‹ Ferments et maladiesChapitre 1 sur 43 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Il est des fléaux que l’humanité s’impose; il en est qu’elle subit et qu’elle considère comme encore plus inévitables que les premiers. Parmi ceux-ci, les maladies épidémiques sont au premier rang. L’homme est habitué à leur fournir sans murmurer d’immenses hécatombes, et c’est même avec peine qu’il se représente un monde où il n'y aurait ni peste, ni choléra, ni typhus, ni fièvre jaune, ni syphilis, ni variole, ni scarlatine, ni tant d’autres maladies que je devrais nommer, si, systématiquement, je ne bornais mon énumération à celles dont la nature contagieuse est connue et acceptée de tous.

Il y a vingt ans, on ne savait rien sur toutes ces maladies, et si quelqu’un s’était alors avisé de prétendre qu’un jour viendrait peut-être où l’humanité en serait débarrassée, il n’aurait rencontré qu’un sourire d’incrédulité ou même de dédain. Aujourd’hui, pourtant, ce rêve prend corps, cette espérance ne semble pas irréalisable, et ceux

qui ne l’acceptent pas n’ont plus le droit de la considérer comme folle, et de la repousser sans discussion.

Comment des idées si pleines de promesses ont-elles pu naître, et se frayer un si rapide chemin? Voilà' ce qu’il ne sera pas inutile d’examiner en commençant cette étude. L’histoire du passé de la question éclaire son présent et son avenir. Nous allons d’ailleurs trouver, à chaque pas de notre court exposé, des considérations de méthode tellement essentielles à notre sujet qu’on peut dire qu’elles sont le sujet lui-même. De plus, chose bonne à toute époque, et surtout au temps présent, nous éprouverons un plaisir patriotique à constater que cette science nouvelle est née chez nous, et que c’est chez nous encore, malgré l’habileté et les efforts dépensés ailleurs, qu’elle trouve ses développements les plus féconds et les plus sûrs.

Nous prendrons notre point de départ dans les phénomènes bien connus de la fermentation alcoolique. Le jus du raisin, abandonné à lui-même, devient, on le sait, le siège d’une production continue de bulles gazeuses qui y déterminent une sorte de bouillonnement. En même temps, sa saveur sucrée disparaît. Elle est remplacée par une saveur nouvelle, aimée de l’homme, qui, à toutes les époques, sous tous les climats, a recherché avec avidité les boissons fermentées, et a honoré comme des Dieux ceux qui lui ont appris à les connaître et à les préparer.

Mais, si l’observation du phénomène est ancienne, il n’y a pas bien longtemps qu’on en a pénétré la nature intime. Il a fallu pour cela, non seulement trouver les moyens d’isoler le sucre et l’alcool, chose relativement facile et faite depuis un temps immémorial, mais apprendre à recueillir le gaz qui se dégage, et à reconnaître que ce gaz est de l’acide carbonique, ce qui ne s’est fait qu’au siècle dernier. Il a fallu enfin préciser les relations qui liaient la disparition du sucre à la production de l’alcool et de l'acide carbonique, ce qui a été l’une des plus belles œuvres de Lavoisier.

histoire de la méthode. S

L’expérience qu’il a faite pour cela est aussi simple que probante. Sur une bonne balance, il pèse un vase 1 empli d’eau dans laquelle il a dissous un poids connu de sucre, et ajouté un peu de levure pour y provoquer une fermentation alcoolique régulière. Au bout de quelque temps, lorsque tout est terminé, il pèse de nouveau le même vase, et mesure, par la perte de poids subie, 1 acide carbonique dégagé. Il isole ensuite par des distillations successives l’alcool formé, le pèse, et trouve enfin que la somme des poids de l’alcool et de l’acide carbonique reproduit à très peu près, le poids du sucre primitif. La fermentation est donc un simple dédoublement du sucre en alcool et en acide carbonique.

Le retentissement de cette découverte fut immense. Le mécanisme si obscur de la fermentation, qui avait paru jusque-là, suivant l’expression de Fourcroy, un des mystères les plus impénétrables de la nature, se trouvait subitement éclairé et ramené à une formule simple.

Pourtant, le problème n’était pas complètement résolu. Lavoisier en avait élucidé le côté chimique. Il en avait complètement négligé ce que nous appelons aujourd’hui le côté physiologique, celui qui depuis s’est le plus développé

Qu’était-ce que cette levûre qu’on était obligé d’ajouter à l’eau sucrée pour la faire fermenter, sans laquelle le phénomène ne se produisait pas, et qui semblait pourtant ne jouer aucun rôle dans son explication? On la connaissait comme une espèce d’écume superficielle ou de dépôt de fond des liqueurs fermentées, en qui résidait une force occulte. Sa composition la rapprochait des substances animales. Quantàsa forme, déjà en 1680, Leuwenhoeck avait vu qu examinée au microscope, elle se présentait comme un arnas de globules ovoïdes ou sphériques. Cette observation, restée oubliée et stérile, fut refaite depuis par divers savants, et resta tout aussi stérile. Ce fut en 1836 seulement que Cagniard-Latour lui imprima son caractère fé-

cond. En ensemençant dans du moût de bière ces globules ovoïdes et isolés de levûre, il vit qu’au bout de quelque temps, chacun d'eux avait bourgeonné et était devenu double. Ces deux globules unis bourgeonnaient à leur tour, et après quelques heures on les retrouvait en groupes multiples, rappelant par leur forme et leur mode de végétation certaines plantes grasses de nos jardins. La levûre était donc quelque chose de vivant. Cagniard-Latour a le mérite d'avoir insisté sur ce fait et d’avoir ajouté que, si la levûre agissait sur le sucre, c’était probablement, « par quelque effet de sa végétation et de sa vie. »

Cette idée heurtait trop violemment les opinions reçues pour être admise sans conteste. Il faut avouer d’ailleurs qu’elle ne se défendait guère contre les objections. Elle n’avait pour base que la forme globuleuse de la levûre et son bourgeonnement. Mais un micrographe illustre, Ehrenberg, avait montré que.. beaucoup de précipités chimiques, minéraux et organiques, avaient aussi des formes arrondies. Quant au bourgeonnement, il pouvait être une illusion résultant du rapprochement fortuit, sous le microscope, d’un gros globule et d'un petit. Comment d’ailleurs croire à l’importance du rôle joué par la levûre dans la fermentation alcoolique, lorsque dans d’autres fermentations très voisines, dont l’analogie avec celle du sucre ne pouvait être contestée, on ne retrouvait rien de pareil. Telles étaient la fermentation lactique, la fermentation butyrique, celle qui donne le pain. En revanche, toutes ces fermentations si diverses présentaient un caractère commun, celui d’exiger, pour leur mise en train, une matière organique en voie de décomposition. Pour la fermentation lactique, c’était du lait aigri, du vieux fromage; pour la fermentation panaire, du levain ; pour la fermentation butyrique, de la viande pourrie. Avec ces mêmes matériaux, on pouvait produire aussi des fermentations alcooliques. Comment se figurer que l’agent actif dans tous ces phéno ■ mènes ne fut pas le même, à savoir cette matière organique

en voie de destruction qui transmettait au composé fermentescible le mouvement de décomposition qui l’animait elle-même. La levure de bière, matière azotée, devait agir de la même façon, non par suite de son bourgeonnement et de sa vie, mais par suite du procès de dissolution dont elle était le siège.

Telle est en effet l'interprétation proposée en 1839 par Liebig, et soutenue par lui jusqu’à sa mort. Nous ne nous arrêterons pas à la discuter. Nous la jugerons d’un mot en disant qu’elle est restée inféconde tant qu’elle a dominé, et que les progrès dans l’étude des fermentations et des maladies n’ont commencé que lorsqu’elle a été remplacée par une théorie contraire.

M. Pasteur a été le promoteur de cette théorie qu’on qualifie aujourd’hui du nom de physiologique, pour la distinguer de la précédente qu’on appelle chimique, et voici l’expérience qui décide entre les deux.

Dans les idées de Liebig, la condition nécessaire d’une fermentation est la présence d’une matière animale ou végétale en voie de décomposition. Or, M. Pasteur, en ensemençant une trace de levûre dans de l’eau ne renfermant que du sucre et des sels minéraux cristallisés, la voit se multiplier en produisant une fermentation alcoolique régulière, et en récolte à la fin un poids notablement supérieur à celui qu’il a semé. La levûre ne se détruit donc pas, comme le voulait Liebig, elle vit et bourgeonne. C’est un être vivant, empruntant au sucre, à la matière fermentescible, tout le carbone de ses générations successives, et demandant au milieu minéral qu’on lui a fourni 1 azote, le phosphore, le potassium, le magnésium sans lesquels, pareil en^ela à tous les êtres, grands et petits, il ne saurait constituer ses tissus.

Cette expérience capitale peut se répéter facilement aujourd’hui, à l’aide d’une levûre que j’ai découverte et que nous retrouverons plus loin sous le nom de mycolevure. fille diffère de celles dont s’est servi M. Pasteur par

la facilité avec laquelle elle se développe dans des milieux minéraux et sucrés, de composition convenable, et on peut, en quelques jours, obtenir avec elle un poids de plusieurs grammes de matière vivante, dont tous les éléments constituants, cellulose, matières grasses, substances albuminoïdes, avaient originairement une forme cristalline, et proviennent en entier du sucre et des sels minéraux introduits dans la liqueur,

Cagniard-Latour avait donc raison. Si la levûre agit, c’est par quelque effet de son bourgeonnement et de sa vie. Mais ce n’était pas tout que de mettre ainsi hors de discussion cette corrélation intime entre la fermentation alcoolique et un phénomène vital. M. Pasteur fit voir en outre que dans toutes les autres fermentations, où l’on n’avait vu ni levûre ni d’autre ferment actif, il y en a toujours un, plus ou moins facile à découvrir ou à isoler, mais présent partout, et se multipliant comme la levûre, pendant que la fermentation suit son cours. De plus, chaque fermentation paraît être sous la dépendance d’une espèce vivante spéciale, distincte de ses voisines, non seulement par sa forme, mais encore et surtout par la nature des aliments qu’elle consomme et des transformations qu’elle y produit

Si ces divers ferments avaient jusque-là échappé à l’attention, c’estqu’ils sont proportionnellement plusactifs que la levure de bière, et que chaque fermentation n’en exige que des quantités très minimes, parfois même presque impondérables. Cette infinie petitesse n’est pas un argument contre eux, car lorsqu’ils sont absents, rien ne se produit. Elle est, au contraire, un de leurs caractères les plus essentiels, et dans le mot de Ferment se trouve virtuellement inscrite une disproportion quelquefois énorme entre l’effet et la cause. Il n’est pas inutile d’insister un peu sur cette

idée.

Nous venons de voir la levûre, mise en présence de son aliment, le sucre, en transformer une partie en acide car-

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bonique, pendant quelle emprunte à une autre portion de la même substance le carbone nécessaire à la régénération et à la construction de ses tissus. Tous les autres ferments sont dans le même cas, et brûlent ou détruisent une portion de matière hydrocarbonée fermentescible, en même temps qu’ils donnent à une autre portion une forme nouvelle et vivante. Sous ce point de vue, ils se rapprochent des animaux supérieurs, qui, eux aussi, ont besoin pour leur alimentation de matériaux déterminés, dont ils brûlent une partie, pendant qu’ils transforment l’autre en os, en chair musculaire, en produits de sécrétion et d’excretion.

Mais sous cette analogie apparente se cache une dissemblance profonde. L’animal consomme son aliment, brûle par exemple lp sucre qu’il a absorbé, au moyen de l’oxygène qu’il emprunte à l’air extérieur. La levûre emprunte cet oxygène au sucre lui-même, qui peut le fournir à la condition de passer à l’état d’alcool. Comme l’avait vu Lavoisier, la fermentation alcoolique est une 'sorte de combustion de la moitié du sucre aux dépens de l’autre moitié, qui, ayant cédé une portion de son oxygène, reste à l’état combustible. Tandis que l’animal utilise tout le sucre ingéré, la levûre n’en brûle qu’une partie, et c’est* pour cela qu’elle est ferment.

Sa puissance sous ce rapport et cette disproportion que nous signalions tout à l’heure sont les deux faces d’un même phénomène. L’animal peut être assimilé à une machine parfaite qui utilise tout le combustible qu’on y introduit. Le ferment utilise mal le sien, ne lui fait subir qu’une combustion imparfaite, et par suite devra en consommer une quantité d’autant plus grande que ce combustible, cet aliment sera plus imparfait au point de vue de la production de la chaleur, et subira une destruction plus incomplète.

Eclairons cette idée par une comparaison nécessairement un peu grossière, mais qui sera cependant suffisante.

lU FERMENTS ET MALADIES.

L’homme, pour suffire à son travail journalier et maintenir le fonctionnement régulier de ses organes, n’a besoin en 24 heures que d’un poids de nourriture égal à un cinquantième de son poids. Encore tout n’est pas intégralement brûlé, et on trouve dans les urines, par exemple, de l’urée, qui est le résultat d’une véritable fermentation produite par les cellules de l’organisme. Laissons-la de côté, et arrivons à un ferment tel que la levûre de bière. Nous verrons qu’elle peut transformer par jour 4 à 5 fois son poids de sucre, c’est-à-dire que ses besoins alimentaires sont, à poids égal, 250 fois plus grands que ceux des tissus de l’homme. Et la levûre n’est pas le ferment le plus actif. Le vibrion butyrique détruit par jour 20 à 60 fois son poids d’acide lactique, le mycoderma aceti plus de cent fois son poids d’alcool, et on pourrait trouver des nombres plus grands encore.

Il n’y a donc, en résumé, rien de bien surprenant, au point de vue théorique, dans cette puissance d’action des ferments. Mais cette disproportion entre l’effet et la cause n’en est pas moins, au point de vue pratique, un de leurs traits essentiels, et une fois bien convaincu que leur infinie petitesse ne les empêchait pas d’être très actifs, et qu’on avait le droit de les rechercher dans une foule de phénomènes où leur présence était méconnue ou ignorée, M. Pasteur n’eut pour ainsi dire qu’à ouvrir les yeux pour voir se succéder devant lui une série de découvertes. Il montra les ferments à l’œuvre dans la fabrication du pain, la coagulation du lait, la putréfaction de l’urine et des substances organiques, dans les maladies des vins et de la bière, et même, chose plus singulière et plus nouvelle, dans les maladies des vers à soie, de sorte qu’à leur rôle d’agents destructeurs de la matière morte, ces êtres microscopiques semblaient pouvoir ajouter le rôle d’agents de désorganisation des tissus vivants.

Tous ces beaux développements, ne l’oublions pas, étaient contenus en germe dans l’idée de Cagniard-Latour,

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mais ils n’oat pu eu être tirés que le jour où, à la suite de l’expérience que nous avons décrite plus haut, cette idee a cessé d’être discutable et est passée à l’état de fait. Tant il est vrai que, dans les sciences, tout ce qui n est pas démontré n’existe pas. Nous allons trouver, en poursuivant cette étude, un deuxième exemple, encore plus remarquable, de fécondité succédant à l’introduction de notions précisés et rigoureuses dans un sujet obscur et complique.

Nous venons de voir les ferments pouvoir amener des maladies dans des êtres vivants, les vers à soie. Lorsqu’en 1865, M. Pasteur démontra la vérité de ce fait, ce n’était pas la première fois que l'idée était émise. Elle date au contraire d’une époque très lointaine. On avait même essayé de la justifier par l’expérience, et l'histoire de ces tentatives est curieuse à plus d’un titre.

En 1851, MM. Rayer et Davaine, en examinant au microscope le sang d'animaux morts du sang de rate ou charbon y avaient constaté l’existence de bâtonnets cylindriques très ténus et immobiles. Cette observation était restée stérile, la science n’étant pas encore prête à en comprendre la portée. Pollender en 1855, Brauell en 1857 retrouvent le même fait, en étudient avec soin les manifestations diverses, mais n’en devinent pas mieux la signification. Ce bâtonnet, cette bactéridie, comme on l’a appelée, reste liée à la maladie du charbon, mais par un lien inconnu et passablement mystérieux. Y voir la cause du mal, admettre qu’un bœuf, par exemple, pouvait être tué par cet infiniment petit, c’eût été émettre une idée paradoxale que personne n’était disposé à accepter, et à laquelle, quoiqu’on ait dit, les faits déjà connus à propos de la trichine n’avaient nullement préparé les esprits.

Ln 1861, M. Pasteur publie son mémoire sur la fermentation butyrique, où il montre que l’agent actif est précisément. un bâtonnet microscopique, analogue de forme et de dimensions à ceux du sang des animaux charbonneux.

C est alors que M. Davaine revient sur son observation

de 1851. Puisqu’il est permis désormais, à la suite des travaux de M. Pasteur, d’attribuer à ces infiniment petits des effets hors de proportion avec les causes, il se demande si l’agent morbifique du charbou, et par suite l’agent contagieux de la maladie, ne serait pas précisément cette bactéridie qu’il avait découverte autrefois avec M. Rayer. Cette filiation d’idées n’est pas une hypothèse, elle a été avouée dès l’origine par M. Davaine, et fait le plus grand honneur à sa perspicacité scientifique.

Mais ce n’était pas tout que d’avoir l’idée, il fallait l’étayer de preuves solides. La chose était même ici plus nécessaire à la fois et plus difficile qu’à propos de l’idée de Cagniard-Latour sur le rôle de la levûre. Le problème était plus complexe : au lieu d’avoir pour théâtre un simple fiacon de verre, il se déroulait dans un être vivant. De plus il s’agissait de battre en brèche des notions solidement établies en médecine. Là, encore plus qu’ailleurs, personne ne se résigne aisément à changer d’opinion sur les matières qu’il a étudiées et qu’il croit savoir. On ne cède, quand on cède, qu’après une défense plus ou moins opiniâtre, et après avoir traité le novateur en importun, ou même en ennemi.

Or, M. Davaine se défendait mal. Ses expériences avaient consisté à inoculer un animal sain une goutte de sang charbonneux emprunté à un animal malade, et à.montrer que le développement de la bactéridie dans l’organisme nouveau, s'y accompagnait du cortège des symptômes de la maladie initiale. Mais il y avait dans la goutte de sang inoculé bien d’autres choses que des bactéridies. On y trouvait des globules rouges, précisément un peu déformés, des globules blancs, des granulations hématiques où on avait le droit de voir des virus, et en outre des substances liquides ou en solution parmi lesquelles pouvaient se trouver des poisons solubles. Pourquoi refuser toute action à ces éléments connus et inconnus, et n’incriminer que la bactéridie? Qu’est-ce qui prouvait que celle-ci fût seule à

se développer dans le nouveau milieu? Pourquoi en faire la cause de la maladie, plutôt que d’admettre que c’était au contraire la maladie qui, en affaiblissant 1 organisme, préparait au microbe un terrain favorable. Ne savait-ou pas que les oiseaux étaient réfractaires au charbon? Comment admettre dès lors, si la bactéridie était seule active, qu après s’être si facilement développée dans l’organisme d’un lapin, elle se refusât à vivre dans l’organisme d'une poule? N’y avait-il pas dans ce dernier fait la preuve que le corps d'un être vivant était tout autre chose qu’un vase inerte, qu’il résistait à l’envahissement, et que lorsqu il cédait, c’était que sa force de résistance avait été affaiblie par quelque maladie antérieure ?

On voit le degré de force de ces objections, d’autant plus redoutables qu’elles portaient la question sur le terrain abstrait des propriétés vitales, où les médecins se tiennent volontiers, mais où la science a toujours refusé de les suivre. Heureusement, elles n’eurent pas pour effet d’arrêter les recherches. Si M. Davaine n’avait pas emporté la place, il avait ouvert une brèche et frayé une voie dans laquelle se précipitèrent à l’envi les expérimentateurs. On vit apparaître, surtout en Allemagne, une foule de travaux ayant tous pour objet d’établir une relation de cause à effet entre le développement de certaines maladies et celui d’êtres microscopiques divers. Tels sont, pour ne citer que les principaux, ceux de Chauveau (1868) sur les virus, de Keber (1868) sur les organismes de la lymphe vaccinale, d’Oertel (1871) sur la diphtérie, de Iilebs 1 1872; sur les fièvres traumatiques, d’Obermeier (1873) sur la fievre récurrente, de Hueter et Orth (1873) sur l'érysipèle. Mais à tous ces travaux, on pouvait faire les. mêmes objections qu’à celui de M. Davaine et avec plus de justesse encore, car il n’y en avait guère où l’on eut tenté des expériences d’inoculation, et dans presque tous, on s’était contenté de la relation de concomitance entre l’existence d une forme vivante, et celle de la maladie. Aussi les dis-

eussions avaient-elles recommencé, et à propos de l’infection purulente en particulier, elles avaient été si particulièrement longues et confuses que la fatigue avait fini par saisir les acteurs et les spectateurs. Bref, la science était dans une ornière. C’est encore M. Pasteur qui l’en a tirée.

Que faut-il pour démontrer qu’une maladie est due au développement dans l’organisme d’une forme vivante microscopique? Evidemment trois choses : 1° Trouver cette forme vivante dans le corps des animaux malades; 2° l’isoler et la porter seule dans le corps d’un animal sain ; 3° montrer qu’elle s’y développe et qu’en même temps reparaît la maladie initiale. La première et la troisième condition avaient été remplies par M. Davaine ; mais la seconde manquait, et cela suffisait pour briser le raisonnement.

Or, pour isoler l’espèce vivante, M. Pasteur n’avait pas besoin de chercher une méthode nouvelle : il n'avait qu’à reprendre celle qui lui avait si bien servi à débrouiller les mystères de la fermentation lactique et de la fermentation alcoolique. Elle consiste à introduire dans un liquide approprié une semence imperceptible de l’être à reproduire. Si cette semence est pure, elle se développe seule. Si elle contient un mélange d’espèces, on peut toujours, en choisissant convenablement le liquide de culture, donner le pas sur toutes les autres à celle qu’on recherche. Dès lors, en prenant dans ce premier liquide une goutte de semence pour l’introduire dans un second tout pareil, on obtiendra une seconde génération d’êtres parmi lesquels, pour les mêmes raisons que dans la première, domineront ceux qu’on veut séparer, de sorte que, en recommençant à plusieurs reprises la même opération, on pourra éteindre toute forme vivante autre que celle dont on veut et dont on pourra alors en toute sécurité étudier les propriétés.

C’est cette méthode que MM. Pasteur et Joubert ont appliquée à l’étude des maladies charbonneuses. Elle se simplifiait en ce sens que la goutte de sang charbonneux employée comme semence originelle ne renfermait d’autre

forme vivante que la bactéridie. Une purification d’espèces était par suite inutile. Mais l’emploi des cultures successives et multipliées en dehors de l’organisme permettait, en revanche, d’isoler la bactéridie de tous les éléments qui raccompagnaient dans la goutte de sang charbonneux, et qui n’ayant pas une vie propre et indépendante, ne se développaient pas et finissaient par disparaître. La bactéridie seule se multipliait, se purifiait de culture en culture, et on finissait par l’obtenir sous forme de filaments enchevêtrés, nageant dans un liquide limpide, absolument privé de tout autre élément organisé ou amorphe.

Ce résultat une fois obtenu, tout devient facile. L’inoculation du liquide de la dernière culture à un animal en bonne santé le fait périr rapidement, avec les symptômes les plus prononcés de la maladie charbonneuse, et à l’autopsie on trouve son sang rempli de bactéridies. Il y avait donc dans le liquide inoculé, la cause de la maladie du charbon. D’autre part, ce liquide, filtré sur un diaphragme de plâtre, qui en sépare tout ce qu’il renferme de solide, se montre absolument inactif. La cause du charbon n’est donc pas une substance en solution, ou une matière active, un poison quelconque produit par la bactéridie et se régénérant en même temps qu’elle dans les cultures successives. Cette cause est un corps solide, et comme il n'y en a pas d’autre que la bactéridie, M. Davaine avait raison, et il y a des maladies virulentes qui sont sous la dépendance exclusive de certaines espèces d’infiniment petits.

Voilà, pour les maladies, l’équivalent exact de l’expérience fondamentale que nous avons citée plus haut sur le rôle des ferments. Ici encore se trouve ouverte, sans ambages et sans discussion possible, une voie dans laquelle il n ) a plus qu à marcher pour récolter des découvertes. Ce n est pas le moment de rappeler celles qui ont été faites depuis la publication du travail deM. Pasteur . Chacun les a assez présentes à l’esprit. J’ai voulu seulement montrer ou elles prenaient leur origine.

Nous venons de prouver la sûreté du point de départ, il nous reste à mettre en évidence la sûreté des déductions successives qui ont amené la science au point où elle est arrivée maintenant. Dans cette chaîne déjà longue, dont M. Pasteur tient les deux extrémités et dont il a presque forgé tous les anneaux, nous verrons que c’est l’application d’une seule et même méthode qui adonné à l’ensemble une solidité merveilleuse et en fait une des œuvres les plus admirables de notre époque, si riche pourtant en découvertes. Mais nous avons d’abord, puisque nous sommes destinés à rencontrer partout des infiniment petits, à dire ce qu’on sait de général sur eux, sur leurs conditions d’existence, sur leurs propriétés. Nous trouverons dans cette étude préliminaire un moyen d’éviter les redites, et nous aurons l’occasion d’éclairer en passant quelques questions de pathologie théorique du plus haut intérêt.

ORIGINE DES ÊTRES MICROSCOPIQUES

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