, ce qui les força de se séparer et de former les nations.
Dieu, en donnant à chaque peuple sa part du globe, a en même temps inculqué au cœur de l'homme l'amour du sol natal et des institutions nationales. Cet amour, il trouve place immédiatement après notre amour pour Dieu et pour notre mère. C'est le patriotisme, un des plus beaux sentiments du cœur de l'homme.
Nous devons aimer le sol de la patrie, nous devons le défendre, conserver intactes nos institutions, nos mœurs, notre foi, notre langue, cette belle langue française, dans laquelle fut rédigé le contrat qui donnait l'empire de l'Europe à Napoléon 1er.
Tout homme bien né doit aimer son pays, et doit désirer, s'il en est éloigné, de l'habiter. Si nous n'avons plus ce désir, si nous sommes des Canadiens émigrés tellement entichés des institutions et du sol de la république que le désir d'habiter notre pays n'est plus dans notre cœur, nous sommes des rien qui vaille, nous sommes des bâtards du peuple.
Mais non, ce désir, nous le possédons tous. Les circonstances que la Divine Providence amène pour sa justification et sa gloire, en empêchant beaucoup.
d'entre nous d'aller demeurer au pays de leurs pères, malgré le désir qu'ils en ont tous. Ils devront cependant, tout en vivant en pays étranger, demeurer Canadiens de cœur, élever leurs enfants dans ces principes, afin que nous ne soyons pas un peuple trop dispersé et trop submergé dans les flots des nationalités étrangères. Le plus grand nombre d'entre nous est appelé au pays natal. Les circonstances et le patriotisme en font un devoir.
Les circonstances d'abord. Je vous ai fait voir -en commençant, l'infériorité de notre position sous le rapport matériel, et j'assignais comme cause de cette infériorité, l'agglomération des émigrés canadiens dans les centres manufacturiers. L'abondance de travaillants produit toujours la diminution des salaires. On m'a raconté qu'à Webster, le printemps dernier, un des contremaîtres d'une manufacture, congédia une trentaine de Canadiens pour les remplacer par d'autres Canadiens à qui il donna des salaires ridicules. Ils étaient arrivés depuis une semaine, du Canada, et ne trouvant pas d'ouvrage, ils aimèrent mieux donner leurs journées à vil prix que de ne rien gagner du tout. Il est temps que ce fléau d'émigration cesse. Depuis cinq ans, il dépasse les bornes du raisonnable. Ce n'est plus la nécessité, qui fait émigrer: ■c'est le caprice. Il y a des cultivateurs à l'aise qui prennent plaisir à émigrer, à venir détruire dans les chambres malsaines des manufactures la santé de leurs enfants, pendant qu'eux-mêmes se chauffent les pieds au soleil, ou au feu de la cheminée, et dépen-
NATURALISATION Jf
sent en petits verres les greenbacks péniblement gagnés par une jeune fille pulmonaire ou hystérique. Le fait existe, messieurs, les exemples en sont nombreux. Ne vaudrait-il pas mieux pour nous et pour ce père infortuné, s'il retournait au pays, exploiter sa terre } Là sa fille reprendra sa couleur vermeille à l'air pur et vivifiant de nos campagnes. Oh ! si les jeunes filles canadiennes travaillaient aussi courageusement sur la terre de leurs pères, qu'elles travaillent ici dans les manufactures, elles apporteraient autant d'argent à la bourse paternelle, et leur santé, loin de s'affaiblir, n'en serait que meilleure.
Messieurs, je disais que les circonstances commandaient le rapatriement ; laissez-moi vous en convaincre. Les causes qui ont pu produire l'émigration, c'est-à-dire, le manque de travail, n'existent plus en Canada. Partout on demande des ouvriers ; les salaires sont plus élevés ; une ère de prospérité semble se lever sur notre patrie. Vc^ici que l'industrie se développe de plus en plus ; l'idée de l'établissement des manufactures prend de la consistance.
Bientôt, espérons-le, nos ouvriers émigrés pourront, sans préjudice à leurs intérêts pécuniaires, retourner au pays, vivre au milieu de leurs frères. En attendant, la classe agricole doit leur montrer le chemin.
La colonisation, qui fait les peuples et les pays, demande des bras vigoureux. Le gouvernement offre des avantages réels. Les terres sont à bas prix
JS NATURALISATION.
et les conditions de vente et d'exploitation obligatoire sont faciles.
La loi du homestcad e^t propre à encourager le retour des émigrés au pays ; cependant, pour s'établir avec quelque chance de succès, il faut un certain capital. Un brave jeune homme avec $600 en portefeuille peut se défricher un beau lopin de terre.
C'est à nous, messieurs les délégués, d'encourager ce beau mouvement. Par nos résolutions, demandons au gouvernement canadien d'envoyer aux Etats- Unis un agent de rapatriement qui expliquera de vive voix les avantages des town.ships de l'Est et préparera le retour au pays de ceux qui désirent y retourner. Que dans chaque centre aussi, il se fonde une société de colonisation ; que l'on verse une petite obole pour l'aide des colons de ces centres, et tous ainsi nous aurons mis la main à l'œuvre la plus patriotique, la plus nationale qui puisse se faire.
Pour le jeune colon, la vie est difficile,
Dans la vieille forêt. Son travail est stérile
Si dans les premiers jours qu'il passe en défrichant,
Le sol dont il fera de fertiles prairies.
Il n'a pour ranimer ses forces affaiblies,
D'une main protectrice un secours bienveillant.
Soyons pour ces besoins cette main bienfaitrice. Et faisons avec joie un léger sacrifice, Pour donner au pays le jeune Canadien.
A l'exemple d'Erin qui malgré sa misère. Trouvait pour O'Connell l'obole journalière, Donnons pour le colon un denier quotidien.
Donnons pour qu'arrêtant la vague envahissante, De la mer étrangère, une digue puissante, De la race française assure le salut.
Donnons pour consoler notre belle patrie. Qui par nous désertée, chaque jour appauvrie, Pleure comme Rachel, ses fils qui ne sont plus.
C'est à VOUS, cultivateurs, que le poète adresse ces -sublimes paroles. Retournez donc au pays ; retournez donc vers notre cher et bien-aimé Canada ; allez y fonder au milieu des forêts, de puissantes familles canadiennes et catholiques. Votre gloire sera plus grande que celle que vous pourrez conquérir
Au nom de vos aïeux qui moururent pour elle, Au nom de votre Dieu qui pour vous la fit belle, Allez vers la patrie où vous prîtes le jour. Gardez pour ses combats votre ardeur enivrante. Gardez pour ses besoins votre force puissante. Pour ses saintes bontés, gardez tout votre amour,
La forêt vous attend. Défricheurs intrépides, La fortune naît ra de vos travaux rapides, Dans ce noble combat, soyez au premier rang. L'avenir est à vous. Travaillez sans relâche, Fécondez de vos ^bras, dans cette noble tâche, Ce sol que vos aïeux arrosaient de leur sang.
Messieurs, pardonnez-moi ces citations, mais il me semble que le poète qui a chanté la colonisation prévoyait ce rapatriement des Canadiens émigrés. Il est si peu naturel de voir des enfants vivre à tout jamais éloignés de leur mère, des émigrés à tout jamais expatriés, que les hommes de tous les partis invoquent ce rapatriement. Un homme à jamais célèbre dans
l'histoire de notre pays, Thon. L.-Joseph Papineau, faisait sentir cette nécessité, ce devoir du retour à la patrie, dans une lettre qu'il adressait à l'Institut de Syracuse, N.-Y., il y a deux ans. Voici ce qu'il écrivait à ce sujet aux Canadiens de Syracuse :
**C'est ainsi que l'ont compris et le comprennent encore les patriotes de tous les partis, de toutes les opinions. Les circonstances, c'est-à-dire l'agglométion de nos nationaux dans les centres manufacturiers, ramènent la modicité des prix et la gêne ; les progrès qui se font au Canada, les avantages offerts aux colons par le gouvernement et les sociétés de colonisation, les circonstances, dis-je, semblent ordonner le rapatriement. Mais il est une plus haute considération qui le commande, c'est le patriotisme, l'amour du sol natal."
Le peuple canadien a reçu pour mission de propager la foi catholique en Amérique et de conserver la langue de ses pères. Le Canada lui a été donné pour patrie, il doit le conserver et chercher à se grouper autant que possible sur les bords enchanteurs du St.-Laurent. S'il est dit dans l'évangile, qu'un royaume divisé ne saurait subsister, il en est de même des nations. Or, il est rationnel de penser et de croire que si les Canadiens-français ne s'empressent de resserrer leurs rangs, nous ne serons bientôt plus que le fantôme d'un peuple.
Le patriotisme nous fait donc un devoir de nous rapatrier. Les partisans de l'annexion disent quelquefois : à quoi bon, si le Canada devient anr:exé } Je
NATURALISATION. 8l
réponds, nous nous américaniserons plus tôt si nous sommes dispersés ; mais unis en frères, à l'ombre de la croix, le cœur rempli de courage, sur les bords du St. -Laurent, nous formerons un noyau puissant qu'aucun changement politique, quelque brusque qu'il soit, ne pourra ébranler dans ses mœurs, sa langue et sa foi. Je termine ici ces trop longues remarques. J'ai voulu vous faire connaître l'infériorité de notre position sociale et nationale ; j'ai indiqué les causes de cet état de chose publique, l'agglomération dans les centres manufacturiers ; comme remède, j'ai désigné la naturalisation pour ceux dont les intérêts sont de vivre à jamais ici, et le rapatriement pour la plupart des autres émigrés. Mais outre cela il faudrait pratiquer l'économie, la tempérance, et nous respecter nousmêmes, si nous voulons avoir l'estime de nos semblables.
La naturalisation apporte de grands avantages au citoyen qui l'invoque et à ses compatriotes en général ; le rapatriement bénéficie au rapatrié et à notre patrie. Je demande que cette convention décide sagement et patriotiquement sur ces deux importantes questions. Je remercie bien sincèrement mon auditoire de l'héroïsme dont il a fait preuve en m'écoutant aussi attentivement. J'ai dit que notre mission était de continuer l'œuvre apostolique et civilisatrice de la France. Ne faussons pas notre mission, mais accomplissons-la noblement à la face du monde entier.
Les Canadiens des Etats-Unis, qui sont les plus enviés des populations hétérogènes qui habitent cette
république, sont spécialement chargés de cette mission.
C'est donc à nous de bien comprendre, d'écouter la voix de la religion et du patriotisme. Et quand les étrangers diront: "la France va mourir," répondons avec le poète :
Non, la France vivra. Dans la jeune Amérique, Aux jours les plus heureux de sa splendeur antique, La France avait jeté sur des bords inconnus, Quelques nobles enfants, quelques prêtres sublimes. Intrépides héros et premières victimes.
Dont les noms glorieux nous sont tous parvenus.
Et nous, les descendants de ces héros sublimes, Sous un noble drapeau réunis à jamais.
Malgré tous les efforts d'une caste ennemie, Pour jeter dans nos rangs la triste zizanie. Restons toujours unis, restons toujours Français.
Et si la France, un jour, au tombeau descendue, Après mille combats noblement abattue, Tombait sous le pouvoir d'un invincible bras. Qu'il se trouve du moins dans sa douleur profonde. Un Canadien-français qui puisse dire au monde : La France ne meurt pas !
Le Travail.
Conférence donnée à Lowell, Mass., EN 1873.
Mesdames et
Diessienrs,
ORSOUEje reçus l'invitation de venir lecturer devant vous, je ne m'attendais guère à cet honneur, et mon cœur s'en est réjoui. Votre population ne m'est pas étrangère ; je l'ai connue dans des jours déjà anciens pour m oi et j'en ai toujours gardé depuis un souvenir agréable. Et l'an dernier, n'est-ce pas ici qu'a eu lieu cette belle réunion des sociétés nationales de l'Est : fête mémorable qui a presque complété l'idée de la grande démonstration du 24 juin prochain, à Montréal }
Non, Lowell ne m'est pas inconnu, et le patriotisme de ses Canadiens a un certain reflet qui projette au loin sa lumière.
Je vous en félicite, mesdames et messieurs, et je m'en glorifie pour mon pays.
Il est des circonstances où, être patriote, c'est être un héros, et si l'on en croit la rumeur, vous se
riez placés sous ces circonstances ; votre patriotisme serait donc héroïsme. Si tel est le cas, marchez votre chemin, héros, qui est le sentier de la gloire nationale.
Invité à vous faire une lecture, j'ai accepté, dans l'espérance que je pourrais avoir le temps delà préparer ; mais mon espoir a été trompé. Faisant partie, comme on vous l'a dit, du reste, du comité d'organisation pour la grande démonstration du 24 juin prochain, je n'ai pas trop de tout mon temps pour parer les coups qui pJeuvent sur ma tête, et pour ne pas être anéanti par l'éclat de la foudre qui gronde sur les hauts lieux.
Cette lecture préparée en trois jours possède, sans aucun doute, plus de défauts que de qualités ; quelle qu'elle soit, elle a été faite pour vous rendre service. Heureux je serai, si je puis atteindre mon but.
Mesdames et messieurs, comme je savais que l'assemblée de ce soir était une assemblée d'élite, je n'ai pas hésité à prendre pour sujet de lecture une question importante et très sérieuse. Parler du travail et des travailleurs m'a semblé approprié. C'est de vous, c'est de moi, que je vais vous entretenir, parce que le sujet nous touche de près.
Veuillez m'accorder votre attention.
Messieurs,
Comprendre et pratiquer, jeune encore, la grande loi du travail, selon le cours ordinaire des choses, c'est décider l'avenir et fixer la destinée ; c'est assurer dans ses premiers jours la fécondité de tous
jours ; c'est ouvrir dans Ja vie qui commence les sources profondes et loyales d'où sortent les grandes choses, dont l'éclat doit rejaillir sur la vie entière.
La paresse, au contraire, verse sur l'homme des maux incalculables ; elle flétrit la jeunesse, elle brise la virilité, elle attache à toutes ses jouissances le déshonneur de la stérilité. C'est que le travail est sur la terre la suprême fonction de l'homme, et toute sa vie dépend de la manière dont il sait l'accomplir.
Mais qu'est-ce donc que le travail ?
Le travail, dans sa notion la plus simple, c'est l'effort de l'homme contre l'obstacle, c'est la lutte contre la difficulté. Le travail, c'est l'homme qui marche, l'homme qui agit, l'homme qui produit, mais la fatigue aux membres, les sueurs au front. Donc le travail, c'est la peine ; le travail, c'est l'action, plus la douleur. Nous sommes tous condamnés à travailler, les peuples comme les individus. C'est une nécessité, une loi divine, loi qui a été promulguée par Dieu dans sa haine contre la prévarication de notre premier père, et qui est par Dieu récompensé lorsqu'il est mis en pratique avec abnégation et avec courage. Voyez, notre divin maître lui-même, travaillant jusqu'à l'âge de trente ans dans l'atelier de St. Joseph, se soumettait à la loi du travail pour prouver que l'homme ne devait pas rougir, mais s'estimer heureux de travailler.
Quel modèle pour l'ouvrier :
L'Homme-Dieu maniant la hache, la scie et le ciseau pendant vingt ans de son passage sur la terre !
Plus tard, quand Jésus-Christ prêche son évangile, ce code divin des lois de la morale, il se complaît à récompenser dans ses paraboles le bon serviteur, l'ouvrier habile et il poursuit de ses malédictions le paresseux, l'oisif et l'indifférent.
La religion qui ouvre si divinement les mystères de la nature, nous montre le travail près du berceau du genre humain.
Adam a péché, la première iniquité a touché la terre ; la terre, à ce premier contact du mal, a tressailli d'un tressaillement profond, et tandis que, par le contre-coup de cette chute,le trouble se fait aux profondeurs de l'homme comme aux profondeurs de la nature. Dieu vient trouver ce souverain déchu, et II proclame dans une parole dont l'écho ne se taira plus le châtiment de l'homme et la loi de sa vie. Et Dieu dit à Adam : Parce que tu as mangé du fruit de l'arbre auquel je t'avais défendu de toucher, la terre sera maudite sous ta main, et le travail seul en arrachera l'aliment de ta vie. Cette terre qui se couvrait pour toi, et de fleurs et de fruits, n'étalera plus sous tes yeux que la fécondité des ronces et des épines.
Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front, jusqu'à ce que tu retournes en terre, dont tu es sorti.
Vous Pavez entendu : désormais l'action de l'homme sera laborieuse.
Seul le travail le mettra au monde ; fils du travail, il naîtra pour travailler, il mangera son pain à la sueur de son front ; il travaillera ou il mourra.
O homme, regarde cette terre, si tu ne travailles à arracher de son sillon ingrat l'aliment qui doit nourrir ton corps, l'arrêt en est porté : tu mourras physiquement.
O homme, regarde les ténèbres que ta révolte vient d'amasser aux abîmes de ton âme ; si tu ne travailles pour disputer à Terreur l'aliment de ton intelligence, la vérité, l'arrêt en est porté, tu mourras intell ec tu ellcm en t.
O homme, écoute le cri de révolte que les passions poussent du fond de toi-même ; si tu ne travailles pour défendre contre leur fureur l'aliment qui doit nourrir ton cœur, la vertu, l'arrêt en est porté, tu mourras moralement.
Vous le voyez. Messieurs, la grande loi du travail émane de Dieu et date du Paradis terrestre.
A cette loi les grands génies se sont soumis sans murmurer et ont enfanté, dans le travail, les chefsd'œuvre de littérature, de l'art et de la mécanique.
Voyez Bossuet, ce puissant génie, qu'on a surnommé l'aigle de Meaux, à cause de son éloquence qui, comme l'aigle, planait au-dessus de tous les orateurs de son temps, Bossuet n'est parvenu à l'apogée de sa gloire que par le travail constant, incessant.
Napoléon, l'immense colosse, qui, au commencement de ce siècle, tenait dans ses mains les extrémités des pôles, ce guerrier célèbre, capitaine, général, empereur, politique, homme de sciences, Napoléon ne fut grand que par le travail.
Ce génie était sans cesse occupé, jamais oisif.
Regardez le tableau que nous offrent les différentes positions sociales des individus, et réfléchissez.
Voyez cet artiste, avec sa palette au poing, comme il trace avec précision ces lignes courbes ou droites, il n'entend rien du bruit que vous faites en entrant chez lui ; la sueur perle sur son front ; son œil brille étrangement. Sortez et montez plus haut. Voyez ce savant penché sur ses livres ; il concentre en eux tous ses instants ; il se frappe le front de temps à autre comme pour y faire entrer la science ; il lit et étudie sans cesse ; descendez maintenant et voyez dans la rue cet homme qui porte un fardeau, la sueur l'inonde, il monte une échelle, le dos courbé sous le faix qu'il porte. Plus loin encore, voyez cet ouvrier courbé sur sa galère, son bras nerveux enlève des ratissures, il en est tout couvert, ses sens s'échauffent, il se fatigue, son bloc s'ébauche et il est bientôt aplani ; alors il sourit.
Demandez à ces hommes pourquoi ils travaillent avec tant d'ardeur sans se plaindre, sans murmurer, tous vous répondront : fils d'Adam, comme notre père, nous mangeons notre pain en le trempant dans nos sueurs; filles d'Eve, comme notre mère, nous enfantons dans la souffrance. Et voici que tout ce que nous produisons porte le vestige ineffaçable de cette loi que Dieu grave au frontispice de ses oeuvres comme le signe de leur perfection, et qu'il grave dans les plis de notre front, comme le sceau de la grandeur et de la dignité humaine.
C'est ainsi, messieurs, que k voix de Dieu, la voix de l'histoire et la voix de la nature nous disent : l'homme est né pour travailler, le Travail est la loi de Thumanité.
Et cependant, que n'a-t-on pas imaginé pour se soustraire à cette loi ? Que de novateurs n'ont pas cherché à implanter au milieu des populations leurs absurdes utopies en promettait au travailleur des jouissances dans le travail harmonisé ?
Depuis Fourrier, Owen à Cari Max, ce grand chef de rinternationale,toujours il y a eu des esprits outrés, des cœurs ulcérés, aigris par la jalousie contre le bienêtre de leurs semblables, qui sont tombés dans le panneau des prétendus réformateurs, et qui toujours ont été dupes de leur aveuglement.
Sans doute que quelques-uns de ces novateurs étaient mug par un désir sincère d'améliorer le sort des classes ouvrières ; mais parmi eux il s'en rencontre qui n'avaient pour mobile de leurs innovations que leurs intérêts personnels et qui voulaient se faire un piédestal des préjugés des masses exploités à dessein. Et tous ont eu des utopies ridicules et incompatibles avec l'esprit providentiel du travail. Comme délassement, je me permettrai de vous faire voir quelques absurdités du système Fourrier, qui vous feront connaître jusqu'où peut aller le déraisonement et l'incrédulité.
Fourrier est celui de tous les utopistes dont les idées et le système sont les plus curieux. Pour le faire
connaître, je vous citerai les passages les plus badins, de sa théorie harmonique.
Fourrier voulait que tout l'Univers fût une vaste Commune où toutes les nationalités auraient été divisées par phalanges.
Le travail en commun, les greniers, les maisons, en commun. Il appelle ce système " Harmonie. " Prenant l'enfant au berceau, voici son plan touchant les premiers soins à lui donner ; d'abord, supposant que son système fût mis en opération, votre village ne serait qu'une phalange. Toutes les mères porteraient leurs enfants dans une bâtisse spéciale et ne s'en occuperaient plus, six mois après leur naissance.
Vous voyez déjà le plus beau sentiment sur la terre, le dévouement maternel, relégué au communisme, car Fourrier dit quelque part que l'enfant est à la phalange, que ses parents n'ont rien à voir pour son éducation. Et comment cela s'opère-t-il ? Voici : *' L'harmonie, qui opère en ordre composé, donne à l'enfant deux situations : elle le fait alterner du berceau à la natte élastique.
Les nattes sont placées à hauteur d'appui, leur support formant des cavités où l'enfant peut se caser sans gêner ses voisins. La salle est chauffée au degré convenable pour tenir l'enfant en vêtement léger et éviter l'embarras des langes et des fourrures. Les berceaux sont mus par mécanique, on peut en agiter vingt à la fois. Les nourrissons et poupons sont distribués en six salles distinctes, pour \^'S, pacifiques ^ les rétifs et les diablotijiSy afin que les hurleurs ou diablo-
LE TRAVAIL. QT
tins ne puissent incommoder m les pacifiques ni même les rétifs déjà traitables.
Ecoutez-le, maintenant, proposer un système harmonique pour la conduite des troupeaux ; c'est le sublime du ridicule.
Tout animal domestique, dit-il, est, en harmonie, élevé musicalement comme les bœufs du Poitou, qui marchent ou s'arrêtent selon le chant du conducteur. Dans ce genre de service, les chiens peuvent intervenir très utilement. Ceux de l'harmonie sont dressés à conduire des masses de bétail, ralliées sur un son de grelot. Les animaux sont habitués, dès l'enfance, à suivre tel grelot, dont le son leur est connu par le signal des repas. Certaines espèces, bœuf, mouton, cheval, portent dès l'enfance et à l'époque de leur éducation, la sonnette ou le grelot qu'ils devront suivre toute leur vie, et qui servira seul à les distribuer en pelotons ou en colonne.
Par exemple : pour classer et faire chemineren bon ordre un troupeau de 24,000 moutons, trois à quatre bergers à cheval sont rangés awx extrémités et au centre, avec quelques chiens de police et huit chiens de gamme qui, au signal donné, agitent alternativement leurs colliers de sonnettes et rallient autour d'eux les moutons élevés sur la note. On range les sonnettes par tierces, afin que chacune s'accorde avec la suivante et la précédente.
Ainsi le chien à grelot ?// passe le premier avec sa troupe de moutons, dont quelques-uns portent comme lui une sonnette en ;//. Viennent ensuite la bande
;;//, la bande. v^V et autres clans l'ordre ut, ;r, ini,fa,sol, la, si, ut, chaque peloton comprenant environ 3,CXX) moutons.
Plus loin, Fourrier propose de payer la dette de TAngletcrre avec la vente d'œufs de poule. Son système d'économie appliqué aux oeufs de poule est assez ingénieux et praticable.
Le réformateur admettait la concurrence et les récompenses entre les phalanges. Voyez plutôt le récit d'une lutte gastrophique qui devait avoir lieu en harmonie. '
Il suppose que 60 empires, qui ont fourni 10,000 hommes chacun, veulent entrer en lice, pour savoir lequel des empires est supérieur aux autres dans la confection des petits pâtés en orthodoxie hygiénique.
L'armée forte de 600,000 combattants et de deux cents systèmes de petits pâtés, prend position sur l'Euphrate, formant une ligne d'environ cent vingt lieues moitié au-dessus, moitié en dessous de Babylone.
Avant l'ouverture de la campagne, soixante cohortes de pâtissiers d'élite se détacheront pour le service de la haute cuisine de bataille du grand sanhédrin gastrophique de Babylone. C'est un haut jury qui jugera des pâtés. Chacune des soixante armées se classe dans le centre ou les ailes du camp, selon la nature de leurs prétentions.
L'aile droite en petits pâtés farcis, 20 bataillons.
Le centre en vols-au-vent à saveur, 25 bataillons.
L'aile gauche en mirlitons garnis, 15 bataillons.
L'affaire s'engage par des fournées de l'un des trois corps, soit de l'aile gauche sur les mirlitons qui sont dégustés à Babylone par le grand sanhédrin ou congrès des oracles et oraclesses. On ne peut présenter au concours plus de deux à trois systèmes par jour. La dégustation deviendrait confuse si elle excédait le nombre de trois.
A la fin de la campagne, il y aura eu 25 empires vaincus et 35 triomphants, car un même empire peut réussir à faire adopter deux ou trois espèces de sa composition.
Au jour du triomphe, les vainqueurs sont honorés d'une salve d'armée. Par exemple, Apicius est vainqueur pivotai ; on sert ses petits pâtés au début du dîner. A l'instant les 6oo,coo athlètes s'arment de 300,- 000 bouteilles de vin mousseux dont le bouchon ébranlé et contenu par le pouce est prêt à partir. Les commandants font face à la tour d'ordre de Babylone, et au moment où son télégraphe donne le signal du feu, on fait partir à la fois les 300,000 bouchons. Leur fracas accompagné du cri de vive Apicius retentit au loin dans les antres des monts de l'Euphrate. Au même instant, Apicius reçoit du chef du sanhédrin la médaille d'or portant en exergue : A Apicius, triomphateur en petits pâtés à la bataille de Babylone, donnée par les soixatite empires.
Ces citations suffisent pour vous démontrer jusqu'où allèrent certains novateurs, qui, prenant la question du travail comme paravent, cherchèrent dans leurs.
théories et leurs écrits à ébranler les vérités de la morale et de l'économie.
En effet, Saint-Simon, Owen, Fourrier, Pierre Leroux, ont pris pour bases de leurs théories la satisfaction illimitée pour tous. Se maîtriser, à leur sens, est une folie ; s'abstenir, une puérilité
Puisque la satisfaction était, d'après eux, la loi suprême des sociétés, il était logique qu'elle ne s'arrêtât devant rien.
Respecter la propriété d'autrui est une compression, une violence. Il fallait abolir la propriété. Respecter la femme d'autrui n'allait plus à certaines gens, il fallait abolir le mariage. Respecter les droits de la famille est une capitulation avec les droits de tous à toute chose.
Il fallait abolir l'héritage. C'est ce que les novateurs demandèrent. Je clos ici cette longue digression, en ajoutant que ces réformateurs, tout en cherchant à améliorer le sort des travailleurs, n'ont jamais nié la grande loi du travail. Fourrier, dont les idées sont les plus acceptables, base son système sur trois éléments d'activité, le capital, le travail et le talent ; l'action du numéraire, l'action des bras et l'action de l'intelligence
Ces trois éléments, lorsque leurs relations sont appuyées sur les principes du juste et du droit, deviennent les véritables engins du progrès matériel.
Mais, hélas ! combien de nos jours, ces éléments ^ont en révolte les uns contre les autres ! Depuis un
-quart de siècle, que de perturbations la question ouvrière n'a-t-elle pas causées !
Révolte du travail contre le capital, empiétement de ce dernier sur le travail, grèves, familles réduites à la mendicité, meurtres, tel est le bilan que nous apporte chaque semaine la revue hebdomadaire des événements.
Les Etats-Unis ont été le théâtre de grandes luttes entre le travail et le capital. Depuis dix ans les grèves se succèdent de semaine en semaine, et les ouvriers n'en sont pas plus prospères, après tout.
Je ne prétends pas trancher le nœud gardien delà situation, je ne m'en sens pas la capacité, et si je prenais fait et cause pour une des parties engagées, ce ne serait certainement pas pour le capital, car ce monsieur m'est inconnu, pendant qu'au contraire, je suis un enfant du travail, un fils delà classe ouvrière.
Malgré mon impuissance à bien traiter la question, permettez-moi, cependant, de vous donner quelques conseils à propos des grèves.
Les ouvriers conviennent généralement qu'il y a perte poux eux à faire grève ; car cette dernière ne réussit que très rarement à obtenir ce que les grévistes demandent. Néanmoins ils se figurent que l'insuccès des grèves tient à ce qu'elles sont partielles, c'est-àdire que si tous les membres d'un même métier participaient tous en même temps à la grève, cJiC-ci aurait l'effet désiré ; mais cela est presque impossible. En supposant qu'une grève universelle eut lieu, les patrons seraient bien forcés d'accéder aux demandes
des travailleurs, afin de ne pas perdre des capitaux engagés dans des commandes importantes dont ils ont les contrats à remplir. Mais l'augmentation des salaires durcra-t-elle longtemps ? Les patrons, ayant plus à payer pour les salaires, ne pourraient plus vendre leurs marchandises au môme prix qu'auparavant ; les frais de production étant plus considérables, ils seraient forcés de demander au détaillant un prix plus élevé.
Quelques ouvriers prétendent qu'il n'en devrait pas être ainsi ; mais en cela, ils manquent de logique, car puis qu'ils se reconnaissent le droit de forcer le patron à augmenter leur salaire, il est évident que le patron doit avoir, lui aussi, le droit d'augmenter le prix de ses produits.
Cette augmentation du prix de la marchandise, force le public à acheter moins ; delà, diminution de la demande. La demande diminuée, la production devient moindre. C'est alors que les patrons sont obligés, ou de réduire les gages ou de diminuer les heures de travail, ou de renvoyer un certain nombre de leurs ouvriers. ♦
C'est ainsi qu'au début, la grève peut procurer quelque avantage aux ouvriers ; mais en définitive, ils auront perdu beaucoup par la durée de ses conséquences.
Les grèves partielles doivent échouer, comme l'expérience nous l'a démontré, pour deux grandes, raisons.
I. Parce que les ouvriers qui ne font pas grève viendront prendre la place de ceux qui font grève.
2 Parce que les patrons peuvent résister bien plus longtemps que leurs ouvriers.
Et les grèves générales, medira-t-on, échouerontelles de même ?
Elles devront échouer, en fin de compte, parce que les ouvriers, tout en y gagnant, d'abord, perdent leur temps, voient bientôt leurs salaires tomber au-dessous du taux où ils étaient avant la grève, et cela pour une des raisons suivantes :
Ou les ouvriers sont mis en chômage d'une ou plusieurs heures par jour, ou un certain nombre d'entre eux sont congédiés, ou bien enfin, les ouvriers qui offrent de travailler augmentent en nombre.
D'où je conclus, messieurs, que ceux qui attaquent le capital comme exerçant une influence funeste sur le bien-être de l'ouvrier, se trompent grandement, quand ils ne sont pas de mauvaise foi.
Il n'est pas nécessaire d'être versé dans les connaissances de l'économie politique pour comprendre que plus une industrie se distingue par l'importance de son capital, plus elle est en état de mener son entrepriseà bonne fin, et par cela même, d'occuper et de rémunérer les ouvriers qui lui demandent du travail.
[.'ouvrier profite du capital, soit comme salarié et comme producteur quand il fait partie d'une industrie qui admet les ouvriers à la participation des bénéfices, soit comme consommateur. 11 est certain, en effet, que bon nombre d'objets indispensables à la vie
sont obtenus aujourd'hui facilement et à des prix réduits, parce que certains industriels ont disposé d'un capital suffisant pour perfectionner leur outillage, pour donner de l'extension à leurs affaires.
Après avoir parlé de la presque nullité des grèves pour le bien-être de l'ouvrier, examinons un peu les maux qu'elles entraînent.
Lorsque les ouvriers font grève, il faut qu'ils vivent, il leur faut de la nourriture, des vêtements, du feu et un abri. Pour avoir toutes ces choses, il leur faut de l'argent ; et lorsqu'ils ne gagnent rien, ils sont forcés de dépenser leurs épargnes, s'ils en ont, ou s'ils n'en ont pas, de faire des dettes. Et de plus, combien n'arrive-t-il pas souvent qu'après avoir éprouvé pendant longtemps toutes les souffrances de la misère, ils trouvent, lorsqu'ils se décident à retourner à leur travail, leurs places prises par d'autres, quand ils ne trouvent pas leurs patrons ruinés et les usines fermées.
Prenez comme exemple frappant de la vérité de ce qui précède, prenez la situation actuelle d'une industrie très lucrative, il y a quelques années, et qui aujourd'hui décline de jour en jour dans la Nouvelle. Angleterre.
Il y a dix ans, l'Ouest, le Sud, le Nord de l'Amérique, ne connaissaient qu'un seul marché de chaussures, celui de Boston ; on venait de tous les côtés acheter à Boston les chaussures de tous les genres, de toutes les qualités. Un beau jour, il y eut révolte des ouvriers contre les patrons ; pendant une année les prix étaient élevés, les cordonniers triomphaient. Mais
qu*est-il arrivé ? Vous le savez, messieurs, la plupart d'entre vous avez dû compter avec l'expérience des grèves.
Le patron ayant à payer plus cher pour sa maind'œuvre, il fut forcé de vendre plus cher. Les commerçants de l'Ouest ne trouvant plus d'avantages dans le bas prix, commencèrent à fonder des établissements de cordonnerie, et Chicago devint un marché assez important.
Les industriels de l'Est, pour soutenir la concurrence, furent obligés de réduire les salaires. De là révolte des ouvriers, et langueur de l'industrie. Des commandes importantes ne pouvaient être exécutées avec avantage et pour la date promise.
Le Sud ne put se soumettre à ces temporisations, et la Pensylvanie devint le marché de chaussures pour le Sud. Les ouvriers demandèrent en vain de l'ouvrage aux anciens prix, il n'y en avait point : les commandes étant partagées entre Chicago, Milwaukee, la Pensylvanie et la Nouvelle-Angleterre.
Tels furent les effets désastreux des grèves de la société de St.-Crépin. Depuis deux ans, nos cordonniers travaillent à peine cinq mois de l'année et à prix assez réduits. Par les grèves, presque toujours les ouvriers deviennent pauvres; les ouvriers s'endettent, les ouvriers restent sans ouvrage.
Certains individus s'imaginent que les salaires sont pris sur les bénéfices du maître et que les ouvriers, ceux-là môme qui, selon eux, produisent les bénéfices, n'en retirent qu'une très faible partie.
lOO LE TRAVAIL.
Ces individus devraient comprendre que la maind'œuvre n'entre que pour une partie dans ce qui constitue les bénéfices, et que les mécaniques, les w^^///Wj, sont tout aussi nécessaires pour transformer les matières premières en marchandises vendables, que peut l'être la main-d'œuvre.
Il y a erreur complète à supposer que les ouvriers sont payés sur les bénéfices de leurs maîtres ; car ils reçoivent le prix de leur main-d'œuvre avant que les marchandises soient vendues, et conséquemment, avant qu'aucun bénéfice puisse avoir lieu.
Indépendamment de cela, les maîtres perdent parfois sur leurs marchandises ; donc, si les salaires étaient pris sur les bénéfices, les ouvriers, dans ces cas-là, n'auraient droit à rien. Un chef d'établissement doit payer ses hommes avant de toucher aucun bénéfice, qu'il doive même en faire ou n'en pas faire ; et pour remplir cette condition, il lui faut de l'argent pour acheter la main-d'œuvre, et cet argent fait partie de son capital. Lors même qu'une manufacture est en activité depuis longtemps, et que son chef à encaissé de grandes sommes d'argent pour ses marchandises, ses hommes sont encore payés sur le capital ; car la majeure partie de l'argent que le maître reçoit, sert à remplacer la partie de son capital qu'il a déjà dépensée en salaires.
Il est parfaitement vrai que les maîtres tirent profit du travail de leurs ouvriers ; autrement, ils ne les emploieraient pas. Les maîtres achètent le travail que leurs hommes leur livrent de leur plein gré et
LE TRAVAIL. lOI
moyennant salaires. Dès que les hommes ont vendu leur travail, ce travail fait partie du capital des patrons, qui, par le bon emploi qu'ils en font, en tirent profit, tout comme ils tirent profit de l'application de leurs machines, de leurs matières premières, et le reste.
Et les hommes trouvent que vendre leur labeur de cette manière, c'est pour eux en faire le meilleur usage possible.
C'est ainsi que les ouvriers dépendent du capital des maîtres pour leurs salaires et les maîtres dépendent du travail de leurs ouvriers pour faire des bénéfices. L'un ne peut avancer sans l'autre ; chacune des parties est nécessaire à l'autre. Comme chaque classe dépend de l'autre: les maîtres, des ouvriers, et les ouvriers, des maîtres, il existe entre eux une dépendance ;;/^^///^//^ ; et comme chacune des parties bénéficie par l'autre, il existe aussi entre elles un bénéfice ou avantage mutuel.
Le capital n'est donc pas l'ennemi du travail, puisqu'il lui est indispensable.
Mais, pourrait-on me dire, vous prenez l'idéal pour la réalité. Vous prenez le capital lui-même, avec ses avantages pour la société, avec son indispensabilité pour le progrès, mais montrez-nous le revers de la médaille; faites-nous voir le capitaliste inconsciencieux, âpre au gain, brutal et esclavagiste, et dites-nous si, sous la férule d'un tel maître, l'ouvrier n'est pas en droit de se révolter contre des injustices, un travail excessif et une rémunération insuffisante.
Je réponds : D'abord le cas est exceptionnel ; car un capitaliste tant soit peu homme d'affaires voudra toujours retenir à son service les bons ouvriers et leur payera de bons salaires proportionnés à leur valeur et aux circonstances de son commerce.
Mais admettant qu'il y eût lésion de la justice par certains maîtres, les ouvriers dans ce cas n'ont qu'à changer d'établissement; et, s'il n'y a aucune place pour eux, qu'ils se forment en association coopérative ; qu'ils groupent en commun leurs capitaux, quels que minimes qu'ils soient, et qu'ils forment entre eux un établissement industriel qui réussira d'autant mieux que les capitalistes seront en même temps les ouvriers.
Je n'hésite pas à le dire, messieurs, l'avenir appartient à l'association. Dans les pays comme ceux d'Amérique où la propriété est morcelée, où le système féodal, heureusement, n'existe pas, les capitaux cherchent à se grouper. Voyez nos chemins de fer, nos banques, notre commerce de gros, concentration du capital en parts de peu d'importance. C'est ce que nous n'avons pas assez compris, jusqu'à ce jour, Canadiens. Oui, jusqu'à ces années dernières, nos capitalistes ne plaçaient leurs fonds que dans les banques, et aucunement dans les entreprises industrielles. Mais voici que le réveil se fait, chez nous. Autrefois, il fallut que des Anglais se coalissassent pour bâtir le Grand Tronc ; aujourd'hui, des Canadiens pourraient et ne craindraient pas d'entreprendre une aussi gigantesque voie ferrée.
Nous n'aimons pas assez l'association, et c'est cependant ce qui fait la force du commerce anglais et américain. Si, une bonne fois, nous pouvions nous convaincre des bienfaits de la coopération, nous y gagnerions beaucoup dans l'opinion de nos concitoyens d'origine étrangère à la nôtre, et ce serait le signe du progrès matériel pour nous comme pour eux.
Mais il n'entre pas dans le cadre de cette lecture, d'étudier cette belle et importante question. Je n'en ai parlé que comme moyen de prévenir les grèves et comme méritant d'être le sujet des aspirations légitimes de la classe ouvrière.
Car seule, l'association pourra apporter un remède aux vices de la culture morcelée, à l'éparpillement des forces sociales, aux sacrifices que conseille une concurrence déréglée. Elle aura seule la puissance de terminer la longue querelle qui se perpétue entre le principe de la liberté et le principe de l'autorité. Tout n'est pas prêt peut-être pour son avènement ; mais partout, cependant, un besoin d'union se fait sentir. Des sociétés philanthropiques, des sociétés de secours mutuel se forment de toutes parts.
Les abus de l'autorité ont enfanté la liberté et les abus de la liberté conduiront à l'association ou à la force collective. L'autorité exploitait; la liberté isolait ; mais l'association satisfera tous les intérêts.
Messieurs, j'ai dit, il y a un instant, que le patron intelligent et qui désire tant soit peu réussir dans l'exploitation de son industrie, cherchera toujours à conserver les bons ouvriers. Je ne pourrais
mieux terminer ces observations sur le travail et les travailleurs qu'en indiquant rapidement les qualités essentielles d'un bon ouvrier.
Un bon ouvrier est celui qui produit du bon ouvrage et qui en produit beaucoup. Qualité et quantité de l'ouvrage sont les deux choses qu'on demande d'un ouvrier.
Pour produire de l'ouvrage d'une qualité supérieure, il faut que l'ouvrier ait des aptitudes et une connaissance parfaite de son métier ou de son art. Pour acquérir ces connaissances, il faut au jeune apprenti beaucoup d'application et d'attention suivie.
Pour produire beaucoup, l'ardeur au travail est nécessaire.
Il ne faut pas rester à flâner quand on n'est pas surveillé, mais travailler sans désemparer.
Il y a certains individus qui ne font que peu d'ouvrage dans une journée, bien qu'ils s'occupent sans cesse ; cela provient de ce qu'ils sont lents.
Ajoutons à ces qualités indispensables, les conditions morales requises chez tout employé et nous verrons que :
L'ardeur au travail, les connaissances, l'habileté, la probité, l'exactitude et la sobriété sont des qualités nécessaires pour faire de très bons ouvriers.
Si nous passons à un autre ordre d'idées, nous voyons que le travail intellectuel n'est pas moins pénible que le travail nanuel. On croit souvent que l'homme de profession ne travaille pas aussi rudement que l'ouvrier ; c'est une erreur, messieurs.
Voyez passer cet avocat dans son carrosse, accompagné de sa jeune femme, parée de riches toilettes ; il est heureux, dira l'ouvrier ; — pendant que la sueur m'inonde, cet homme prend aisément la vie. Ouvrier, tu te trompes, approche et regarde la figure de celui que tu crois heureux ; regarde ce front et lis dans ces plis le germe des douleurs morales, et vois dans ces paupières abattues les signes de l'insomnie prolongée ; vois ces fils d'argent dans sa chevelure, et tu t'étonneras de voir un homme si jeune être vieux si tôt.
Pendant que tu goûteras dans ta famille le repos mérité; pendant que tu t'égayeras au coin du feu avec ton épouse et tes petits enfants ; pendant que tu te reposeras sur ta couche, travailleur, cet homme sera en proie à l'inquiétude ; il sera penché sur ses livres ou ses dossiers, le sommeil le fuira, son repos ne sera qu'une courte trêve à ses soucis, et encore cette trêve ne sera pas sans combats avec la douleur physique qui mine son existence.
Si je parle ainsi, messieurs, c'est que j'en sais quelque chose par expérience. Depuis bientôt six ans que je suis au service du public, j'ai eu à lutter contre beaucoup d'obstacles, et bien des fois, j'aurais désiré être à l'établi de mon père, plutôt qu'à mon fauteuil. Combien souvent, lorsque j'agissais avec les meilleures intentions, ne m'a-t-on pas calomnié, ne m'a-t-on pas prêté des motifs sordides, ne m*a-t-on pas fait dire des choses que jamais ma bouche n'avait prononcées ? Pour un homme qui, comme moi,
est tout cœur pour ceux qu'il aime et pour la cause qu'il défend, ces calomnies, ces commérages m'ont profondément affecté.
L'ouvrier est exempt de toutes ces petites misères.
Et pour le travail même, il ne faut pas oublier, que si, pendant le jour, nous avons quelques distractions, nous travaillons fort avant dans la nuit. Nos journées de travail sont de quatorze heures bien comptées.
Oui, messieurs, les travailleurs de la plume sont assujettis à plus de troubles que les travailleurs ordinaires.
Il y a une autre classe de travailleurs, qui comprend les ouvriers de tous les états de la société, je veux parler du travail àç^^ patriotismes. Messieurs, ce travail produit des héros. Travailler pour son pays, travailler pour sa nationalité, pour la conservation de la langue et de la foi que nous ont léguées nos pères, tel est le but des patriotes. '
Aux Etats-Unis, où ce noble héritage de nos aïeux est sans cesse exposé à se perdre, il faut travailler ardûment à sa conservation. C'est ce que vous avez compris, messieurs les membres de la société St.- J.-Bte de Lovvell Les premiers, vous avez travaillé dans ce sens et vous avez noblement fait. Votre exemple a eu des adeptes, et la belle société St.-Joseph est votre émule dans cette coopération à une grande œuvre. Ah ! Canadiens de Lowell, que ne marchezvous pas tous à la suite de ses drapeaux } Pourquoi
LE TRAVAIL. ÎO^
ne vous pressez-vous pas tous en rangs serrés autour des signes glorieux de ralliement si noblement portés par vos sociétés ? C'est en vain qu'on voudra combattre les nobles principes de nos sociétés de secours mutuel, leurs états de services se comptent par les croix et les clochers qui depuis quelques années s'élèvent au milieudes populations canadiennes des Etats- Unis.
Outre les avantages de trouver des frères dans la maladie, des amis dans la mort, nos sociétés de secours mutuel offrent à leurs membres l'occasion de prouver leur patriotisme en maintes circonstances. C'est ainsi que le 24 juin prochain sera le jour de triomphe de nos sociétés nationales ; elles iront revendiquer au Canada le mérite qu'on leur niait, elles seront couronnées avec éclat par les acclamations de la nation tout entière.
Dans ce travail patriotique, les Canadiens de Lowell se sont distingués, bravo pour eux ; qu'ils continuent comme par le passé, et ils feront notre gloire.
Je termine ici ces quelques observations.
Je dois vous dire qu'en les proposant, je n'ai eu à ma .disposition qu'une seule des qualités du bon ouvrier : l'ardeur au travail.
J'aurais désiré avoir des connaissances plus étendues pour traiter, comme il le méritait, un sujet aussi vaste. Quelles qu'elles soient, veuillez accepter mes remarques comme venant d'un cœur profondément dévoué à ses compatriotes et à la classe ouvrière.
Travailleur de la pensée, je m'unis à vous, ouvriers, et je bénis avec vous cette loi du travail émanée de Dieu.
Ne nous plaignons pas sous les sueurs qui coulent de nos fronts, car elles sont la rosée du dévouement, elles sont les perles brillantes de notre amour pour nos familles. N'oublions pas qu'en travaillant, les hommes font trois choses bonnes, ils gagnent leur vie, ils exercent leur intelligence, et ils se conservent en état de vigueur et de santé. Par cela même qu'il nous procure ces avantages, le travail est donc une bonne chose. Dieu a donc fait une bien bonne chose en rendant agréables et sulutaûes pour nous les choses qui nous sont nécessaires et en les combinant de manière à ce que le devoir fût en même temps un avantage et un agrément pour nous.
Notre journal, le Foyer Canadien, publiait, il y a quelques semaines, une petite pièce de poésie que je voudrais entendre chanter par toutes les bouches de nos ouvriers et que je me permettrai de réciter ici comme résumé de cet entretien :
Par le travail la misère s'efface,
Par le travail la gaîié naît au cœur.
Quand les ennuis viennent planer sur l'âme,
Des lendemains le ciel est orageux.
Vite ! au travail, tout se brûle à sa flamme,
O mes amis I le travail rend heu i eux.
Sous les lambris, sous l'or de sa tenture, I.e riche à tous paraît toujours heureux, Il peut cacher la douleur qu'il endure. Il peut sourire en restant soucieux.
LE TRAVAIL. lOÇ
Pour nous, amis, pas d'une gaîté feinte. Quand nous souffrons, pleurons de nos deux yeux. Prions après, car la prière est sainte, Puis au travail, nous serons plus joyeux.
Avec le soir le repos nous arrive; On nous attend, rentrons vite au logis. Voici là-bas notre femme attentive, De nos enfants ce sont les joyeux cris. Nous apportons à toute la famille, L'argent gagné par nos deux bras nerveux, La femme rit, l'enfant saute et babille, O mes amis ! le travail rend heureux.
Discours Patriotique
Prononcé le 15 juin, 1876.
'EST SOUS l'empire de l'émotion la plus vive que je vous adresse la parole. Cette solennité si imposante au sein de la grande nature; cette fête de notre Dieu avec laquelle vous unissez la fête de la Patrie ; cette foule de travailleurs faisant retentir les échos de ces bois de leurs ferventes prières et de leur enthousiasme ; tout cela, mes amis, m'émeut et me fait redire du plus profond de mon cœur, à moi dont le devoir est de vivre loin de mon pays :
A tout, préférons la Patrie, Avant tout, restons Canadiens.
Oui, préférons la Patrie, avec ses fêtes religieuses, avec ses souvenirs pieux, avec ses joies domestiques, avec ses traditions vénérables.
Vous demanderiez en vain aux grandes villes et aux villages américains la satisfaction de tous les désirs légitimes de votre cœur.