‹ Ferdinand Rapédius de BergChapitre 27 sur 119 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

La conduite de M. de Trauttmansdorff avait été désapprouvée à Vienne, et taxée de faiblesse. Il reçut, avec l'expression d'un blâme sévère, l'ordre formel d'exiger l'exécution pure et simple des préalables; et, de crainte qu'il ne vînt encore à céder, on fit partir sur-le-champ le général d'Alton (i), avec des pouvoirs

(i) Richard comte d'Alton , commandeur de l'ordre militaire de Marie-Thérèse , chambellan actuel de l'Empereur . conseiller d'État latine et actuel, général d'infanterie, colonel propriétaire d'un régiment d'Infanterie, etc., s'était distingué dans les gurrtes qui suivirent le partage de la Pologne. L'Empereur le nomma, le 11 octobre 1787 , commandant général des Bnuées aui Paya-Bas.

U mourut à Trêves , le 16 février 1790. Son frère , le comte d'Alton, lieutenant général au service d'Autriche, fut tué à la bataille de Dunkerque, le 24 août 1703. Le chevalier Richard d'Alton, alors feMwacbtmeistcr général, avait obtenu le titre de conte, en 1777, en même temps que ses frères Christophe et Jacques d'Alton , sa soeur Elisabeth d'Alton , épouse du comte de Nueeut , et ses deus cousins germains Edouard et Christophe d'Alton. {/. G. UegerU

T&i RAPÉDIUS

tout à fait indépendants, pour prendre le commandement des troupes» confié provisoirement au général d'Arberg.

Ce partage de l'autorité fut une des plus grandes fautes du gouvernement autrichien : car il fit naître , entre le ministre et le général , une funeste mésintelligence , à laquelle se mêla beaucoup de jalousie de part et d'autre. Chacun d'eux prétendit exclusivement à l'honneur et à la gloire de rétablir l'autorité méconnue du souverain, et ils concoururent l'un et l'autre à son anéantissement. Cette rivalité se développa par degrés ; l'intrigue en suivit tous les mouvements, et tâcha d'en faire son profit; bientôt le ministre témoigna le désir de voir éloigner d'Alton; d'Alton manifesta le peu de cas qu'il faisait du ministre; une belle femme se jeta entre deux; alors l'aigreur devint de la passion, et ce fut à qui ferait échouer les mesures prises par son rival. Mais n'anticipons pas sur les événements, et revenons à l'exécution des préalables.

Le comte de Trauttmansdorff changea tout à coup et nécessairement de manière d'agir. Il fit connaître aux états des diverses provinces que la volonté absolue de l'Empereur était de faire exécuter l'édit du 46 novembre 1786, tel qu'il avait été modifié, en ce qui concernait le séminaire général , par la déclaratiou du 17 octobre 1787; il signifia de nouveau aux évêques l'ordre d'envoyer leurs séminaristes à Louvain, rétablissement du séminaire général étant une partie essentielle des préalables; il fit intenter un procès à l'archevêque de Malines, devant le grand conseil de cette ville, afin de lui interdire l'enseignement de la théologie dans son séminaire épiscopal (î); il défendit au conseil de Bra-

von Mithlfeld Oetterreichitche adels Lexieon. Vienne, 1832, in-8°). Son aide de camp, H. Jaubert, publia de* mémoire* pour servir à la justification de feu Son Excellence le général comte d'Alton et à l'histoire secrète de la révolution bclgique , 171M) , in-4*, réimprimé* en 1791, deui volume* in-8\0n trouve de* notice*, mai* fort inexactes, sur le général d'Alton, dan* la Biographie étrangère, par une société de gens de lettre*, Pari*, 1819, io-8», t. i, p. 19 ; dan* la Biographie nouvelle de$ Contemporaine , par Arnault , Jay , Jouy , etc. Paris , 1820, t. i, p. 455; la Biographie univertelle classique, ou Dictionnaire historique portatif, par une société de gens de lettres, Paris, 1839, in -8° , 1. 1, p. 64; la Galerie historique des Contemporain», ou Nouvelle Biographie, Bruxelles, A. Walheu, 1817, t. i , p. 83. ( i) Le cardinal fut condamné par décret du 33 janvier 1786, qui lui défendit, sous peine de

bant d'avoir désormais avec les états la moindre relation concernant les affaires publiques, sans la connaissance et l'aveu de l'Empereur; enfin, pour ne bisser aucun doute sur les intentions du gouvernement et pour couper court à toutes contestations sur le sens de l'édit du 21 septembre, il fit paraître, le 17 décembre, une déclaration portant que l'Empereur entendait que les édits, ordonnances, règlements et autres dispositions souveraines, qui étaient émanés à l'époque du l,r avril 1787, conservassent leur force obligatoire, et que, par conséquent, ils eussent leur plein et entier effet. Mais, pour donner à cette déclaration elle-même une force légale, il fallait la faire promulguer par le conseil souverain de Brabant, et ce fut là le premier écueil.

La rentrée, au conseil souverain de Brabant, du chancelier et des deux conseillers Van Velde et de Bartenstein n'avait pas changé l'esprit de ce corps, qui , depuis les troubles , s'était identifié avec les états. M. de Crumpipen, lui-même, fut obligé de s'y plier en apparence, afin de conserver quelque autorité dans sa compagnie, et ce fut à tel point qu'il craignit d'être accusé de trahison auprès de l'Empereur. La note suivante donne la juste mesure de la disposition des esprits à son égard. Cest encore une des quatre pièces produites par l'avocat Drugman, en 1790, et dont il a déjà été lait mention :

« Note pour Son Excellence le ministre plénipotentiaire.

< M. le rapporteur de l'édit concernant les libelles aura eu

4000 éciu d'amende, de foire enseigner la théologie au séminaire épiscopal. Il se pourvut contre cette sentence , et le grand conseil de Malines rendit alors l'arrêt suivant :

« Vu au grand conseil de l'Empereur et Roi , le différend entre Jean Henri cardinal de Frankenberg et Schcllendorff, archevêque de Matines, primat des Pays-Bas, grand'eroix de

par requête du 26 janvier 1788, d'une part, le conseiller fiscal de Sadile Majesté en ce conseil , rescribant d'antre ,

« La cour, taisant droit, déclare le suppliant, en ses 6ns et conclusions, tendantes à ce qt/il soit déclaré que le décret du 93 dudil mois de janvier , comme sub et obreplivement obtenu , ne peut sortir ses effets , et est, en conséquence, nul et de nulle valeur , non reeevable ni fondé , le condamne aui dépens du différend , au taux de lâ cour , et aéra , son écrit , intitulé Mém&irt, supprimé.

« Prononcé eitraordinairemenl à Mannes, le 23 février 1788. »

RAPÉDItS

l'honneur de donner part à Votre Excellence, par commission du conseil de Brabant, que cet édit avait été sanctionné ce matin dans la forme ordinaire. J'ajouterai à cette information, mais très-confidentiellement, qu'il ne s'est fallu que d'une voix qu'il ne l'eût pas été.

c Cette circonstance, presque incroyable, peut prêter à bien des inductions : la plus certaine, sans contredit, c'est que je n'ai plus dans ma compagnie ni l'influence, ni la confiance que j'y avais autrefois. Depuis ma rentrée, mon plan de conduite a été de tâcher de les récupérer, et cela dans la seule vue de promouvoir le service du souverain et le bien-être public, deux objets inséparables. Ç*a même été pour cette raison que, quoique d'une opinion différente, j'ai bien voulu, hier, aller à la tête de la députation du conseil à Votre Excellence. Malgré cela , je prévois que j'y réussirai difficilement.

« Il ne serait même pas impossible que , au contraire, quelquesuns de mes collègues, qui resteront longtemps, peut-être toujours, mes ennemis secrets, poussassent la méchanceté au point de chercher à me nuire dans l'esprit de l'Empereur, en me dépeignant à Sa Majesté comme un magistrat qui change de principe et de système à tous vents. Rien n'est plus aisé que de capter les opinions, les discours, les propos d'un homme franc et loyal, qui n'a jamais connu l'intrigue , moins encore la ruse. Ce serait, je l'avoue, pousser fort loin la scélératesse; mais de quoi la malignité, la jalousie, l'envie, ne sont-elles pas capables?

c Quoique j'ose espérer que la justice reconnue du monarque rejetterait ces délations calomnieuses . d'autant plus que je n'ai pas cessé, depuis vingt-cinq ans, de donner les preuves les plus convaincantes et de ma fidélité à Sa Majesté , et de mon obéissance à toute épreuve à ses volontés, cependant, comme des inculpations secrètes, et tournées avec cet art qui est propre à la duplicité, pourraient faire sur notre auguste maître une impression quelconque, ce qui me serait d'autant plus douloureux que, par mon zèle et ma soumission sans bornes, j'ai failli d'être la victime de l'enthousiasme populaire et l'opprobre de la

nation, j'ose supplier Votre Excellence de vouloir faire parvenir à l'Empereur mes appréhensions, et de proposer à Sa Majesté, en cas que cela arrive, de daigner m'entendra* Il ne me sera pas plus difficile de me justifier sur de pareilles imputations , que sur tous les griefs qu'une cabale artificieuse, qui ne m'a voulu du mal que parce que j'ai été, dans tous les temps, ce que je devais être, a répandus contre moi, dans le public, dans l'Europe entière, et cela, comme Votre Excellence lé sait, de la manière la plus injuste, la plus indécente, la plus illoyale qu'on puisse imaginer. Je dois même, sur ce dernier point, renouveler mes vives instances auprès de Votre Excellence, pour qu'elle ait la bonté dè ïnè donner, le plus tôt possible, les moyens, que sa sagesse lui indiquera, d'apporter au pied du trône ma défense et ma justification.

« Je la supplie encore d'accueillir l'hommage constant de mon parfait respect.

t J. GacMPiPEa, chancelier de Brabant.

« Bruxelles, 1$ décembre 1787. »

Ce fut, deux jours après avoir reçu cette lettre, que M. de Trauttmansdorff adressa au conseil de Brabant, pour être par lui émanent publiée, !a déclaration dont il a été parlé cklessus. Malgré la défense qui lui avait été faite tout récemment, le'conseil de Brabant envoya cette déclaration à l'avis des députés des états (car rassemblée générale était dissoute) , et le 21 , c'est-àdire qnfetre jours après sa réception, l edit n'avait pas encore été publié. Le ministre plénipotentiaire s'en plaignit, d'abord aux états, qu'il ménaca de la révncalionde ledit du 21 septembre, et ensuit» au conseil, à qui il ordonna impérieusement de procéder à l'émanation demandée, dans le délai de vingt-quatre

rien ne fut encore décidé par le conseil^ éaris le courant de cette journée* et, le lendemain matin, à tant heures

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trois quarts, M. de Trauttmansdorff lqi adressa la dépêche suivante :

« Ferouurd, etc.

c Messieurs, comme nous voulons absolument que, conformément à nos ordres précédents, l'édit du H décembre soit émané dans le terme de vingt-quatre heures, et que ce terme est au moment d'être écoulé, nous vous faisons la présente pour vous ordonner itérativement d'y satisfaire, vous défendant, à peine de désobéissance, de vous séparer , ou de quitter le conseil, avant d'avoir procédé a cette émanation, et de nous avoir rendu compte de la résolution d'y pourvoir. Nous vous prévenons, d'ailleurs, que nous avons aussi fait connaître de nouveau nos intentions absolues aux députes des états, dans des termes qui leur annoncent les suites immédiates du moindre délai à cet égard.

t A tant, messieurs, Dieu vous ait en sa sainte garde. < De Bruxelles, le 22 janvier 1788.

Cr. V*. c Trauttmansdorff.

« Par ordonnance de Son Excellence :

« L. C Vah de Vblde. »

Le ministre plénipotentiaire écrivit en même temps au chancelier de Brabant la lettre suivante : y

c Monsieur,

c Je vous envoie, monsieur le chancelier, une dépêche pour le conseil, que je vous prie de faire lire d'abord, et le contenu de laquelle vous annoncera que je suis irrévocablement décidé de faire exécuter ce que j'y dis, dans la matinée, dnssé-je en venir à tontes les extrémités que j'ai eu le bonheur d'éviter jusqu'ici, mais dont l'explosion serait infaillible aujourd'hui , et pour le total et pour beaucoup d'individus; Sa Majesté voulant absolument, ainsi que sa dignité l'exige, que tout ce qui tient aux

préalables ne soit plus sujet à aucun doute et ne puisse être altéré par la moindre représentation. Vous trouverez donc , dans ladite dépêche, la défense la plus expresse de vous séparer avant que l'émanation ne soit décidée et qu'on ne soit venu me faire rapport de la résolution y relative. Je charge le conseiller fiscal de veiller à tout ce qui se fera et de m'en rendre compte.

« Je vous avertis, en même temps, que je n'accepterai plus aucune représentation, et si on m'en envoyait, le conseil s'exposerait à l'humiliation de se la voir renvoyer sans l'avoir seulement ouverte. . ■

€ Tout comme je vous ai donné vingt-quatre heures, hier, je ne puis plus vous en accorder que quatre, aujourd'hui. Si l'émanation ne se fait pas d'ici à deux heures, je la ferai faire de force, dussé-je faire investir le conseil et employer les tristes moyens des canons et baïonnettes, que Sa Majesté m'a trèsexpressément prescrits, pour les cas d'une résistance aussi complète que serait celle du conseil, produite par celle des états, qui , en difficultant l'émanation en question , s'opposent par le fait aux préalables , et renoncent volontairement à la déclaration du 21 septembre, dont la révocation se ferait encore ce matin, si la difficulté n'est pas levée à deux heures.

« J'ai l'honneur d'être, monsieur le chancelier,

« Votre très-humble et obéissant , « Trauttmansdorff. »

Ces menaces firent peu d'effet sur le conseil jusqu'à ce qu'on eût commencé à les mettre à exécution. Mais, avant cela , Van der Noot et ses gens avaient soulevé toute la population. L'ancien comité des volontaires n'existait plus en apparence; mais en fait, ses éléments se trouvaient toujours réunis dans les mêmes mains. Les syndics des Nations, Van der Stricht, Sagermans, De Puyt, Beeckman, Van Lack et Van den Sande, avaient encore protesté, le 20 novembre, contre la réintégration du chancelier et des trois conseillers, et surtout contre l'espèce de

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rétractation qu'avaient faite les états, en consentant à retirer leur représentation du 5 novembre» On peut croire qu'ils ne restèrent pas oisifs, lorsque l'exemple de la rébellion leur fut donné par le conseil de Brabant et par les députés des états eux-mêmes. Des rassemblements qui s'étaient formés d'abord, ne tardèrent pas à se changer en émeutes , et bientôt le théâtre de la lutte entre les états et le gouvernement se transporta du sein du conseil sur la place publique. Les troupes de la garnison se mirent en mouvement, la populace les poursuivit de ses huées; elles répondirent par des coups de fusils, et le conseil souverain de Brabant attendait, les bras croisés, l'issue de ces désordres, lorsqu'à neuf heures du soir, il reçut communication de la dépêche suivante, adressée au chancelier :

t Monsieur,

c L'opiniâtreté du conseil est incroyable, et la mort de quelques malheureux, qui vient d'en être la suite, devrait les en faire repentir à jamais. Je saurai y suppléer incessamment En attendant, il est nécessaire que vous restiez assemblés encore, et attendiez une dépêche des états, qui va vous être remise tout à l'heure, afin que vous puissiez prendre la résolution de l'émanation et m'en donner part encore ce soir.

« J'ai l'honneur d'être, monsieur,

« Votre très-humble et très-obéissant, t Trauttmansdorff. »

En effet, les députés des états finirent par donner leur consentement à l'émanation, sous la condition qu'elle se fît avec la réserve, que le conseil de Brabant n'entendait par là prêjudioîer en aucune manière à la constitution du, pays. Le conseil se conforma à cette résolution, et* le gouvernement , habitué» du reste, à cette forme restrictive, feignit de n'y attacher aucune importance. Ainsi se termina la deuxième période d'émeute : la première s'était terminée à la gloire et à Ja satisfaction des patriotes

sons le général Murray , la seconde fat réprimée assez durement par les troopes du général d'Alton. À compter de ce moment , l'autorité militaire parut prendre une attitude plus ferme. On en trouve un exemple fort significatif dans une lettre qui fut adressée par un colonel autrichien à un journaliste, au sujet des événements du 22 janvier. Linguet , dans ses Annales, avait représenté les faits de manière à faire croire qu'il y avait eu au moins rigueur inutile; voici les termes dont il s'était servi :

< On entoura de troupes le lieu de la séance du conseil ;

des détachements, des patrouilles de la garnison se répandirent dans les rues; la cavalerie manœuvra avec fracas dans les places; enfin, on fit marcher du canon avec les mèches allumées sur la Grand'Place, lieu le plus habité de la ville et l'entrepôt du plus grand passage. Ces mouvements extraordinaires produisirent, comme il était naturel, un concours de spectateurs oisifs; mais rien n'était moins redoutable. La bonne bourgeoisie, instruite de l'objet réel de ces démarches, n'en avait point conçu d'alarmes. Le peuple même n'y portait qu'un regard curieux, et la tranquillité continua d'être si grande, que les relations d'affaires, la communication des quartiers ne furent point interrompues un instant, surtout par la Grand'Place, centre, comme je viens de le faire observer, de toutes les divisions de la ville.

c Par un autre malheur, le bas peuple ici, ses enfants en particulier, ont l'habitude, plus choquante que criminelle, de marquer leurs sentiments, surtout quand ils sont défavorables, par ce qu'on appelle des huées. Les manœuvres des troupes sur la Grand'Place, la vue du canon et des mèches fumantes qui s'y montraient contre l'usage, y avaient attiré certain nombre de spectateurs de cette classe, et retenaient plus ou moins longtemps les honnêtes gens même qui ne voulaient que la traverser.

« Mais l'officier Jeune, qui commandait le détachement, ayant fait faire un mouvement à sa troupe, il s'éleva quelques cris, quelques-unes de ces huées dont j'ai parlé. Le jeune homme, sOit méprise, soit précipitation, donna le signal funeste, les soldats tirèrent au hasard, mais à bout portant et en plongeant sur les

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quatre côtés de la place tout à la fois. Plusieurs personnes furent tuées roide; plusieurs, blessées , sont mortes depuis, et, certainement, ce n'étaient point des hueurs. La mort de ceux-ci même aurait encore été un désastre vraiment déplorable; mais toutes les victimes, par une fatalité bien affligeante, n'avaient eu d'autre part à cet éclat indiscret, que d'en être malheureusement les témoins; et sans une bonté particulière de la Providence, le nombre devait en être bien plus considérable, dans une enceinte de maisons très-peuplées, dont les balles ont criblé les vitres et les portes, dans une foule qui, sans être ni turbulente, ni excessivement nombreuse , ne présentait qu'une surlace trop étendue aux globes meurtriers ainsi lancés au hasard... » (i).

Cest ce récit, habilement arrangé pour conserver sa popularité, sans trop froisser le gouvernement, qui valut à M. Linguet l'épitre suivante, dont nous avons supprimé quelques longueurs inutiles :

« Je viens, monsieur, de lire, dans le dernier n# de vos Annales, un récit entièrement faux de la journée du 22 janvier dernier. Il est improbable qu'étant sur les lieux, vous ayez pu ignorer que le 19 janvier avait olfert , sur la place de la maison de ville, une de ces scènes indécentes, malheureusement répétées si souvent depuis quelque temps. La populace avait , par des rumeurs odieuses, insulté de nouveau à la clémence d'un monarque qui se sacrifie au bonheur de son peuple ; il était de notoriété publique que S. E. le comte d'Alton , notre général commandant, avait fait prévenir le magistrat de vouloir obvier à de pareils excès pour l'avenir , et que, le 22 du même mois, il avait averti, à plusieurs reprises, le peuple ameuté de se disperser, tant par son aide de camp , que par un ecclésiastique qu'il avait lui-même choisi dans la foule, pour lui faire entendre raison. Ce ne fut qu'après que les patrouilles eurent éprouvé la résistance la plus opiniâtre et que la multitude se fut augmentée considérablement, que la réserve ordinaire de la garnison eut ordre de sortir en

( i ) Réponse de M. Linguet à un souscripteur, concernant [accident arrivé à Bruxelles le ti janvier 1788. N* Cl de» Amuin.

DE BERG

armes de ses casernes. L'objet de cette troupe, en paraissant devant le conseil , n'était aucunement d'accélérer les résolutions qu'il agitait, mais bien de dissiper l'assemblée tumultueuse qui s'y était formée. La cavalerie ne manœuvra qu'avec fort peu de fracas, puisque le peu qu'il y en avait fut subdivisé en patrouilles de quatre à cinq dragons. Les petits détachements d'infanterie , commandés pour visiter les différents quartiers de la ville , ne montraient pas plus d'appareil. Ce ne fut , monsieur , qu'après avoir été hué et lapidé par deux ou trois mille mutins audacieux , qui n'étaient point des enfants, que mon officier, qui commandait une des faibles sections, et que vous avez l'impertinence de nommer ironiquement Cofficier Jeune , fil donner feu sur ses agresseurs, qui, méprisant son nombre, menaçaient déjà hautement de le désarmer. La garnison n'avait fait aucun mouvement avant cet événement. Sur les coups de canon, comme signaux, qu'il occasionna, les différents corps marchèrent aux postes qui leur sont toujours assignés en cas d'alarme, et ce fut alors, et point antérieurement à la décharge du détachement, qu'une division d'infanterie, avec deux canons, se transporta sur le grand marché et y prit poste, sans fracas et sans manœuvre. La tranquillité ayant paru rétablie, les troupes rentrèrent aussi paisiblement qu'elles étaient sorties.

c Voilà , monsieur , le récit authentique de l'événement que que vous avez voulu dénaturer .Je vous laisse à juger si le salaire que le grand Frédéric fit payer, sur quittance, à un gazetier menteur, ne pourrait point vous convenir, pour prix des infamies que vous avez forgées. Rendez grâce à ma modération, et tant soit peu à mon mépris, si vous en êtes quitte pour une rétractation formelle : corrigez vos Annales , et devenez véridique.

< Bruxelles, le 4 mars 1 788.

c Le colonel De Moiteixe , < Commandant le régiment de Ligne. »

Linguet s'exécuta d'assez bonne grâce, et publia la lettre du colonel, mais, en la faisant précéder et suivre de considérations propres à en atténuer l'effet. Il se plaignit surtout d'être ainsi

RAPÉDIUS

maltraité par un officier au servira 4e l'Empereur, lui qui avait toujours pris 2e parti de ce prince, particulièrement dans l'affaire de l'Escaut, où il avait eu Mirabeau pour adversaire. Cesi par cette considération , sans doute, que les Annotes ne furent pas comprises au nombre des journaux prohibés , par suite de l'édit sur les libelles. Cette prohibition n'atteignit que le Journal historique, du père Feller, publié à Luxembourg, et Y Esprit des Gazettes, publié à Liège.

Quoi qu'il en soit, le ton de la lettre que nous venons de citer, autant que les faits qui en avaient fourni l'occasion „ annonçait une ère nouvelle, un système nouveau : c'étaient l'ère de la force, le système du général d'Alton. Dès son arrivée à Bruxelles, cet officier général avait manifesté une ferme résolution de .mettre un terme à la politique des rues. Malgré la dissolution apparente du comité des volontaires, les Serments et les Wycken existaient encore, et ils entretenaient la fermentation dans le peuple par des démonstrations militaires de chaque jour. Ceux. 4e leurs suppôts agrégés qui avaient été licenciés, avaient reçu un brevet de civisme, qui devait les encourager à reprendre les armes à la première occasion, et dont la formule mérite bien une place dans ces mémoires, puisqu'elle fut destinée, par ses auteurs mêmes, à la postérité :

« Monsieur!

c Nous ne nous efforcerons pas de faire un étalage des compliments et remercîments que nous vous devons; il suffira que

nous reconnaissons, que vous, M , avez été agrégé en

qualité volontaire au Serment de en cette

ville, pendant les derniers embarras, et que vous vous êtes acquitté honorablement de cette qualité, qui, seule est un titre suffisant pour convaincre un chacun et la postérité même, que vous vous êtes rendu à jamais recommandable et digne d éloges.

c Nous sommes avec reconnaissance,

c Monsieur! Vos très-dévoués serviteurs,

« Bruxelles, Ier octobre 1787. Par ordonnancedu comité. »

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