CHAPITRE V
dire, il lui offrit machinalement son bras et se laissa emmener comme un enfant.
On s'achemina vers le Goat-d'Or. Jean et Christophe marchaient en avant; Jeanne les suivait, appuyée sur le bras de l'officier anglais. Joseph était resté sur la grève pour s'occuper des cadavres que la mer y avait jetés. Le trajet fut silencieux. Une fois dans le salon : a Monsieur, — dit Christophe s'adressant à l'étranger, — vous êtes en France, sur les côtes de Bretagne, dans le château des trois frères Legoff. Voici Jean ; je suis Christophe ; le troisième veille sur vos morts ; cette belle enfant est notre nièce bien-aimée. Je ne vous aurais pas sauvé à votre corps défendant que nous n'en se serions pas moins disposés à remplir vis-à-vis de vous tous les devoirs de l'hospitalité. Veuillez donc regarder cette maison comme la vôtre, et croire que nous ne négligerons rien pour vous aider à supporter le malheur qui vous a frappé.
— Vous êtes notre hôte, — ajouta Jean.
— Nous sommes vos amis, — dit Jeanne.
— Nobles cœurs! généreuse France que j'ai toujours aimée ! » s'écria l'étranger d'une voix attendrie en portant à ses lèvres les doigts de la jeune fille.
Puis, reprenant le flegme britannique, il tendit la main à Christophe et lui dit :
(( Je m'appelle George, officier de marine, ce matin encore capitaine de frégate, au service de l'Angleterre. Vous m'avez sauvé malgré moi ; je voulais, je devais mourir à mon bord. Cependant je vous remercie.
— Pour m'exprimer votre reconnaissance, atlen-
dez, sir George, que vous ayez goûté de nos vieux vins de France, répliqua Christophe en l'invitantà s'asseoir à une table qu'on venait de servir. — Je prétends vous prouver, Monsieur, qu'il n'est point de si triste vie qui n'ait encore plus d'un bon côté. »
Sir George était épuisé par le besoin autant que par l'émotion. Toutefois, avant de s'asseoir à la place que Christophe lui indiquait, il demanda à se retirer dans la chambre qu'on lui avait préparée à la hâte, mais à l'arrangement de laquelle la prévoyance de Jeanne avait présidé.
Lorsqu'il revint, il s'était débarrassé du caban qui recouvrait son uniforme, et avait réparé, autant qu'il l'avait pu, le désordre de sa toilette. Dans le trouble des premiers instants, Jeanne n'avait pas songé à remarquer si l'hôte que lui envoyait la tempête était beau ou laid, jeune ou vieux; elle n'avait vu que la douleur, elle n'avait été préoccupée que du désastre decet homme. D'ailleurs, il eût été difficile alors de pouvoir juger des avantages extérieurs de sir George. Un caban duLevantl'enveloppait tout entier; il avait son chapeau enfoncé sur la tête ; ses cheveux humides lui cachaient à moitié le visage ; ses mains se ressentaient du rude métier qu'il venait de^ faire. Lorsqu'il reparut, Jeanne et ses oncles ne purent s'empêcher d'être frappés de sa jeunesse et de son bon air.
C'était un grand et beau jeune homme qui pouvait avoir de vingt-cinq à vingt-huit ans au plus; il avait le teint d'une mate blancheur qui faisait ressortir le limpide azur de ses yeux; deux moustaches blondes et fines se relevaient fièrement de chaque côté d'une