II
IUPÉDIUS
un soulèvement contre la souveraineté de Sa Majesté, n'a que trop mis à 1 évidence que vous ne vouliez pas faire ce que votre ministère vous permettait et vous ordonnait même, pour détruire les horribles calomnies répandues contre les intentions de S. M. , à l'effet de soulever ses sujets contre elle. Toute votre conduite prouve assez que vous êtes l'un des principaux chefs de cette insurrection scandaleuse. Dans ces circonstances et en attendant les poursuites que le ministère public doit intenter incessamment en justice , pour vous faire punir comme vous le méritez, je vous signifie, de la part de S. M., l'injonction de lui renvoyer incessamment les marques de la grand croix de l'ordre de S'-Éticnne, ainsi que le décret qui vous a nommé conseiller d'État intime, honneurs dont vous vous êtes rendu si indigne. Je vous défends, en conséquence , au nom de S. M. , de porter dorénavant les marques dudit ordre royal , et d'en prendre, en aucune occasion , le titre, non plus que celui de conseiller d'État intime; vous prévenant que, dès ce moment, vous êtes rayé des listes, tant de l'ordre de S'-Étienne que des conseillers d'État intimes de S. M.
€ Je suis, etc. »
Le cardinal-archevêque répondit à cette dépêche, dans les termes suivants :
« Monsieur,
« Votre lettre du 28 octobre , qui ne m'est pas parvenue , mais que j'ai vue dans une feuille publique, m'a causé autant d'indignation que d'étonnement; quoi! parce que j'ai cherché un asile pour me mettre à l'abri de l'exécution de vos menaces réitérées, que vous m'aviez faites à moi-même, de me faire enlever pour m'envoyer en Styrie, menaces non-seulement répétées à mon secrétaire, mais qui m'ont été confirmées encore en dernier lieu par le conseiller De Goubau, vous en inférez, sans balancer, que je suis un des principaux chefs de l'insurrection qui s'est manifestée sur les frontières des Provinces-Unies?
« Avez vous bien réfléchi à l'injure atroce que vous me faites,
I>E BERG
par une telle supposition dépourvue de tout fondement? Je prends le ciel et la terre à témoin, que je n'ai jamais eu aucune pari ni influence quelconque à cette insurrection ; le Pays-Bas entier attestera cette vérité, et me rendra justice à cet égard, et je défie qui que ce soit , sans exception , de pouvoir en donner la moindre preuve : je ne me suis pas absenté un instant de mon diocèse, ayant constamment demeuré, soit à Bruxelles, à Mali nés ou à Louvain, ne m'occupant que des devoirs de mon ministère, et levant sans cesse les mains au ciel pour conjurer le Dieu de la paix , de ramener la tranquillité publique, et d'empêcher surtout l'effusion du sang humain; d'ailleurs, je n'ai pris la résolution d'abandonner l'hôtel de l'archevêché qu'après qu'il était investi par des soldats armés, pour m'enlever conformément à vos menaces. Devais-je donc me livrer entre leurs mains, concourir moimême à l'outrage qu'on allait me faire dans une des principales villes de mon diocèse, et m'exposer à un éclat, qui , dans les circonstances présentes, aurait pu exciter un tumulte dans le peuple, dont on aurait peut-être encore voulu me rendre responsable? N'avais-je pas même, d'après votre façon d'agir envers moi, toute raison de craindre que dans ce transport on n'eût aucun égard, ni à la saison, ni à ma dignité, ni à mon âge et à mes infirmités? Par conséquent, ma retraite n'était-elle pas conforme au droit naturel , et par-là pleinement justifiée, loin de pouvoir fournir le moindre motif à l'imputation odieuse dont vous ne craignez point de me charger dans votre lettre rendue publique par l'impression? Je ne saurais donc m'empêcher de vous en faire les reproches les plus amers, en vous demandant réparation de mon honneur si vivement attaqué et si injustement flétri.
« Quant à la grand'eroix de l'ordre de S'-Étienne, et aux patentes de conseiller d'État intime et actuel , ces marques honorables de la bienveillance de l'auguste Marie-Thérèse, qui m'en a décoré, il y a trente ans, me sont bien trop chères et trop précieuses pour vouloir m'en dépouiller moi-même, sur une simple injonction de votre part dans une lettre particulière et injurieuse; j'attendrai là-dessus les ordres plus précis et directs de Sa Majesté
iurf.Dirs
elle-même, me confiant trop dans sa justice pour me persuader qu'elle voudrait faire ressentir aussi précipitamment les effets de son indignation à un prélat, qui , loin d'avoir mis le comble à des désobéissances criminelles ( comme il vous plaît de l'affirmer dans votre lettre), n'en a aucune à se reprocher, et ne croit pas de s'être rendu jamais indigne par sa conduite des marques d'honneur dont il est revêtu depuis tant d'années.
< Je suis avec la plus vive et la plus juste douleur, etc. >
De pareils écrits n'étaient guère propres à faire cesser l'agitation qui se manifestait de toutes parts. Ce n'était pas non plus en fermant les portes de Bruxelles, et en troublant les bourgeois dans leurs affaires et dans leurs habitudes, qu'on pouvait détourner leur attention de ce qui se passait au dehors. Enfin, toutes ces arrestations préventives, ou arbitraires étaient encore un mauvais moyen de calmer l'effervescence du peuple. Quant à la justice réglée, elle n'avait de rigueurs que pour les objets matériels; le bourreau ne paraissait sur le théâtre de ses fonctions que pour supplicier des feuilles de papier. C'est ainsi que le manifeste du peuple brabançon fut lacéré et brûlé sans pitié, en vertu d'un décret du grand conseil. Ce document nous paraît assez curieux pour être reproduit :
« Sur la requête du conseiller et procureur-général de Sa Majesté en ce conseil, requérant contre certain imprimé en forme de manifeste, portant pour titre : U peuple brabançon, etc., et commençant par ces mots : Ceux Centre les publicistes, etc., et finissant par ces mots , écrits à la main : Était signé H. C. N. Van der Noot, avec paraphe, etc., ainsi que contre la pièce d'accompagnement, portant en tête : A ceux de Flandre et W est-Flandre , commençant par ces mots : Messieurs et bons amis, dans les matheurs, etc. , ladite pièce portant pour date : En Brabant, ce 24 octobre 1789 , et pour signature en imprimé : Le peuple brabançon, et en écrit : tl. C. N. Van der ISoot, avec paraphe, etc. , la même pièce finissant par ces mots, en imprimé : In 't eerstepoinct van desen verbonde, telle disposition qu'en justice peut appartenir;
< Vu , etc. , et rapport fait au conseil , à l'intervention de l'office
DE BEHG.
fiscal , la cour déclare que ledit imprimé, avec la pièce d'accompagnement, est un libelle incendiaire; que les principes qui y sont répandus sont faux, odieux, et attentatoires à l'autorité souveraine; qu'ils tendent au bouleversement de toute société , à l'établissement de l'anarchie et à la renaissance de l'ancienne barbarie et de ses horreurs; que les reproches que ce libelle contient contre Sa Majesté et contre ses ministres, sont énormément injustes et atrocement injurieux ; que le même libelle présente la désobéissance la plus outrée, la révolte la plus audacieuse et la plus haute trahison, et qu'il n'est qu'un long tissu d'outrages sanglants faits à Sa Majesté et à ses ministres; en conséquence, condamne cet imprimé, avec sa pièce d'accompagnement, à être lacéré et brûlé par la main du bourreau , sur un échafaud qui sera dressé sur la Grand'PIace de cette ville, dans l'endroit où l'on a coutume d'exécuter les sentences criminelles du conseil , ordonne à l'office fiscal de poursuivre , selon la rigueur des lois , les auteurs et les complices de ce libelle ; défend à tout imprimeur, à tout libraire et à toute autre personne d'imprimer, de vendre ou de distribuer ledit libelle, à peine d'être poursuivi extraordin a ire ment, selon qu'il appartiendra ; ordonne à toutes personnes, de quelque état ou condition qu'elles puissent être, qui en ont des exemplaires ou des copies , de les remettre au conseiller fiscal de ce conseil, dans le tiers-jour , à peine de mille écus d'amende, et même d'être poursuivies criminellement, suivant l'exigence du cas; permet que le présent décrêt soit imprimé, publié et affiché dans les endroits accoutumés.
« Fait à Bruxelles, le 31 octobre 1789.
c Paraphé Cot. V*.
< Signé L. Mosselman. >
Ce décret et son exécution, qui eut lieu le 3 novembre, ne pouvaient avoir d'autre résultat que d'exciter la curiosité publique , en attachant au manifeste une importance dont il n'était pas digne. Ce n'était pas d'ailleurs relever l'autorité du grand conseil , que de lui faire produire des actes aussi évidemment illusoires.
lUPÉDIUS
Cette cour de justice inspirait déjà si peu de respect, que les avocats de l'ancien conseil de Brabanl refusaient d'y plaider, et qu'il fallut rendre des ordonnances pour les y contraindre ( i). Ktait-ce donc en lui faisant lancer des foudres impuissants , qu'on pouvait espérer de lui voir prendre une influence utile à la cause de l'ordre?
I^e gouvernement ne fut pas plus heureux dans le choix de ses mesures militaires. Au lieu de réparer immédiatement l'échec essuyé à Tu rn bout, et de disperser les bandes de Van der Mersch, ce qui, certes, n'eût pas été bien difficile, le général d'Alton se mit à organiser d'imposants préparatifs de guerre. Il fit venir de la grosse artillerie et des munitions de Luxembourg , retira presque toutes les troupes de la Flandre et des autres provinces, pour les concentrer dans le Brabant, décréta l'organisation d'un corps franc, sous les ordres du capitaine Leloup, et se disposa enfin à entrer en campagne, comme s'il avait à combattre une armée organisée.
Pendant ce temps les bandes patriotiques se recrutaient et Van der Mersch tâchait d'y établir un peu d'ordre. Lui aussi manquait déjà de munitions, et il n'était pas fâché d'avoir quelques jours de répit, pendant lesquels il pût se retrancher à Turnhout. On a écrit souvent que Van der Mersch avait fatigué l'ennemi par des marches et des contre-marches répétées, et qu'il avait ainsi augmenté la désertion dans ses rangs («). Cette assertion puisée dans les mémoires de Dinne (s), est démentie par les faits rapportes dans ces mêmes mémoires, et dont nous aurons à faire mention bientôt. La vérité est que Van der Mersch s'occupa activement d'organisation et de discipline, et que, loin de se livrer à des marches et à des contre-marches, ce qui supposerait nécessairement des troupes exercées , il eut bien de la
(i) Ordonnance rendue au grand conseil de S. M. , siégeant k Bruxelles, le 28 octobre 1789. Déclaration donnée au grand conseil de S. M. , siégeant à Bruxelles, le 14 novembre 1789. On trouve ces deux pièces dans V Esprit des gaxelles, t. XX , p. 419. (a) Borguet. Lettres sur Ui révolution brabançonne , t. Il , p. 23. (s) Mémoire historique et pièces justificatives pour M. Van der Mersch, par E. J. Dinne, officier d* la première armée belgique. Lille, 1791. 3 toi. in S:
DE BEUG.
peine à préparer les siennes à marcher jusqu'à Meerhout. Nous sommes assez heureux pour posséder un document qui en dit plus sur ce sujet que nous ne pourrions le faire nous-même. C'est une espèce de règlement d'organisation et de discipline, écrit en français et en flamand, et signé de la main de Van der Mersch. En voici le texte français :
« Le peuple brabançon, par l'organe de l'état ecclésiastique et du troisième membre des trois chefs-villes, conjointement avec plusieurs membres de la noblesse ,
« A tous ceux qui les présentes verront ou lire ouïront salut!
< Gomme, par la résolution du conseil do guerre tenu à Bréda, le 17 octobre 1789, il a été statué que chaque compagnie de l'armée serait limitée à 102 hommes, et que, ce nonobstant, il s'en trouve qui excèdent de beaucoup ce nombre et d'autres qui ne le contiennent pas, et qu'en outre, il y en a beaucoup qui , sans connaissance de ceux à qui il appartient, et de leur propre autorité, s'échangent et vont d'une compagnie à une autre, ce qui ne peut qu'occasionner des abus et du désordre ; pour éviter ceci et faire quelques règlements pour le bien-être de la discipline militaire, nous avons trouvé bon d'ordonner et de prescrire , par provision et jusqu'à révocation , comme nous ordonnons et prescrivons les articles suivants :
c 1° Que d'abord et immédiatement après la publication de cette, il sera effectué, par les commandants respectifs, que chaque compagnie soit en effet composée de 102 hommes, sans cependant comprendre dans ce nombre les bas officiers , etc.
« 2° Que , pour ce , les commandants augmenteront les compagnies qui ne sont pas complètes, avec ceux qu'ils tireront des compagnies qui excèdent ledit nombre de 102 hommes.
< 3° Que ces compagnies incomplètes étant complétées de la sorte, ils formeront, à proportion des hommes restants, une autre compagnie, ou des compagnies limitées à 102 hommes.
c 4» Que les commandants devront prendre , hors des compagnies trop nombreuses seulement, ceux qui y étaient en trop, après qu'elles étaient complètes.
KAPÉblL'S
< 5" Que les compagnies étant ainsi formées , chaque commandant respectif en devra faire une liste pertinente, selon la forme prescrite et ordinaire, laquelle il mettra ou fera mettre en main du commissariat général qui se trouve actuellement près de l'armée.
c 6° Que dorénavant aucun commun qui , et sous quelque prétexte que ce fût, ne pourra quitter sa compagnie pour se joindre à une autre, à peine, pour la première fois, d'être mis en arrêt pour trois jours, et d'être privé de sa solde, le temps de son arrêt, et d'être châtié arbitrairement en cas de récidive.
c 7° Que, dans la suite, tous les officiers seront tenus de se rendre tous les jours, à 9 heures du matin et à quatre heures après-midi , auprès de l'adjudant du commandant général, pour y faire leurs plaintes, en cas qu'ils en ont, leurs rapports et leurs demandes.
« 8° Que tous les capitaines feront assembler leurs compagnies respectives, tous les jours et aux heures nommées à l'article précédent.
c 9° Que chaque commun , qui ne se rendra pas à sa compagnie, aux heures prescrites, encourra une amende de cinq sols, qu'on retiendra de sa solde.
c 10° Qu'aucuns bas-officier ou soldat ne pourront manquer au respect qui est dû à leurs supérieurs, sous peine, pour les basofficiers, d'être dégradés, et pour les soldats, d'être renvoyés.
« li° Mandons et ordonnons que la publication de cette se fasse à la tête de chaque compagnie, pour que tous ceux à qui il appartient en puissent avoir connaissance et personne n'en puisse prétexter cause d'ignorance. Donnons en mandement à tous commandants, officiers et autres à qui il appartiendra, d'observer et de faire observer le contenu de cette , Cexiqent le bien-
être et te salut de la patrie.
c Fait à Turnhout, sous le cachet de notre commandant gérai, le 31 octobre 4789.
« Van oeb Mersch , lieu l1- général.
« Par ordonnance, « G"" V.
t J. B. A. Cools de Dorné, secr. geauthoriseert. »
Di
DE BERC.
Qu'où ne soit pas étonné de voir Fétat ecclésiastique et le troisième membre des chefs-villes figurer en tête d'un règlement d'organisation et de discipline militaire ! Les choses ne sont pas beaucoup changées, sous ce rapport : ne voit-on pas encore, dans les états constitutionnels, des gens qui , s'ils avaient vécu en 1789, eussent été probablement syndics ou boetmeesters de leurs métiers, vouloir s'immiscer aux rouages d'une organisation militaire bien autrement compliquée que ne l'était celle des patriotes? Plus les hommes sont étrangers à certaines sciences , plus ils sont disposés à nier celle qu'ils ignorent, et quand malheureusement une partie du pouvoir tombe aux mains d'hommes incomplets, on les voit ne douter de rien, se mêler de tout, et trancher les questions les plus ardues, avec une assurance qui prouve leur aveuglement. La multitude, plus aveugle encore, les regarde faire et souvent les admire; les faiseurs eux-mêmes ont le soin de s'admirer mutuellement, pour que cela serve d'exemple. Au temps dont nous nous occupons, les prêtres et les doyens des métiers, marchands et artisans, se trouvaient à la tête du pouvoir nouveau. L'armée était soumise à leur autorité, et s'ils ne la commandaient pas , ce n'était pas qu'ils s'en crussent incapables, mais le sentiment de leur propre conservation seul les retenait. Du reste, ils se trouvaient partout, excepté sur le champ de bataille : plusieurs abbés siégeaient au comité de Bréda ; le chanoine De Brou avait sa place marquée au quartier-général de Van der Mersch; c'était le jésuite Feller qui, avec le doyen de Bruxelles Dénoter, était chargé, à Liège, de l'achat des armes et des effets d'équipement; enfin, ce fut un cure, nommé Janssens, qui sauva l'artillerie brabançonne, en la cachant dans une grange, à Bar-le-Duc.
Faire de la discipline avec toutes ces interventions était une œuvre de haute difficulté, et cependant le comité de Bréda, comme s'il eût voulu augmenter encore les embarras de Van der Mersch, lui envoyait incessamment, revêtus de grades supérieurs, des aventuriers que celui-ci refusait d'employer. Ce ne fut pas sans peine qu'il parvint à se débarrasser de Ransonnet , au sujet
n a l'Émi s
duquel Van der Noot lui écrivit, sous la date du 30 octobre : « Vous auriez aimé, suivant le rapport que nous a fait notre député qui vient d'arriver de près de vous , qu'on ne vous envoyât pas, ni Ransonnet, ni Vanderperre. Quant au premier, nous avons trouvé le moyen de vous en délivrer ; mais quant au second , nous n'avons pas su le trouver, etc. >
Pour un dont on le débarrassait , et qui n'était peut-être pas le plus mauvais , Van der Mersch eut à en subir une foule d'autres. On trouve, dans sa correspondance, des traces curieuses de ses démêlés à ce sujet avec le comité de Bréda. Nous citerons une lettre de Van der Noot, qui nous semble résumer assez bien le différend :
< Monsieur,
« Ayant eu rapport de l'indiscipline de la part de la troupe, nous nous sommes rappelés que , depuis le commencement , vous l'avez attribuée au défaut de bons commandants; même vous nous avez sollicités de vous en pourvoir. Nous avons fait l'impossible pour vous en procurer, et nous vous en avons envoyé plusieurs. Nous apprenons que vous n'en avez pas encore placé; nous croyons que la cause en est que ce sont des étrangers; mais faites attention que, jusqu'à présent, il n'est pas possible que nous en trouvions d'autres, vu que notre existence est encore trop récente pour que des officiers régnicoles osent nous servir. Néanmoins nous vous assurons que les officiers que nous vous avons envoyés nous ont été recommandés par des personnes de distinction, et surtout le sieur Arnoldi, dont les talents supérieurs nous ont été garantis ( î ). Nous vous assurons qu'entre ceux que nous vous avons envoyés, il n'y en a qu'un seul qui est Français, savoir : le sieur Debon-Dabouval , et tous ont servi plusieurs puissances. Si vous ne les admettez pas, il ne s'en présentera plus, et vous n'aurez pas le moyen de bien discipliner la troupe.
c Nous vous observons que nous en attendons un qui nous est
(1) 11 sortait du service de France; il fui envoyé à l'année par le comité de Bréda, avec le
I>£ BEI\G
recommandé par des personnes à qui nous ayons les plus grandes obligations. D'ailleurs, c'est un officier d'un très-grand talent. Ainsi, monsieur, nous vous requérons de vouloir considérer que le bien de la chose exige que ces officiers soient reçus. Vous aurez la conviction , à ce que nous nous persuadons fermement , que vous aurez du soulagement dans vos travaux et que la discipline s'introduira insensiblement.
« Nous sommes, avec la plus haute considération, etc.
« Bréda , 8 novembre 1789.
t Signé H. C H. Van der Noot, q.q. 1789. »
Au nombre des personnes de distinction auxquelles il était fait allusion dans cette lettre, se trouvait la princesse d'Orange. 11 entrait dans les vues de cette princesse de farcir l'armée brabançonne de ses créatures. Ce fut elle qui nous envoya Schocnleld, l'émule et le successeur de Van der Mersch, et peut-être était-ce là Yo/fîcier dCun très-grand talent, dont Van der Noot annonçait si pompeusement la prochaine arrivée.
Les embarras résultant de cette suprématie du comité de Bréda et de l'influence de l'étranger n'étaient pas les seuls contre lesquels le général Van der Mersch eut à lutter. Son armée manquait de tout, même de vivres. Au milieu d'un pays agricole par excellence, dans cette plantureuse Belgique, à la prospérité de laquelle l'agriculture semblait devoir suffire, il fallut, pour nourrir une armée de trois mille hommes, recourir à l'étranger. Toujours l'étranger! C'était sous prétexte de secouer le joug de l'Autriche, que se faisait la révolution, et ceux qui la faisaient ouvraient toutes les portes du pays à la Prusse, à la Hollande, à l'Angleterre. A l'une ils demandaient une armée , à l'autre des officiers, c'est-à-dire des maîtres, à la troisième du pain. Les Brabançons voulaient se constituer une patrie, et c'était à l'étranger qu'ils la demandaient. II semblait que l'étranger dût, par admiration pour les vertus des patriotes, faire abstraction de ses propres intérêts; que la princesse d'Orange, par exemple, dût , par courtoisie pour Van der Noot, lui procurer tout ce dont il
R APÉDll'S
avait besoin, sans songer au commerce hollandais, ni aux destinées de sa maison. Voici deux pièces que nous croyons inconnues et qui sont relatives à l'espèce de disette qui affligeait l'armée patriotique. Nous pouvons en garantir l'authenticité, les minutes originales se trouvant entre nos mains :
c Le commissariat général présent à l'armée du peuple brabançon, avec avis du général commandant, ayant appris le besoin urgent dans lequel ladite armée se trouve réellement de moyens d'existence, déclare, par provision et jusqu'à révocation, que tous vivres peuvent entrer libres et sans aucune charge dans cette franchise et dans tous autres endroits où l'armée se trouvera ultérieurement; à quelle fin celte déclaration sera délivrée au receveur principal ou à son contrôleur, avec ordre d'en donner connaissance aux receveurs subalternes de son département, et d'effectuer que cette déclaration soit mise à exécution sans délai, moyennant quoi vient à cesser l'ordre donné hier pour le genièvre (i).
c Fait à Turnhout, à l'armée du peuple brabançon, le 1er novembre 1789.
t Par ordonnance, « J . B. A. Cools de Dorné, secrétaire autorisé, 1780.
c Van der Mersch, li eut '-général. »
La pièce suivante , quoique émanée également de l'autorité militaire, contient des mesures plus générales :
c Le peuple brabançon , par l'organe de l'état ecclésiastique et du troisième membre des trois chefs-villes , conjointement avec plusieurs membres de la noblesse,
< A tous ceux qui les présentes verront ou lire ouïront , salut.
c Gomme il est de la plus grande importance pour le pays, qu'on pourvoie de la manière la plus efficace contre la sortie des grains pour l'étranger, à cause que cela devrait produire nécessairement une disette dans le Brabant, ainsi pour y pourvoir et
( i ) Nou» ignorant quel était cet ordre ; nous n'en avons trouvé de tr»ce nulle pan.
DE BERG
pour garantir nos bons habitants d'une disette inévitable , de même voulant à ces mêmes nos bons habitants procurer la commodité de pouvoir se fournir de quelques comestibles avantageux qu'ils peuvent, avec facilité et abondance, tirer de l'étranger, nous avons trouvé bon d'ordonner et de prescrire, par provision et jusqu'à révocation, comme nous ordonnons et prescrivons les points et articles suivants :
c 1° Que des ce moment viendra à cesser la défense d'importer de 1 étranger toutes sortes de harengs, morues et huîtres, qui, dorénavant, pourront entrer librement en ce notre pays, moyennant de payer les mêmes droits d'entrée comme ces comestibles payaient avant la défense de leur importation.
c 2" Que la défense de l'exportation des grains en pays étranger ne continuera seulement d'avoir lieu comme ci-devant, mais aussi que l'édit en date du 4 avril dernier, émané par le ci-devant souverain, touchant l'achat et le transport des grains, sortira son plein effet et vigueur comme ci-devant.
« 5° Cependant, viendra à cesser pour l'avenir la disposition de l'édit ci-dessus repris, par lequel on avait enjoint à un chacun de demander des billets ou acquits pour faire moudre leurs grains dans les moulins les plus à portée, bien entendu cependant que les employés pourront arrêter et poursuivre, selon la teneur des ordonnances antérieures, toutes personnes, chariots ou charrettes qui, sous le prétexte de faire moudre des grains, les feraient parvenir à l'étranger, et, en cas de doute, ces mêmes employés pourront, par provision, arrêter ces grains et faire, à ce sujet , assembler les magistrats du lieu , pour délibérer de suite sur cet objet et juger si les grains doivent rester en arrêt ou pourront continuer leur route, en donnant d'abord connaissance du cas aux comités de Messeigneurs les états, qui, selon son exigence, en disposeront ultérieurement.
t 4° Mandons et ordonnons à tous les officiers principaux et autres de nos bureaux et à tous ceux à qui il appartiendra, de se conformer selon la teneur des présentes et d'en faire la publication es lieux accoutumés , pour que la présente ordonnance
IIAPÉDIVS
parvienne à la connaissance d'un chacun à qui il appartiendra , et personne n'en puisse prétexter cause d'ignorance ; car ainsi f exigent le bien-être et le salut de la patrie.
« Fait à Tumhout, sous le cachet de notre lieutenant-général , le 5 novembre 1789.
« Van der Mehscti, lieu ^-général.
« Par ordonnance , < J. B. A. Gools de Dornb, secrét. autorisé. >
Ces deux documents, qui étaient de véritables actes de souveraineté et les premiers, pensons-nous, sauf le manifeste, qui eussent été posés au nom du comité révolutionnaire, avaient cela de remarquable que c'était encore à l'étranger qu'ils semblaient devoir profiter. La pèche hollandaise y était surtout favorisée, au détriment de la pêche nationale. Les entraves apportées au commerce d'exportation des grains, et les facilités données au commerce d'importation , étaient également favorables à la Hollande. Nous sommes loin de vouloir en faire un reproche au général Van der Mersch , dont l'attachement à son pays ne saurait être révoqué en doute; mais il avait auprès de lui un agent du comité de Bréda , qui paraphait les actes de cette nature et qui en était l'auteur. M. Goffin, nommé plus tard auditeur général, était en quelque sorte le chef politique de l'armée : il prenait le titre de léger staet. Nous aurons l'occasion de parler plus amplement de ce personnage.
Les patriotes eurent le loisir de se préparer et de prendre toutes les dispositions qu'ils jugèrent utiles à l'accomplissement de leurs desseins. On les laissa à Turnhout, sans les inquiéter, avec une grande étendue de pays devant eux, et ce fut seulement quand eux-mêmes se mirent en campagne, que les Autrichiens, effrayés des conséquences de ce mouvement, marchèrent à leur rencontre. Dès le lendemain de l'affaire de Turnhout, le commandement de l'armée avait été donné au lieutenant-général comte d'Arberg ; mais c'était toujours d'Alton qui dirigeait les opérations, du fond de son cabinet. On devait lui rendre compte
DE BKBG.
de ce qu'on apprenait relativement à la situation île l'ennemi , et attendre ses ordres pour agir. Souvent les lettres restaient vingt-quatre heures en route, pour aller de Bruxelles à Malines : « Je ne conçois pas, écrivait le général d'Arberg, qu'une lettre du 50 ne me soit parvenue que le 51 à quatre heures après-midi. Je soupçonne que le retard provient de la négligence de l'ordonnance.... » Quand d'Alton avait décidé un mouvement, il fallait encore s'adresser au gouvernement général, à M. de Traultmansdorff, pour obtenir une marche-route. La transmission des ordres était tellement lente et embarrassée que, pendant qu'on prenait des dispositions, par suite de renseignements obtenus, il arrivait d'autres renseignements contradictoires, qui faisaient révoquer les mesures précédemment prescrites.
Aussi, tout ce que l'armée autrichienne put faire, après une correspondance de plusieurs jours entre elle et le commandant général, ce fut de se concentrer autour de Lierre, en attendant quelques pièces de 12 et de 6, qui devaient arriver, avec des canonniers , de Luxembourg et d'Anvers. Herenthals fut leur poste avancé : le bataillon du colonel Keim et un escadron du régiment de d'Arberg en prirent possession, le 5i octobre. Le général Schroeder alla se cantonner à Heyst-op-dcn-Berg, avec un bataillon de Ligne, dont une compagnie fut détachée à Iteghem; Berlaer eut un escadron de cavalerie; un détachement d'infanterie, commandé par un officier , et dix chevaux , furent placés au pont nommé Landygsbrugge , pour entretenir la communication entre Westerloo et Iteghem. Le château de Westerloo était occupé par le capitaine Kreissern , avec un lieutenant et soixante hommes d'infanterie , plus dix chevaux et un brigadier. Ces troupes y avaient été envoyées par le lieutenant-colonel de Gontrœuil , qui était retourné à Louvain. Le point central des opérations , la place de Lierre, reçut un bataillon de Bender , un bataillon de Clairfayt, qui passa ensuite à Herenthals, et un escadron du régiment de d'Arberg. Ijù reste de la cavalerie fut tenu en réserve à Malines, avec le bataillon de grenadiers de Regniac et une division de Murray, commandée par le major Paulus.
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Il y eut quelques mutations, mois peu nombreuses, pendant les jours suivants. Herenthals reçut deux bataillons, au lieu d'un, et cependant les Autrichiens craignirent encore d'y être surprit. Ils firent des ouvrages de retranchement , non-seulement à Herenthals, mais à Lierre et même à Malines, comme si c'était à eux à se tenir sur la défensive. Pendant ce temps, les patriotes eurent le champ libre, et ils en profilèrent pour augmenter leur nombre. Beaucoup d'habitants des villages de Willebroeck, de Boom , de Rupel monde et de Tamise allèrent se joindre à eux, en passant l'Escaut entre Lillo et le fort Philippe.
Les Autrichiens étaient fort mal informés de ce qui se passait du côté de l'ennemi : on venait leur rapporter que Van der Mersch avait fait des fortifications à Turnhout; qu'il y avait élevé trois batteries; que des fossés énormes avaient été creusés tout autour de la ville. Rien de tout cela n'était vrai : Van der Mersch n'avait d'autre artillerie que les trois pièces abandonnées à Turnhout; d'autres retranchements que quelques barricades dans les rues. Son intention n'était pas d'ailleurs de soutenir un siège. Il attendait qu'une explosion révolutionnaire intérieure forçât les troupes autrichiennes à se replier sur Bruxelles, ou à se jeter dans une autre province, pour avancer ensuite au cœur du pays et servir de point de ralliement aux insurgés. Ce fut dans l'espoir d'exciter cet enthousiasme qui fait éclater les révolutions, qu'il essaya de promener sa soi-disante armée, dans l'espace que les Autrichiens avaient laissé vide, entre Turnhout, Meerhout et Diest; car il est à remarquer que leurs reconnaissances militaires n'avaient pas été au delà de Gheel. Si Van der Mersch n'avait pas fait ce mouvement , le général d'Arberg serait peut-être resté longtemps encore à Malines, transmettant les ordres de Bruxelles à Lierre et à Herenthals, et faisant passer régulièrement au général d'Alton les faux avis qu'il recevait de Turnhout. Il est vrai qu'il eût employé ce temps à organiser son matériel de siège , et que si les patriotes avaient eu la bonhomie de l'attendre, il serait venu un jour les brûler dans Turnhout; mais, outre qu'il était peu probable que les patriotes eussent attendu
DE BEflG.
pour lui donner cette satisfaction, pendant qu'il faisait tous ces préparatifs, l'intérieur du pays était sans troupes; la Flandre avait à peine un seul bataillon partagé entre les villes de Gand , de Bruges et d'Ostende.U eût fallu que le comité de Bréda fût tout à fait dépourvu d'intelligence pour laisser échapper cette occasion d'attiser le feu de la révolte.
Le comité qui, au contraire, avait l'instinct de sa nature, comprit fort bien le parti qu'il pouvait tirer de la situation. Après avoir bien voulu, cette fois, consulter Van der Mersch, il prépara une expédition pour la Flandre. Van der Noot écrivit au général, le 3 novembre, que la colonne d'invasion passerait l'Escaut le lendemain ou le surlendemain au plus tard. Cet avis, qui était prématuré, comme on le verra au chapitre suivant, fut cause de l'échec que Van der Mersch essuya peu de jours après. Se fiant à la parole de l'agent plénipotentiaire, lequel était véritablement de bonne foi, il sortit de Turnhout, le A novembre, de grand malin, et se rendit par Moll à Meerhout. Les Autrichiens furent assez vite instruits de son premier mouvement, mais ce fut le 6 seulement qu'ils apprirent que l'armée patriotique était à Meerhout. Cela se conçoit sans peine : car aussitôt qu'ils avaient su que Van der Mersch s'était mis en campagne, ils avaient retiré leurs postes avances , de peur qu'on ne vint les surprendre; ils se trouvaient par là réduits aux avis plus ou moins inexacts qu'ils recevaient des habitants.
Cependant, Van der Mersch s'avança dans la direction de Diest jusqu'à Verle ; mais le lieutenant-colonel De Gontrœuil avait reçu l'ordre de se porter sur ce point avec une compagnie de Ligne, une compagnie de Vierset, une division de Bender qui se trouvait à Aerschot, un détachement de dragons, et une pièce de six. Van der Mersch , qui était beaucoup mieux informé que les Autrichiens, jugea prudent de revenir à Meerhout, où il se garda bien aussi d'attendre le corps d'armée du général d'Arberg. Au reste , celui-ci lui donna tout le temps nécessaire pour se retirer. Le 6, au matin, il ne savait pas encore où étaient les patriotes ; il s'attendait à être attaqué par eux à Herenthals ; il envoyait ,
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pour les surveiller, une compagnie de Glairfayt à Lichtaeri, ei une compagnie de Bender à Poederlé , dans la direction de Turnhout, tandis qu'ils étaient du côté opposé. Ce ne fut que vers onze heures du matin qu'il apprit, d'une manière à peu près certaine, qu'un grand nombre de patriotes se trouvaient à Meerhout. Il prit alors le parti d'ordonner un mouvement général.
Le colonel Keim, qui jusque-là avait attendu l'ennemi à Herenthals , reçut l'ordre de se porter sur Gheel avec son bataillon , quatre compagnies de Claii Cayt et un escadron de dragons. Il lui élait enjoint de pousser une forte reconnaissance sur Meerhout, le lendemain, 7 novembre, au point du jour. Une division de Clairfayt, avec une pièce de six, plus un brigadier et six dragons furent envoyés à Oevel , d'où ils devaient correspondre avec Gheel. Les quatre compagnies de Regniacqui étaient à Iteghem, se transportèrent à Tongerloo. Toute la cavalerie de Berlaer et de Heyst-op-den-Berg suivit le général d'Arberg à Westerloo; une partie en fut détachée à Zoerle-Parwys. Le bataillon de Ligne et le détachement de cavalerie , placés sous les ordres du général Schrceder, firent un mouvement de Heerenthout à Herenthals, en laissant de petits postes pour garder les ponts sur la Nèthe.
Arrivé à Westerloo, le général d'Arberg apprit des nouvelles certaines de la marche des patriotes; il sut qu'après avoir poussé une pointe vers Diest, ils s'étaient repliés sur Meerhout. Il résolut alors d'aller les y attaquer le lendemain, et il donna avis de celte résolution au lieutenant-colonel De Gontrœuil , pour que celui-ci se mît en mesure de le seconder, au besoin. Mais Van der Mersch n'avait nulle envie de l'attendre : le premier mouvement de retraite qu'il eut opéré, avait suffi pour jeter le découragement et le désordre parmi ses troupes. Les poltrons s'étaient mis à crier qu'ils étaient tous perdus, qu'on les avait trahis, que le comité de Bréda les avait trompés. « Un très-grand nombre se débandèrent et passèrent, les uns en Hollande, les autres au pays de Liège. L'abattement fut tel, qu'à Meerhout, le chef fut obligé de faire des démarches humiliantes ; la troupe refusait de garder les postes vers l'ennemi; l'artillerie, c'est-à-dire les trois seules