DE BE11C
nison de Bruxelles. Le recrutement de tous ces corps se faisait, au moyen d'enrôlements volontaires, et, autant que possible , dans la province même où ils se trouvaient, afin de rendre plus facile l'envoi des hommes en congé de semestre. Mais, depuis les événements de 4787, on avait concentré quelques troupes dans la capitale et ses environs. Le régiment de Ligne (i) était venu alors à Bruxelles, ainsi qu'une division de cavalerie. Il y eut plus tard d'autres mouvements, suivant les circonstances. Plusd'une fois, la Flandre fut presque abandonnée à elle-même. Anvers, Louvain , Bruxelles, Malines, Mons et Namur devinrent les points militaires principaux. Quand les habitants des campagnes commencèrent à s'agiter, le général d'Alton inventa les commando-volants, espèce de corps d eclaireurs composés d'une soixantaine d'hommes d'infanterie et de quinze à vingt hommes de cavalerie, avec un officier de chaque arme, il jeta de ces petits corps dans presque toutes les parties du pays : depuis Luxembourg jusqu'à Courtrai, Tournay, Tirlemont, Diest, Ruremonde, Hervé, etc. Enfin, au mois de septembre 1789, l'armée fut renforcée du régiment d'infanterie de Bender (2), qui tenait ordinairement garnison à
(1) Ce régiment , créé en 1735, avait été formé de trois régiment* wallon*, de Maldeghein , de Lannoy et de Pancarlier. Il avait été donné a Jean Antoine De Turineiti, marquis de Prié cl de Pancarlier, général major dans les armée* impériales , Gis du célèbre marquis de Prié , qui fut pendant quelques années gouverneur général des Pays-Bas. Il fut la propriété du marquis De Prié jusqu'en 1753, époque où celui-ci fut indemnisé par une pension annuelle , et son régiment fut donné à :
Guillaume prince de Saie-Gotba, feld-icugmeislcr des armées impériales, né le 12 mars 1701. mort le 3 mai 1771, Gis puîné de Frédéric II, duc régnant de Saie-Gotha, mort le 43 mars 1732, et de la princesse Magdclaine Auguste d'Anhalt-Zerbst.
Le troisième propriétaire de ce corps fut Charles Joseph prince de Ligne et du saint Empire romain, grand d'Espagne, chambellan de l'Empereur et feld maréchal de ses armées, conuu dans le monde politique et littéraire, né le 29 mat 1735, mort à Vienne, le 13 décembre 18U. Son régiment fui donné après sa mort a :
Christophe comte de Nugent Laval, aujourd'hui feld-zeugmeister des armées impériales , commandant général de la Croatie , commandeur de l'ordre militaire de Marie-Thérèse , chambellan de l'Emnereur , etc. Le régiment de Ligne avait fait les campagnes de la Belgique , pendant les guerres de la Succession de l'Empereur Charles VI. Dans la guerre de sept ans , il se distingua aux batailles de Dcltingue , de Collin , de Lissa , d'Hochkirchen , au combat de Moysberg. elc.
Ce régiment , qui eiiste encore, est aujourd'hui le 30* d'infanterie de ligne autrichienne. Il est en garnison & Lemberg, dans la Gallicie orientale et se recrute dans celle province. V. Militar schemalumu* des Ot$terreichitehtn kaiser (humrs. Wten, 1841, p. 161.
(a) Le régiment de Bender était un corps allemand, qui ne servit que momentanément aux Pa>* Bas. 11 avait élé le\é, en 1701 , dans la Gallicie, par le margratc Chrétien Ernest De Bav
RAPEMUS
Fribourg, et plus tard on forma les chasseurs Le loup, qui n'eurent d'abord que deux compagnies (t). A dater du mois de mai de cette année, on avait commencé à s'apercevoir d'une assez forte désertion et d'une diminution dans le nombre des enrôlements volontaires. Les soldats dont les engagements étaient expirés, refusaient d'en contracter de nouveaux. On voulut les retenir sous les armes malgré eux , mais on en fit des déserteurs. Il y eut jusqu'à des officiers, surtout dans le régiment de Ligne, qui voulurent quitter le service et qui demandèrent leur démission. Diverses circonstances devaient nécessairement amener ce résultat. Ligne et Vierset (s), qui avaient toujours été en garnison sur
rcutk ; le feld-maréchal Biaise Colomban baron de Bcndcr, en avait été investi, en 1778 , en rem placement du comte Louis Charles De Barbiano et Belgiojoso , général-major dec troupe* impériales. Après le décès du baron de Beoder , son régiment fut donné , en 1803 , au prince bérédi taire Guillaume Frédéric , depuis roi de Wurtemberg. Il a aujourd'hui pour chef, depuis 1817. Ignace Pierre baron Mareachall de Perclat , feld- maréchal lieutenant des armées impériales. Ce corps est aujourd'hui le 41* régiment d'infanterie de ligne autrichienne.
(t ) Jean Leloup, né a Gond, était enfant de troupes , si nous en croyons les renseignements que nous avons pu recueillir sur son origine. 11 avait passé par tous les grades subalternes, avant de parvenir à celui de capitaine dans le régiment de Ligne. U formation du corps de chasseurs auquel il donna son nom , fut décrétée au commencement de novembre 1789. On lit , sous la date du 8 de ce mois, dans YEtprit de$ gaxeltts, t. XX, p. 596, l'avis suivant : « Le compte qui a été rendu à S. M. de la fidélité des gens du plat-pays , l'a engagée à lever par préférence parmi eut un corps de chasseurs, dont l'engagement ne durera que jusqu'au moment où les présents troubles seront termines. La jeunesse , à qui les armes à feu sont familières , est invitée h entrer dans ce corps , dont la paie sera de quatorze k rentier par jour , qui est l'équivalent de sept patars; l'uniforme sera de couleur grise, revers verds; les autres conditions que S. M. a daigné accorder à ce nouveau corps , sont également flatteuses et promettent des avancements prompts et des récompenses certaines à tous ceux qui s'y distingueront par leur bravoure ou par leur intelligence. On pourra s'adresser a M. Leloup, capitaine commandant des chasseurs, ou à ses officiers. M. le capitaine Leloup loge rue de Louvain , à Bruxelles. »
Ce corps ne se composait que de deux compagnies , lorsque les autrichiens furent expulses de Bruxelles pour la première fois. Par la suite , deux autres compagnies furent levées dans les Ardcnnes , et l'on y incorpora les chasseurs du Limbourg. Lors de la rentrée des autrichiens aux Pays-Bas , il fut porté définitivement à six compagnies , de 900 hommes chacune, et Leloup . qui en conserva le commandement , fut promu successivement aux grades de major et de lieule nant-colonel. En 1799, il fut nommé colonel commandant du régiment de Jorgis, 59* d'infanterie autrichienne. Promu enfin au grade de général-major, il commanda un moment dans le Tirol, puis il fut chargé d'aller prendre le commandement du cercle d'Autriche. Il mourut à LlnU , en 180*.
Les chasseurs Leloup firent toutes les guerres , en Belgique, en Allemagne et en Iulie , jus- (pj'en 1801 , époque où ils furent licenciés. Le personnel de ce corps fut renouvelé plusieurs fois. Beaucoup d'officiers ont péri : cependant il en existe encore qui , ayant repris service en rentrant dans leur patrie, ont formé . sous l'empire , le noyau du 112' régiment d'Infanterie, et sont parvenus a des grades élevés. Les chasseurs Leloup ont laissé de beaux souvenirs militaires.
(s) Ce régiment fut formé, en 176S, dans les Pays-Bas autrichiens , par le baron Charte* l>e Billché de Viersel , gentilhomme liégeois , général-major dans les armées impériales Après
DE BF.RC.
la frontière de France , s'étaient recrutés d'un grand nombre de Français. Il y en avait même parmi les officiers. Ces gens-là n'étaient pas indifférents à ce qui se passait dans leur pays natal. Le désordre a toujours de l'attrait pour le soldat, surtout pour le capitulant, espèce d'aventurier prêt à faire de sa peau l'enjeu de toutes les parties. Il y avait aussi dans le régiment de Ligne quelques officiers appartenant à la noblesse du Hainaut : on conçoit qu'à la suppression des états de cette province, ils se laissèrent facilement entraîner dans le parti de leurs familles. Enfin la permanence des garnisons avait établi entre le militaire et le bourgeois une sorte d'intimité, de fusion qui effaçait toute distance entre eux. Il y avait un tel relâchement des mœurs militaires, qu'on voyait habituellement des soldats travailler dans les ateliers, moyennant salaire. A Bruxelles, les grenadiers fendaient et sciaient le bois de chauffage des habitants , au beau milieu des rues. Ceux qui trouvaient ainsi l'occasion de gagner quelques sous, faisaient faire leur service par leurs camarades, auxquels ils payaient une faible rétribution. Des soldats de cette espèce ne devaient pas être bien difficiles à embaucher. La craintedu châtiment aurait seule pu les retenir sous les drapeaux; mais à ceux qui désertaient pour aller rejoindre les patriotes en Hollande , on avait soin de faire entrevoir des chances de réussite qui rendaient la possibilité du châtiment peu probable.
Joseph II ne négligea rien cependant pour stimuler le zèle et la fidélité des troupes. Ses lettres sont pleines de recommandations bienveillantes à leur égard. * Je ne puis assez vous recommander » , écrivait-il au général d'Alton, le 7 juin 1789, « de ménager l'esprit de la troupe et les officiers dans les petites chi-
ln mort de cet officier, son régiment fui donné, eo 17(M , au baron Jean Pierre De Beaulieu , feldzeugmeister de l'artillerie autrichienne , et puis générai en chef dans les campagnes d'Italie, contre Napoléon. Après la mort de cet officier général , ce corps fut successivement donné, en 1823, au comte Joseph De Lespine, fcld maréchal lieutenant de Tannée aulri chienne, puis, en 1837 , au général major Charles De Wejder de Malberg. En Î830, l'archiduc Etienne en fut nommé chef titulaire et le possède encore aujourd'hui. Le feld -maréchal baron François Van Abcle Van I^elienberg fut nommé en même temps colonel en second. Ce corps est aujourd'hui le 58* régiment d'infanterie de ligne autrichienne; il se compose de recrues levées dam la Gallirie et tient garnison dans la petite ville de Stan'slawow.
530 iupÉims
canes, dans l'exigence d'un service trop strict, dans trop d'exercice , et particulièrement à l'égard de l'ajustement et d'une propreté trop recherchée , qui ne se laisse pas aisément obtenir de cette nation-là , qui lient plus de la nation française que des soldats allemands et hongrois , que tous avez été habitué de commander. 11 en est de même à l'égard de l'officier, vis-à-vis duquel il faut quelquefois dissimuler certaines effervescences. » Et sous la date du 29 juillet suivant, il écrivait encore:* Il (au t tâcher de ménager la troupe, autant qu'il se peut ; et vu la grande cherté, et sous ce seul prétexte, je vous autoriserais même d'ajouter , tant qu'elle durera, le kreutzer à la paye (i), depuis le sergent jusqu'au soldat, qui fait le kinges-beglrag , ou , si vous le préfériez, je vous autoriserais à faire donner, également par raison de cherté et parce qu'ils auraient eu quelques fatigues de plus , une rémunération , soit dans une doppet-loshnung , ou ce que ce soit. Peutêtre que cela vaudrait même mieux que le kinges-begtrag , puisque celui-ci il serait plus difficile de le faire cesser, et que l'autre ils peuvent espérer qu'elle vienne plus souvent. »
Enfin , après les troubles de Tirlemont , de Diest et de Louvain , l'Empereur institua , pour les sous-officiers et les soldats qui s'étaient distingués, comme pour ceux qui se distingueraient à l'avenir, une sorte de décoration. Ce signe d'honneur consistait en une médaille d'or ou d'argent, suivant l'éclat de l'action pour laquelle elle était décernée. 11 était alloué à celui qui obtenait la médaille d'argent une moitié de solde en sus du prêt ordinaire, et celui auquel était donnée la médaille d'or avait double solde. L'édit de création portait en termes exprès que ni l'une ni l'autre de ces médailles ne pouvait être considérée comme insigne d'ordre.
Rien ne fut épargné non plus pour s'assurer le concours actif des officiers. Pas une action un peu énergique ne resta sans récompense. Après l'affaire du 22 janvier 1788, le colonel Moitelle,
( i) La paye du soldai autrichien était de neuf liard» ( 20 centimes ) par jour . avec lesquels il devait se nourrir , n'ayant d'autres vitres que deux livres de pain de seigle. Le kreutrer valait deux liard».
DE BERG
qui commandait alors le régiment de Ligne , et qui eut avec Linguet cette polémique dont nous avons parlé dans le premier volume , fut élevé au grade de général-major ; l'enseigne Wuchetigh, qui avait commandé le feu sur la Grand'Place, dans la même journée , fut nommé 1" lieutenant. Les capitaines Flettenfeld,dn régiment de Murray, et La Marseille, du régiment de Wurtemberg, obtinrent le grade de major, pour leur bonne conduite pendant les troubles de la même époque. Le major Desjardin fut promu au grade de colonel, pour avoir réprimé les premiers troubles d'Anvers. Le lieu tenant- colonel Romingasfut également nommé colonel , pour avoir, dans la même ville, réprimé la sédition, lors de la fermeture du séminaire épiscopal. Enfin, le grade de lieutenant-colonel fut la récompense du major de Gontrœuil, dont nous avons déjà eu l'occasion de faire remarquer la belle conduite pendant les pillages de Louvain.
Tous ces moyens d'émulation étaient bons sans doute à employer, et le gouvernement aurait eu tort d'en négliger un seul ; mais ils ne pouvaient suppléer à ce qui manquait à cette armée, tant en esprit militaire qu'en personnel de troupes. Les cinq régiments d'infanterie avaient à peine leur effectif du pied de paix. La cavalerie ne l'avait ni en hommes, ni en chevaux. On trouve, dans une lettre de Joseph II, du 17 mai 4789, un passage assez explicite sur ce point : « Je vais, dit-il, faire passer au conseil de guerre l'ordre de fournir au régiment d'Arberg (i) les
( i ) Ce corps avait élé formé dans les Pays-Bas , on 1725 , des dem régiments de cavalerie de Westerloo et du prince Ferdinand de Ligne , et avait été donné au fcld-marécbal Jean Philippe Eugène comte de Mérode-YVesterloo , qui en fut le propriétaire jusqu'à l'époque de son décès, 13 septembre 1732. Après celui-ci , ce régiment fut possédé par les seigneurs suivants, doot il porta successivement le nom, suivant l'usage du temps suivi encore aujourd'hui dans Car mec autrichienne :
2* Le feld-maréchal prince Ferdinand de Ligne , mort le 9 mai 1757.
3* Bernard Benoit comte de Daun , général de la cavalerie impériale, qui ne le conserva que fort peu de temps , l'ayant échangé, dès l'année 1738 , contre le régiment de cuirassiers de son successeur :
4» Chrétien Philippe Alexis prince de Loweostein-Wertbeim, feld-maréchal des armées impériales. Celui-ci eut pour successeur, dès l'année suivante :
5* Le feld maréchal comte Joseph de S« Ignon , qui en fut propriétaire pendant vingt ans , et qui fut remplacé i son lour , en 1779 , par :
6» Nicolas Antoine comte d'Arberg de Valengin et dn saint Empire romain , général des armées impériales , etc. Après les désast res de 1789, l'Empereur lui ota son régiment et le donna à :
UAPÉDIUS
chevaux de remonte nécessaires pour le compléter sur le pied de paix. » Ce ne fut qu'au mois d'août suivant, qu'on pensa à former une quatrième division. L'Empereur écrivit alors à d'Alton , sous la date du il : t Tout ce qu'on pourrait faire, ce serait, si vous le croyez faisable , d'augmenter le régiment d'Arberg d'une quatrième division. » Dans les lettres subséquentes de l'Empereur, on ne trouve d'autre trace de l'exécution de ce projet que le passage suivant, du 20 septembre : « Je suis charmé que la remonte pour la quatrième division de ce régiment avance, et que vous ayez déjà ramassé une cinquantaine de chevaux. Les achats faits par des officiers intelligents sont toujours préférables à des livranciers (i). » D'après cela, il est peu probable qu'on soit parvenu, avant les événements de la révolution, à compléter l'effectif de ces quatre divisions , même sur pied de paix. Cepen-
7* Wolfgang Guillaume Joseph Léopold Vital duc d'Ursel et de Hobokeo, général-major de* années impériale* , qui servait alors à l'armée de Hongrie. Peu de temps après, les affaira des Pays-Bas prenant une tournure peu favorable a la cause impériale , ce seigneur quitta le service et se démit de tous ses emplois, pour lâcher de se Faire un parti parmi les insurgeât*. L'empereur donna alors son régiment à :
8* Maiimilien comte De Baillet de Latour , lieutenant-général de cavalerie , etc. , puis , en 179S, feld-zeugmeister , et successivement, gouverneur de la Si) rie, de l'Autriche antérieure , et enfin , président du conseil suprême de guerre ; mort a Vienne , en 1806. Ce fut sous loi que ce régiment s'acquit une réputation de bravoure si éclatante. Il avait fait les campagnes du Rhin , en 1735 , et , plus lard , il se distingua dans la guerre de sept ans , sous le nom de dragons de S'-Ignon. Il reçut , en 1802 , une nouvelle organisation, et devint régiment, de chevauxlégers. Après la mort du comte de Latour , ce corps fut donné a :
9" Nicolas Charles baron De Vincent , général de cavalerie. Ce dernier est plus connu comme diplomate que comme guerrier. Il fut , pendant un instant , en 1814 , gouverneur général de la Belgique pour les armées alliées, et, ensuite .pendant de longues années , ambassadeur de l'Empereur à la cour de France. Depuis 1826, tous les droits de colonel propriétaire du régiment furent exercés , a cause de l'absence prolongée du propriétaire , par le feld-maréchal comte Henri De Bellegarde. Après la mort du baron De Vincent , son régiment fut donné , en 1855 , au feldmaréchal prince Alfred do Windisch-Grœlz , qui le possède encore aujourd'hui.
Depuis l'année 1791 , ce régiment porte à son drapeau une médaille d'honneur, portant , d'un coté, le buste de l'Empereur Léopold 11 , et de l'autre, l'inscription suivante : A la fidélité et valeur signalée du régiment de Latour ( dragons), reconnue par t Empereur et Roi.
Ce corps est le seul de l'armée autrichienne qui jouisse d'une semblable distinction. Il est aujourd'hui le 4* régiment de dragons légers , et se recrute en Bohême. Il est en garnison a Radkersburg , petite ville de la Si y rie-
( i ) Cette lettre servait de réponse à un rapport du général d'Alton , daté du 10 septembre , dans lequel on lit : « J'ai l'honneur d'annoncer â Votre Majesté que j'aurai cinquante chevaux rendus à Namur , pour le 16 du courant. » Mais ou trouve dans un rapport du mois d'octobre, les lignes suivantes, qui prouvent que le général s'était trop avaucé : « Les derniers rapports qui m'arrivent de la remonte de la 4* division d'Arberg , en date du 8 de ce mois, m'anuonceut que le capitaine Banoens n'a pu se procurer encore que trente chevaux. »
DE BKIU;.
dant le général d'Alton sentait combien la cavalerie lui serait utile dans cette guerre d'émeute. Il écrivait sans cesse à l'Empereur pour lui demander un régiment de plus; mais Sa Majesté lui répondait : « La guerre, depuis Ghotym jusqu'à l'Adriatique, et la nécessité de ne pas dégarnir entièrement la Bohême et la Moravie, rendent la chose impossible. »
«En somme, l'armée autrichienne aux Pays-Bas, évaluée dans les notes de M. De Trauttmansdorff, à vingt mille hommes de bonnes troupes, avait tout au plus seize mille hommes à mettre en campagne. Si l'on en croit les auteurs du plan de l'association pro aris et focis (voyez p. 295), elle en comptait à peine treize mille. C'en eût été assez et même trop, pour combattre l'armée de Van der Mersch; mais il fallait garder la Flandre, le Hainaut, les villes du Brabant, et, comme nous l'avons déjà fait pressentir, cette mission n'était pas la plus facile à exécuter.
D'un autre côté, ce qu'on appelait l'armée patriotique, se composait de bandes indisciplinées et sans armes, divisées par compagnies plus ou moins nombreuses , suivant le savoir faire des commandants, et cantonnées dans les villages hollandais voisins de la frontière. 11 y avait environ neuf cents hommes dans le marquisat de Berg-op-Zoom , et deux mille huit cents hommes dans la mairie de Bois-lc-Duc et la baronniede Bréda réunies; en tout, trois mille six à sept cents hommes. Vonck avait fait confectionner à Liège des habits d'uniforme pour un millier d'hommes (des caisses pour les citrons du marchand); mais la retraite précipitée du comité de Hassclt en avait retardé la fourniture. Il avait aussi acheté des fusils; il était même entré en marché pour l'acquisition de huit pièces d'artillerie. Van der Noot s'opposa à la conclusion de ce dernier marché, assurant que tous les canons de la république des étals-généraux étaient à sa disposition : c'est ce qui fut cause qu'au jour du combat l'armée se trouva sans artillerie. Quantaux fusils, il ne fut permis de les distribuer qu'au moment de quitter le territoire hollandais. Les états-généraux n'y eussent point consenti auparavant : car ils avaient communiqué au chargé d'affaires de l'Empereur, une résolution du
RAPÉDWS
14 octobre, portant < que, d'un côté, l'intention de Leurs Hautes t Puissances n'était point d'empêcher ou de gêner l'entrée et le « séjour des étrangers sur le territoire de l'État, lorsque et tant « qu'ils s'y comporteraient paisiblement et ne se permettraient c rien qui fût contraire au bon ordre, à la tranquillité, à la « police; mais que, d'un autre côté, parmi ceux auxquels il c convenait d'accorder la liberté de l'entrée et du séjour, il ne < fallait nullement compter les personnes qui y arriveraient sous « la forme de corps armés, etc. »
Les meilleures descriptions qu'il soit possible de donner de celte prétendue armée patriotique, sont, sans contredit, celles qui furent écrites sur les lieux mêmes par des personnes qui en parcoururent les cantonnements. Nous sommes assez heureux pour posséder une description de cette espèce, pièce authentique, adressée de Namur, le 20 octobre 1789, par M. De Stassart de Noirmont au ministre plénipotentiaire de Sa Majesté comte De Traultmansdorff (i). La lettre autographe de M. le baron De Stassart, se trouve également entre nos mains. Nous donnons ici le rapport des échevins Manderbach et De Lenne, sans en altérer ni le style ni l'orthographe :
t Nous soussignés échevins de la ville de Namur ayant , ensuite d'une permission dn corps du magistrat dïcelle ville, pris la résolution d'aller visiter et reconnaître l'état réel de l'apparente armée patriotique, partîmes mardi 13 du présent mois, en prétextant en ville de partir pour aller faire la visite de la chaussée de Namur à Louvain, à quel effet nous nous fîmes accompagner de l'inspecteur de ladite chaussée, qui vint avec nous jusqu'à Louvain, et où étant arrivés le soir, nous le prévînmes, qu'étant chargés par monsieur le président De Stassart d'aller jusqu'à Malines, pour solliciter pour certain procès, il pouvait retourner à Namur sans nous. Nous partîmes donc, le mercredi matin, sur
(t) Il est fait une mention très-imparfaite de cette pièce dan» le Livre noir du comté de Namur, ou correspondance du ci-devant gouvernement autrichien de Bruxelles, avec ses agents subalternes dans le comté de Namur. Druielles, cnei Lemaire, 1790, io-8«, p. 94. Il y est dit que « le rapport du président Stassart et la relation y incluse des deui échevins <te ' Namur ont élé remis an substitut De Leenbeer , le 1S novembre 1789. *
DE BEHC>
Malines, et arrivâmes le soir à Anvers, où étant nous renvoyâmes notre voiture, et louâmes une autre pour Bréda, avec laquelle nous partîmes le jeudi, par les hautes bruyères, afin de ne pas prendre le chemin que prend la diligence qui conduit d'Anvers à Bréda, dans la crainte d'y trouver des personnes qui nous auraient reconnus. Nous arrivâmes donc à Sundert, premier village hollandais, à trois lieues de Bréda, sur le grand chemin, où il se trouve environ trois cents jeunes gens, mais pour la plus grande partie des enfants, et même tellement enfants qu'une grande partie s'amusait à jouer avec des morceaux de bois sur le cimetière du village. Comme nous savions que dans ce village il se trouvait un officier, ci-devant lieutenant-colonel au service de Hollande, et qui était de notre connaissance, en arrivant nous mîmes pied à terre chez lui , pour pouvoir prendre l'ancre et le sonder pour nous assurer du risque que nous aurions à courir, si nous étions reconnus. Mais il nous rassura, nous disant qu'il ne se trouvait dans ce canton aucun wallon, et qu'ainsi nous ne courions aucun risque jusqu'à Bréda. Étant donc prêts à partir de Sundert, nous vîmes une quantité de jeunes gens, qui se battaient près du cimetière. Nous demandâmes pour quel motif cette bataille ou querelle survenait entre eux; on nous répondit que c'était à cause d'un capitaine qui les commandait et duquel ils étaient mécontents, à cause qu'il ne leur donnait pas ce qu'ils demandaient. Nous passâmes donc au village voisin nommé « Reisberg , où ils se trouvaient au nombre de 96. Ce village est à deux lieues de Bréda ; et de là nous arrivâmes à Haegje, où ils avaient été ci-devant à environ quatre cents, mais d'où le mayeur les avait fait sortir trois jours avant notre arrivée, jour de la kermesse de son village, et où il ne voulut pas les avoir, crainte de querelle avec ses paysans, et d'où ils sont partis de suite pour Roosendael, pour en aller rejoindre d'autres qui s'y trouvaient au nombre de 700 environ; tellement que, dans ce village de Roosendael, ils sont environ à 4,400. Il est à observer qu'il s'en trouve au village de Tilbourg, suivant rapport nous fait, environ 1,500.
RAPÉDIIS
c Nous arrivâmes donc le soir à Bréda, où nous fûmes nous loger à l'auberge du Lion d'or» et c'est où nous avions appris que logeaient tous les zélés patriotes. Effectivement , nous les trouvâmes au nombre de trente-et-un, qui allaient se mettre à table. Arrivés à cette auberge, l'hôte de la maison nous regarda beaucoup. Nous lui demandâmes pourquoi il nous regardait ainsi. Il nous dit qu'avant lout, il voulait savoir si nous étions patriotes ou royalistes, et sur ce que nous lui dîmes que nous étions d'honnêtes gens, il dit qu'en ce cas il voulait bien nous confier qu'il venait de recevoir une lettre marquée BB, dont il nous montra l'endossure, laquelle accompagnait un tonneau d'argent contenant dix-huit mille florins , marqué des mêmes lettres BB. Il nous dit même de plus, que c'était lui qui était chargé de la distribution des argents, pour les villages dans lesquels les patriotes se trouvaient répartis; et pour mieux entrer dans sa confiance, nous ordonnâmes qu'on apportât une bouteille de vin , dont nous le forçâmes de boire avec nous. Et sur le même instant survint un petit homme nommé Ransonnet, se disant établi à Liège et se titrant d'officier municipal de la troupe liégeoise, lequel nous dit qu'il était venu de Liège à Bréda pour se mettre à la téte des patriotes, et que même il avait la confiance de Vander N'oot, qui se tenait à Bréda chez un curé, ainsi que du comité , qui était composé des abbé6 de Tongerloo et de S'-Bernard et de plusieurs ecclésiastiques du Brabant, lequel comité il venait lui-même de quitter; en nous disant que, comme nous paraissions être d'honnêtes gens, il offrait de. nous y conduire, et de nous faire parler à ces messieurs , ainsi qu'à Van der Noot ; et pour nous donner une assurance des choses qu'il nous alléguait, il nous montra un plan d'opérations qu'il avait fait lui-même, et qu'il nous disait avoir présenté au comité. Ce plan contenait, entre autres, qu'il fallait débaucher les soldats autrichiens et s'assurer de leurs officiers, qu'il fallait que les dispositions soient prises de telle façon que le signal général pût se donner au même instant dans toutes les paroisses et villes. 11 continuait à nous lire son plan d'opérations, contenant une feuille de papier entière, compresse, lors-
DE BEI\G
que nous vîmes entrer dans la chambre deux mendeques ou doyens de métiers, qu'on nous dit être de Tirlemont, et auxquels ledit Ransonnet nous présenta comme des patriotes zélés , nous ayant même proposé d'aller le soir à l'estaminet patriotique qu'ils tenaient entre eux , au voisinage de notre auberge. Mais au même instant vint monsieur De Tellier, lieutenant-colonel hollandais , chez lequel nous avions été, à notre arrivée, faire une visite d'annonce , qui nous trouva sur le seuil de la porte de l'auberge avec ces deux mendeques, et nous ayant reconnus pour des Namurois et gens de sa connaissance, il nous prit par la main et nous engagea à nous promener avec lui , ce que nous acceptâmes ; et dans le cours de la promenade , il nous demanda si nous étions assez malheureux pour faire la sottise de venir de Namur à Bréda pour prendre le parti patriotique. Sur semblable demande, et qui nous rassurait de sa part, nous lui dîmes que nous étions attachés à Sa Majesté l'Empereur, par état et par inclination, et que nous n'étions venus de Namur à Bréda que pour reconnaître par nous-mêmes le vrai ou le faux de cette prétendue armée patriotique. Sur quoi il nous dit'qu'il était flatté de voir que nous pensions de cette façon , et que nous pouvions être tranquilles, et cela d'autant plus, que le commandant de la garnison de Bréda avait envoyé à ce monsieur Ransonnet , le jour de son arrivée à Bréda , une ordonnance pour le suivre et éplucher ses actions, et que ce même Ransonnet était un babillard et un fou (<),
(i) Jean Pierre Ransonnet , ne a Liège, le 13 octobre 1744, a été représenté comme le chef d'une famille de héros, dans une biographie écrite par H. Félix Van Hulst, et insérée parmi les Vies de quelques Belges. (Liège, Félix Oudart, 1841 , in-fe>. ) D'après cet ouvrage, il descendait d'une ancienne famille de robe de la Guyenne, venue a Liège vers le milieu du seizième siècle. Son père avait été pou nu de la charge de commissaire de la cité et du pays de Liège, le 31 décembre 1739. Il était entré au service d'Autriche, en 1769, comme cadet, dans le régiment de cuirassiers de Kleinholti , et était passé, trois ans après, au régiment de Modène, avec le grade de lieutenant. L'année suivante, il y avait obtenu le grade de capitaine. Il alla ensuite prendre du service aux États-Unis d'Amérique, et vint, en 1789, se mettre a la solde de Van der Noot. M. Van Hulst assure qu'il était lieutenant- colonel au service de Liège et que ce fut en vertu d'un accord fait entre les étals de Liège et ceux de Brabant, (le comité de Bréda , sans doute : car les états n'existaient plus ), qu'il passa avec le même grade dans l'armée brabançonne. Après l'affaire de Lillo , Van der Noot le nomma colonel et renvoya , sans argent, lever un corps étranger dans le pays de Liège et soulever le Limbourg et le pays d'outre-Meuse. Au retour des Autrichiens , Ransonnet fut obligé de prendre la fuite. U alla of frir ses services au général Lafavette , qui l'employa d'abord a son état major et lui donna ensuite
RAPÉDIUS
que les officiers hollandais avaient voulu chasser de leur café militaire, par rapport aux propos outrants qu'il s'était avisé d'y tenir; que nous devions être tranquilles et rassurés sur les inquiétudes que nous aurions pu nous former que les Hollandais auraient pris en aucune manière le parti des patriotes révoltés; et pour nous convaincre de ce qu'il nous disait et nous témoigner sa satisfaction de notre façon de penser , il nous mena à la société militaire, où il nous présenta à tous les officiers qui s'y trouvaient, qui nous accueillirent infiniment, et qui nous invitèrent à souper , au nombre de dix à douze : ce que nous acceptâmes, et ils nous fêtèrent jusqu'à deux heures du matin. Ils vinrent nous reconduire de là à notre auberge; et sur ce que nous leur demandions si nous n'avions aucun risque à courir dans Bréda, ou sur le chemin en retournant pour Namur, par quelques patriotes ou Hollandais , ils nous assurèrent que nous pouvions rester à Bréda avec toute tranquillité , et qu'ils pourvoiraient que, sur le chemin, nous ne soyons molestés ni insultés par personne. Monsieur le lieutenant-colonel De Tellier nous prévint qu'il était sorti cet après-midi, par ordre de M. le commandant, pour visiter les villages où étaient les patriotes, pour voir si aucun d'eux n'avait des armes ou poudres, ou autres attirails de guerre; que, dans ce cas, il ne l'aurait pas permis, et que cela ne serait permis dans aucun endroit.
« Nous apprîmes, le soir, en rentrant, que Van der Noot était venu à notre auberge, vers les neuf heures du soir, et sûrement dans l'intention de savoir qui nous étions, et pour avoir des renseignements de ce que nous avions vu au village de Sundert. Sur quoi , nous nous mîmes, le lendemain , en route , pour revenir à Namur, et nous rencontrâmes quantité de patriotes, qui partaient pour Bréda , pour se plaindre du mécontentement que leur
le commandement d'un corps franc , qu'il fut chargé d'aller lever a Givel, et qui , plui tard , fui connu sous le nom de chaueun de la Meute. Le général Kellerman , commandant l'armée de la Moselle, le nomma colonel , le 7 novembre 1793. Il fut promu au grade de général de brigade et nommé commandant des flanqueura de gauche de l'armée du Nord , le 10 avril 1793. Envoyé ensuite à l'armée d'Italie , après avoir été plusieurs fois suspendu de ses fonctions par les repré feulants du peuple , il y mourut de maladie , le 3 mars 1796.
DE BERG
occasionnait à Su ndert un nommé Vandenberghe, capitaine dans cet endroit, et que nous avons également rencontré qui partait aussi pour Bréda.
« Ainsi rapporté à Namur, par les soussignés, le 19 oct. 1789.
c De Lenne.
« Manderbach. »
Ce fut avec cette armée, ainsi organisée, que le général Van der Mersch reçut l'ordre de conquérir la Belgique. Le comité de Bréda avait fixé le jour de l'invasion au 24 octobre 1789. Van der Mersch eut beau faire remarquer que l'entreprise était prématurée : on n'eut aucun égard à ses observations. Il s'était donné pour maîtres des abbés et des avocats , deux espèces de gens qui, alors comme aujourd'hui , avaient la prétention d'en savoir plus, en fait d'art militaire, qu'aucun général d'armée. Ce fut également le comité qui décida que l'attaque principale serait dirigée sur le Brabant , tandis que Van der Mersch pensait qu'il eût mieux valu entrer en Flandre, où les populations se seraient soulevées, et où il eût été plus facile d'éviter une action en rase campagne. Mais le comité craignait l'influence de Van der Mersch dans cette province; il craignait aussi que, si la Flandre venait à s'affranchir avant le Brabant, elle ne prît dans la direction des affaires , une prépondérance nuisible aux desseins du comité, qui songeait à étendre son pouvoir sur toutes les provinces.
Le général d'Alton était instruit, depuis le 15 octobre, du mouvement qui se préparait pour la Campine. Il avait, à cette époque, envoyé le capitaine Leloup avec un détachement du régiment de Ligne et quelques cavaliers, à Casterlé; le capitaine Uchtricht avec un détachement de Bender, à Herenthals; le capitaine Wouwermans, avec un détachement de Clairfayt, à Cappelle, et le lieutenant Perle, à Hoogstraeten , avec une dizaine d'hommes. Ces petits corps, qui formaient des commando-volants , à l'exception de celui de Perle , censé composé de recruteurs, avaient pour mission de surveiller la frontière, en entretenant des relations continuelles entre eux. Le 17 octobre, les
MO RAPÉDICS
officiers qui les commandaient reçurent Tordre d'adresser leurs rapports aux colonels keim, à Malines, et Desjardin, à Anvers. Ce jour-là , d'Alton crut que le moment était arrivé où les patriotes allaient tenter une attaque, en se dirigeant sur Diest. 11 prit les dispositions nécessaires pour concentrer quelques troupes dans cette ville. Le lieutenant-colonel De Gontrœuil , qui était toujours à Louvain , fut envoyé à Diest, avec une division de son bataillon de Ligne, une pièce de canon et trois pelotons de cavalerie. Il devait être rejoint par une autre division d'infanterie, avec deux pelotons de dragons, qui seraient détachés de Tirlemont par le major Brocta. En y comprenant enfin ce qui se trouvait déjà dans la place de Diest, tout son corps d'armée devait se composer de trois divisions (un bataillon) d'infanterie, et de six pelotons de cavalerie, avec une pièce de trois ou de six. Encore fallait-il en déduire le commando-volant qui se trouvait à S'-Trond , sous les ordres du capitaine d'Harnoncourt , et divers détachements qui se trouvaient dans les abbayes ; mais tous avaient reçu l'ordre de rejoindre, à la première nouvelle de la marche des patriotes. En annonçant ces dispositions au lieutenant-colonel De Gontrœuil, le général lui écrivait: * J'espère qu'au moyen de ces forces vous me rendrez bon compte des insurgents. Au reste, si vous appreniez qu'ils marchent ou qu'ils s'assemblent sur le pays de Liège, dans vos environs, vous pourrez, sans autre ordre, marcher dessus et les disperser par tous les moyens que vous croirez convenables. »
D'un autre côté, le colonel Desjardin, qui se trouvait à Anvers avec un bataillon et une division d'infanterie et avec quelques pelotons de dragons, avait été prévenu aussi de ce qui semblait se préparer. Le général d'Alton lui avait envoyé l'ordre de se tenir prêt à marcher avec le bataillon colonel de Clairfayt et sa cavalerie, après qu'il aurait jeté sa quatrième division d'infanterie dans la citadelle, et de s'entendre avec le colonel Keim, qui avait un bataillon à Malines , pour agir de concert avec lui et les autres troupes.
Enfin, le colonel Leroi Duguet, qui commandait à Gand, avait
DE BERG
pour instruction de faire rentrer, à la première nouvelle d'une attaque, les détachements de Courtrai et de S»-Nicolas, et de rappeler la division de Bruges à Gand.
Cependant, plusieurs jours s'écoulèrent encore sans qu'il y eut aucune apparence de mouvement de la part de l'ennemi. Le lieutenant-colonel De Gontrœuil était même rentré à Louvain, lorsque, le 23 octobre, le général d'Alton apprit que l'armée patriotique devait se mettre en marche le lendemain, 24, et qu'une explosion générale devait éclater en même temps dans le pays. Aussitôt, toutes les dispositions du 17 furent changées, et loin d'être plus heureuses, les nouvelles dispositions que prit le général eurent pour résultat de permettre aux insurges de s'établir dans le pays. Il avait paru supposer d'abord qu'il suffisait d'un bataillon d'infanterie et de quelques dragons, pour disperser les bandes de Van der Mersch et les repousser au delà de la frontière. Tout porte à croire qu'en effet, si les patriotes avaient été attaqués en plaine, au moment de leur entrée sur le territoire belge , les commando- volants , quelque peu renforcés, les auraient mis en déroute , presque sans coup férir. Mais , dans ce dernier moment, le général d'Alton parut céder, d'abord à la crainte d'un mouvement insurrectionnel dans l'intérieur, surtout à Bruxelles, et, en second lieu, à une influence pour ainsi dire étrangère aux intérêts autrichiens. Nous voulons parler de l'influence des patriotes hollandais réfugiés à Bruxelles, et parmi lesquels se trouvait le pensionnaire d'Amsterdam Van Gislaer. Le colonel du génie De Brou semblait être mêlé à toutes les intrigues de ce parti, et ce fut à lui qu'on attribua le plan de campagne adopté par d'Alton. Les patriotes hollandais, semblables en cela à tant d'autres patriotes, auraient voulu , sans respect pour la dignité nationale, faire intervenir l'étranger dans leur querelle. Ils s'efforçaient d'exciter les Autrichiens contre le gouvernement de leur pays et de faire considérer l'armée insurrectionnelle comme l'œuvre de la maison d'Orange. Le général d'Alton se laissa d'autant plus aisément impressionner par cette idée , que les relations de Van der Noot avec les cabinets de Berlin et de La Haye
RAPÉDIt S
n'étaient plus un mystère. On trouve dans sa correspondance avec l'Empereur, qu'à la date du 21 octobre il venait de recevoir des propositions formelles de la part des patriotes hollandais , qui offraient de lui livrer les places frontières de leur pays et d'armer deux mille hommes pour l'Empereur. Ce projet fut repoussé par Joseph II, dont l'esprit était trop élevé pour lui permettre de tremper dans une intrigue de ce genre. Mais il n'en était pas moins vrai qu'une guerre avec la Hollande faisait l'objet des appréhensions du général d'Alton , au moment où Van der Mersch ouvrit les hostilités, et qu'il ne put s'empêcher de voir des Hollandais derrière les troupes brabançonnes.
Dès lors, on le vit prendre des précautions qui indiquaient la crainte d'un ennemi sérieux, au dedans comme au dehors. Il envoya partout l'ordre de faire surveiller les personnes suspectes, par des ordonnances, de les faire arrêter, en cas d'insurrection , et de les emmener comme otages, si les troupes venaient à se déplacer. Cette mesure, exécutable peut-être par une armée nombreuse , n'était propre qu a occasionner des embarras à des garnisons qui , pour la plupart , se composaient d'un seul bataillon. Les dangers qui menaçaient la sûreté de la capitale parurent surtout préoccuper le général. 11 fit surveiller toutes les routes qui y aboutissaient. Le lieutenant-colonel De Gontrœuil reçut l'ordre d'envoyer quelques dragons sur la route de Cortenberg, pour voi r si les paysans ne faisaient pas un mouvement , et de se jeter sur leurs derrières, dans le cas où ils eussent marché vers Bruxelles. Un ordre à peu près semblable fut adressé au colonel Lunden (i),
(i) Jean Henri baron de Lunden et du saint Empire romain, né à Anvers, capitaine au régiment de Los- Rio* , major du même régiment, le Î8 juillet 1773 , ensuite lieuteoant-colonel , et , en 1788, colonel commandant du même corps, devenu régiment de Ligne, était le troisième fils de Jean François de Lunden , écuyer, ancien aumônier de la ville d'Anvers, mort le 51 juin 1767, et de Marie Isabelle Claessent , morte le 38 décembre de la même année. Il obtint sa démission le 28 novembre 1791. L'empereur Joseph II l'avait créé baron du saint Empire romain par lettres patentes du S mai 1781. Comme ces lettres patentes , eipédiées par la chancellerie allemande, n'avaient pas d'effet dans les Pays-Bis, au» termes de la législation héialdique de ces provinces. l'Empereur lui accorda un nouveau diplôme, sous la date du 39 mai 1791. Le baron de Lundrn avait épousé à Gand , le 23 septembre 1770 , Isabelle Marie Colette Carpentier, fille de Corneille Carpentier, écuyer, trésorier général des états de Flandre, et de Claire Jeannette Colette Roy. dite 0 Regan , dont il a laissé plusieurs enfants.
qui était à Alost avec deux divisions de Clairfayt et un détachement de dragons. Il devait envoyer , dans la nuit du 25 au 24, deux officiers aux environs d'Assche, et, dans le cas où les habitants des campagnes paraîtraient vouloir se soulever, l'un de ces officiers devait en apporter l'avis à Bruxelles , l'autre retourner à Alost, d'où le colonel Lunden marcherait sur les insurgés avec toute sa troupe. Le général-major d'Happoncourt (i), qui commandait à Mons, et le colonel Keim, qui se trouvait à Malines avec un bataillon de Bender, reçurent des instructions dans le même sens. L'un devait envoyer une patrouille à Vilvorde, et l'autre des dragons à Casteau.
Quant aux dispositions qui furent prises contre l'ennemi de l'extérieur, dans les journées du 25 et du 24 , elles sont tellement compliquées, que nous avons dû renoncer à la tâche d'en donner l'explication. Nous nous bornerons à les mettre toutes sous lés yeux de nos lecteurs, pour que ceux qui possèdent des notions spéciales d'art militaire puissent eux-mêmes les juger.
ta major Broëta , qui se trouvait à Tirlemont avec deux divisions d'infanterie, un détachement de dragons et une pièce d'artillerie, reçut l'ordre, le 25, de faire rentrer ses commandovolants, et de se replier sur Louvain, s'il venait à être attaqué par une force supérieure. 11 devait aussi retirer le capitaine d'Har-
( i) Louis François comte de Civalart d'Happoncourt , né nu château d'Happoncourt , pré» de Toul , le 0 avril 1753, fils de Charles Léopold de Civalart , chevalier, seigneur de Monrrl et d'Happoncourt, et de Louise Françoise de Burtel de Provcnchèce, issue d'une ancienne famille noble de la Lorraine, entra au service impérial dans le régiment des dragons de Koari , et se distingua comme capitaine de cavalerie pendant la guerre de sept ans. Il passa ensuite au régiment d'Anspach, et fut nommé, le Ier mai 1779, colonel commandant du régiment d'Arberg; en 1787, il fut élevé au grade de général major. Il avait été créé comte par lettres patentes du Oaoût 1783. A la rentrée des Autrichiens, en 1790. il fut chargé du commandement de la ville de Tourna? ; il battit le général français Théobald Dillon et mit en fuite son corps d'année en 1794. L'année suivante, il fut chargé du commandement de la ville de Namur. Nommé, vers cette époque , lieutenant général ou feld-maréchal lieutenant , il fut bientôt après mis h la pension. Il est mort à Vienne , le 1** mars 1805. Le comte d'Happoncourt avait épousé, en pre roières noces , Marie Sophie de Sainte Marie , et , en secondes noces , le 23 décembre 1 777 , Sara Amélie de SeQlen, douairière du chevalier de Heisaenfel*. On trouve une notice biographique de ce général dans la Biographie nouvelle dei Contemporains, IX , p. 31. Le comte Charles de Civalart, fils du général d'Happoncourt , est aujourd'hui feld xeugmeistre des armées autrichien nés , colonel propriétaire en second du régiment des uhlans du duc régnant de Saxe-Cobourg Gotha , et capitaine de la garde noble des Trabans, et des gardes du palais impérial , chevalier 'la l'ordre militaire de Marie Thérèse , chambelUn de l'Empereur, etc.
KAPtDILS
noncourt de S<-Trond, et ne laisser dans cette ville qu'on officier et vingt hommes. Mais le lendemain, 24, il fut enjoint à Broëts de se rendre , avec toute sa troupe , à Aerschot , pour garder le passage de la rivière, et de laisser à Tirlemont un capitaine, un lieutenant et soixante hommes d'infanterie , avec seize ou vingt chevaux. D'Harnoncourt , de son côté, eut pour mission de se rendre de S-Trond à Léau , et de laisser , daûs la première de ces villes, un lieutenant avec vingt hommes en recrutement. Quant à Diest, le petit détachement qui s'y trouvait eut ordre, dès le 23, de faire rejoindre le commando de Tongerloo et de se replier sur Louvain.
Les colonels Keim, à Malines, et Desjardin, à Anvers, furent invités à se tenir sur leurs gardes et à faire surveiller la frontière par les commando-volants de Casterlé et d'Herenthals. En cas d'invasion, le capitaine Leloup devait se retirer sur Herenthals et de là sur Lierre ; le lieutenant Perle devait se retirer sur Cappelle et de là, avec le capitaine Wouwermans , sur Anvers. Les deux colonels avaient ordre, dès le 23, de se concerter pour marcher ensemble, chacun avec un bataillon et un escadron de cavalerie, soit sur Lierre, soit sur un point plus rapproché de l'Escaut, suivant la direction que prendrait l'armée des patriotes. Le lendemain, 24, ils reçurent l'ordre positif de se rendre à Lierre, à la première nouvelle du mouvement des insurgés, pour y défendre le passage de la Nèthe.
Le colonel Leroy Du guet avait été informé, le 23; des ordres donnés au colonel Lunden, et le général d'Alton lui avait prescrit de venir remplacer Lunden à Alost, avec son bataillon de Vierset et son artillerie, aussitôt qu'il aurait avis du départ de celui-ci. La division de Bruges se serait alors rendue à Gand , et une compagnie d'Ostende aurait été envoyée à Bruges. Les commando de Gourtrai et de ^-Nicolas seraient rentrés, pour marcher avec leur corps. Le 24 , M. le colonel Lunden reçut l'ordre d'envoyer, de grand matin, une division avec une pièce de canon, sous les ordres du major Lacoste, au village d'Assche, d'y faire procéder à des visites domiciliaires , et de saisir toutes les armes et mu-
DE BEHG.
nitions qui y seraient trouvées. Dans la même journée, l'ordre lui arriva de marcher immédiatement sur Assch avec la division qui lui restait, et de là sur Bruxelles, avec toute sa troupe. Par suite de ces dispositions, le colonel Leroy Duguet dut faire partir pour Alost une division de Gand, avec une pièce de canon ; la division de Bruges vint à Gand ; une compagnie d'Ostende passa à Bruges. Enfin Duguet lui-même reçut postérieurement l'ordre de marcher sur Alost avec le reste de son bataillon et son artillerie.
Au général-major d'H a pponcourt arrivèrent aussi , dans la journée du 24, divers ordres , par suite desquels il envoya à Bruxelles un bataillon avec deux pièces de canon et un escadron decavalerie.
Ces dernières dispositions paraissent avoir été prises lorsqu'on sut à Bruxelles que les patriotes avaient franchi la frontière, dans la nuit du 23 au 24. Un bataillon de grenadiers et un escadron de dragons partirent alors de cette ville , pour aller rejoindre à Lierre les troupes commandées par les colonels Keim et Desjardin et former un petit corps d'armée, sous les ordres du général major Schrœder (i). Les patriotes, comme on le voit, avaient à peu
(i) Guillaume baron de Schrœder de Lilicnhoff, colonel commandant le régiment de Neupperg, et ensuite général-major dans les armées impériales, colonel propriétaire d'un régiment d'in fanterie de son nom, chevalier de l'ordre de Marie-Thérèse, depuis l'année 1762, élevé au * grade de lieutenant-général , en 1793, et employé de nouveau aux Pays-Bas, où il fut nommé commandant de la forteresse de Luiembourg , dont le maréchal Bendcr était gouverneur. H fut ensuite nommé commandant de la ville de Cracovic. Il obtint sa retraite en 1806 , et mourut peu de temps après. Cet officier avait été anobli en 1763, avec la faculté de prendre le titre de Lilienhoff; il fut créé baron en 1773. Plusieurs officiers généraux du même nom servaient a cette époque dans les armées impériales, et les biographes français les ont souvent confondus : Biographie étrangère, t. II , p. 137 ; Biographie universelle classique, t. III , p. 8981 , etc. Le régiment du baron de Schrœder, qui est aujourd'hui le 26* d'infanterie de ligne autrichienne, a été conféré , en 181», au roi des Pays-Bas , qui reçut en même temps le titre de feld-maréchal des années autrichiennes.
On trouve, dans les notes du général d'Alton (Mémoire justificatif , p. 328), un portrait peu flatté de cet officier général « On ne peut lui contester de la bravoure, y est-il dit, des connaissances de détail et d'aimer la discipline, dont cependant il a toujours fait de fausses applications, qui lui ont attiré des reproches sanglants et la haine des officiers et des soldats, méritée d'ailleurs par des duretés et même des actes d'inhumanité qu'il a cru faire partie des moyens de subordination ; enfin ses maximes erronées sur cet objet ont causé la mort d'une infinité de soldats , dégoûté d'autres du service, et excité souvent les troupes à la désertion. Comme officier général , il n'a que de petites vues ; incapable d'embrasser toutes les parties d'un projet militaire, il l'exécute sans consulter les principes. Au moment où il faudrait déployer de la vigueur, profiler du temps , toujours précieux à la guerre , il s'attachera à quelques parties minutieuses du
RAPÉDIKS
près le champ libre , ou do moins, un espace assez grand les séparait de l'ennemi , pour qu'ils pussent , fort à leur aise , établir leur camp sur le territoire de la domination autrichienne. Le général d'Alton leur faisait l'honneur de les traiter en ennemis sérieux ; il traçait un plan de campagne là où il ne fallait peut-être qu'une charge de cavalerie , et cet excès de précaution avait pour premier résultat de leur ouvrir la porte du pays.
L'armée révolutionnaire , forte de deux mille huit cents hommes environ, avait été divisée en deux colonnes. La première, sous les ordres de Lorangeois, était partie d'Alphen, le 24 octobre, de grand matin; la deuxième, commandée par Van der Mersch, était partie, le même jour, mais un peu plus tard, de Sundert. L'une et l'autre se dirigeaient sur Hoogstraeten , où elles devaient se réunir. On leur distribua des armes et des munitions au moment de quitter le territoire hollandais. Qu'on se figure l'embarras, la stupéfaction de tous ces paysans , lorsqu'on leur mit pour la première fois des fusils entre les mains, et qu'on leur proposa de marcher immédiatement, à travers un pays de plaines, à la rencontre de l'armée impériale. La peur s'empara d'eux , et ce ne fut que par des efforts inouïs qu'on parvint à les faire avancer. A chaque instant , leurs chefs s'attendaient à les voir se débander et prendre la fuite. Lorangeois eut toute la peine du monde à arriver à sa destination. A peine avait-il franchi la frontière, que sa troupe, croyant à chaque pas voir l'ennemi, fit feu sur son avant-garde, qui, heureusement, était hors de portée. Un coup de fusil tiré ensuite, à l'entrée d'Hoogstraeten, soit
««rvice, qui donneront le temps à l'ennemi de faire manquer ses dispositions ou d'échapper a no danger imminent ; ce dont H a donné un exemple en Campine , lorsqu'il s'est amusé a faire plier les capotes , au lieu de brusquer l'attaque d'un ri liage , en facilitant par là la retraite de trois ceols insurgenls. Cet homme, pour être très-exact, est incapable de commandement; l'esprit compassé de subordination qu'il a adopté lui a ôlé Honte énergie et l'a privé des ressources qu'un génie entreprenant et vigoureux sait toujours trouver dans les occasions. Il étend cette mauvaise méthode sur tous ses inférieurs, au point qu'un officier qui a servi sous ses ordres , quoique doué de talent , sera fort embarrassé du parti à prendre dans une circonstance épineuse que ce général n'aura pas prévue. Le général Scbrccder ne connaît que la police de garnison , et sous un point de rue vicieux; il n'a aucune idée de la tactique, encore moin* des premiers élémeoU de la guerre. Ses marches pesantes dans la Campine , l'attaque du mauvais poste de Turnbout, dépo seront toujours de son ignorance, et ia retraite qu'il y a faite , de son peu de jugement et de la faiblesse de ses organe*. »
DE BERG
par un des recruteurs du lieutenant Perle, soit par un douanier, comme on l'a prétendu, mit toute la colonne en émoi. Les patriotes répondirent par un feu continu qui jeta la confusion dans leurs rangs. Effrayés par le bruit qu'ils faisaient, la plupart laissèrent tomber leurs armes et prirent la fuite. Lorangeois luimême, ne voyant pas arriver la colonne de Yan der Mersch, reprit la route de Til bourg. Deux cent quarante hommes seulement eurent le courage de rester à Hoogstraeten , bien qu'ils dussent savoir que ce village avait été occupé, peu de temps auparavant, par la petite troupe du lieutenant Perle, qui s'était retirée à leur approche.
Les fuyards de Lorangeois rencontrèrent la colonne de Van der Mersch et faillirent la mettre en déroute. Le général en chef des armées belgiques eut besoin de toute son influence et de toute son énergie, pour empêcher ses troupes de se disperser comme une volée de pigeons. 11 leur ordonna de faire halte, les rangea, tant bien que mal , en ordre de bataille , de sorte que les plus forts soutenaient les plus faibles, et lorsque, par ses discours, il fut parvenu à les rassurer, à faire rougir de leur lâcheté ceux qui étaient capables de le comprendre, il remit sa colonne en marche et parvint, après bien des embarras encore, à la conduire jusqu'à Hoogstraeten.
Là fut proclamé le manifeste du peuple brabançon, monument d'orgueil et d'ineptie , érigé par Van der Noot et composé, comme un habit d'arlequin, de lambeaux mal cousus de la politique naturelle, du baron d'Holbach , et des diverses remontrances des états (i). Van der Noot était le Mahomet de cette nouvelle espèce de Coran. On s'humiliait en entendant prononcer son nom, et Van der Mersch lui-même était obligé de lui rendre hommage. Cet homme, du reste, avait, comme tous les messies, le pouvoir de lier et de délier. Outre son manifeste, il fit publier à Hoogstraeten une proclamation qui dégageait de leur serment de fidélité tous les sujets du ci-devant duc de Lothier , de Brabant et de
(i) Celte pièce est trop connue pour que nous la reproduisions dans cet ouvrage : elle a été publiée partout. A la différence du style, il est aisé de reconnaître ce qui appartient k l'ouvrage de d'Holbach , et ce qui a été pillé dans les remontrances.
RAPÉDÎUS
Limbourg. Les militaires se trouvaient , par la même loi , engagés au service du peuple brabançon et de son plénipotentiaire : c Car l'ordre militaire , y était-if dit, forme une classe de citoyens destinés à défendre les autres contre les entreprises du dehors ; en échange de quelle défense, la nation leur fournit la subsistance, des distinctions et des récompenses proportionnées aux services qu'ils lui rendent. Celui qui, contre la patrie, sert un souverain injuste, n'est que le complice d'un tyran {D'Holbach). Celui qui obéit à un prince, après qu'il est déclaré déchu par la nation, se rend indigne d'en être membre, c'est un brigand ( Van der Noot). » On voit que Van der Noot avait , «ur l'état militaire , des idées aussi élevées que sur toute autre chose. Comment ne se serait-on pas dévoué à un homme qui raisonnait si bien de la subsistance accordée au soldat pour prix de son sang, et qui traitait de brigands ceux qui , malgré l'offre qu'il leur faisait de dix sous par jour, refusaient de trahir le serment prêté à l'Empereur? Aussi, trouva-t-il des hommes bien distingues pour composer et pour conduire son armée : des déserteurs et des aventuriers de tous les pays, français, anglais, allemands, hollandais, liégeois, tous gens chez lesquels le sentiment de la gloire et de la liberté s'exaltait en raison de leur besoin de subsistance. Dans le petit nombre de noms belges qu'on rencontre parmi eux , se trouve celui du comte De Berloo, que la Belgique entière a connu fou et qui est mort aux petites-maisons, où il avait été mis tardivement (i). Berloo d'un côté, Bousmar de
(i ) Nous passédon* une lellre autographe de Van der Noot, dans laquelle on roit que M. le mte De Berloo n'avait pas payé son hôte a Bréda , et qu'il fallut l'intervention du plénipoten-
tiaire du peuple brabançon , pour Taire acquitter cette dette nationale , do 47 florins. La quittance de l'aubergiste , qui se trouve jointe à la lettre , est un monument historique assex curieui pour être livré à la publicité- La voici textuellement : « Den beere graeve De Berloo débet acn de weduwe Van Unnicfa ,
« 6, 7 , 8 , 9 , 10 septcmber , 5 daegen à 12 S" daegs f. 3 •>
« 10,11,18, 13, 14, 15, 16, 17,18, 19 seplember , 10 daegen. » 10 ,
« 10 flesseo rooden wyn.a 12 S" de des » 6 »
« Voor vier weken kamer huer , à « gulden de week.
« Ontfangen van den heer Van der Noot, volmagtigden agent van bet volck van Brabant , betaelende voor rekeninge van den beere graef De Berloo-Su y* , de somme vin seven-ea-twintig
« Breda, îi november 1789. « De wed. Vu Uiwict.
DE BERG
l'autre, voilà certes de dignes représentants de la Belgique révolutionnaire : nobles souches, qui ne pouvaient manquer de produire de glorieux rejetons!
Pendant que l'armée de Van der Mersch s'avançait si vaillamment vers Hoogstraeten , une autre colonne, commandée par Ransonnet, marchait sur Lille Cette colonne, qu'on appelait ta petite armée, par opposition à celle de Van der Mersch, qui était la grande armée, avait une origine toute spéciale. Elle se composait des patriotes qui avaient émigré les premiers, vers le milieu du mois d'août 1789, et qui s'étaient réunis d'abord au village de Putte, dit Geuse-Putte, sur la frontière de Hollande, entre Anvers et Berg-op-Zoom. Leur capitaine était alors un nommé Vanderperren, homme de peine ( meynsiepper ) au marché aux poissons de Bruxelles, qui avait été, en 1787 , sergent au corps de chasseurs volontaires de celte ville, et qui avait servi précédemment, comme caporal, dans l'armée impériale. Les patriotes d'Anvers leur faisaient passer quelque argent, et ils en reçurent aussi de l'avocat Mosselman , un des agents de Vonck. Ils étaient à peu près cent hommes, lorsqu'ils quittèrent le cantonnement de Putte, pour aller s'établir au Haegje, à un quart de lieue de Bréda, où ils devinrent le corps privilégié du comité. Cependant, vers la fin de septembre, Vanderperren, qui, jusque-là, avait été considéré, dans tous les environs de Bréda, comme le chef des patriotes, reçut l'ordre de partir, avec sa compagnie, forte alors de cent cinquante hommes, pour Roosendael. 11 y trouva une autre compagnie, à peu près de môme force, sous les ordres d'un nommé Leyssens, d'Anvers. Ce furent ces deux compagnies qui, portées ensemble jusqu'à six cents hommes environ, furent chargées de l'expédition de Lillo.
Le colonel Ransonnet prit le commandement de ce corps, le 23 octobre. On lui adjoignit, comme commandant en second, avec le grade de major, M. Philippe Devaux, qui avait été capitaine d'une compagnie de volontaires, en 1787, et qui ayant alors été suspecté par Van der Noot, s'était retiré momentanément à Paris. La petite armée partit de Roosendael , dans la nuit du 23 au 24;
RAPÉDIIS
elle se dirigea par les villages de Woupet Hoogerheide, passa près de Berg-op-Zoom , et arriva à Ossendrecht, dernier village hollandais, situé à trois quarts de lieue de Santvliet. Ce fut là seulement qu'on lui distribua des armes. Cinq cents fusils furent jugés suffisants pour six cents hommes : encore étaient-ce de mauvais fusils rouilles , dont cent cinquante au plus se trouvaient en état de faire quelque service. On délivra aussi cinq ou six cartouches à chaque homme et quelques sabres. Mais aussitôt que les patriotes s'aperçurent qu'il s'agissait de franchir la frontière, ils se mirent à crier à la trahison; les cartouches, dirent-ils, ne contenaient que des cendres ou du sable; comment était-il possible qu'on envoyât si peu de monde pour combattre les Autrichiens? Où était l'armée auxiliaire qu'on leur avait promise? Ces clameurs occasionnèrent un désordre complet; toute l'armée faillit dès lors se disperser. Mais Ransonnet ne perdit pas la tête, il harangua ses troupes, et, ce qui devait avoir beaucoup plus d'efficacité, il leur fit donner l'absolution par un prêtre. Elles arrivèrent enfin, dans l'après-midi du même jour, à Santvliet, sur la frontière des deux pays. A une lieue de là se trouvait Lillo, dont le fort n'était gardé que par quelques douaniers autrichiens et par un fossé, quand le pont était levé : ce qui n'arrivait que la nuit. Hansonnet attendit jusqu'au lendemain matin, fit observer la manœuvre du pont par des bateliers, et lorsqu'il eut appris qu'il n'y avait plus d'obstacle, il se jeta dans le fort à l'improviste. Il n'y rencontra aucune résistance.
Le même jour, Ransonnet fit embarquer une soixantaine d'hommes dans des chaloupes, pour aller s'emparer de la patache employée au service de la douane (den uytligger), qui se trouvait à l'ancre au milieu du fleuve. Le commandement de cette expédition fut confié à un notaire de Bruxelles, nommé Schruers. Ransonnet promit sa montre d'or à celui qui aborderait le premier. Ce fut un batelier de Bruxelles, nommé Dansaert, qui obtint ce prix. L'abordage ne fut ni difficile, ni périlleux : on ne trouva qu'un seul homme dans ce navire, qui cependant était armé de huit pièces de canon. Le même jour, les patriotes
DE BERG
s'emparèrent de Liefkenshoeck , mais avec un peu plus de difficultés : le fort était défendu par un chapelain, qui avait eu soin d'en lever le pont.
La nouvelle de toutes ces actions héroïques se répandit bientôt dans les campagnes et y exalta les esprits , au point que plusieurs villages de la Flandre arborèrent le drapeau national. Les habitants de Tamise firent mieux encore : ils s'emparèrent , dans la nuit du 23 au 26, de la personne du chancelier De Crumpipen, qui s'était retiré dans ses propriétés , et conduisirent oe prisonnier de guerre à l'armée patriotique. Ransonnet le fit diriger sur Bréda, par Ossendrecht; il était déjà à Etten, à peu de distance de cette ville , lorsque le comité envoya deux de ses membres à sa rencontre. Ceux-ci le firent emmener immédiatement vers la frontière, pour être gardé par Van der Mersch, au quartier général de la grande armée.
Ransonnet ne demeura pas vingt-quatre heures a Lillo. Après avoir fait main basse sur la caisse de la douane, qui contenait H, 000 florins, il conduisit à Berg-op-Zoom la patachc, qu'il disait avoir prise sur l'ennemi et dont il comptait encore faire de l'argent ; mais l'autorité hollandaise s'empara du navire et en ordonna la restitution à son légitime propriétaire. La conduite des autres officiers de la colonne ne fut guère plus brillante que celle de leur chef. Le colonel du génie Spanoghe, que Van der Noot appelait le colonel de notre génie, et qui paraissait agir dans l'intérêt de la Hollande, plutôt que dans l'intérêt du peuple brabançon, ne trouva rien de mieux à faire que d'enclouer les pièces d'artillerie qui se trouvaient dans le fort; puis vint un moment où les troupes, restées sous les ordres du major Devaux, furent saisies d'une belle peur, et se sauvèrent à toutes jambes pour regagner le territoire hollandais. La cause de cette terreur panique était le bruit du canon que l'on tirait à Anvers , en réjouissance de la prise de Belgrade.
Cependant, le mouvement de Ransonnet avait nécessité quelques dispositions nouvelles de la part des autrichiens. Le général d'Alton avait ordonné, le 25, au colonel Leroy Duguet de rester it. «
à Gand, contrairement aux instructions expédiées la veille, et d'envoyer de S'-Nicolas un officier et vingt hommes à Liefkenshoeck, pour empêcher le passage de l'Escaut. Le colonel Desjardin, à Anvers, reçut l'ordre d'envoyer un capitaine avec cinquante hommes à la Tête-de-Flandre, et d'y faire placer quatre pièces de canon. Il dut aussi faire retirer précipitamment, dans la citadelle , toutes les pièces d'artillerie qui se trouvaient sur les remparts ou dans l'arsenal de la ville, et cnclouer celles qu'on n'aurait pas le temps d'enlever. Enfin, un approvisionnement de deux mois fut commandé pour la citadelle.
D'un autre côté, le général Schrœder se mit en devoir d'exécuter les ordres qu'il avait reçus. Ce ne fut néanmoins que le 26 octobre qu'il partit de Bruxelles. Ce retard trouve son explication dans l'ignorance où l'on était à Bruxelles des mouvements de l'ennemi. Van der Mersch avait eu assez d'ascendant sur ses troupes, pour leur faire passer une nuit à Hoogstracten , et le lendemain,^ octobre, il était parvenu à les conduire jusqu'à Turnhout. Il avait fait, dans cette ville, une entrée triomphale; les habitants étaient venus à sa rencontre, et les applaudissements de la multitude, joints à de nombreuses libations, avaient fait sur le moral des patriotes un effet inattendu. Leur nombre s'était accru en même temps d'une partie des soldats de Lorangeois , avec lesquels ce chef lui-même avait, sur l'ordre du comité de Bréda , rejoint la colonne de Van der Mersch. Ce ne fut qu'en arrivant à Mali nés, dans la matinée du 26, que Schrœder fut informé de ce nouveau mouvement. Le colonel Desjardin ayant appris la retraite de la colonne de Ransonnet, était parti d'Anvers pour Lierre, avec son bataillon. De cette dernière ville, il avait détaché un officier et douze hommes d'infanterie, avec huit dragons, à Santhoven, et c'était à cet officier que le capitaine Leloup avait donné avis de l'entrée des patriotes à Turnhout. A la réception de cette nouvelle, le général Schrœder partit immédiatement pour Lierre, avec une division de grenadiers de Clairfayt et un escadron de dragons. Il y trouva une autre division de dragons , sous les ordres du capitaine d'Aspre, un bataillon de
liender et un deuxième bataillon de Clairfayt. Il y apprit en même temps que Leloup s'était retiré à Herenthals, où il s'était réuni au capitaine Uchtricht.
Quand toutes ces circonstances furent connues du général d'Alton, il commença à dresser méthodiquement son plan de campagne. Ce plan, dont on a beaucoup parlé et qu aucun auteur n'a exposé d'une manière exacte, aurait probablement laissé peu de chances de salut aux patriotes, s'il avait été exécuté en temps opportun. Il consistait à marcher vers la frontière en trois colonnes, l'une partant de Lierre pour Hoogstraeten , l'autre se dirigeant de Herenthals sur Turnhout, et la troisième allant de Diest par Meerhout à Ghee), d'où sa cavalerie devait continuer jusqu'à Turnhout. Il est vrai que chacune de ces colonnes eût été bien faible; mais l'ennemi qu'elles avaient à combattre n'était pas plus fort. Voici, du reste, comment l'armée d'opération devait être disloquée : l'ordre fut expédié , le 26 au soir , au général Schrœder, d'envoyer un bataillon d'infanterie et un escadron de dragons à Herenthals. Ces troupes devaient former le noyau d'une colonne commandée par Schrœder. Le généra) d'Alton promettait d'envoyer de Bruxelles un bataillon de Ligne, un bataillon de Murray et de la cavalerie , qui arrivait de Mons , tant pour renforcer cette colonne, que pour former, avec le bataillon et la cavalerie restés à Lierre, la colonne de gauche qui serait mise sous les ordres du colonel Desjardin. II devait lui-même se transporter à Malines, le 27 dans l'après-midi, pour diriger le mouvement, et tout le monde devait se tenir prêt à marcher le 28, à la pointe du jour.
La colonne de droite , commandée par le lieutenant-colonel De Gontrœuil, devait se réunir à Diest, le 27. L'ordre fut expédié, le 26 au soir, à cet officier supérieur de partir de Louvain pour Diest avec une division du 3e bataillon de Ligne et trois pelotons de dragons. Le major Broèla devait le rejoindre et amener d'Aerschot deux divisions de Bender et un escadron de dragons. Cette colonne devait arriver à Meerhout, le 28 avant le jour, se diriger de là sur Gheel , et laisser suivre sa cavalerie seulement jusqu'à Turnhout, pour seconder Schrœder.
HAPÉD1US
Le colonel Leroy Du guet avait reçu, en même temps, l'ordre d'envoyer une division , avec une pièce de canon , à Waesmunster, où l'on avait arboré le drapeau de la révolte, de passer de là à Tamise et de rétablir l'ordre légal partout où il le verrait troublé. Il était muni d'une proclamation, dont plusieurs exemplaires avaient été envoyés aussi au général Schrœder et au lieutenantcolonel De Gontrœuil , et qui était conçue en ces termes :
< Gomme plusieurs villages ont déjà arboré l'étendard de la révolte ; que les notabilités s'y sont trouvées et ont tiré sur le militaire et qu'il est essentiel de faire rentrer les rebelles dans leur devoir et dans la soumission et l'obéissance qu'ils doivent à leur légitime souverain, et d'employer à cet effet la force militaire; nous faisons savoir à tous et un chacun que, malgré la répugnance et l'aversion que nous sentons de verser le sang humain et de faire éprouver des malheurs à des personnes innocentes , qui pourraient se trouver parmi les coupables , nous ne pourrons néanmoins pas nous dispenser de faire mettre le feu à tous les villages qui arboreront l'étendard de la révolte, ou dont quelques habitants se montreront armés, dans la vue de faire résistance aux troupes de Sa Majesté, qui sont sous nos ordres.
t Bruxelles, le 26 octobre 1789.
« Signé Le comte d'Altow. »
Pendant que le général d'Alton prenait toutes ces dispositions, Schrœder en prenait d'autres qui rendaient les premières impossibles, en ce qui le concernait. Les ordres qu'il avait reçus, en arrivant à Malines, lui enjoignaient de marcher sans retard à l'ennemi. // importe de tomber dessus le plus tôt qu'il se pourra, écrivait le général d'Alton; mais il ajoutait qu'il fallait d'abord lui donner avis de la force et de la situation des insurgés , et attendre ses instructions ultérieures. Schrœder adopta la première partie de ces ordres, et ne tint aucun compte de la dernière. Dès le 26 au soir, et avant que le plan de campagne du général d'Alton ne lui fut parvenu, il partit de Lierre avec son petit corps d'armée, dans l'espoir de rencontrer l'ennemi au point du jour , s'il sortait de Turnhout, et de l'attaquer immédiatement. Leloup et Uch-
DE BEHC 355
trichl, qui se trouvaient encore à Herenthals, reçurent l'ordre d'aller attendre le général Schrœder à Vorselaer, où il comptait arriver vers quatre heures du matin. Van der Mersch, qui se disposait à marcher sur Gheel , afin de se jeter dans la ville de Diest , fut bientôt averti du mouvement de Schrœder ; persuadé que sa troupe, indisciplinée, dépourvue d'artillerie et fort mal armée, ne tiendrait pas devant un corps organisé qu'elle rencontrait dans la plaine, il prit le parti de se retrancher dans Turnhout et d'y attendre les Autrichiens, comme au passage d'un défilé. Il fit travailler toute la nuit à creuser des fossés et élever des barricades , à l'extrémité des rues par lesquelles on eût pu s'introduire dans la ville. La route par laquelle les Autrichiens devaient arriver, n'était barricadée , à l'entrée de la ville, que par quelques arbres , mais à une centaine de pas de la Grand'Place se trouvaient de nouveaux obstacles, plus difficiles à surmonter. C'était derrière ces obstacles et vers la Grand'Place, que Van der Mersch avait disposé le gros de sa troupe, c'est-à-dire seize cents hommes environ. Une partie occupait l'hôtel de ville , une autre partie le cimetière , qui , se trouvant un peu en dehors de l'alignement de la rue, ne pouvait être aperçu que lorsqu'on en avait dépassé l'angle. Le reste fut disséminé, tant dans les maisons qui bordaient la route, que derrière les haies des jardins et les barricades qui fermaient les autres issues de la ville.
Ces dipositions eurent un succès complet. Schrœder arriva devant Turnhout vers six heures du malin. Son corps d'armée se composait des troupes que nous avons vues à Lierre, c'est-à-dire de deux bataillons d'infanterie , deux compagnies de grenadiers , et deux escadrons de dragons, avec cinq pièces de canon de six et de trois livres de balles et deux obusiers. Il forma quatre commando d'attaque, dont deux ayant à leur tête les capitaines Uchtricht et Leloup, devaient être soutenus, chacun par une compagnie de grenadiers; les deux autres se composaient d'une division de Clairfayt, commandée par le major Vogelsang, et d'une division de Bender , commandée par le major Lusignan. Ces quatre colonnes devaient être conduites par des guides qui
iupêdius
connaissaient les lieux et qu'on avait mis provisoirement sons la garde du lieutenant Perle. Mais lorsque tout fut prêt pour l'attaque, les guides avaient disparu. La ville paraissant ouverte de tous cotés, le général Schrœder ordonna à ses commando d'attaque de tourner à droite et à gauche et d'y pénétrer par la première rue qu'ils trouveraient. On entendit alors sonner le tocsin , et l'on s'aperçut bientôt que toutes les entrées des rues étaient barricadées et défendues par des hommes armés. Partout les assaillants furent repoussés par un feu de tirailleurs incessant.
Cependant Van der Mersch, qui avait un poste avancé, sur la butte d'un moulin à vent, près de l'entrée principale de la ville, s'y était transporté avec un petit détachement, pour surveiller les mouvements de l'ennemi et pour attirer son attention de ce côté. Il devint bientôt le point de mire de l'artillerie autrichienne. C'était précisément ce qu'il attendait. II se retira alors dans la ville, par la grande rue, et il entraîna à sa poursuite le capitaine Leloup à la tête des plus intrépides d'entre ses soldats. Schrœder Gt marcher immédiatement, pour le soutenir, deux divisions de Clairfayt et une division de cavalerie. Les autres , qui avaient été repoussées à toutes les issues de la ville, suivirent machinalement et vinrent s'entasser dans une rue qui était bordée de tirailleurs et encombrée d'obstacles de toute espèce. Les Autrichiens avancèrent lentement, au milieu d'une grêle de coups de fusils. Ils s'emparèrent des maisons l'une après l'autre, et arrivèrent ainsi jusqu'à proximité de la Place. Cette opération dura assez longtemps pour familiariser les patriotes avec le feu et même avec le danger. Peu à peu ils s'enhardirent, et l'on vit bientôt ceux qui occupaient la Grand'Place venir attaquer l'ennemi en front , tandis que d'autres les attaquaient par les rues latérales ou faisaient pleuvoir les balles du haut de l'hôtel de ville. Le général Schrœder avait fait avancer une pièce de six et deux obusiers ; mais il lui fut impossible de faire taire le feu des patriotes. Il perdait beaucoup de monde , ses canonnière étaient tués sur leurs pièces , et pas un homme ne voulait marcher en avant, sans le canon. La pièce de six se trouva ainsi engagée bien avant
DE BEllG.
dans la rue , où elle finit par être abandonnée. Schrœder ordonna une charge de cavalerie pour la reprendre ; mais ses dragons reculèrent en présence des projectiles de toute nature qui étaient suspendus sur leur tête. Enfin, après cinq heures de combat, pendant lesquels Schrceder se trouva constamment au milieu du feu et eut un cheval tué sous lui, ne pouvant plus faire avancer ses soldats fatigues, ni même les retenir, il fut forcé de battre en retraite , en abandonnant trois pièces d'artillerie et deux caissons.
La perte des Autrichiens fut considérable. Le général Schrœder, dans ses rapports, porte le nombre des tués à 110, parmi lesquels 4 officiers; celui des blessés à 60, et celui des hommes perdus, c'est-à-dire des prisonniers ou des déserteurs, à 25. Ces évaluations ne sont pas tout à fait exactes : car nous avons trouvé, dans les papiers des patriotes , des états nominatifs qui portent à 22, le nombre des Autrichiens blessés qui furent déposés à l'hôpital de Turnhout, et à 58 le nombre total des prisonniers. Parmi ceux-ci se trouvait un officier blessé, le lieutenant Weser, de Clairfayl, que Schrœder compte à tort au nombre des tués. Les trois autres officiers qui restèrent sur le champ de bataille étaient le capitaine De Rée, du régiment de Bender, tué d'un coup de feu par le soupirail d'une cave, le lieutenant Lutz, du même corps, et le premier lieutenant Duggat, de la division de grenadiers de Glairfayt. Le capitaine Leloup fut blessé.
Quant aux patriotes , un écrivain qui combattit dans leurs rangs (î) évalue leur perte à 87 hommes blessés et tués, parmi lesquels les habitants de Turnhout figurent pour un contingent de 25. Nous avons lien de croire cette évaluation assez exacte, d'après un document authentique qui porte à 16 le nombre des personnes de Turnhout qui réclamèrent des secours, soit comme veuves ou orphelins d'individus tués, soit pour avoir elles-mêmes été mises hors d'état de travailler, par suite de blessures.
(») Mémoire hittoriqm H pièces juttificativfs pour M. Van <kr Mench; par E. J. Dione, ollicier de U première armée hclpique , et témoin occulaire de la plupart des faits. A Lille, chw Jaequei, 1791; 3 volumes in-8*.
lUPÉbll'S
Telle fut la bataille de Turnhout , si bataille peut se dire. Quand l'Empereur en fut informé , toutes les églises de l'empire retentissaient encore du bruit du Te Deum qu'on venait d'y chanter à l'occasion de la prise de Belgrade. Trois cents pièces de canon, des vivres, des munitions, tous les effets appartenant au Grand Seigneur , étaient tombés en la possession des Autrichiens. Il y avait de quoi se consoler des pertes essuyées à Turnhout. Cependant Joseph II n'en fut pas moins sensible à cet échec , parce qu'il en prévoyait toutes les conséquences. 11 témoigna son mécontentement dans les termes de la plus vive indignation, c Le général Schrœder, dit-il, dans une lettre du 5 novembre, est inexcusable d'avoir précipité, mal combiné et faussement entrepris ce dont il était chargé. On voit aussi , par les canons perdus, que, dans cette expédition, la troupe ne doit non plus avoir fait son devoir, qu'on a perdu la téte et qu'on a fini par se sauver. Je récompense avec satisfaction, et j'en recherche même les plus petites occasions où Ton se dislingue ; mais je me crois également obligé, pour relever la différence, de punir ceux qui manquent. Vous signifierez donc au général Schrœder qu'il n'est plus angestelliQï qu'il n'a qu'à revenir ici en Allemagne (1). Vous prendrez également des informations exactes des officiers et de la troupe qui n'ont pas fait leur devoir dans cette occasion , pour en punir les coupables, qu'ils soient officiers ou communs, car il faut un exemple. »
Et, dans une lettre du 7 novembre, également adressée à d'Alton, il ajoutait : « Je ne puis vous cacher mon étonnement sur l'inconséquence et le peu d'à-propos que je vois régner dans les dispositions que vous avez faites et dans les projets desquels
( i ) tl parait que cet acte de sévérité n'eut pas de suite : malgré ses fautes , le général Schrœder n'en était pas moins un officier recommandante; il avait d'ailleurs fait preuve d'une grande bravoure personnelle a Turnhout. Le lieutenant général comte d'Alton, en parlant de lui dans un rapport a l'Empereur, du 14 novembre, dit : « Si Votre Majesté daignait considérer qu'il n'a pu atoir que des avis faux , parce que les insurgeais ont tout le monde pour eux ; qu'il s'est conduit pour sa personne avec une bravoure peu commune , ayant eu son cheval tué sous lui et les vêtements percés de trois coups de feu; et qu'en un mot sa fermeté et ses connaissances militaires le rendent à tous égards un général très- estimable, j'espère qu'elle daignera, n'écoutant que sa clémence, avoir égard à la grâce que j'ose implorer pour lui. »
DE BKf.r..
yous vous laissez éblouir. Il y a des semaines que l'on fait cet assemblage de soi-disants patriotes , dans les environs de Bréda; la marche que fit le général Schrœder vers le pays de Liège, fit sauver tous ceux qui s'y trouvaient vers Bréda; vous saviez donc qu'il n'en existait plus ailleurs que dans cet endroit. La Hollande déclare ne pas souffrir dans son pays que les patriotes s'y arment; on avait fait des dispositions, de la part du gouvernement, pour mettre en séquestre les abbayes qui les soutenaient ; il fallait donc ou qu'ils se séparent ou qu'ils entrent dans le pays, et malgré cela point de disposition de faite dans la Gampine, sauf quelques recruteurs et de ces petits détachements, que vous appelez votants et qui ne signifient rien. Si le général Schrœder, avec les troupes qu'il avait pour marcher vers le pays de Liège, eût côtoyé ces fuyards et s'était placé vis-à-vis d'eux dans la Campine, ou ils n'auraient jamais pu y entrer, ou ils auraient été facilement repoussés. Enfin, les insurgents étant entrés une fois dans le pays, et s'étant emparés de plusieurs objets entièrement abandonnés, comme, par exemple, la frégate, qu'on aurait dû avoir l'attention de faire rapprocher d'Anvers, pour être en sûreté, et la caisse publique de Lillo, qui , également, aurait dû y être transportée; les sachant donc entrés dans Hoogstraeten et Turnhoijt, vous formez un plan d'attaque, par trois colonnes, qui ne s'exécute pas , parce qu'il plaît au général Schrœder de partir seul, sans attendre les autres, pour faire cette équipée. C'est voir dans un très-faux jour, que de croire qu'il faut attaquer ces gens-là, comme si c'étaient des Turcs ou des Prussiens : il fallait faire approcher les troupes de Turnhout et Hoogstraeten , leur faire parler, leur faire concevoir les dangers auxquels ils allaient s'exposer, s'ils ne retournaient à leurs foyers ; enfin, s'ils ne voulaient point entendre raison, il ne fallait que se camper dans les environs et les y bloquer : car comment auraient-ils pu y subsister? Et sortir pour venir attaquer la troupe en rase campagne, ils y auraient eu mauvais jeu, et sûrement qu'ainsi la chose aurait été peut-être assoupie sans grande effusion de sang. « Vous n'aviez pas même fait tenir à portée un nombre suffi-
sant de munitions , et il faut suspendre à cette heure toutes les démarches ultérieures, pour attendre qu'il en vienne de Luxembourg.
« Les dispositions dont vous me parlez, pour l'avenir, ne me paraissent également ni à propos ni conséquentes. Fajre venir de l'artillerie de siège de Luxembourg, quel temps cela n'exige-t-il pas, et à quoi bon? Les rebelles ont-ils une place en leur pouvoir, et voulez-vous faire un siège? L'érection d'un corps de pionniers et de chasseurs à quoi doit-il aboutir? Croyez-vous que vous ferez des années ou des mois la guerre contre ces gens-là? Un corps franc levé par Doncel , composé d'aventuriers et de fripons de Liège, outre le temps qu'il faudrait, comment pourrait-on jamais se reposer sur ces gens , et ne serait-on pas exposé de leur part à une défection en corps , et qu'ils tournent les armes contre nous-mêmes? Renvoyez en général tous ces projets et toutes ces idées, qui ne sont point mâchées, et que je veux prendre seulement comme l'effet de votre zèle échauffé
« L'essentiel est de se réunir , de ne point se commettre qu'à bonnes enseignes , de tâcher d'empêcher ces soi-disants patriotes d'occuper une plus grande partie du pays, et, en les entourant , les obliger plutôt par là à se dissoudre, ou à prendre le parti de la fuite, que les forcer dans les endroits dans lesquels ils se seront retranchés. Il faut finir cette malheureuse situation le plus tôt possible, et si l'on ne parvient à remettre le calme avant la fin de l'hiver, il en naîtra infailliblement les plus fâcheux événements pour l'État et pour la monarchie. »
Les conseils de Joseph II étaient bons , sans aucun doute; mais ils arrivaient trop tard, puisque déjà l'on avait fait tout le contraire de ce qu'il voulait qu'on fit. Tandis que ce prince essentiellement bon aurait voulu qu'on évitât l'effusion du sang, tandis qu'il défendait de forcer les rebelles dans leur retraite , ses lieutenants en Belgique ne parlaient que de tuer, de massacrer, de démolir à coups de canon , de mettre le feu aux villes et villages. D'Alton faisait sa fameuse proclamation du 26 octobre, que nous avons rapportée plus haut, et il donnait des ordres positifs à ses offi-
ciers d'agir avec la dernière rigueur. Schrœder faisait le siège de Turnhout, ville dont la possession devait être indifférente au gouvernement, dans le seul but de tomber dessus aux insurges. Nous ne rappelons ces faits que pour faire remarquer combien ils étaient en opposition avec les ordres et les intentions de l'Empereur : car nous sommes loin de vouloir les condamner en euxmêmes. Nous sommes même porté à croire, contrairement à l'opinion de Joseph II, que, si le plan de campagne du général d'Alton avait été exécuté à la lettre, l'expédition de Van der Mersch n'aurait pas eu une issue aussi glorieuse. En effet, les patriotes étaient partis de Turnhout, le 27 au malin, se dirigeant sur Diest , par Gheel ; le 28 , dans la matinée , ils auraient rencontré la colonne de Gontrœnil, qui les eût certainement arrêtés, si elle ne les avait mis en fuite; et comme la colonne de Schrœder se serait trouvée en même temps sur la route dUerenthals à Turnhout, elle aurait pu, au premier avis, prendre le corps de Van der Mersch en flanc ou le mettre entre deux feux. Ajoutons que la colonne de Desjardin, qui devait marcher de Lierre à Hoogsrraetên , eût rendu impossible toute retraite vers la Hollande. Van der Mersch n'aurait eu d'autre ressource que de se jeter dans le pays de Liège , où l'on pouvait le poursuivre.
II nous reste à dire comment la nouvelle de la victoire de Turnhout fut reçue par le comité de Bréda. Elle y causa une joie d'autant plus folle qu'on s'y attendait moins. Le comité avait été instruit de la couardise de ses troupes dans les premiers jours de la campagne. Il avait été très-sensible, écrivait Van der Noot, sous la date du 25 octobre , aux rencontres que le général Van der Mersch avait essuyées, par rapport à la mauvaise conduite des troupes, et par suite il lui avait donné plein pouvoir de diriger les opérations comme il le trouverait convenir, d'admettre et de renvoyer soldats et officiers, et de les gouverner comme il le jugerait à propos. Pour l'engager à céder une aussi grande part de son autorité, il avait fallu que le comité fût sous l'impression de sentiments bien pénibles. Qu'on juge donc de l'étonnement que dut lui causer la nouvelle d'une victoire remportée par ces mauvaises troupes, qui lui inspiraient si peu de confiance.
RAPÉDILS I)Ë BERG.
c Nous ne sommes pas à même de vous exprimer la sensation < qu'a faite sur nos cœurs la relation de la victoire complète « que notre armée, sous votre commandement, a emportée hier c sur les troupes du ci-devant duc, commandées par le général « Schrceder, et nous ne pouvons pas non plus vous exprimer la c joie qu'elle a occasionnée , non-seulement sur nous , mais généc ralement sur tout le monde. On entendait partout : Vive le gét néral Van der Merscb ! vive ce héros ! *
Tels sont les termes dans lesquels Van der Noot, organe du comité, comme du peuple brabançon, fit connaître au général Van der Mersch l'impression produite par le bruit de ses exploits. Le môme jour, 28 octobre, le comité lui annonça, toujours par l'organe de Van der Noot, qualitate qua, qu'il l'avait nommé lieutenant-général. Ce n'était pas trop récompenser le service qu'il avait rendu, non que l'affaire de Turnbout fût bien glorieuse (la supériorité numérique étant du côté des patriotes, qui avaient en outre l'appui des habitants et l'avantage de la position); mais elle devait avoir et elle eut, en effet, une influence décisive sur le sort de la Belgique. Elle donna du courage aux patriotes , qui , de poltrons devinrent fanfarons, en même temps qu'elle acheva de démoraliser les troupes autrichiennes. A dater de ce moment la désertion se jeta dans les rangs de ces derniers : rien ne put désormais empêcher ces malheureux soldats d'échanger les neuf liards de l'Empereur, fréquemment assaisonnés de coups de bâton , contre les dix sous de Van der Noot, relevés par une assez forte dose de liberté.