‹ Ferdinand Gagnon, sa vie et ses œuvres [microforme]Chapitre 12 sur 32 · MESSIEURS · texte numérisé non relu

MESSIEURS

RE VIENS ici vous entretenir sur deux questions qui doivent nous intéresser au plus haut degré, puisqu'elles touchent à la vitalité de notre élément national.

C'est pourquoi je demande un moment d'attention. Nous sommes d'excellents ouvriers, d’habiles manœuvres, hors de ce cercle industriel, nous ne sommes plus rien. Les citoyens s’assemblent pour délibérer sur des sujets d'intérêts municipaux, les Canadiens ne reçoivent aucun avis dans leur langue. On s’occupera fort peu de passer des mesures qui pourraient porter préjudice à leurs intérêts religieux et nationaux, ils sont inconnus au forum, la seule manufacture est leur théâtre. Triste spectacle que celui-là. Une uation intelligente, remplie d’enthousiasme, capable de dominer par l'énergie et prendre sa place d'influence au conseil de la nation ou des gouvernements locaux, est-là apathique et se démet en faveur des autres peuples tels que les Irlandais et les Allemands, de tous les droits légitimes et constitutionnels qu’elle pourrait posséder au sein de cette 4

république. Le spectacle de cette inertie, de cette incapacité amenée et propagée par les préjugés les plus ridicu'es, soutenue par l'ignorance, —ce spectacle est cause que les nationalités avec lesquelles nous sommes en contact immédiat ont sans cesse le mot incapables à la bouche, lorsqu'ils parlent des Canadiens émigrés.

Si nous considérons notre position au point de vue purement matériel, nous verrons que nous sommes loin de dominer par les richesses. Encore là nous sommes peut-être considérés comme les derniers de tous. J'admets avec les grands admirateurs de l’émigration, avec les prédicants des richesses des Canadiens émigrés, que plusieurs d'entre nous ont acquis une certaine fortune, un certain bien-être ; mais hâtons-nous d'ajouter, pour être impartial, que c'est l'exception. Parcourez nos centres manufacturiers; demandez à ceux qui connaissent les familles canadiennes s’il y a aisance chez elles toutes, ils vous répondront par des faits, que la moitié d'entre elles végètent misérablement. Tous les membres de la famille sont presque toujours obligés de travailler pour pourvoir à leur existence, et c’est ainsi que les jeunes erfants sont privés des bienfaits de l’éducation. Et lorsque la famille est peu nombreuse, le gain est petit et quelquefois la pauvreté s’assied en lambeaux au seuil de la chaumière.

Les prix sont peu élevés depuis cinq ans surtout, dans les manufactures de coton et de laine. On travaille ardûment pour une piastre et vingt-cinq cen-

tins par jour. Les loyers sont chers et les logis quelquefois très étroits. [es vivres s’achètent au poids de l'or. De là la gêne chez un grand nombre.

Mais d’où vient donc, me demandera-t-on, cette condition sociale si humble des Canadiens émigrés et cette condition si déplorable sous le rapport du bienêtre matériel ? Vous qui plaignez si fort vos compatriotes, qui nous dites des choses que plusieurs d’entre nous révoquons en doute, enseignez-nous donc le remède efficace pour faire cesser ce triste état de choses.

Bien volontiers, messieurs, l'infériorité de no- -tre condition sociale vient de ce qu’'écrangers dans cette république, nous ne nous adressons pas aux tribunaux pour demander notre naturalisation et jouir des priviléges accordés aux citoyens de cette république.

Pour l'infériorité sous le rapport purement matériel, elle tieni de ce que nous comptons pour rien dans les affaires publiques et de notre trop grand nombre. Nous nous agglomérons dans certains centres ; il y a concurrence, les uns s'offrent à vils prix, les autres subissent la même loi de réduction; de là les salaires minimes, qui ne font pas vivre les familles, mais, pour me servir d’une expression populaire, les font seulement vivoter.

Les causes d’un mal étant trouvées, restent les remèdes efficaces, pour chasser la fièvre qui amène notre inertie et fait diminuer l'intensité du fléau de l’émigration.

Comme je suis en contact journalier avec un médecin, vous me pardonnerez ces expressions médicales, et vous ne devrez pas être surpris si je n’emploie pas le système homéopathique dans l'indication des remèdes ; je m'en tiendrai aux préceptes de la vieille école et j'emploierai les opposés même, comme antidotes. C’est pourquoi j'indique comme traitement la naturalisation et le rapatriement ; mais je ne m'occuperai ce soir que de la naturalisation.

Trop heureux, si les quelques remarques que les faits et les circonstances m'ont suggérées, peuvent valoir quelque chose auprès de vous, et peuvent ser-

VIT. , La naturalisation est un acte légal qui confèr à

l'étranger tous les droits accordés aux citoyens d’un pays auquel il jure allégéance et fidélité. Aux Etats Unis, le droit de citoyen comporte le droit de vote, de représentation au congrès, comme simple membre, après avoir été 7 ans citoyen des Etats-Unis, ct au sénat, après l'avoir été 9 ans. Pour être Président des Etats-Unis, il faut être citoyen par droit de naissance.

Un étranger devenu citoyen par l'effet légal ne peut aspirer à ce haut rang. Le citoyen par droit de naissance, c'est-à-dire né dans aucune partie des Etats-Unis, s’ilest de parents étrangers ou dans tout autre pays si son père était citoyen des Etats-Unis à l'époque de sa naissance ou bien encore par l'effet de la loi,c’est-à-dire s’il a reçu ses papiers de naturalisation ou même s'ila manifesté cette intention, ce citoyen a droit à la protection efficace du gouvernement des

Etats-Unis. Nous voyons un frappant exemple de cette protection sous l'administration du président Pierce (1854). Martin Kostah,un Hongrois qui avait pris part à la révolution autrichienne, en 1848, s'était réfugié aux Etats-Unis et avait formellement déclaré son intention de devenir citoyen américain.

En voyage dans la ville de Smyrne, sur la côte de la Méditerrannée, 1l se plaça sous la protection du consul des Etats-Unis. Peu après, il fut saisi par une bande indisciplinée, entraîné sur un vaisseau autrichien pour répondre de sa conduite de 1848. Sur ces entrefaites, le capitaine Ingraham, du sloop de guerre St.-Louis, navire américain, arriva heureusement dans le port. Après avoir pris connaissance des faits et s’étre assuré que Kostah avait droit à la protection de son gouvernement, il demanda sa liberté qui fut accordée, mais non ‘ans avoir menacé le navire autrichien du bombardement.

Kostah fut confié au consul français jusqu'à ce. que les Etats-Unis et l'Autriche eussent décidé la question.

Une correspondance diplomatique s'ensuivit, laquelle eut pour résultat la délivrance de Kostah et son retour aux Etats-Unis. Le congrès vota un sabre d'honneur au capitaine Ingraham, en reconnaissance de sa belle conduite dans cette affaire.

Ce fait nous démontre bien l'immense avantage d’être citoyen d'un pays, où l'on a sa résidence fixée et permanente.

Parmi les avantages réels de la naturalisation se trouve le droit de vote.

Tout homme a des devoirs à remplir, devoirs religieux et sociaux. L'homme a été créé pour deux fins : servir Dieu et faire le bien à ses semblables. Vivre en société religieuse avec ies saints et les anges, en société purement temporelle et humaine avec ses semblables, cette dernière fin comporte des devoirs, ceux envers la patrie, ceux envers la communauté des habitants de la ville où l’on habite

Habiter quelque part et n'être d'aucun service d'intérêt public ne rapporte aucun bénéfice à la masse. C'est le fait d’un étranger, d’un passant. Mais pour celui qui pense se fixer définitivement dans un pays, rien de plus méprisable que cette apathie pour la chose publique.

Si quelqu'un désire implanter ses pénates pour un espace de temps considérable aux Etats-Unis, qu'il prenne donc de suite les résolutions de devenir citoyen des Etats-Unis. Il y a des lois à observer.

On ne peut devenir citoyen des Etats-Unis qu’à l’âge de 21 ans et après avoir demeuré trois ans en ce pays. Ceux qui sont arrivés majeurs ne peuvent devenir citoyens qu'après 5 années de résidence; mais il faut avoir fait une déclaration à cet effet avant de le devenir. En devenant citoyen américain, il faut prêter le serment d’allégéance, c’est-à-dire de fidélité à la constitution américaine et au gouvernement. Après quoi nous jouissons de tous les droits accordés au citoyen des Etats-Unis. Cependant, notons bien

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que la jouissance des droits de protection ne découle pas seulement du serment d'allégéance. L'’étranger qui désire se mettre sous la protection immédiate du drapeau étoilé, n’a qu’à faire une déclaration devant un juge ou un protonotaire de la Cour Suprême, qu’il a l'intention de devenir citoyen américain et de suite la protection des Etats-Unis lui est acquise comme au citoyen même. L'affaire Kostah, que j'ai racontée il y a un instant, en est une preuve frappante.

J'ai dit, il y a un instant, messieurs, que la naturalisation, la possession du titre de citoyen américain était de nature à relever notre position sociale. Voici comment. [Il y a deux grandes puissances en ce pays, le greenback et le vote. Presque toujours il faut posséder le dernier pour acquérir le premier. Le greenback, c’est la noblesse, en ce pays. Un homme n’est considéré qu’en autant qu’il possède beaucoup de dollars. Tel qui, il y a 15 ans, travaillait à la journée et se voyait éclaboussé avec dédain par le char de l’opulent aristocrate, se trouve festoyé, choyé et bien reçu par ces mêmes gens dont la noblesse et l'aristocratie ne consistent bien souvent que dans des sacoches d’écus, amassés dans la fange de la concussion et de l'usure, parce qu’à présent, lui aussi, le journalier d'il y a 15 ans, possède carrosses et coupés, billets de banques et actions.

Le talent, le génie est admiré, mais peu respecté. Le plus gros Jourdain sera mieux vu que le plus fin Molière, Le greenback est un Dieu auquel tout le monde sacrifie, non pas des victimes

sanglantes, mais trop souvent, hélas ! les sentiments les plus beaux du cœur de l’homme, la bonne foi, l'honneur, la charité fraternelle. L'’étranger riche sera cependant inférieur à son compatriote pauvre. si ce dernier est citoyen américain. Pourquoi cela ? Parce que les partis politiques chercheront à accepter ce vote en faveur de leurs opinions respectives. En devenant citoyen américain, l'étranger se trouve de suite recherché par les politiciens de toutes les nuances ; on commence à faire attention à cet homme, on en parle dans les clubs , son nom est connu de tous, il devient quelque chose. Se rencontre-t-il dans une municipalité quarante à cinquante votants de la même origine, ils sont puissants. Ils commandent la considération des partis, qui cherchent à obtenir leurs suffrages. Arrive leur parti au pouvoir, ils ne craindront pas de demander des concessions, des octrois en faveur de leurs projets. C’est ainsi que par l'influence d’une cinquantaine de votants, les Canadiens de Manchester, N.-H., ont obtenu une école française de la municipalité. Le local, le chauffage, l'éclairage, les livres, les professeurs, sont fournis par la corporation des écoles, et nos compatriotes de Manchester n'ont qu'à y envoyer leurs enfants. Dans les villes de l'Ouest, les Canadiens ont lahaute main aux affaires.

Rien de cela, si les Canadiens de ces endroits n’avaient pas compris que pour vivre honorablement dans un pays, il faut accepter les charges, les devoirs du citoyen et ne pas être un je ne sais quoi d’inutile

et de rien social. Messieurs, je le dis, je le répète, l'élément canadien-français ne sera comparativement aux autres nationalités que fort peu de chose, si ceux d’entre nous qui désirent faire ici leur domicile perpétuel ne s’empressent point de prendre leur papiers de naturalisation.

Nous sommes, sous ce rapport, en arrière de toutes les races étrangères qui ont fait cette république riche et puissante. Les Irlandais ont une voix prépondérante dans certains endroits et les Allemands sont les chefs de fite politiques dans l'Ouest. Mais aussi voit-on l’émigré irlandais obtenir ses papiers de naturalisation dès qu’il est en droit de le faire, Il n’en est pas de même pour ceux d’entre nous qui devraient être de même. Ils aiment mieux vivre à l'écart plutôt que de faire acte d'énergie et accepter les devoirs d'un citoyen utile et intelligent.

Et quels préjugés amène-t-on, pour contrebalancer les raisons qui nous portent à devenir citoyen américain ? De biens tristes et de bien futiles préjugés.

On craint les taxes. Pauvres gens, naturalisés ou non, vous payez toujours les taxes également. On craint la guerre, on tremble de peur à la pensée d'être enrûlé : drafté, comme ils disent. Quelle peur indigne des preux qui ont obtenu la liberté de cette république au profit des fils des puritains de Plymouth.

La guerre! Mais avec qui les Etats-Unis peuvent-ils être en guerre? Ce n'est pas avec la Russie qui entretient des relations amicales avec l'oncle

‘Sam ; ce n’est pas avec le Mexique qui a assez à faire ‘de ses discordes intestines ; ce ne peut être avec l’Angleterre, qui sacrifie tous les jours les droits des colonies d'Amérique, pour vivre en paix avec le gouvernement de Washington.

Le lion anglais paraît petit et sans griffes depuis le traité de Washington. L’Américain, amateur de morue, a su humilier l’Anglaisflibustier. Pour avoir causé des dommages au gouvernement de Jonathan, -dans l'affaire de l’ Alabama, John Bull s’est vu dans l’humiliation de céder des droits de pêche à son petit-fils d'Amérique.

Mais avec quiles Etats-Unis peuvent-ils jamais venir en guerre sur ce continent? Est-ce avec le Canada ? Non, je ne le crois pas. Les jours de Chà- . teauguay ne se répèteront plus.

Une nation a assez d'une de ces journées pour l'illustrer ; ne tentons pas le ciel et n’en désirons pas une seconde. |

Or, messieurs, la guerre n’est pas à craindre, et ce préjugé de l'enrôlement en cas de guerre comme cause de non-naturalisation ne doit pas être de grand poids auprès des gens sérieux. C’est pourquoi je vous prie, messieurs,de combattre ces préventions ridicules contre la naturalisation, si elles existent chez vous et si vous les entendez exprimer parmi vos concitoyens.

Mais, il existe de graves raisons qui peuvent empêcher un grand nombre de Canadiens émigrés de se faire citoyens américains, cette classe de compatriotes qui pense retourner au pays natal. À ceux-

là je conseillerai le s/a/u guo ; ils ne doivent pas, à mon avis, demander leurs papiers de naturalisation : car s'ils retournaient en Canada, après avoir prêté serment d'allégéance au gouvernement américain, il leur faudrait attendre trois ans pour jouir de tous les droits accordés aux sujets britanniques. Ils pourraient cependant acquérir et transmettre, poursuivre, etc. etc. Mais ils ne pourraient pratiquer leur profession, si c’est une profession libérale, ni jouir de la protection du gouvernement britannique, etc., etc.

C'est pourquoi je ne conseille la naturalisation qu'à ceux-là seulement qui désirent fixer leur domicile perpétuel en ce pays. Leur nombre est assez grand que si tous mettaient en pratique le conseil que cette convention devra leur donner, à savoir, se faire citoyens américains, les Canadiens émigrés recevraient des avantages réels de leur démarche.

Notre position sociale serait grandement améliorée ; nous aurions des représentants de nos droits aux chambres d’assemblées; nos hommes instruits auraient plus d'éléments d'avenir. Ils seraient plus considérés, plus respectés, et la population entière serait dorénavant plus respectée. De là nos ouvriers auraient plus d'avantages auprès de leurs patrons, de leurs bourgeois ; leur position matérielle serait améliorée, la richesse qui amène l'influence visiterait nos compatriotes et un bien immense en résulterait pour tous les émigrés canadiens.

Pour ceux qui pensent retourner dans notre commune patrie, ils feront bien de ne pas devenir citoy-

ens américains. Mais je leur conseillerai le rapatriement, sous des circonstances avantageuses. C'est ce que je vais traiter dans cette seconde partie de mes remarques.

Dieu a jugé bon d’assigner à chaque nation sa part de terre. Voyant les hommes s’agglomérer près de l'antique Babel, Il changea leurs langages, ce qui les força de se séparer et de former les nations.

Dieu, en donnant à chaque peuple sa part du globe, a en même temps inculqué au cœur de l’homme l’amour du sol natal et des institutions nationales. Cet amour, il trouve place immédiatement après notre amour pour Dieu et pour notre mère. C'est le patriotisme, un des plus beaux sentiments du cœur de l’homme.

Nous devons aimer le sol de ja patrie, nous devons le défendre, conserver intactes nos institutions, nos mœurs, notre foi, notre langue, cette belle langue française, dans laquelle fut rédigé le contrat qui donnait l'empire de l’Europe à Napoléon Ier.

Tout homme bien né doit aimer son pays, et doit désirer, s’il en est éloigné, de l'habiter, Si nous n'avons plus ce désir, si nous sommes des Canadiens émigrés tellement entichés des institutions et du sol de la république que le désir d’habiter notre pays n'est plus dans notre cœur, nous sommes des rien qui vaille, nous sommes des bâtards du peuple.

Mais non, ce désir, nous le possédons tous. Les circonstances que la Divine Providence amène pour sa justification et sa gloire, en empêchant beaucoup:

d’entre nous d'aller demeurer au pays de leurs pères, malgré le désir qu'ils en ont tous. Ils devront cependant, tout en vivant en pays étranger, demeurer Canadiens de cœur, élever leurs enfants dans ces principes, afin que nous ne soyons pas un peuple trop dispersé et trop subn -vé dans les flots des nationalités étrangères. L. > grand nombre d'entre nous est appelé au pays natal. Les circonstances et le patriotisme en font un devoir.

Les circonstances d’abord. Je vous ai fait voir en commençant, l'infériorité de notre position sous le rapport matériel, et j'assignais comme cause de cette infériorité, l'agglomération des émigrés canadiens dans les centres manufacturiers. L’abondance de travaillants produit toujours la diminution des salaires. On m'a raconté qu'à Webster, le printemps dernier, un des contremaîtres d’une manufacture, congédia une trentaine de Canadiens pour les remplacer par d’autres Canadiens à qui il donna des salaires ridicules. Ils étaient arrivés depuis une semaine, du Canada, et ne trouvant pas d'ouvrage, ils aimèrent mieux donner leurs journées à vil prix que de ne rien gagner du tout. Ilest temps que ce fléau d’émigration cesse. Depuis cinq ans, il dépasse les bornes du raisonnable. Ce n'est plus la nécessité, qui fait émigrer: c'est le caprice. Il y a des cultivateurs à l'aise qui prennent plaisir à émigrer, à venir détruire dans les chambres malsaines des manufactures la santé de leurs enfants, pendant qu'eux-mêmes se chauffent les pieds au soleil, ou au feu de la cheminée, et dépen-

sent en petits verres les greenbacks péniblement gagnés par une jeune fille pulmonaire ou hystérique. Le fait existe, messieurs, les exemples en sont nombreux. Ne vaudrait-il pas mieux pour nous et pour ce père infortuné, s'il retournait au pays, exploiter sa terre? Là sa fille reprendra sa couleur vermeille à l'air pur et vivifiant de nos campagnes. Oh! si les jeunes filles canadiennes travaillaient aussi courageusement sur la terre de leurs pères, qu'elles travaillent ici dans les manufactures, elles apporteraient autant d'argent à la bourse paternelle, et leur santé, loin de s’affaiblir, n’en serait que meilleure.

Messieurs, je disais que les circonstances commandaient le rapatriement ; laissez-moi vous en convaincre. Les causes qui ont pu produire l’'émigration, c'est-à-dire, le manque de travail, n'existent plus en Canada. Partout on demande des ouvriers ; les salaires sont plus élevés ; une ère de prospérité semble se lever sur notre patrie. Voici que l’industrie se développe de plus en plus; l’idée de l'établissement des manufactures prend de la consistance.

Bientôt, espérons-le, nos ouvriers émigrés pourront, sans préjudice à leurs intérêts pécuniaires, retourner au pays, vivre au milieu de leurs frères. En attendant, la classe agricole it leur montrer le cheniin.

La colonisation, qui fait les peuples et les pays, demande des bras vigoureux. Le gouvernement offre des avantages réels. Les terres sont à bas prix

et les conditions de vente et d'exploitation obligatoire sont faciles.

La loi du 4omestead est propre à encourager ie retour des émigrés au pays ; cependant, pour s'établir avec quelque chance de succès, 1l faut un certain capital. Un brave jeune homme avec $600 en portefeuille peut se défricher un beau lopin de terre.

C'est à nous, messieurs les délégués, d’encourager ce beau mouvement. Par nos résolutions, demandons au gouvernement canadien d'envoyer aux Etats- Unis un agent de rapatriement qui expliquera de vive voix les avantages des townships de l'Est et préparera le retour au pays de ceux qui désirent y retourner. Que dans chaque centre aussi, il se fonde une société de colonisation ; que l’on verse une petite obole pour l’aide des colons de ces centres, et tous ainsi nous aurons mis la main à l’œuvre la plus patriotique, la plus nationale qui puisse se faire.

Pour le jeune colon, la vie est diffcile, Dans la vieille forêt. Son travail est stérile

Si dans les premiers jours qu’il passe en défrichant, Le sol dont il fera de fertiles prairies,

Il n’a pour ranimer ses forces affaiblies,

D'une main protectrice un secours bienveillant,

Soyons pour ces besoins cette main bienfaitrice, Et faisons avec juie un léger sacrifice,

Pour donner au pays le jeune Canadien.

A l’exemple d’Erin qui malgré sa raisère, Trouvait pour O’Connell l’obole journalière, - Donnons pour le colon un denier quotidien.

Donnons pour qu'arrêtant la vague envahissante, De la mer étrangère, une digue puissante,

De la race francaise assure le salut.

Donnons pour consoler notre belle patrie,

Qui par nous désertée, chaque jour appauvrie, Pleure comme Rachel, ses fils qui ne sont plus.

C'est à vous, cultivateurs, que le poète adresse ces sublimes paroles. Retournez donc au pays ; retournez donc vers notre cher et bien-aimé Canada; allez y fonder au milieu des forêts, de puissantes familles canadiennes et catholiques. Votre glaire sera plus grande que celle que vous pourrez conquérir sur cette terre étrangère.

Au nom de vos aïeux qui moururent pour elle, Au nom de votre Dieu qui pour vous la fit belle, Allez vers la patrie où vous priîtes le jour. Gardez pour ses combats votre ardeur enivrante, Gardez pour ses besoins votre force puissante, Pour ses saintes bontés, gardez tout votre amour.

La forêt vous attend. Défricheurs intrépides, La fortune naît ra de vos travaux rapides, Dans ce noble combat, soyez au premier rang. * L'avenir est à vous. Travaillez sans relâche, Fécondez de vos bras, dans cette noble tâche, Ce sol que vos aïeux arrosaient de leur sang.

Messieurs, pardonnez-moi ces citations, mais il me semble que le poète qui a chanté la colonisation prévoyait ce rapatriement des Canadiens émigrés. Il est si peu naturel de voir des enfants vivre à tout jamais éloignés de leur mère, des émigrés à tout jamais expatriés, que les hommes de tous les partis invoquent ce rapatriement. Un homme à jamais célèbre dans

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l'histoire de notre pays, l'hon. L.-Joseph Papineau, faisait sentir cette nécessité, ce devoir du retour à la patrice, dans une lettre qu’il adressait à l’Institut de Syracuse, N.-Y., il y a deux ans. Voici ce qu'il écrivait à ce sujet aux Canadiens de Syracuse :

“C'est ainsi que l'ont compris et le comprennent encore les patriotes de tous les partis, de toutes les opinions. Les circonstances, c’est-à-dire l’agglométion de nos nationau dans les centres manufacturiers, ramènent la mouicité des prix et la gêne; les progrès qui se font au Canada, les avantages offerts aux colons par le gouvernement et les sociétés de c*lonisation, les circonstances, dis-je, semblent ordonner le rapatriement. Mais il est une plus haute considération qui le commande, c'est le patriotisme, l’amour du sol :atal.”

Le peuple canadien a reçu pour mission de pr\pager la foi catholique en Amérique et de conserver la langue de ses pères. Le Canada lui a été donné pour patrie, il doit le conserver et chercher à se grouper autant que possible sur les bords enchanteurs du St.-Laurent. S'il est dit dans l’évangile, qu’un royaume divisé ne saurait subsister, il en est : : même des nations. Or, il est rationnel de penser et de croire que si les Canadiens-français ne s'empressent de resserrer leurs rengs, nous ne serons bientôt plus que le fantôme d'un peuple.

Le patriotisme nous fait donc un devoir de nous rapatrier. Les partisans de l'annexion disent quelquefois : à quoi bon, si le Canada devientanrexé? Jr

réponds, nous nous américaniserons plus tôt si nous sommes dispersés ; mais unis en frères, à l'ombre de la croix, le cœur rempli de courage, sur les bords du St-Laurent, nous formerons un noyau puissant qu’aucun changement politique, quelque brusque qu'il soit, ne pourra ébranler däns ses mœurs, sa langue et sa foi. Je termine ici ces trop longues remarques. J'ai voulu vous faire connaître l’infériorité de notre position sociale et nationale ; ‘’ai indiqué les causes de cet état de chose publique, l’agglomération dans les centres manufacturiers ; comme remède, j'ai désigné la naturalisation pour ceux dont les intérêts sont de vivre à jamais ici, et le rapatriement pour la plupart des autres émigrés. Mais outre cela il faudrait pratiquer l’économie, la tempérance, et nous respecter nousmêmes, sinous voulons avoir l'estime de nos semblables. ‘

La naturalisation apporte de grands avantages au citoyen qui l’invoque et à ses compatriotes en général ; le rapatriement bénéficie au rapatrié et à notre patrie. Je demande que cette convention décide sagement et patriotiquement sur ces deux importantes qrestions. Je remercie bien sincèrement mon auditoire de 1'hér-isme dort il a fait preuve en m’écoutant aussi attentivement. J'ai dit que notre mission était de continuer l’œuvre apostolique et civilisatrice de la France. Ne faussons pas notre mission, mais accomplissons-la noblement à la face du monde entier.

Les Canadiens des Etats Unis, qui sont les plus enviés des pcrulations hété: sgènes qui habitent cette

république, sont spécialement chargés de cette mission.

C’est donc à nous de bien comprendre, d'écouter la voix de la religion et du patriotisme. Et quand les étrangers diront : “la France va mourir,” répondons avec le poète :

Non, la France vivra. Dans la jeune Amérique, Aux jours les plus heureux de sa splendeur antique, La France avait jeté sur des bords inconnus, Quelques nobles enfants, quelques prêtres sublimes, Intrépides héros et premières victimes,

Dont les noms glorieux nous sont tous parvenus.

Et nous, les descendants de ces héros sublimes, Sous un noble drapeau réunis à jamais,

Malgré tous les efforts d’une caste ennemie, Pour je‘ =" dans nos rangs la triste zizanie, Restons toujours unis, restons toujours Français.

+ Et si la France, un jour, au tombeau descendue, Après mille combats noblement abattue, Tombait sous le pouvoir d’un invincible bras, Qu'il se trouve du moins dans sa douleur profonde, Un Canadien-français qui puisse dire au monde : La France ne meurt pas!

CONFÉRENCE DONNÉE À LOWELL, Mass.

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