‹ Ferdinand Rapédius de BergChapitre 3 sur 119 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

M. BB BERG, AVOCAT AU CONSEIL SOUVERAIN OK BRADANT. — SON VOYAGE EN FRANCE RT EN ITALIE. — PARIS

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Messire Ferdinand Pierre Hapédius de Berg, seigneur de Berg (*), naquit à Bruxelles le 5 mars 1740, et y fut baptisé le même jour dans l'église abbatiale de S'-Jacques de Caudenberg. U était fils de Jean Louis Rapédius de Berg , coseigneur de Berg , conseiller maître à la chambre des comptes de Bruxelles , décédé en cette ville le 19 janvier 1764, et de Marie Anne de Feltz, morte à Aix-la-Chapelle en 1747.

Promu an grade de licencié en droit à l'université de Louvain, le 9 juillet 1759, il embrassa la profession d'avocat, et ne tarda pas à se distinguer parmi ses collègues au conseil souverain de

(*) La seigneurie de Berg , fitaée dam le reMOrt de la mayerie de Leydenborn, an quartier allemand du duché de Luiembourg, était entrée dam ta famille par le mariage de son aïeul paternel George* Pierre Kapédins de Hunolstein avec Elisabeth de Lamuii, Dame et héritière de Berg, morte à Luxembourg en 1743. ( V. F. J. Muller kune doeb tu?ertâsrige statistbche Uebersicht des Uerzogtbum* Luiemburgs, und der Gmfebafl Chiny. Trier. 1814. Abscbn. Il , 5«. l'nrM.p. JO.)

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Brabant. Mais il était à peine âgé de vingt-sept ans, que sa vue, affaiblie par le travail , lui fit abandonner momentanément ses études. Il résolut de chercher du repos et des distractions en Italie, et partit de Bruxelles le 16 mars 1767.

Ce voyage ne fut point perdu pour son instruction ni pour son avenir politique. Il commença à Paris une série d'observations, qu'il poursuivit à Turin, à Rome, en Toscane, dans l'État de Gènes, le Milanais , à Venise, à Trieste, et qu'il ne termina qu'à Vienne, d'où il revint rapidement dans sa patrie. Ces observations sont consignées dans une correspondance volumineuse , qui se trouve en notre possession : elles embrassent les institutions et les hommes des diverses contrées qui en sont l'objet. Le gouvernement de la France, sa politique, son régime intérieur, ses finances, l'administration de la justice, la police; Paris, Lyon, les institutions et usages de ces deux grandes villes; Turin et l'excellent régime économique de ce pays; la cour de Rome, les rouages du gouvernement pontifical, l'influence, la valeur politique de chacun des cardinaux et des princes de l'Église , tout y est passé en revue. Les fragments que nous allons donner de cette correspondance suffiront, pensons-nous, pour en faire apprécier le mérite.

Ce qui surtout est curieux dans les lettres de M. de Berg, et ne peut manquer d'intéresser le lecteur moderne, ce sont les observations de moeurs faites à Paris par un Wetche du siècle dernier. Si, de tout temps, les écrivains français traitèrent assez cavalièrement ce bon peuple de Belgique, de tout temps aussi il se trouva parmi nous des gens qui ne professèrent pas une aveugle admiration pour le commun des Parisiens. La conformité du jugement porté par M. de Berg avec les idées qui ont cours dans notre pays, à l'époque actuelle, est fort remarquable. On reconnaîtra du reste que notre compatriote procéda avec infiniment de circonspection :

< . . . . Avant de parler des mœurs et du caractère national, dit-il , il faut, pour ne choquer personne, débuter par ce grand axiome des Normands, qu'il y a d'honnêtes gens partout , ainsi

que des fripons, des fourbes, des faapliques et des philosophes. Tous les hommes soat gouvernés par leurs passions , et le grand auteur des choses a eu de bonnes raisons de vouloir que l'amour de soi fui le principe moteur des créatures sensibles, et leur propre contentement la fin unique de toutes leurs actions. De là plusieurs concluent que les hommes , étant bons ou méchants , selon que leur intérêt les porte à l'être, sont partout les mômes ; qu'il n'y a que de légères nuances qui les distinguent, et que c'est une erreur de supjvoser des différences essentielles entre les nations. Je conviens du principe; mais la conséquence me paraît fausse : il me semble plus juste de conclure qu'il y aura dans chaque nation plus ou moins de vertus et de vices, de courage, de faiblesse, de grandeur, de bassesse, d'élévation d'àme, d'abrutissement, de force ou de mollesse , à raison de l'utilité qui pourra en résulter, et que ces vertus et ces vices seront une suite nécessaire des différences essentielles que les divers climats , les bons ou les mauvais législateurs auront établies entre les intérêts de chaque peuple. Les anciens Romains avaient intérêt d'être vertueux , les modernes ont intérêt d'être ce qu'ils sont. La vertu régnait chez les Spartiates, parce qu'il était de l'intérêt de chaque citoyen d'être vertueux. Sous d'autres lois , dira-t-on , ces mêmes Spartiates auraient été adonnes au vice : soit, mais ils ont été vertueux effectivement, pendant que les Sybarites étaient plongés dans la mollesse. Un même mobile, l'intérêt particulier, conduisait les uns et les autres; ils étaient également dominés par leurs passions , mais ces passions n'étaient pas les mêmes. »

On voit que M. de Berg s'était placé à un point de vue bien pour apprécier les différences morales qui distinguent les nations : il ne s'agissait de rien moins, dans sa pensée , que de rechercher quelles causes peuvent produire des diversités si grandes , par quel charme on a pu diriger les passions des hommes au point do leur faire préférer le bien général à leur bienêtre particulier , ou pour parler dans tous les systèmes , comment on a pu les induire à faire consister leur bonheur dans celui des

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autres. C'est vers ce but qu'il dirigea toutes ses observations, ayant soin de constater les différences connues, et de les remarquer à mesure qu'il les apercevait. Il fut servi dans cette opération par un discernement que peu d'hommes ont le bonheur de posséder. On en jugera par les extraits suivants :

« Depuis huit jours que je suis ici, j!ai l'avantage de

connaître un nombre prodigieux d'individus, qui réunissent à la fois l'apparence des plus rares talents et celle de toutes les vertus, hormis une : on m'assure même que j'ai tort de faire cette exception, puisque la modestie, dont je veux parler, n'est ici que la vertu des sots. Le choix qu'on a des gens de mérite en tous genres en rend la recherche superflue. Il faut donc qu'ils s'annoncent. Il s'ensuit encore qu'il faut croire chacun sur sa parole. Si je sais profiter des avantages d'une telle société , je pourrai m'instruire en peu de temps, et avec une facilité que je n'ose espérer de trouver ailleurs. Cependant une chose m'inquiète : il me paraît extraordinairement difficile de captiver l'attention de ces messieurs. Ils sont toujours si occupés de tant de choses , qu'il n'y a jamais moyen d'en approfondir une, et il m'arrive tous les jours de voir entamer et finir plusieurs matières différentes , pendant que je rumine quelque question ou objection relative à ce qui a fait le premier objet de la conversation.

« Avant de voir de près ce peuple, je n'étais pas prévenu en sa faveur. J'en avais presque toujours entendu parler sur le même ton. J'avais lu ce qu'en ont dit de grands hommes , que je n'avais pas lieu de soupçonner de partialité, et que je n'avais jamais vus solidement réfutés. Cependant il m'était arrivé quelquefois de trouver à cette nation des admirateurs, qui me soutenaient que Tidée que je m'en étais faite , d'après des récits et des ouvrages qu'ils disaient dictés par l'envie ou la passion , était absolument fausse. J'aime la vérité , et ma plus grande manie peut-être est de la rechercher en tout, autant qu'il dépend de moi. Je me suis dépouillé de tout préjugé en me voyant parmi les Français; je me suis frotté les yeux; j'ai pris d'abord pour illusion tout ce qui semblait confirmer mes anciennes idées; j'ai

cherché avec soin ce qui pourrait me détromper, j'ai cherché en vain : font ce que j'ai vu n'a servi qu'à me persuader que j'avais pensé juste. Je suis parti de Paris dans cette persuasion et dans l'espoir de m'étre trompé.

c Une seule nuance constitue toute la différence entre l'idée que j'ai aujourd'hui de cette nation, et celle que j'en avais autrefois : je veux parler de la politesse. Les Français prétendent posséder supérieurement, et possèdent en effet, de l'aveu de tout le monde, au plus haut point cet art mensonger, devenu utile chez une certaine classe d'hommes , parce qu'il les empêche de s'entre-dévorer. Je m'attendais donc à ne trouver que des gens très-polis, ou du moins à trouver tel le plus grand nombre. Au lieu de cela , j'ai trouvé beaucoup de grossièreté , de dureté , d'inhumanité réelle, et la faculté seulement d'être poli, exercée exclusivement envers ceux dont la bienveillance peut être utile , et prodiguée à raison du parti qu'on prévoit évidemment pouvoir en tirer. Cela m'a surpris; mais j'ai eu tort de m'étonner, et je me suis convaincu de mon tort, en remontant au principe de la politesse : car il n'est point d'effet sans cause, comme dit Candide.

€ Il est de l'intérêt de tout homme de paraître vertueux, c'est-à-dire, de paraître vouloir le bien des autres, parce qu'il sent que ceux-ci ne l'aimeront, et partant ne lui seront utiles que pour autant qu'il paraîtra vouloir l'être à leur égard. Celui qui est vertueux , et qui cherche véritablement à faire le bien des autres , autant qu'il dépend de lui , est sûr d'être aimé. Cet homme n'a pasj-besoin de démonstrations : il sait que ses sentiments seront connus sans qu'il les annonce, parce que ses actions parlent pour lui. Celui , au contraire, dont le bonheur ne consiste que dans son bien-être personnel , et que la félicité des autres ne touche pas, sent, lorsqu'il a besoin d'eux, qu'il est entièrement de son intérêt de paraître ce qu'il n'est point. 11 doit tâcher de persuader, par des sons et des gestes , ce que les faits ne prouvent pas. Il doit annoncer beaucoup de bienveillance, promettre beaucoup et offrir ses services, lorsque l'apparence de devoir remplir ses

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engagements est très-éloignée. Les grands mots de sentiment, d'humanité doivent toujours être dans sa bouche; en un mot , il ne peut trop exercer cet art qu'on nomme politesse et savoir-vivre.

< Puisque cette politesse n'a pour principe que l'utilité qu'elle peut procurer, elle doit augmenter ou diminuer, à raison de cette même utilité. J'ai donc eu très-grand tort de in étonner, lorsque j'ai vu qu'on ne s'attirait ici des égards que de la part de ceux qui sont le plus à portée de profiter de la dépense qu'on fait , et de voir refuser avec dureté le moindre service, par ceux qui ne sentent pas immédiatement la récompense qui peut le suivre. On me dira qu'un homme adroit, dont l'intérêt personnel est le seul mobile, tâchera d'obliger tout le monde , lorsqu'il le pourra à peu de frais, parce qu'il prévoit des avantages éloignés, et qu'il ne juge personne hors d'état de lui être utile. J'en conviens, et il s'ensuivra que cet homme poli, sans être vertueux, obligera lors même que sa politesse semblera ne pouvoir lui être d'aucun avantage. Cette politesse devrait être celle des Parisiens, s'ils étaient adroite; mais en général ils ne sont rien moins que cela , et apprécient fort mal les choses en tout genre. Us sont maladroits, je le répète : ils sont vains, et ne savent pas quel avantage la vanité peut tirer de la modestie; ils sont intéressés, et ne savent combien le désintéressement peut être utile; ils sont âpres et avides , et voudraient ne point le paraître; mais ils se cachent avec plus de maladresse que l'autruche, qui croit n'être pas aperçue du chasseur, lorsque sa tête ne l'est pas. Il résulte de ceci une conséquence à l'avantage des Parisiens, c'est qu'ils ne sont pas dangereux. Muni d'un bon masque et de gants de peau ? je marche tranquillement au milieu des chats dont je vois les griffes toujours déployées; mais malheur à celui à qui ils font patte de velours !

* Être persuadé que la nation française mérite à tous égards le premier rang entre toutes les autres ; croire par conséquent que le nom de Français élève celui qui le porte au-dessus des autres hommes; d'après cela vouloir, en toute occasion, faire sentir aux étrangers celle prétendue supériorité; ne parler que

de soi on de sa nation, où , lorsqu'on parle des antres nations , ne les mettre que de niveau avec la sienne, dans les points où elles ont une supériorité universellement reconnue, et (aire en* tendre qu'en cela on est impartial et qu'on veut bien les honorer; ne convenir que des torts passés depuis un demi-siècle, jamais des torts actuels; croire tout excellent chez soi, par préjugé et par l'ignorance qui en est le principe et le fruit; ne connaître que l'histoire de sa nation, et très-imparfaitement, parce qu'on ne connaît point celle des autres ; savoir par cœur les généalogies de toutes les maisons illustres de France; avoir une teinture très-superficielle de toutes les connaissances humaines; prendre toujours un ton décidé , couper adroitement la parole à celui qui voudrait approfondir les choses, et changer de propos sans qu'il y ait moyen d'y revenir; avoir beaucoup d'amis de nom ; parler humanité , sentiments , et ne vivre en effet que pour soi; ne parler que d'honneur, annoncer qu'on en a donné des preuves plusieurs fois , et qu'on est toujours prêt à se couper la gorge; ne témoigner de l'estime qu'aux riches, leur faire sa cour , pour s'attirer la considération des autres; vouloir toujours paraître plus opulent qu'on n'est, être par conséquent dissipateur et avare; être railleur, gai, amusant, habile dans les affaires, parler très-bien, écrire encore mieux, concevoir avec facilité, être prompt dans le conseil et souvent peu réfléchi; critiquer sans cesse le gouvernement, s'en plaindre avec amertume, et tourner le tout en plaisanterie; mépriser son roi, l'adorer, être prodigue de son sang pour le défendre : voilà ce que j'ai vu chez la plupart des Fiançais.

« Les gens instruits , qu'il faut chercher avec la lanterne de Diogène (je ne parle point de quelques magistrats et de ces grands hommes connus par leurs ouvrages), et dont je puis dire virum ex mille tmum inveni, connaissent les défauts de leur nation, et par conséquent ne s'en croient pas atteints. Ils savent qu'on reproche aux Français leurs démonstrations extérieures : pour s'en corriger, ils affectent un dehors froid, et perdent ainsi ce talent, qui leur est naturel, de captiver subitement, sans le remplacer

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par le caractère essentiel, qui ne captive pas d'abord, mais qui forme des liaisons intimes. Dans le téte-à-téte , Âriste se met de niveau avec moi ; il convient qu'être Français n*est rien par soimême , qu'on peut trouver des gens instruits chez l'étranger aussi bien qu'en France, et qu'avec moins de politesse extérieure on peut avoir autant de vertu. Tous les hommes sont égaux devant lui, et le mérite seul les distingue. Il est bien vrai, me disais-je en moi-même en admirant Ariste, que le philosophe sait briser les liens dont la force du naturel et de l'éducation enchaîne le commun des hommes! Horace a tort lorsqu'il dit : .... Gomme je disais, on annonça M. le premier président. Quelle révolution ! mon philosophe est disparu, c'est un courtisan, un homme qui ne me voit plus, ou, ce qui pis est, qui voudrait ne plus me voir. Je m'éloigne au plus vite en disant entre les dents : quo semel est imbuta recens servabit odorem testa diu.

« J'ai dit que le mérite seul distinguait les hommes, aux yeux de mon cosmopolite. Ne croyez pas que j'entende par là autre chose que les talents : car la vertu n'est pas mise ici au rang des qualités essentielles. Il suffit d'être honnête homme, c'est-à-dire ne pas assassiner avec scandale, ne pas voler avec bassesse , être prêt à se couper la gorge à chaque instant. La manie de la vertu peut bien attirer quelques égards , parce qu'il y a des moments où il est bon d'avoir des gens qui en soient imbus; mais, pour l'ordinaire , ils sont à charge et de très-mauvaise compagnie.

« Dans la classe de cette médiocrité qui approche de l'indigence, l'industrie augmente à mesure que la fortune baisse. Ce n'est point cette industrie honnête, en même temps qu'active, qui d'un Savoyard fait un riche négociant au bout d'un demisiècle : l'industrie dont je parle est l'art d'étudier les dupes et d'en tirer adroitement tout le parti possible, par toutes les voies

« Con arlc cd inganno, si vive mesro l'anno , « Coo inganno et coa arte, si vive l'allra parle.

« Il règne généralement à Paris une opulence apparente et

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une misère réelle, que le luxe occasionne. Pour subvenir au superflu il faut bien que ceux qui n'en ont point se retranchent le nécessaire. En tout , les Français ne sont rien moins que ce qu'ils s'efforcent de paraître : vertu, savoir, richesse, tout est en apparence. 11 s'ensuit que la plupart des Français perdent à être connus. Des le premier jour que j'ai vu Créon , j'ai su l'état de sa fortune, sa généalogie, son savoir, sa manière excellente de penser, les services qu'il a rendus à l'État et à l'humanité. Je puis avoir une très-haute idée de Créon , mais elle ne saurait augmenter. Il m'a conduit jusqu'à la cime de sa gloire. Il lui faudra bien de l'adresse pour s'y soutenir : car il est monté au point de n'avoir plus d'appui. Il ne saurait plus s'élever; mais je puis le voir descendre. Créon est vain , mais il est trop maladroit pour l'être avec fruit.

c L'honneur est le grand mobile de la nation. Ce n'est pas seulement le principal ressort du gouvernement ; c'est plutôt son principe et sa base. L'honneur forme les armées de France et lait retourner au feu des officiers mal payés , et qui ont été réformés après avoir rendu les plus grands services. C'est l'honneur qui fait administrer gratuitement la justice, et acheter aux juges la perte de leur liberté et la plus grande des charges. L'honneur seul peut déterminer le soldat à préférer un état d'indigence au sort plus heureux qu'il pourrait trouver dans un autre service. L'honneur fait dire au peuple qu'il adore son roi et le fait agir en conséquence. L'honneur détermine la nation à opposer des efforts incroyables à l'étranger qui voudrait l'asservir. L'honneur mis en commerce a été plus d'une fois une grande ressource de finance. Je ne dis point qu'il n'en soit pas résulté d'inconvénient : car, comme l'honneur ne consiste que dans l'idée qu'on attache à ce qui le constitue, il est arrivé (apparemment pour trouver assez d'acheteurs) qu'on a attaché l'idée de l'honneur principalement à la possession des charges, et l'opinion publique a été dirigée de manière qu'on a jugé essentiellement honorable de les occuper , et que la manière d'en remplir les devoirs a été comptée pour peu de chose. Une foule de gens ont acheté rhon-

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neur de servir la patrie , et l'opinion publique n'a pu refuser son estime à ceux qui sacrifiaient volontairement à cette fin leurs biens, leur repos et leur vie même. Mais on a eu de mauvais généraux, de mauvais magistrats, de mauvais ministres, et le mérite est demeuré sans fruit cbez ceux qui n'ont pas été assez riches pour acheter l'honneur d'être utile. »

11 n'est pas moins piquant peut-être de voir comment un Bruxellois de cette époque jugeait les spectacles de Paris, Voici ce qu'en dit M. de Berg :

t J'ai à vous parler d'une chose à laquelle il semble, à en juger par l'intérêt vif qu'on y prend ici , que la gloire de la nation soit attachée. J'ai vu ces spectacles, qui doivent être, a l'égard de ceux de province, ce que Paris doit être à l'égard de l'univers. Oserai-je le dire, au risque d'être lapidé comme infracteur des sacrées lois de l'hospitalité? J'ai été trompé dans mon attente : sans prévention, notre théâtre doit plaire autant que celui de Paris. Dans le tragique, deux acteurs (M. Lekain et M- Domenil). et deux o» trois/dans le comique, surpassent de beaucoup ce que nous avons. L'opéra comique est inférieur au nôtre à tous égards. Il y a cependant de bonnes voix et de bons acteurs; mais nous en avons aussi, et nous avons un orchestre et des décorations qu'ils n'ont pas. Il y a d'excellentes voix au Grand Opéra ; mais qu'est-ce que l'instrument du monde le pins mélodieux , s'il n'est employé qu'à l'exécution d'une musique insipide? Ce sont des tableaux de Rubens exposés sous un faux jour : tel est l'effet que cette musique a fait sur moi et qu'elle fait tous les jours sur les étrangers qui en ont entendu d'autre. En vain je me suis dépouillé de tout préjugé avant que d'entrer à l'Opéra : l'ennui et le dégoût m ont saisi avant la fin du premier acte , et en sortant j'ai bien juré de n'y plus retourner. J'avais vu Hippotyie et Aride. On m'assura que je serais plus content de TiUm et l'Aurore; j'eus l'imprudence d'y retourner, jet je fus puni de mon parjure comme je le méritais.

« Je conçois qu'on puisse écouter avec plaisir trois ou quatre grands airs bien chantés ; mais cela ne prend qu'un quart d'heure,

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et le reste du spectacle est rempli par des récitatifs insupportables et par des ballets non caractérises , d'une monotonie assommante, qui se répètent tous les demi-quarts d'heure, à propos de rien. Il y a quelques belles décorations ; mais le plus souvent on voit, dans le fond du théâtre, les bâtiments et les bois se replier et les nuages s'arrondir en arcades sur chaque coulisse , et se reposer sur les maisons et les arbres; de sorte qu'il ne reste, comme tous pouvez penser , guère de choses à l'illusion.

c Ces trois spectacles sont remplis tous les jours; mais les farces de la foire SMiermain , les marionnettes , les danseurs de corde, le sont tout autant. 11 faut des spectacles aux Parisiens. Peuple heureux! il ne faut que jeter un chat dans la Seine, du haut du Pont-Neuf, pour amuser vingt mille de vos concitoyens pendant deux heures. Rien ne peut distraire votre attention. H vous serait bien avantageux que l'exécution des criminels ne se fît que les jours de dimanche ou de fête : car tout le monde sait avec quel désintéressement vous abandonnez le gain d'une journée entière, lorsqu'un de vos semblables est pendu en place de Grève. »

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