‹ Ferdinand Ier, tsar de BulgarieChapitre 6 sur 7 · L UNION BALKANIQUE · texte numérisé non relu

L UNION BALKANIQUE

Moins de deux ans après la révolution de Constantinople, il était démontré qu'elle n'avait tenu aucune de ses promesses ni réalisé la pacification intérieure de l'empire ottoman. Comme sous le règne d'Abdul-Hamid, les chrétiens étaient victimes du caprice et du fanatisme. Loin que le gouvernement jeune-turc s'efforçât d'améliorer leur sort, il semblait avoir pris à tâche de l'aggraver en encourageant intentionnellement, ou par impuissance ou négligence, les atrocités auxquelles se livraient ses agents en Macédoine, en Thrace, en Albanie.

L'opinion se créait de toutes parts en Europe que ce qui se passait en Turquie, aggravé par la guerre qu'elle soutenait contre l'Italie en Tripotaine, était pour elle le commencement de la fin, et qu'avant peu, la chute de l'Islam étant devenue définitive, son héritage serait bon à, recueillir. Dans les États balkaniques, candidats naturels à, cette succession, des espérances et des convoitises se réveillaient, mais dans aucun d'eux avec autant de vivacité et de spontanéité qu'en Bul-

garie. Là, depuis longtemps, le souverain attendait l'événement, et, en l'attendant, avait conçu un plan de l'efficacité duquel il ne doutait pas.

Ce plan consistait à prendre à son compte et à réaliser le projet d'une Union balkanique, c'està-dire d'une coalition entre les États de la péninsule, dont il était question vaguement depuis deux ans, sans qu'aucune suite y eût été donnée et qui formerait un rempart infranchissable contre les progrès menaçants du germanisme représenté par l'Autriche-Hongrie comme contre tous les les périls auxquels le slavisme était exposé. C'est presque en ces termes que le roi Ferdinand justifiait ses intentions lorsqu'il commençait à en parler. Mais en s'attribuant la paternité du plan, il se vantait. C'est à un homme d'État serbe, Milanovitch, président du Conseil à Belgrade, qu'était due l'initiative de cette organisation belliqueuse dont le ministre hellène Venizelos avait été le premier confident. Au surplus, quel qu'en fût l'auteur, Ferdinand se l'appropriait en alléguant qu'il avait uniquement en vue l'intérêt des nations balkaniques. Sa conduite ultérieure a prouvé qu'il se préoccupait moins des intérêts du slavisme que de ceux de sa dynastie, que les premiers le laissaient indifférent et qu'il cherchait surtout à assurer l'agrandissement de son royaume, l'expansion de sa puissance et sa domination dans les Balkans, où il rêvait de jouer un rôle identique à celui de la Prusse en Allemagne.

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A la fin de 1911, Falliance était en formation et, au début de 1912, l'accord serbo-bulgare en constituait le fondement. Elle devenait bientôt définitive, grâce à une suite de traités conclus par la Bulgarie et négociés par son premier ministre Guéchof, en février et en juin, avec la Serbie, la Grèce et le Monténégro -. Dirigée manifestement contre la Turquie et accessoirement contre l'Autriche, l'Union s'était placée, diplomatiquement parlant, sous le patronage de la Triple- Entente. EUe avait son siège à Sofia ; c'est de là que les aUiés devaient recevoir les directions qu'en sa qualité d'inspirateur de l'alliance, Ferdinand entendait lui imprimer.

Sur ces entrefaites, en Macédoine et en Albanie, où l'irritation contre le gouvernement de Constantinople n'avait fait que s'accroître, se produisirent des faits de rébellion. Encore aujourd'hui, il est difficile d'en discerner l'origine, mais il a toujours été admis qu'ils avaient été provoqués à dessein par le tsar Ferdinand. Il est au moins certain qu'ils servirent ses projets, en lui persuadant que le moment était propice pour les exécuter.

Jusqu'ici, il n'avait pas été question de la Rou-

1. Rappelons que le traité serbo-bulgare stipulait que les deux royaumes se garantissaient mutuellement leur indépendance politique et l'intégrité de leur territoire en «'engageant d'une manière absolue et sans restriction d'aucune sorte à se porter réciproquement secours avec la totalité de leurs forces dans tous cas où l'un des deux serait attaqué par un ou plusieurs États.

manie ou tout au moins ne semble-t-il pas qu'elle eût été consultée ; il était cependant d'autant plus urgent de connaître ses dispositions que le bruit s'était répandu qu'une convention militaire existait entre elle et le gouvernement ottoman. Le 3 octobre, Malinkof, ministre bulgare à Bucarest, se présentait chez le ministre des Affaires étrangères Majoresco et lui demandait quelle serait l'attitude du Cabinet roumain dans le cas où un conflit mettrait la Bulgarie aux prises avec la Turquie. La réponse fut nette et précise. Après avoir affirmé que la prétendue convention militaire à laquelle le diplomate bulgare venait de faire allusion n'existait que dans l'imagination des inventeurs de fausses nouvelles, Majoresco rappela que la Roumanie avait gagné son indépendance par une lutte contre les Turcs et qu'en conséquence, si les Bulgares, les Serbes et les Grecs, chrétiens orthodoxes comme elle, voulaient lutter pour améliorer le sort de leurs co-nationaux sujets ottomans, elle garderait une stricte neutralité tant qu'il ne s'agirait pas de changements territoriaux.

Quelques jours avant, Majoresco avait été de la part du Cabinet de Constantinople l'objet d'une démarche analogue à celle de la Bulgarie, mais d'un caractère plus confiant et plus amical. Les Turcs sollicitaient du gouvernement roumain la publication dans ses journaux officieux d'une note portant qu'une entreprise de nature à trou-

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bler la paix et le statu quo dans les Balkans ne le laisserait pas indifférent.

« Nous n'entrerons pas dans cette voie, déclara Majoresco. Comme amis de la Turquie nous croyons qu'il est de son intérêt de conclure au plus vite la paix avec l'Italie et notre roi se propose d'écrire dans ce sens au sultan. Quant à notre attitude en cas d'un conflit dans les Balkans, nous sommes résolus à garder pour le moment la neutralité.»

Cette réponse, rapprochée de celle qui avait été faite ensuite à Malinkof , donnait au gouvernement bulgare plus de satisfaction qu'il n'avait espéré. Il fit remercier le gouvernement roumain « de sa brillante attitude et de ce témoignage de ses sentiments amicaux ».

« Notre neutralité est toute naturelle », observa Majoresco. Mais il ajouta : « Si pourtant des changements territoriaux se produisaient dans les Balkans, la Roumanie aurait son mot à dire. »

En laissant entrevoir cette éventualité, le gouvernement roumain restait semblable à lui-même et fidèle aux prétentions qu'il avait toujours soutenues sous la forme la plus modérée, mais la plus précise et la plus ferme. Déjà, en janvier 1903, lorsque les troubles de Macédoine pouvaient faire craindre qu'ils eussent pour conséquence un remaniement de la carte balkanique, le Cabinet de Bucarest présidé par Jean Bratiano avait appelé, dans une circulaire diplomatique, l'attention des

grandes puissances sur la nécessité en laquelle il se trouverait, si les complications s'aggravaient, de prendre la défense des nationaux roumains que le Congrès de Berlin avaient laissés sous la domination ottomane et notamment en Macédoine.

« Les liens qui nous unissent à eux, écrivait Bratiano, ne nous permettent pas de nous désintéresser de leur sort. Le désir de l'Europe de voir s'améliorer la situation ne se réduit certainement pas aux seules relations entre musulmans et chrétiens, mais s'étend aussi aux rapports d'égalité qui doivent exister entre les dilïé entes nationalités chrétiennes. C'est sous ce point de vue que nous avons toujours envisagé nos obligations envers les populations roumaines pour la culture desquelles nous avons déjà fait tant de sacrifices pécuniaires. »

Il résulte de ce fragment de la circulaire de 1903 que la Roumanie prévoyait le cas où l'un des États balkaniques menacerait, en s'agrandissant au détriment de ses voisins, de détruire l'équiUbre qui devait exister entre eux et laissait entendre qu'elle interviendrait pour assurer la sauvegarde de ses intérêts. Le langage tenu en 1912 par Majoresco au ministre de Bulgarie n'était donc qu'un écho de celui que Bratiano avait tenu aux puissances neuf ans plus tôt et opposait éventuellement une barrière aux ambitions du tsar des Bulgares. Mais il ne semble pas s'être préoccupé

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de ce point noir qui se dessinait dans son horizon pas plus qu'il ne se préoccupait de la décision que Jui signifiaient les puissances portant qu'elles ne toléreraient pas qu'une atteinte fût portée à l'intégrité de l'empire ottoman. II était résolu à passer outre, prévoyant la victoire de l'Union balkanique et convaincu que, lorsqu'elles seraient en présence du fait accompli, elles ne maintiendraient pas leur décision.

Il n'était pas seul, d'ailleurs, à penser ainsi. Le prince Ghika, ministre de Roumanie à Sofia, écrivait à son gouvernement :

« La façon dont le roi Ferdinand a accepté la guerre, avec un minimum d'hésitation et une humeur souriante dont chacun a été frappé, ne peut pas ne pas impressionner et ne pas faire croire qu'il a dû obtenir au préalable, du côté de l'Autriche, des sûretés sérieuses. Vis-à-vis de la Russie, ces sûretés sont prises en ce sens, semble-t-il, qu'on espère à Sofia n'être pas écrasé, grâce à une intervention russe en cas de victoires turques. »

Ces propos démontrent pourquoi le tsar des Bulgares ne s'inquiétait pas de l'attitude ultérieure des gouvernements européens. En ce qui concerne la Roumanie, il ne pouvait avoir la même confiance, car il n'était pas garanti contre une attitude menaçante du Cabinet de Bucarest. Mais ce n'était pas pour l'arrêter ; il poursuivait son chemin, entraînait ses alliés, malgré leurs hésitations du dernier moment, et, le 17 octobre 1912, la

coalition balkanique déclarait la guerre à la Turquie,

Les grands événements de cette guerre sont trop proches de nous et ont eu déjà trop de narrateurs pour qu'il soit utile de les énumérer et de les décrire. Après des succès éclatants dont la rapidité presque foudroyante n'avait pas été prévue par les belligérants, l'armée bulgare, avec le concours des Serbes, à qui elle avait fait appel, s'emparait d'Andrinople. La capitale de l'empire ottoman était elle-même menacée. La Turquie s'adressait alors aux puissances, les sollicitant de faire cesser les hostilités et d'entamer les négociations pour la paix. Il fallait se hâter, car on ne pouvait prévoir les terribles conséquences de l'occupation de Constantinople par le vainqueur. Le gouvernement roumain était sollicité dans le même but et bientôt, après, la marche des alliés arrêtée, les négociations s'ouvraient à Londres, étant entendu qu'ils se partageraient les territoires qu'ils avaient conquis. L'appétit de Ferdinand connut d'autant moins de bornes que l'opinion pubhque européenne, et en particulier celle de la Triple-Entente, se prodiguaient à l'excès en compUments et en témoignages d'admiration.

C'est ici qu'on voit poindre les mobiles auxquels il avait obéi en jetant les Balkans dans la guerre. D'accord avec ses alliés, il n'avait cessé de déclarer que cette guerre était entreprise dans l'unique dessein de libérer les frères macédoniens et de

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constituer l'unité nationale. Mais voici qu'en quelques semaines, elle se transformait en une guerre de conquêtes. Non seulement il considérait la question macédonienne comme réglée à son profit, malgré les difficultés qu'il prévoyait déjà dans l'avenir, avec la Serl)ie et la Grèce, lors des règlements de partage, mais encore il estimait que la Thrace qu'il avait conquise devait lui appartenir tout entière et qu'un port sur la Marmara lui était indispensable. La fièvre conquérante qui s'était emparée de lui se communiquait à ses sujets grisés par leurs victoires ; ils prédisaient l'entrée triomphale de l'armée nationale à Constantin ople, et certains d'entre eux, à l'exemple de leur roi, se voyaient déjà les successeurs des Turcs sur les rives de la Corne d'Or. C'en était assez pour éveiller les défiances des alliés de la Bulgarie. Ils avaient eu dans les victoires remportées une part au moins égale à celle des troupes bulgares et par conséquent les mêmes droits à l'honneur et aux profits.

C'est en ces circonstances que l'acquiescement donné par l'Europe à la demande de l'Autriche- Hongrie, en vue de la création d'une Albanie autonome, vint aggraver une situation déjà si grosse de difficultés et de périls. La Serbie, dont l'ambition avait été tournée jusque-là vers ses frontières occidentales, se voyait fermer le libre accès à l'A-driatique, en dépit de toutes les combinaisons imaginées par ses amis pour lui donner satisfac-

tion. Un débouché sur la mer étant indispensable à son expansion économique, elle devait porter ses regards sur le Vardar et sur la mer Egée. Le malheur est que ses désirs ne pouvaient être exaucés qu'aux dépens de la Bulgarie ; mais comme, d'autre part, elle avait prêté à celle-ci son concours militaire pour la prise d'Andrinople, elle ne croyait pas être trop exigeante en sollicitant, en échange de la possession de la Thrace tout entière, désormais assurée à son alliée, un débouché sur la mer ou même des concessions en Macédoine, dût-on, pour résoudre toutes les difficultés et mettre d'accord tous les intérêts, modifier la convention initiale qui déhmitait exactement les territoires devant revenir à chacun des deux États. Mais, sur ce point, le refus du gouvernement bulgare s'annonçait irréductible. Il reconnaissait que la constitution d'une Albanie autonome était pour la Serbie une source de déconvenues. Mais, SGus prétexte qu'il n'en était pas responsable, et rappelant qu'il avait fait déjà le grand sacrifice d'abandonner Uskub, dont la population était bulgare, il déclarait que, s'il y avait consenti, c'était pour s'assurer en échange les territoires situés au Sud et notamment Monastir. Il ne pouvait donc renoncer à rien de ce qui lui avait été concédé.

On voudrait pouvoir attribuer cette intransigeance aux ministres bulgares. Mais c'est le roi Ferdinand, et lui seul, qu'il en faut accuser. Depuis

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qu'il gouvernait, il avait toujours été le directeur volontaire et unique de la politique extérieure de son royaume et il entendait bien ne pas se laisser déposséder de son influence dont l'exercice flattait ses goûts autoritaires et même despotiques. C'est donc sa pensée qu'il faut voir dans les propos que tenaient ses ministres et où se trahissait déjà une vive irritation contre les alliés de la veille.

« Ils se conduisent, dans les régions qu'ils occupent, d'une manière incompréhensible, disaient les organes les plus autorisés du gouvernement. On veut «serbiser » les Bulgares qui les habitent. Au début de l'occupation de la Macédoine, c'était aux Grecs que nous pouvions reprocher ces tentatives qui n'ont pris fin que lorsqu'ils en ont senti le danger. Aujourd'hui, c'est avec les Serbes que nous avons les mêmes difficultés. Les uns et les autres devraient cependant comprendre la nécessité du maintien indissoluble de l'Union balkanique. «

C'étaient là de sages conseils, mais ils eussent été plus susceptibles d'être suivis si ceux qui les donnaient avaient eu la sagesse de s'y conformer. Or, il est de toute évidence qu'en créant l'Union balkanique, le roi Ferdinand s'était surtout inspiré de l'intérêt de sa dynastie et ne maintiendrait l'alliance qu'à la condition de la dominer et de la diriger. Sa campagne de 1912 contre la Turquie, les exploits de son armée, ses conquêtes avaient surexcité l'opinion prestigieuse qu'il avait de luimême.

— C'est moi seul, disait-il, qui ai entrepris la tâche, considérée par les plus avertis comme irréalisable, d'unir dans une même cause et pour un même but les États balkaniques ennemis jusque-là; c'est grâce à moi et par moi seul qu'ils ont pu conclure un accord et obtenir le succès.

Ce même refrain se retrouve sur ses lèvres dans les diverses circonstances où il laissait sa pensée transpirer au dehors. Ces circonstances étaient rares. Depuis plusieurs mois, il évitait systématiquement de converser avec les représentants des puissances, ne consentant à causer des affaires de l'État qu'avec ses ministres, les politiciens bulgares et les familiers de son palais. Il affecte alors de s'être tracé à cet égard une règle rigoureuse et de n'y faire exception que lorsqu'il ne pouvait s'en dispenser, comme, par exemple, quand quelque ministre étranger nommé à un autre poste venait prendre congé de lui avant de quitter Sofia ou quand tel autre demandait à lui faire une communication directe et personnelle.

Au début d'une de ces audiences accidentelles, le roi explique que s'il ne voit personne, c'est afin de pouvoir concentrer toute son attention et toute sa réflexion sur les graves problèmes qu'il est tenu de résoudre.

— A force de vivre en reclus, ajoute-t-il, j'ai perdu l'habitude de la conversation.

Au moment où il le constate, la paix avec la Turquie n'est pas encore signée et il exprime le

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très vif désir de voir les hostilités se terminer à bref délai ; son armée est épuisée et il n'espère pas obtenir de nouveaux succès militaires. Il croit d'ailleurs que les négociations engagées à Londres sont en bonne voie. Puis, malgré son parti pris de discrétion et de silence, il s'élève longuement contre les actes d'hostilité dont, à l'en croire, la Bulgarie a été l'objet de la part de ses alliés, parmi lesquels un seul, le roi de Monténégro, lui semble digne de commisération. Il se plaint aussi du roi de Grèce ; mais il l'excuse « parce qu'il le sait faible et incapable de résister aux exigences et aux imprudences du diadoque Constantin ».

Mais c'est surtout contre les Serbes qu'il manifeste son animosité et sa rancune. Lorsqu'il a parlé des Grecs, il se rappelait sans doute qu'en raison des liens de famille de leur dynastie, ils trouveraient toujours un appui efficace à Pétersbourg, à Londres, voire à Berlin. Il est trop prudent pour ne pas faire entrer cette considération en ligne de compte quand il porte un jugement sur l'attitude du gouvernement hellénique. Mais lorsqu'il parle des Serbes, il ne se croit pas tenu à la même réserve. Il les accuse des pires méfaits et les englobe tous, roi, gouvernement et peuple, dans la même réprobation. L'appui particulier que le gouvernement russe donne à la Serbie est aussi pour lui une cause d'amers regrets. La Bulgarie n'est-elle pas à tous les points de vue supérieure à la Serbie? N'est-elle pas plus digne de la bienveil-

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lance et de la conûsmce cju gr^nd empire slave? Aussi est-il jaloux de la préférence accordée aux Serbes par le gouvernement russe, et il s'indigne qu'à Saint-Pétersbourg on continue à ne pas avoir confiance en lui.

— On veut toujours me considérer comme |e prince de Cobourg, je le sais et je le déplore.

Cependant, plus on regarde aux causes originelles du conflit et plus semble juste la cause que plaidait la Serbie. Lorsque, par le traité d'alliance, elle avait pris des engagements envers ses alliés, relatifs aux partages des territoires qu'on pensait conquérir, elle n'avait pas prévu que les succès militaires de la coalition procureraient à la Bulgarie des avantages considérables et supérieurs à ceux qui lui étaient attribués par ce traité. Il était donc naturel qu'elle voulût le faire modifier de manière à égaliser les parts de chacun, la victoire n'étant pas due à un seul des alliés, mais à tous.

Lorsque, après la première phase de la guerre, la Bulgarie avait demandé le concours effectif du gouvernement de Belgrade par l'envoi de troupes et d'artillerie à Andrinople, le ministre de Serbie à Sofia avait été d'avis de répondre à cette demande par un consentement conditionnel. Il estimait que la Serbie devait, dès ce moment, poser la question des compensations territoriales et faire valoir que, son programme particulier étant rempli, la guerre ne continuait que pour permettre à la Bulgarie

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de poursuivre ses conquêtes en Thrace. Mais cette manière de voir, quoique adoptée et soutenue énergiquement par le ministre Patchitch, n'avait pas été admise par ses collègues. La Serbie avait accordé le concours qui lui était demandé sans stipuler des compensations, se réservant sans doute de faire appel à la reconnaissance de son allié lorsque celui-ci aurait été victorieux. Cet appej n'étant pas écouté, ce fut de sa part une faute de ne pas solliciter l'intervention amicale de la Russie pour obtenir ce qui lui était refusé ; mais cette faute n'aiïaiblit pas le droit moral au nom duquel elle réclamait une modification au traité de partage.

Cette réclamation appuyée par la Grèce irrite le souverain bulgare. Résolu à n'y pas céder, il dissimule à peine son ressentiment contre ses alliés, ressentiment d'autant plus dangereux dans ses conséquences que, convaincu de la supériorité de ses forces et tenant en médiocre estime celles de ses futurs adversaires, Ferdinand envisage sans appréhension un règlement de comptes qu'il croit inévitable. Il s'était engagé à laisser son armée à Tchataldja jusqu'à ce que la paix avec la Turquie fût signée. Dès qu'il apprendra que les signatures sont échangées, et sans attendre que le traité ait reçu un commencement d'exécution, il rappelle ses troupes sans se préoccuper d'assurer la garde de la Thrace, dont la possession lui a été reconnue, et les dirige aussitôt vers la Macédoine qu'il

voulait reconquérir sur les Serbes et sur les Grecs, abandonnant follement de riches territoires glorieusenient conquis, pour aller en reprendre d'autres moins favorisés et qu'il prétend lui avoir été iniquement enlevés.

Au cours de et s événements et tandis que les négociations en vue de la paix se poursuivaient à Londres, la Roumanie rappelait au gouvernement bulgare l'avertissement qu'elle lui avait donné à la veille de la guerre. Puisqu'on ne tenait plus aucun compte des décisions du Congrès de Berlin et que l'on procédait à des remaniements territoriaux, elle se croyait en droit de « dire son mot ». Elle demandait d'abord, ce qui ne soulevait pas de difficultés, des garanties en faveur des Roumains de Macédoine destinés à passer du joug ottoman sous la domination bulgare, une large rectification de frontière du côté de la Dobroudja et la cession de la ville de Silistrie que la Bulgarie s'était attribuée. Elle formulait ses exigences dans les dernières semaines de 1912, et en même temps qu'elle les présentait à Sofia, elle les communiquait aux puissances signataires du Congrès de Berlin.

Les pourparlers qui s'engagèrent aussitôt entre le Cabinet bulgare, représenté par Danef, et le Cabinet de Bucarest représenté par Majoresco, sur la rectification de frontière et la cession de Silistrie, mirent promptement en lumière l'impossibilité d'un accord entre les résistances de l'un

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qui se révélaient irréductibles et les prétentions de l'autre dont la légitimité plus ou moins contestée alors dans les chancelleries devait être proclamée et consacrée peu après par l'unanimité des puissances. Transportées successivement de Sofia à Bucarest, où Danef s'était rendu pour conférer avec Majoresco et chercher en commun un terrain de conciUation, de Bucarest à Londres où se négociait la paix avec la Turquie, les conversations prenaient, en dépit de leurs formes courtoises, un caractère irritant gros de dangers.

C'est alors que, désireuses de les conjurer, les puissances, à l'instigation de la Russie, offraient leur médiation, laquelle serait exercée par leurs ambassadeurs à Saint-Pétersbourg, réunis en conférence. Le 9 mai 1913, ce Congrès au petit pied, après avoir examiné les arguments des parties, décidait que la ville de Sili strie devait être attribuée à la Roumanie ; il indiquait en termes généraux les points d'où devait partir la nouvelle frontière roumano-bulgare et laissait à une commission mixte le soin d'en préciser le tracé. Il était en outre constaté que la Bulgarie s'engageait à n'élever aucune fortification sur sa frontière du Danube à la mer Noire. Des dispositions de détail complétaient celles que nous résumons, à l'effet d'assurer la liberté religieuse des Roumains qui devenaient sujets bulgares et l'existence de leurs écoles.

Dans leur ensemble, ces dispositions équiva-

laient pour le tsar Ferdinand à une défaite diplomatique dont il eût été inconsolable si, comme fiche de consolation, la conférence n'avait décidé que le protocole de la médiation resterait secret jusqu'à la conclusion de la paix et s'il n'eût gardé l'espoir de se dérober, en gagnant du temps, aux obligations qu'il venait de contracter. On va voir qu'il avait déjà pris son parti de la guerre fratricide qu'il déchaîna quelques semaines plus tard, convaincu qu'il en sortirait victorieux et réduirait à néant ses engagements ; il ne lui en coûtait rien de participer aux délibérations de la commission mixte roumano-bulgare, instituée par la conférence pour fixer la délimitation des frontières. Il croyait être bientôt en état de les eonsidérpr comme lettre morte et d'imposer sa volonté à la Roumanie aussi bien qu'à la Serbie et à la Grèce, illusion égale à sa mauvaise foi et qui allait liii être fatale.

Quoiqu'il soit avéré qu'il a toujours eu l'habileté de ranger ses ministres à son opinion en leur suggérant ses propres idées et en leur laissant croire que c'est eux qui les lui inspiraient, il ne faut pas perdre de vue que Ferdinand était tenu de compter avec eux ou, pour mieux dire, avec les partis d'opposition qui cherchaient à les renverser dans l'espoir de prendre leur place. C'est ainsi qu'il imprime à la marche de son gouvernement l'orientation qu'il juge la plus profitable à l'intérêt dynastique. Si, comme il lui est arrivé de le dire, ses ministres étaient considérés par lui comme des pantins dont il maniait les ficelles, il est également vrai qu'il a toujours su modifier sa politique, au gré des circonstances, par des changements de cabinet. La chute du ministère Guéchof qui se produisit au milieu du mois de juin et son remplacement par un ministère Danef ne sont qu'un épisode de cette politique souterraine que le roj Ferdinand n'a jamais cessé de pratiquer.

Guéchof, qui croyait nécessaire de s'appuyer sur

la Russie et par elle sur la Triple-Entente, occupait la présidence du Conseil lorsque s'était constituée l'Union balkanique ; il s'en était montré le partisan habile et dévoué. Mais lorsque, à la fin de la guerre de 1912, naissaient entre les alliés les graves dissentiments qui allaient les armer les uns contre les autres, le ministre qui avait présidé à l'Union balkanique n'eut aucune peine à deviner qu'il avait cessé de plaire, et, se souvenant qu'il avait signé quelques mois avant les traités d'alliance, il ne voulut pas assumer la responsabilité d'un conflit avec les alliés. Au grand contentement du roi, il offrit sa démission ; elle était souhaitée, elle fut acceptée, et Danef, ancien président du Sobranié, mêlé de près comme on l'a vu, à tous les événements antérieurs, lui succéda.

Danef avait été aussi russophile que Guéchof ; maintenant, il ne l'était plus. Tandis que son prédécesseur demeurait fidèle à ses opinions passées, lui-même ne reculait pas devant la nécessité de renier les siennes, de se faire le docile serviteur de la pohtique royale. Une habile propagande la faisait bientôt accueillir par tout le pays comme la seule qui lui convînt et qui pût donner satisfaction à l'orgueil démesuré, à l'esprit d'intransigeance et à l'âpreté au gain qui caractérisent l'âme bulgare. Confiants dans leur force et dans leur supériorité, les Bulgares, à l'exemple de leur roi, avaient jugé, dès le début du différend, qu'ils ne pouvaient pas céder aux prétentions des Serbes et

des Grecs. C'est parce que Danef représentait cette politique qui, de fait, était celle du Roi, que sa nomination fut favorablement accueillie dans le pays.

Avant de monter au pouvoir, il s'était ingénié déjà à blesser l'amour-propre des alliés, à froisser leurs susceptibilités en s'obstinant à les considérer comme de simples auxiliaires sans importance et sans valeur, qui ne méritaient pas d'être traités sur un pied d'égalité. Les chefs de l'armée n'étaient ni moins arrogants ni moins présompteux. Pendant la campagne qui venait de fmir, ils avaient affecté de ne pas croire à la valeur des armées alliées, de les tenir pour méprisables et, bien que leurs propres troupes, sur le pied de guerre depuis neuf mois, fussent elles-mêmes harassées par leur longue station devant Tchataldja et Andrinople, bien qu'elles eussent perdu leur enthousiasme et leur vigueur et souhaitassent un prompt retour au foyer natal, leurs généraux ne craignaient pas de pousser de toutes leurs forces à la guerre contre les amis d'hier.

— Dans deux jours, disaient-ils, nous serons à Salonique et dans quatre à Belgrade ; ce ne sera qu'un jeu d'enfant.

En 1804, à la veille d'Iéna, on avait entendu des vantardises analogues dans la bouche des généraux prussiens.

Le désir de faire de la Bulgarie la Prusse des Balkans n'était pas le seul mobile de ces meneurs

actifs et résolus. Le général Savof, principal éducateur et organisateur de l'armée bulgare, et dont l'autorité et l'influence sur les officiers étaient devenues toutes-puissantes depuis qu'il les avait conduits à la victoire, était inféodé au parti stambouloviste, le plus actif et le plus violent de tous les partis, qui, pour conquérir le pouvoir, ne reculait devant aucun moyen.

vSavof et quelques-uns de ses amis avaient contracté alliance avec lui peu de temps avant la guerre, alors qu'ils étaient sous le coup de poursuites criminelles pour violation des lois et pour des faits de concussion. On prétendait même que, si les stamboulovistes avaient énergiquement préconisé la guerre contre la Turquie, c'était afin d'éviter une condamnation à leurs partisans. A la lumière de ces souvenirs, il est aisé de comprendre pourquoi Guéchof avait été contraint de donner sa démission et pourquoi Danef, son successeur, ne pouvait conserver son portefeuille qu'à la condition de se faire l'instrument docile du parti qui voulait à tout prix la guerre, cette guerre fratricide dont le roi Ferdinand restera devant l'histoire l'auteur le plus responsable.

Cependant, il ne suffisait pas de la vouloir pour l'entreprendre avec des chances de succès, il fallait aussi compter avec la Roumanie. Mais Ferdinand se flattait, nous l'avons dit, de l'espoir qu'avant de se soumettre aux décisions de la conférence de Saint-Pétersbourg, son armée aurait

écrasé les Grecs et les Serbes, ce qui rendrait les Roumains moins exigeants dans leurs revendications, puisque le moment serait passé où ils auraient pu se faire acheter à un plus haut prix leur neutralité. C'est en cet état d'âme qu'il fixe au 29 juin le coup de théâtre auquel il s'est résolu.

Mais, le 28, c'est-à-dire à la veille du jour où l'armée de Savof devait se mettre en mouvement, le prince Ghika, ministre de Roumanie à Sofia, rentré à son poste depuis peu de jours, se présentait par ordre de son gouvernement chez Danef et lui signifiait qu'au premier coup de canon entre Bulgares et Serbes, la Roumanie entrerait en action. Il l'avait déjà fait pressentir; n'ayant pas été compris, il venait le répéter sous une forme résolument comminatoire.

Danef poussa les hauts cris, comme devait le faire plus tard, à BerUn, le chanceHer d'Allemagne, lorsque l'ambassadeur d'Angleterre vint lui déclarer que le gouvernement britannique s'opposerait par les armes à la violation de la neutralité belge. Il se répandit en plaintes, en reproches, en interrogations, jouant le plus grand étonnement. L'agent roumain dut lui rappeler les pourparlers antérieurs qu'il semblait avoir oubliés, et qu'il y a lieu de retenir, ne serait-ce que pour laver la Roumanie du reproche qui lui fut alors adressé par suite de l'obscurité qui les enveloppait encore, d'avoir à l'improviste pris parti contre les Bulgares sans les avoir préalablement avertis;

ils l'étaient, mais il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.

La déclaration du prince Ghika déjouait l'espoir qu'avait conservé le roi de Bulgarie de retarder l'intervention roumaine jusqu'au moment où les circonstances en amoindriraient les effets. Persévérant dans son attitude énigmatique, il s'était abstenu de faire lui-même des propositions, préférant ajourner les sacrifices nécessaires et courir la chance de les voir devenir inutiles. Mais s'il s'était cru en mesure de modifier à son gré la politique roumaine, il éta t cruellement détrompé, réduit à l'impossibilité de négocier ou à une négociation in extremis qui rendrait plus onéreuse la neutralité du gouvernement roumain. Comme il n'osait avouer que la mise en marche de l'armée bulgare était décidée pour le lendemain, il fut impossible de continuer utilement les pourparlers.

C'était sans dommage pour la Roumanie, qui n'attendait que cet ajournement pour se ranger du côté des Grecs et des Serbes, mais non sans dommage pour la Bulgarie, qui entrait en campagne avec un nouvel adversaire sur les bras, d'autant plus dangereux qu'on ne savait encore quand ni comment son intervention se produirait.

On sait que la seconde guerre balkanique commença par une attaque d'une insigne perfidie contre les Serbes et les Grecs qui n'avait été précédée d'aucune déclaration. C'était dans la nuit du 29 au 30 juin : le général Savof avait envoyé

à ses chefs de corps des ordres prescrivant une attaque sur tout le front gréco-serbe et ces ordres étaient aussitôt exécutés. On a dit après coup que le roi en avait ignoré l'envoi. C'est peu vraisemblable, et tout, au contraire, autorise à penser que ce qui s'est passé avait été combiné d'avance entre lui et son généralissime * .

L a été également affirmé que les ministres seuls n'avaient pas été avertis de ce qui se préparait et qu'ils ne l'avaient appris que par la première victoire de l'armée bulgare. Le fait est possible, mais on le considérera comme douteux, si l'on veut se rappeler que Danef était lié d'amitié avec Savof et qu'ils conféraient souvent ensemble des affaires de l'État. On ne se figure pas un premier ministre laissé dans l'ignorance totale d'un ordre quimett.àt en mouvement toute une armée.

Surpris par la soudaineté d'une attaque inattendue, Grecs et Serbes battaient en retraite. Mais ce premier échec était promptement réparé ; le surlendemain, ils se lançaient sur l'agresseur, le surprenaient en train de se retirer, lui infligeaient une sanglante et irréparable défaite et le poursuivaient,

1. Aux lecteurs qui voudraient se former une conviction sur les circonstances caractéristiques de l'événement, restées si longtemps mystérieuses, nous conseillons de lire l'ouvrage si solidement documenté signé Balkanicus, intitulé : La Bulgarie, ses ambitions, sa trahison (Paris, librairie Armand Colin), et les aveux non moins révélateurs de Guéchof, l'ancien ministre, réunis sous ce titre : L'Alliance balkanique (Paris, Hachette et Cie),

l'épée dans les reins, sur la route de Sofia, irrités jusqu'à l'exaspération par cette manœuvre déloyale qu'aucun acte définitif ne justifiait quand elle s'était produite. Ce n'était au reste que le premier acte du désastre ; l'intervention de l'armée roumaine allait en rendre le dénouement plus tragique encore.

Ainsi, cette campagne de traîtrise longuement et sournoisement préparée, aboutissait à un échec lamentable, humiliant, et fertile en calamités nouvelles. La Bulgarie, par la faute de son roi, perdait en quelques jours le fruit de ses conquêtes antérieures. Envahie par ses voisins, menacée par la Roumanie, elle était condamnée à sortir écrasée du conflit qu'elle avait déchaîné et à subir la loi des vainqueurs. En outre, par cette' agression criminelle, — c'est l'expression dont se sert Guéchof — Ferdinand venait de se rendre odieux à l'Europe, de s'aliéner ses amis et de transformer ses alliés d'hier en ennemis impitoyables. Sa trahison du 29 juin lui fermera les cœurs et les oreilles et ouvrira pour lui la période la plus tragique de son règne.

Au cours de tant d'événements dramatiques suscités par l'esprit d'intrigue du tsar des Bulgares et par ses ambitions, la situation se compliquait, dès les premiers jours de juillet, d'une crise ministérielle, témoignage de l'impuissance où il se trouvait maintenant de diriger et de contenir les partis dont il avait jusque là exploité les passions au gré de sa politique personnelle.

Le parti stambouloviste, dirigé par Radoslavof et par Ghénadief, après avoir provoqué la chute du ministère Guéchof, avait déployé une égale violence contre le ministère Danef. Il avait protesté lorsque celui-ci, antérieurement à l'attaque bulgare, sollicitait l'arbitrage de la Russie et offrait de se rendre à Saint-Pétersbourg, afin d'obtenir une réponse favorable. Les agitateurs alléguaient que le principe de l'arbitrage devait être ab^donné, la Russie s'étant définitivement rangée du côté de la Serbie et de la Grèce. A Saint-Pétersbourg, Danef serait la dupe du gouvernement russe il se laisserait circonvenir, ferait des concessions

inadmissibles, et la partie serait perdue pour la Bulgarie. Mieux valait qu'elle réglât elle-même ses affaires par la force, puisqu'elle était sûre de vaincre. Danef, ayant hésité à adopter ce point de vue, était attaqué sans merci et mis en demeure de recourir aux armes. C'est Radoslavof, Ghénadief et leurs amis les généraux Savof et ^Fitchef qui avaient été les véritables instigateurs de cette campagne. Ghénadief, ayant un jour rencontré dans la rue le secrétaire particulier du souverain, avait exposé avec une violence farouche les exigences de son parti.

— Dites à votre maître, s'était-il écrié en finissant, que sa tête nous répond de sa docilité.

Mais après la défaite, c'est à Danef que les stamboulovistes en imputaient la responsabilité, et le roi se trouvait obligé d'accepter sa démission à laquelle il s'était résigné sans avoir à faire un effort sur lui-même, tant elle lui paraissait nécessaire

La crise ouverte, on peut croire que les partis vont se réconcilier devant le péril que court la patrie et s'inspirer uniquement du désir de la sauver; mais il n'en est rien. Durant trois jours, alors que l'ennemi est à la frontière, on discute sur la présidence du Conseil, sur l'attribution des portefeuilles, comme si l'on eût été dans des temps normaux. Le roi aurait voulu former un ministère de Défense nationale, mais c'est en vain qu'il fait appel au patriotisme des chefs de partis. Les uns se dérobent ou montrent peu d'empressé-

ment à accepter en un tel moment les lourdes charges du pouvoir. Les autres revendiquent pour eux et leurs amis la direction souveraine de la politique bulgare. Radoslavof et Ghénadief sont les plus énergiques de tous dans leur refus d'accorder leur concours. En réalité, ce qu'ils veulent, c'est l'omnipotence, et, tant qu'elle ne leur sera pas assurée, ils feront échouer toutes les combinaisons. A plusieurs reprises, durant ces trois journées d'agitation, le roi s'efforce vainement de vaincre leur résistance : il leur rappelle que les troupes roumaines, entrées en campagne depuis peu de jours, sont à cinquante kilomètres de' Sofia, et que le péril est pressant. Tout est inutile, Radoslavof persiste à refuser sa collaboration.

Le dernier de ses entretiens avec le roi avait eu lieu dans la matinée du 17 juillet et, sans doute, il avait formulé sa volonté de n'être ministre qu'à l'exclusion absolue des autres partis. Le même jour, à cinq heures, il était rappelé au palais et, le roi lui ayant déclaré 'qu'il subirait toutes ses conditions, il se chargeait de former un ministère. Dans la soirée, ce ministère était constitué et Ferdinand signait les nominations. Le parti stambouloviste et le parti libéral en faisaient tous les frais. Radoslavof, homme sans principes, d'une éducation rudimentaire, quoique élevé en Allemagne, y figurait comme président du Conseil et ministre de l'Intérieur, et son coreligionnaire politique Ghénadief, non moins vénal que lui, mais plus

habile et plus absolu, comme ministre des Affaires étrangères. Leurs collègues appartenaient tous au même groupement, les autres chefs de partis ayant refusé les portefeuilles secondaires qu'on leur offrait.

A peine ministres, ces personnages qui, quelques instants avant, proclamaient la nécessité d'une politique belliqueuse, se transforment et deviennent des partisans de la paix. Leurs exigences antérieures n'étaient qu'en surface et avaient eu pour but de renverser le cabinet Danef ; maintenant, ils s'empressaient de rassurer sur leurs intentions les représentants des puissances et leur annonçaient spontanément qu'ils allaient demander à l'Autriche de leur proposer la réunion d'un congrès qui réglerait toutes les questions soulevées par la guerre et se prononcerait sur l'autonomie de la Macédoine.

La constitution de ce ministère n'était pas également approuvée partout. Dans les milieux favorables à la Triple-Entente, on s'étonnait que le roi eût confié le pouvoir à Radoslavof , dont les sympathies pour l'Allemagne et l'Autriche étaient connues ; mais, lorsqu'on lui exprimait cette surprise, il répondait que, réduit à accepter les conditions des vainqueurs, seul moyen d'arrêter les hostilités, il n'avait trouvé que Radoslavof et ses amis qui fussent prêts à prendre rapidement une décision. Alors que trois jours venaient d'être perdus en conversations inutiles, il n'y avait plus un instant

à perdre si l'on voulait éviter à la capitale une occupation étrangère. Il aurait pu ajouter qu'il avait cédé à la peur qui s'était emparée de lui.

Il est vrai qu'à ce moment sa situation apparaissait comme désespérée. En réponse à son attaque déloyale contre ses alliés de la veille, ceuxci, Grecs et Serbes, après lui avoir infligé la défaite sanglante dont il est parlé plus haut, lui déclaraient la guerre, rappelaient leurs représentants et menaçaient la frontière bulgare. De son côté, la Roumanie ordonnait la mobilisation de son armée et en avertissait les puissances qui, tout en lui donnant des conseils de modération, approuvaient sa conduite. Trois jours plus tard, les troupes roumaines entraient en Bulgarie et marchaient sur Sofia : « poUtique de banditisme », imprimait le journal officieux Mir. Il ajoutait : « Heureusement, la Bulgarie possède des amis qui prouveront effectivement leur amitié. » Mais les amis devaient rester muets et immobiles. Les grandes puissances s'étaient mises d'accord pour ne pas intervenir dans le conflit. Si elles ne le disaient pas, c'était afin de ne pas encourager les États belligérants dans leur attitude. A la date du 8 juillet, les succès des alliés n'étaient plus douteux et, dans la capitale, l'émotion était intense. Le pubfic ne recevait aucune information précise, les relations postales et télégraphiques étant interrompues depuis dix jours. Seuls, les télégrammes du gouvernement et des légations étaient transmis.

Dans cette détresse, le gouvernement royal demandait à la Russie et à la France d'intervenir pour faire cesser les hostilités, et pour qu'il fût mis un terme à l'effusion de sang « qu'il déplorait ». Comme gage de la sincérité de sa démarche, il annonçait que ses troupes avaient reçu l'ordre de revenir en arrière ; malheureusement, la cessation des hostilités ne dépendait pas uniquement des Cabinets de Saint-Pétersbourg et de Paris. Ils ne pouvaient que donner des conseils de modération à la Serbie et à la Grèce, ce que faisait la France aussitôt, ainsi que le prouvent les remerciements que lui adressait le ministre des Affaires étrangères Ghénadief à la date du 19 juillet. Il y était fait allusion « aux sentiments de confiance et de reconnaissance que les Bulgares éprouvaient pour la France, qui, déjà en 1885, alors que la Bulgarie lui était inconnue, avait défendu sa cause à Constantinople ». Constatons en passant que ces sentiments étaient exprimés au nom du roi de Bulgarie, alors que, bientôt après, il devait les fouler aux pieds.

La Russie répondait à son appel en l'invitant à envoyer un représentant à Nisch, où il se rencontrerait avec ceux des gouvernements grec et serbe, en vue d'une conférence dans laquelle seraient examinés les moyens de mettre un terme à la guerre. Mais cette réponse était interprétée à Sofia comme la preuve que la Russie, ayant été impuissante à faire accepter son arbitrage avant

le conflit, refusait maintenant d'intervenir comme arbitre. C'était un désastre pour le gouvernement bulgare. Abandonné aux exigences des Grecs et des Serbes, assurés eux-mêmes des encouragements de la Russie et du concours de la Roumanie, il était probable que ses anciens alliés, exaspérés par l'attaque du 29 juin, se refuseraient à toute concession, et qu'obligé de subir leurs volontés, il serait plus cruellement humilié que si la Russie avait prononcé elle-même la sentence.

Presque en même temps, on apprenait que l'armée turque de Tchataldja s'était mise en mouvement et marchait sur Andrinople qu'elle voulait reprendre, et qu'assurément elle reprendrait presque sans coup férir, car la garnison de cette ville ne comptait même pas un régiment, et il ne restait en Thrace que quelques gendarmes et un fonctionnaire civil. Les informations qui parvenaient, le 15, au gouvernement confirmaient ces nouvelles en les aggravant. Ce même jour, l'armée roumaine avait occupé Varna, et les ministres bulgares à Constantinople, à Bucarest, à Belgrade, à Athènes avaient reçu leur passeport et quitté leur poste.

Jamais le royaume et le monarque ne s'étaient trouvés dans une situation plus critique. Dans le monde officiel et dans la presse, les plus vives alarmes se manifestaient ; on redoutait un mouvement révolutionnaire, des assassinats, des complots contre la dynastie. Dans ces circonstances si cruelles pour son incommensurable orgueil, mais

dont il ne pouvait accuser que lui-même, le roi envoyait à l'empereur de Russie un suprême appel. Il procédait à une démarche analogue auprès du gouvernement français. Dans la soirée du 16, Stanciof, son représentant à Paris, reçu sur sa demande par le président de la République, sollicita t son appui afm qu'il tirât le royaume de sa situation désespérée : « Vous n'avez qu'à vous soumettre aux conditions des vainqueurs » répondait M. Poincaré. A la Russie Ferdinand demandait d'arrêter les Roumains, et à la France d'arrêter les Turcs qui menaçaient, eux aussi, la frontière bulgare. Le 21, il s'adressait directement au roi de Roumanie et lui faisait parvenir un télégramme humble et suppliant, acte de contrition auquel manquait sans doute l'aveu de la faute, mais dont les termes nous permettent de mesurer l'effort qu'avait dû faire sur lui-même l'orgueilleux Ferdinand pour implorer sa grâce.

Il avait espéré que le roi de Roumanie serait sensible à sa prière et se concerterait avec ses alliés pour mettre un terme aux hostilités. Mais la réponse qui lui parvint de Bucarest, quoique courtoise ne contenait ni précisions, ni promesses. En outre, l'armée roumaine continuait, quoique avec lenteur, sa poussée en avant, et on lui attribuait l'intention de couper la ligne du chemin de fer à l'est de Sofia, comme elle avait déjà coupé celle du nord. S'il en était ainsi, la capitale ne pourrait plus être ravitaillée ; elle serait réduite à la famine.

et l'armée bulgare, qui se trouvait sur la frontière serbe, serait condamnée à mourir de faim.

De leur côté, les Turcs contribuaient à dramatiser la situation. Les troupes qui étaient entrées en Bulgarie se composaient de la cavalerie kurde et de bandes irrégulières. Antérieurement, les massacres d'Arménie avaient révélé leur barbarie et leur cruauté. Telles elles étaient alors, telles maintenant elles s'annonçaient, exterminant sur leur passage les populations, brûlant les villages et les récoltes. Les habitants de ces malheureuses contrées fuyaient, affolés, vers Stara-Zagora et Philip popoli. On estimait à plus de 80 000 ceux qui étaient arrivés d'Andrinople et de Macédoine, et leur détresse était immense.

Dans la soirée du 24 juillet, le tsar des Bulgares convoquait au palais les représentants des puissances et leur donnait solennellement lecture de la protestation que voici :

« J'ai tenu, messieurs, à protester devant l'Europe contre l'action inqualifiable de l'armée turque qui, non contente de violer le traité de Londres, est en train d'envahir l'ancien territoire du' royaume dans la direction de Tirnovo et de Yamboli, brûlant les villages, massacrant les habitants et semant la panique dans toute la Thrace. Je ne puis croire que les grandes puissances qui ont attaché leur nom à un acte diplomatique, maintenant foulé aux pieds, considèrent, indifférentes, ce qui se commet aujourd'hui, et restent impas-

sibles devant l'injure qui leur est faite et les forfaits dont nous sommes victimes. Devant la détresse dans laquelle se trouve la nation bulgare, j'en appelle, en son nom, aux représentants de la civilisation, et je prie l'Europe, par votre entremise, messieurs, de mettre un terme aux souffrances des populations fuyant le retour de leurs anciens oppresseurs. »

Il accusait les Turcs d'avoir profité de ses défaites pour reprendre aux Bulgares les territoires dont ceux-c s'étaient ultérieurement emparés ; il invoquait les stipulations du traité de Londres, et il oubl ait que lui-même, et avec moins de raison encore, s'était rendu coupable d'une faute analogue en attaquant par surprise ses anciens alliés, au mépris de toute loyauté.

Cependant c'est encore vers la Triple-Entente qu'il tournait des regards suppliants. Le 2 août, en présence de la mauvaise tournure que prenaient par rapport à la Bulgarie les négociations engagées à Bucarest en vue de la paix entre lui et les autres belligérants, il s'adressait de nouveau au président de la République française et demandait télégraphiquement « qu'on lui sauvât au moins le port de Cavalla ». Mais la marche de ces négociations ne laissait pas à la Triple-Entente la faculté de promettre. Elles se poursuivaient activement et fiévreusement entre les plénipotentiaires ; plus on discutait et plus les négociateurs bulgares devaient se convaincre qu'ils ne seraient pas plus

heureux dans cette lutte diplomatique avec leurs anciens alliés qu'ils ne l'avaient été dans la lutte militaire.

On leur laissait entendre que la part territoriale faite à la Bulgarie était encore magnifique, qu'on se montrait envers elle d'une exceptionnelle générosité et qu'en somme on lui accordait un large débouché sur la mer Egée. Ils répondaient à cet argument en rappelant que l'ancienne Bulgarie est séparée des côtes Égéennes par la chaîne des Rhodope, que ces montagnes sont abruptes et difficilement franchissables et que, pour utiliser les voies d'accès à la mer qu'on abandonnait aux Bulgares, il faudrait construire des lignes de chemin de fer qui nécessiteraient des dépenses destinées à rester longtemps improductives et auxquelles le royaume épuisé par deux guerres successives ne pourrait se livrer avant qu'il fût longtemps.

Il y avait du vrai dans ces considérations ; mais elles ne pouvaient plus prévaloir et le traité de paix signé le 10 août, imposé par les alliés à la nation bulgare, ne pouvait lui donner satisfaction ; il amoindrissait ses possessions territoriales et constituait pour les vaincus la plus cruelle humihation. Publié le lendemain par les journaux, il fut accueilli avec calme ; aucune démonstration de mécontentement ne se produisit. Le roi, qui avait assisté à un service religieux célébré à la cathédrale, rentra à pied au palais et fut sur sa route assez vivement acclamé. La fin de la guerre appor-

tait un soulagement visible aux angoisses des jours précédents. Mais, d'autre part, la ruine de toutes les ambitions nationales emplissait les cœurs d'une amère tristesse que reflétaient les propos qu'on pouvait recueillir. On considérait que la paix imposée à la Bulgarie était une paix injuste et spoliatrice, et qu'elle ne pouvait assurer dans les Balkans une tranquillité durable ; aussi espéraiton que les puissances reviseraient le traité de Bucarest comme elles avaient revisé en 1878, au Congrès de Berlin, le traité de San Stefano : on sait que cet espoir fut déçu, aucune puissance n'ayant voulu prendre parti pour Ferdinand que ce refus châtiait de sa trahison. Il est dit dans une lettre écrite à cette époque : « Si ces espérances sont déçues, la Bulgarie n'aura plus en tête que le désir de la revanche et travaillera activement à la reconstitution de ses forces. »

Bien que personne ne se dissimulât que cette catastrophe nationale était due au roi, unique directeur de la politique extérieure, il semblait y avoir entente dans la population civile pour s'abstenir de la lui reprocher. C'est seulement de la part de l'armée qu'une démonstration hostile était à craindre. Mais, si vives que fussent à cet égard les inquiétudes, on espérait que la démobilisation déjà ordonnée et rapidement exécutée préviendrait de nouveaux malheurs.

L'année 1913 prenait fm à travers ces incidents. Elle avait été fatale au roi et au royaume et il n'apparaissait pas que l'année 1914, qu'ils voulaient consacrer à réparer de si grands désastres, dût leur être plus favorable. Un homme d'État bulgare écrivait : « Nous sommes effondrés et nous avons perdu toute espérance. » Le roi aurait pu s'approprier ce langage. Mais de l'aventure tragique qu'il venait de courir, il gardait surtou l'ardent besoin d'assouvir ses rancunes et de se venger.

En ce moment pathétique, la République française était représentée à Sofia par M. André de Panafieu. Entré au ministère des Affaires étrangères en 1883 et après avoir gagné tous ses grades en résidant successivement à Madagascar, à Constantinople, à Port-au-Prince, à Sofia, à Bangkok, à Tokio, à Pékin, au Caire et à Saint-Pétersbourg, ce diplomate avait été nommé à Sofia en février 1912. Dès le mois de juillet 1913, il constate qu'irrité par les revers qu'il a subis, Ferdinand ne paraît plus le même homme qu'avant la guerre

qui a si mal tourné pour lui et dont il est seul responsable.

Atteint dans son orgueil par ses défaites, par l'avortement de toutes ses combinaisons, humilié d'avoir été vaincu par des adversaires qu'il méprisait, dont il s'était flatté de faire des vassaux, il ne leur pardonnera pas ; tout son effort tendra désormais à les abattre et à leur faire rendre gorge. C'est ainsi qu'on pourra le voir aigri, désabusé, avide de représailles, suivre son chemin en cachant à ceux qui l'abordent ses véritables sentiments et en subordonnant toutes ses actions, voire l'intérêt du royaume et de la dynastie, à cette soii de se venger qui sera le plus puissant mobile de sa conduite ultérieure.

Ce n'est pas le calomnier que de dire qu'il était dans ces dispositions lorsque, au mois de juin 1914, survint l'attentat de Srajevo. Depuis la paix de Bucarest, son gouvernement faisait répandre que la politique d'étroite entente avec la Russie avait fait faillite et que la Bulgarie, pour se sauver, était contrainte de rechercher et d'obtenir le concours des empires du Centre. N'ayant pas écouté en temps opportun les conseils amicaux du grand empire slave, il reprochait à l'empereur Nicolas d'avoir manqué à ses engagements pour favoriser les prétentions de la Serbie et de la Grèce. C'était toujours la même disposition à oublier ses propres fautes, à exagérer celles d'autrui et à faire retomber sur l'adversaire toutes les responsabilités.

P D'accord avec ses ministres Radoslavof et Ghé-

nadief, il recherchait l'appui de l'Autriche et, comme il n'ignorait pas qu'elle lui reprochait d'avoir été l'instigateur de l'Union balkanique, il allait à Vienne pour faire amende honorable et recevoir l'absolution. Il y était reçu comme l'enfant prodigue. Le Cabinet de Vienne, qui avait favorisé la guerre de 1913 dans l'espoir de voir la Serbie affaiblie et diminuée, lui accordait le pardon qu'il était venu solliciter. On lui exprimait le regret de n'avoir pu lui donner aide et secours pendant cette guerre, ni pendant les négociations de Bucarest ; on s'associait à ses rancunes en les encourageant ; en un mot, on faisait luire à ses yeux les dédommagements que lui procurerait dans un avenir prochain l'appui de la Triple-Alliance. C'en était assez pour faire de ces consolations et de ces encouragements la base de la pohtique nouvelle à laquelle on va le voir s'attacher.

Il apprend avec satisfaction l'assassinat de François-Ferdinand, non pas seulement parce que, comme beaucoup d'Austro-Hongrois, il n'aimait pas l'archiduc-héritier, mais encore parce qu'il espère que de ce tragique événement résultera quelque dommage pour la Serbie et lui permettra de tirer vengeance des c tastrophesqui l'ont frappé et dont il lui impute la responsabihté sans vouloir reconnaître que c'est lui qui l'a encourue. Un mois plus tard, l'ultimatum du Cabinet de Vienne, dans lequel il salue le prologue d'une guerre euro-

péenne, réjouit son cœur, il se fait violence pour ne pas laisser éclater sa joie.

Réconcilié avec l'Autriche, s'attendant à l'entrée en scène de l'Allemagne, et conséquemment de la Triple-Entente, il se réserve en laissant entendre à chacun des adversaires qu'il prendra parti pour lui ; mais en réaUté, en dépit de ses origines françaises, il souhaite la victoire des ennemis de la France. C'est surtout un être vindicatif ; il veut châtier ces Serbes qui ont osé dire que sans eux, en 1912, il n'aurait pas pris Andrinople ; il ne leur pardonne pas de l'avoir outrageusement battu en 1913 ; de même il ne pardonne pas à la France et à la Russie de n'être pas intervenues auprès des Grecs pour lui assurer après ses défaites la conservation de Cavalla.

Un homme qui l'a beaucoup connu disait en parlant de lui :

« Il pousse à ce point le besoin de la vengeance que lorsque, définitivement vaincu, il mordra la poussière et veira ses espérances s'anéantir, il ne regrettera rien de ce qu'il a fait ; il affirmera qu'il en ferait encore autant si c'était à recommencer, et dût-il perdre sa couronne et mourir sous les coups de son infortune, il se consolera en se disant qu'il s'est vengé. »

Que, dès ce moment, il ait fait des vœux pour que les Austro-Allemands fussent victorieux, cela n'est pas douteux. Mais la prudence lui commande de ne pas laisser éclater ses véritables senti-

ments ^ . Son trône, un an auparavant, a été trop ébranlé pour qu'il l'expose prématurément à des risques nouveaux ; il assiste impassible aux pre ■ iers événements de la guerre, en affi mant aux belligérants qu'il observera une neutralité rigoureuse. Les premiers revers des Alliés menaçaient cependant d'ébranler ses résolutions ; mais la victoire de la Marne les raffermit. Ni l'entrée en scène de la Turquie, ni la situation presque désespérée de la Serbie à la fin de novembre 1914 ne le font se départir de cette attitude qui est interprétée comme une preuve de sa sincérité. De ce qu'il néglige de se joindre aux ennemis de la Serbie, on tire cette conclusion qu'il n'entrera jamais en conflit avec les puissances de l'Entente, et que même il pourra un jour s'unir à elles si on lui accorde les avantages territoriaux que réclame son pays.

Cependant, on commence à s'inquiéter lorsque, au mois de février 1915, on apprend que, désirant contracter un emprunt, c'est aux banques de Berlin qu'il s'est adressé. Un écrivain français, M. Joseph

1. Pour mesurer dans toute son étendue la perfidie avec laquelle il les a dissimulés à force de duplicité et de mensonges, il faut lire un volume récemment publié sous ce titre : Les Bulgares peints par eux-mêmes ! (Payot et Cie). C'est un abondant recueil de citations empruntées par l'auteur, M. Victor Kuhne, à la presse de Sofia pendant l'année 1916 et où elle reconnaît en des aveux cyniques et railleurs que la Bulgarie, pendant sa période de neutralité, a joué une comédie pour tromper la Triple Entente en entretenant ses illusions pendant qu'elle négociait avec les empires centraux.

Reinach, qui était depuis longtemps en relations avec lui, se décide à l'interroger et lui fait part dans une lettre « de la tristesse que causent les dernières nouvelles à tous les amis de la Bulgarie et de son tsar ^ ». Il termine sa lettre par ces mots : « Sire, que dirait le duc d'Aumale? » Le roi répond, dès le lendemain : « J'ignore totalement les nouvelles dont vous me parlez. Quelles qu'elles soient, l'historien me semble trop avisé pour en accepter sans contrôle la douteuse authenticité. Quant à mes sentiments, ils demeurent invariables, » Et au bas de cette affirmation, il signe : « l'Européen », ainsi qu'il le faisait toujours dans sa correspondance avec M. Joseph Reinach.

Celui-ci n'est pas le seul qui ait été l'objet d'assurances analogues. Verbales ou écrites, on en formerait un faisceau dans lequel on trouve la preuve que, durant cette période, il n'a pas cessé d'essayer de tromper son monde, voulant se réserver, sans en faire l'aveu, de ne se prononcer, s'il y était contraint, qu'après s'être assuré de la direction que prenait la victoire. Dans une note rédigée par un de ses anciens familiers, on lit ce qui suit :

« Jusqu'au mois de mai, le roi est resté indécis et hésitant, subissant les impressions contraires qu'ils faisaient naître dans l'ordre militaire ou diplomatique, suivant leur tournure favorable ou défavorable aux uns ou aux autres. Son gouver-

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