Voyez le Temps du 29 octobre
neïnent encourageait et accueillait toutes les propositions, celles de l'Entente, celles de l'Allemagne, celles de la Turquie. Il en prenait acte sans y répondre, les opposait les unes aux autres, prodiguant à tous les représentants des États belligérants les mêmes assurances et les mêmes bonnes paroles, laissant entendre à chacun que la Bulgarie entrerait au moment favorable dans le groupement dont il faisait partie. »
Il reste dans ce rôle jusqu'au mois de juillet. Mais dès la fin de mai, alors que sur le théâtre occidental de la guerre, la situation militaire de l'Entente semble stabilisée et que sur le théâtre oriental l'armée russe abandonne les Carpathes et commence à battre en retraite, on constate que le gouvernement bulgare devient plus ouvertement favorable à l'Allemagne et à ses alliés, notamment dans les questions de transit de matériel de guerre, à destination de la Turquie.
Au surplus, quelles que fussent les véritables dispositions du roi et l'activité de ses pourparlers avec l'Allemagne et l'Autriche, pourparlers auxquels il se livrait par ses moyens personnels et sans que son gouvernement y prît part, il les dissimulait à force de mensonges et d'assurances bienveillantes, prodiguées sans mesure et en toutes occasions.
Le 15 août, alors que le traité germano-bulgare est déjà signé, il fait écrire à M, Joseph Reinach, par le chef de son cabinet politique, une lettre dans
laquelle sont célébrés la vaillance et les progrès des années alliées et où ce fonctionnaire, porte-parole de son souverain, se félicite de leur excellent état. Dans la même lettre, il exprime l'espoir que les Russes, « dont les défaites ne changent pas beaucoup à la situation en général », reprendront bientôt une offensive victorieuse. Il y affirme enfin que la Bulgarie ne sortira pas de sa neutralité avant que la Grèce et la Roumanie lui aient donné l'exemple.
Ce n'est pas le seul témoignage de duplicité qu'on peut relever contre le tsar des Bulgares. Lorsqu'il parlait de la neutralité de la Roumanie et de la Grèce, il négligeait de dire qu'il avait obtenu de Berlin et de Vienne l'assurance que cette neutralité se prolongerait. Il était alors convaincu que l'AUemagne serait victorieuse.
Pour l'en convaincre et pour lui démontrer la nécessité de se déclarer d'urgence s'il voulait être appelé à participer aux bénéfices de la victoire, l'empereur Guillaume lui avait envoyé à Sofia le duc Jean-Albert de Mecklembourg dont l'insistance et l'habileté avaient eu raison de ses hésitations. Puis, par les soins de ce négociateur, l'accord qui assurait à la Bulgarie toute la rive droite de la Maritza et la gare d'Andrinople avait été ratifié par les Turcs et avait fourni un gage pacifiquement obtenu de sa politique et qu'il pourrait faire valoir aux yeux de son peuple. C'est sans doute au même moment et par le même intermé-
diaire qu'il prenait avec Constantin I«^ beau-frère de Guillaume II, les arrangements dont on a vu le résultat final à Athènes en décembre 1916.
Il avait arrêté ses décisions, sans faire part à personne de ses projets, au moins dans son pays. Pendant le mois d'août, son premier ministre Radoslavoi ignora que le souverain négociait directement avec ses futurs alliés. C'est seulement en septembre qu'il semble en avoir été informé par le duc de Mecklembourg. On voit alors Radoslavof admis aux conférences quotidiennes qui ont lieu entre le prince et le roi, et dont la presse bulgare fait mention. D'autre part, dans les milieux diplomatiques, on parlait de missions secrètes à l'étranger, confiées à divers personnages civils et militaires notoirement acquis à l'Allemagne.
Vers cette même époque, à la fin d'août, le général Fitchef, ministre de la guerre, était brusquement remplacé, sous prétexte de raison de santé, par le général Jekof , et comme, bien qu'admirateur de la forte organisation de l'Allemagne, il s'était toujours opposé à l'entrée en action de la Bulgarie dans un sens ou dans un autre, on pouvait croire qu'il quittait le ministère contre son gré et parce que le roi avait voulu s'assurer un instrument plus docile. Mais, d'autre part, Jekof, son successeur, en raison de son passé et notamment de son long séjour en Italie où il avait fait ses études militaires supérieures, était considéré comme plutôt favorable aux puissances de l'Entente. Un doute pou-
vait donc subsister sur la signification de son avènement au pouvoir.
En fait, personne ne s'y trompait. La diplomatie anglo-française avait jugé le personnage et les gouvernements avertis par leurs représentants à Sofia sentaient venir l'heure de la trahison. Ils appréciaient à leur prix les astucieuses menteries de ce Judas couronné. Ils ne pouvaient que le laisser s'enfourcher et tomber de i oute sa hauteur dans le panneau qu'il leur tendait, aveuglé par son ambition, sa couard se et sa soif de vengeance.
Quoique montrant parfois plus de faiblesse parce qu'elle hésitait à croire que les Bulgares se laisseraient contaminer par la noire ingratitude de leur roi jusqu'à se faire ses complices, la Russie n'était pas sa dupe. Le tort de son repré entant à Sofia, Nekludofî, fut d'ajouter foi aux affirmations ardentes du ministre bulgare Danef. Le successeur de Nekludoiï, Savenski, était un malade et laissa sans la voir la mauvaise herbe croître sous ses pieds. Mais de plus en plus, le Cabinet de P trograd partageait les défiances de la France et de l'Angleterre.
Au mois de septembre, les représentants de l'Entente ne dissimulaient pas à leurs gouvernements la gravité des incidents dont ils étaient les témoins et laissaient entendre qu'ils considéraient la situation comme désespérée. Les Alliés n'en firent pas moins, le 14, une dernière tentative pour s'attacher la Bulgarie. Mais leurs propositions.
qui, six mois plus tôt, eussent été peut-être acceptées, venaient trop tard. La Bulgarie était déjà engagée avec TAllemagne par la seule volonté de son roi.
Il semble bien toutefois que, même à ce moment, les Allemands n'avaient pas une confiance illimitée dans la parole du souverain bulgare. Le 17 septembre, on racontait à Sofia que le gouvernement n'avait pas encore pris son parti et on en donnait comme preuve le retard que subissait la mobilisation. Mais, en ce même instant, les ministres d'Allemagne et d'Autriche-Hongrie, dans un entretien très vif avec Radoslavoî, le sommaient de tenir les engagements pris par le roi. Le président du Conseil se résignait à obéir, et le 23 septembre, la mobilisation générale était ordonnée.
Pour la faire accepter par les populations, on leur donnait l'assurance qu'il n'était pas question d'une guerre nouvelle, toutes les puissances ayant accordé à la Bulgarie le droit d'occuper la Macédoine, mais il fallait être prêt à tout événement. La reconstitution de l'unité nationale exigeait ce sacrifice : avant deux mois, les mobilisés seraient de retour dans leurs foyers. Cette argumentation mensongère ne pouvait tromper les gouvernements alliés : ils ne conservaient plus aucun doute sur le déploiement de machinations perfides que Ferdinand, depuis plusieurs semaines, s'efforçait de leur diss muler.
Malgré tout cependant, et bien qu'ils eussent à
recueillir chaque jour des preuves éclatantes de la complète soumission de Ferdinand aux volontés de l'Allemagne, il était visible qu'il ne voulait pas se démasquer ni sortir de son attitude équivoque avant que la mobilisation de son armée et sa concentration fussent terminées. Qu'eût-il fait si les puissances alliées, dès qu'elles ne purent plus douter de ses intentions, n'avaient pas pris l'initiative de la rupture et comment, en dépit de sa duplicité, serait-il parvenu à dissimuler plus longtemps qu'il se préparait à passer à l'ennemi?
On sait qu'elles lui évitèrent de chercher une solution en lui adressant un ultimatum qui fut remis à Radoslavof, le 4 octobre, par leurs quatre représentants et en ordonnant à ceux-ci de demander leurs passeports si satisfaction ne leur était pas donnée. Ce fut fait le lendemain dès le matin, et quelques heures plus tard les ministres de Belgique et de Serbie suivaient l'exemple de leurs collègues de l'Entente.
Jusqu'au dernier moment, Radoslavof essaya de ruser pour prouver qu'il n'était pas l'auteur de la rupture et pour en rejeter la responsabilité sur autrui. Quelques instants avant de donner sa réponse à l'ultimatum, il adressait à M. de Panafieu et à ses collègues une note dans laquelle il se déclarait disposé à discuter les questions qui s'y trouvaient énumérées. Envers le ministre de Serbie qui était venu chercher ses passeports, il fut plus perfide encore. Il eut l'impudence de lui affirmer
que la Bulgarie ne nourrissait aucun mauvais dessein contre la Serbie et que les questions en litige pouvaient être réglées pacifiquement ; il le chargeait en outre de ses compliments p ur M. Pachitch. Moins de huit jours plus tard, l'armée bulgare franchissait la frontière serbe.
On a beaucoup reproché aux puissances de l'Entente d'avoir dissuadé la Serbie d'attaquer la Bulgarie pendant la très laborieuse période préparatoire qui commençait. Le reproche est immérité, car, même en admettant que la Serbie eût eu l'intention et la possibilité d'affronter un nouvel ennemi alors que son armée du Nord avait à faire face aux attaques austro-allemandes, les Alliés ne doutaient pas du concours militaire de la Grèce dans le cas d'une attaque de la Bulgarie. Le traité serbo-grec spécifiant que ce concours n'était dû que si la Bulgarie attaquait, il était à craindre que si l'agression venait de la Serbie, le gouvernement hellène ne se dérobât. Peut-être aussi conservaiton l'espoir qu'un mouvement d'opinion se produirait assez pu.ssant pour empêcher le gouvernement bulgare de persévérer dans sa politique néfaste et redoutait-on qu'une attaque serbe ne le paralysât en faisant instantanément l'union de tous les partis qui se seraient serrés autour de leur roi.
En prenant l'initiative de la rupture, les puissances de l'Entente dispensaient Ferdinand de chercher un prétexte pour la provoquer lui-même et sans doute le tiraient-elles d'embarras. Sa tâche
était simplifiée et il pouvait dorénavant, sans contrainte et sans hypocrisie, remplir ses engagements vis-à-vis de l'Allemagne. Mais alors que ses intentions n'étaient plus douteuses et que ses intrigues étaient percées à jour, mieux valait pour l'Enten e couper les relations que de paraître se laisser duper par un homme dans lequel elle ne pouvait plus voir qu'un ennemi.
Le départ de ses représentants avait été fixé au 7 octobre, et toutes les mesures étaient prises pour que la courtoisie la plus correcte y présidât. Ce même jour, le ministre de France, M. de Panafieu, était appelé au téléphone par le chef du cabinet du roi, qui lui annonçait que le souverain ne voulait pas le laisser partir sans lui faire ses adieux, et le recevrait à titre privé, même en costume de voyage. Il y avait alors plus de deux ans que M. de Panafieu, comme d'ailleurs tous ses collègues du corps diplomatique, n'avait pas été reçu en audience particulière. L'appel était donc pour le surprendre, mais il ne crut pas devoir s'y dérober, alors surtout qu'il était prévenu que le ministre d'Angleterre recevait une invitation analogue.
Entre le roi et le ministre de France, la conversation fut longue, et celui-ci, n'étant plus qu'un simple particulier, en profita pour dire à son royal interlocuteur tout ce qu'il pensait de la situation que lui et son gouvernement avaient créée. Il insista avec force sur la certitude du complet échec des plans de l'Allemagne, qui voulait asservir
l'Europe, et sur la vraisemblance d'une longue guerre qui donnerait aux puissances alliées une paix victorieuse. Le roi écoutait avec attention, mais son attitude le montrait convaincu de l'imminence de la victoire allemande et de l'écrasement définitif de la Russie et de la France. Prenant à son tour la parole, il s'abandonna à tous les regrets que semblait lui inspirer le conflit devenu inévitable entre lui et les puissances alliées, et principalement entre lui et la France, cette patrie de sa mère sur laquelle avait régné son grand-père, et qu'il considérait comme la sienne. Attaché tendrement à elle par les plus glorieux souvenirs et par une longue lignée d'aïeux, c'était un déchirement pour lui de la sentir perdue et d'être obligé de se ranger parmi ses ennemis,
— Pauvre France ! Pauvre France ! répétait-il. Il parla ensuite de la Serbie, sans dissimuler qu'il
attachait plus de prix à se venger d'elle et du peuple serbe qu'à l'accroissement de la puissance bulgare. Du reste, son langage prouvait clairement qu'il avait envisagé toutes les conséquences de sa décision.
Cependant, ses dernières paroles se ressentirent de l'émotion qu'il s'efforçait de dominer.
— Et maintenant, dit-il au moment où le diplomate français allait se retirer, je vous charge de mes adieux pour la France. J'ai voulu vous recevoir, car vous êtes le dernier Français à qui je serrerai la main. Au cours des événements qui vont se pro-
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duire, je ne sais ce qui arrivera ; je puis disparaître, mon devoir m'attache ici, et je ne reverrai pas votre pays.
C'est en ces termes que ce petit-fils de Louis- Philippe, ce fils de Clémentine d'Orléans, brisait volontairement, sans nécessité pour lui, au mépris même de l'intérêt de son royaume et de sa dynastie, dans l'unique dessein de se venger de ses anciens alliés, ses relations avec la France, après s'être toujours efforcé de lui faire croire qu'elle était assurée à jamais de son amour et de sa fidélité. Ne semble-t-il pas qu'en déclarant qu'il ne la reverrait pas, il avouait ses innombrables mensonges, sa longue duplicité et prononçait lui-même sa condamnation?