CHAPITRE V
lèvre pâlie par la fatigue, mais qui devait être habituellement fraîche et rose. Ses cheveux blonds et soyeux, négligemment rejetés en arrière, laissaient voir un front dont la tristesse et les ennuis n'avaient point altéré l'albâtre intelligent et pur. Sa taille était souple et mince, l'uniforme lui seyait à ravir. A peine entré, il alla droit à Jeanne et lui offrit gravement, pour la conduire à table, une main blanche et délicate.
(( Pardieu ! Monsieur, — s'écria Christophe en le faisant asseoir près de lui vis-à-vis de sa nièce, vous avez dû rire tout à l'heure quand je vous ai parlé de ce qu'on aurait pu voir dans le cas où mon brick et votre frégate se seraient rencontrés voilà vingt-cinq ans : c'est à peine alors si vous étie^ né. Capitaine de frégate, à votre âge ! vous n'avez pus perdu votre temps. Et vous Vouliez mourir, jeune homme ! En vérité, c'eût été dommage, car, pour peu que vous continuiez, vous serez amiral à trente ans. o
Sir George né î'épondit d'abord que par un pâle sourire; puis il conta dans tous ses détails l'histoire du sinistre qu'il venait d'essuyer. Chargé de protéger les intérêts du commerce anglais sur les côtes de France, il avait été surpris la veille par un coup de vent furieux qui, après lui avoir fracassé sa mâture, l'avait jeté sur les hauts-fonds semés de récifs et de bancs de sable qui le séparaient du rivage. Il avait tiré le canon toute la nuit. Vers le matin, un peu avant le lever dn jour, comme le bâtiment menaçait à chaque instant de s'entr'ouvrir, on avait mis les canots à la mer ; tout l'équipage, peu nombreux d'ailleurs, s'y était précipité, et lui-môme se préparait à deS'
cendre, quand la dernière embarcation avait été violemment emportée par les vagues. Aux cris de détresse qui s'étaient tout à coup élevés sur les flots, puis au silence de mort qui les avait suivis, sir George avait compris que c'en était fait de ses marins et de ses amis.
(( Oui, — s'écria-t-il, — je voulais mourir, et à cette heure encore, dussiez-vous m'accuser d'ingratitude, je regrette que vous m'ayez sauvé ! Je voulais mourir, puisque tous les miens avaient péri et que je ne devais plus revoir mon cher Albert, la meilleure partie de moi-môme. Je voulais que la mer, qui l'avait englouti, me servît de tombeau, et mon navire de cercueil. Hélas ! c'était mon premier commandement, — ajouta-t-il en rougissant d'une noble honte. — J'aimais ma frégate comme on aime une première amante : elle était pour moi comme une jeune et belle épouse. Il m'eût été doux de périr avec elle,
-1- Ce langage me plaît, — dit Jean, — et vous êtes un brave jeune homme, — ajouta-t-il en lui tendant la main par-dessus la table. — Quant à votre gouvernement, merci ! c'est une autre affaire ; nous en reparlerons.
— Buvez un coup ! — s'écria Christophe en remplissant son verre ; — il en est des frégates comme des amantes et des épouses : pour une perdue, on en retrouve dix.
— Cet Albert était votre frère? — demanda la jeune fille avec un curieux intérêt.
— Il était mon ami. Les mêmes goûts, les mêmes sympathies, les mômes ambitions nous avaient rapprochés dès l'enfance. Nous avions suivi les mêmes