‹ Ferdinand Rapédius de BergChapitre 94 sur 119 · E I1EUG · texte numérisé non relu

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voleurs ; que les gardes françaises avaient forcé leurs officiers à donner leur démission en niasse, et avaient pris le beau tilre de régiment de la nation ; que les soldats suisses eux-mêmes avaient secoué le joug de la discipline; qu'enfin il n'était pas jusqu'aux gardes du corps du roi , qui ne se fussent insurgés contre leur capitaine , M. le duc de Guiche. Vous saviez tout cela , vous saviez même qu'on assassinait légalement dans les rues de Paris, par autorité du peuple, et vous faisiez semblant de croire à la possibilité dune occupation régulière des Pays-Bas par une armée du roi de France ! Et c'était à l'Angleterre que M. le baron De Schlieflen devait aller faire part de vos craintes à ce sujet! Il fallait que la diplomatie fût bien habituée, dans ce temps-là, à l'emploi de moyens fallacieux, pour qu'on ne craignît point de se servir de ruses aussi palpables.

Le fond de votre pensée était que les troubles des Pays-Bas fourniraient à l'empereur d'Autriche l'occasion d'y établir un pouvoir absolu, et de tirer de ces provinces tout le parti que leurs immenses ressources semblaient promettre; vous supposiez que la monarchie autrichienne en acquerrait une force nouvelle, et vous vouliez, au contraire, en favorisant ces troubles, en les poussant jusqu'à l'état de révolution , les faire tourner au détriment de l'Empereur, affaiblir d'autant la monarchie, et combiner les embarras suscités à la maison d'Autriche sur divers points, de manière à lui faire abandonner la guerre d'Orient, lui enlever la Gallicie et lui ôter à jamais la possibilité de s'opposer aux desseins de la Prusse. Ce fut en ce sens que l'Angleterre comprit votre diplomatie, et on ne la vit s'y prêter que pour autant qu'il entrât dans ses vues d'entraver les projets de l'Autriche sur la Turquie, et d'empêcher la Belgique de prendre rang parmi les nations commerçantes (i). Si la France put , à cette occasion, occuper la pensée des ministres anglais, ce fut comme

(i) Enlre autres preuve* de la circonspection avec laquelle le cabinet de S'-Jaaies se conduisit dans cette a flaire, noua citerons t'extrait suivant d'une lettre de M. le baron Van Reede au

grand pensionnaire , datée de Berlin , 3 octobre 1789 : • Les ordres d'Ewart, dont il s'est

acquitté, portent de dire que, quelque importantes que soient les affaires du Drabant, on ne les croit pas dans une position qui permette d'y entrer pour le moment. »

KAPÉDIUS

foyer d'idées subversives de l'ordre social , seul point de vue raisonnable sous lequel on pût alors envisager cette contrée.

On trouve la véritable pensée du cabinet de Berlin, exprimée en termes assez peu équivoques, dans la lettre par laquelle M. le baron Van Reede annonça au grand pensionnaire de Hollande , l'envoi d'une copie des instructions qui précèdent : < Vous êtes

< informé, Monsieur, des sentiments du Roi; ces mêmes sentic ments et dispositions m'ont été confirmés deux fois par la bouc cbe de S. M. et reviennent à ceci : que le Roi sent tout l'avan-

< tage de la révolte des habitants des dix provinces, tant pour

< lui-même que pour ses alliés; que Sa Majesté est d'accord qu'il t y a une liaison naturelle entre celle-ci et celle de la Gallicie; c qu'en les faisant marcher de pair, on assure le succès de l'une c et de l'autre; que le Roi est convaincu qu'il faut à tout prix

< prévenir que les Brabançons ne s'unissent à la France >

Et de quelle France pouvait-il être question ici, si ce n'était

de la France révolutionnaire? Certes, on ne pouvait pas craindre que les Brabançons ne secouassent le joug de l'Autriche pour s'unir à la France monarchique, lorsque, d'un autre côté, on faisait dire au cabinet anglais qu'il était à craindre que le Roi de France ne vint en aide à l'Empereur , en faisant occuper les Pays-Bas par une armée. La pensée de la Prusse s'était donc révélée toute entière dans les conûdences auxquelles cette lettre faisait allusion. Elle voulait favoriser les troubles des Pays-Bas pour nuire à la puissance autrichienne ; mais en même temps elle désirait prévenir l'union des patriotes belges aux révolutionnaires français. Pour atteindre ce double but, elle entendait s'emparer de la révolution brabançonne , la soutenir de manière à s'en rendre maîtresse et à la diriger. Cétait ainsi que l'avait compris M. le baron Van Reede , et ce qui lui faisait ajouter : « Sa Majesté, en conséquence, est disposée à se prêter à tout « ce que ses alliés peuvent désirer d'elle; elle consent- à ce qu'on « donne aux députés des Pays-Bas l'assurance qu'ils demandent, € et aussitôt que les états, après la publication du manifeste, « réclameront l'appui des trois allies, S. M. se prêtera de son côté

DE BERG

« à tout ce que les deux autres puissances voudront faire.... (i) > Celte lettre se terminait par un passage dans lequel les espérances du parti orangiste, se confondant avec les idées véritablement hollandaises et avec les craintes de la Prusse, conduisaient à une conclusion assez remarquable :

c On sent vivement ici, Monsieur, tout le mal qui résulterait pour nous d'une réunion des dix provinces avec la France , ce qui entraînerait tôt ou tard, avec notre entière dépendance, l'ouverture de l'Escaut. Ainsi , on ne doute pas que nous et l'Angleterre, également intéressée à contrecarrer cette réunion, ne nous y opposions. On voudrait fort voir les dix-sept provinces faire un corps; on en sent les difficultés; mais on pense que, si elles forment ' une république séparée, comme ce même Escaut sera toujours la pomme de discorde, tôt ou tard cette nouvelle république cherchera un appui étranger pour se procurer l'ouverture de cette rivière, et à la longue elle doit l'obtenir; qu'ainsi, le parti à prendre dans ces circonstances est embarrassant et présente bien des difficultés. Celui a°une réunion, tout hérissé qu'il en peut cire, offrira cependant un avenir moins dangereux; mais, peut-être, d'après cela , serait-il plus à désirer pour nous , que la maison d'Autriche restât paisible possesseur, d'après la stipulation du traité des Barrières; mais cela paraissant aujourd'hui impraticable, et n'ayant que l'alternative de voir ces provinces à la France, ou de nous les assurer dune ou d'autre manière, on ne croit pas qu'il y ait à hésiter, »

La politique hollandaise est assez nettement dessinée dans ces lignes tracées par la main d'un Hollandais. Malgré son dévoûment à la maison d'Orange , M. le baron Van Reede hésite à se prononcer pour la réunion. Il prévoit combien il serait difficile de maintenir la fermeture de l'Escaut, si les deux républiques venaient à n'en faire qu'une; mais les mêmes difficultés se présentent à son esprit, dans l'hypothèse d'une république belge indépendante, et plus encore dans l'hypothèse d'une union des Pays-Bas avec la

(i ) Résumé des négociations, fie. , déjà cité, page 6tt.

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France. Dans sa perplexité, il se demande s'il ne vaudrait pas mieux maintenir la domination de la maison d'Autriche, sous les dures conditions du traité des Barrières, et ce n'est qu'à cause de l'impossibilité apparente de ce terme moyen, qu'il se décide en faveur de la réunion de nos provinces à la Hollande. La maison d'Orange pouvait désirer cette réunion à tout prix ; mais il n'en était pas de même de la nation hollandaise. Celle-ci ne l'aurait acceptée que comme une nécessité , et dans le cas seulement où elle n'eût pas trouvé d'autre moyen de nous opprimer : car, malgré les alliances de son parti patriote avec la France, elle ne se souciait aucunement d'être en contact immédiat avec ce pays. Dans tous les temps, elle avait évité ce contact : lorsqu'on 1655, S. M. T. C. et les états-généraux étaient convenus par un traité d'obliger les Pays-Bas espagnols à se déclarer libres et indépendants, le roi de France avait fait insérer dans ce traité que, si les Pays-Bas refusaient de se constituer, ils seraient démembrés et partagés entre les deux alliés. L'occasion se présenta de mettre ce traité à exécution; on en chargea le prince Frédéric Henri d'Orange, un des plus grands capitaines de son siècle; mais les états-généraux , malgré le succès de leurs armes, finirent par traiter séparément avec l'Espagne, parce qu'ils craignaient de faire des conquêtes qui les eussent rapprochés de la France. Or, la politique hollandaise était la même en 1789, et ce qui le prouve bien, c'est que, aussitôt qu'il fut possible de rendre à la maison d'Autriche la possession des Pays-Bas, en lui imposant toutes les clauses du traité des Barrières, le stathouder luimême dut renoncer à ses vues d'agrandissement et la Hollande fut la première à favoriser la restaur ation du pouvoir autrichien dans nos provinces.

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