‹ Ferdinand Rapédius de BergChapitre 6 sur 119 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

g£nes et venue.

Après Rome, M. de Berg visita successivement la Toscane, l'État de Gènes, le Milanais et la république de Venise. II étudia avec le plus grand soin le régime intérieur de ces divers États et l'influence de ce régime sur les mœurs des habitants. Gènes et Venise surtout occupèrent sérieusement son attention. Voici comment il décrit le gouvernement de Gènes, dans une lettre du 4 octobre 1767 :

t André Doria, après avoir rendu la liberté à sa patrie, en 1527, institua à Gènes une nouvelle forme de gouvernement aristocratique, sur le plan que dressèrent douze réformateurs qu'il avait établis à cette fin. D'après les règlements qu'ils firent, et qui servent de base au droit public de Gènes, l'élection du doge commence par le sort et finit par le choix; l'élection des douze gouverneurs et des huit procurateurs commence par le choix et finit par le sort. (Cest l'origine de la loterie dite génoise.) Les concurrents à ces places sont nommés par le grand conseil.

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On a égard, dans ce choix, à la capacité; il faut, outre cela, avoir de la fortune et quarante ans accomplis. Autrefois le nombre des concurrents était limité à quatre-vingt-dix ; aujourd'hui il ne l'est plus. Tous les six mois, deux gouverneurs et trois procurateurs sortent de charge ; alors on met dans une urne les noms des concurrents, et le sort décide par qui doivent être remplacés les cinq sénateurs , c'est-à-dire , les deux gouverneurs et les trois procurateurs : car ces deux corps réunis composent ce qu'on appelle le sénat.

« Les sénateurs-gouverneurs assistent avec le doge aux affaires de justice et de grâce; les sénateurs-procurateurs président aux affaires de finance. La puissance législative , c'est-à-dire, la souveraineté réside dans le grand conseil, composé de tous les nobles âgés de vingt-deux ans accomplis. Leur nombre est environ de sept cents. Le grand conseil s'assemble ordinairement le premier jour de l'an et à l'expiration du dogat. Il ne peut s'assembler extraordinairement sans être convoqué par le doge. Cela n'arrive que rarement, et pour des affaires d'une importance extrême. Les affaires d'État d'une moindre importance ne peuvent cependant pas être décidées par le doge et le sénat : le doge doit convoquer à cet effet le petit conseil. Ce petit conseil est composé de deux cents nobles , âgés de 27 ans au moins. Le choix des deux cents est remis à trente citoyens, élus vers la fin de l'année par le doge, les sénateurs , les ex-doges et le petit conseil même. Ils ont le pouvoir de changer ou de confirmer tous les membres du petit conseil ; ils prennent ordinairement ce dernier parti.

« Ce n'est que du consentement du petit conseil, que le doge peut décider de la guerre et de la paix, contracter ou rompre des alliances. Pour toutes les autres fonctions du gouvernement , il représente le prince, lorsqu'il forme le corps du sénat avec les douze gouverneurs et les huit procurateurs. Le doge, comme chef de la république, préside aussi au grand conseil. 11 doit avoir cinquante ans accomplis. Il ne peut rester en place que deux ans, ni être continué , qu'après avoir été cinq ans hors de charge. Personne de sa famille ne peut lui succéder immédiatement 11 ne

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peut sortir du palais durai , pendant tout le temps de son dogat , qu'avec la permission des sénateurs ( hors à certains jours de fêtes, aux solennités desquelles il doit assister). Son pouvoir est assez considérable, malgré tant de contrainte, parce qu'aucune affaire ne se traite , sans qu'il en fasse la proposition. Il peut donc saisir, pour la faire, le moment où il voit les esprits disposes à embrasser son sentiment; de plus, il révoque sa proposition, s'il prévoit que les suffrages ne seront pas favorables à ses vues, et il peut la renouveler jusqu'à trois fois. Les sénateurs ont, à la vérité, le droit de proposer deux fois par mois; mais le désir de faire sa cour au doge, ou celui de jouir soi-même d'un plus grand degré de pouvoir, si l'on parvient à cette charge, a fait perdre jusqu'au souvenir de ce* privilège. Cest ce que m'ont avoué des sénateurs mêmes.

« Cinq conservateurs, tirés du corps des nobles, veillent à ce qu'il ne se fasse rien de contraire au droit public de l'Etat, et assistent, à cette fin, au grand et au petit conseil. Us portent leurs plaintes au suprême tribunal des syndicateurs , composé de cinq syndics, qui ont une autorité approchante, mais moindre que celle des trois inquisiteurs d'État à Venise. Ceux-ci portent leurs plaintes au grand conseil contre toute espèce d'infraction faite aux lois, veillent à la conduite du doge, et donnent ou refusent leur consentement à ce qu'il soit fait procurateur perpétuel au sortir de sa charge. C'est à leur tribunal que les procurateurs rendent compte des deniers de l'État.

c Lors de la réformalion , il n'y avait que vingt-huit familles nobles, auxquelles furent incorporées celles de la nouvelle noblesse. On en compte aujourd'hui cent cinquante. 11 fut statué, par la même réformation, qu'au commencement de chaque année, le doge pourrait, du consentement des huit procurateurs, agréger au corps de la noblesse dix personnes du peuple, dont trois de la campagne. Cela n'est plus d'usage : on propose au petit conseil ceux qui se présentent pour être reçusau corps de la noblesse, et il dépend de lui de les admettre ou de les rejeter.

< Les inquisiteurs, au nombre de sept, sont chargés de la

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police de l'État. Ils veillent à In conduite des ministres étrangers , et correspondent avec les espions de la république dans les autres cours.

c La puissance judiciaire réside à Gênes dans les deux rotes, civile et criminelle, qui jugent par arrêt. 11 est remarquable que les places de juges de rote ne peuvent être remplies que par des étrangers. Cette loi a été sagement établie dans le temps des factions qui déchirèrent cette république comme le reste de l'Italie. Un Gibelin, un noir, un rouge, ne pouvait espérer gain de cause, si son juge était Guclphe ou blanc. La raison de la loi ne subsiste plus, partant son observation est contraire aux vues du législateur , et les emplois les plus lucratifs sont refusés aux citoyens. Il en résulte cependant un avantage essentiel pour le peuple, auquel il est plus avantageux, en plaidant contre des nobles, d'avoir des étrangers pour juges que des nobles mêmes; à cet égard l'observation de la loi est conforme à son esprit, et le peuple doit souhaiter sa conservation , à moins que le grand conseil , en excluant les étrangers, ne statuât que les rotes seront composées d'autant de populaires que de nobles, ou que chacun sera jugé par ses pairs; mais cela n'arrivera probablement pas, puisqu'il est de la nature des choses que l'intérêt particulier prévale sur l'intérêt général. Celui-ci pourra faire révoquer la loi , mais l'autre déterminera les nobles à ne point partager le pouvoir judiciaire avec le peuple.

« Je vous ai dit que la souveraineté réside dans le corps des nobles. La dépendance du peuple est absolue : il n'est consulté sur rien , et n'a aucune espèce de représentant. II se croit libre , parce que son despote a plusieurs têtes. L'objet du gouvernement de Gênes n'est ni le commerce ni la liberté politique. Son objet est de contenter l'ambition, de maintenir l'indépendance des nobles et, ce qui en résulte, l'oppression des sujets. Tout tend à ce but. Ce sera une cliose très-heureuse, dit M. de Montesquieu, dans Caristocratie si , par quelque voie indirecte, on fait sortir le peuple de son anéantissement. Ainsi, à Gênes, la banque de S^Georges, qui est dirigée par le peuple, lui donne dans le gouvernement une certaine in-

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fluence qui en fait toute ta prospérité. Cela n'est plus ainsi aujourd'hui : les sommes considérables que la république a puisées dans les caisses de la banque, lui ont fait perdre tout son crédit. Il est vrai que, pour le conserver, le souverain avait engagé les revenus des impôts publics. La banque avait son conseil de quatre cents directeurs , chargés de les percevoir et d'en faire la répartition entre les créanciers. Cela formait dans la république une seconde république, dont parle M. de Montesquieu , et qui balançait ou diminuait la puissance des nobles, par son influence dans le gouvernement; mais cette influence partagée n'était que précaire; le souverain ne l'a laissée subsister qu'avec peine, et s'en est enfin lassé. Le goût de la domination absolue a prévalu sur l'intérêt de l'État : les nobles se sont emparés de la direction des affaires de la banque ; le peuple n'y a pas plus d'influence aujourd'hui que les étrangers. Chaque actionnaire , de quelque État ou nation qu'il soit , a sa voix dans les affaires qui intéressent la banque , dont le crédit n'a plus d'autre base que la volonté du souverain.

c Rien ne prouve mieux que la guerre de Corse ce que j'ai dit de Yobjet de l'État de Gènes ("). Vous connaissez l'origine de cette guerre; vous savez que les Corses seraient de fidèles sujets de la république, si sa tyrannie ne les eût révoltés. Depuis qu'ils en eurent secoué le joug, toutes les vues du sénat n'eurent pour objet essentiel que de se conserver le titre chéri de roi , de venger l'insulte faite à Sa Majesté, et d'appesantir sur les rebelles sa main despotique. Le commerce et la navigation, et partant l'intérêt de l'État, furent négligés; leur décadence fut comptée pour rien, si l'oppression des Corses et la royauté pouvaient en être le prix. On enleva les ouvriers à la terre et aux fabriques pour faire des soldats , et le peuple fut accablé d'impôts pour subvenir aux frais de la guerre. L'argent ne passa plus qu'en Corse; on aurait cru l'employer mal , s'il l'avait été à l'entretien de la marine. Il n'y eut plus de quoi acheter la paix avec les Turcs et les puissances

O « J'attache i ces mot< objet de TÉUti le sens qu'y donne M. de Montesquieu, au chapitre De T objet des ÈtaU divers. .

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barbaresques, et partant le commerce ne se fit plus que sons pavillon étranger. H a fallu payer des bâtiments anglais, français « suédois, danois, pour exporter les marchandises du pays et importer celles qu'il tire de l'étranger. De là la chute de la fabrique la plus essentielle à un État maritime , celle des navires. Des milliers d'ouvriers ont manqué de pain, et sont allés le chercher chez l'étranger , à qui la république payait le salaire qu'ils espéraient mériter.

c La soif du despotisme dans le souverain et son ambition déplacée doivent donc être considérées comme la cause principale de la décadence de cette république , puisqu'elle entraîne celle de son commerce et la dépopulation. Une autre cause, qu'il n'a point dépendu d'elle de prévenir, est l'industrie encouragée de toutes parts , et le commerce devenu l'idole de toutes les nations. On doit aussi mettre au nombre des causes de sa décadence la liberté qu'elle accorde à ses sujets d'acquérir des biens chez l'étranger , et de s'y établir; liberté qui dérive du principe du gouvernement, qui fait prévaloir l'intérêt de quelques particuliers sur le bien de l'État. Les plus riches d'entre les nobles, et partant les plus puissants s'opposeront toujours à une loi contraire à cette liberté, parce qu'il est essentiellement de leur intérêt de pouvoir employer leurs trésors, dans des pays étrangers, à des acquisitions que la nature stérile du terrain de Gênes leur refuse. Cependant leurs trésors sont perdus pour l'État ; les citoyens ont deux patries , et ne sont plus touchés que de l'intérêt de celle où se trouve la plus grande somme de leur fortune. Quantité de familles s'expatrient même tout à fait, et entre celles-ci on en compte plusieurs des plus puissantes. »

De toutes les villes d'Italie que M. de Berg parcourut , Venise était assurément la plus propre à intéresser sa curiosité. Aussi la conformation physique de cette ville , les mœurs et le génie de ses habitants , la forme de son gouvernement, rien n'échappa à son observation. Mais il existe de tout cela des relations si nombreuses et si exactes, que nous croyons devoir nous borner à reproduire quelques-unes des réflexions dont M. de Berg lit suivre son exposé de la constitution politique de cet État.

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• J'ai déjà expliqué , dit-il , comment l'objet de ce gouvernement est d'en maintenir la forme. Vous avez vu les ressorts qui doivent toujours être tendus vers ce but , et surtout ce ressort violent, produit de ce principe essentiel qu'il faut courir au châtiment avant d'examiner la faute, correre alla pena primo (Tessaminarc la colpa, base unique de ce gouvernement. Une suite nécessaire de ce principe fondamental est que, dans l'État où il est adopté , la liberté politique du citoyen est absolument nulle : liberté qui consUte dans la sûreté, ou dans l'opinion, où chacun est, de sa sûreté. ( Montesquieu. ) Qui pourra en effet avoir l'opinion dé sa sûreté, s'il est dans l'État une puissance de qui il dépende de disposer de la vie de chacun à son gré, sans qu'il ait été entendu ni défendu ? L'intégrité qu'il peut supposer dans ceux qui exerceront cette puissance, ne le tranquillisera point : car il peut aussi supposer qu'elle sera exercée par des hommes qui n'écouteront que la voix de leurs passions, ou par ceux, dont le nombre est plus grand, qui se laissent aisément gagner par la vraisemblance. Si, lorsque l'accusateur s'annonce, le mensonge triomphe quelquefois, malgré les recherches scrupuleuses d'une justice lente et éclairée, quelles armes n'aura point la calomnie, lorsqu'elle pourra porter ses coups sans danger (vous savez que les murs du palais de S'-Marc sont garnis de gueules ou muffies, et d'inscriptions qui invitent aux dénonciations secrètes et anonymes), et lorsque la loi interdisant aux juges d'employer le temps né^ cessaire à la recherche de la vérité, il suffira, pour perdre son ennemi, de le faire soupçonner? Le principe d'un tel gouvernement sera la crainte qui s'emparera de tous les esprits; à elle se joindra une déûance générale; la dissimulation sera un talent essentiel ; il n'y aura point d'affection entre les citoyens; ils seront graves, réservés, prudents ; ils se craindront mutuellement , et le père n'osera ouvrir son cœur à ses enfants. Cette crainte leur inspirera un respect profond pour ceux qui seront, par leur naissance, à même d'occuper un jour une des places redoutables; ce respect ira jusqu'à la bassesse, et l'humilité deviendra rampante à l'égard d'un grand nombre de ceux-ci.

« Aussi, les degrés du palais de S<-Marc sont toujours occupes par des gens de toute classe , qui attendent le moment heureux de baiser la main ou le pan de la robe de quelques nobles. Plusieurs même d'entre ceux-ci, les pauvres surtout, rendent cet hommage rampant à leurs semblables , dont ils cherchent à gagner la bienveillance, soit pour obtenir leur voix lorsqu'il s'agit de collation de quelque charge , soit que le poste de ceux-ci les mette à même de faire du bien ou du mal. Cependant Leurs Excellences reçoivent ces marques de soumission sans faire le moindre mouvement qui puisse indiquer qu'elles daignent s'en apercevoir.

< Voilà donc comme on peut connaître l'esprit général d'un peuple et ses mœurs, à quelques légères nuances près, d'après l'idée juste qu'on s'est faite du système et de la forme du gouvernement. Tout y est relatif. Pour accoutumer au despotisme un peuple qu'on ne peut y assujettir par la force, puisqu'il est contraire au système du gouvernement d'avoir une garnison dans Venise, et d'aguerrir le peuple, il a fallu lui faire croire qu'il est libre et cacher ses chaînes sous des guirlandes de fleurs. C'est ce qui a fait substituer dans Venise le libertinage politique à la liberté dont il a pris le nom. Cette liberté consiste dans le nombre illimité des courtisanes, qui exercent leur état aussi ouvertement que le font toutes les autres professions. Elles s'annoncent vers le soir, en traversant la place de S'-Marc, par leurs regards, leur marche, leurs agaceries; elles appellent les passants de leurs fenêtres, ou s'asseyent toutes parées devant leur porte. Cette liberté consiste dans les moyens aisés que trouvent ceux qui ont le goût des femmes, du vin et du jeu , ou quelque vice que ce soit , de contenter leurs passions , en ce que l'idée du queti dira-t-on ? ne les arrête point , puisque ce qu'on nomme autre part dérèglement de mœurs ne porte ici aucun nom , et n'est considéré que comme une chose indifférente qui n'ajoute et n'ôte rien à l'estime publique. Il n'y a rien de si commun , par exemple, et de si simple à Venise, que de voir le mari dîner en partie carrée avec sa maîtresse, sa femme et l'amant de celle-ci ,

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et de voir chacun des conjoints aller de son côté passer quelques mois à la campagne , l'une avec son cicisbée, l'autre avec son amante. Un étranger est surpris de voir une femme mariée conter l'histoire de ses amours avec monsieur un tel , qui est présent et confirme la vérité du récit par ses caresses.

« Le masque enfin , qui est en usage pendant sept mois de l'année, couvre tout et enhardit les plus timides. Les masques sont sacrés, parce qu'ils peuvent cacher un inquisiteur aussi bien qu'un manant. En masque les femmes courent les cafés et tous les lieux qu'il leur plaît de courir. Les moines sortent en masque , rentrent à l'heure qu'il leur plaît , et amènent des masques dans leurs cellules. La politique protège particulièrement ce libertinage des moines, qui, en leur attirant le mépris du peuple, leur ôtele moyen d'être utiles à ceux qui voudraient employer le prétexte de la religion pour ébranler les fondements de l'État. Cette protection est marquée principalement par l'opposition du gouvernement aux sentences des juges ecclésiastiques, qui voudraient faire observer aux moines une conduite plus régulière. Ceux-ci, par le recours, qui leur est toujours libre, à la puissance séculière, se sont affranchis de toute subordination cléricale , respectent fort peu leurs supérieurs claustraux , et le patriarche même n'a sur eux, non plus que sur les autres membres du clergé , que-peu d'autorité.

« L'indifférence du gouvernement sur la manière d'agir et de penser de chacun, dès qu'elle n'a point les affaires de l'État pour objet, s'étend jusque sur la religion, et l'inquisition ecclésiastique ne sévit que contre ceux qui oseraient blasphémer avec scandale, ou prêcher une doctrine contraire à la religion dominante. Du reste, chacun dit à cet égard ce qu'il pense, agit en conséquence , écrit et imprime ce qu'il veut, et les livres défendus de la seconde classe se vendent publiquement.

« L'inquisition ecclésiastique est composée de juges ecclésiastiques, qui ne peuvent exercer cette charge qu'en renonçant à accepter quelque grâce que ce soit de la cour de Home. Trois sénateurs n'y ont que la qualité d'assislanis. Ils ne parlent point.

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Après que le grand inquisiteur a prononcé la sentence , ils la confirment en restant assis; mais s'ils se lèvent, elle est nulle et sans effet. Ce ne furent point les papes qui introduisirent l'inquisition dans Venise : Innocent IV, Alexandre IV et Clément IV le tentèrent vainement. Ce fut le grand conseil qui l'établit au seizième siècle, et Jules III confirma sa résolution. L'État est chargé des dépenses du saint-office, et perçoit le produit des amendes et des confiscations.

< Les autres moyens que la politique emploie pour gagner l'esprit du peuple et lui faire chérir, comme l'instrument de sa liberté, la main despotique qui le domine, sont l'uniformité d'habillement et les spectacles. L'uniformité d'habillement, le manteau gris en été et le manteau rouge en hiver, confond en apparence tous les états; le masque surtout dispense celui qui le porte de toute marque de respect envers qui que ce soit. Un masque entre, le chapeau sur la tête, dans toutes les assemblées et ne l'ôtc pour personne. Les nobles ne sont distingués par leur robe de gentilhomme que lorsqu'ils se rassemblent sur la place ou au palais de S'-Marc , pour délibérer ou exercer les fonctions de leurs chai-ges. Le grand nombre de spectacles occupe l'oisiveté. La petite place de S'-Marc est occupée toute la journée, tantôt tour à tour , tantôt à la fois, par des charlatans , des astrologues , des prédicateurs, des arlequins, des singes, des musiciens, des eonteurs surtout, toujours entourés d'un nombreux auditoire. Il y a ordinairement trois ou quatre théâtres ouverts, et depuis Noël jusqu'à Pâques il y en a sept. Ils le sont pour toutes les classes, puisque le prix d'entrée au parterre n'est que de deux sous et demi de notre monnaie.

« C'est la réunion de toutes ces choses, filles, masques, spectacles, liberté de faire ce qu'on veut, pourvu qu'on ne parle point du gouvernement, qu'on ne tue et ne vole personne, c'est ce qui constitue la liberté de Venise. L'infortune de ceux qui ont été les victimes du pouvoir tyrannique des inquisiteurs d'État, l'idée de n'être point jugé par ses pairs ( tous les corps de magistrats jugeant en dernier ressort sont composés de nobles), l'idée de

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voir tantôt la puissance législative, tantôt le pouvoir judiciaire réunis à la puissance exécutrice, et les malheurs particuliers qui en résultent, et dont chacun se croit exempt, n'affectent point l'esprit général :

. Je fuis libre , dit-il ; en vous montrant ta chaîne» ('). >

M. de Berg partit de Venise dans la nuit du 25 au 26 octobre 1767 , avec le dessein de se rendre le plus vite possible à Vienne. Il ne s'arrêta qu'à Trieste, pour visiter une fabrique de draps qui venait d'y être érigée par un de ses compatriotes, M. Thys, de Limbourg, marié à une demoiselle Willems, de Liège. Tels sont les derniers renseignements que nous ayons trouves , concernant ce voyage, dans sa correspondance. La suite nous manque entièrement , et nous n'avons aucune donnée sur son séjour à Vienne.

O Voltaire.

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