‹ Ferdinand Rapédius de BergChapitre 4 sur 119 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

CLAMENT mm.

Ainsi que nous l'avons déjà dit, il n'entre pas dans le cadre qne nous nous sommes tracé, de suivre M. de Berg dans tout le cours de son voyage et de donner ici une analyse complète de la relation qu'il en fit dans sa correspondance : nous voulons seulement initier nos lecteurs à sa pensée, leur faire connaître caractère, sa tournure d'esprit, sa manière d'écrire; nous aussi, autant que possible, montrer les influences sous lesquelles se fit son éducation morale et politique. Sous ce dernier rapport surtout, les impressions qu'il subit dans la capitale du monde chrétien , et les jugements qu'il y porta sur les divers objets qui furent soumis à son observation, présentent le plus haut intérêt. A une époque où il est permis de croire que tout ce qui émanait de Rome était un objet d'aveugle adoration pour les uns, de haine systématique pour les autres, la hardiesse de i. 2

lUPÉnus

ses opinions est d'autant plus remarquable, que M. de Berg était loin d'appartenir à l'école philosophique, et que cette hardiesse se justiûe par l'impartialité de ses jugements et par l'élévation du point de vue auquel il sut se placer.

Les fragments qui suivent nous ont paru les plus propres à faire connaître la portée de ses observations, l'excellence de son jugement, la finesse de sa pensée. Quant à son style, on le connaît déjà par ses lettres de Paris.

« Si la fin que doit se proposer le chef de la religion chrétienne ne peut être autre que celle que 6e proposait J.-C. , qu'il représente sur la terre, si par conséquent ses intérêts purement spirituels n'ont aucun rapport avec ses intérêts temporels, il semble que la puissance qui réside en la personne du pape ne doive pas être considérée comme le résultat de la réunion de l'autorité spirituelle du pontife et de l'autorité temporelle du prince : car, suivant ce principe, le pouvoir du vicaire de J.-C. ne pourrait recevoir aucune augmentation par sa réunion dans la même personne avec le pouvoir du prince, et de même la puissance séculière du prince ne pourrait tirer aucun avantage de la puissance spirituelle du vicaire. Cependant, comme les successeurs de saint Pierre n'ont pas été exempts des passions attachées à l'humanité, il est arrivé qu'ils ont abusé de l'empire que leur donnait sur l'esprit des hommes la qualité de chef de la religion, et que, pour assurer à leur puissance séculière des fondements aussi inébranlables que ceux de la religion môme , ils ont absolument confondu et réuni les intérêts de l'Église et leurs intérêts particuliers. Cest ainsi qu'après avoir profité de la faiblesse des empereurs pour usurper la souveraineté de Rome, loin de distinguer le prince temporel du vicaire de J.-C, ils firent céder à saint Pierre et à l'Eglise romaine la ville de Rome, son territoire et vingt-deux autres villes de l'Italie, par le roi Pépin, à qui rien de tout cela n'appartenait.

< Le pape Étienne II, afin d'engager Pépin à faire cette conquête pour l'Église romaine , lui avait envoyé une lettre dans laquelle il faisait parler saint Pierre, la Vierge et tous les saints;

l'apôtre ordonnait, sons peine de damnation, au roi Pépin de mettre Étienne en possession de ce qu'il nommait le patrimoine de t Église. ( L'abbé Fleuri , Histoire ecclésiastique. )

« La donation, Traie ou fausse, de la comtesse Mathilde rat encore faite à î Église romaine et non pas au prince de Rome, et depuis, jusqu'à ce jour, les provinces soumises à la cour de Rome ont été nommées Étais dé f Église et non pas empire romain.

c Partant, si c'est en qualité de chef visible de l'Église que le pape exerce son autorité spirituelle, ce n'est qu'en cette même qualité qu'il peut exercer sa puissance séculière , puisque ce n'est qu'à ce titre qu'il l'a usurpée. Le souverain de Rome ne peut être lésé sans que le chef de l'Église le soit, et ce n'est pas à César que le peuple romain paye le tribut, c'est au représentant de la Divinité ; mais comme, malgré cette confusion des intérêts du chef de l'Église avec ceux du prince séculier, il est impossible, suivant les promesses de J.-C., que , dans le gouvernement purement spirituel de l'Église, le successeur de saint Pierre puisse avoir des intentions contraires à celles de son divin maître, il s'ensuit que, pour avoir une idée juste du gouvernement papal, il faut distinguer dans le pape deux personnes et dans Rome deux systèmes de gouvernement.

< La première personne est celle du vicaire de J.-C. , ayant pour objet unique de suivre les traces du prince des apôtres et de maintenir dans l'Église, dont il est le chef visible, la pureté de la foi et de la morale chrétienne ; l'autre , que je nommerai le prince de Borne, est l'homme du siècle, sujet aux passions et aux vices de l'humanité qui, faisant servir à sa politique le pouvoir que lui donne sur l'esprit des hommes sa qualité de représentant immédiat de la Divinité, et mêlant habilement les intérêts de la religion à ses intérêts personnels, travaille sans cesse à conserver sa puissance d'opinion et à donner ainsi à son empire séculier les fondements les plus stables, c'est-à-dire ceux de la religion même.

« Le degré d'autorité que donne au prince de Rome sa qualité de chef suprême de la religion catholique, est supérieur à celui

de toutes les têtes couronnées. Aussi a-t-il un soin constant de ne se montrer que comme pontife, et jamais comme prince séculier : bien différent en cela des princes hérétiques et païens , qui sont comme lui chefs de leur religion, mais qui ne parlent pas le langage des pontifes, et qui ne menacent que de peines temporelles.

« Si tant de pouvoir, confié à un prince éclairé et voulant le bien, forme le meilleur de tous les gouvernements, il n'en est pas moins vrai, que ce même pouvoir étant exercé par une suite de princes peu ou point éclairés, ou s'intéressant peu ou point au bien public, la ruine de l'État doit être la suite nécessaire de cette forme de gouvernement. La meilleure manière tic prévenir un tel mal , serait peut être de confier l'électiou du prince à un certain nombre de personnes prudentes et capables de discerner le mérite, et n'ayant elles-mêmes d'autre intérêt dans ce choix que celui de l'État. Je veux supposer que les cardinaux soient tels; qu'ils ne vendent point leurs suffrages; que chacun d'eux n'ait pas intérêt à placer un vieillard sur le trône; qu'il n'y ait point de brigues dans le conclave; que les puissances étrangères n'y aient aucune influence (car il importe peu, en effet, que ces choses soient ou ne soient pas, puisque nous devons croire que le S'-Esprit parvient également à son but, auquel, en confondant la vaine prudence des hommes, il (ait servir les moyens mêmes qui y semblent les plus opposés); qu'en résultc-t-il? Qu'assurément l'homme le plus digne, selon les vues impénétrables de la Providence , est appelé à présider, en qualité de vicaire de J.-C, au gouvernement purement spirituel de son Église ; mais le prince de Rome n'entre pour rien dans ce choix, et le royaume de J.-C. n'étant point de ce monde, il s'ensuit que, dans l'élection de son vicaire, le S'-Esprit ne considère aucunement les qualités requises pour le maniment des affaires du siècle. De là vient qu'on ne voit guère monter sur le trône des Césars un homme instruit de la science du gouvernement, de l'intérêt politique de l'État, de son administration économique, des intérêts des cours étrangères, et du rapport

qu'il y a entre ces intérêts et les siens. De là vient encore que les princes de Rome sont toujours vieillards, et peu propres à commencer l'étude de leurs devoirs, s'ils en avaient le désir.

c Le pape actuel, Clément XIII (Charles Rezzonico, Vénitien), naquit le 7 mars 1693. Il fut élevé au pontificat le 6 juillet 1758. II est naturellement doux, affable, d'un abord gracieux et prévenant. Quoique peu instruit, l'excellence de son jugement pourrait lui tenir lieu de savoir , et suffirait pour lui faire connaître ses véritables intérêts et ceux de son peuple, si son défaut dominant, qui n'est qu'une vertu poussée à l'excès, Ykumilité et son extrême modestie ne lui avaient donné une entière défiance de ses propres lumières : en sorte qu'on peut dire que personne ne croit moins aujourd'hui à l'infaillibilité du pape, que le pape luimême. Cette défiance outrée a rendu complètement infructueux le penchant qui le porte à la bienveillance. Il s'est laissé éblouir par le dehors imposant d'un homme qui , abusant de son ascendant sur son souverain, l'a réduit à une dépendance servile et ignominieuse, et s'est emparé du pouvoir le plus despotique. Je veux parler du cardinal secrétaire d'État Torrigiani (*) : dur et grossier, altier, violent, opiniâtre et entêté au point de ne vouloir jamais revenir de son premier sentiment, quelque raison qu'on lui allègue; savant théologien, ministre inhabile, ignorant les premiers éléments de la politique et de la science du gouvernement; son érudition théologique, la connaissance parfaite qu'il a de toutes les prétentions de sa cour, la persuasion où il est de leur justice, son opiniâtreté inflexible à les soutenir et le ton altier d'un homme qui veut intéresser le ciel en toutes choses, font à la fois de lui le meilleur soldat du pape et le plus mauvais ministre que puisse avoir le prince de Rome.

< Je crois qu'on lui impute à tort le mauvais état des finances, du commerce, de l'agriculture, la grande disette de grains dont Rome a été affligée pendant trois ans, la ruine des fabriques, la mauvaise police et la justice rendue vénale et arbi-

O Créé en I7W.

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traire; je ne crois pas,dis-je, qu'il faille lai imputer le mauvais état du gouvernement interne, puisqu'il est la suite nécessaire de la constitution de l'État; mais c'est dans ce qui concerne le gouvernement externe, c'est dans sa manière de traiter avec les puissances étrangères, qu'on découvre les effets, vraiment funestes à l'État ecclésiastique, de son ignorance et de son caractère altier et opiniâtre. C'est par sa manière extravagante de penser et sa grossièreté rebutante, qu'il a indisposé contre le Saint- Siège presque toutes les cours de l'Europe. Personne ne doute que, sous un autre ministre, les affaires du Portugal n'eussent été accommodées. La protection qu'il accorde aux jésuites n'a fait que hâter leur ruine : c'est lui qui dicta à Clément XIII cette belle réponse : < Sint ut sunt in Gulliâ, ont non sint. »

c Personne ne serait plus à môme de balancer le despotisme du premier ministre, que Je cardinal-neveu, Charles Rezzonico, pour qui le pape a l'amitié la plus tendre, à cause de la conformité de leur caractère; mais son indolence et sa timidité, accrues par le principe que lui inspira le rusé cardinal Spinelli, de ne se mêler d'aucune affaire importante , et d'en rejeter le poids sur les congrégations, l'ont rendu stupide, irrésolu et comme imbécile ; son système de conduite lui fait mener une vie fort tranquille, et il a tout le temps de nourrir sa piété de fréquentes prières , d'offices réitérés et d'oraisons jaculatoires, qu'il récite méthodiquement tous les quarts d'heure. L'oisiveté a fait germer en lui des scrupules qui remplissent sa tète d'idées noires, et l'ont rendu superstitieux et lourd. 11 a abandonné les affaires plus que jamais, depuis que l'habile secrétaire d'État, Torrigiani, l'a menacé de se retirer du ministère. Alors, il s'écria, dans l'amertume de son cœur, qu'il ne craignait rien tant que d'avoir pu être en partie la cause innocente d'une résolution aussi pernicieuse à l'Église de Dieu (<faverc cooperato qd un fine tanto pernicioso alla Oùesa di Dio )! Ce sont les paroles du bon cardinal-neveu.

c II remplit les deux départements de secrétaire des requêtes ( dei memorieli ), et de Camerlingue ( président des finances ou

lie la chambre apostolique), avec l'exactitude la plus scrupuleuse, en lisant avec attention une multitude de suppliques et de mémoires. Cette application mécanique , qui lui prend tout son temps, lui rétrécit l'esprit et le laisse dans l'ignorance des grandes affaires. Son après-dînée est invariablement consacrée au repos et au soliloque. Dans les audiences qu'il donne Te matin, il parait presque toujours morne, inquiet et sévère. Toute demande le trouble et tout récit l'ennuie et le fatigue. Dans ses conférences avec le pape, qui sont limitées et dans lesquelles rien ne se conclut, il soupire, bâille et s'endort. L'idée qu'il a d'être pour l'avenir exempt de reproches , le tranquillise, tandis que son silence et son inaction contribuent essentiellement h l'état d'avilissement où le pape est réduit. Il se mêle peu ou point de k* collation des emplois, remettant toutes choses à l'arbitrage des principaux ministres. Toute sollicitation lui parait à charge ou indiscrète. L'hypocrisie a lait réussir près de lui et jouir de ses grâces quelques ecclésiastiques qui ont su proflter de son faible et de l'impression que lui fait une gravité affectée.

« Parlons de ses bonnes qualités, presque entièrement éclipsées'par ses feiblesses : pieux, charitable, desintéressé, aimant la justice, incorruptible, il est incapable de détours et de supercherie, impénétrable dans le secret, lent et réfléchi dans ses résolutions. Cet assemblage de bonté et d'indolence le rend agréable aux sujets, mais inutile au pape, à l'État et à ceux qui ont recours à lui.

c Le majordome, Mg°* J. B. Rezzonico ('), frère du cardinalneveu, a l'esprit délié et supérieur de beaucoup à celui de ses frères le cardinal et le sénateur. Son air est gracieux et ses manières obligeantes; il a naturellement une grande netteté dans le discours; il est d'une légèreté insinuante dans la conversation; bienfaisant, libéral, adoré du peuple à cause du bien qu'il témoigne lui vouloir, le pape l'aime, l'estime et l'avancerait, s'il ne craignait d'exciter la jalousie de son frère le cardinal, et de

C) Cardinal en 1770.

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déplaire an ministre. L'opposition de celui-ci a paru plus d'une fois manifestement; celle du frère est palliée, mais sensible. Le majordome disait autrefois hautement sa manière de penser, dans toutes les affaires et sans ménagement : aujourd'hui cette ferveur s'est ralentie, peut-être parce qu'il a senti, non-seulement l'inutilité de parler, mais encore le tort que cela a pu lui faire. S'il joignait l'expérience au jugement , on pourrait tout espérer de lui ; mais on a grand soin de l'éloigner de toute espèce d'affaires. Sa jeunesse et sa vivacité lui ont fait tort dans plusieurs occasions. Au reste, personne ne lui dispute la capacité; il est le seul de sa famille qui sache penser, et qui soit capable d'exécuter un projet sage et hardi.

L'autre neveu , le sénateur, autrement dit confalonier perpétuel du sénat et du peuple romain (*), le prince D. Louis Rezzonico, chevalier de Fétôle d'or et procurateur de Sl-Marc , est aimable et sincère, mais trop crédule. Sa figure est avantageuse; son naturel officieux et sa politesse lui concilient l'affection et la bienveillance de tout le monde ; il se prête volontiers aux recommandations, et comme il n'a rien à perdre, il parle librement au pape et à son frère le cardinal , dont il a, seul de sa maison, la confidence. Toutefois les grandes affaires lui sont cachées, et à cet égard il est tenu sur le même pied que son frère le majordome. On dit qu'il se laisse absolument gouverner par une dame d'une grande beauté ( la baronne Piccolomini ), à qui il fait effeo tivement une cour très-assidue. La bonté de son cœur le prévient souvent en laveur do ceux qui l'entourent; mais il ne réfléchit pas toujours aux qualités personnelles de ses conseillers , entre lesquels l'abbé Bonajuti ( Vénitien ) surtout a su gagner toute sa confiance.

O « Le sénateur représente l'ancien préfet de Rome. Il doit être laïque, noble et étranger. (Louis Reuonico est Vénitien ). Son emploi est à vie. Il réside au Capilole. Sou autorité s'étend sur les citoyens et habitants de la ville et du district de Rome, pour les causes laïques seulement. Il juge sommairement et sans appel les petites causes et les riies populaires. Il est chargé de veiller à 1'encte observation des loi* et des privilèges de lu ville. Il a deui lieutenants, qui donnent tous les jours audience au Capitole, et auxquels on peut recourir indifféremment. Les causes importantes sont plaidées devant le sénateur même , auquel on appelle aussi des sentences de ses lieutenants. ..

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t Les amis du cardinal ministre sont Mgor Casali, aujourd'hui gouverneur de Rome, et ci-devant secrétaire de la consulte, l'abbé Sagretti, son confident intime, l'un et l'autre également hais du peuple, et le cardinal Bufalini, ci-devant majordome, homme parvenu , plein de lui-même et de son éminence : il parle un langage étranger et inusité; on dit qu'en réformant la maison du pape, lorsqu'il exerçait la charge de majordome , il ne songea qu'à s'enrichir. Les victoires qu'il a remportées sur le cardinal Alexandre et la famille Oorsini ont accru son orgueil. L'appui du ministre, dont il suit aveuglément les maximes, le rend inconsidéré et insupportable à ceux surtout qui l'ont connu dans un autre état. Il parle des souverains sans ménagement, de ses égaux avec dureté , et avec mépris de ses inférieurs.

c Le cardinal Boschi (*), ci-devant maestro di caméra, toujours d'accord dans sa politique, reste simple spectateur de tout ce qui arrive, sans se mêler des affaires disgracieuses , s'il n'en est requis. Le long séjour qu'il a fait au palais sous le gouvernement précédent, dans des emplois de confiance, et la multitude des affaires qui lui ont passé par les mains, en ont fait un ministre expert II est aimable dans la société, et, comme ministre, prudent et modéré dans ses conseils. Il joint beaucoup de finesse à une louable simplicité. Le pape et le cardinal-neveu l'estiment , l'aiment et l'écoutent. Gomme l'ascendant du cardinal Torrigiani empêche qu'on n'ait en celui-ci une confiance entière, son suffrage n'influe point dans les affaires les plus importantes , ainsi que plusieurs le croient.

c Le cardinal Antonelli vit solitaire et retiré. Son esprit impatient est modéré par la lecture des livres politiques et moraux , et il attend du ciel avec résignation le grand avancement qu'il désire. Certains ministres étrangers l'excitent. Le manège de son infatigable neveu (Mg" Antonelli, actuellement assesseur du saint-office) promet une bonne fin à ses désirs cachés.

« Le cardinal Cavalchini aspire toujours à la tiare, quoiqu'il

(*) CifeMon de 1786.

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ait passé son dix-septième lustre et malgré l'exclusion de la France. Il a la soif des richesses et la manie des nouvelles. Ses nouvellistes le flattent et excitent son ambition. Plusieurs cardinaux agissent de même, à cause de sa place de dataire, qui lui donne la plus grande influence sur la collation des bénéfices. Du reste, quelques-uns sont effectivement disposés pour lui» parée qu'en raison de son âge, ils le regardent comme un dépositaire momentané, incapable de détruire , mais nécessaire pour laisser mûrir leurs prétentions. On dit que l'exclusion que lui donna la France dans le dernier conclave , ne subsiste plus, et qu'il a regagné la protection de cette cour par l'intercession du roi de Sardaigne, dont l'ambassadeur à Paris (M. Solari, bailli de Malte) a, dit-on, sollicité, de la part de S. M. Sarde, cette grâce unique, en .récompense de sa médiation et de la paix conclue. La duchesse de Savoie, cultivée par lui avec un soin recherché, lui promet l'appui du roi d'Espagne. Le cardinal Alexandre Albani l'assure du consentement de la cour de Vienne , pourvu qu'il veuille s'intéresser à la promotion de Mg~ Cherufini ( premier nls de la comtesse Cheruflni , maîtresse ou plutôt aujourd'hui amie du vieux cardinal ), dont les grands mérites, ignorés de tout autre, sont connus au discernement et au jugement impartial de Son Êminence. Pour s'assurer encore plus la bienveillance de S. M. T. G., il a voulu donner une marque éclatante de son détachement des jésuites , en retirant du collège romain ses deux neveux, pour les envoyer à l'université de Turin.

c Le cardinal Cavalchini exerce sa charge avec despotisme. Le pape le respecte et le laisse faire, à cause de son grand âge, qui lui attire aussi dans le sacré collège des égards qu'il ne saurait mériter par ses talents. Dans les lettres qu'il adresse à toutes les congrégations, il est presque toujours inintelligible : car son raisonnement est obscur , ambigu et artificiel. Il n'en supplée pas moins à tout le sacré collège, dont il est le chef et le conducteur , se mêlant de toutes les affaires et professant une rupture ouverte avec le cardinal Torrigiani. Cette mésintelligence

DE BBRG.

est fomentée el accrue par les faux rapports do marquis Antici , grand promoteur de caquets et de nouvelles, qui en a fait le fondement de sa fortune. L'un de ces cardinaux lui a procuré des agenzie , places d'agent ou chargé d'affaires ( il est revêtu de cette qualité pour la Pologne et les électeurs palatin, de Cologne, etc.); l'autre l'a comblé de bénéfices. De simple au* diteur , élève du cardinal de Rossi , il est devenu un des ministres les plus accrédités , aspirant aux premières charges de la prélature, conseiller et juge réputé nécessaire au bon gouvernement de l'État ecclésiastique. Les dames les plus ficres ambitionnent son amitié; la duchesse Bracciano, qui ne permet qu'aux grands d'écouter ses propos piquants et recherchés, a tenté toute voie pour le gagner et elle y a réussi. Cela fit murmurer beaucoup les esprits forts de l'assemblée brillante, décidante et lettrée, entre lesquels se distinguent l'abbé Bonamici, agent de la république de Gènes, le chevalier Antinori, prieur de Malte, oncle de madame la duchesse, et monsignor Livizani. Mais la dame imposa silence et voulut être obéie, sous peine de l'indignation ducale et d'autres châtiments à l'arbitrage du censeur du siècle (l'abbé Marcus). La manière dont elle s'y est prise pour procurer au marquis Antici le ministère de Pologne , prouve combien cette dame entend les affaires : il s'agissait de gagner le cardinal Jean François Albani (neveu du cardinal Alexandre), protecteur de Pologne et ennemi déclaré de M. Antici. Le cardinal de Rossi fut chargé de présenter à cette fin cent pistoles à la charitable dona Livia (la princesse A 1 tieri , maîtresse et arbitre de la bourse et de l'esprit du cardinal Jean François). Cela réussit à merveille, et le cardinal déclara le marquis Antici seul capable de remplir cette place.

c Le cardinal Negronif) recevait autrefois les applaudissements de la cour , à cause de la justesse et de la promptitude de ses jugements; mais aujourd'hui la lenteur et la prévention le dominent. Cette métamorphose est due au cardinal do Rossi, son

C) Cr« en 1763.

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gouverneur et interprète. Il ne se mêle point des affaires qui n'appartiennent pas à son emploi. La conduite du cardinal Torrigiani lui est indifférente.

c Une application feinte faisait autrefois supposer de grands talents au cardinal Jean François Albani ; mais aujourd'hui qu'il a secoué tout respect humain , il languit stupidement dans les bras de l'oisiveté et de l'amour. Il passe habituellement sa- vie dans le sommeil , au jeu , à médire , à bavarder et à ennuyer continuellement la princesse par ses fables et ses inventions. Les domestiques les plus vils le gouvernent, il n'a aucun secret pour eux ; il s'amuse à lutter avec ses gens à coups de poings et à tenir avec eux des propos indécents. En attendant , ceux qui voudraient avoir recours à lui sont renvoyés, et il n'y a pas moyen de parler à l'évoque de Sabine , au conseiller des congrégations, ni au cardinal protecteur. Tout l'ennuie et le dégoûte, hors Livia et Vincenzo , son valet de chambre , jadis garçon (mlefrenier et nouvellement anobli. Voilà en peu de paroles le portrait d'un cardinal que ses clients préconisent comme un homme à talents et d'un grand mérite. Retournons au palais.

« Mg°r Fantini {copiere ou gentilhomme du pape) est sincère et cordial. Le pape a en lui une confiance distinguée, mais la manie d'engager de nouveaux prosélytes à la compagnie persécutée l'occupe entièrement , au désavantage du public, auquel il pourrait être fort utile.

c Le gardarobba Mg°r Mattei , d'une extraction fort médiocre , d'un esprit borné et lourd, ne parle que noblesse et doctrine; il abuse souvent de la bonté de S. S. , qu'il assiège sans cesse par des narrations confuses de tout ce qui arrive, sans songer aux conséquences. Gomme il a de grandes vues , il cultive adroitement les sujets papables, auxquels il sert de jouet et d'amusement; il fréquente au soir le café ou l'assemblée de la célèbre Marinnecia Colonna.

Mg" de Rimaldis, bibliothécaire secret, noble Romain, détaille doctement dans les cercles les gazettes de Pezaro et de Foligno.

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c Mg°r Gonteri répand des fleurs et la gaiété dans la conversanon.

c Mg°r de Zambelli, interprète et dirige les poésies et les caquets do la princesse de Yaletri.

c Mg°r Boccapaduli , aumônier secret, dispose de la bourse de S. S. en aumônes arbitraires, ayant surtout égard aux recommandations des belles dames. Il aspire à la pourpre, observe attentivement tout ce qui arrive, et en donne part au cardinal de Rossi. Plusieurs du palais sont espions de cette Éminence ; mais celui-ci a le plus de crédit et de part dans ses bonnes grâces, par ses cabales, ses ruses, ses flatteries et sa condescendance servile. Ce cardinal de Rossi s'est élevé du néant à la pourpre; il négocie actuellement la papauté, et son caractère intrigant lui fait gagner des suffrages dans les partis les plus opposés.

« Mg°r Giacomelli ( secrétaire des brefs ou lettres aux cours étrangères), jadis célèbre anti-jésuite, actuellement moliniste fanatique, dirige sa plume et ses discours suivant les circonstances du temps ; ses neveux ou ses enfants ( point historique encore indécis) le guident et le rendent indéterminé.

< Mg°r Barcali , confesseur de S. S. , règle la conscience du pape en vrai profès des quatre vœux.

c Mgor Saetta ( caudatorio, porte-queue), et sous-camerier, touche supérieurement la viole , compte sans cesse et enveloppe ingénieusement de papier les agnus Dei , occupation digne de ses talents.

« Mg°r J. B. Yaleriani (croci-fero, porte-croix) , fait consister tout son bonheur dans ses révérences cérémoniales; il est intrépide à cheval et salue tous ceux qu'il rencontre.

t Yoilà quels sont les sujets qui entourent le pape, sujets inutiles par ignorance, par malice ou par incapacité ; il ne manquerait pas une meilleure recrue à S. S. dans le sacré collège, dans la prélature et dans sa maison, si les circonstances du temps permettaient aux gens capables de se produire et à lui de les connaître.

c Les principaux aspirants à la papauté sont, après Cavalchi ni ,

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le cardinal (ialli , que ses maximes rendent particulièrement agréable aux Français. L'empressement qu'il a témoigné dans la cause de Paiafbx, lui a gagné les Espagnols; il a pour lui les Allemands, car il plaît au protecteur de cette nation. (Ce protecteur est le cardinal Alexandre Albani. )

c Ensuite vient le cardinal Crescenzi, archevêque de Ferrare , fort aimé du peuple, à cause de son affabilité, indifférent aux cours d'Autriche et d'Espagne , mais protégé par la France. Il n'a point un entier crédit dans le sacré collège : car plusieurs le taxent d'ignorance et de prévention.

« En quatrième lieu, se présente gravement le cardinal Stoppani, la tête pleine de projets et de nouveaux établissements pour la meilleure administration des affaires. La France et l'Espagne sont indifférentes pour lui ; la maison Gorsini travaille à sa promotion, en récompense de ce qu'il a poli et rendu traitablc l'innocent cardinal Andréa Gorsini ( ); on croit que la cour de Vienne lui est contraire, pour des raisons connues de tout le monde. (Il était nonce à la diète de Francfort et a contribué à l'élection de Charles VIL) Ses amis conservent le cardinal Feroni comme corps de réserve; la très-cordiale princesse Altieri, quoique non payée depuis longtemps, se fatigue jour et nuit pour lui gagner des amis et des fauteurs; le cardinal Jean François Albani pérore pour lui en secret, et contredit en public ce qu'il a dit en particulier (style ordinaire de la maison Albani). Toutes ces éminences sont créatures de Benoît XIV; celles du pape régnant sont divisées entre elles, et plusieurs ont même déserté la bannière clémentine.

t Le cardinal de Rossi , bien aimé des femmes , se prête gaiement à tous les partis; il se flatte de parvenir à ses fins par sa complaisance, ne se ressouvenant point de la renonciation qu'il a faite, entre les mains de Mgr de Laon, à la pension de la France, condition sous laquelle il a reçu le chapeau. Ce désintéressement admirable lui procure une exclusion décidée.

O Créé en 1758.

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c Le cardinal Guglielmi dit des bons mots plus que jamais et promet un pontificat facétieux et comique.

c Le cardinal Antonelli redouble sa méditation et la lecture des livres spirituels et politiques.

< Le cardinal Bonacorsi (') , plein d'érudition et de bon sens, consulte les astrologues sur la découverte de la nouvelle comète , espérant des influences bénignes de cet astre l'entier dessèchement des marais Pontins. (Il eut un jour l'inspection de cette entreprise.)

< Les principaux aspirants à la pourpre sont Mg°r Livizzani , descendant du roi Pépin : il ne trouve aucune place proportionnée à sa naissance, à son esprit, à son talent et à la majesté de sa personne; il accorde de bonne grâce sa protection, digne d'envie, aux maisons les plus illustres, qu'il honore tour à tour et chaque soir d'un bon souper.

« Mg°r Marcolini , grand joueur , prêt à se faire circoncire pour faire fortune , assiège le bon cardinal par des comptes hardis et insolents, lui nie ouvertement d'avoir joué, se plaint d'une calomnie si peu vraisemblable et si contraire à son naturel et à ses promesses réitérées.

« Mg°r Acquaviva (") apprend, par ordre de S. S., à lire et à écrire avec méthode, sous la férule de Mg"r Gorgonis.

« Mg°r Forti , incertain de son sort, se recommande aux nationaux et tâche d'alléger ses torts dans l'esprit de la terrible marquise Origo.

« Mg°r Campilli , prédestiné à remettre la chambre dans sa première splendeur, se mire continuellement et se pavane, amoureux de son habit de prélat, de sa bouche et de son geste efficace. »

(') Création de 1763.

O Cardinal en 1770.

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