‹ Ferdinand Rapédius de BergChapitre 95 sur 119 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

POLITIQUE COMPARÉE DE VAN DER NOOT ET DE VONCK. — TRAMES VONCKI8TF.S — UNION DES DEUX PARTI». — ÉMIGRATIONS ET AHMF.Mr.VTH.

Les pillages de Tirlemont, de Diest et de Louvain avaient arraché à leurs occupations, à leurs travaux habituels, une multitude de jeunes gens, ouvriers et autres, qui, s'étant jetés dans la vie vagabonde, y avaient pris goût et ne songeaient plus qu'à trouver les moyens d'en prolonger le terme. En joignant à ces oisifs les gens sans aveu, les aventuriers de tous les étages, qui pullulent partout où il y a symptôme de désorganisation , un n. i!>

HAPÊD1US

homme bien décidé eût pu des lors rassembler tous les éléments de ce qu'on appelle une armée patriotique. Mais personne encore, à cette époque, n'aurait osé tenter une entreprise aussi hardie. Il fallut d'assez longs tâtonnements d'une part, et de nombreux actes de faiblesse de l'autre, pour que les événements mêmes en fissent naître l'occasion. Cependant, un grand nombre de ces honnêtes patriotes se dirigèrent, comme par instinct, vers la frontière hollandaise, espérant sans doute y rencontrer Van der Noot ou l'armée que celui-ci promettait incessamment d'envoyer. Quelques-uns même arrivèrent jusqu'à lui ; mais il paraît qu'ils furent assez mal reçus par ce grand citoyen. Aveuglé par ses succès diplomatiques, l'agent plénipotentiaire du peuple brabançon ne voulait plus avoir affaire qu'à ses hauts alliés le roi de Prusse et les puissances maritimes. Il rebuta ces malheureux émigrés, les chassa à grand renfort de God verdom et d'autres expressions également énergiques, dont l'usage lui était familier. Ils n'eurent d'autre ressource que de s'enrôler dans les troupes prussiennes et hollandaises, ou de rentrer dans leur pays. On en vit bientôt des bandes parcourir les campagnes, vivre d'aumônes et de rapine, rançonner les habitants, sous prétexte de patriotisme, de religion, etc. Les bruits et les écrits que l'on répandait de toutes parts les entretenaient dans l'espoir d'une révolution prochaine, qui devait changer leurs destinées. Les uns attendaient l'armée de Van der Noot, pour s'y joindre et combattre avec elle; les autres, pour l'aider à piller.

Déjà plusieurs membres des états s'étaient réunis à Bréda , où ils avaient formé un comité et établi une fabrique de pamphlets, de nouvelles à la main. Ce fut de là qu'on vit partir , entre autres, le document ci-après, qui avait pour objet principal d'intimider les membres des états restés dans le pays, et d'empêcher qu'ils ne désavouassent les démarches de leurs collègues à l'étranger.

t De la part des états de Brabant à un chacun de leurs membre*. t Personne n'ignore combien ont été inutiles les démarches et les représentations respectueuses que nous n'avons cessé de

DE BEHG.

faire , pendant deux années , pour la conservation de dos droits les plus sacrés. Nous n'avons cessé de récrier contre les injustices et les cruautés multipliées qu'on nous a fait endurer; mais tout fut sourd à nos voix. Le refus des subsides et des impots n'a pas eu plus d'effet.

« Il ne nous reste donc d'autre ressource que celle de suivre les traces de nos voisins les Hollandais, c'est-à-dire de secouer à jamais le joug qui nous accable. Pour y parvenir, nous nous sommes adressés à des puissances étrangères qui ont reconnu la justice de noire cause. Elles se sont prêtées volontiers à tendre une main secourable à un peuple outragé. Les troupes auxiliaires qu'elles envoient pour aider à briser nos fers, sont déjà en mouvement, et le peuple s'apprête partout à seconder efficacement les opérations de notre salut.

c Le gouvernement commence à voir le précipice où il se trouve. Dans ces circonstances, nous prévoyons qu'on va faire des tentatives à nous engager à quelque accommodement. A cet effet , on fera peut-être parler à l'un et à l'autre de nos membres en particulier, pour sonder leur intention; mais qu'un chacun soit averti que, s'il arrivait que l'un ou l'autre de nos membres eût l'imprudence de désavouer les démarches heureuses que nous venons de faire près lesdites puissances étrangères, ou de marquer quelque déférence pour les vues trompeuses du gouvernement, notre résolution est qu'un tel imprudent encourra, nonseulement notre indignation et celle de la nation, mais sera regardé et puni comme traître à la patrie.

c Ainsi résolu dans notre assemblée secrète, le 50 août 1789. »

Le gouvernement ripostait à ces publications séditieuses par des ordonnances, des déclarations, des édits dépourvus de sanction réelle et, par conséquent , d'efficacité. Une déclaration impériale, datée du 1er septembre 1789, parut spécialement destinée à servir de réponse à l'écrit que nous venons de citer.

« Sa Majesté, y était-il dit, a trouvé bon de déclarer, comme elle déclare par la présente , (jue tous ces bruits d'armées et d'invasions étrangères sont absolument faux , chimériques et desli-

RAPÉDItTS

tues de toute ombre et apparence de réalité, inventés uniquement pour répandre la terreur parmi les bons et tranquilles habitants des villes et du plat-pays et pour les induire à donner dans les vues incendiaires et meurtrières de ces perturbateurs du repos public.

c En conséquence, Sa Majesté exhorte tous et un chacun à se tenir tranquilles, à suivre en paix leurs professions et leurs occupations ordinaires et à se reposer sur sa protection souveraine, en se gardant des pièges que les malintentionnés de toutes les classes s'efforcent à leur tendre, pour les entraîner dans le dernier des malheurs. Sa Majesté ordonne donc à tous les officiers de justice et de police, tant des villes que du plat-pays, de faire saisir et appréhender tous ceux qui pourraient se présenter pour exiger ou extorquer des secours quelconques pour les prétendus patriotes et défenseurs de la religion , et de les poursuivre comme concussionnaires publics, dans toute la rigueur des lois, à peine d'en répondre. »

M. le comte de TrauttmansdorIT croyait avoir remporté une grande victoire, quand il avait produit une œuvre comme celle-ci , et il n'avait fait que fournir une nouvelle occasion de constater

son impuissance. 11 essaya cependant de sévir contre l'archevêque de Malines,dont la fameuse déclaration , déjà réimprimée pour la troisième fois, était répandue avec profusion dans le pays. Son Eminence fut appelée à Bruxelles et invitée à y garder les arrêts civils; mais à cela se bornèrent, pour le moment, les rigueurs annoncées avec tant de fracas : pas un officier de police ou de justice ne parut même soupçonner l'existence de la déclaration impériale, et loin de disparaître, le désordre ne lit que s'accroître de jour en jour.

Cependant Van der Noot, encouragé par l'accueil qu'il avait reçu à La Haye, s'était rendu à Berlin, pour y demander, sans plus de façon , des troupes et un général. Le baron Van Reede eut beaucoup de peine à lui faire comprendre que, de cette manière, le roi ferait lui-même la révolution ou plutôt la conquête du pays, et que, si on allait jusque-là , il n'y aurait qu'un pas de

DE BEI'.G

plus à faire pour garder ce qu'on aurait pris. L'agent plénipotentiaire finit par sentir que les patriotes belges (levaient payer de leur personne , et que , dans tous les cas , on ne pouvait demander à la Prusse autre chose que sa protection. Il remit alors la note suivante à M. De Hertzberg :

« Le peuple brabançon supplie le roi de lui faire savoir si , « lorsque la nation se sera déclarée libre et indépendante de la t maison d'Autriche, Sa Majesté la reconnaîtra pour telle, de « même que les autres provinces des Pays-Bas autrichiens qui « se joindront à elle, et si, dans le cas éventuel, lesdits Pays-Bas « pourront compter sur l'assistance et les secours de Sa Majesté < et de ses hauts alliés, contre les troupes françaises, allemandes c ou autres quelconques que Sa Majesté l'Empereur voudrait « faire marcher et descendre contre eux.

« Berlin, le 51 août 1789.

t Signé H. C. Van der Noot. »

M. De Hertzberg, qui n'était pas personnellement favorable à cette négociation, fit des difficultés d'abord ; ce ne fut que sur les instances du baron Van Reede, qu'il permit à ce diplomate d'espérer que, dans son rapport au roi, il proposerait : c de promettre , en réponse de bouche , que, la révolution faite, si les états légitimes demandaient ce que Van der Noot venait d'énoncer , Sa Majesté alors accéderait à leur demande et se concerterait avec ses alliés , pour effectuer la chose. » Quelques jours après, M. De Hertzberg, ayant pris les ordres du roi, fit à Van der Noot , toujours en présence du baron Van Reede, une réponse assez favorable. Van der Noot mit par écrit cette réponse, qu'il lut ensuite au ministre prussien, en lui demandant si c'était bien là le précis des intentions du roi. Voici les termes de ce document important , tels qu'ils se trouvent cités dans une lettre de M. le baron Van Reede au grand pensionnaire, sous la date du 25 septembre 1789 (i) :

« Si les états de Brabant , après avoir publié un manifeste par

; i ) Rè$*tmc tlrt négociations , etc. , dtyn cil* , page 7 1.

RAPÉDIUS

« lequel non-seulement ils annonceront, mais légitimeront en c même temps leur indépendance, viennent à s'adresser, comme « anciens membres de l'empire germanique , au roi comme élec- « leur, et à ses alliés comme garants du traité des Barrières, Sa « Majesté témoigne aujourd'hui être disposée à concourir, dans • ce cas, avec ses alliés sur les moyens de les défendre, tant con- « tre les troupes que la cour de France voudrait faire marcher « dans les Pays-Bas autrichiens, que contre celles que l'Empe- « rcur ou ses alliés voudraient envoyer; et pour ne pas perdre « un temps précieux, S. M. fera part incessamment à ses alliés, « tant de la demande que le sieur Vàn der Nootluia faite, en « vertu de ses pouvoirs et comme délégué du peuple brabançon, « si ce peuple osait se flatter de l'appui du roi ! que de la réponse « verbale qui lui a été faite; et cela pour établir en attendant un « concert éventuel sur la conduite à tenir par le roi et ses alliés, « quand les états de Brabant auront réclamé leurs bons offices. »

Après avoir entendu la lecture de cette note, M. De Hertzberg déclara qu'elle était conforme à ce qu'il avait fait connaître des intentions du roi; il en demanda copie, et il fut convenu que MM. Ewart et Van Reede en auraient également chacun une copie, pour les envoyer à Londres et à La Haye. Van der Noot devait ensuite se rendre à La Haye, pour y connaître la réponse du grand pensionnaire, et par celui-ci ou M. Fitz Herbert, la réponse de l'Angleterre. L'approbation du cabinet de La Haye était acquise d'avance à tout ce qui avait été fait à Berlin; mais il n'en était pas de même de la Grande-Bretagne, comme nous l'avons déjà fait remarquer.

Tandis que Van der Noot courait ainsi à l'étranger, pour y mendier le secours des puissances ennemies ou rivales de son pays, l'avocat Vonck (1), espèce de libéral doctrinaire,

(t) Jean François Vonck , né le 29 novembre 1745,4 Baerdeghem , petit village de l'arrondis .sèment de Tcrroonde , sur les confins du Brabnnt, tils de Jean Vonck, cultivateur, et d'Elisabeth Van Nuflel ; après avoir Tait ses humanités au collège des jésuites, a Bruxelles , étudia à l'université de I.ouvnin , dans la pédagogie du faucon, où il obtint la troisième place, sur cent et huit concurrents, au concours général de philosophie de Tannée 1764. Ayant été promu tu ?rade de licencié ru droit , en I7H7, il vint s'établir h Bruxelles, où il exerça la profession

DE BKIU..

à vues étroites et systématiques, homme prudent, du reste, et se croyant fin, organisait méthodiquement une conspiration à

d'avocat au conseil souverain de Brabant, et obtint le double titre d'avocat fiscal du chapitre de S'*-Guduleel du trésorier ( rentmeester ) de l'abbaye de Forêt. En 1790, Vonck devint le chef du parti démocratique auquel on a donné le nom de VonckisU. A la rentrée des Autrichiens, au moi» de décembre 1790, il M réfugia a Lille, où il mourut le 1" décembre 1792. Il fut enterré, par les soins de sa famille, au village de Baerdeghem , où une pierre sépulchralc a été consacrée a sa mémoire. L'inscription en est rapportée dans le Messager des science* historiques. Gand, 1840, in-8*, p. 525. Voock a publié :

1* Considérations impartiales sur la position actuelle du Brabant, où l'on examine : 1* Si les état* actuels du Brabant y représentent (également le peuple brabançon, i l'effet de le gouverner comme souverains ; 2* s'il serait compatible arec les règles de la justice et avec l'avantage du Bntlxiut, que les étals actuels de cette province exercasscot la souveraineté; 3* comment oo pourrait organiser, en Brabant , une nouvelle forme de représentation qui, sans s'écarter de l'esprit de l'ancienne, serait néanmoins conforme aux règles de la justice et a ce qu'exige le bien-être du pays; 4* quelle serait la meilleure forme de gouvernement, que les représentants légaux de la nation pourraient établir relativement au régime intérieur du Brabant. ( Anonyme , sans Ueu ni date, 1790 , pp. 26, in-8*.)

Il y eut plusieurs éditions de cet opuscule, qui fit beaucoup de sensation, et donna nai*sanoc à une polémique d'où surgirent , a cette époque, une foule de brochures. Il fut imprimé d'abord a Lille; mais presque tous les exemplaires en furent envoyés à Bruxelles, où ils furent saisis par la police de Van der Nool. On ne le rencontre plus que rarement. On en publia une traduction flamande, sous le titre de :

Onzeidige aenmerkingen over de gcsteUenis van Brabant. Uit den tweeden franseben dmk. ( Sine loco), 1791 , in-8*.

2* Naerdert onxeydige aenmerkingen of vtrtolg van staelkundige onderrigtingen voor het Brabantsch voUt, betrekkelyk toi den staet der opperheerschappye aldaer in 1790. met mtrkelyke aenleekeningen , een kistoritch byvoegsel en een groote menigle van geloof weerdige stukken over den voorval van Natnen en de gevatxgenissen van den gencrael Van der Mersch, op het casteel van Antwerpen; door J. F. Vonck, licentiaet in beyde de rechten en voor deze praclisee rende advoeeet voor den raede van Brabant. Twceden druk, grootelyk verbeterd en vermeerderd met nieuwe aenmerkingen , boofdraekclyk opzigt hebbende toi den inhoud der gevoegde stukken die alsnu aile vertaeld zvn in het nederduytsch. Tôt Byssel, 1792, in-8*. pp. XVI et 376.

Une première édition de cet ouvrage avait paru, sous le titre de :

Vervolg van staelkundige onderrigtingen voor het volk van Brabant. {Sine loco ). Mey , 1790, in 4*.

3* Abrégé historique servant d'introduction aux considérations impartiales sur l'état actuel du Brabant. Lille, Jacques, 1791 , in-8*.

On conserve a la Bibliothèque royale , section des manuscrits dite : Bibliothèque de Bourgogne, sous le n* 14890-14892, la correspondance autographe de Vonck, depuis 1782 jusqu'en 1792. Voyez (Maréchal), Catalogue des manuscrits de la Bibliothèque royale des ducs de Bourqogne, publié par ordre du ministre de l'intérieur. Bruxelles, 1841, in 4», t. I, p. 294, et t. II , p. 69.

On trouve des notices historiques sur Vonck, dans la Biographie nouvelle des contemporains. Paris, 1825, t. XX, p. 245. Biographie universelle classique. Paris, 18*1, t. III, p. 3276. Biographie étrangère. Paris, 1819, t. Il, p. 237. Delvcnne. Biographie du royaume des Pays Bas. Bruxelles , 1829 , t. II , p. 350. La Bévue de Bruxelles , volume de juillet 1841 , a donné le portrait de Vonck.

Son portrait avait été gravé en 1790 , par Jean Joseph Uurig , artiste allemand , établi à Lille . où il mourut, le 16 février 1816. Ce graveur estimé fit aussi le portrait de Van der Mersch. Voyez Arthur Dinaux, Iconographie Lilloise. Valenciennes, 1841, in R-, p. 56, et Archive* du Nord , série II, 1. 1 , p. 411 ( dans la Biographie de J. J. Durig )

IUl'ÉDIlS

l'intérieur. Son motif déterminant et avoué était le besoin de sortir d'esclavage. S'il voulait secouer le joug de l'Autriche, c'était plutôt pour n'avoir plus de joug à porter et pour briser ses fers, que par des raisons d'utilité publique bien déterminées et bien senties : car plus tard , lorsqu'il lui fut permis d'émettre ses idées sur la forme du gouvernement et sur les modifications à introduire dans l'administration , on trouva qu'elles se rapprochaient tellement de celles de Joseph II, que son parti fut confondu avec le parti royaliste dans un même sentiment de réprobation. Ses efforts, pour sortir d'esclavage, n'en avaient pas moins contribué à livrer les destinées du pays et les siennes même à ces gens qui le proscrivirent, et qui n'avaient pas plus de sympathie pour son système que ne pouvait en avoir l'Empereur , aussi longtemps que M. Vonck ne consentait pas à rayer de son dictionnaire constitutionnel , le mot république.

Sous le titre d'Association pro aris et focis, Vonck organisa froidement une révolution, dont le succès devait avoir pour premier résultat de faire triompher des idées diamétralement opposées aux siennes. Peut-être avait-il une arrière-pensée qui lui faisait porter ses vues vers la France. Cette supposition, quelque peu honorable qu'elle soit pour le caractère de Vonck, est cependant le seul moyen de le sauver du reproche d'imprévoyance, de complète ineptie. Quant à son aptitude à tramer les fils d'une conspiration , on en jugera par la pièce suivante, qui nous paraît assez curieuse pour passer dans le domaine public. Nous avons cru devoir en conserver l'orthographe :

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