CHAPITRE
1IC8I3RS ROXAUnU. — FÉTU BT CÉRiHOBTIBS PUBUQUBS.
Si nous nous en rapportions au plaisir que nous avons éprouvé en lisant toute cette correspondance de M. de Berg » nous ajouterions au tableau que nous venons de donner de la cour de Rome ^ un exposé complet du gouvernement pontifical, de sa politique, de ses lois, de ses ressources. Mais tout cela a perdu un peu de son intérêt au temps où nous vivons. Nous nous bornerons à citer un fragment qui nous paraît être d'un intérêt plus durable; c'est une de ces esquisses qui conservent la vie au sujet :
c Ce qui reste du Golisée suffit pour conserver la mé«
moire de l'ancienne splendeur de Rome. L'arène de ce cirque est aujourd'hui décorée par douze chapelles ou stations, et tous les soirs plusieurs confréries y vont en procession chanter des litanies on l'office du jour. Les confrères sont affublés d'un sac gris, blanc on brun ( selon que le prescrit leur institut ), qui les couvre de la tête aux pieds. Chaque procession est composée d'un porte-croix, d'environ cinquante confrères, et d'un moine qui
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marche le dernier. II n'est point de jour que , dans Rome ou hors des murs , il ne se promène douze ou quinze de ces confréries masquées. Cela nourrit dans le peuple Tesprit de dévotion; mais, comme il est de la nature des meilleures lois et institutions humaines de produire en même temps de grands biens et de petits maux, ainsi que le remarque M. de Montesquieu, il arrive que ces confréries nourrissent aussi Tesprit de paresse et Toisiveté, à laquelle le peuple romain est assez porté d'ailleurs par la nature du climat et par la nullité des encouragements donnés à l'agriculture et aux fabriques^.
€ On reconnaît , dans le goût des Romains modernes pour les processions et les cérémonies d'apparat, et dans le soin du prince à le contenter sur ce point, le goût des anciens Romains pour les fêtes et les spectacles publics, et les mêmes soins de la part du gouvernement. Il est vrai que les spectacles profanes sont très-rares, depuis que le prince spirituel a cru devoir interdire les opéras et les comédies, cojQpone peu propres à attirer la bénédiction du ciel sur les terres qui, étant presque toutes demeurées en friche, ont donné de si mauvaises récoltes pendant les années 1764, 65 et 669 que Rome a souffert une trèS'^ande disette; mais le nombre, la diversité et la pompe des céréniônies sacrées suffisent pour occuper continuellement un peuple oisif et inquiet, et ne pas lui laisser le temps de faire des réflexions capables de troubler le repos de l'Ëtat II n'est point de semaine sans quelque fête d'éclat; tantôt c'est celle d'un fondateur d'ordre, tantôt l'anniversaire de la consécration d'une église; anniversaire de l'élection, anniversaire du couronnement du pape, {promotions de cardinaux, conclaves, canonisations, béatifications, fêtes de paroisse, processions, confréries, feragoust, voilà les objets qui s'emparent de tout cerveau romain depuis l'âge de quatre ans jusqu'à quatre-vingt-dix. Dans l'espace de sept semaines, j'ai assisté à quatre processions solennelles, c'esfrà-dîre, composées de tout le clergé de Rome, du pape et du sacré collège ; j'ai vu la fête de S*-Pierre, la Fête-Dieu , les fêtes de S^-Pierre-aux-Liens, de S^-Jean, de N.-D.-aux-Neiges, de S'^Ignace, et à l'occasion de
chacune , j'ai vu le pape avec tout son cortège, les cuirassiers et les gardes du corps à cheval , les Suisses à pied , les cardinaux en carrosse, visiter Fëglise dont la fête se célébrait, et y assister, soit à la grand'messe , soit aux vêpres. Le spectacle du grand cortège se renouvelle au sortir de S. S.; régli3e reste enfioquée^ c'est-à-dire, décorée extraordinairement, tant au dehors qu'au dedans» pendant huit jours, et les maisons et surtout les cabarets du voisinage sont couverts de tapis, de tableaux et de papier doré.
c La fête de Notre-Dame-aux-Neiges se rapporte à la fondation de l'église de S'^-Marie-Majeure. Le 5 août de l'année 352, un Romain eut une vision dans laquelle un ange lui ordonna de bâtir, à l'honneur de la Vierge, une église plus grande que toutes celles qui lui étaient dédiées ( de là vient le nom de S**-Marie- Mtgeure) , dans l'endroit de Rome où il trouverait de la neige. Le Romain avertit sur-le-champ le pape Liberius, qui, après avoir traversé la ville en procession , trouva un monceau de neige sur le mont Exquilin et posa tout de suite la première pierre de l'église. J'ai vu la cérémonie qui se pratique en mémoire de cet événement miraculeux. Le 5 août, pendant qu'on chante les vêpres, auxquelles le pape assiste, on voit du haut du dôme d'Une des chapelles de l'église tomber quantité de fleurs blanches qui imitent parfaitement les flocons de neige. Je ne sais pourquoi on néglige de représenter ce miracle avec plus d'exactitude : la tradition ne rapporte pas que le pape Liberius vit tomber des flocons de neige, mais que, s'étant transporté au mont Exquilin, il y trouva de la neige amoncelée. Il serait donc mieux, pour renouveler la mémoire de ce miracle , en l'imitant avec plus de vérité , de faire transporter pendant la nuit un monceau de neige à l'endroit même où le miracle s'opéra. Gela ne serait pas difficile , puisque les montagnes de l'Âppenin fournissent de la neige aux cafetiers de Rome pendant les plus grandes chaleurs. On garde à S^^-Marie-Majeure du foin et de la paille recueillis dans la crèche de Notre Seigneur , et non pas la crèche même, comme le rapporte un voyageur peu exact.
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c J'ai VU, la veille de S^Pierre, la cérémonie de rhommage que rend le roi de Naples au pape, comme à son seigneur suzerain, et de la présentation de la haquenée. Vers les six heures du soir le prince Colonne, ambassadeur extraordinaire du roi de Naples pour cette cérémonie y sortit du palais Farnèse (que le cardinal Orsini, ministre ordinaire du roi de Naples lui cède habituellement ce jour*là ) y accompagné des gardes du corps de S. S. , d'un grand cortège de voitures et de la haquenée richement enhamachée ; il traversa ainsi la ville jusqu'au palais du Vatican, où le pape lattendait sur un trône dans une des salles du second étage ( contre Tusage ordinaire, suivant lequel cette cérémonie doit se iaire dans réglise de S^-Pierre; mais il y avait de l'empêchement : on était occupé à Yenfioquer pour la cérémonie de la canonisation )• Le prince Colonne monta, et la haquenée le suivit, jusque dans la salle même où était S. S. , entourée de cardinaux et de prélats; l'ambassadeur fit trois génuflexions, puis ayant les deux genoux en terre, il dit en substance t que le roi de Naples, qu'il repré- € sentait, reconnaissait ne tenir son royaume que de S. S., et qu'il € priait S. S. d'accepter cette haquenée et l'acte d'hommage qui € lui était dû. » Ensuite le prince Colonne se leva et sortit avec la haquenée , qui retourna à son écurie attendre l'année prochaine pour renouveler le même manège. C'est une opinion reçue à Rome, parmi le peuple, que la haquenée fait des génuflexions à la vue du pape aussi bien que l'ambassadeur , et plusieurs voyageurs rapportent ce fait comme très-vrai ; mais je puis vous assurer qu'il n'en est rien.
c Au soir, le prince Colonne fit tirer sur la place Farnèse un très-beau feu d'artifice; le pape en fit tirer un de son côté sur le haut du château S^-Ânge, et la coupole de l'élise de S^-Pierre fut entièrement illuminée. Cette iUumination de la vaste coupole de S^-Pierre, qui , en moins de trois minutes, paraît entièrement couverte de feu , est assurément tout ce qu'on peut voir de beau dans ce genre. Le lendemain, jour de Saint-Pierre, S. S. célébra la messe pontificalement, dans Téglise de ce nom. On chanta l'évangile en grec et en latin ; tous les cardinaux et prélats y
assistaient, ainsi qu'aux vêpres, qui furent chantées par un chœur de plus de cent voix , accompagnées de sept orgues et d'une vingtaine de basses. Au soir, la coupole, la façade et la colonnade de St-Pierre furent illuminées comme la veille; il y eut un second feu d'artifice sur la place Farnèse et au château S^-Ange.
€ J'ai assisté à la cérémonie qui s'est faite à l'occasion de tanmoerscàre de l'élection du pape (pendant le règne de Clément XIII , le 6 juillet ), et qu'on nomtne communément à Rome capella délie bugie, c'est*à-dire, chapelle des mensonges. Tous les cardinaux et prâats vont le matin en grand gala au palais de IthrOe-Cavallo , féliciter le pape sur l'heureuse continuation de son pontificat, et l'assurer qu'ils désirent infiniment sa longue durée; on porte ensuite S. S. dans la chapelle du palais , où elle assiste au Te Deum avec toute sa cour; le soir il y a illumination. Benoît XIV demanda, un jour au cardinal Ruf, doyen du sacré collège, si le compliment qu'il lui faisait était sincère, le cardinal repondit : € è taie ch*era queUo y che f(wem la vostra santita ai suo predecessore y < il est tel que celui que Y. S. faisait à son prédécesseur. »
€ J'ai assisté à la grande cérémonie des bienheureux moines Jean Canzio, Joseph Galancancio, Joseph da Gupertino, Jérôme Emiliani, Seraphino d'Ascoli et Jeanne Françoise Fremiot de Chantai, fondatrice du couvent de la Visitation à* Turin. Entre sept et huit heures du matin, le pape, accompagné des cardinaux, évéques, prélats, généraux d'ordres, pénitenciers, fit en procession le tour de la place de S*-Pierre. Vers les huit heures et demie, S. S. entra dans l'église avec tout son cortège : après de nombreuses cérémonies préliminaires , l'avocat fiscal s'adressant à S. S., demanda à haute voix la canonisation des saints nommés ci-dessus, méritée par la quantité de miracles opérés à leur intercession et par les autres raisons dont S. S. était informée et qui avaient été examinées et jugées valides par le consistoire établi à cette fin. Le pape répondit qu'il ferait ce que lui inspirerait le S^-Esprit; après quoi il se mit à genoux , et l'on chanta les litanies. Ensuite le pape s'étant assis, Tavocat fiscal fit une seconde instance : S. S. répéta sa première réponse.
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et s'étaut rranise à genottit^ on chanta le peni Creatot. Enfla le pape consentit, à la troisième instance^ et donna le dëeret de canonisation , qui fut sur-Ie<)hamp annoncé au peuple au son des trompettes , d^ timbales et de tontes les cloches de la ville, et au bmit du canon du château S'-Ânge.
< Le pape commença la grand'messe; on chanta Vévaxkgile en grec et en latin, ensuite vint Toffrande, et chacun des ordres qui avait un saint de sa religion, présenta au pape du pain, du y in , de la cire et trots cages, dans deux desquelles il y avait des tourterelles , et des serins dans Vautre. Il était anciennefflônt d'usage de lâcher ces oiseaux , après les avoir chargés d'annidncer la canonisation par toute la terre; mais; cet usage est aholi depuis l'invention des postes. Après lofirande , le pape continua la grand'messe , et à midi et demi fut entièrement terminée la cérémonie de la canonisation , pour laquelle tous les peintres , doreurs, menuisiers et poètes de Rome avaient été emplo]|és depuis trois mois.
c J'ai vu aussi quelques-unes de ces illuminations que chaque nouveau cardinal doit faire devant son palais. Enfin j'ai vu la feragousty qui occupe le peuple romain pendant tout le mois d'août. Chaque samedi et dimanche de ce mois, on inonde, vers le soir, la place Navône : ce qui renouvelle la mén»)ire des luttes navales que les empereurs faisaient exécuter dans cette place même. Il est de bon ton de se promener ces jours-là dans l'eau en voiture. Les petits-maftres y vont en cabriolet, le peufde en charrette, et les polissons à demi nus se baignent et éclaboussent tout le monde.
c On ne donne proprement le nom de femgmst qu^au premier dimanche d'août. Il se fait ce jour-là un grand carnage de poulets : car il n'est point de ménage un peu co£»u qui ne veuille avoir le sien, fallût-il se passer de pain. Après l'inondation de chaque samedi , (m &it k sabbatine : le plus grand plai»r de cette £ète consiste à narguer le jour maigre. On calcule l'heure et la minute à laquelle il sera minuit (car il n'est pas toujours minuit à la même heure dans ce pays-ci : tantôt c'est à quatre
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heures, tantôt à cinq et plos ou moîas de minutes, tanlôt à six, etc. (*), et l'heure venue, on se met à manger de la yiande avec une avidité singulière. Les prêtres disant messe ne pouvant être de cette £&te, se gorgent de vismde le jeudi au soir, et finissent leur souper à minuit précis.
€ Hors de là, les Romains ne soup^it pas, par principe de santé. Cependant mon hôte m'assura, dès le premier jour, qu'il foUait souper pour se bien porter, et que les Romains ne s'en privaieni que par économie. Je suivis son conseil , et je sonpai ri^lièrement tous les jours, à table ronde, avec les étrangers logés dans la même maison* Houb avions toujours, pendant le sipuper , la visite de quelques messieurs romains , qui se récriaient sur ce que nous ruinions notre santé , et r^usaieat constamment de prendre place à table; mais mon hôte me fU remarquer que, tout en parlant, ils ne laissaient pas que d'avaler par distraction son pain et son fromage, et de vider plusieurs gobelets de vin, pour avoir Thonneur de nous saluer.
< La fainéantise et la vanité constituent le caractère dominant des Romains. Ils scmt bas et rampants, naturell^nent poltrons et par conséquent cruels dans leur vengeance. Ce n'est point l'e^get du climat, comme l'histoire nous le démontre; c'est une suite nécessaire de la nature du gouvem^oient.
< Le luxe des cardinaux et des grands consiste à avoir une nombreuse livrée , plusieurs carrosses et beaucoup de chevaux.
O « A Rome, comme dans tout le reste de Hlalie (excepté à Florence, où la manière de compter ks heures, comme on dit Id , à 1a française, commence à s'iQtrodvIrt), ce n'est pas d'après le plus haut point d'élévation du soleil, mais d'après son coucher, que se règlent les horioges. L'heure du coucher du soleil se nomme la vingt-quatrième du jour, et celle qui la toit , la première. Dliprès cela U est , selen les diiTérentes saiaons , midi et minuit à 16, 17 , 18{heures, et â 4, 5, 6 heures et plus ou moins de quarts et de minutes, tous les jours à un temps dilTérent de la yeiUe. 11 faut donc , pour se trouver au conseil , à l'élise, pour régler le jeûne ûié k une heure déterminée, calculer tous les jours à quelle heure, è quelle minute il sera midi ou minuit, et changer les horloges. Pour remédier autant que possible k cet erabarrus, 00 est convenu que, tantôt pendant quinze jours , tantôt pendant dix ou vingt jours consécutif, Je soleil serait censé se coud^er k la même heure. Ainsi , ce coucher étant déterminé depuis le premier janvier jusqu'au douze , k l'heure que nous nommons cinq heures du soir, il est minuit , durant cet Intervirile, k sept heures dltaUe , et midi à dix-neuf heures , et ainsi de suite, salMi une table adoptée. >
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Cest en les étalant qu'ils font les honneura de la ville, et les étrangers ne penvent gaère compter à Rome que sur de grandes offres de services et la permission de venir à la conversation , c'est-à-dire, à rassemblée qui se tient la nuit chez Madame. Le mari se garde bien de s'y trouver , et à cet égard l'ancien ton de Rome est bien changé! Mais à la jalousie du mari a succédé celle des cicubées ou chevaliers servants, qui sont insupportables. Les femmes savent que, pour s'attacher un étranger pendant deux ou trois mois , elles perdront leur amant pour toujours. Cependant, à moins de débusquer le cuÂsbéCy la société des dames n'est d'aucune ressource : car il n'y a point de milieu, il faut être absolument bien avec les Romaines, ou ne leur être rien du tout. On trouve indécent à Rome qu'un homme soit dans le même carrosse avec une ou plusieurs femmes; mais il ne Test point qu'une femme se promène toute la nuit au bras de son amant. Non-seulement les dames romaines souffirent les propos les plus libres ; mais elles les provoquent , et se permettent des bons mots qui feraient rougir un mousquetaire.
c A propos de décence, je dois dire , à la louange des cardinaux, qu'on ne peut plus leur reprocher ce&ste scandaleux, ces mœurs débordées, qui ont fourni tant d'armes aux ennemis de la religion. Autre temps, autres mœurs! Les grandes sources de richesses sont taries, et celles qui restent se dessèchent de jour en jour. L'or a ruiné Rome , comme il a ruiné l'Espagne : on a cru qu'il suffisait d'avoir de l'or, et l'on a négligé l'agriculture et les fabriques, et les famines en ont été la suite, et les fortunes les plus monstrueuses se sont ressenties de la misère publique. D'un autre côté, l'abus que quelques papes ont Êiit de leur autorité a diminué considérablement le crédit de la cour de Rome chez les nations les plus orthodoxes. Les exemples importants des premiers apôtres ont été cités tant de fois, qu'on a compris qu'il serait utile à la religion, et partant à la cour de Rome, sinon de suivre leur exemple, du moins de s'en rapprocher. Enfin, sur le pied où les choses sont aujourd'hui, un cardinal peut vivre trèsdécemment à Rome avec vingt mille livres de revenu. Quant à
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l'articte des fnnnies , la réforme n'est pas moins (xmsidérable : seuls les (dus yieux d'entre les cardinaux ont encore , selon l'usage du dernier siècle» une maîtresse en titre; elle lait les honneurs de la maison de S. É. , et c'est à elle que doivent faire leur cour ceux qui ont besoin du cardinal ou veulent fréquenter sa oonversation. Les cardinaux modernes, et presque tous ceux de Benoît XIV, tiennent leurs maîtresses sur le pied de Vincogmto et sauvent les apparences.
c J'ai été charmé de voir le général des jésuites, ce fléau des rois, ce despote ambitieux, qui ne respire que sang et carnage (ce sont les termes d'un discours prononcé, je crois, au parlement d'Aix) , ce vieux dé la montagne, qui laisse vivre ses ennemis, quoiqu'il ait vingt mille assassins à ses ordres : je n'ai pas été surpris de le trouver logé aussi modestement qu'un recteur de collège , ni de ne trouver en lui aucune marque de hauteur et de me voir reçu avec la même politesse et affabilité que j'aurais pu attendre d'un homme ordinaire ; mais j'ai vu en lui avec surprise un esprit borné et assurément incapable de faire mouvoir par lui-même les grands ressorts de son gouvernement , surtout dans les circonstances présentes. Je n'assurerais pas ce Êiit, si parmi ceux qui connaissent particulièrement le général Ricci, j'en avais trouvé un seul qfêi portât de lui un jugement contraire. Au reste , je ne rapporte ce fait qu'en historien fidèle, et sans en tirer d'autre conséquence, si ce n'est qu'il me semble confirmer l'opinion de ceux qui croient que le gouvernement jésuitique a plus de rapport avec l'oligarchie qu'avec le despotisme d'un seul.
€ Je vous ai dit que le luxe de la première classe consistait dans une nombreuse livrée. Cet objet n'est pas aussi coûteux à Rome que tout autre part, d'abord parce que la misère du peuple fait qu'on a les laquais à très-bon compte, et que l'habit de livrée sert plus d'un lustre^ ^isuite parce que les étrangers, et tous ceux qui veulent fréquenter une maison quelconque, sont mis à contribution pour l'entretien des domestiques , auxquels on ne peut refuser , tantôt la bonne manche, tantôt la bonne main , tantôt le pourboire , selon les occurrences et le tarif établi par
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l'usage. IVabord , après la jHremière TÎsite , ub d^të de la livrée ne manque pas de yous Tenir féliciter au sujet de rhonneor que vous a fait son mattre. A la F^ragoust, à Noël , à Pâques^ autres députés, et la veille du départ on reçoit immanquaUttnent le souhait d'un heureux voyage. La première fois que je (us mis à contribution, je vis avec indignation et surprise le domestique député mettre presque le genou en terre et me saisir la main, de laquelle je tenais l'argent qui lui était destiné, pour la baiser. Mon étonnement fut de peu de durée : car il n'y a rien de si commun ici que de voir les femmes pourchasser les moines en pleine rue, pour leur baiser la main ou le pan de la robe, et il n'y a point de si petit prâat qui, en entrant à l'église ou chez lui, ue trouve sur son passage plusieurs Romains guettant le moment de lui rendre le même hommage, heureux si Sa Grandeur, qui ne manque pas de les laisser faire, veut bien les honorer d'un regard de protection.
t Suivant le tableau de 1767 , la population de Rome est évaluée à 167,868 âmes, parmi lesquelles 2,551 prêtres, 4,258 moines et 1,654 religieuses, 1,200 militaires, 4,000 juifs, environ 10,000 abbés, 10,000 fiUes publiques et 10,000 mendiants. J'évalue au hasard le nombre des abbés et des mendiants , que je crois plus considérable encore : car on ne «oit pas autre chose dans les rues que des petits collets et des gueux , et des filles aux fenêtres. Celles-ci exercent leur profession en toute sûreté , pourvu qu'elles seÊissent inscrire sur le livre de la police. Cest le cardinal vicaire qui préside à ce département; il est en même temps leur juge compétent. J'évalue leur nombre d'après ce que m'ont dit les calculateurs les flus modérés. Cest un problème si Rome l'emporte , en fait de filles publiques , sur Venise. Quant à l'article des mendiants, elle l'emporte ^ sans aucun doute , sur toutes les villes du monde. Il y en a de toutes les nations et de toutes les figures ; ils entrent librement dans les cafés, et la nuit on les voit par centaines couchés sur les parapets des rues et sur les degrés des églises.
€ La garnison de Rome est composée de 60 chevau-légers ,
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50 cuirassiers à cheyal , 200 Suisses cuirassés à pied , qui forment la garde du pape et sont commandés par dix officiers ayant le titre de chevaliers de la garde , de 200 chasseurs et d'un régiment d'inianterie d'environ 7 à 800 hommes. Les troupes dispersées dans rËtat ecclésiastique forment un corps de 4 à 5000 hommes.
c Les juifs professent librement leur religion dans Rome. Us sont obligés d'assister tous les samedis à un sermon qui a pour objet la vérité de la religion chrétienne. Les monts-de-piété leur ôtent la ressource de Tusure, et leur seul commerce est celui de la friperie. A chaque pontificat, le pape reçoit Fbommage des rabbins, qui consiste en ce qu'un d'entre eux lui présente à genoux le Pentateuque, dans un bassin rempli d'argent. Le pape lui répond par un coup de baguette sur la tête, qui lui annonce que Sa Sainteté consent à ce que les juifs restent et exercent leur religion dans Rome. Le cardinal grand vicaire est, avec le cardinal camerlingue, juge compétent des juifs.
€ Rome contient trente-cinq mille maisons, dont vingt-sept mille appartiennent à des gens d'église.
€ Je termine mon tableau de Rome par un mot sur l'état où sont aujourd'hui les sciences et les arts. Quant aux arts libéraux , ils y sont absolument négligés, et loin que les élèves que la France et la Russie y envoient pour se former le goût, en étudiant les excellents modèles de peinture^ de sculpture et d'architecture, trouvent des maîtres qui les guident, c'est à ces étrangers mêmes que les Romains ont recours actuellement pour décorer les églises et leurs palais. Quant aux arts mécaniques , le vice dominant des Romains, la fainéantise rend leur succès impossible. La seule utilité des fabriques se réduit à augmenter les revenus de la douane, qui, sous prétexte de les soutenir , charge excessivement les étoffes étrangères , au préjudice du public qui ne peut s'en passer. L'état des sciences est une suite du système du gouvernement. On peut se contenter de répéter à ce sujet, ce qui est dit dans un livre intitulé Viago di Vanton ai regni délie scinde , Voyage de Yanton au royaume des singes : c La scienza qui vi è un impietà che scuote Cedifido del sovrano dominio. »