UN COUP D'ÉTAT ET SES SUITES
Lorsqu'il rentra à Sofia, au bout de quelques semaines, la situation, loin de se modifier, était devenue plus intolérable encore. Mais alors Ehrenroth intervenait et, secondé parStoïlof, haut fonctionnaire ami du prince, il lui suggérait un projet qui, selon lui, devait délivrer le pays de la dictature du premier ministre.
Ce projet consistait d'abord à exiger la démission du cabinet tombé dans une complète impopularité et à le remplacer, avec l'agrément des agents des puissances, par des conservateurs que le prince présenterait à la nation dans un manifeste. On convoquerait alors la grande Assemblée et, en attendant sa réunion, on procéderait, pour la lui soumettre, à une vaste enquête sur l'état du pays. Enfin le prince lui demanderait la revision de la constitution et les pouvoirs nécessaires pour gouverner seul pendant sept ans. Si sa demande était repoussée, il abdiquerait. C'est à Sistowo que la grande Assemblée devait délibérer. Les auteurs du projet avaient choisi cette ville à dessein ; le prince y comptait de nombreux partisans et il
serait possible d'y tenir à sa disposition un bateau à vapeur sur lequel, en cas d'échec, il pourrait quitter immédiatement la Bulgarie.
C'était, on le voit, un véritable coup d'État qu'Ehrenroth proposait à l'agrément du prince. Alexandre n'hésita pas à y donner son approbation ; mais celle des puissances et plus particulièrement de la Russie ne lui était pas moins nécessaire. Il se préparait à la solliciter, lorsque, le 15 mars 1881, on apprenait à Sofia que l'empereur Alexandre II venait de périr à Saint-Pétersbourg, assassiné par des nihilistes. Le prince convoquait aussitôt les ministres et ceux-ci décidaient son départ immédiat pour la Russie. Comme pendant son absence précédente, c'est le Conseil tout entier qui était investi de la lieutenance ; il eût été plus dangereux que jamais de déléguer à Karavélof seul la plénitude du pouvoir ; on n'ignorait pas ses relations avec les révolutionnaires russes et l'on savait aussi que le nihilisme comptait en Bulgarie de nombreux partisans, surtout parmi les Bulgares qui avaient reçu leur éducation dans les gymnases et les universités de l'empire.
De retour au mois de mai, le prince rapportait de son voyage une adhésion formelle de la chancellerie impériale ; il se félicitait en même temps d'avoir reçu du tsar Alexandre III un accueil plus bienveillant que celui auquel l'avait accoutumé en ces derniers temps Alexandre II.
« L'empereur m'a semblé peu se soucier de la
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Bulgarie, disait-il au représentant de la France, et m'a laissé la liberté d'agir d'après mes propres inspirations. Pour lui, c'est ma personne qui représente le pays ; c'est à moi que sont liées l'existence et les destinées de la principauté. Il admet même, pour le cas où je devrais abdiquer, la dictature d'une commission formée des agents des grandes puissances pour gouverner la Bulgarie. A Vienne et à Berlin, où la situation du pays est exactement connue, j'ai trouvé des sentiments analogues. A Darmstadt, j'ai reçu de mon père le conseil de modifier légalement l'état de choses existant. Je regrette de n'avoir pu aller en France et en Angleterre. Quelque désir que j'aie d'exposer ma situation à Paris et à Londres, je dois renoncer pour le moment à voyager en Europe afin de parcourir la Bulgarie et de préparer les populations à l'exécution de mes plans. »
Ainsi, il revenait de son excursion à Pétersbourg, à Vienne et à Berlin, raffermi, rassuré et résolu d'aborder de front les obstacles que la passion des partis avait jusque-là dressés sous ses pas. A ce moment déjà, ses intentions n'étaient plus un secret ; on en parlait parmi les hauts fonctionnaires, dans les consulats ; les journaux euxmêmes y faisaient allusion. Zancof qui n'était plus ministre, Karavélof qui allait cesser de l'être, se préparaient aussitôt à faire échouer le plan dont l'adoption mettrait fin à l'anarchie créée parleur politique imprévoyante et désordonnée. Ils mul-
tipliaient les démarches auprès des agents des puissances, sollicitaient leur intervention pour empêcher un coup d'État Mais partout ils échouaient. Zancof ayant écrit en Angleterre au ministre Gladstone, celui-ci répondait par une fin de non-recevoir. Karavélof et ses amis ayant envoyé une dépêche à Pétersbourg, l'agent russe en recevait une où il était dit : « Faites-leur savoir qu'il ne leur sera envoyé aucune réponse. »
Entre temps, le prince Alexandre, à la date du 9 mai, adressait aux Bulgares un message sensationnel, dans lequel il exposait le programme qu'il avait adopté et dont l'exécution était confiée à un nouveau ministère présidé par le général Ehrenroth. Il entreprenait ensuite ce voyage à travers la principauté, sur lequel il comptait pour accroître sa popularité et gagner ainsi la partie solennelle qu'il engageait.
Cette tournée le conduisait en plusieurs étapes à Sistowo. Là, le 15 juillet, la grande Assemblée votait à l'unanimité les propositions qu'il lui avait soumises et qui faisaient de lui, avec l'agrément des puissances, pour une durée de sept ans, le maître de la Bulgarie. Telle était du moins la perspective que le vote permettait d'entrevoir. Malheureusement, la coalition des politiciens ne désarmait pas et préparait, à travers des incidents tumultueux, l'avortement des patriotiques espoirs de ce prince, à qui n'a manqué pour être un souverain accompli qu'un peu plus d'habileté et d'énergie, qu'un peu
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plus de persévérance dans ses desseins. Pour les faire aboutir, il s'était entouré des agents de Russie, amis sincères assurément, mais dangereux parce qu'ils ne comprenaient pas comme lui l'orientation qu'il convenait de donner à la politique bulgare.
Au mois de septembre 1883, il constate qu'Us menacent l'indépendance nationale et que luimême, isolé et paralysé dans la puissance nominale qui lui est dévolue, n'a pas assez d'autorité pour défendre cette indépendance gravement menacée. Devant le péril qui grandit d'heure en heure, les partis, qui, la veille encore, semblaient prêts à en venir aux mains, se réconcilient et s'accordent pour exiger du gouvernement la restauration du régime parlementaire, considéré comme le seul instrument qui puisse garantir l'autonomie bulgare contre les périls qui montent autour d'elle. Il est fait droit à leur requête et, dans un geste généreux, le prince abandonne volontairement les pouvoirs extraordinaires qui lui avaient été dévolus à Sistowo ; il n'en conserve rien et retombe ainsi au pouvoir des factions qui déchirent la Bulgarie, tandis que son retour à l'ancienne Constitution le brouille irréparablement avec la Russie. Le gouvernement impérial rappelle les officiers russes engagés dans l'armée bulgare, ainsi que les personnages politiques qu'il avait mis au service de la principauté ; le prince Alexandre se trouve de nouveau à la merci .des agitateurs.
Dès ce moment, son existence, déjà si remplie de cruelles épreuves, devient un véritable calvaire. On ne saurait être surpris qu'une fois de plus, un amer découragement s'empare de lui, qu'il se désintéresse dans une certaine mesure des affaires de l'État et qu'il en laisse la direction à ses ministres.
Ses excursions à travers la principauté deviennent de plus en plus fréquentes. La distraction en est l'unique but ; tantôt c'est la chasse, tantôt des manœuvres militaires. Il lui arrive aussi de s'arrêter pour plusieurs jours dans quelque monastère, au sein des montagnes, et d'y chercher dans une solitude bienfaisante un repos réparateur. A Sofia, il ne reçoit que des intimes, les voyageurs de marque, les agents étrangers ; la vie de cour, qui, dans son ménage de garçon, a toujours été dépourvue d'apparat, est maintenant entièrement suapendue.
Les témoins de cette existence sont tentés de croire qu'il songe à abdiquer ; il semble en effet que, dans la situation qui lui est faite, ce serait le parti le plus digne et le plus honorable. Toutefois, son attitude et son langage n'autorisent pas à penser qu'il entrevoit ce dénouement, soit qu'un légitime orgueil le retienne à son poste et l'empêche de se dérober, soit que, malgré tout, il ne juge pas que la partie soit perdue pour lui.
A cette époque, un événement considérable, susceptible de transformer sa destinée, s'est produit
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et a ranimé ses ambitions, en train de s'éteindre sous l'avalanciie des déceptions qu'il a subies et subit encore. Se trouvant à la Cour d'Angleterre à laquelle son frère, le prince Henri de Battenberg, vient de s'allier par son mariage avec une fille de la reine, il a rencontré une princesse, toute charmante dans la fleur de ses vingt ans, et de laquelle il s'est trouvé subitement rapproché par une sympathie visible et partagée ; elle est la fille da kronprinz Frédéric, le futur empereur d'Allemagne, et la petite-fille de la souveraine britannique.
Celle-ci ne tarde pas à s'apercevoir que ces jeunes gens sont attirés l'un vers l'autre, et possédée, comme beaucoup de vieilles grand'mères, de l'innocente manie de faire des mariages, elle met en avant le projet d'unir le prince Alexandre à la princesse Victoria. Elle écrit même à son ami l'empereur Guillaume I^'^ ; elle intéresse à son désir l'impératrice Augusta, étant assurée déjà du consentement des parents de la princesse. Tout marcherait donc à souhait, si le prince de Bismarck ne s'appliquait aussitôt à détruire l'édifice encore fragile qu'essaie d'élever la reine d'Angleterre. II invoque la raison d'État ; il laisse entendre à son maître que le prince de Bulgarie court le risque d'être renversé et qu'il serait imprudent d'exposer une princesse prussienne à être expulsée un jour ou l'autre de Sofia.
L'empereur se laisse convaincre et, craignant
d'ailleurs que ce mariage ne le brouille avec la Russie, il refuse son consentement. Mais à Londres pas plus qu'à Berlin on ne se décourage, Alexandre, en retournant dans sa principauté, emporte l'espérance que son désir étant partagé se réalisera. On sait qu'il ne devait pas se réaliser, mais ce fut en 1888 seulement que le prince en eut la certitude. L'adolescente dont il avait gagné le cœur lui était restée fidèle jusque-là, quoiqu'il eût cessé de régner, et c'est alors seulement que la raison d'État prévalut. Mais, en 1885, le roman commençait à peine ; le dénouement devait se faire encore longtemps attendre et sans doute l'espoir d'Alexandre entrait-il pour une part dans la volonté de ne pas abdiquer dont à cette date témoigne encore sa conduite.
Du reste, au même moment, se préparait un événement qui allait retentir dans les Balkans comme un coup de foudre et apporter dans son existence, jusque-là si tourmentée, une diversion assez puissante pour l'autoriser à croire que ses déceptions touchaient à leur terme et qu'une ère réparatrice s'ouvrait pour lui.
Quoique, pour ne pas altérer ses rapports déjà si troublés avec la Russie, le prince Alexandre se fût imposé comme règle de conduite d'éviter dans ses discours des allusions à l'éventualité d'une réunion prochaine de la Roumélie orientale à la principauté, la question lui était trop à cœur pour qu'il s'en désintéressât. Il l'avait toujours présente à l'esprit, convaincu que, le jour où elle serait résolue par la formation d'un grand État enclavant toutes les contrées bulgares, la perpétuité de son règne serait assurée ; il pourrait alors se marier et fonder une dynastie. Jusque-là, quand il parlait de la Roumélie, il devait mesurer ses paroles et dissimuler ses aspirations et ses espérances.
Il n'avait pu cependant empêcher que, fréquemment, des mouvements se fussent dessinés dans les pays rouméliotes, en faveur de l'annexion et eussent revêtu parfois un caractère d'émeute ou même dégénéré en rixes sanglantes, comme pour rappeler à l'Europe qu'il existait une nation dont
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les arrêts du Congrès de Berlin prolongeaient l'esclavage. Il s'était toujours efforcé de modérer par ses conseils ces manifestations dont on s'irritait à Saint-Pétersbourg, mais qu'il n'aurait pu condamner ouvertement sans encourir de la part de son peuple un blâme qui eût peut-être abouti à l'impopularité. Toutefois, nul n'ignorait que l'annexion à la patrie bulgare des contrées restées sous le joug musulman était pour lui, comme pour ses sujets chrétiens, une nécessité nationale. On savait qu'il brûlait de leur donner cette satisfaction patriotique et de se la donner à lui-même.
En attendant, cette cause ne cessait de recruter des adeptes. En Roumélie, leurs rangs se grossissaient sans relâche et les habitants des campagnes y figuraient pour une large part. Dans les villes, les boutiquiers, les petits rentiers, les professeurs, les avocats, les publicistes, l'armée elle-même, ne pensaient pas autrement que les paysans, et si quelques-uns étaient d'avis qu'il fallait encore ajourner l'union par égard pour la Russie, tous s'accordaient pour reconnaître que l'ajournement devait être de courte durée.
Dans les garnisons de Roustchouk et de Philippopoli, l'opinion était dirigée par des officiers énergiques, résolus et violents, accoutumés à une politique d'intrigues et de complots et qui n'avaient pas toujours reculé devant le crime. Préparés à user de tous les moyens pour réaliser leurs vues, ils poussaient l'intolérance jusqu'à mwiacer des
pires traitements ceux de leurs camarades qui n'approuvaient pas leurs plans.
L'un d'entre eux, que ses exploits contre les Turcs avaient rendu populaire en Bulgarie, tenait dans sa main ces groupes d'énergumènes, toujours disposés à le suivre là où il lui plairait de les conduire. Jeune, actif, entreprenant, doué d'une force herculéenne, accoutumé à frayer avec la basse population des villes et des champs, il parlait son langage et possédait au plus haut degré l'art de la convaincre et de l'entraîner. Il se nommait Panitza et avait le grade de major. Nous le retrouverons plus tard, mêlé à des drames sombres, et victime lui-même des passions qu'il avait déchaînées. Contentons-nous de rappeler, en attendant, que ceux qui l'ont connu le représentent comme un condottiere, un reître du moyen âge, bon à tout, prêt à tout, véritable type d'aventurier et de provocateur de troubles, qui avait pris part à diverses émeutes et s'était fait un renom de cruauté qui le rendait redoutable. On n'exagérait pas en disant de Panitza que c'était un chef de brigands.
C'était aussi un politicien non dépourvu d'habileté ; il le prouva en constituant un comité révolutionnaire, qu'on vit fonctionner à Philippopoli pendant l'été de 1885 et qui eut bientôt fait de plier à ses directions toute la Roumélie, en exerçant un véritable terrorisme. C'est par les ordres de ce comité soumis à l'autorité de Panitza
qu'une insurrection éclate à Philippopoli le 18 septembre, au lever du jour. Elle s'annonce d'abord par une invasion de la ville, où pénètrent à l'improviste quelques centaines de paysans, aux cris de : « Vive l'union ! Vivent les Bulgaries unies ! Vive le prince Alexandre ! » Aux envahisseurs se mêlent bientôt la garnison, ses officiers et les habitants. Panitza, aidé de quelques-uns de ses camarades, a vite fait de mettre de l'ordre dans ce désordre. En quelques instants, est organisé un gouvernement local provisoire, qui proclame l'annexion à la Bulgarie et qui se hâte d'envoyer sa soumission à Sofia.
A cette heure matinale, le gouverneur turc était encore couché. Réveillé par les coups de feu, par les cloches des églises et par les clameurs de la rue, il se lève en toute hâte afin de s'enquérir de ce qui se passe. Mais avant d'avoir pu s'en rendre compte, il est arrêté, jeté dans sa voiture et conduit sous bonne escorte à la frontière, après avoir été préalablement averti qu'il ne lui sera fait aucun mal. En même temps, le major Nicolaïef et le capitaine Filof, que Panitza s'était adjoints, haranguaient les troupes et prenaient des mesures militaires pour résister aux Turcs, s'ils étaient tentés de s'opposer au grand mouvement national qui venait de s'accomphr.
On s'est maintes fois demandé si le prince Alexandre avait été complice de cette violation du traité de Berlin et de ce coup de force qui rédui-
sait à néant les décisions des puissances, les volontés de la Russie et la suzeraineté du sultan. Il a toujours laissé entendre que l'événement ne l'a pas surpris, mais qu'il ne s'y attendait pas à la date où il s'est produit. Et comme peu de jours avant il avait vu le ministre russe de Giers sans lui en parler, il lui télégraphia qu'il ne pouvait le prévoir lorsqu'ils se sont vus :
« Puisque vous me le dites, je n'ai aucune raison de douter de votre assertion, lui répond le ministre. » Mais il dit en confidence au chargé d'affaires de France à Saint-Pétersbourg : « Cet Alexandre est un effronté menteur, il a du sang polonais dans les veines et il en est toujours ainsi avec eux. »
Au surplus, la question est de peu d'importance, alors qu'on voit le prince se conduire comme s'il était préparé à l'agrandissement de la principauté. En recevant à Varna la nouvelle de la révolution rouméliote, il adresse une proclamation à ses nouveaux sujets ; il leur annonce sa prochaine arrivée à Philippopoli, leur déclare que l'union est définitive et il signe : « Prince de la Bulgarie du Nord et du Sud. »
C'est ainsi qu'en quelques heures s'accomplit le coup de théâtre qui résout, contre la volonté des puissances, une question pendante depuis sept ans et qu'elles redoutaient d'aborder. L'événement jette dans la stupéfaction les chancelleries européennes ; surprises et déconcertées, elles
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avouent qu'elles ne l'avaient pas prévu et n'auraient pu croire qu'un tel défi leur serait porté. D'ailleurs, elles ne savaient que répondre et, tout au plus, paraissaient-elles disposées à reprocher au jeune prince d'avoir agi sans prévenir personne.
Le 25 août, les empereurs François-Joseph et Alexandre III s'étaient rencontrés en Moravie dans la résidence fastueuse du prince-archevêque d'Olmùtz. Chacun des deux empereurs était accompagné de son fils et l'impératrice Elisabeth est venue saluer le monarque russe. Le prince de Bulgarie a été admis dans cette auguste réunion ; il s'est entretenu particuhèrement avec l'empereur de Russie, et il est resté muet quant à ses intentions sur la Roumélie orientale. A Franzesbade, ayant rencontré le premier ministre russe, le comte de Giers, il s'est tenu sur la même réserve ; il a également gardé le silence envers l'empereur d'Autriche qui l'avait invité à assister aux grandes manœuvres de Bohême.
C'est surtout ce silence que la Russie ne lui pardonne pas. Lieutenant-général en Russie, le prince Alexandre est rayé des cadres de l'armée, un bataillon de chasseurs qui portait son nom cesse de le porter. Les officiers et les fonctionnaires russes restés en Bulgarie sont rappelés et, dès ce moment, la rupture entre Pétersbourg et Sofia est définitive, bien que le prince Alexandre ait solhcité l'agrément du tsar à la révolution et demandé son appui pour le cas où la Sublime-Porte
voudrait s'opposer par la force à l'événement qui vient de s'accomplir. Mais la Turquie, puissance suzeraine, de qui toutes les Cours attendaient au moins une protestation, se tait malgré la violation de ce traité de Berlin qui la protège encore contre le dépouillement total dont elle est menacée.
La diplomatie est gémissante, elle déplore que personne n'intervienne pour faire respecter ce que le Congrès avait laissé debout. « Tout sera remis en question ; déjà la Serbie ronge son frein et bientôt ce sera à qui voudra avoir un morceau de l'empire ottoman, » On ne s'explique donc pas l'indolence de la Sublime-Porte et l'on se demande si cette attitude ne lui est pas conseillée par l'Angleterre qui, en fin de compte, ne semble pas trop défavorable à l'union bulgare.
On se pose la même question au sujet de l'Autriche soupçonnée d'avoir approuvé d'avance l'événement par lequel les Balkans vont être de nouveau troublés, ce qui ne peut que favoriser sa politique et ses desseins. Quant à Bismarck, il ne paraît pas mécontent. Ce qui vient de se passer envenimera, pense-t-il, la rivalité de la Russie et de l'Autriche dans les pays slaves et de ce chef l'alliance austroallemande sera fortifiée.
Le langage qu'il tient à cet égard au baron de Courcel, ambassadeur de France en Allemagne» est significatif.
« La Russie, dit-il, voit partir, au moment où elle s'y attend le moins, des torpilles et des mines
qu'elle a posées elle-même. Peut-être le gouvernement russe fait-il la réflexion que s'il a trouvé la principauté bulgare insuffisamment docile à ses directions quand elle ne comprenait qu'une seule province, il a peu de chances d'être plus satisfait de sa condescendance quand elle sera doublée par l'adjonction de la Roumélie orientale.
Il ne résulte pas de ces critiques que le chancelier d'Allemagne ait conçu le désir de s'opposer à l'agrandissement de la Bulgarie. Comme toutes les puissances, et tout en boudant plus ou moins ouvertement l'extraordinaire audace du prince qui a osé braver l'Europe, il laisse entendre qu'il n'y a qu'à s'incliner. C'est la politique du laisser-faire qui triomphe. L'annexion serait donc définitivement accomplie, si tout à coup n'entraient en scène la Serbie et son souverain, le roi Milan.
Impulsif, agité, mobile et parfois envieux, ce prince n'a pas toujours conduit et maintenu dans les voies de la prudence et de la sagesse le grand et noble pays qu'il gouverne. Il s'inquiète de l'agrandissement de l'État rival et prétend avoir droit à des compensations territoriales.
Cette prétention est encore une des conséquences du traité de Berlin. L'Autriche, maîtresse de la Bosnie-Herzégovine, et la Bulgarie, devenue plus vaste par l'adjonction de tous les pays bulgares, la Serbie se trouvait en quelque sorte encerclée de tous côtés ; c'est l'unique excuse qu'on puisse invoquer en faveur de l'imprudente et injuste
agression à laquelle recourt le roi Milan. Quelques jours après la proclamation d'Alexandre qui annonçait à l'Europe qu'il n'y avait plus de Roumélie orientale et qu'à sa place était constitué un grand État bulgare, l'armée serbe entrait en campagne avec le dessein d'occuper Sofia et les territoires que le roi Milan prétendait se faire attribuer.
C'était à la mi-novembre.
Le 24, cette armée franchissait la frontière, et après qiielques actions relativement peu importantes, elle rencontrait devant la petite ville de Slivnitza, sur la route de Sofia, les troupes bul^ gares solidement fortifiées.
Il n'y a pas lieu d'évoquer ici les péripéties de cette campagne de quelques jours, durant laquelle le prince Alexandre témoigna de qualités militaires qui lui donnèrent k victoire à Slivnitza et qvà remplirent de fierté l'empereur de Russie ; il se rappelait que les officiers bulgares avaient été instruits et dressés par des officiers russes et son ressentiment contre le prince de Bulgarie ne l'empêcha pas de s'en réjouir.
Le 25 novembre, alors que celui-ci marchait sur Belgrade, le roi Milan lui fit demander un armistice pour traiter de la paix.
— Je veux la signer dans sa capitale, répondit Alexandre.
Il continua son chemin.
Mais, le 27, il recevait à son quartier général la
visite du comte de Khevenhiiller, ministre d'Autriche en Serbie, qui lui présentait une dépêche télégraphique envoyée de Vienne par le comte Kalnocky, chef du gouvernement austro-hongrois et ainsi conçue :
a Prévenez le prince Alexandre que, s'il refuse l'armistice qui lui est demandé et poursuit sa marche, il trouvera l'armée autrichienne sous les murs de Belgrade. »
On voit s'épanouir dans cet ultimatum la politique astucieuse de l'Autriche. Elle intervient en faveur de la nation serbe, bien qu'elle rêve déjà de l'anéantir, parce qu'elle ne veut pas laisser cet anéantissement se consommer au profit de la nation bulgare. Par un avertissement préalable donné au roi Milan, elle aurait pu empêcher cette guerre. Si elle n'est pas intervenue, c'est qu'elle espérait que les deux adversaires sortiraient de la conflagration également affaiblis. Mais quand elle voit la Serbie gravement menacée et la Bulgarie triomphante, elle élève la voix en faveur du vaincu, non par humanité, mais afin que le vainqueur ne puisse pas puiser dans la victoire plus de force et d'autorité sur les populations de la péninsule des Balkans, où elle entend dominer seule, afin de prévenir l'extension du slavisme, que protège la Russie.
Arrêté sur la route de Belgrade par le télégramme impératif de Kalnocky et hors d'état de résister à cette injonction comminatoire, Alexandre
est contraint d'obéir, d'autant qu'à l'exemple de l'Autriche-Hongrie, les puissances signataires du traité de Berlin se mettent en mouvement pour lui imposer la paix. Elle est signée le 3 mars 1886 à Bucarest, mais n'apporte aux Bulgares ni compensations en argent ou en territoires, ni profits d'aucune sorte.
Le seul gain qu'ils en retirent, -c'est que personne ne leur conteste plus la possession de la Roumélie, et que la Turquie elle-même consent à leur octroyer le gouvernement de la province annexée. Mais cette satisfaction accordée à l'orgueil national ne suffit pas aux ambitions et aux espérances de l'armée. Elle reproche au prince de n'avoir pas rendu suffisamment hommage à la valeur des soldats, d'avoir laissé sans récompense les plus valeureux de ses officiers, et peutêtre, en effet, ne s'est-il pas assez préoccupé de payer leur vaillance. La presse se fait l'écho de ces reproches, et le prince, qu'au lendemain de la victoire, on couvrait de fleurs, est l'objet de critiques amères, dont la plupart sont sans fondement et lui arrivent parfois sous la forme de lettres anonymes.
Il n'avait jamais eu une grande confiance dans l'attachement du peuple ; mais il se croyait sûr de l'armée, surtout depuis qu'il l'avait conduite à la victoire ; aussi lorsque quelque avis mystérieux venait le mettre en garde contre les sentiments hostiles attribués à des officiers mécontents.
en tenait-il peu de compte. N'empêche qu'après la conclusion de la paix boiteuse à laquelle il n'a pu se dérober, il sent naître autour de lui une sorte de malveillance, qui remplit son cœur d'amertume, surtout lorsqu'il est de la part de ses ministres ou de la Chambre l'objet de quelque procédé désobligeant, comme par exemple celui qui consiste à supprimer sans l'en avoir averti le crédit qui lui était alloué pour l'entretien de ses gardes du corps. Il constate ainsi avec un douloureux regret qu'il règne sur un peuple dont les sentiments ne sont pas d'accord avec les siens, qu'il est privé de toute initiative par la Constitution, contrecarré dans tous ses plans par des ministres hostiles et abandonné par les puissances. Son sort ne fut jamais moins enviable ; il est las de cette couronne si lourde à porter. Cependant, il n'abdique pas, retenu peut-être par l'espoir du brillant mariage auquel il n'a pas cessé de penser et qui transformerait sa destinée, ou par la crainte d'apparaître à l'Europe comme un prince sans énergie et sans volonté.
Nous avons dit qu'à la suite de la paix de Bucarest, des officiers bulgares en grand nombre s'étaient offensés de n'avoir pas reçu les récompenses qu'ils avaient méritées. Parmi les mécontents, beaucoup s'étaient résignés à ce déni de justice et dans la plupart des régiments, la discipline n'avait pas été atteinte. Dans quelques autres, au contraire, la rébellion, quoique timide
encore, s'annonçait en paroles ardentes, sans que toutefois le gouvernement s'en fût alarmé au point de craindre une sédition. C'est cependant une sédition qui se préparait.
Elle éclata dans la nuit du 20 au 21 août, à Pernick, petite localité située dans la grande banlieue de Sofia. Un régiment, fort de deux bataillons et désigné sous le nom de régiment de Kustendil, y tenait garnison. Quelques officiers appartenant à d'autres corps s'y présentent, la nuit venue, font appel à la solidarité de leurs camarades et les entraînent avec leurs troupes à marches forcées sur la capitale.
Aux portes de la ville, les insurgés se heurtent à un bataillon d'infanterie, qui d'abord veut les arrêter et qui se laisse ensuite désarmer. Le passage devenu libre, ils traversent la ville, précédés d'un détachement d'élèves de l'École militaire, cernent le palais et envahissent la chambre du prince Alexandre. Ils l'arrêtent dans son lit et, lui mettant une plume dans les mains en lui présentant une feuille de papier, ils le somment d'abdiquer.
Sans leur répondre autrement que par une pro testation dédaigneuse contre le traitement dont il est l'objet, il trace d'une main ferme une seule ligne : « Dieu protège la Bulgarie ! » Ce n'est pas une abdication, mais les insurgés, redoutant l'approche du jour qui sans doute mettrait fin à leur équipée, n'en demandent pas davantage. Le
prince, à peine vêtu, est conduit en voiture au Ministère de la Guerre où il peut achever sa toilette et où son jeune frère, François-Joseph de Battenberg, qui était alors en villégiature à Sofia, vient le rejoindre. Quelques heures plus tard, les deux princes sont internés dans un couvent à quatre lieues de la capitale, où ils attendront de pouvoir sortir de la principauté.
Ils en sortent le 23, par le Danube, et arrivent le 24 à la frontière russe. Là, les conspirateurs veulent les livrer aux fonctionnaires impériaux, mais ceux-ci refusent de recevoir les prisonniers sans en avoir référé à Saint-Pétersbourg. La réponse arrive le 25. Elle porte l'ordre de remettre immédiatement le prince en liberté, mais de le diriger vers le territoire autrichien.
Il semble donc que c'en est fait de la couronne d'Alexandre et qu'il en est définitivement dépossédé. Mais à l'improviste lui arrive un défenseur. C'est Stamboulof.
Le nom de Stéphan Stamboulof est inséparable de la formation de la principauté bulgare. Si ce patriote, aux formes brutales, à la physionomie farouche, à l'âme méfiante et soupçonneuse, n'a guère figuré que comme agitateur parmi les ouvriers de la première heure, on ne saurait en revanche lui contester le mérite d'avoir voulu résolument, en 1886, sauver son pays de l'anarchie que luimême avait contribué à préparer et que venaient d'aggraver les auteurs du complot ourdi contre le
prince Alexandre. Ce complot semble lui avoir ouvert les yeux et l'avoir décidé à se faire le champion de la légalité, une légalité qu'il se proposait d'ailleurs de tailler à son image.
Il était alors président du Sobranié; à ce titre, il jouissait d'une autorité quasi souveraine à laquelle il avait tous les droits, car, ainsi qu'il le prouva depuis, à travers les tragiques aventures de sa vie politique, c'était un esprit judicieux et prévoyant et un ardent patriote. Cette autorité, il l'emploiera d'abord à écraser la révolte.
En arrivant à Sofia, les révolutionnaires s'étaient empressés de former un gouvernement provisoire ; ils se flattaient d'être approuvés et soutenus par la population et par l'armée. Mais lorsqu'ils tentèrent de s'imposer, l'indignation éclata de toutes parts ; le peuple refusa de reconnaître ces usurpateurs de l'autorité légitime. En quelques heures, avec le concours de diverses garnisons de province appelées dans la capitale, la contre-révolution s'organisait. Stamboulof comprend alors que, si elle n'est pas maîtrisée, elle continuera l'anarchie. D'une main ferme, il en prend la direction. Il fait arrêter les émeutiers et les membres du gouvernement provisoire, auquel il en substitue un autre de sa composition. Le 25 août, les Bulgares peuyent lire sur les murs de leur capitale une affiche^ ainsi conçue : '■ .
a Au nom du prince Alexandre et de l'Assemblée populaire, je déclare que je prends la -.présidence du
gouvernement provisoire à Sofia et que quiconque refusera d'obéir sera traité en rebelle. Je nomme aux fonctions de général commandant Moutkourof — son beau-frère, — et je le charge de tous les pouvoirs civils et militaires. En conséquence, chacun est tenu de lui obéir.
« Je supplie le peuple bulgare de défendre la couronne et la patrie contre les traîtres qui voudraient renverser du trône notre bien-aimé prince. Avec le puissant concours du peuple et de l'armée, nous saurons défendre le prince, l'élu de la nation.
« Vive le prince Alexandre de Bulgarie ! »
Entre temps, il a écrit au prince pour l'inviter à revenir. Grâce à ces mesures, la principauté- est en voie de pacification, lorsque, le 3 septembre, le jeune souverain rentre à Sofia, entouçé d'une brillante escorte et salué par les acclamations d'une foule enthousiaste qui semble vouloir le venger. On doit le croire alors plus puissant que jamais, mais il doute de sa puissance. Il fait savoir à l'empereur de Russie qu'il sera heureux de lui donner la preuve définitive de son dévouement. « Le principe monarchique m'a forcé de rétablir la légalité en Bulgarie et en Roumélie. La Russie m'ayant donné la couronne, c'est entre les mains de son souverain que je suis prêt à la remettre. »
La réponse impériale est foudroyante.
« Je ne puis approuver, mande le tsar, votre retour en Bulgarie, prévoyant les suites funestes qu*il peut
avoir pour ce pays déjà si éprouvé. Je m'abstien. drai de toute immixtion dans le triste état de choses auquel la Bulgarie a été réduite, tant que vous y resterez. Votre Altesse appréciera ce qu'elle a à faire. Je me réserve de juger ce que me commandent la mémoire vénérée de mon père, l'intérêt de la Russie et la paix de l'Orient. »
La sécheresse et la dureté de ce langage ne laissent aucun doute sur les dispositions malveillantes d'Alexandre III envers le prince de Bulgarie. Stamboulof se résigne à le voir abdiquer. Mais il le supplie de ne pas laisser la principauté sans gouvernement et de l'aider à former une régence qui gouvernera jusqu'à l'élection d'un autre souverain. De celui d'hier, au moment où il se retire, le pays acceptera un régime provisoire, tandis qu'il refuserait de se soumettre au gouvernement que les factions tenteraient de lui imposer.
Une régence est organisée, d'après un plan qu'a conçu le futur dictateur ; elle sera composée de trois membres. Naturellement, et à bon droit d'ailleurs, il s'y assure une place, la première ; la seconde est donnée à son beau -frère, le colonel Moutkourof, dont la' popularité et l'influence en Roumélie sont considérables. Quant à la troisième, il la destine à Karavélof et la lui fait accepter. Il tient le personnage pour son ennemi et pour un anarchiste. Il le soupçonne d'avoir pris une part active à la mise en œuvre du complot qui vient d'avorter et d'avoir obligé le prince, pour éloi-
gner de lui ses défenseurs les plus braves et les plus sûrs, à les envoyer à la frontière, en dénonçant faussement les armements de la Serbie. Mais les preuves de cette manœuvre font encore défaut. Chef d'un parti remuant et audacieux, Karavélof serait pour la régence un adversaire redoutable. En se l'adjoignant, Stamboulof l'annihile.
Après avoir approuvé et peut-être suggéré ces mesures, Alexandre convoque pour le 11 septembre la grande Assemblée par laquelle elles devront être ratifiées. Puis, dans un dessein de pacification, il ordonne la mise en liberté des membres du gouvernement révolutionnaire, que Stamboulof avait emprisonnés. Mais comme, d'autre part, il faut des exemples propres à décourager les fauteurs de désordres, il décrète que l'École militaire ayant pris part à l'insurrection est supprimée et que, pour le même motif, les deux régiments qui se sont insurgés cesseront d'exister. Si grande est encore son autorité que ses décisions sont acceptées comme s'il était toujours le maître.
Enfin, il part le 7 septembre, après avoir fait ses adieux à l'armée, au corps diplomatique et aux divers fonctionnaires. Dans sa dernière proclamation, il déclare qu'il se retire parce qu'il croit que son éloignement facilitera la réconciliation entre la Bulgarie et la Russie. Les régents l'accompagnent jusqu'à la frontière. Là, les adieux revêtent un caractère émouvant, quasi familial, dont il se réjouit, ayant eu, avant tout, le souci
« de ne pas partir comme un malfaiteur, mais convenablement et au grand jour. »
— Au revoir. Monseigneur, lui glisse à l'oreille Stamboulof.
Ce n'était pas une simple parole de politesse, mais l'expression d'une espérance ; volontiers, il eût dit comme Victor Hugo dans son ode à Napoléon :
Sire, vous reviendrez dans votre capitale.
Et il eût été bon prophète, car le souverain qui abdiquait volontairement en septembre 1886 revint à Sofia en novembre 1893, mais dans un cercueil, pour inaugurer la sépulture destinée aux princes de Bulgarie ^
Ainsi s'achevait ce règne de sept ans, au début duquel le prince Alexandre, animé d'un beau zèle, se promettait de consacrer tous ses efforts à la grandeur et à la prospérité de sa patrie d'adoptiou. Il s'était tenu parole, mais sans obtenir les résultats qu'il avait espérés. L'union bulgare était réalisée par l'annexion de la Roumélie. Mais cette annexion avait définitivement brouillé la nation
1. Il était mort au mois de septembre en Autriclie où il s'était retiré et marié morganatiquement, après avoir acquis la certitude que son espoir d'épouser la princesse Victoria de Prusse ne se réaliserait pas. A la nouvelle de sa mort, le prince Ferdinand fit célébrer un service religieux dans la cathédrale de Saint-Kral, et, le 25 novembre, le corps était reçu solennellement à Sofia. Cette cérémonie, qui se déroula dans le plus grand calme, donna lieu à des commentaires propres à démontrer que le successeur d'Alexandre ne l'avait pas fait oublier.
avec la Russie, et des rivalités grosses de périls s'étaient créées dans les Balkans, L'armée nationale avait donné des preuves de sa force et de son dévouement à la patrie, mais l'esprit révolutionnaire s'y était développé comme dans tout le pays, et certains chefs y nourrissaient l'ambition d'y jouer un rôle politique.
Des passions de guerre civile grondaient de toutes parts, envenimaient les débats de tribune, les polémiques des journaux, les disputes de la rue, et ce trouble général imprimait aux mœurs publiques un caractère dissolvant, une disposition maladive à l'indiscipline et à l'inhumanité, comme si la civilisation, retardée dans ses effets par la domination musulmane, n'eût rien gagné à la délivrance du peuple bulgare et eût été impuissante à le corriger de ses défauts et de ses vices, fruits amers d'une trop hâtive liberté succédant à une longue servitude.
Tel est l'état de choses qui survivait au règne du prince Alexandre, et dont il serait injuste de lui imputer l'entière responsabilité alors qu'il fut la victime de circonstances plus fortes que ses intentions, circonstances humiliantes et douloureuses contre lesquelles, par lui-même, il ne pouvait rien. Il succombait sous une tâche trop lourde pour ses épaules, mais l'on se convaincra dans la suite de ce récit que son successeur Ferdinand de Cobourg y aurait succombé comme lui si, pour la lui préparer et la lui rendre plus légère, il n'avait rencontré
Stamboulof et ne l'avait laissé exercer librement sa dictature pendant plusieurs années, en attendant de pouvoir se débarrasser de lui.
A Saint-Pétersbourg, on estima que le départ du prince faisait disparaître, au moins pour un temps, les causes de dissentiment et d'irritation qui avaient troublé les relations des trois empereurs. N'avait-il pas suffi que ce départ fût prévu et escompté pour opérer entre eux un rapprochement? L'archiduc Charles Louis d'Autriche ^ était allé porter, à Péterhof les compliments de François-Joseph, et le ministre russe, M. de Giers, avait rendu visite au prince de Bismarck. On regardait donc maintenant la paix comme assurée. Le gouvernement russe se hâtait de renouer avec la Bulgarie les relations diplomatiques ; il y envoyait comme agent le général Kaulbars qui y avait déjà résidé en 1883 pour régler la situation des officiers russes qui formaient les cadres de l'armée bulgare.'
En lui confiant sa nouvelle mission, on lui avait dit que la liberté de la Bulgarie devait être respectée et que si d'aventure les intérêts de la Russie étaient compromis par la politique de la régence et si le représentant impérial était amené à formuler des réclamations, « il devrait mettre
1. Le plus jeune frère de l'empereur François-Joseph. Après la mort de l'archiduc Rodolphe, il devint héritier de la couronne ; mais il ne se sentait pas fait pour régner, et bientôt après il transmettait ses droits à son fils, l'archiduc François-Ferdinand, qui fut assassiné à Sarajevo le 20 juin 1914.
des gants de velours sur des mains de fer. »
Ultérieurement, on reprochera à Kaulbars de n'avoir pas tenu suffisamment compte de ces recommandations et d'avoir provoqué une rupture nouvelle. Mais, au moment où il partait pour Sofia, on ne la prévoyait pas ; on était tout au contentement d'avoir vu disparaître le prince Alexandre.
Il n'en fut pas de même en Angleterre. La chute du prince y causa d'universels regrets. Frère d'un gendre de la reine Victoria, venu plusieurs fois à la Cour britannique, il y était aimé et estimé ; il n'y comptait que des amis. C'est ce que constatait au mois de novembre le marquis Salisbury, premier ministre, dans un discours qu'il prononça au banquet du lord-maire et qui déchaîna en Russie et particulièrement chez le tsar une irritation passionnée.
« Quel impair ! s'écria Bismarck en fermant le journal dans lequel il avait lu cette harangue. Est-il concevable qu'on n'évite pas une telle imprudence quand on est le premier ministre d'un grand État et quand on peut, par une parole inconsidérée, mettre en péril la vie de plus d'un million d'hommes? »
Du reste, le langage du marquis Salisbury était tout platonique et ne rendit pas au prince Alexandre la couronne à laquelle il venait de renoncer.
A Vienne, on fut déconcerté d'abord par la révolution de Sofia ; mais on apprit ensuite avec
satisfaction que le prince était rentré dans ses États.
« Il représente l'ordre, l'autorité, le droit dans un pays profondément troublé. » Mais on doutait qu'il pût garder la couronne. Quand il la déposa, des regrets se manifestèrent. « L'autorité d'Alexandre était assez forte pour s'exercer utilement et longtemps encore dans un pays désorganisé et pour y rétablir l'ordre. Il est fâcheux qu'au lendemain d'une restauration victorieuse, le découragement se soit emparé de lui. Sûrement, il serait rappelé si le pays pouvait se prononcer librement. Mais ce n'est pas à souhaiter, car ce serait alors le conflit avec la Russie, et les conséquences pourraient en être graves. »
Il fallait donc se résigner au fait accompli, et le premier ministre autrichien, le comte Kalnocky, invitait formellement son agent à Sofia à soutenir le gouvernement que le prince Alexandre avait institué avant son départ.
« Il faut songer à l'avenir, écrivait-il. Toute combinaison destinée à l'assurer devra reposer sur le traité de Berlin. Mais j'estime que l'Europe fera bien de ne pas intervenir et de laisser les événements suivre leur cours et les partis livrés à euxmêmes. »
L'attitude de la Turquie restait louche. On s'étonnait qu'en sa qualité de suzeraine de la Bulgarie, elle n'intervînt pas et parût s'être désintéressée de l'événement, en se bornant à laisser
entendre qu'elle ne souhaitait pas que le Sobranié se pressât d'élire un nouveau prince. N'avait-elle pas tout à gagner à la prolongation de l'état de désorganisation et de désordre auquel était vouée la nation vassale dont la soumission reposait sur des bases si fragiles? Tant que l'anarchie régnerait dans les pays bulgares, ils seraient impuissants à secouer le joug et à revendiquer leur indépendance définitive en entraînant la Macédoine dans leur affranchissement.
La France se tient sur la réserve, soucieuse surtout de convaincre l'Europe qu'en Bulgarie, comme partout ailleurs, sa politique est résolument pacifique et qu'elle s'applique à ne pas contrarier celle de la Russie, tout en prouvant qu'elle restera neutre, tant que ses intérêts en Orient ne seront pas compromis par sa neutralité.
C'est aussi la neutralité que pratique le Cabinet de Berhn, mais il incline à approuver l'action russe telle qu'elle s'est exercée. A la nouvelle de la chute du prince Alexandre, Bismarck se frotte les mains :
« Sa présence en Bulgarie compromettait l'alliance des trois empereurs et il est bon qu'on l'ait sacrifié. Sans doute, le sacrifice attristera l'opinion allemande ; ce sera même pour elle une déception et un regret, car le prince Alexandre était Allemand. Cependant, il se flattait sans cesse de l'avoir oublié et comme, dans ses adieux à la principauté, il s'est affirmé comme uniquement Bul-
gare, c'est un compatriote auquel le gouvernement ne peut s'intéresser. »
Mais tout le monde ne pensait pas ainsi. En réponse aux duretés que la presse officieuse prodiguait au souverain dépossédé, les journaux indépendants répondaient en exprimant les regrets que leur causait le départ de « cet officier prussien placé en faction pour garder les avenues du Bosphore. »
Guillaume 1^ partageait ce sentiment et se montrait sévère pour l'attitude des Bulgares envers leur prince. Mais il se consolait par l'espoir que la chute de celui-ci n'exercerait aucune influence sur les affaires européennes ni sur l'alliance des trois empereurs. Le 24 août, recevant en audience de congé, au château de Babeleberg, le baron de Courcel, ambassadeur de France, qui, ayant démissionné, était venu lui présenter ses lettres de rappel, il lui donnait l'assurance que la paix ne serait pas troublée par l'affaire des Balkans.
« Lors de ma récente entrevue avec l'empereur d'Autriche, lui confiait-il, nous sommes convenus de diriger la politique de nos deux empires dans le sens de la paix. Les dispositions de l'empereur de Russie sont les mêmes. Ce matin, j'ai reçu de lui une lettre où il me dit : « Je n'engagerai ni un de mes régiments, ni une de mes caisses dans les affaires des Balkans. »
En même temps que le vieux souverain mani-
testait sa confiance dans le maintien de la tranquillité européenne, il faisait exprimer au prince Alexandre « sa sympathie personnelle pour la dignité dont il avait fait preuve et pour le méritoire désintéressement de sa conduite. » Si, comme tout autorise à le croire, c'est par l'intermédiaire du kronprinz Frédéric que ce témoignage de bienveillance parvint à Alexandre de Battenberg, il dut en être profondément heureux et y voir la preuve que son abdication n'éloignait pas de lui la jeune princesse, qui, malgré Bismarck, persistait, avec l'assentiment de ses parents, à se considérer comme sa fiancée. Au surplus, cette preuve n'était pas nécessaire. Il savait qu'un accueil affectueux l'attendait dans la fmille impériale et, en fait, ce fut seulement au mois d'avril 1888 qu'il fut invité à cesser d'y venir « pour le moment ».
Il n'en est pas moins vrai que, pour ne pas déplaire au gouvernement russe, le gouvernement allemand approuvait la révolution qui venait de s'accomplir à Sofia. Lorsque, au mois de décembre, on annonça à Berlin la visite prochaine des députés bulgares, Guékof, Stoïlof et Kaltchef, que le Sobranié, d'accord avec Stamboulof, envoyait dans les grandes capitales pour appeler l'intérêt des puissances sur la Bulgarie, et leur demander de lui donner un souverain, il fut décidé que lorsqu'ils se présenteraient à la Wilhelmstrasse, ils seraient reçus par le comte Herbert de Bismarck, fils du chancelier et secrétaire d'État, et qu'il les
inviterait fortement à s'entendre d'abord avec la Russie.
A ce moment, l'ambassadeur de France, M. Jules Herbette nommé à Berlin en remplacement du baron de Courcel, venait de prendre possession de son poste. Dès sa première entrevue avec le chancelier, c'est de la Bulgarie que celui-ci l'entretint.
« Vous arrivez à Berlin dans un moment ^ù la politique est assez compliquée, lui dit-il. Les événements de Bulgarie me préoccupent. Sans doute la Russie est fondée à revendiquer un rôle prépondérant dans ce pays qui se trouve dans le giron de son action directe, comme la Serbie dans celui de l'action de l'Autriche-Hongrie : c'est la situation qui découle du traité de Berlin. Malheureusement, le gouvernement russe n'a su ni prévoir ni prévenir le soulèvement de la Roumélie et le tsar n'a pu se résigner à l'atteinte portée à son autorité dans un pays arrosé du sang de ses soldats, et je ne puis dire qu'il ait eu tort. De leur côté, l'Angleterre et l'Autriche ont commis la faute de chercher à profiter de ce mouvement pour modifier à leur avantage l'équilibre des influences dans la presqu'île des Balkans. De là est venu tout le mal. Je n'hésiterai pas, pour mon compte, à soutenir cette opinion devant le Parlement si je suis appelé à parler des affaires bulgares. Mais ce que je ne pourrai faire, c'est de défendre les moyens employés par les agents du gouvernement russe pour restaurer son prestige dans la
principauté. Je tiens trop à ma répotation d'homme d'affaires et d'homme d'État pour ne pas les blâmer très haut. ;>
Et il les énumérait à grands traits, d'un accent où la raillerie le disputait à la colère, où te vinaigre se mêlait au miel et où se trahissait la satisfaction que lui causaient les fautes commises par le voisin.
Puis il continuait :
« Malheureusement, je ne trouve pas beaucoup d'écho à Saint-Pétersbourg. Cela serait sans grand inconvénient si je pouvais calmer l'irritation de nos amis de Vienne. J'y réussirais certaifiement s'ils n'avaient pas à compter avec la Hongrie, avec le régime parlementaire et avec la presse. Vous connaissez les passions et les ambitions qui agitent les Hongrois, je n'y insiste pas. Les difficultés qui proviennent du régime parlementaire et de la liberté de la presse ne sont pas moins graves pour le Cabinet de Vienne. Il n'est pas le seul dans cette situation. J'ai conscience que l'influence -extérieure d'un pays est en raison inverse de l'immixtion de ses députés et de ses journaux. V«yez l'Angleterre : tant que tories et whigs ont admis que la politique étrangère devait rester en dehors de l'action parlementaire, elle a eu une politique étrangère. Depuis quelques années, elle est frappée d'impuissance.
Et, la voix s'élevant, le chancelier ajoutait ironiquement :
« Peut-on commettre une plus lourde bêtise
LA CHUTE m
que celle de Gladstone qm, par sentimentalisme, a rompu l'entente traditionnelle de son pays avec la Porte? Quand on a la Russie pour adversaire, il faut avoir la Turquie pour alliée. Indépendamment de son excellente armée, le sultan tient les clés de la mer Noire par où la Russie est vulnérable. Unie à la Turquie et à l'Autriche, l'Angleterre pourrait lutter contre la Russie. Isolée comme elle l'est, il faut qu'elle se tienne tranquille. Quant à l'Autriche, elle a plus de points de contact et d'attaque contre la Russie, y compris l'élément polonais. Mais celui-ci n'est pas très sérieux. La Pologne s'est toujours agitée en temps de paix quand ses gentilshommes, ayant fait de bonnes affaires et reconstitué leur fortune, veulent se distraire ; jamais en pleine guerre, c'est-à-dire en temps opportun. Je craindrais beaucoup un choc entre les deux empires, non seulement à cause de l'amitié que nous avons de part et d'autre, mais aussi dans l'intérêt de l'Allemagne. Aujourd'hui, ces guerres ne se font plus entre cinquante mille ou soixante mille hommes prenant leur temps et leurs quartiers d'hiver. Les belligérants jouent leur va-tout ; la vie est complètement suspendue chez eux et jusqu'autour d'eux. Une guerre soit entre la Russie et l'Autriche, soit entre l'Angleterre et la France équivaudrait à une demiguerre ou à un quart de guerre pour l'Allemagne, dont l'industrie et le commerce verraient se fermer pour un temps plus ou moins long leurs meil-
leurs débouchés. Tous mes efforts tendront donc au maintien de la paix, je ne dirai pas seulement par sentiment chrétien, — c'est là quelque chose d'élastique, — mais par intérêt. Mon vieux roi et son vieux serviteur veulent finir tranquillement leur existence. C'est à la politique pacifique que je me consacrerai, tant que je conserverai la confiance de l'Empereur. »
On voit qu'au cours de ce monologue le chancelier n'avait pas perdu l'occasion de donner un coup de patte à Gladstone. Il était coutumier de ces boutades et c'est un point à retenir quand on veut essayer de porter sur lui un jugement. Après le Congrès de Berlin, il disait de lord Salisbury : « C'est un clergyman laïque, obstiné et maladroit. » Plus tard, il qualifiera Crispi : « Personnage menteur et compromettant dont j'ai eu à me plaindre. »
L'Italie elle-même, bien que sa future alliée, ne trouvera pas grâce devant lui :
« C'est une nation pourrie avant l'âge viril. » Et sur ce propos malveillant et calomnieux, il greffe cette menace relative aux visées du Cabinet italien sur l'Afrique : « Je suis résolu à l'envoyer promener, car s'il y a noce quelque part dans le monde, ce n'est pas un motif pour qu'on lui donne le gâteau.
« — Du reste, les Italiens pourraient aller en Albanie, en C}Ténaïque, observe le diplomate à qui s'adresse Bismarck.
« , — Non pas en Albanie, s'écrie celui-ci ; cela ferait trop de peine à mon ami Andrassy ; mais en Cyrénaïque et sur toute la côte de Tripoli, voilà de la bonne besogne. »
Est-il sincère quand il parie ainsi? C'est une question qu'avec lui il faut toujours se poser, car fréquemment ses critiques sur les uns ne lui sont dictées que par le désir d'inspirer confiance aux autres.
LA MCTATURE DE STAMBOULOF
Ce qu'il convient de retenir des confidences du chancelier à l'ambassadeur de la République française, c'est qu'au moment où la révolution bulgare mettait en péril la paix européenne, il était d'avis que les puissances devaient, en affectant de s'en désintéresser, empêcher qu'elle ne s'aggravât d'une coainflagration qui mettrait le monde en feu . Le naaintien du statu quo semblait être le moyen le pkits effiieace de la conjurer. Mais ce maintien que favorisaient à Sofia les agents étrangers impliquait dans une certaine mesure l'ingérence des pui^ances dans les affaires bulgares. Or, c'est de cette ingérence que Stamboulof, en montant au pouvoir, voulait libérer son pays.
La politique que, dès la première heure de sa dictature, il entend suivre sans défaillance, il la fomualera bien souvent durant les années qui suivent et il est juste de reconnaître qu'elle ne variera pas d'ans son but. Ce but se résume en peu de mots : se dégager dans un temps plus ou moins long de la tutelle de l'Europe : « Nous ne méritons pas d'y être maintenus indéfiniment, car nous ne son-
geons qu'à vivre dans la paix, qu'à nous consacrer au travail et qu'à conquérir l'appui des gouvernements étrangers. »
Tels sont les propos qu'il ne cessera de répéter en leur imprimant chaque fois un peu plus d'énergie et que, lors de sa chute, ses successeurs, parlant au nom du prince Ferdinand, s'a ;)proprieront et opposeront aux influences qui se multiplient pour peser sur leurs résolutions.
« La Bulgarie entend vivre et vivre indépendante ; elle ne veut pas servir d'instrument à l'ambition de telle ou telle puissance. Elle a ses ambitions, ses aspirations personnelles et n'admet pas qu'il soit question, sur son territoire, de prépondérance autrichienne ou russe. Ce que nous demandons, c'est que l'Europe se montre juste envers nous comme elle l'a été pour nos voisins et qu'elle nous reconnaisse le droit à la lumière et à l'existence, auquel tout peuple qui a conscience de luimême peut prétendre et auquel nous prétendons. »
La politique de Stamboulof à l'extérieur tient dans ces paroles. S'il ne la pratiqua pas toujours avec une modération et un à-propos qui eussent accru son autorité, si trop souvent elle fut maladroite, brutale, créa entre lui et les Cabinets européens un malaise regrettable, c'est que les malheurs de son pays l'avaient rendu méfiant et soupçonneux. Même dans un conseil désintéressé, il inclinait à voir une tentative d'encerclement et de domination.
Quand il s'était emparé du pouvoir, il avait trouvé la Bulgarie dans un état de désorganisation tel que, pour l'en tirer, ce n'eût pas été trop du génie d'un Richelieu ou de l'implacable volonté d'un Cromwell. Mais il ne possédait ni la haute culture de l'un, ni sa connaissance de l'Europe, ni sa souplesse, et pas davantage l'hypocrite habileté et l'esprit de ruse de l'autre. Fils d'un aubergiste et tour à tour tailleur, élève de séminaire, nihiliste avéré, agent de sociétés secrètes, dépourvu d'instruction et plus encore d'éducation, entré par surprise dans la vie publique, il devait à son contact avec les milieux d'affaires le développement de sa valeur intellectuelle. Mais ce contact n'avait pas assoupli ses formes ni humanisé son caractère. Il était resté brutal, colère, spontané, tout de premier mouvement et si fortement familiarisé avec une existence d'aventures et avec les périls qu'elle comporte qu'il s'était accoutumé à les défier, convaincu que le plus sûr moyen de conjurer les mauvais desseins d'un ennemi, c'est de lui porter les premiers coups. C'est ainsi qu'il procédera vis-à-vis de Karavélof, dont il avait été politiquement l'élève.
En dépit de leurs relations passées, il le méprisait et se défiait de lui. C'est afin de le tenir solidement dans sa main, nous l'avons dit, qu'il Tavait admis dans le conseil de régence. Mais quand il le soupçonna de comploter contre l'État, il n'hésita pas à sévir. C'était au mois de mars 1887, bien peu
de temps, on le voit, après son arrivée au pouvoir. Malgré [ses efforts, il n'avait pu rétablir l'ordre dans la principauté ni faire régner l'union dans la régence. Ses collègues qu'il entendait dominer le jalousaient, lui résistaient et manœuvraient pour attirer sur lui l'impopularité qu'il travaillait à attirer sur eux. Un vent de révolte souffliait à travers l'armée, menaçait d'ébranler sa fidélité. Dan« le peuple on souhaitait ouvertement une dictature militaire, et si grosse de périls se révélait la situation que les régents, inquiets pour leur sécurité personnelle, se faisaient garder, chacun de son côté, par des gendarmes.
Soudainement, des insurrections éclatent en même temps à Silistrie, à Lom-Palanka, à Roustchouk, à l'instigation d'officiers compromis dans le complot contre le prince Alexandre et dont quelques-uns, réfugiés en Roumanie et en Russie, étaient rentrés secrètement dans leur pays pour conspirer de nouveau. Elles furent rapidement étouffées, et la victoire resta partout à Stamboulof . Il n'était pas homme à n'en pas abuser. Sur les divers théâtres de l'insurrection, des sentences arrachées à la servilité de tribunaux terrorisés envoyèrent à la mort non seulement des révoltés pris les armes à la main, mais des gens qui n'avaient encouru que des soupçons. Rien qu'à Silistrie, il y eut quinze condamnations capitales dont neuf furent exécutées. A Roustchouk, la justice dictatoriale ne fut pas moins rigoureuse et les coupa-
bles furent fusillés. Ce jour-là commencèrent à s'allumer contre le dictateur les colères et les rancunes qui ne furent assouvies que sept ans plus tard, par son trépas tragique, et se forma en lui, ainsi qu'il l'a dit souvent depuis, la conviction qu'il serait assassiné.
D'aiîîfeurs, cette crainte ne l'empêchera pas de poursuivre l'écrasement de ceux qu'il tient pour ses ennemis. Après avoir expulsé Karavélof de la régence, il le fait arrêter et avec lui divers personnage, anciens ministres ou publicistes soupçonnés; d'être ses complices. Ces malheureux sont incarcérés à la Tcherna Djamia (la Mosquée Noire), prison où l'on enferme les pires malfaiteurs et placés sous la surveillance de ce major Panitza dont nous avons déjà parlé, un des héros de la révolution rouméliote et qui s'est signalé par ses atrocités pendant la gueiTe serbo-bulgare, véritable bandit à qui ne répugne pas le métier de bourFeau et qu'en dépit de son indignité et bien qu'il l'accuse de faire porter à sa femme des bijoux volés, Stamboulof, pour se l'attacher, a nommé commandant de la place de Sofia et inspecteur de la justice mihtaire. Panitza se transforme en tortionnaire. Il martyrise les prisonniers placés sous sa garcie. Ils sont fouettés jusqu'au sang et leur flagellation se renouvelle à plusieurs reprises. Celle de Karavélof se distingue par des raffinements die cruauté.
Ces drames de la prison ont au dehors une réper-
cussion bruyante. Les familles des suppliciés, leurs femmes et leurs filles, remplissent la ville de leurs gémissements. Stamboulof refusant d'écouter leurs doléances, elle ; s'adressent aux agents étrangers. Ceux-ci interviennent, protestent, somment le dictateur de renoncer à ces mesures barbares. Il les laisse parler et, quand ils sont partis, il donne les ordres les plus sévères pour que rien de ce qui se passe à la Tcherna Djamia ne transpire plus au dehors.
Cependant l'Europe s'est émue aux récits des horreurs dont la prison est le théâtre. Les gouvernements invitent leurs représentants à Sofia à prêcher à Stamboulof la modération, l'humanité, la clémence, mais ils n'indiquent pas les moyens qu'il faudrait employer pour le contraindre à suivre leurs conseils. Ils sont d'avis que, seule, la Porte, en sa qualité de puissance suzeraine, a le droit d'exiger. Mais la Porte reste sourde, immobile et silencieuse. Ce gâchis a pour conséquence d'ébranler la confiance que le pays avait en Stamboulof. On l'accuse d'aspirer à régner sur la Bulgarie. Il finit par comprendre la gravité des périls qui le menacent, et s'il a rêvé le pouvoir suprême, ce qui reste douteux, il y renonce. Le procès intenté à Karavélof et à ses prétendus complices se dénoue par un jugement qui les condamne à une détention à laquelle les circonstances mettront bientôt un terme, et Stamboulof se décide à redoubler d'efforts pour donner un successeur au
prince Alexandre ou pour ramener celui-ci, s'il est démontré que la couronne bulgare ne tente personne.
Il semblait en effet qu'elle ne tentât personne. Les trois députés bulgares, dépêchés par Stamboulof à la recherche d'un candidat, se heurtaient partout à l'indifïérence des gouvernements, à des refus ou à des impossibilités. A Berlin et à Vienne, on ne les avait reçus qu'à titre privé. A la Wilhelmstrasse, après les avoir invités à s'entendre avec la Russie, on leur objectait qu'ils étaient sans droit pour parler au nom de la Bulgarie et que ce droit n'appartenait qu'au sultan de Constantinople, leur suzerain. Au Ballplatz, le comte Kalnocky, qui dirigeait les affaires de la monarchie austro-hongroise, affectait vis-à-vis d'eux une extrême réserve. Mais, à la fm de juin, on apprit qu'ils avaient enfin mis la main sur un candidat, et le nom de celui qui devait durant tant d'années faire parler de lui à son désavantage plus souvent qu'en sa faveur, ce nom était bientôt sur toutes les lèvres. C'était Ferdinand de Cobourg.
Issu d'une branche collatérale de la maison régnante de Saxe-Cobourg Gotha, et alors âgé de vingt-six ans, le prin.ee Ferdinand descendait des Bourbons par sa mère Clémentine d'Orléans la plus jeune allé de Louis-Philippe, roi des Français. Jusqu'au jour où il aspire à la couronne de Bulgarie, des voyages et une existence assez déréglée, qui lui vaut dans Vienne le renom d'un débauché, paraissent suffire à ses ambitions. Mais après l'abdication d^Alexandre, elles s'éveillent et se déchaînent passionnées et ardentes sous l'influence de sa mène. Elle gémit de le voir oisif, voué à un avenir obscur et sans gloire, et de constater que bien qu'il se glorifie de ses illustres aïeux, il n'est encore autre chose que lieutenant de réserve dans la cavalerie autrichienne. Un trône est vacant, pourquoi ne l'oceuperait-il pas?
Qui du fils ou de la mère s'est pôsé le premier cette question? Nous l'ignorons, mais ce qui n'est pas contestable, c'est qu'ayant vu le but, ils se sont a«coTdés pour l'atteindre. La princesse Clé-
mentine, par sa naissance, son caractère, la dignité de sa vie au rang relativement secondaire où l'avait placée son mariage, jouissait dans les cours européennes d'une considération respectueuse et d'une influence exceptionnelle qu'elle s'était acquises en ne laissant jamais oublier qu'elle était Française et fille de roi. Il est difficile de préciser les conditions en lesquelles cette influence s'est exercée dès ce moment au profit de son fils. Mais on peut affirmer, sans craindre de se tromper, qu'elle fut le principal ouvrier de la candidature du prince • Ferdinand. Ce n'est pas sans raison que dans les milieux informés, on rendait hommage à ses qualités de grand politique en l'appelant : Clémentine de Médicis.
Bien que le Cabinet de Vienne se soit toujours défendu d'avoir suggéré aux dé;iutés bulgares l'idée de cette candidature ou de l'avoir appuyée auprès d'eux, ses afl'irmations à cet égard ne peuvent être acceptées comme l'expression de la vérité, alors que l'on entend le comte Kalnocky, dès que Ferdinand de Saxe-Cobourg Gotha eut été désigné comme prétendant à la couronne bulgare, se prononcer spontanément en sa faveur.
« Il n'a pas été notre candidat, déclarait-il à un ambassadeur, nous ne l'avons pas encouragé à briguer la couronne qui lui était offerte et qu'il a cru devoir accepter ; mais si son élection est réguhère et comme sa personne ne soulève aucune objection, nous ne pouvons refuser notre adhésion.
Telle n'était pas l'opinion de la Russie. Son ambassadeur en France, le baron de Mohrenheim, alors en congé à Saint-Pétersbourg, télégraphiait à son chargé d'affaires à Paris que, le cas du prince de Cobourg étant illégal, le gouvernement russe ne pouvait y voir qu'une raison de plus pour ne modifier en rien son attitude. Il avait demandé à Constantinople quelle démarche comptait faire la Porte en présence de cette nouvelle infraction au traité de Berlin. Il attendait cette réponse. Mais quelle qu'elle fût, elle ne changerait pas sa détermination.
Le langage du comte de Berchen, sous-secrétaire d'État à la Wilhelmstrasse, n'était pas moins significatif :
(( Cette candidature est contraire à l'article 3 du Congrès de Berlin ; on peut la considérer comme mort-née.
Herbert de Bismarck renchérissait sur cette condamnation :
— La candidature de Cobourg n'est prise au sérieux nulle part, et même, à Vienne, on la tient pour compromettante. Les Bulgares ne voudront pas d'un prince autrichien et catholique. »
Mais cette prophétie était démentie, à peine émise. A la suite de pourparlers activement conduits par les députés bulgares, Ferdinand avait donné son consentement et, le 7 juillet, il était élu prince de Bulgarie par le Sobranié réuni àTirnovo. Prévenu le même jour par un télégramme adressé
y© CHAPITRE VIII
au château d'Ebenthal, l'une des résidences de sa famille, il répond aussitôt que, « dès que son élection aura été approuvée par la Sublime-Porte et qui! aura été reconnu par les puissances, il répondra à l'appel de la nation bulgare en se rendant au milieu d'elle ».
C'était promettre plus qu'il ne pouvait tenir, car s'il avait lieu d'espérer l'adhésion plus ou moins déguisée de la Turquie que sa déclaration de vassal devait forcément lui rendre favorable, il ne pouvait mettre en doute le refus de la Russie de le reconnaître. Ce refus lui avait été signifié de Saint-Pétersbourg en réponse à une démarche faite par lui à l'effet de se faire autoriser à aller prendre « les indications de l'empereur ». On lui déclarait que son voyage en Bulgarie ne pouvait se justifier et que son élection ne serait pas reconnue. En même temps, la chancellerie russe envoyait à ses agents à l'étranger une circulaire pour protester contre « cette éclatante violation du traité de Berlin ».
Le refus de la Russie entraînait, par voie de conséquence, celui des autres gouvernements, qui ne voulaient pas entrer en conflit avec le Cabinet de Saint-Pétersbourg, Dans les chancelleries, on était convaincu que l'acceptation de Ferdinand serait sans effet. Mais, le 16 juillet, en recevant la députation du Sobranié, venue pour lui rendre hommage, il exprimait l'espoir de justifier la confiance de la Sublime-Porte « et de reconquérir
av«c le temps la sympathie de la Russie à qui la Bulgarie doit son émancipation ».
On voit ici se trahir son esprit de rase. Dans sa première réponse dictée par le Cabinet de Vienne, il n'avait accepté que sous condition; dans la seconde, il n'est plus question de la reconnaissance des puissances, comme s'il était résolu à s'en passer et pers»a;dé d'ailleurs que, devant le fait accompli, elles ne la lui refuseraient pas.
A Sofia, on partageait cette conviction ; elle se manifesta par des démonstrations populaires; on pavoisa^ on illumina, le ministre des Affaires étrangères Natchowitz partit pour Vienne en emportant, à diestination du nouveau souverain, un uniforme de chef de l'armée bulgare et un autre unilorme pour un aide de camp. Mais, en arrivant dans k. caritale, et avant d'avoir vu le prince, il était averti que décidément l'élu du Sobranié refusait de régner.
E» l'abordant, il le trouva en proie à des hésitatioîas inattendues. Il s'était ému, ou du moins feignait-il de l'être, des remontrances entendues au Ballfplatz, où on lui avait reproché de n'avoir pas suivi les conseils du gouvernement austrohongrois. On serait donc disposé à croire qu'il n'osait passer outre, si d'autre part on n'était autorisé à conclure de sa conduite ultérieure que son parti était déjà pris et que ses perplexités apparentes n'étaient qu'une comédie.
Nous avons sous les yeux un rapport diploma-
tique daté de Vienne le 29 juillet, qu'il y a lieu-j de reproduire ici, non pas seulement parce qu'il;^ éclaire quelque peu les obscurités de l'âme tortueuse du futur prince de Bulgarie, mais encore parce qu'il nous montre ce qu'on pensait de lui dans la société viennoise et combien peu il y était considéré.
« L'Autriche avait pris en main la candidature de Ferdinand, et maintenant elle lui donne beaucoup de soucis. On se plaint de lui dans les sphères compétentes, de ses incorrections, de ses imprudences, de son manque de docilité aux conseils. Entouré de reporters, il parle à tort et à travers et, en voulant contenter tout le monde, il ne donne satisfaction à personne. Ce que le Cabinet de Vienne aurait voulu obtenir de lui, c'est qu'il continuât à être lélu du Sobranié et que, fidèle à sa déclaration d'Ebenthal, il attendît à Vienne l'issue des négociations engagées par la Porte. Ces négociations, il est vrai, n'avaient aucune chance d'aboutir, étant donné le veto absolu de la Russie. Mais elles pouvaient traîner un certain temps, prolonger le statu quo, concilier au jeune prince la faveur précieuse du sultan et, en attendant, le trône de Bulgarie ne serait ni renversé, ni occupé par un autre. C'est là le conseil donné par le Ballplatz au prince Ferdinand et, sans doute aussi, il a promis de s'y conformer. Mais voici les députés bulgares qui l'accusent de pusillanimité, de trahison ; il s'excuse, se dément, s'embrouille dans ses
explications et se compromet chaque jour davantage. On croit cependant au ministère qu'il ne poussera pas l'imprudence jusqu'à partir pour Sofia. Il l'affirme et cependant on dit qu'il y est attendu. Tout est contradiction dans sa conduite et dans ses dires et Kalnocky regrette de s'être adressé à ce jeune homme ridicule et fat, à ce prince qui ne sait ni commander son peloton de honved, ni monter à cheval, qui n'a rien de ce qu'il faut pour le rôle qu'il a étourdiment accepté et qui répondait à quelqu'un qui s'étonnait qu'il se fût lancé dans cette aventure : « Cela m'amuse. »
Le rapport qui vient d'être reproduit contient toute la genèse de la candidature Cobourg et, après l'avoir lu, on ne s'étonne pas d'apprendre que, le 7 août, dans la matinée, Ferdinand quittait le château d'Ebenthal et se mettait en route pour la Bulgarie. Un blâme général salua son départ. Un journal, organe officieux de la Cour de Vienne, disait dédaigneusement :
« Nous assistons à une aventure privée qui ne regarde que le prince de Saxe-Cobourg Gotha. » On lit dans un autre : « Il se rend à Sofia par sa volonté, à ses propres risques, sans aucun encouragement des puissances et sans la consécration de la Porte. Il agit en contradiction avec le traité de Berlin et son entreprise est bien hasardée. »
Le mécontentement de François-Joseph se manifesta autrement que par des paroles. Un grand seigneur hongrois, que Ferdinand voulait
emmener avec lui, se vit refuser par !'( l'autorisation de partir qu'il avait cru devoir solliciter. Plusieurs jeunes officiers qui suivaient son exemple furent arrêtés à la frontière let renvoyés dans leur garnison. Mais ce désaveu n'était qu'une façade. Au fond, l'Autriche était enchantée d'avoir un homme à elle sur le trône bulgare. Bientôt, tout en affectant de ne pas sartir de la ligue des puissances, elle le soutiendra sous main et s'efforcera de débarrasser de tous les obstacles la route sur laquelle il s'est engagé.
Un diplomate originaire de Hongrie, encore peu connu dans les chancelleries, mais dont, au Ballplatz, on apprécie l'habileté et qui devait, à la veiDe de la guerre actuelle, jouer dans son pays un rôle néfaste, le baron de Burian, est envoyé à Sofia muni d'instructions qui sont plutôt favorables au prince. Quant à Bismarck, il continue à feindre l'indifférence et à déclarer que les trois empereurs étant d'accord, la paix dans les Balkans ne sera pas troublée. Il invite l'agent d'Allemagne à Sofia à traiter le prince Ferdinand « comme un lieutenant autrichien en voyage. »
Le discrédit dont le prince est ainsi frappé prend un caractère uniforme et définitif, dès qu'on le sait en chemin. Le 18 août, les agents étrangers en Bulgarie et en Roumèlie orientale reçoivent l'ordre de ne pas aller le saluer, de n'avoir avec lui ni relations officielles, ni relations officieuses et de ne voir ses ministres que pour les affaires urgentes.
Ils devront refuser toutes les invitations et s'abstenir de toutes visites. L'agent français est même autorisé à prendre un congé illimité, s'il le juge nécessaire ; il devra seulement déclarer aux ministres qu'il les rend responsables des dommages qui seraient en son absence causés à nos nationaux. En définitive, si le prince entre en Bulgariie avec l'adhésion de partisane assez nombreux pour créer un gouvernement, il faut le traiter comme un gouvernement de fait en évitant toute démarche qui pourrait être interprétée comme une reconnaissance de sa légalité.
Quoique prévenu, au moment de quitter Vienne, des mesures d'ostracisme dont il va être l'objet de la part des puissances, Ferdinand n'en poursuit pas moins sa route vers la Bulgarie où il est annoncé et attendu. Le 11 août, les régents, qui se sont rendus à Roustchouk pour se porter par le Danuije au-devant du souverain qu'ils doivent rencontrer à Lom-Palanka, sont prévenus que son itinéraire est changé et que, de Widdin, où il a débarqué, il se dirige vers Sofia par Sistovo et Tirnovo, en évitant Roustchouk et Philippopoli où il devait d'abord s'arrêter.
En débarquant, il lance un manifeste au peuple bulgare, sa première manifestation de prince régnant, laquelle est saluée à Sofia par un Te Deum chanté à la cathédrale. Le 16, il est à Tirnovo où il prend officiellement contact avec Stambouk>f et où la grande Assemblée reçoit son serment. A
cette séance solennelle, les agents étrangers biei qu'invités pour la forme, ne se montrent pas. Mais' personne ne songe à en prendre ombrage. Le ministre des Affaires étrangères leur a dit :
« Il nous suffit que vous ne vous éloigniez pas, et tout ce que nous vous demandons, c'est de nous ignorer. >
Enfin, le 23 août, à sept heures du soir, le prince fait son entrée dans sa capitale. « L'événement a excité plus de curiosité que d'enthousiasme », est-il dit dans un rapport diplomatique. Il est certain qu'en dépit des efforts de Stamboulof pour faire croire à Ferdinand qu'il était déjà populaire» l'accueil avait été plutôt réfrigérant. Les partisans de la Russie s'agitaient et pour l'instant faisaient cause commune avec ceux qui, restés fidèles au souvenir du prince Alexandre, avaient espéré son retour. Le même soir, un dîner de gala réunissait autour du nouveau souverain les officiers de la garnison.
On remarqua que le fameux major Panitza n'avait pas été invité. On crut d'abord que Ferdinand avait voulu manifester ainsi la répulsion que lui inspirait le passé de ce personnage méprisable et méprisé. Mais on sut bientôt qu'il l'avait mandé et « reçu avec cordialité ». Lorsque, à la fin de cette journée du 23 août, la première de son règne, le prince de Bulgarie se trouva seul, il pouvait se dire qu'il avait atteint son but.