‹ Ferdinand Rapédius de BergChapitre 28 sur 119 · DE BUG · texte numérisé non relu

DE BUG

Quel quq fût l'effectif réel des Wycken et des Serments, au mois de décembre 1787, un des premiers actes du comte d'Alton fut de requérir le gouvernement général de défendre les promenades de ces gardes bourgeoises, et par dépêche du 5 janvier 1788, le ministre plénipotentiaire fit connaître au magistrat que son intention était que la milice municipale s'abstînt, à dater du 6 du même mois , de patrouiller dans la ville pendant le jour. Le magistrat se soumit à cette injonction, et il s'en prévalut même, le 22 janvier, lorsque l'émeute se montra dans les rues, pour rester complètement inactif, malgré les avis réitérés de d'Alton, et malgré la menace d'user de violence, qu'il lui fit transmettre par le major baron de Reynegom. Ce fut alors que le général, après avoir lait balayer la Grand'Place à coups de fusil, s'empara du corps de garde de l'hôtel de ville, qui appartenait de temps immémorial aux Serments. Depuis ce jour, il resta en possession de ce poste, et y fit placer deux pièces de canon en permanence. Cette usurpation donna lieu à de vives réclamations, tant de Ja part du magistrat que de la part des Nations et des Serments; mais rien ne put le feire céder : seulement, il offrit de partager le corps de garde avec les soldats citoyens, ce qui ne fut pas accepté.

Le comte d'Alton profita enfin des circonstances pour exiger le désarmement des anciens volontaires agrégés aux Serments, auxquels il paraît que leurs fusils avaient été rendus au moment de l'émeute du 23, dans un tout antre but que celui de réprimer cette émeute. Du reste, tous ces corps armés, Serments, Wycken, volontaires, etc. , étaient moins dangereux qu'on ne pourrait le croire. Ils aimaient à faire des parades, des patrouilles, à figurer dans les processions; ils étaient heureux quand leur air martial excitait les applaudissements de la multitude, plus heureux encore quand le peuple , dans son exaltation patriotique, jetait de la boue aux troupes impériales; mais pour agir euxr mêmcs d'une manière offensive, pour se servir de leurs armes et attaquer militairement les forces autrichiennes, ils en étaient incapables.

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La bourgeoisie belge de ce temps-là, comme celle d'aujourd'hui, n'était rien moins que belliqueuse, et ce n'était pas elle qui eût jamais fait une révolution. Mais, plus tard et depuis 4789 , le pays fut inondé de révolutionnaires cosmopolites , de ces gens qui parcourent le monde pour répandre les bienfaits de la civilisation et de la liberté, et pour cueillir les fruits de l'intrigue et de la rapine. Bruxelles particulièrement devint, par leur influence, une ville bâtarde, où fermentèrent depuis lors des passions tout à fait étrangères au caractère natif des habitants. Cest peut-être parce que Gand resta plus Adèle aux mœurs nationales, que, même dans ces derniers temps, il fut impossible aux partis d'y organiser une émeute un peu imposante.

Cependant, l'émanation de l'édit du 17 décembre paraissait avoir rassuré le gouvernement sur l'avenir. Il était désormais reconnu que les clauses dites préalables seraient exécutées. De cette reconnaissance à l'exécution elle-même il y avait encore loin; mais d'Alton avait inspiré tant de confiance, que l'on ne paraissait pas se douter des difficultés qui pouvaient encore surgir. Le 29 janvier 1788, on vit les archiducs rentrer à Bruxelles, non pour reprendre les rênes du gouvernement, mais pour jouir, dans un petit cercle, de la paix domestique. Ce sont les termes dont ils s'étaient servis dans une lettre adressée au comte de Trauttmansdorff. En général, il régnait, à cette époque, et surtout avant les troubles, un esprit d'oisiveté, de quiétisme très-remarquable. Tout ceux qui étaient en position de jouir de la paix domestique, se retiraient dans leurs domaines et laissaient aux autres le soin des affaires. C'est, sans doute, ce même esprit paresseux, qui jetait Uni d'individus mâles et femelles dans les couvents. Et c'est ici, peut-être, le lieu de reproduire, sous une forme nouvelle, l'observation que nous avons déjà faite, relativement aux institutions religieuses : l'existence des couvents n'était pas la cause, mais l'effet de l'oisiveté publique; et celle-ci n'avait elle-même d'autre cause que la position qui avait été faite au pays par la politique. On exagère donc l'influence des monastères, quand on les représente comme ayant eux seuls produit l'espèce

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de dégradation intellectuelle, dans laquelle étaient tombés les habitants de nos provinces. Ce fâcheux état des esprits était le résultat de l'avilissement politique du pays, et Ton pourrait dire plutôt que c'est celui-ci qui, donnant une fausse direction aux idées religieuses , avait couvert le pays de couvents parasites, que d'attribuer aux monastères un effet préexistant.

Le gouvernement de Joseph II ne paraît pas avoir eu des idées bien mûries sur toutes les questions de cette nature, ou du moins ses actes ne les indiquent point de manière à pouvoir les saisir. En rendant à la vie active un grand nombre d'individus qui , jusque-là, s'étaient abandonnes à la vie monastique, il ne semble pas s'être occupé suffisamment du soin de détruire les causes qui les avaient portés à cette vocation. 11 est vrai que , dans les premiers temps de son règne, Joseph II fit de louables efforts pour rendre la vie au commerce maritime , pour briser les chaînes de l'Escaut , et pour donner un corps à quelques fantômes d'industries qui semblaient errer dans nos provinces ( t); mais quand

( i ) Parmi ces industries éuil celle que , de nos jours , on a baptisée du nom barbare d'industrie liniire. U est assez curieux de voir comment , à cette époque, on appréciait la protection que Ton réclame aujourd'hui pour cette industrie. La pièce suivante, émanée du conseil souve-

• Madame et Monseigneur ,

« Vos Altesses Royales nous ont trausmis , par leurs lettres du 39 novembre et du 11 décem bre 1786, les eiemplaires de deux différents édits, l'un portant défense de l'exportation du lin , des étoupes.du chanvre et du 6i cru non tors; l'autre concernant les grains, en nous chargeant de les faire émaner et publier sur le pied accoutumé, dans tous 1rs lieux de notre ressort.

• Nous n'avons pas trouvé de difficulté à exécuter leurs ordres par rapport au dernier de ces édits : car, quoique la question, s'il convient d'accorder , par une législation fixe et permanente , une liberté iodéilaie au commerce des grains, ou s'il est préférable de mesurer l'étendue de liberté ou de gène, à donner à ce commerce, sur les circonstances des lient et des temps , soit fort controversée et soutenue de part et d'autre par des raisons et des argumenta très plausibles, il nous a paru toutefois qu'on pouvait, avec d'autant moins d'inconvénient consacrer , par une loi expresse , le premier de ces systèmes , que le besoin urgent du peuple , la considération impérieuse du bien de l'Étal sulliraient, dans tous les temps, pour la modifier, et que d'ailleurs , malgré les termes généraux et illimités dans lesquels l'ordonnance est conçue , elle doit être subordonnée à la nature des choses , qui , dans une matière de police , comme celle-ci , est nécessairement assujettie à des variations infinies.

c II n'en est pas de même de l'édil interdisant l'exportation du lin. Il porte sur une base inverse , et les principes qui en ont dicté les dispositions , ne semblent pas conciliables avec ceux de la loi qui regarde le commerce des grains.

• II est vrai que le lin et ses accessoires peuvent être considérés sous deux points de vue

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on le suit dans tous ses mouvements , on le voit avec peine se laisser bientôt détourner de cette voie par des préoccupations d'un ordre moins élevé, porter exclusivement son attention sur la forme du gouvernement intérieur, et ne rechercher que les moyens d'accroître l'influence du pouvoir. Cette tendance du gouvernement impérial eut pour résultat de donner à l'activité des esprits une impulsion essentiellement funeste au pays et au pouvoir lui-même. Les, discussions politiques devinrent l'occupation de toutes les classes de la société, et tandis que les idées religieuses étaient peut-être le seul frein capable d'arrêter le débordement des passions, tandis que le gouvernement paraissait comprendre tout le parti qu'il était possible d'en tirer, ce même gouvernement eut la maladresse de soulever contre lui tout le clergé séculier , c'est-à-dire les directeurs nés des idées religieuses catholiques. Car nous verrons bientôt avec quelle opiniâtreté il poursuivit la suppression des séminaires épiscopaux, et comment cette querelle, incessamment envenimée, finit par devenir celle de toute la nation.

On peut en dire * peu près autant an snjet de l'édit de tolé-

différenU : celui de la culture et celui de ta main-d'œuvre. 11 importe sans doute de conserver cette dernière branche d'industrie dans le pays ; mais pour y parvenir, faut-il anéantir l'autre?

« Voila pourtant ce qui arrivera immanquablement, ri la nouvelle loi , dont la proiiiité et les peines sont également eitraordinaires , doit être exécutée : la culture du lin, si précieuse pour plusieurs cantons de no* province*, sera d'abord négligée et puis totalement abandonnée. Quelle perte pour le paya en général, et pour un grand nombre de cultivateur*, dont la seule ressource consiste dans cette production 1 Que deviendra alors le profit de la main-dYruvre , qu'on s'attache tant à retenir, mais qu'on détruit virtuellement, en proscrivant la culture do la matière première par de* gènes inouïes dans son débit , par des amendes ruineuses pour la moindre contravention au texte rigoureux do la loi, et par des précautions multipliées , dont la plus grande partie est impraticable, et dont l'autre n'est pas même a la portée de l'intelligeneo commune de* gens de la campagne , qu'elle regarde particulièrement.

« Telles sont les observations que nous avons cru devoir mettre sous les y eux de Vos Altesse* Royales, et qui nous ont déterminés à no pas donner à la loi dont il ■'agit la sanction requise pour notre ressort.

« Nous laissons a leur sagesse de peser et de décider l'attention qu'elles peuvent mériter; mais nous osons , en même temps , les assurer à l'avance qu'elles paraissent justifiées par le vœu unanime de toutes les classes de citoyen* , et ri l'on peut ajouter M au brait public , même par celui des conseils du gouvernement , dont les représentations ont précédé le* nôtre*.

• Nous sommes, etc.

• BruieUat, le 1» janvier 1787. »

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raiice, à l'exécution duquel Joseph II parut tenir avec tant d'obstination. On ne comprend pas trop quel a pu être, dans l'ordre des raisons politiques, le motif ou le but de cette mesure. Elle n'était certainement pas réclamée par la population , qui professait généralement la religion catholique, et dont la foi avait été fort peu ébranlée par les doctrines du philosophisme. Elle n'avait pas non plus été sollicitée par les religionnaires d'autres cultes, qui devaient se trouver en bien petit nombre dans nos provinces, et qui, d'ailleurs, n'avaient à se plaindre d'aucune persécution. Enfin, rien n'indiquait qu'il fût nécessaire à la prospérité du pays, d'y attirer des étrangers professant la religion juive on protestante. On est donc tenté de croire que c'est la seule envie de satisfaire à un principe généreux, libéral, qui détermina la résolution de Joseph II à cet égard, et l'on est étonné de voir un prince aussi sage, aussi éclairé, faire de la politique sentimentale ou philosophique.

Nous voici arrivés à un point ois il nous est permis de nous reposer. Tout en esquissant la vie de M. De Berg, nous venons de faire, en quelque sorte, la préface de l'histoire de la révolution brabançonne. Quand les premières feuilles de ce livre furent livrées à l'impression, nous étions loin de nous attendre à en voir le cadre s'élargir dans les proportions qu'il a acquises. Cest en étudiant les faits, en cherchant à les apprécier à leur juste valeur , que nous nous sommes laissé entraîner au delà des limites que nous nous étions tracées d'abord. Peut-être les jugements que nous en avons portés sont-ils erronés : nous n'avons pas la prétention de prononcer sans appel, et c'est pour cela même qu'il nous a semblé utile de mettre sous les yeux du public toutes les pièces qui ont servi à former nos convictions. Nous savons bien d'ailleurs que cette manière d'écrire l'histoire n'a rien de brillant, rien même de fort littéraire; nous savons bien qu'en examinant ainsi à la loupe toutes les circonstances qui ont amené une commotion politique, les événements, au lieu de grandir, se trouvent réduits à la hauteur de leurs causes. Les hommes euxmêmes, vus au microscope d'une froide analyse, au lieu d'appa-

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raître sous des formes herculéennes, deviennent ordinairement des pygmées. Mais l'histoire ne doit pas être un éternel mensonge. Il y a assez longtemps que toutes les révolutions sont représentées comme des œuvres héroïques. Si l'on faisait, pour chacune d'elles, la part des intérêts privés, la part des ambitions individuelles, puis la part de la sottise et de la mauvaise foi, de la lâcheté et de la trahison, il y aurait beaucoup moins de gloire à y participer ; il y en aurait davantage à les faire échouer ou à les réprimer.

Le siècle où nous vivons est fécond en héros révolutionnaires. Il n'est pas de si vil aventurier qui ne se croie un grand homme, s'il est parvenu à se faire traduire en cour d'assises, pour un de ces méfaits que, dans le langage du jour, on appelle délits politiques; il n'est pas de si misérable écrivassier qui ne se croie appelé à de hautes destinées, si, à force d'impostures, d'outrages, de calomnies, il est parvenu à mettre Tordre public en danger, ou à plonger un poignard dans le cœur de quelque homme de bien, placé dans les régions du pouvoir. Encore, si le mépris public en faisait justice! Mais ils trouvent plus d'admirateurs que déjuges sévères. Quand les révolutions réussissent, ceux qui les ont faites sont couverts de gloire; quand elles ne réussissent pas, ils ont pour eux toutes les sympathies. On s'indigne de les voir condamnés à des peines infamantes; on voudrait qu'il fût créé à leur usage des peines honorantes. Un malheureux qui vole une pièce de cinq francs, on le voue à l'infamie, c'est dans nos mœurs; mais celui qui a voulu procéder par l'incendie et le pillage, ou vendre son pays à l'étranger , est , suivant nos mœurs, digne d'un sort plus noble : c'est un ennemi qui a échoué dans une tentative glorieuse et auquel on aurait tort de tenir compte de sa félonie, de sa trahison. Enfin , les hommes de notre temps ont été élevés à l'école des révolutions. Ils ont appris que de rien on peut devenir quelque chose, par le seul effet d'un bouleversement qui fait faire la bascule à la société. De là cet esprit frondeur , sceptique , ce défaut de foi dans la supériorité intellectuelle ou morale de ceux qui dirigent la machine dite le gouvernement. Cette propension est

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si forte, si puissante , qu'à moins d'être personnellement intéressé à ce que la bascule sociale cesse d'agir , il faut de mûres et profondes réflexions, et surtout un sincère amour de la patrie, pour pouvoir s'y soustraire. Et parmi ceux qui y sont parvenus, combien encore en est-il qui aient le courage d'avouer leur conversion? Il semble que les sentiments honnêtes soient devenus un sujet de honte et d'opprobre. La société est dominée par de mauvaises passions, qui exercent sur elle un pouvoir tyrannique. Malheur à qui ose en secouer le joug! Il sera honni, vilipendé, voué aux gémonies de la presse (i). Aussi, voyons-nous des gens très-sages, très-sensés, très-moraux même, sacrifier à la popularité tout ce qu'il peut y avoir en eux de raison et de moralité.

Cet état de choses est le fruit des révolutions passées, comme il sera la cause des révolutions futures. S'il est donc vrai que nous devions léguer à la postérité une société pourrie, qu'elle sache au moins que nous ne nous sommes pas fait illusion sur les causes et sur les auteurs de cette décomposition. Qu'ils sachent aussi , ceux qui se font un jeu des destinées humaines, que le temps n'est pas éloigné où l'histoire les jugera sévèrement. Elle les fera comparaître devant un jury d'autant moins disposé à l'indulgence, que lui-même se sentira victime de leurs méfaits.

(i) Feu le général B.... arail l'habitude de dire, en partant du journalisme diffamateur : « Qu'est-ce que la preste? — C'est une ris qu'un polisson (ail tourner. » Ce polisson , qu'il méprisait, l'a tué.

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