LE 31ÊME AU MÊME
Hier donc, après t'avoir écrit, je suis parti pour
Mondeberre. J'ai fait la route au pas de mon cheval, lentement, religieusement, ainsi que se font les pèlerinages. Le ciei gris et voilé s'harmonisait avec les dispositions de mon âme. J'ai suivi les sentiers que suivait autrefois ma jeunesse ; j'ai reconnu tous les bouquets d'arbres, tous les buissons en fleur, tous les accidents du paysage ; il n'y avait que moi de changé. J'aperçus bientôt à travers le feuillage les tours noircies du château féodal^ la plate-forme ombragée d'ormeaux, les pans de mur habillés de lierre. A ces aspects, j'ai senti plus profondément ma misère et ma déchéance; j'ai pleuré sur moimême, je me suis abîmé dans la mélancolie des jours mal employés. Ainsi j'allais comme aufrefois, plein de trouble, le long de ces haies; seulement, au lieu du trouble poétique et charmant qui remplit d'harmonies et d'images gracieuses le matin de l'existence, je traînais avec moi cette morne inquiétude, cette lourde fatigue, que laisse après elle la passion désabusée.
Je mis pied à terre à la petite porte du. parc, et j'entrai. Aussitôt je me sentis enveloppé d'ombre et de silence. 11 me sembla que je retrouvais un Éden depuis longtemps perdu et regretté : dans ce court enivrement, j'oubliai les douleurs de l'exil.
Après avoir erré çà et là, j'allai m'asseoir sur un banc de pierre à demi caché sous un massif d'ébéniers et de lilas qui secouaient à l'entour leurs grappes embaumées. J'étais plongé depuis près d'une heure dans mes souvenirs, lorsque j'entendis le frôlement d'une robe et le bruit d'un pied léger sur le sable fin de l'allée. Je levai la tête, et visa quelques