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même étendard, que je viens adresser la parole en ce moment ; c’est à cette famille, dont nous sommes tous les membres, qu’il faut rendre hommage ; c'est sa fête anniversaire que nous célébrons aujourd'hui. Or, quel est celui qui appartient à cette grande famille, qui n’a pas senti son cœur serré d'émotions en un jour comme aujourd'hui? Quel est celui qui n'a pas éprouvé un sentiment qu'il ne puisse manifester? À la vue de ces appareils de fête, de cette pompe que l’on étale jusque dans le sanctuaire, cette harmonie sainte, mêlée aux chants de la patrie, ces drapeaux, ces bannières nationales, nos sociétés en corps, revêtues de leurs insignes respectifs, cette jeunesse, espoir de l’avenir ; enfin, ce concours de citoyens de toutes les classes dans le temple, ces vœux formés aux pieds des autels pour la prospérité commune ; tout cela ne dit-il pas hautement et éloquemment que nos cœurs ne battent pas moins pour la religion que pour la patrie, et que, si nous sommes fiers de notre origine, nous ne le sommes pas moins de ce précieux héritage de la foi catholique que nos pères nous ont légué avec leur sang? En présence d’une manifestation aussi brillante, d’une démonstration aussi éloquente, tout homme, quelque peu disposé, quelque peu accoutumé qu'il soit à parler en public, ne peut se dispenser de rendre un culte à la patrie, en lui témoignant son patriotisme et son attachement.
Mais il faut bien le remarquer, il ne suffit pas de faire des protestations de patriotisme, de montrer
une affection stérile du sol natal; il faut être animé de ces beaux sentiments entout temps, à chaque occasion qui demande leur manifestation.
Et de plus il faut consacrer un jour exprès dans l'année pour les démonstrations extérieures, afin de montrer aux autres nations qui ous environnent, que nous avons la vie nationale et que le lien qui nous unit est de plus en plus fort.
Mais, qu'est-ce donc que la Patrie? Qu'est-ce donc que le patriotisme ? Car pour aimer la Patrie, il faut la connaître et save: ce qu'elle est.
La Patrie, p'ur tous les autres hommes et pour nous, c'est le ciel qui nous a vu naître, la terre de nos aïeux, le berceau de notre enfance, le toit où chétif l’on a reçu le jour ; la Patrie, c’est le foyer ardent de la famille, le père généreux, le sourire de notre mère, la sœur tendre, le frère bien-aimé; la Patrie, c'est encore le sang pur qui coule dans nos veines, la gloire de notre race, le tombeau sacré de nos ancêtres, le sang de nos soldats, la noblesse de nos drapeaux, le lambeau arraché au feu de la bataille. La foi, le courage de nos pères, voilà la Patrie.
Notre patrie à nous, c’est le Canada français, traversé par un des plus beaux fleuves du monde. Ce sont nos bourgades, nos villages pittoresques sur les bords enchanteurs du St.-Laurent et du Richelieu. Ce sont nos belles forêts sur le versant des Laurentides. Ce sont nos institutions religieuses, notre langue, nos lois, nos us et nos coutumes, Nos campagnes fertiles, au milieu desquelles s’élè-
ve un clocher surmonté de la croix et du coq gaulois, voilà la patrie canadienne.
Je sais que, malheureusement, beaucoup de nos compatriotes émigrés, en comparant notre Canada aux autres pays, donnent toujours l’infériorité au premier. Ont-ils raison d'agir ainsi? Non, messieurs. Notre pays, pour être moins prospère que d’autres, ne les vaut pas moins en gloire et en moralité. D'ailleurs, où trouver un pays aux vallons, aux campagnes plus fertiles que les nôtres ? De plus, existe-t-il en Amérique un peuple qui a plus fait pour la cause de la civilisation ct de la religion que le nôtre ? Qui a exploré le Nord-Ouest ? Des Canadiens. L'Histoire redit encore avec orgueil les noms héroïques des Dablon, découvreur du Wisconsin; Allouez, Jolliet et Marquette, découvreurs du Mississipi ; Perrot, explorateur du lac Michigan; de la Salle, fondateur d’Iberville et colonisateur de la Louisiane ; Lamotte Cadillac, fondateur du Détroit ; M. de la Vérendrye, découvreur des Montagnes-Rocheuses, et Vital Guérin, qui vient de mourir, fondateur de St.-Paul, Minnesota, en 1842. Pendant deux siècles, les habitants du Canada furent des évangélisateurs martyrs. Qui ne connaît pas les noms des Daniel, des Brébeuf, des Lallemand, des Jogues, des Ménard et des Garnier, prêtres missionnaires, expirant sous les casse-tête et les haches rougies au feu des Iroquois ? Qui n’a pas entendu raconter le drame sanglant de Lachine, le 5 août, 1689? Dans la nuit, 14c0 Iroquois profitant des ténèbres d'un orage, traversent le lac St.-Louis
et débarquent en silence sur la partie supérieure de l'Ile de Montréal. Pendant que les habitants ‘ont livrés au plus profond sommeil, ils enfoncent les maisons et font un massacre général. On égorge les hommes, les femmes et les enfants; on met le feu aux maisons de ceux qui résistent, et plus de deux cents personnes périssent ainsi dans les flammes. L’Ile de Montréal et la paroisse de Lachenaie sont dévastées ; leurs habitants, massacrés.
Je cite ce fait entre plusieurs aut-2s, car l’histoire de notre pays regorge de ces épreu ?s endurées avec courage par les premiers colons du Canada. Un pays n'est grand que par la prospérité matérielle, par la gloire de ses grands hommes, ou par l'héroïsme de ses soldats. Où trouve-t-on parmi les jeunes peuples des exemples d’héroïsme aussi nombreux que chez le nôtre? Devons-nous citer les batailles de la Monongahéla, où M. de Beaujeu et son lieutenant Dumas, avec une armée de 809 hommes, vainquirent une armée anglaise de 2,000 hommes? Oswégo emporté d'assaut par Montcalm, la prise du fort William Henry, sont autant de glorieux faits d'armes. Redirai-je la glorieuse victoire de Carillon où 3,600 Canadiens battirent et mirent en déroute, après un combat meurtrier de six heures, 15,000 Anglais, leur tuant 4 à 5 mille hommes.
Toujours, lorsque vaincus, nous l'avons été par le nombre. Pendant cent ans, la colonie canadienne composée de 60,000 âmes tint tête avec succès aux provinces anglaises, maintenant les Etats-Unis, qui
comptaient une population 10 fois double de celle du Canada.
Non, messieurs, nous n'avons pas à rougir de notre origine, de notre nationalité. Sans parler des gloires de la France, dont nous sommes les petits fils, le Canada a assez de gloire, assez de faits glorieux ; nos ancêtres plus vertueux, plus patriotes que nous, nous ont laissé assez de souvenirs de leur haut courage, pour être fiers de leurs noms et paraître grands parmi les nations qui nous environnent.
Vous parlerai-je ici de nos gloires littéraires, de nos poètes, de nos orateurs, de nos vertueux missionnaires? vous redirai-je ce que furent Mgr. de Laval, Mgr. Jos.-Oct. Plessis ? Me faudra:t-il raconter ce qu'ont été les Panet, les Bédard, les Viger, les Lafontaine, les Morin, les Papineau? Non. Vous connaissez ce qu'ils furent. Votre cœur bat encore au souvenir de ce qu'ils ont accompli pour le Canada français. Mais nos poètes, sait-on bien ce qu'ils ont chanté? Avez-vous ouï dire ce qu'ont composé Angers, Aubin, Plamondon, Fréchette, Lemay, Crémazie? Prenons au hasard.
Ecoutez Crémazie chanter le Drapeau de Carillon :
O noble et vieux Drapeau, dans ce grand jour de fête, Où marchant avec toi, tout un peuple s'apprête
A célébrer la France. A nos cœurs attendris,
Quand tu viens raconter la valeur de nos pères,
Nos regards savent lire en brillants caractères, L’héroïque poème enfermé dans tes plis.
Ah! bientôt puissions-nous, Ô drapeau de nos pères, Voir tous les Canadiens unis comme des frères,
Comme au jour du combat, se serrer près de toi.
Puisse des souvenirs la tradition sainte,
En régnant dans leur cœur, garder de toute atteinte, Et leur langue et leur foi.
Où trouver, mesdames et messieurs, un pays dont les poètes ont su faire entendre de si patriotiques accents ?
Et Fréchette et Lemay, que de trésors d’harmonie n’ont:ils pas produits ?
Les poésies font bien voir que sous le rapport littéraire, nous valons bien les autres peuples d'Amérique.
Enfin, messieurs, sans être prédicateur, permettez-moi de vous citer les paroles de l'Eglise sur St. Jean-Baptiste, pour les appliquer au peuple canadien.
Il est dit: Inter natos mulierum non surrexit major Joanne Baptista. Entre les enfants des femmes, il n’y en a pas eu de plus grand que Jean-Baptiste. [Laissez-moi dire qu'entre tous les peuples d'Amérique, il n’y en a pas de plus grand que le peuple canadien. Pas un peuple, plus que nous, n’a conservé le souvenir des ancêtres; pas un peuple plus que nous, est aussi attaché aux éléments distinctifs de sa nationalité, sa foi et sa langue. Nos mœurs sont plus patriarcales que celles des autres peuples d'Amérique, et le matérialisme n’a pas encore envahi nos campagnes du son rauque de ses balances de . cuivre et d'or. Nous avons encore foi en l'honneur, - quoique bien souvent nous ayons été trompés. Nous sommes encore assez honnêtes et naïfs au point de
croire les autres peuples aussi honnêtes et naïfs que nous. C’est ce qui explique notre état d'infériorité au point de vue des intérêts matériels. Je le dis hautement, le peuple canadien, malgré son état de gêne, qui ne paraît connu que par l’'émigration, a bien plus de qualités, de sentiments qui font les grands peuples, que les autres nations du continent américain. C’est à nous, descendants de ces Titans modernes qui avaient nom d'Iberville, Rouville, de Beaujeu, Dumas, Dieskau, Montcalm, Lévis, de Salaberry, à perpétuer leur souvenir dans nos cœurs et apprendre à tous ceux qui nous environnent que nous sommes fiers et heureux d'être Canadiens-français. Et comment? Par des démonstrations extérieures.
J'ai prononcé le mot matérialisme. Or, le matérialisme dessèche le cœur. C’est pourquoi il ne faut point se laisser entraîner sur cette pente glissante, si nous voulons toujours demeurer nation distincte. Laissons le peuple américain jouir de ce qu'il rêve de plus grand sur la terre : son or, mais ne nous décourageons pas, ne nous donnons pas volontairement le suicide national’ Tous les peuples ne peuvent être aussi riches les uns que les autres, vu que les caractères des peuples sont différents. Avec un peu plus d’un grand sentiment dont je veux vous entretenir, dans un instant, le patriotisme, avec du courage, beaucoup de religion vraie, le peuple canadien pourra avec le temps devenir un peuple fort et puissant, tout en gardant pour lui le sol natal arrosé du
sang de ses pères, lorsqu'ils combattaient pour la conservation de ce qui constitue seul une nation, le territoire, la langue et la religion.
Ne pensons donc point à nous engloutir complètement et pour toujours dans l'élément américain, Non! Non!
Ne permets pas, Seigneur, ce deuil et cet outrage,
Ne souffre pas, mon Dieu, que notre humble héritage, Passe de mains en mains, troqué contre un vil prix, Comme le fruit du vice ou le sort des proscrits. Qu'un avide étranger vienne d’un pied superbe, Fouler l’humble sillon de nos berceaux sur l’herbe, Et blasphémer ton nom suus ces mêmes portiques, Où le prêtre à nos voix enseignait tes cantiques.
Unissons-nous avec le poète et demandons au Dieu des nations, à Celui qui les a semées comme les étoiles, de donner plus de courage et plus de patriotisme véritable et sincère au peuple canadien, pour ne point périr comme nation, comme race distincte de celles qui nous avoisinent.
Conservons intact le sol de la patrie. Serionsnous donc un peuple dégénéré ? n’avons-nous donc plus de ce sang français du 16me siècle ? n’avonsnous donc que la boussole du bien-être matériel pour nous guider? Serions-nous donc déjà prêts à tout oublier, respect humain, gloire, souvenirs, épreuves, troubles, difficultés, pour nous jeter dans les bras des autres peuples ? À quoi donc aurait alors servi notre énergie contre les oppresseurs, nos souffrances, nos martyrs, nos droits reconnus? À quoi? A rien, si nous manquons de véritable patriotisme.
Discours SUR LA NATURALISATION ET LE RaAPA- TRIEMENT, PRONONCÉ À WORCESTER, MA5s5.