NEUCHATEL
7, Place A. -M. Piaaet.
ï)3Si
Auteurs responsables de la guerre, ainsi que le prouvent leurs aveux et que je crois l'avoir établi dans deux volumes précédents S les empereurs Guillaume II et François-Joseph ont eu des complices dont les principaux, au nombre de trois, doivent, si l'on veut mesurer la culpabilité de chacun d'eux, être classés dans l'ordre suivant : Ferdinand, tsar des Bulgares; Constantin, roi de Grèce, et le parti Jeune-Turc. Je mets celui-ci au dernier rang parce qu'à tout prendre il est moins coupable que les deux autres.
L'état de décomposition dans lequel était tombé l'empire ottoman avant la révolution de 1908, l'impuissance en laquelle se trouvèrent les révolutionnaires lorsqu'ils eurent
1. Les Auteurs de la guerre de 1914 : Bismarck- Guillaume II et François-Joseph, 2 volumes in-18. Paris, et Neuchâtel, Attinger frères, éditeurs.
renversé le sultan Abdul-Hamid, de réparer les extravagances si souvent sanglantes auxquelles il s'était livré durant son règne, les rivalités résultant de leurs ambitions personnelles et enfin le poids du joug allemand peuvent les faire excuser de n'avoir pas eu la force de le secouer, surtout si l'on se rappelle les erreurs de la politique des Alliés en Orient au début de la guerre. Mais pour Ferdinand comme pour Constantin, on ne voit pas de circonstances atténuantes. Je me flatte qu'en ce qui touche le tsar des Bulgares, ce sera cette conclusion qui s'imposera au lecteur quand il fermera ce volume.
Voilà tantôt quarante ans que, sous le règne de deux souverains dont le second occupe encore le trône, la Bulgarie a beaucoup fait parler d'elle; c'est comme portée par une longue suite d'événements souvent dramatiques que, sous l'influence de son roi Ferdinand de Cobourg, elle a pris parti dans la guerre actuelle contre les Alliés et qu'en devenant le complice des deux empereurs, le monarque bulgare a assumé une part de leurs responsabilités.
Le récit des circonstances qui l'ont conduit
à des décisions si contraires aux intérêts de son royaume eût été incomplet si j'avais passé sous silence le règne de son prédécesseur ; il y a là une suite d'événements qu'il est impossible de séparer les uns des autres et qui ne se peuvent expliquer que si l'on remonte à leur origine, c'est-à-dire au congrès de Berlin qui en forme en quelque sorte le prologue.
Pour évoquer ce passé et pour parler du souverain qui a jeté la Bulgarie du mauvais côté dans le conflit actuel, j'ai eu comme guide et en grande abondance des documents diplomatiques et autres. Ils m'ont permis de raconter comment s'était formé le royaume bulgare tel qu'il existait avant la guerre balkanique et comment il est devenu le berceau des inimitiés que nous avons vu s'y déchaîner contre la Russie qui avait été sa libératrice, et contre la France. Il y avait là toute une part d'inconnu sur laquelle il était utile de répandre plus de lumière.
C'est à cela surtout que je me suis appliqué sans prétendre d'ailleurs entrer dans le détail de tous les événements qui se sont déroulés sous le règne de Ferdinand I©'.
Ce n'est donc pas une histoire de la Bulgarie
que le lecteur devra chercher ici ; mais un récit en marge de cette histoire, où l'on pourra suivre la marche du tsar des Bulgares, vers le but de ses ambitions, marche qui, de plus en plus menace de lui être fatale et de le conduire à l'abîme.
A la mi-décembre 1877, la guerre turco-russe touchait à sa fin ; la capitulation de Plevna après une défense héroïque, la marche rapide des armées du tsar vers Constantinople et la conquête foudroyante des Balkans par le général Gourko avaient acculé les Turcs à une situation désespérée. Le sultan déclarait à l'Angleterre qu'il était prêt à demander la paix et le Cabinet de Londres s'empressait de transmettre cet avis à Saint- Pétersbourg, désireux de s'assurer de l'accueil qui serait fait par l'empereur Alexandre II à des ouvertures pacifiques.
Sans s'associer officiellement à cette démarche, la France déclarait que l'influence morale dont elle pouvait disposer officieusement était entièrement acquise à la. cause de la paix ; son ministre des Affaires étrangères, Waddington, chargeait le général Le Flô, notre ambassadeur en Russie, de parler dans ce sens au chancelier prince Gortchakof et de lui exprimer l'espoir que, pour arrêter l'effusion du sang et surtout pour prévenir les complications qu'amènerait un dissentiment plus
grave avec l'Angleterre, le Cabinet de Saint-Pétersbourg ne ferait rien qui pût froisser inutilement les susceptibilités anglaises.
Il tenait à Londres un langage analogue. « La même recommandation n'a pas moins d'opportunité à Londres, en ce qui concerne la Russie, écrivait-il au marquis d'Harcourt, et il importe, selon nous, essentiellement, que le gouvernement anglais évite, soit dans l'attitude, soit dans le langage, tout ce qui pourrait paraître de la hauteur ou de la défiance. »
En ces circonstances un armistice était conclu entre les belligérants, bientôt suivi de la signature des préliminaires de paix et du traité de San-Stefano. L'Angleterre s'était montrée disposée « à laisser faire aux Russes tel acte militaire et telle négociation avec le sultan qu'ils voudraient », Mais elle protestait contre tout arrangement contraire aux traités antérieurs et nuisibles aux intérêts européens. Le gouvernement austro-hongrois prenait la même attitude, et les deux gouvernements invitaient la France à les imiter. La conclusion de cet accord, dans lequel entrait bientôt l'Italie, entraînait forcément la réunion d'une conférence ou d'un congrès auquel seraient soumises les stipulations du traité de San-Stefano.
La Russie ne prétendait pas se soustraire à cet examen, mais les conditions qu'elle mettait à sa participation au congrès donnèrent lieu d'abord à des débats qui prirent parfois un caractère iritant.
Le 24 février, la situation était extrêmement tendue ; les Anglais menaçaient de se résoudre à la guerre ; leur flotte venait d'arriver devant Constantinople. On ne savait rien des négociations qui se poursuivaient entre Saint-Pétersbourg et Londres, et, de toutes. parts, on sentait gronder la menace. A Pesth, les Magyars s'exprimaient en termes violents contre les Russes et leur excitation rejaillissait sur les Viennois, quelque efîort que fissent l'empereur François-Joseph, l'archiduc Albert et le comte Andrassy pour apaiser les velléités belliqueuses. A Berlin, le prince de Bismarck ne dissimulait pas ses inquiétudes. Il entrevoyait la possibilité d'une guerre entre la Russie et l'Angleterre seule ou unie à l'Autriche ; ses propos ne trahissaient rien de ses intentions futures, qui sans doute n'étaient pas encore arrêtées. Mais il était d'avis que l'Autriche ne devait pas s'engager dans une aventure.
« Je sais que, sans désirer cette guerre, la Russie ne la redoute pas, disait-il au comte de Saint-Vallier ; elle n'a rien à craindre de l'Allemagne, qui ne voudrait pas tirer l'épée contre l'allié séculaire. Je suis donc convaincu que c'est l'Autriche qui devra céder et dès lors il ne faut pas l'encourager à la résistance. »
L'empereur Guillaume renchérissait sur ces pronostics pessimistes et faisait part de ses craintes à l'ambassadeur de la République.
« Nous n'éviterons pas la guerre. L'Angleterre
la veut, et si elle ne rompt pas tout de suite, c'est qu'elle désire attendre que le printemps amène la fonte des glaces et lui permette de brûler les ports russes de la Baltique. »
L'état des choses que nous rappelons se prolongea durant plusieurs semaines. Toutes les puissances étaient d'avis que les difficultés pendantes ne pouvaient être résolues que dans un congrès. Mais on discutait aigrement sur les questions qui seraient soumises aux plénipotentiaires, si l'on parvenait à les réunir. Cependant, peu à peu les dispositions réciproques s'amélioraient.
La FYance avait paru d'abord répugner à siéger dans une réunion diplomatique ; elle alléguait que ses récents malheurs la condamnaient à laisser les grandes puissances délibérer sans elle. Bismarck ayant protesté contre cette intention, Saint-Vallier fit pari; à Waddington de ce mécontentement auquel s'associait l'Autriche. C'en fut assez pour modifier les dispositions du gouvernement de la République. Son ambassadeur fut autorisé à déclarer que la France ne prendrait aucune initiative, « mais quelle ne se séparerait pas des puissances ». Lorsque, s'étant présenté à la Wilhelmstrasse, il fit au comte de Biilow cette communication, le ministre le quitta un moment pour porter au chancelier « la bonne nouvelle «, « Bravo ! s'écria Bismarck, mais qu'il soit bien entendu que M. Waddington viendra lui-même siéger parmi nous. »
De son côté, le chancelier Gortchakof déclarait qu'il n'avait pas d'objection à faire « à la réunion d'une conférence qui reviserait les modifications introduites par le traité de San~Stefano dans les traités antérieurs ». A la fin de mars, il envoyait à Berlin le général Ignatiefî, diplomate subtil et rusé, porteur d'une lettre du tsar à Guillaume Je^, sollicitant son intervention en souvenir de l'antique alliance des trois empereurs. En quittant Berlin, Ignatiefî se rendait à Vienne, chargé de désintéresser l'Autriche. Il en repartait peu satisfait du comte Andrassy, qui ne semblait pas plus satisfait de lui. Le ministre austrohongrois disait railleusement :
« Avant de venir à Vienne, Ignatiefî savait ce que l'Autriche ne veut pas ; il sait maintenant ce qu'elle veut. »
Mais, au commencement d'avril, il écrivait confidentiellement au prince de Bismarck et le priait d'accepter le rôle de médiateur entre le Cabinet de Saint-Pétersbourg et ceux de Londres et de Vienne. Le chancelier convoquait aussitôt successivement les ambassadeurs des grandes puissances, leur faisait part de la proposition dont il était saisi ; mais, tout en se montrant disposé à y répondre affirmativement, il déclarait qu'il n'interviendrait que si sa médiation était demandée par les gouvernements et surtout par l'empereur de Russie. C'était un pas décisif dans la voie de l'apaisement. Le 26 mai, la réunion du Congrès
à Berlin était assurée ; le chancelier l'annonçait officiellement. La date en était fixée au 13 juin ; il avait été convenu qu'il le présiderait. Il avait rédigé lui-même l'invitation adressée à l'Allemagne, à r Autriche-Hongrie, à la France, à la Grande-Bretagne, à l'Italie, à la Russie et à la Turquie, d'accord avec le comte Schouvaloflf, ambassadeur russe à Londres. A la demande de lord Salisbury, il y était dit « que la totalité du traité de San-Stefano serait soumise aux décisions du Congrès ». Constatons en passant que le tsar, qui d'abord avait repoussé cette exigence qu'il jugeait inadmissible pour sa dignité et pour l'honneur de la Russie, s'était ensuite résigné à la subir et avait consenti à ce qu'elle figurât dans l'invitation.
Il était nécessaire d'évoquer ces souvenirs comme prologue au récit qui va suivre, parce que les événements qu'on y rappelle et qui ont agité les pays balkaniques jusqu'à en faire le berceau de la guerre de 1914 ont été la conséquence des décisions imprévoyantes et contradictoires arrêtées au Congrès de Berlin.
Il convient aussi de rappeler qu'avant qu'il ne s'ouvrît, plusieurs des États qui devaient y siéger avaient déjà pris leurs précautions pour s'assurer des avantages. La France seule et peut-être l'Italie y arrivaient sans songer à en tirer quelque profit, tandis que l'Autriche en attendait des gains appréciables et ne le dissimulait pas. Voyant avec inquié-
tilde le slavisme se réveiller dans les Balkans, elle cherchait le moyen d'en entraver les manifestations. Mais ne pouvant le faire efficacement qu'à la condition de résider au cœur du pays, elle avait résolu de s'emparer de la Bosnie et de l'Herzégovine, les deux provinces les plus proches de sa frontière, que le traité de San-Stefano, tout en stipulant que la Turquie devrait y opérer des réformes, avait laissées au pouvoir du sultan.
Dès le mois d'avril, c'est-à-dire plusieurs semaines avant que la réunion du Congrès eût été résolue, le Cabinet austro-hongrois communiquait ses desseins aux grandes puissances. Le comte Andrassy en faisait part, le 17 mai, au marquis de Vogiié ambassadeur' de France à Vienne. A l'en croire, l'Autriche ne voulait pas conquérir des provinces turques, mais elle devait faire cesser l'état de trouble qui régnait sur sa frontière :
« Si nous sommes ainsi amenés à prendre certaines précautions, disait-il, ce sera d'accord avec la Turquie et sans essayer de soustraire nos actes à l'examen de l'Europe. »
En dépit de ces promesses, son parti était pris de se passer de l'adhésion de la Turquie, « d'empêcher l'extension exagérée de la Serbie et du Monténégro », la jonction éventuelle de ces deux États, qui aurait à ses yeux pour conséquence l'absorption de la Bosnie et de l'Herzégovine dans un grand État slave et sans doute aussi de la Dalmatie.
« Si nous sommes placés entre la perte certaine de la Dalmatie et l'occupation de la Bosnie, déclarait-il, nous n'hésiterons pas.
— Même avant le Congrès? lui demandait l'ambassadeur.
— Même avant le Congrès. Certainement, je préférerais lui soumettre la question et lui en demander la solution. Mais si les circonstances l'exigent et que nous ne puissions différer sans compromettre nos intérêts vitaux, nous devrons prendre nos mesures. Du reste, nous ne ferons rien, je le répète, sans la sanction de l'Europe. »
Ce qu'Andrassy ne disait pas, c'est qu'il rêvait d'étendre jusqu'à Salonique les frontières douanières de l'empire austro-hongrois au moyen d'un ZoUverein dans lequel entreraient la Bosnie et l'Herzégovine à titre de provinces autrichiennes, le Monténégro et la Serbie à titre d'État indépendants, et l'Albanie et la Macédoine à titre de provinces relevant plus ou moins de l'empire ottoman, ce serait au profit de l'Autriche la suppression de toute concurrence étrangère.
Mais le ministre austro-hongrois n'avouait pas cette partie de ses desseins ; il s'appliquait uniquement à convaincre les puissances que l'occupation des deux provinces qu'il convoitait était pour son pays une nécessité nationale.
« Je vous verrai sans défiance les occuper, lui avait répondu l'Angleterre ; mais je ne ferai aucune
démarche pour vous aider à obtenir le consentement de la Turquie.
— Même en des termes aussi réservés votre adhésion me suffit, répliquait Andrassy.
Il disait à la France :
— Je ne vous demande qu'une adhésion semblable à celle de la Grande-Bretagne. »
Ainsi, peu à peu, il gagnait à sa cause tous les gouvernements, sauf, bien entendu, la Sublime- Porte. Elle se disait arrêtée par des scrupules religieux.
« Nous ne pouvons, d'après le Coran, consentir à perdre des provinces ni les donner, ni les abandonner ; nous ne pouvons y renoncer que si on nous les prend de force. »
Mais l'Autriche était si bien décidée à passer outre que, sans attendre la réunion du Congrès et malgré l'opposition que ses projets rencontraient parmi ses sujets de Hongrie, elle mobilisait l'armée qui devait entrer dans les Balkans, et faisait voter par les Délégations les crédits que nécessitait l'entreprise, tout en laissant entendre qu'elle se contenterait d'occuper et d'administrer les provinces au nom du gouvernement turc, assertion mensongère sous laquelle se cachait le parti déjà pris de procéder tôt ou tard à une annexion pure et simple des pays occupés lorsqu'on les aurait autrichiennisés.
Sur ces divers projets, on négociait déjà avant la réunion de Berlin ; Bismarck y avait donné son
assentiment et l'entente était complète lorsque, dans la séance du 28 juin, l'un des plénipotentiaires anglais, lord Salisbury, qui se faisait en cette circonstance l'avocat de l'Autriche, proposa de lui adjuger la Bosnie et l'Herzégovine. La proposition fut votée sans soulever d'autres protestations que celles des plénipotentiaires ottomans. Le chancelier y coupa court en déclarant que la mesure adoptée à l'unanimité par les grandes puissances « n'était pas seulement l'exercice d'un droit, mais encore l'accomplissement d'un devoir, car il fallait prévenir dans les Balkans le retour des secousses périodiques qui avaient ébranlé l'Orient ».
Waddington s'était rallié par avance à cette opinion en disant :
« C'est une mesure de police européenne. »
Le chancelier termina sa harangue par des paroles que le compte rendu officiel de la séance n'a pas reproduites dans leur dureté, mais que le comte de Mouy, secrétaire du Congrès et rédacteur des protocoles, nous a conservées dans ses attachants Souvenirs diplomatiques K
« L'Europe, déclara Bismarck, n'est pas réunie pour sauvegarder les positions géographiques de la Porte ; celle-ci ne peut, en acceptant les bénéfices de l'intervention des Cours, en répudier les désavantages et les mettre dans le cas d'aviser, en dehors d'elle, à leurs propres intérêts. L'accord des 1. Un volume in-8<». Plon-Nourrit.
puissances est irrévocable, et le Protocole reste ouvert pour recevoir l'adhésion de la Turquie. »
Il ne fut. pas du reste plus bienveillant pour les avocats des intérêts de la Bulgarie. Conime ils s'attardaient dans leurs réclamations ^t dans leurs plaintes, il leur imposa silence en disant : « Nous ne sommes point rassemblés ici powr délibérer sur le bonheur des Bulgares, mais pour assurer la paix européenne. »
Quelques jours après la clôture du Congrès, ane lettre écrite de BerUn appréciait son œuvre en ces termes :
« L'œuvre accomplie apparaît comme une transaction où, à part des exceptions hoiiorables, les intérêts particuliers pnt tenu pjus 4e place que le sentiment de la solidarité européenne et le respect des principes ; elle a consacré au profit de quelquesuns le premier partage de la Turquie et assuré les positions prises en vue du second. »
Comme pour confirmer ce jugement, la nouvelle se répandait que, par une convention particulière conclue avec la Porte, le Cabinet de Saint-James s'était fait attribuer le gouvernement de l'île de Chypre.
N'empêche que, le 13 juillet, le prince de Bismarck, qui avait présidé le Congrès, rendait hommage aux plénipotentiaires, au moment où ils allaient se séparer, pour l'œuvre qu'ils venaient d'accomplir. En terminant son allocution d'adieux, il leur disait :
« Je né crains pas d'affirmer que le Congrès a bien mérité de l'Europe. S'il a été impossible de réaliser toutes les aspirations de l'opinion publique, l'Histoire, dans tous les cas, rendra justice à nos intentions, à notre œuvre, et les plénipotentiaires auront la conscience d'avoir, dans les limites du possible, rendu et assuré à l'Europe le grand bienfait de la paix si gravement menacée. J'ai le ferme espoir que l'entente de l'Europe, avec l'aide de Dieu, restera durable, et que les relations personnelles et cordiales qui, pendant nos travaux, se sont établies entre nous, affirmeront et consolideront les bons rapports entre nos gouvernements. »
C'était se couvrir de fleurs à peu de frais.
En érigeant la Bulgarie en principauté, le Congrès avait décidé que le prince serait élu librement par la population après qu'une assemblée de notables, convoquée à Tirnovo, aurait élaboré le statut organiqee du pays. Le 22 février 1879, cette assemblée vota à l'unanimité le projet de Constitution présenté par le « tsar libérateur » ; le procès-verbal de la séance avait été signé par les agents étrangers, à l'exception du consul ottoman qui s'était retranché dans un refus silencieux. Constatons dès maintenant que cette Constitution pouvait se résumer comme suit : eUe édictait la formation d'une assemblée unique, élue pour cinq ans au suffrage universel, les électeurs devant avoir vingt et un ans et les éligibles trente ; e]l«
établissait la responsabilité ministérielle, l'inviolabilité parlementaire, la publicité des séances, le droit d'initiative et le vote du budget.
C'était, on le voit, une Constitution ultramoderne, démocratique au plus haut degré, difficilement applicable, semblait-il, dans un pays où les populations rurales longtemps asservies étaient étrangères à toute vie politique et où les citoyens allaient user pour la première fois du droit électoral qui leur était conféré. Ne pouvait-on craindre qu'elle suscitât des conflits, favorisât les intrigues des ambitieux et créât l'anarchie dans l'État? C'est ce qu'appréhendait le délégué russe, Dondoukoff. Il écrivait : « Je me crois maître de la situation, mais je ne le suis pas de l'avenir. »
Quelques jours plus tard et conformément à la décision prise par l'assemblée des notables, des élections avaient lieu pour former la grande Assemblée nationale qui devait éUre le prince de Bulgarie. L'attrait d'une couronne avait suscité déjà plusieurs candidatures, et la liste où elles figuraient s'allongeait de jour en jour. A la veille du vote, elle ne comprenait pas moins de sept noms, encore que le tsar eût déclaré qu'il n'y permettrait pas l'inscription d'un membre de sa famille directe et que les grandes puissances, en ce qui les concernait, eussent fait une déclaration identique. Mais entre ces noms, il n'en était que deux sur qui parussent devoir se porter les suf-
frages : celui du prince Waldemar, fils du roi de Danemark et frère du roi de Grèce, et celui du prince Alexandre de Battenberg, d'une branche collatérale de la maison régnante de Hesse-Darmstadt. On sait que le frère aîné de ce prince s'allia plus tard à la famille royale d'Angleterre par son mariage avec la princesse Béatrix, fille de la reine Victoria. Le candidat au trône de Bulgarie était lui-même neveu par alliance de l'impératrice de Russie.
Aucun de ces êligibles n'avait été consulté et n'avait donné son agrément ; mais tout portait à croire que celui qui serait élu ne refuserait pas la couronne. Néanmoins, et quoique leurs chances parussent égales, l'avantage, à y regarder de près, restait à Alexandre de Battenberg. Outne qu'il était ouvertement patronné par le Cabinet de Saint-Pétersbourg, il bénéficierait probablement du doute qui régnait quant à l'acceptation du rival qui lui était opposé. On craignait en effet que le roi de Danemark ne consentît pas à laisser son fils monter sur un trône où il serait le vassal de la Turquie, et l'on prévoyait que le prince Alexandre réunirait la majorité des suffrages.
A la fin du mois d'avril suivant, l'ambassadenr de Russie à Berlin offrait un bal au monde de la Cour et à l'élite sociale de la capitale. Parmi les invités, on distinguait un jeune homme de haute taille et de tournur/B aristocratique, revêtu de l'uniforme des gardes du corps et qui eût attiré l'attention, celle des femmes surtout, par l'impressionnante beauté de son visage et l'expression charmante de son regard, si le nom qu'il portait ne la lui eût assurée et si, ce soir-là, il n'y avait eu des raisons pour qu'elle se fixât sur lui avec une persistance particulière. C'était le prince Alexandre de Battenberg.
Il avait appris dans la journée, en même temps que la nouvelle s'en répandait dans Berlin, que la grande Assemblée, réunie à Tirnovo, l'avait élu, à Tunanimité et par acclamation, prince de Bulgarie. Cette nouvelle lui avait été donnée par la Wilhemstrasse, en même temps qu'il la recevait de son père, le prince Alexandre de Hesse, qui se trouvait alors à Paris et à qui l'avait apportée un
télégramme de Saint-Pétersbourg signé d'Alexandre IL
Après avoir remercié son beau-frère des vœux que venait de lui adresser celui-ci, à l'occasion de son anniversaire de naissance, le tsar ajoutait :
« Viens de recevoir la nouvelle que l'Assemblée de Tirnovo vient d'élire à l'unanimité Sandre comme prince de Bulgarie. Espère que les autres grandes puissances approuveront ce choix comme moi. Que la bénédiction divine repose sur ton cher fils et le guide. Annonce-le-lui s'il est avec toi. »
Ce télégramme communiqué par le prince de Hesse à son fils n'avait fait que confirmer à celui-ci ce qu'il savait déjà, mais il s'était réjoui en y trouvant la preuve qu'il pouvait compter dans sa situation nouvelle sur l'appui du puissant empereur.
Quoiqu'il atteignît à peine sa vingt-deuxième année, il pouvait déjà s'enorgueillir d'un brillant passé militaire. Officier dans l'armée allemande, la guerre russo-turque l'avait trouvé lieutenant aux dragons hessois ; ayant alors obtenu, par l'entremise de sa tante l'impératrice de Russie, de prendre rang, pendant la durée de !a guerre, dans les troupes russes et attaché d'abord à l'étatmajor du grand-duc Nicolas Nicolaïevitch, puis à celui du prince Eugène de Leuchtenberg, il avait assisté à la plupart des grandes actions de cette campagne et s'y était distingué. Rentré en
Allemagne après la guerre, il venait d'être nommé lieutenant aux gardes du corps de l'empereur, lorsque, à l'improviste, l'élection de Tirnovo le jetait dans une carrière nouvelle et ouvrait à ses jeunes ambitions un avenir inespéré. Néanmoins, il semblait plus ému qu'entièrement heureux ; ce n'est pas sans quelque embarras qu'il recevait les félicitations qui lui étaient prodiguées par les diplomates et par les gens de cour.
« Avant d'accepter, disait-il, je veux consulter mon père et l'empereur de Russie. »
Autour de lui on s'étonnait de ses hésitations, on en suspectait, non sans ironie, la sincérité et on lui attribuait le dessein de se faire prier avant de donner son consentement. C'était le méconnaître et presque le calomnier. S'il hésitait, c'est que, grâce aux informations qu'il avait déjà recueillies sur l'état de l'âme bulgare, il pouvait mesurer l'étendue de la tâche qui s'offrait à lui, et craignait qu'elle ne fût au-dessus de ses capacités et de ses forces.
On a raconté qu'à ce moment le prince de Bismarck se serait approché et, témoin de ses perplexités, lui aurait dit :
« Acceptez ; vous pourrez au moins vous dire un jour que vous avez fait un beau rêve. »
Quoique le chancelier aimât la raillerie et ne se fît pas faute de le prouver en la mêlant parfois à ses propos, nous doutons qu'il ait tenu au jeune prince un langage aussi peu diplomatique. C'eût
été avouer qu'il n'avait aucune confiance dans la durée des arrangements faits à Berlin relativement à la Bulgarie, et un tel aveu en ce moment eût été une imprudence qu'il était incapable de commettre. Il faut d'ailleurs remarquer que bien des années avant, alors que Carol de Hohenzollern hésitait à accepter la couronne de Roumanie, un propos analogue avait été attribué à Bismarck.
Le prince Alexandre partait le lendemain pour Darmstadt, résidence habituelle de son père qui se hâtait d'y rentrer. Nous ne savons qu'imparfaitement ce qui se passa entre eux, mais le peu que nous en savons nous montre le chef de famille particulièrement soucieux de ne pas laisser son fils courir une aventure dont l'issue pourrait lui être funeste. Ayant pris connaissance de la Constitution votée à Tirnovo, conformément aux décisions du Congrès de Berlin, préalablement à l'élection de son fils, il l'avait trouvée incomplète, pleine de pièges et grosse de périls pour le prince chargé de l'appliquer. Usant de son autorité paternelle, il conseillait à Alexandre de refuser la couronne bulgare, si la Constitution n'était pas profondément modifiée. Ses conseils revêtirent parfois un caractère si pressant, que le jeune prince disait plus tard :
« Mon père m'avait défendu d'accepter la dignité princière si la Constitution était maintenue ; que ne l'ai-je écouté ! »
Il s'était promis d'aller à Saint-Pétersboui^,
après sa visite à la maison paternelle, pour consulter l'empereur son oncle. Mais, averti de son intention, Alexandre II lui télégraphiait :
« Au point de vue politique, il n'est pas à désirer que tu viennes ici en ce moment. Nous partons samedi matin. Lettre suit. »
Le souverain quittait en effet sa capitale pour aller passer quelques semaines à Livadia, en Crimée, ainsi qu'il le faisait tous les ans à cette époque. Le prince de Battenberg se décidait alors à l'y rejoindre et partit aussitôt. Là, il entendit un langage très différent de celui que lui avait tenu son père ; le souverain insista pour qu'il ne se refusât pas à ce qu'on attendait de lui.
« Accepte cette couronne dans les conditions où on te l'offre ; plus tard, on revisera la Constitution, et ce sera d'autant plus facile qu'on en aura vu les inconvénients. »
Le prince était arrivé à Livadia à peu près résolu à repousser les offres bulgares, mais, après son entrevue avec le tsar, il considéra comme un devoir de ne pas persévérer dans son refus. Quoique inquiet de l'avenir et le cœur déchiré à la pensée de quitter sa famille et son pays, il consentit à régner. Il l'annonça lui-même à une députation de la grande Assemblée nationale bulgare qui, ne l'ayant pas trouvé à Darmstadt, était venue lui apporter à Livadia le résultat du vote. H partit aussitôt pour la tournée diplomatique
qu'il avait projetée ; il était assuré d'être partout favorablement reçu, tous les gouvernements ayant approuvé son élection.
Le 28 mai, après avoir passé par Vienne, il était à Berlin ; il en partait le lendemain pour Paris où il restait jusqu'au 4 juin, se rendait alors à Londres, terminait son voyage par une visite au ultan, son suzerain, et enfin, dans l'après-midi du 8 juillet, il arrivait à Tirnovo, portant l'uniforme des généraux bulgares et ayant suffisamment appris la langue du pays pour répondre dans cette langue aux discours qui lui furent adressés.
Tout ce début de règne semble annoncer des jours heureux. La grâce personnelle du prince, l'accent pénétrant de sa parole, son visage qui trahit tout à la fois la droiture, l'intelligence et la bonté et enfin le prestige dont le pare aux yeux de ses sujets le patronage de la Russie, tels sont les dons et les avantages qui lui assurent les sympathies de la foule. Lorsque, à Tirnovo, après avoir assisté au Te Deum solennel, chanté pour célébrer son avènement, il se rend à l'Assemblée afin de prêter le serment prescrit par la Constitution; lorsque, le 13 juillet, il entre en grande pompe à Sofia, accueilli avec enthousiasme par l'année et par le peuple sur qui il vient régner, il faudrait une expérience supérieure à la sienne pour prévoir qu'à de telles prémisses succéderont bientôt les incidents les plus douloureux et qu'après quelques années d'incessants efforts dont le bonheur de sa
patrie d'adoption a été l'unique but, il abdiquera, découragé par leur inutilité, à l'heure même où une contre-révolution vient de le venger du traitement indigne que lui a fait subir une poignée de conspirateurs.
Pour se rendre compte de sa situation dans ce pays où tout était nouveau pour lui, il faut d'abord se rappeler le passé du peuple bulgare, passé de gloire et d'humiliation, de grandeur et de décadence, de domination et de servitude, au cours duquel ce peuple, dont l'existence dix fois séculaire a été plus souvent tragique qu'heureuse, s'était fait une âme défiante et rusée, belliqueuse et brutale, voire cruelle, et pour tout dire une âme de révolutionnaire et de conspirateur. Lorsque le Congrès de Berlin l'avait délivré partiellement de la tyrannie musulmane, il sortait d'une épreuve effroyable, ces massacres de 1876, que la Conférence de Constantinople avait en vain voulu arrêter et qui ne prirent fin que lorsque, la Russie étant accourue au secours des chrétiens, la Turquie dut s'avouer vaincue.
Il portait, en outre, le lourd fardeau du long despotisme qui s'était exercé sur lui ; ses épaules en restaient encore toutes meurtries et son cœur entièrement endurci. Une nation qui a vécu longtemps privée de liberté, sans jamais cesser de nourrir l'espoir que la liberté lui sera rendue, est lente à comprendre, après l'avoir recouvrée, le prix et la nécessité de la discipline matérielle et
morale qui commande la soumission aux lois et dont aucun peuple ne peut se passer s'il veut prospérer.
Avant d'être délivrés par la Russie, les patriotes bulgares n'avaient pas cessé de comploter, de prêcher secrètement la révolte contre leurs oppresseurs et de violer autant qu'ils le pouvaient la légalité qui leur était imposée et qu'ils considéraient comme une chaîne. Ils avaient pris ainsi des habitudes de désordre et de rébellion qui survivaient à la délivrance, rendaient difficile un prompt retour à une existence régulière et normale et les disposaient, lorsque la légalité les gênerait, à recourir à des procédés révolutionnaires pour s'en débarrasser, chose facile dans un pays où la majeure partie de la population était restée dans l'ignorance de ce qui se passait en Europe et vivait à la remorque de quelques groupes de politiciens, divisés entre eux, dont elle subissait aveuglément les avis et les directions.
L'indiscipline des partis, voilà donc la première difficulté qu'allait voir se dresser devant lui le prince de Bulgarie. Sur celle-là s'en greffait une autre plus grave encore, résultant des décisions du Congrès de Berlin.
Tandis qu'il avait eu pour objet avoué de ne pas laisser les Russes porter atteinte aux stipulations du traité signé à Paris en 1856 et de maintenir l'intégrité de l'empire ottoman, les puissances ne s'étaient pas fait faute d'arracher à cet empire
quelques plumes de ses ailes, et surtout au profit de l'Autriche. Quant à la Russie, elle perdait plusieurs des avantages qu'elle devait à ses victoires ; les conditions qu'elle avait imposées aux vaincus, afin de libérer les États balkaniques et de les rendre plus accessibles à 3a propre influence, se trouvaient profondément modifiées à son détriment comme à celui des intérêts slaves, et notamment en ce qui touche la Bulgarie.
Le traité de San-Stefano avait formé de tous les pays bulgares et de la Macédoine une seule province constituée en principauté autonome, tributaire de la Porte, avec un gouverneur chrétien et une miUce nationale, étant entendu que le prince de Bulgarie serait élu par la population et confirmé par la Sublime-Porte avec l'assentiment des puissances. Le traité de Berlin coupait la Bulgarie en deux. De celle du Nord, il formait une principauté sur les bases du traité de San-Stefano, avec Sofia pour capitale. Mais celle du Sud, sous le Bom de Roumélie orientale, restait au pouvoir du suitan, dans des conditions d'autonomie administrative et avec un gouverneur général chrétien, désigné par lui, et la ville de Philippopoli comme siège du gouvernement.
On lui laissait aussi la Macédoine, en exigeant de sa part l'engagement d'y procéder à des réformes. Grâce à ces concessions, on lui donnait uae satisfaction relative, et ce qui, dans la pensée des plénipotentiaires austro -allemands, était autre-
ment important, on entravait, par opposition à la Russie, les progrès du slavisme.
En s'associant à ces arrangements, l'Angleterre suivait sa politique traditionnelle, cette politique dont elle devait reconnaître un jour les périls, et à laquelle elle renonça en 1904. Mais on ne saurait s'expliquer que la France s'y soit également associée, alors que trois années à peine s'étaient écoulées depuis la crise de 1875, ni qu'elle ait paru oublier qu'elle avait alors reçu de la Russie un secours décisif, si l'on ne se rappelait que la reine Victoria était intervenue aussi pour nous aider à conjurer le péril qui nous menaçait.
Ce qui est moins explicable, c'est que les auteurs de tant de combinaisons dépourvues de justice aient pu croire que les Bulgares de Roumélie se résigneraient à être séparés de leurs frères de race et à rester sous le joug musulman, alors que ceuxci en étaient délivrés. L'imprévoyance des diplomates est ici éclatante. Par leurs décisions, ils préparaient la révolution qu'on vit éclater à Philippopoli, en septembre 1885, et qui détruisit en quelques heures l'édifice fragile si laborieusement construit par le Congrès.
Pendant qu'à Berlin, il délibérait, ks populations balkaniques attendaient anxieusement le résultat de ses travaux. Elles avaient applaudi avec enthousiasme aux victoires russes et à l'écrasement des Turcs. Cet enthousiasme s'était particulièrement manifesté lorsque les armées
du tsar étaient entrées à Sofia et à Philippopoli, La nouvelle de la sigiature du traité de San- Stefano, salué comme l'aube de la délivrance, avait mis le comble à la joie publique. Mais, sur cette joie, l'intervention des grandes puissances, tout à coup, jetait une ombre. En apprenant qu'elles prenaient fait et cause pour la Turquie et revendiquaient le droit de reviser le traité, les populations étaient retombées sous l'empire de leurs craintes et de leurs angoisses, à l'idée que les Turcs pouvaient revenir.
Ce fut bien pire quand on connut les décisions du Congrès de Berlin. En ce qui touche la Bulgarie, elles ne donnaient satisfaction à personne. La population arrachée au joug musulman se plaignait d'avoir été diminuée et séparée de frères ayant la même origine qu'elle et parlant la même langue, et ceux-ci s'irritaient d'être maintenus sous ce joug sans qu'il existât une bonne raison pour justifier le traitement dont ils étaient l'objet. Vainement les autorités russes qui occupaient encore le pays, sous la haute direction du prince Dondoukoff-Korsakoff, s'efforçaient de prêcher la résignation, déclaraient que le tsar étant résolu à exécuter loyalement le traité de Berlin, il fallait se soumettre, les contrées sacrifiées ne renonçaient pas à leurs espérances. Le Turc restait pour elles l'ennemi séculaire auquel elles ne se soumettraient jamais volontairement.
Par la suite, cet état de choses s'aggravera,
mais dès ce moment et tel qu'il existe, il maintient dans les cœurs des patriotes des ressentiments et des espérances qu'ils manifestent en toute occasion. Lorsque, au mois de mai 1879, le chrétien prince Vogoridès dit Aleko-Pacha, sujet ottoman, est nommé, par le sultan, gouverneur de la Roumélie orientale, il est averti confidentiellement par les Russes qui vont lui céder la place que s'il se présente à Philippopoli, coiffé d'un fez, l'ordre sera troublé et que s'il veut ne pas provoquer une émeute, il doit se coiffer du kalpak bulgare. Il proteste, il déclare que cette exigence est attentatoire à la dignité de son souverain. Il faut une nouvelle insistance pour le convaincre de la nécessité de changer sa coiffure et finalement, comme par hasard, il découvre un kalpak dans ses bagages, ce qui lui vaut une réception enthousiaste.
La situation n'en reste pas moins très grave par suite du ressentiment des Rouméliotes et de leurs fureurs; elle l'est à ce point que l'empereur Alexandre se croit obligé d'enfler la voix pour faire entendre qu'il ne transigera pas sur l'exécution du traité de Berlin. Il la veut complète et entière. Son envoyé à Philippopoli le déclare durement, non sans regretter d'être obligé de morigéner les partisans de la Russie.
« Ceux-là sont bien audacieux, dit-il, qui en Roumélie orientale veulent avoir une politique différente de celle de l'empereur. Vous n'avez à contrecarrer ni à juger ses décisions. Le sang que ses
troupes ont versé pour la cause des chrétiens lui donne le droit d'exiger que vous vous soumettiez à ce qu'il a cru bon de faire pour la Roumélie. »
Sous l'impression de cette douche, le parti d'action se calma, au moins en apparence, mais il n'était pas résigné au sort qui lui était fait ; il rongeait son frein et, cinq ans plus tard, à bout de patience, il le brisa.
Un autre péril résultait pour le prince du régime pariementaire octroyé aux Bulgares par l'imprévoyance de leurs protecteurs et qui ouvrait une tribune aux ambitions et aux intrigues de personnages qui jusqu'à ce jour n'avaient guère pris la parole que dans des conciliabules secrets. A peine entrée dans la voie de la liberté, la Bulgarie souffrira de la multiplicité des factions et de leurs rivalités. A l'exemple des pays où fonctionne ce régime, on voit se former dans celui-ci des groupements dont les étiquettes plus ou moins trompeuses ne dissimulent qu'imparfaitement les ambitions personnelles et surgir des hommes obscurs, inconnus jusque-là, qui, sans expérience de la vie publique, se croient néanmoins dignes de gouverner et poursuivront inlassablement la chasse au portefeuille. Tel est le spectacle qu'offrira la Bulgarie pendant le règne d'Alexandre de Battenberg et qui, dès le début, mettra en vedette quelques hommes, toujours les mêmes : Zankof, Karavélof, Guécof, Natchovitz, d'autres encore parmi lesquels pren-
dra place ultérieurement le plus entreprenant et te plus habile de tous, Stamboulof.
C'est entre ces personnages, issus pour la plupart des plus humbles milieux sociaux, que le prince Alexandre sera contraint de recruter son personnel de gouvernement et avec leur aide que la Bulgarie fera son apprentissage du régime parlementaire, dénaturé et faussé, dont l'a dotée le Congrès de BerUn. Les renversements de ministères et les dissolutions de Chambres ne se compteront plus ; conservateurs et libéraux se livreront, pour JIa conquête du pouvoir, des luttes acharnées, commettront les mêmes fautes, subiront les mêmes chutes, sans qu'on .puisse signaler une amélioration ou des progrès dans la marche du gouvernement.
La situation se comphque encore par suite du conflit qui s'engage entre les partisans de l'influence russe, qui la défendent dans la personne de ses agents en souvenir des services rendus à la Bulgarie par le tsar libérateur, et ceux qui la redoutent comme attentatoire à l'indépendance bulgare. Noas touchons ici à la cause principale des agitations dont la Bulgarie a été le théâtre jusqu'au jour où, en 1896, Ferdinand de Cobourg, plus habile ou plus heureux que ne l'avait été Alexandre de Battenberg, se réconciha avec le gouvernement russe, en des circonstances que relatera la suite de ce récit. Mais on n'en était pas encore là, au début du règne d'Alexandre, alors qu'on pouvait pressentir le
malentendu qui allait naître, se développer et s'envenimer entre les protecteurs avides d'une gratitude que méritaient leurs bienfaits et les protégés qui ne voulaient pas en pousser le témoignage jusqu'à paraître abdiquer leur nationalité.
Nous devons passer sur ces épisodes dont il serait aussi peu intéressant qu'opportun de rappeler les péripéties déjà lointaines et les acteurs depuis longtemps voués à l'oubli. Ce qu'il faut seulement en retenir comme l'une des causes des malheurs du prince Alexandre, c'est qu'il se trouva bientôt placé entre ce qu'exigeait sa reconnaissance envers l'empereur, à qui les Bulgares devaient la liberté et lui-même la couronne, et ce que lui commandait la nécessité de ne pas froisser leur patriotisme en se prêtant à l'influence russe sous toutes ses formes et dans tous ses effets.
D'abord, il naviguera assez habilement à travers ces écueils. Mais, alors qu'il règne depuis dix-huit mois à peine, le premier ministère qu'il a formé avec le concours des conservateurs, qui représentent l'élite, est l'objet d'attaques violentes de la part des libéraux, qui représentent le nombre, et, dans ce pays qu'on supposait devoir rester rebelle aux jntrigues de couloirs et aux finasseries delà lutte pour le portefeuille, tout se passe comme dans les États rompus depuis longtemps aux moeurs parlementaires.
L'opposition ne désarmant pas et battant en brèche le ministère, le prince fait appeler l'homme
qui la dirige, le député Karavélof, et à qui elle obéit en quelque sorte automatiquement ; il le charge de former un nouveau cabinet en lui déclarant qu'il le laisse entièrement l&re d'appeler au pouvoir qui bon lui semblera.
Autrefois étudiant à Moscou, Karavélof ne possède à aucun degré les qualités d'un homme de gouvernement. Un fonctionnaire de la Cour de Sofia qui l'a beaucoup connu nous le présente sous les traits « d'un agitateur sordide, haineux, détraqué par moments, ours mal léché aux traits amers, dont la tête ombragée d'une forêt de cheveux noirs longs et bouclés s'enfonce dans les épaules, type de politicien de brasserie, étranger à tout raffine ment de vie... * » C'est aussi un tribun dont l'éloquence fougueuse entraîne les foules, non par des appels à leur cœur et à leur générosité, mais par des excitations véhémentes à la haine et au mépris de quiconque ne partage pas leurs convictions.
Devant un tel portrait, il est aisé de comprendre que le prince Alexandre ait eu quelque mérite à confier les affaires de son gouvernement à ce Rabagas dont la mentalité diffère tant de la sienne et que lui impose une majorité toujours prête à obéir aux intrigants, aux ambitieux et aux fauteurs de désordre. Mais il n'ouMie pas qu'il est souverain constitutionnel et c'est avec une entière bonne foi, et même en souhaitant à son mandataire un prompt
1. E. Queillé, Les Commfncemenis de l'indépendance bulgare, Paris, Bloud.
et brillant succès, qu'il le convie à exercer le pouvoir.
L'elïort de Karavélof aboutit à un échec, faute d'hommes de valeur dans le parti avancé et aussi parce que ses égaux en influence et en talent se croient les mêmes droits que lui à la présidence ou veulent, dans un intérêt personnel, lui dicter des conditions inacceptables. Après vingt jours de négociations et de démarches, Karavélof est obligé d'avouer son impuissance, et, comme aucun autre que lui ne pourrait réussir là où il a échoué, la situation apparaît sans issue. La dissolution pourrait seule la dénouer. Mais un groupe important de la Chambre qui obéit à Stamboulof conteste au prince le droit de la dissoudre.
Le futur dictateur que l'Assemblée a vaUdé, bien qu'il n'ait pas encore l'âge d'éligibilité, prend parti dans cette crise avec tant d'ardeur qu'Alexandre incline à reculer devant le conflit qui s'annonce par des votes attentatoires à ses droits et à ses attributions. Ne ferait-iï pas mieux d'abdiquer et de fuir un pays où, à peine arrivé, il est déjà traité en ennemi par un groupe de politiciens qui veulent le contraindre à se soumettre ou à se démettre? Il hésite cependant à recourir à cette mesure extrême non plus qu'à toute autre qui pourrait être interprétée comme un coup d'État. Il se rappelle que l'empereur de Russie lui a dit :
— Prudence et patience.
Il suivra ce conseil ; il dédaigne celui que lui
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doniie l'Autriche, qui, toujours désireuse d'éni^ brouiller les cartes dans les Balkans, le pousse à faire appel à l'Europe. Il se contentera d'ùrser du droit de dissolution, malgré le parti qui le lui conteste, et, sa résolution définitivement arrêtée, il en fait part au représentant de la France.
« Je ne veux ni troubles ni coup d'État ; je ne songe qu'à l'organisation de la principauté. Je ne veux pas entendre parler de la Roumélie orientale, et je désirerais même que l'Europe oubliât la Bulgarie. Je sais que la moindre bommdtion ici pourrait avoir un coiitre-coup en Europe et entraîner des complications très graves que je dois à tout prix éviter. »
Décidé à conformer sa conduite à ses paroles et à ne recourir qu'à ses droits constitutionnels pour résoudre les difficultés que lui suscitait lopposition, le prince Alexandre, lassé d'une crise ministérielle qui durait depuis un mois, prenait acte de l'impuissance de Karavélof et prononçait la dissolution du Sobranié.
Une Chambre nouvelle était élue et se réunissait je 23 mars 1880. Il fallait bientôt reconnaître qu'elle ne valait pas mieux que la précédente. Les conservateurs y étaient en minorité et ne pouvaient espérer d'arriver au pouvoir. Quant aux libéraux, étant donné leur division en deux groupes, le plus modéré dirigé par l'ancien maître d'école Zaakof, le plus avancé obéissant comme un seul homme à Karavélof, il était évident qu'ils n'arriveraient
à fonner un gouvernement que s'ils faisaient trêve à leurs querelles. Lorsqu'ils s'en furent convaincus, ils se rapprochèrent. Grâce à leur entente, un cabinet était enfin constitué sous la présidence de Zankof, avec Karavélof comme ministre des Finances.
Voulant soustraire l'armée à l'influence des politiciens, le prince avait fait attribuer le portefeuille de la Guerre au général Ehrenroth, Finlandais de naissance, venu de Saint-Pétersbourg avec les missions russes et qui, dès son arrivée, avait gagné sa confiance par la fermeté de sa parole, la sagesse de ses vues et les témoignages de son loyal dévouement.
Dans ce ministère, Karavélof devenait prompteraent le maître. Son autorité s'exerçait souverainement, comme celle d'un dictateur et au point, disait-on, de devenir un danger public. Le prince la subissait par amour de la paix. Impuissant à réagir, il laissait dire et laissait faire, autant parce qu'il ne savait encore comment s'y prendre pour se délivrer du tyran que parce qu'il craignait d'éihouer dans sa tentative.
Pendant ce temps, Karavélof semblait s'ingénier à lui prodiguer les témoignages de son hostilité ; il s'efforçait de l'exclure de toute participation aux affaires et ne perdait aucune occasion de rabaisser son prestige aux yeux des populations. D'autre part, il exigeait de ses collègues une soumission absolue à ses volontés. A l'exception du général
Ehrenroth, tous courbaient la tête devant lui. Le général s'était donné pour but de l'empêcher de mettre la main sur l'armée et il y réussissait. Mais partout ailleurs, Karavélof était le maître.
« Les lois votées ne sont pas appliquées, écrivait-on. Karavélof révoque, emprisonne, met les gens en jugement et en toutes choses n'en fait qu'à sa volonté. Il va jusqu'à interpréter les pétitions et les télégrammes adressés au prince. »
Celui-ci gémissait d'être désarmé par la Constitution à laquelle il avait prêté serment.
« Ce serment, déclarait-il à ses confidents, je veux le tenir et je le tiendrai. Mais je suis dans l'alternative de faire reviser la Constitution ou d'abdiquer. »
En attendant de prendre un parti, il décidait de voyager et disparaissait pour quelques semaines après avoir confié la lieutenance de la principauté non pas à Karavélof seul, mais au ministère tout entier. Il y comptait un homme dévoué à sa cause, Ehrenroth, qui s'était fait son défenseur et qui l'entretenait souvent de la nécessité de mettre un terme à son esclavage ; il savait que ce serviteur fidèle saurait protéger l'armée contre les intrigues du ministre des Finances.